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Identités culturelles et sentiment d'appartenance en Nouvelle-Calédonie

De
282 pages
Fractionnée en communautés bien distinctes, la Nouvelle-Calédonie demeure confrontée à l'incertitude d'une coexistence pacifique des groupes culturels. Croisant les points de vue, cette enquête par entretiens renvoie une image de la manière dont les habitants défendent leurs appartenances culturelles, perçoivent celles des autres, expriment leurs convergences et divergences. Explorant les effets de l'accord de Nouméa de 1998 dans les représentations du "vivre ensemble", qu'en est-il aujourd'hui de cette identité et cette citoyenneté néo-calédonienne ?
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Identités culturelles et sentiment d'appartenance en Nouvelle-Calédonie

« Portes océanes»
Collection dirigée par Frédéric Angleviel

ette nouvelle collection est dédiée en premier lieu à une meilleure connaissance de l'Océanie à partir de l'édition cohérente des articles épars de chercheurs reconnus ou la mise en perspective d'une thématique à travers les contributions les plus notables. La collection « Portes océanes» a donc pour objectif de créer des ponts entre les différents acteurs de la recherche et de mettre à la disposition de tous des bouquets d'articles et de contributions, publications éparses méconnues et souvent épuisées. En effet, la recherche disposant désormais de très nonlbreuses possibilités d'édition, on constate souvent une fragmentation et une dissémination de la connaissance. Ces rééditions en cohérence se veulent donc un outil au service des sciences humaines et sociales appliquées aux milieux insulaires de l'aire Pacifique.

C

En second lieu, la collection « Portes océanes» a pour ambition de permettre la diffusion auprès du public francophone des principaux résultats de la recherche internationale, grâce à une politique concertée et progressive de traduction. Tout naturellement, elle permettra aussi la publication de colloques ou de séminaires sans s'interdire la publication d'ouvrages mettant à la disposition du public les derniers travaux universitaires ou des recherches originales.

Déjà parus
Frédéric Sonia AI1g1eviel : Hi.stoire de la Nouvclle~Calédonie. Nouvelles approches, tlOUt'eaux objets, 2005. Faessel : Vision des îles: Tàhiti et rimaginaire siècles), 2006. Droit institutionnel Nicolas Clinchamps 2007. 2008. du professeur des mers. 1vfélanges en l'bonHeur de la Polynésie française, & Stéphanie Vigier: 2007. .Pouvoir(s) et politiquees) en Océaniecuropéen. Du mythe à son exploitation

littéraire (xvIIt,xx~ Alain Moyrand: Mounira Sémir Frédéric Chatti, Al Wardi Angleviel 2008.

Actes du XIX'c colloque CORAIL, (dir.)

: Tahiti Nui ou les dérives de lautonomic, : Cha~Jts pour lau,delà

Jean Martin,

À paraître
Jean..Michel Sophie Michel Collectif: Collectif: de l'hémisphère Lebigre sud. Langues et identités à Vanuatu. Études anglophones. Études italiennes. & Frédéric Angleviel : Histoires religieuses d'Océanie. et Frédéric Inghels Angleviel (dir.) (dir.) : Le Pacifique vu de Nouméa. : Perspectives de développement des outre,mers français Bantos Wauthion: et Elvina

Franconesia. Franconesia.

Claire Laux, Céline

Borello

Benoît Carteron

Identités culturelles et sentiment d'appartenance en Nouvelle-Calédonie
Sur le seuil de la maison commune

L'Harmattan

Du même auteur
Châtelains et paysans de Saint-Hilaire-de-Loulay. Transmission des terres et organisation sociale dans le Bocage vendéen, 1840-1995. Maulévrier, Hérault, 2003. L'engouement associatif pour I 'histoire locale. Le cas du Maine-et-Loire (dir., Groupe de Recherches Ethnologiques de l'Anjou), Paris, L'Harmattan, colI. Anthropologie du Monde Occidental, 2005.

Illustration de couverture: poteau du Mwâ Kââ, Nouméa, 2006 Photographie de l'auteur

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo. fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-06016-6 EAN : 9782296060166

Remerciements

Cette recherche s'appuie sur des témoignages collectés auprès de Calédoniens, habitants de Nouméa et du Grand Nouméa. En espérant avoir été respectueux de la parole confiée, ce livre est dédié à toutes les personnes qui nous ont aimablement accueillis en consacrant de leur temps pour participer aux entretiens avec souvent beaucoup d'intérêt et de passion. Les entretiens ont été réalisés au cours de plusieurs séjours: février-mai 2005, mars-avril 2006. Je ne pourrai pas oublier la précieuse contribution d'Ékaterina Koutoyants, réalisant seule une partie des entretiens de juillet à septembre 2005 à l'occasion d'un stage de master 1 de sociologiel. Ce travail s'est enrichi grâce aux échanges avec des chercheurs. Leurs encouragements et leurs conseils m'ont été précieux, en particulier Frédéric Angleviel, Louis-José Barbançon, Dominik Bretteville, Paul de Deckker, Isabelle Leblic et Christiane Terrier. Enfin, je tiens à remercier ceux qui m'ont accueilli en Nouvelle-Calédonie lors des trois séjours réalisés pour cette étude, en premier lieu Emiliana Poawi, Vincent et Louisette Drouard, mais aussi toutes les personnes qui m'ont fait découvrir le pays et offert leur amitié.

À l'Institut de Psychologie et de Sociologie Appliquées, Catholique de l'Ouest, Angers.

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Université

Localités citées

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Introduction
L'existence et la force des groupes «ethniques» ne peuvent pas être minimisées en Nouvelle-Calédonie. En dépit des mélanges qui se sont produits dès l'arrivée des Européens et l'unification imposée par la colonisation, la plupart des habitants se rattachent à une communauté culturelle distincte et plus ou moins autonome dans l'ensemble calédonien. En cherchant à être reconnues et prises en compte dans leurs spécificités, les communautés en présence renouvellent et légitiment les lignes de séparation déjà existantes : occupation de l'espace, langues, ressources économiques, disparités sociales, autorités reconnues, façons de penser et de se comporter au quotidien... La persistance du fait ethnique relève d'enchaînements historiques. Les drames coloniaux (révoltes des Kanak1, répressions, création de réserves, politique de l' indigénat, peuplement par le bagne, importation de populations étrangères pauvres pour l'agriculture et l'exploitation minière) ont conjointement donné naissance à une stratification sociale particulièrement poussée et renforcé les séparations spatiales et idéologiques entre populations allochtone et autochtone. Entre les deux guerres mondiales, le désintérêt de l'État (administration et infrastructures de communication insuffisantes) a accentué l'isolement de la Nouvelle-Calédonie. Dans ce contexte, et malgré les clivages sociaux, des proximités se sont instituées hors de Nouméa en raison de conditions de vie
La graphie adoptée par la loi organique du Il mars 1999 sur la NouvelleCalédonie fait du mot Kanak un terme invariable. 1

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(voire de survie) difficiles, marquées par des interactions fréquentes entre Kanak et non-Kanak, des emprunts culturels réciproques et un métissage non avoués. Cette double réalité, idéologique d'un côté, liée à la vie pratique de l'autre, a eu pour conséquence une ambiguïté et une ambivalence profondes des rapports colons / Kanak autour desquels se sont structurés l'ensemble des rapports interethniques. Une disjonction s'est instaurée jusqu'à nos jours entre des liens interindividuels faits de connivences, une relative bonne entente et des rapports collectifs structurés par les clivages politiques. Disjonction expliquant partiellement qu'au lieu d'aboutir à une créolisation de la société calédonienne dans son ensemble, la décolonisation et l'émancipation politique des Kanak depuis la Seconde Guerre mondiale se sont soldées par les affrontements des années 1980, puis la nécessité d'inscrire une double légitimité culturelle, kanak et européenne, dans la fondation du pays en allant à l'encontre d'une tradition d'assimilation républicaine à la française. À partir de la partition de la société calédonienne en multiples groupes: Mélanésiens de souche (Kanak), Calédoniens d'origine européenne (Caldoches2), WallisiensFutuniens, Vietnamiens, Indonésiens, Métropolitains, Antillais, Tahitiens, Ni- Vanuatu. .., cette recherche aborde le lien entre l'affiliation à un groupe culturel singulier et le sentiment d'appartenance au « pays »3. La question abordée est la
Les expressions de Calédonien d'origine européenne ou CalédonienEuropéen seront généralement préférées au terme Caldoche dans la suite du propos. Une partie des Calédoniens d'origine européenne refusant de se reconnaître derrière une désignation demeurée pour eux péjorative (voir chapitre 1). 3 Désignée comme Pays d'Outre-mer, la loi organique de 1999 accorde formellement à la Nouvelle-Calédonie le statut de Collectivité d'Outre-mer sui-generis rattachée à la France (statut différent des Départements d'Outremer et Collectivités d'Outre-mer). Outre une citoyenneté propre reconnue par l'accord de Nouméa, la Nouvelle-Calédonie est dotée d'un gouvernement issu des majorités élues aux assemblées de provinces et au Congrès et peut voter des « lois du pays» pour les compétences transférées progressivement par l'État. 2

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suivante: dans la cohabitation et le regard que les groupes culturels portent sur eux-mêmes et sur les autres, quels sont les signes qui manifestent, ou au contraire contredisent, l'émergence d'une identité culturelle commune? La recherche s'inscrit dans le contexte de l'accord de Nouméa de 1998 et vise à en explorer les effets sur le plan d'une identité néo-calédonienne en formation. L'accord prévoit le changement de statut de la Nouvelle-Calédonie, avec le passage progressif du statut de territoire à celui d'État associé à la France pouvant déboucher sur l'indépendance nationale à l'horizon des années 2014-2018. Le préambule de l'accord4 reconnaît les ombres de la période coloniale et envisage une décolonisation respectueuse à la fois de l'identité kanak et de la légitimité de la participation des autres communautés à la vie du pays. Il appelle à poser les bases d'une identité et d'une citoyenneté néo-calédoniennes qui transcendent le clivage entre indépendance kanak et loyalisme envers l'État français, « permettant au peuple d'origine de constituer avec les hommes et les femmes qui y vivent une communauté humaine affirmant son destin commun ». À l'issue d'une histoire coloniale dramatique pour les Mélanésiens et une partie de la population d'origine européenne, des revendications indépendantistes kanak, des affrontements des années 1984-1989 et des mesures qui ont suivi, il s'agit de faire le point sur les tensions existantes entre les communautés, singulièrement les deux principales: Kanak et Calédoniens d'origine européenne. Quelles évolutions sont perceptibles en termes d'acceptation ou de refus de l'autre? Existe-t-il des tendances affirmées à revendiquer une multiappartenance, des passerelles entre groupes sur la base d'activités partagées, la reconnaissance d'une histoire ou de valeurs communes? Comment les hiérarchies établies entre les groupes influent-elles la perception du devenir du pays? Quels sont les signes et les conditions d'élaboration de références culturelles nouvelles susceptibles de révéler une troisième voie
4 Voir en annexe.

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et de dépasser les lignes d'affrontements issues des périodes de la colonisation puis de la revendication culturelle kanak? Peuples, ethnies, communautés: les mots ne sont pas neutres

« Les gens sont vus du côté ethnique en NouvelleCalédonie ». Cette affirmation d'un Calédonien indique que, de façon choisie ou subie, l'appartenance culturelle conditionne ici le rapport aux autres. En général, les Calédoniens se voient d'abord à travers leurs différences ethniques, tandis que les appartenances associées aux autres statuts sociaux sont reléguées à un second plan. Des habitants ne veulent pas se reconnaître derrière un groupe culturel, en revendiquant par exemple un statut de métis ou en mettant en avant l'égalité républicaine. Cependant, en l'absence d'un sentiment national unifié, personne ne peut échapper au fait d'être renvoyé par les autres à un groupe ethnique singulier. De plus, les distinctions ethniques croisent des disparités économiques et sociales qui leur donnent appui: niveaux de vie, manières d'être, façons de penser, idéologies politiques dominantes associés à des univers opposés, voire vécus comme inconciliables. Les catégories culturelles les plus courantes sont celles qui recoupent les origines de peuplement, le poids démographique et les enjeux politiques. Ainsi, la séparation du pays en Kanak et Caldoches est rapidement comprise parce qu'elle condense, par le classement ethnique, toute une série d'oppositions associées: autochtones / colons, indépendance / loyalisme, tradition / modernité, richesse I pauvreté... En raison du statut de la Nouvelle-Calédonie et de son histoire politique, cette image simplificatrice perdure malgré la réalité plus complexe d'une diversité des origines culturelles, du métissage ou de traits communs de comportements. Différents termes se côtoient pour traduire l'idée de groupes aux cultures distinctes. En Nouvelle-Calédonie, le mot « communauté» est peut-être le plus couramment utilisé et s'applique à tous les groupes, y compris les Métropolitains

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quand ils ne représentent plus la nation française englobante, mais un groupe parmi d' autres5. Suivant une volonté exprimée dans le cadre du mouvement indépendantiste kanak, le texte de l'accord de Nouméa fait la différence entre le «peuple» kanak et les « communautés» immigrées, ce qui n'est pas sans susciter parfois des réactions hostiles chez d'autres Calédoniens de par la hiérarchie induite entre les groupes. Dans un ouvrage récent, le leader indépendantiste Paul Néaoutyine s'en explique: «Nous ne sommes pas une communauté parmi d'autres, nous sommes le peuple indigène de ce pays. Les peuples vietnamien, indonésien, wallis ien-futun ien, maohi se trouvent au Vietnam, en Indonésie, à Uvéa mo Futuna, à Tahiti. Les expatriés de tous ces pays ont fondé ici des communautés distinctes [...] On ne peut pas traiter le peuple kanak sur le registre d'une communauté parmi d'autres. Ce serait nous nier en tant que peuple autochtone» (2006, p. 124). Appliqués aux Kanak, les termes de race et d'ethnie sont aussi rejetés par le même leader: «Nous voulons sauvegarder notre identité culturelle bien que pendant longtemps on n'ait jamais dit culture mais couleur de peau, ethnie» (ibid., p. 129). De création récente, la Fondation des pionniers de Nouvelle-Calédonie6 cherche de son côté à instituer la légitimité du «peuple colon fondateur », formé des descendants des colons, libres ou pénaux, ainsi que des Asiatiques qui les ont rejoints. Ils ne veulent plus être traités en victimes de I'histoire, endosser un «complexe colonial» français ou être relégués à leur tour au rang d'une ethnie minoritaire, mais constituer un «groupe culturel» reconnu comme acteur d'une histoire commune7, légitime dans ses apports propres aux côtés des Kanak. Ne faire partie que d'une simple communauté et non d'un peuple peut devenir tout aussi dévalorisant que l'appartenance à
5 C'est pourquoi je mets une majuscule au mot Métropolitain. 6 Créée en 2003 et qui comptait 700 adhérents en 2005. 7 Voir notamment les numéros 9, décembre 2005, et Il, octobre 2006, de la revue de l'association: Pionniers de Nouvelle-Calédonie.

Il

une ethnie (quand ce mot renvoie à l'archaïsme) ou une race (quand elle est jugée inférieure). Le mot « culture» serait plus unanimement accepté car il est d'apparence neutre. Dans un contexte d'ouverture et de tolérance affichée aux différences culturelles, tous les groupes tendent à manifester une culture qui leur est propre et dans laquelle ils se reconnaissent. Pourtant, l'originalité culturelle n'est pas toujours reconnue. La culture des Calédoniens d'origine européenne est ainsi régulièrement assimilée à celle de la France, ou du monde occidental, reproduite aux antipodes avec quelques variantes. Ce qui tend à minimiser la singularité des descendants d'Européens et leur légitimité à se dire habitants d'un pays différent de la France. Le recours à la culture devient ainsi une autre façon de formuler les oppositions politiques, d'asseoir une prééminence ou d'en combattre d'autres. Les mots « brousse» et « tribu» ont également un côté gênant. Ils sont connotés dans la langue française d'un exotisme étrange et attrayant. Ils sont également associés à des modes de vie primitifs: populations évoluant dans l'environnement naturel sauvage et hostile des pays chauds, où le dénuement matériel n'a de compensation que dans la vie en petits groupes aussi soudés que repliés sur eux-mêmes. La Brousse désigne généralement l'espace hors de Nouméa: un monde rural aussi divers par sa physionomie (côtes, plaines cultivées ou mises en pâture, montagnes boisées de la chaîne centrale), que par son occupation humaine et ses ressources économiques8. La tribu est simplement l'espace villageois et les terres associées où vivent essentiellement les Kanak. Pour autant, ces termes sont utilisés tellement couramment par les Calédoniens de toutes communautés que remplacer « brousse» par « campagne» ou « tribu» par « village» pourrait porter à confusion9. Tribu en
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Les îles habitées: Bélep, île des Pins, Lifou, Maré, Ouvéa pour les principales, ne sont habituellement pas couvertes par le mot Brousse plutôt réservé à la Grande Terre. 9 Brousse sera cependant utilisé dans le texte comme nom propre avec l'adjonction d'une majuscule.

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particulier est un terme désignant aux yeux des Kanak euxmêmes l'espace où se déploie leur mode de vie propre, permettant de ne pas le confondre avec le village européen
proche 10.

L'identité culturelle et le point de vue de l'ethnicité Ethnies, peuples, cultures, communautés..., quels que soient les termes employés, ces entités sont en NouvelleCalédonie, comme partout ailleurs, des créations sociohistoriques servant à tracer les frontières entre groupes aux façons de faire et de penser divergentes; sur la base de traits culturels légitimés par leur ancienneté et sur la base de différences considérées comme irréductiblesII. Les appartenances culturelles suivent en même temps des lignes de fractures économiques, sociales et politiques. Structurant les groupes et s'imposant aux individus, la culture d'appartenance condense et fédère divers enjeux de luttes. L'identité culturelle constitue le point focal de cette recherche. Elle sera considérée ici comme la façon dont est vécue et exprimée l'appartenance culturelle, dans ses aspects singuliers ou multiples. L'approche de l'identité culturelle retenue rejoint la question de l' ethnicité (cf. Poutignat, StreiffFenart, 1995, Martiniello, 1995). Cette dernière peut se définir de façon rapide comme la conscience d'appartenance ethniqueI2. Ce qui revient à mettre l'accent sur l'expression de
, . . D e p 1 a1 us, ors que 1a tn bu est souvent denoncee comme une creatIon " coloniale ayant bouleversé les anciennes organisations spatiales et politiques à des fins de contrôle des populations locales, Michel Naepels (2000) souligne que la tribu n'en demeure pas moins l'unité qui rend le mieux compte de l'espace de résidence associé à l'organisation sociale propre aux Kanak, en deçà d'un espace coutumier plus large et abstrait traduit par les notions de pays ou région. Il Je reviendrai sur ces créations à propos des ethnies kanak et caldoche qui en sont de bons exemples. 12 De façon plus complète, on pourra dire de l'ethnicité qu'elle est « un aspect des relations sociales entre les acteurs sociaux qui se considèrent ou sont considérés par les autres comme étant culturellement distincts des membres 10

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la ou des appartenances culturelles (plutôt que sur les héritages attestés et les pratiques effectives), dans la perception des points d'opposition ou de rapprochement entre soi et les autresl3. Quel que soit le fondement de l'inscription culturelle des individus, l'attention est portée sur les critères mobilisés pour se reconnaître comme semblables ou différents, appuyer ou inverser des images véhiculées, contester ou reconnaître les façons de vivre et valeurs attachées aux communautés... L'identité culturelle est exprimée par chacun à travers des sentiments positifs ou négatifs accompagnant l'appartenance communautaire et le vécu des rapports entre groupes (cf. Bajoit, 2003, Mucchielli, 2002). Les sentiments exprimés: appartenance, unité, cohérence, continuité historique, différence, valeur, confiance, autonomie, reconnaissance, espoir dans l'avenir, etc., font intervenir dans l'identité personnelle des critères culturels qui en représentent une composante véritablement importante et contraignante dans le contexte calédonien. Tout aussi subjectifs qu'ils puissent apparaître, ces sentiments n'en sont pas moins partagés et prennent de ce fait une dimension collective en se reflétant d'une personne à l'autre. Le vécu de chacun vis-à-vis du groupe auquel il est censé se rattacher sera privilégié, plutôt que les images plus ou moins stéréotypées concernant d'autres groupes (qui seront, à l'occasion, introduites). Dans chaque groupe, le regard des autres est présent car, dans ses aspects dévalorisants ou perçus comme tel, il alimente la nécessité de défendre une existence et une visibilité culturelles. L'enquête L'enquête s'est déroulée sous la forme d'entretiens semidirectifs auprès d'habitants du Grand Nouméa, principal lieu de
d'autres groupes avec lesquels ils ont un minimum d'interactions régulières» (Martiniello, 1995, p. 19). 13 L'approche interactionniste des groupes ethniques, considérant qu'ils se donnent une réalité en établissant des frontières entre eux, a été initiée par Frédéric Barth (1969).

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confrontation des communautés culturelles, nécessitant de plus l'adaptation des modes de vie ruraux et coutumiers de l'intérieur et des îles à l'univers urbain européanisé. Seule agglomération urbaine d'importance, Nouméa et les communes périphériques de Dumbéa, Mont-Dore et Païta, concentrent 63% de la population néo-calédonienne, dans une province Sud qui représente 71% des habitants du paysl4. Nommée la ville blanche depuis sa fondation, de par la concentration de migrants européens et sa fermeture aux Kanakl5, Nouméa continue de se différencier du reste de la Grande Terre et des îles. Il y eut d'abord la migration des colons européens vers la ville, de par son attrait économique, puis suite aux revendications foncières kanak et aux Événements de 1984-1988. La majeure partie des habitants des communautés non-kanak s'y est aussi implantée. La fréquentation de Nouméa par les Kanak a également évolué, passant de déplacements temporaires à une installation définitive dans une part croissante de la population qui, depuis deux-trois générations, est en rupture avec les habitudes de la Brousse (cf. Hamelin, 2000)16. Le dernier recensement prenant en compte le critère ethnique date de 1996. On comptait alors 44% de Mélanésiens (Kanak), 34% d'Européens, 9% de Wallisiens et Futuniens, 3% de Tahitiens, 3% d'Indonésiens, 1% de Vietnamiens, 1% de NiVanuatu. Les 5% restants étaient d'origine indéterminée ou appartenant à des groupes ultra minoritaires 17.Ces proportions
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Sources: recensement de 2004, Institut des Statistiques et Études Économiques (ISEE). 15 Jusqu'en 1946, le Code de l'indigénat (1887) interdisait la résidence libre des Kanak à Nouméa et instituait un contrôle des conditions de séjour de ceux qui y travaillaient (voir note 52). 16 Christine Hamelin rapporte l'expression « les gens de Nouméa» utilisée en milieu rural pour marquer la distance moqueuse envers ceux de la ville. Ne comprenant pas que l'enquête soit menée à Nouméa, une personne rencontrée à Hienghène qualifiait à notre intention les citadins de manière plus abrupte de « faux Kanak» car ils ne représentent pas pour lui la bonne façon de vivre des Kanak. 17 Sources de I'ISEE citées par Doumenge (2003).

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différaient dans le Grand Nouméa où réside la majeure partie des populations européenne et non-kanak: 46% d'Européens, 22% de Kanak, 14% de Wallisiens-Futuniens, 4% de Tahitiens, 40/0d'Indonésiens, 3% de Vietnamiens, 20/0de Ni-Vanuatu, 5% autres. Qu'en est-il dix ans plus tard? Dans un pays où les moins de vingt ans représentent 37% de la population, la vitalité démographique des Kanak et Wallisiens-Futuniens en fait des groupes en croissance continue. L'inconnue la plus forte concerne la communauté des Calédoniens d'origine européenne, continuellement renforcée par l'arrivée de nouveaux migrants métropolitains. Cette même migration, qui se serait accentuée ces dernières années, pourrait compromettre l'unité du groupe et plus largement l'affirmation d'une identité culturelle calédonienne. Groupe proportionnellement le plus important, les Kanak ne sont pas pour autant majoritaires dans le pays, ils dominent seulement dans les provinces moins peuplées du Nord et des Îles. Réalités démographiques, appartenances culturelles et choix idéologiques sont étroitement liés et se répercutent directement sur la carte politique: les provinces Nord et des Îles sont à majorité indépendantiste, la province Sud est tenue par les partis de droite favorables au rattachement à la France, tandis que l'indépendantisme demeure minoritaire dans l'ensemble. Soixante six personnes ont été interrogées par entretiens approfondis entre mars 2005 et mars 2006, en tenant compte des grands ensembles: groupe culturel d'appartenance (Kanak, Calédoniens d'origine européenne, Wallisiens-Futuniens, Vietnamiens, Indonésiens, Métropolitains...), situations socioprofessionnelles, sexe et âge. Le critère le plus aléatoire est celui du groupe d'appartenance car il ne peut pas être entièrement déterminé a priori sans prendre en compte la définition que donne la personne elle-même de son ou ses rattachements communautaires; incluant le métissage plus ou moins ouvertement affiché et la distance prise à l'égard des origines familiales et sociales. Ne sont prises en compte que des personnes nées en Calédonie ou installées depuis plusieurs décennies pour les Métropolitains. Kanak et Calédoniens 16

d'origine européenne représentent la maj orité de l'échantillon (vingt quatre personnes dans chaque groupe), les autres se répartissant entre Wallisiens- Futuniens (quatre ), Asiatiques (Indonésiens et Vietnamiens: cinq), Métropolitains et originaires d'un territoire d'Outre-mer (quatre), personnes nées d'un couple mixte et qui se revendiquent métis (cinq)18. La richesse du contenu des entretiens s'est traduite par une diversité des thèmes abordés spontanément qui s'ajoutent aux histoires individuelles et aux problématiques culturellesl9. S'agissant d'une enquête qualitative, l'attention est portée aux différences entre les individus et les groupes en cherchant à restituer la richesse d'expression d'un vécu et de perceptions subjectives. Les propos recueillis font état de représentations plus que de pratiques avérées. Il en découle, pour une part, des évocations stéréotypées, des opinions communes plus ou moins fondées. Il ne s'agit pas de confondre les discours tenus avec la réalité des pratiques sociales ou des conditions de vie. Les représentations présentent tout de même l'intérêt d'expliciter les dispositions guidant les individus dans les rapports intercommunautaires, y compris dans leurs aspects les plus caricaturaux et parfois inacceptables pour les autres. Le texte laisse une large place à la parole des personnes interrogées. Les extraits des entretiens sont retranscrits de façon la plus proche possible du discours oral. Porté à l'écrit, l'oral paraît souvent maladroit, les phrases mal construites, truffées de locutions et de tics de langage. En citant parfois longuement les personnes, j'ai essayé de restituer au mieux la pensée exprimée,
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Quatre autres personnes sont nées d'un couple mixte dans l'échantillon, mais revendiquent l'appartenance kanak ou caldoche. D'autres font état du métissage dans les générations antérieures sans que cela affecte de façon directe leur rattachement principal à un groupe distinct. 19 Chaque entretien a débuté par une question large sur la façon dont l'interlocuteur perçoit l'évolution des rapports entre les communautés. Puis ont été abordés les thèmes de la place et la reconnaissance de sa communauté propre, des conditions de rapprochements entre communautés, différends qui perdurent, valeurs et pratiques perçues comme allant ou non dans le sens d'une « communauté de destin» (voir le guide d'entretien en annexe).

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y compris dans ses hésitations, tout en respectant le vocabulaire et les tournures de langage propres. L'enquête a été menée de manière anonyme, aussi les personnes sont nommées avec une identité fictive. Noms et prénoms dans les langues kanak appartiennent à des clans et des lignées, c'est pourquoi les prénoms de substitution utilisés pour les Kanak sont des prénoms français, mais pris dans le registre de ceux utilisés couramment en Nouvelle-Calédonie. Avec leur accord, quelques entretiens réalisés avec des personnes connues du public calédonien sont nominatifs, car les arguments développés reprennent ou approfondissent leur pensée déjà exprimée en d'autres lieux. Privilégiant l'axe de l'identité, les deux premiers chapitres reprennent la réflexion qu'ont livrée les Calédoniens d'origine européenne et les Kanak sur leur appartenance culturelle propre: désignations, émergence et affirmation de l'identité dans I'histoire, repères essentiels, interrogations quant au devenir du groupe et perception des obstacles à leur reconnaissance culturelle. Le plan suit en cela la nécessité fréquemment exprimée, compte tenu de I'histoire mouvementée du «Caillou », que chacun puisse se situer dans ses propres racines culturelles avant d'envisager les points de rapprochements avec les autres. Les deux chapitres suivants abordent l'appartenance commune, en mêlant de façon plus prononcée les propos de l'ensemble des personnes interrogées. Les manières de vivre, pratiques liées au travail, aux loisirs, à la vie sociale et culturelle seront d'abord évoquées comme autant de convergences entre les communautés en présence, tendant à singulariser la société calédonienne dans sa dimension pluriethnique. Il sera question en dernier lieu du sentiment d'appartenance au pays, en lien avec l'émergence d'une citoyenneté calédonienne et l'accession possible à la pleine souveraineté envisagées par l'accord de Nouméa.

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Chapitre 1 Calédoniens d'origine européenne, une identité incertaine

Plus ouvertement que les autres au cours de l'enquête, les Calédoniens d'origine européenne ont fait état de leurs tiraillements, interrogations et doutes quant à leur originalité culturelle, la continuité du groupe, leur inscription dans un futur pays aux côtés des Kanak. Comme ils sont assimilés à la culture occidentale et française, leur affirmation identitaire suppose l'opposition à la métropole tout en demeurant majoritairement hostiles à l'indépendance. Les propos des Calédoniens d'origine européenne ouvrent de manière manifeste aux paradoxes et aux doutes liés à un destin commun, pris entre une appartenance calédonienne revendiquée, les liens culturels de fait à la France et la recherche de proximités océaniennes. S'écartant d'une référence caldoche stricte associée au passé rural et l'emprise coloniale, l'identité calédonienne-européenne traduit les ambiguïtés, l'oscillation et la recherche d'un trait d'union entre la reconnaissance d'une communauté s'affirmant en propre et la prise en compte des autres dans une appartenance commune. Les frontières du statut de Calédonien d'origine européenne sont imprécises. De façon beaucoup plus éclatante que dans les autres groupes, on devient Calédonien par une présence plus ou moins ancienne qui a lié un destin individuel ou familial à la terre calédonienne. Ainsi, aux vingt quatre Calédoniens qu'on qualifierait le plus aisément de Caldoches

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dans l'échantillon, seront ajoutés les métis dont un des parents est Calédonien d'origine européenne et les Métropolitains se considérant comme Calédoniens de part l'ancienneté de leur arrivée (ce qui représente trente et une personnes au total). Ce sont leurs propos qui sont exposés dans ce chapitre quant au vécu de leur appartenance culturelle première, même si à l'occasion le point de vue d'autres interlocuteurs peut intervenir en contrepoint. Désignations et frontières de la communauté

Les désignations traduisent le découpage de la société en groupes solidaires, dessinant différents niveaux d'intervention du registre culturel dans les différences perçues entre les groupes. L'identité se construit dans la confrontation entre des marques d'identification20 extérieures aux individus et aux groupes et une perception intérieure de ce que l'on est, en fonction d'une histoire et d'un devenir possibles21. Les désignations introduisent plutôt le premier registre, tandis que l'expression de l'appartenance au groupe sera abordée par les raisonnements individuels et collectifs conduisant à se différencier des autres.

Calédoniens, Caldoches, Comment se reconnaître?
Blancs de Nouvelle-Calédonie

Blancs,

Européens...

Les Calédoniens d'origine européenne sont désignés (et se désignent eux-mêmes à l'occasion) de Blancs de Nouvelle20

Je fais référence ici à l'identification catégorielle, laquelle peut relever d'une dénomination propre aux membres d'un groupe ou d'une dénomination attribuée de l'extérieur (cf. Brubaker, 2001). L'identification catégorielle renvoie au classement et se différencie de l'identification affective, qui rend compte de l'attachement au groupe. 2I Voir à ce propos Dubar (1991) et la distinction entre l'identité pour autrui, ou processus relationnel, et l'identité pour soi, ou processus biographique, dans la construction identitaire.

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Calédonie. L'opposition Blancs / Noirs en recoupe d'autres: Européens / Kanak, Colonisateurs / colonisés, Occidentaux / Océaniens, etc. En réalité, seul le terme Blanc est utilisé de manière relativement courante dans les entretiens, quel que soit le groupe d'appartenance de l'interlocuteur, tandis que le mot Noir n'est utilisé que de manière très marginale, ou sous l'euphémisme des « gens de couleur ». On n'oppose plus les Blancs et les Noirs en NouvelleCalédonie, mais on oppose en revanche les Blancs et les Kanak. Si le mot Blanc désigne avant tout les descendants d'Européens et les Métropolitains, il renvoie aussi aux non-Kanak en général. Cette opposition, qui simplifie la réalité de la diversité des groupes et des mélanges entre eux, est un héritage de l'histoire coloniale et des Événements qui ont conduit à confondre les non-Kanak avec les Caldoches en se ralliant à leurs vues. Au plus fort des tensions et de la difficulté pour les mouvements indépendantistes kanak à obtenir gain de cause auprès du gouvernement français, Jean-Marie Tjibaou22 utilisait cette formule: « Les Blancs, c'est ce qui n'est pas kanak» (interview de 1986, in La présence kanak, 1996, p. 225). Éric Douyère, aux ascendants à la fois chinois et kanak, est considéré comme un Blanc à son corps défendant. Alors que pour lui, être Blanc est un « état d'esprit» qu'il ne partage pas, « c'est vrai que parfois en Brousse, sur la côte Est, c'est un peu dur d'être un Blanc même « bien bronzé» ! » (Douyère, 1997, p. 25). Parfois, la catégorie des Blancs est restreinte aux seuls Européens, renvoyant à la hiérarchisation instituée autour de la valeur auparavant supérieure de l'origine européenne sur les autres ethnies et au maintien d'une certaine pureté de la race blanche contre le métissage. Un interlocuteur d'origine vietnamienne rappelle ainsi que du temps de l'Indigénat, les Vietnamiens comme les Indonésiens subissaient les mêmes mesures que les Kanak de restriction de leurs libertés, tous
22 Principal animateur du réveil culturel kanak et leader du mouvement indépendantiste, assassiné en 1989 à Ouvéa.

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« considérés comme des gens inférieurs ». Une femme d'origine indonésienne précise également que, dans une logique d'assimilation et d'ascension sociale, il était mal vu jusqu'à une période récente pour une femme dans son univers familial de se marier avec quelqu'un de couleur, il fallait donc privilégier l'Européen à défaut de l'union avec un homme de sa propre communauté. Pour des Calédoniens d'origine européenne interrogés, le terme de Blanc, quoique d'un usage courant, renvoie à un racisme qui leur dénie une culture propre en inversant le mépris contenu dans le qualificatif de Noir. Comme l'évoque Michèle, une Nouméenne issue de la Brousse: «Ça pose vraiment question parce que les Calédoniens, on va dire les Blancs, il y a quand même une différence entre les Blancs calédoniens et les Blancs pas calédoniens, je vais dire le mot, c'est les Zoreilles
quoi [...] Ici je n'existe qu'à travers une couleur, je n'existe pas

à travers une identité, il n y a pas de reconnaissance. » Etre qualifiés de Blancs revient pour ces Calédoniens à être assimilés aux Français de métropole, tandis que les autres communautés sont toujours bien identifiées par une origine nationale, une langue ou des coutumes propres. L'appellation de Blancs confond les Caldoches avec ceux qui représentent la puissance occupante et n'ont pas d'ancrage dans le pays, ne leur permettant pas de s'inscrire dans le destin commun au même titre que d'autres groupes, en l'occurrence les Kanak. Pour ceux qui le rejettent, le terme Blanc a inévitablement une connotation raciste. L'accusation s'adresse spécifiquement aux Kanak et renvoie à la logique du donnant-donnant dans le conflit Caldoches / Kanak, elle en est une des expressions exacerbées depuis la période des Événements23. Le terme de Blanc peut aussi correspondre à une désignation générique s'appliquant à l'étranger colonisateur. Pour Marie-Louise, une militante indépendantiste kanak, le mot
23 Voir le livre de Jacques Lafleur, L'assiégé (2002) qui se fait l'écho du racisme vécu par les Caldoches. C'est aussi un retournement vers les Kanak du racisme antérieurement attribué aux colons blancs.

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Blanc désigne les colonisateurs de façon globale, responsables de la spoliation des terres, de la dégradation des conditions de vie de son peuple, de leur déconsidération en les reléguant au rang de sauvages. Le Blanc ne correspond pas à une figure bien identifiée mais s'assimile aux Occidentaux comme représentants d'un monde extérieur envahissant ayant soumis les peuples autochtones dans toutes les régions du globe. Cette même femme évoque une crainte viscérale du Blanc qui se répercute de génération en génération dans son univers familial et local; ceci alors même que la vie quotidienne met en contact de plus en plus fréquemment Kanak et non-Kanak qui entretiennent de bonnes relations24. Albert, d'origine vietnamienne, évoque un de ses compatriotes haïssant les Blancs et jurant que ses enfants ne se marieraient pas avec des Européens. Alors que dans l'univers occidental les Noirs continuent à être vus comme une humanité inférieure, les Blancs focalisent a contrario l'image généralisée d'usurpateurs des territoires indigènes et de colons abusifs. En raison de ces connotations, le terme de Blanc devient insupportable pour les Calédoniens d'origine européenne, se sentant ainsi rejetés ou renvoyés à des traits dans lesquels ils ne se reconnaissent pas. Le mot Blanc n'est pas seulement rejeté par les Calédoniens d'origine européenne du fait de ses connotations raciales ou du lien avec les excès de la colonisation, il ne tient pas compte non plus des métissages qui font que les supposés Blancs de Nouvelle-Calédonie ont très souvent connu des mélanges dans leurs ascendances. La reconnaissance de la communauté calédonienne comme une communauté métisse est un enjeu crucial actuellement. Tandis que le métissage a longtemps été occulté et banni, sa reconnaissance est porteuse de l'espoir d'un rapprochement entre les communautés historiquement hostiles. Aux yeux des Calédoniens-Européens,
24 La dissociation des relations interpersonnelles et des relations entre groupes pris globalement contribue à la fois à la persistance des conflits et aux rapprochements entre les communautés (voir chapitre 3).

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l'affaire de Hienghène25 avait permis de montrer à des Français éloignés des réalités calédoniennes et porteurs de vues schématiques, que les assassins, confondus avec des riches colons blancs, étaient en réalité des métis de condition modeste déboussolés par la violence de la révolte kanak et la démission de l'État26. Un terme Caldoche mal accepté Les individus et les groupes auxquels s'applique le terme Caldoche ne sont pas aussi précisément définis qu'une catégorisation rapide ne pourrait le laisser supposer. Pour une partie de nos interlocuteurs, le Caldoche est « le blanc en général du pays », « l'Européen de Calédonie », et renvoie directement aux descendants d'immigrés européens, nés sur le territoire et se sentant pleinement appartenir à la NouvelleCalédonie27. Pour d'autres, il caractérise plus largement une population métissée et pluriethnique partageant le mode de vie
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Assassinat de dix Kanak à Tiendanite, dont deux frères de Jean-Marie Tjibaou, le 5 décembre 1984. 26 Jean-Claude Roux (1977) et Lionel Duroy (1988) ont cependant mis en évidence une volonté exacerbée chez les colons modestes en Brousse d'être considérés comme des Blancs et de se distinguer par-là d'un monde kanak perçu comme une humanité arriérée, en dépit du métissage, de solidarités effectives et plus généralement d'une osmose avec les Kanak (hormis l'insertion dans les échanges et devoirs coutumiers interclaniques). 27 Définition donnée par Louis-José Barbançon (2007a): « Habitant de Nouvelle-Calédonie d'origine européenne, souvent de souche ancienne. Terme apparu dans les années 1970, il fait son entrée au Petit Larousse en
1983 sous la définition: "nom familier

-

Blanc de Nouvelle-Calédonie".

Le

suffixe péjoratif "oche" fait qu'en Nouvelle-Calédonie, le terme est encore refusé par les générations plus âgées qui le considèrent comme désobligeant, voire insultant. Les jeunes s'en accommodent sans vraiment le revendiquer. Le Caldoche est souvent assimilé à l'archétype du Broussard, éleveur de bétail, chasseur, pêcheur, à "1'aççont" prononcé et votant pour la "Fronce". Le Caldoche partage avec le Kanak un attachement passionné pour ce qu'il considère comme sa terre et son pays. Il appartient par nature à la "communauté de destin" appelée par l'Accord de Nouméa à se prononcer par référendum sur l'avenir de la Nouvelle-Calédonie. Antonymes: en France: "kanak",. en Nouvelle-Calédonie: "zoreille". »

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des descendants d'Européens (excluant cependant les Kanak28 et Métropolitains «de passage» vis-à-vis desquels les Caldoches se définissent par opposition). Ainsi, à une acception étroite du Caldoche par la double qualité mêlée de Blanc d'origine européenne29, s'oppose une définition élargie reposant sur les apports multiples et les mélanges de populations au cours de I'histoire coloniale et post-coloniale. La définition élargie du mot Caldoche ne va pas sans ambiguïtés. Une première est d'opérer un glissement de l'ouverture affichée à d'autres groupes ethniques vers l'opposition au monde kanak et sa primauté affirmée, point implicite de ralliement derrière la bannière caldoche. JeanClaude Mermoud considère ainsi que « " l'avenir calédonien" s'étant révélé bien incertain du fait du "réveil kanak", en attendant des temps meilleurs, il est nécessaire d'offrir à la jeunesse qui a connu les Événements un nom pour désigner les habitants qui partagent la même culture» (1999, p. Il), et il propose de nommer Caldoches « tous ceux, de quelque origine que ce soit, qui sont attachés au Caillou et qui partagent la culture de la majorité des habitants30» (ibid., p. 13). Une seconde tient au fait que si les Européens et les non-Européens ont fondu des éléments de leurs modes de vie respectifs, les référents identitaires caldoches sont puisés principalement dans l'histoire des « pionniers» de la colonisation européenne. Dès lors, tout en se disant pluriethnique, la société caldoche tend à

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Plus généralement même selon Christiane Terrier, le terme exclut les Océaniens, qu'ils soient Mélanésiens et Polynésiens, pour lesquels « la collectivité et la coutume restent encore les repères fondamentaux» (Terrier, in Deckker, Faberon, dir., 2003, p. 496). 29 Si la blancheur de la peau a pu être contredite par les mélanges de fait, l'affirmation forcenée des origines européennes, et pendant longtemps en occultant le bagne au profit de la colonisation libre, a surtout servi de critère au maintien d'une identité propre. 30 Exprimant sur un plan culturel l'argument politique selon lequel la revendication indépendantiste kanak n'est pas légitime car elle est le fait d'une minorité de la population.

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valoriser de manière quasi-exclusive les traits identitaires qui sont ceux de Européens. En étendant la définition du mot Caldoche au mélange par le métissage ou le melting-pot31, la confusion est entretenue entre le Caldoche comme représentant-porteur d'une singularité culturelle et le Calédonien comme habitant du pays, toutes origines confondues. Le métissage est un fait d'observation mais c'est aussi un argument dans les enjeux politiques et un idéal affiché de mélange harmonieux masquant des inégalités. Dans la perspective la plus hostile aux Kanak, en présentant les Caldoches comme une communauté mélangée, plusieurs messages peuvent être indirectement adressés: montrer que la communauté caldoche est ouverte à l'opposé d'un monde kanak replié sur une pureté raciale et une exclusivité de sa légitimité culturelle; que la volonté d'indépendance kanak est minoritaire si on met face à elle une vaste communauté calédonienne mélangée; que l'opposition politique Caldoches / Kanak est exagérée puisqu'ils se sont mélangés. Aux frontières imprécises de l'appartenance caldoche s'ajoute le fait que pour plusieurs interlocuteurs susceptibles de le porter, le terme Caldoche est refusé du fait de ses connotations péjoratives vis-à-vis des descendants d'Européens qu'il désigne principalement. Les Caldoches n'ont pas choisi de s'appeler ainsi, le terme a été généralisé dans les médias français au moment des Événements en concourant à inscrire la bipartition politique dans le vocabulaire ethnique. Le mot serait apparu dans les années 1960-1970 avec le boom du nickel, employé par des Métropolitains arrivés alors nombreux en Calédonie. De plus, le terme est vécu comme dégradant parce qu'il rappelle dans la langue française la connotation familière et injurieuse des mots se terminant en « oche » : boche, loche32,
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Considéré comme un creuset dans lequel cohabitent, voire fusionnent, des ~opulations d'origines culturelles différentes (cf. Ferreol, Jucquois, 2003). 2 Selon Louis...José Barbançon, une filiation de «loche» à «caldoche» correspond au retournement vers les Calédoniens d'un terme utilisé pour le Métropolitain-type expatrié en Outre-Mer, « qui étale sa science et ses

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valoche, moche, ponoche33... Comme l'argumente JeanFrançois: « Désigner un groupe humain par un terme péjoratif, ça contribue aussi à le réduire [...] Je ne suis pas partisan de m'auto-affubler ou de me laisser affubler d'un qualificatif qui est grossier et péjoratif. Je sais par ailleurs que certains autres

Calédoniens n y voient pas d'inconvénients. C'est leur droit, moi je n'accepte pas ce choix. » Que ce terme ait vu son usage étendu par des Métropolitains (de métropole ou de Calédonie) accentue son refus dans un contexte de rapports depuis longtemps difficiles vis-à-vis des Français de métropole qui, de façon à la fois effective et projetée, sont une source du mal-être caldoche. Associant aussi le mot Caldoche aux Événements qui ont stigmatisé le « Colon-Blanc-Exploiteur », Fred répond ainsi à la question de sa désignation: «Caldoche hier peut-être pendant les Événements, mais assurément Calédonien aujourd'hui ». S'il n'est pas perçu comme complètement dévalorisant, le mot Caldoche comporte une dimension un peu rétrograde. Ainsi pour Sophie qui n'aime pas ce mot, « c'est un peu péjoratif, le caldoche pour moi c'est vraiment le stéréotype du Broussard, le gars avec l'accent, qui aime bien pêcher, faire la fête, aller à la chasse, et tout». Pour plusieurs autres interlocuteurs, le mot n'est que partiellement accepté non pas tant par ses aspects péjoratifs que parce qu'il est pour eux l'équivalent de Calédonien « de base ». C'est à dire celui qui porte les traits et le langage des couches populaires, principalement de la paysannerie de la Brousse, renvoyant à un monde traditionnel à la fois relativement fermé sur lui-même et proche des Kanak.
diplômes, qui connaît tout, qui a tout vu » et dont on disait: « Il est comme les loches, tu enlèves la gueule, y 'aplus rien! » 33 Parmi les associations faites avec les mots se terminant en « oche », celle de Ponoche n'est pratiquement jamais apparue dans les entretiens. Ponoche est le substitut familier et péjoratif de Popinée employé auparavant pour la femme mélanésienne et sous-entendant son aspect extérieur peu soigné au regard des canons européens de la beauté féminine: « Le terme ''popinée'' désigne la femme mélanésienne, souvent familier et condescendant. Le terme ''panache'', désigne aussi les Mélanésiennes, il est lui très péjoratif dans la bouche des Européens» (Roux, 1977, p. 10).

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Pour Michèle, elle-même issue de la Brousse à laquelle elle reste attachée, « le Caldoche de base c'est le Caldoche qui parle pas très bien, il n'a pas inventé le fil à couper le beurre, vous voyez, c'est la base quoi, c'est le paysan ». Fred explique ainsi pourquoi il se considère comme un Calédonien et non comme un Caldoche: «Le Caldoche d'abord il est Broussard [...] le Caldoche est attaché à la Brousse, il est attaché à des valeurs simples, parfois rustres, c'est la vie à la dure, c'est les conditions de vie qui étaient pas très éloignées de celles des Kanak il y a encore trente ou quarante ans. Bien souvent le Caldoche a du sang kanak dans ses veines, le Caldoche il vit avec le Kanak, le vieux Caldoche il parle des langues vernaculaires.» De père calédonien-européen et de mère tahitienne, Lydie préfère également se qualifier de Calédonienne: «Pour moi, Caldoche c'est plus pour les gens de Brousse. C'est l'accent, moi, je n'ai pas cet accent. Et puis c'est plus une façon de vivre. Pour moi, le Caldoche c'est un peu un Broussard, quelqu'un qui vit sur sa terre, avec ses bêtes, qui vit de la chasse, de la pêche, c'est pas pareil que les Calédoniens. » Paul se classe parmi les Caldoches sans trop spécialement revendiquer la désignation à laquelle il substitue plutôt celle de Calédonien d'origine européenne. Pour lui, le mot Caldoche n'est pas péjoratif, mais évoque «le type d'un rural, ce qu'on appelle un Caldoche c'est un rural, c'est un rural un peu brut de décoffrage et tout ». Issu de la colonisation libre du côté de sa mère, une branche paternelle arrivée en Calédonie par un grand-père haut fonctionnaire dans les colonies, il ne s'identifie pas à cette origine broussarde. Devenu cadre d'entreprise et ayant vécu en France, il revendique une ouverture au monde et ajoute aussi: «Je suis dans une classe sociale dans laquelle je suis tangent entre le Calédonien et le Métropolitain, on est des Calédoniens d'origine, nés en Calédonie, mais on a une vie, on n 'a pas forcément envie de rentrer dans le cliché calédonien, notre vie ne ressemble pas au cliché du Caldoche et on partage un certain nombre de choses avec les Métropolitains dans notre manière de vivre. Mais on a aussi un attachement. »

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