Identités de Papiers

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Cartes d'identité, fiches d'état civil, relevés bancaires, etc, autant de " papiers ", d'écritures à porter sur soi, qui gouvernent nos rapports sociaux, dessinent une administration domestique et révèlent des pratiques quotidiennes. Pourvoyeurs d'identités, ces documents, qui répondent à une obligation généralisée de s'inscrire et conditionnent l'existence de l'individu dans une société d'ordre graphique, font l'objet ici d'une réflexion originale. Cet ouvrage conjugue le registre affectif et intime (notations personnelles de l'auteur dont l'époux est fils d'immigrés arméniens) à l'analyse de cette raison graphique qui, secrètement, nous conditionne et gouverne.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296360808
Nombre de pages : 200
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IDENTITÉS DE PAPIERS

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Jean- Yves MÉNARD, Jocelyne BARREAU, Stratégies de modernisation et réactions du personnel, 1997. Florent GAUDEZ, Pour une socio-anthropologie du texte littéraire, 1997. Anita TORRES, La Science-fiction française : auteurs et amateurs d'un genre littéraire, 1997. François DELOR, Séropositifs. Trajectoires identitaires et rencontres du risque, 1997. Louis REBOUD (dir.), La relation de service au coeur de l'analyse économique. 1997. Marie Claire MARSAN, Les galeries d' art en France aujourd'hui, 1997. Collectif, La modernité de Karl POLANYI, 1997. Frédérique LEBLANC, Libraire de l'histoire d'un métier à l'élaboration d'une identité professionnelle, 1997. Jean-François GUILLAUME, L'âge de tous les possibles, 1997. Yannick LE QUENTREC, Employés de bureau et syndicalisme, 1998. Karin HELLER, La bande dessinée fantastique à la lumière de ; l'anthropologie religieuse, 1998. Françoise BLOCH, Monique BUISSON, La garde des enfants. Une histoire de femmes, 1998. Christian GUIMELLI, Chasse et nature en Languedoc, 1998. Roland GUILLON, Environnement et emploi: quelles approches syndicales ?1998. Jacques LAUTMAN, Bernard-Pierre LÉCUYER, Paul Lazarsfeld (1901-1976),1998. Douglas HARPER, Les vagabonds du nord ouest américain, 1998. Monique SEGRE, L'école des Beaux-Arts 19ème, 20ème siècles, 1998.

Camille MOREEL, Dialogues et démocratie, 1998.

Claudine Dardy

IDENTITÉS DE PAPIERS

tditions L'Harmattan 5-7., rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6464-5

A mon père.

Introduction à la nouvelle édition

Identités de papiers fut publié une première fois en avril 1991 (éditions Lieu Commun aujourd'hui disparues), mais comme chacun sait, les idées mûrissent et les projets se forment bien avant qu'ils ne soient édités. Et déjà, je pourrai parler d'une bonne décennie pour cette idée qui me vint de prendre au sérieux l'identité de la carte et, plus largement, de bousculer un peu et même de renverser cette expression du langage ordinaire et quotidien « papiers d'identités. »
L'ouvrage puisait en diverses sources d'inspiration: des circonstances d'une histoire personnelle, une posture professionnelle (enseignante en contact avec des travailleurs sociaux), un goût certain pour ce qui est écrit, ce qui laisse trace sous toutes ses formes, l'archive du temps présent en somme, sachant qu'il ne s'agit pas de s'aventurer sans précaution, sans garde-fou, sur le terrain des historiens. La présente édition propose le texte paru dans sa forme initiale. Il semble que la démarche n'a pas vieilli. La tâche du sociologue reste peut être, plus que jamais, de montrer ce qui est sous les yeux de tout le monde, mais aussi moins prosaïquement, de dénoncer l'abus des métaphores, gratter 5

derrière les métaphores trompeuses qui parasitent les concepts. J'avais entrepris ce travail à propos de la notion d'inscription, dont l'usage sauf dans le domaine archéologique était devenu presque exclusivement métaphorique.
La réédition en l'état du texte initial ne dit nullement que des thèmes et pistes évoqués alors n'ont pas été travaillés depuis, l'actualité elle-même n'a pas manqué d'alimenter encore la réflexion. L'affirmation d'une catégorie de la population définie comme « sans papier», rend évidente cette actualisation: Les «sans papier», en se revendiquant comme tels, manifestent en acte, contre la production d'une société étatique, qui engendre en effet des identités de papiers, définit des places écrites, individualisées. Un état de fait que les «sans papiers» contrecarrent en créant un mouvement de groupe mais qu'ils cautionnent aussi, en réclamant par force des papiers salvateurs. Sur le plan théorique, il est certain que la bibliographie peut grandement s'étoffer. D'autres ouvrages de l'anthropologue Jack Goody, ma référence majeure alors, ont depuis été publiés, mais aussi des textes de ses contradicteurs. Nombreux aussi sont les travaux qui dans les dix années écoulées sont venus faire écho et apporter quelques réponses à mes propres interrogations ou qui se sont engagés dans des pistes qui me paraissaient à explorer. Sans prétendre êfre exhaustif, on pourrait citer dans le champ de la recherche, un appel d'offre lancé par la Mission du Patrimoine Ethnologique sur les écrits ordinaires, il a contribué à susciter: des terrains, le rassemblement de corpus variés faisant sortir l'écriture et ses produits, du texte, de la littérature et de ses privilèges. Les linguistes, les sémiologues, les spécialistes de la communication ont souvent engagé un travail d'enquête qui a cessé d'être l'apanage du sociologue, tandis que des sociologues pouvaient être appelés à travailler là où on les ignorait, à la rédaction de modes d'emploi techniques par exemple.

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Par ailleurs, les historiens ont poursuivi leurs travaux notamment sur la culture écrite et ses pratiques propres différenciées selon les classes sociales (R. Chartier) ou bien sur la notion même d'archives (P. Nora). Nous ne pouvons qu'apprécier cette vitalité des travaux menés à propos de la culture écrite, de l'écriture ou des écrits et saluer leur caractère transdisciplinaire. Pour ma part, j'ai aussi depuis, tâché de cheminer, de déceler d'autres terrains, d'autres corpus pertinents. A suivre... Il reste quand même une difficulté, celle de préserver un regard de type sociologique sur l'écriture et ses dérivés. Les écrits ont des usages, des représentations, une symbolique spécifiques, il faudra peut être accepter de retourner, de nouveau, vers un territoire disciplinaire tant la menace d'une récupération par les belles lettres et leurs éruditions est grande. Non que ces travaux soient fort intéressants mais notre propre champ d'étude reste fragile: c'est que les rapports, écriture et sciences sociales ne sont pas, non plus, encore élucidés. Des interrogations demeurent sur une écriture, un style sciences sociales - au reste, de manière plus fondamentale, les sciences sociales relèvent-elles d'une écriture? Par ailleurs, quel est le statut comme objets de sciences sociales, des écrits et d'autres formes graphiques? Les « papiers» sont de ces objets écrits à identifier, ils n'ont jamais fini d'être sécrétés par les sociétés modernes, post modernes et tout ce qu'on voudra encore diagnostiquer encore, voire même prophétiser. Les plus hardis scenari futuristes ne sont pas encore en passe d'éliminer ces objets écrits là, les papiers et leur nécessité constatée nous arriment en graphosphère ( pour reprendre l'expression que Régis Debray oppose à la vidéosphère de temps prochains). Le regard sociologique ne saurait dés lors, les éluder. J'insiste donc à propos de l'accueil dans la collection «Logiques sociales» par une réédition sur la volonté de revendiquer et d'affirmer de nouveau une démarche, et même

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une posture de recherche en sciences sociales, même si elle ne veut pas en avoir l'air. Lorsque le regard du sociologue ou de l'ethnologue se focalise sur sa propre société, ne doit-il pas faire effort non tant « poui rendre étrange ce qui lui est familier» comme on a pu parfois l'affirmer, que pour déjà voir, apercevoir, les pratiques, les usages, les représentations dans lesquels il évolue. Il peut s'agir de s'attarder sur les expressions du langage commun comme celle de «papiers d'identité », puis les triturer quelque peu. Cette activité se révèle souvent féconde, cela ne saurait devenir pourtant un procédé. Je revendique donc cette posture de chercheur qui consiste

à montrer du doigt, à voir enfin « la lettre volée» tellement en
évidence comme dans la nouvelle d'Edgar Poe. La posture a l'air modeste, sans ambition, elle n'est pourtant ni facile, ni confortable. Elle est même risquée, risque d'abord qu'on oublie le chercheur, bien sûr, il met un nom sur la merveille d'or et d'azur, c'est un scarabée, mais au lieu d'aller quérir ce nom dans un lexique savant, il le concocte et appelle à réfléchir en bousculant juste un peu le langage de tout le monde. On l'oublie, triste sort, et après? Cela n'aurait guère d'importance si, au passage, l'expression retravaillée ne devenait simple jeu de mots vides de sens perdant sa capacité dans l'invite à observer encore et à analyser. Il en va ainsi pour des pistes de réflexions et d'observations suggérées qui peuvent devenir sentiers de friche conviant tout un chacun à accumuler des anecdotes en perdant le fil qui les relie entre elles et leur confère significations.

Ces mésaventures d'ailleurs sont arrivées aux « identités
de papiers» l'expression faisait jolie, elle pouvait d'autant plus perdre son potentiel de réflexion, d'où la volonté aujourd'hui de revenir à sa mise en texte initiale.

Claudine DARDY . novembre 97

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Avant-propos

«

[Quant à] la paperasserie administrative, [elle] doit

répondre à une exigence du grand nombre, ou plutôt à une peur élémentaire: d'être une bête, car vivre sans papier, c'est vivre comme une bête. Les apatrides, les enfants adultérins ou naturels souffrent d'une situation qui n'a de réalité que de papier. Ces réflexions me donnent l'idée d'un petit apologue que je me fais. Il était une fois un homme qui avait eu une escarmouche avec la police. L'affaire terminée, il reste un dossier qui risque de ressurgir à la première occasion. Notre homme décide donc de le détruire et s'introduit à cette fin dans les locaux du quai des Orfèvres. Naturellement, il n'a pas le temps ni le moyen de retrouver son dossier. Il faut donc qu'il supprime tout le «sommier », ce qu'il fait en incendiant les locaux à l'aide d'un bidon d'essence. Ce premier exploit couronné de succès et sa conviction que les papiers sont un mal absolu dont il convient de délivrer l'humanité l'encouragent à persévérer dans cette voie. Ayant converti sa fortune en bidons d'essence, il entreprend la tournée méthodique des préfectures, mairies, commissariats, etc., incendiant tous les dossiers, tous les registres, toutes les archives et, comme il travaillait en solitaire, il était imprenable. Or, voici qu'il constate un phénomène extraordinaire: dans les quartiers où il a accompli son œuvre, les gens mar9

chent courbés vers le sol, de leurs bouches s'échappent des sons inarticulés, bref, ils sont en train de se métamorphoser en bêtes. Il finit par comprendre qu'en voulant libérer l'humanité il la ravale à un niveau bestial parce que l'âme humaine est en papier.
»

Michel TOURNIER, Le Roi des Aulnes.

Il est bien des situations de notre quotidien actuel qui «n'ont de réalité que de papier », c'est souligner l'autonomie et l'importance de ces produits écrits qu'on nomme communément «papiers ». Ecrits fonctionnels, utilitaires, pourtant porteurs d'un paradoxe justement pointé par l'exergue, les papiers tout en renvoyant à une forme d'écriture peu noble, besogneuse, plurielle, celle de 1'« employé aux... », semblent dotés d'un pouvoir déterminant l'existence même de leur propriétaire. Chacun de nous peut relater une histoire de papiers au moins, mésaventure plutôt, papiers perdus, trafiqués, imprimés bizarrement conçus. Il y a là matière à alimenter des récits cocasses, comiques, grotesques, mais aussi, souvent, navrants, dramatiques. C'est que l'impossibilité de produire des papiers peut être le signe d'une exclusion sociale pure et simple. De la tracasserie ordinaire de guichet, prétexte à rééditer les sempiternelles récriminations contre une administration jugée incompréhensive et inhumaine, en passant par le ramassage dans le quartier des Halles de quelques jeunes de bonne famille surpris sans papier lors d'un contrôle antidrogue jusqu'à l'inextricable situation de certains immigrés clandestins ou de clochards qu'une inaptitude aux papiers prive à jamais d'un RMI (revenu minimum d'insertion) salvateur, il n'y a apparemment pas de commune mesure. Et pourtant, nous sommes au cœur d'un même phénomène qui souligne le poids de cette forme particulière d'écriture administrative que sont les papiers. A cette obligation de papiers - justificatifs d'inscriptions multiples - nul n'échappe. Cependant, dans le rapport aux papiers, nous ne sommes pas égaux: plus ou moins capables d'en posséder ou d'en faire usage, de les faire jouer, de les produire aux bons moments ou de les organiser en dossiers. IO

On pressent que ces histoires, ces récits, ces anecdotes, ces mésaventures ne se réduisent pas à quelques vagues signes de dysfonctionnement de l'administration. En les analysant un peu, on devrait y déceler du sens, du symbole, bref des lumières sur notre mode d'existence sociale. Matière à théoriser? Il faudra, pour ce faire, dépasser le lieu commun d'une administration kafkaïenne derrière laquelle se cacherait quelque grand ordonnateur. Au-delà des usages et des pratiques de l'écriture administrative, se profile aussi une administration d'une autre nature qu'on ne comprendra guère à refuser de lui ôter le masque du monstre envahissant et malveillant. Rien n'est si simple et les papiers ont beau renvoyer à des enregistrements d'état, ils n'ont d'intérêt que dans la mesure où on ne les saisit pas une nouvelle fois comme preuve d'un contrôle social, sournois et généralisé. Cette dernière perspective n'épuise jamais le sujet, quand elle ne conduit pas, d'ailleurs, sur de fausses pistes. Théoriser, interpréter à propos de l'écriture administrative et plus encore des papiers oblige à voyager en divers courants et disciplines, à mobiliser les ressources de plusieurs champs de connaissances et d'auteurs. Certains, en se penchant sur le statut de l'écriture dans nos sociétés, souvent des littéraires et des historiens, n'ont pas manqué/"(fe noter l'extraordinaire efflorescence d'une écriture administrative et de la production de papiers en tout genre, formulaires, imprimés utilitaires capables même de
« reléguer

le livre à un rang secondaire dans les statistiques

de l'imprimé' ». L'anthropologue Jack GOODy2 a même diagnostiqué l'existence d'une « raison graphique », une forme de pensée propre aux sociétés à écritures, pensée spatialisée et conditionnée d'une façon particulière. Il suit aussi l'inexorable développement d'une « logique de l'écriture il souligne dans cette logique la grande extension contemporaine de l'écriture
)),

(1) Henri-Jean MARTIN,Histoire et pouvoirs de l'écrit, Perrin, 1988. (2) Jack GOODY, «Lecture et écriture dans la société », Encyclopa:dia Universalis; Les Enjeux: la raison graphique, Minuit, 1978 ; La Logique de l'écriture, Colin, 1981. II

administrative dont les papiers constituent une rubrique isolable. La multiplication de ces derniers s'en trouve du même coup justifiée. A quelques remarquables exceptions près, il est curieux de constater pourtant le peu d'intérêt des spécialistes en sciences sociales pour ces écritures-là. On note une véritable myopie ou plutôt presbytie du regard supposé savant à l'égard d'un trait essentiel de notre société: d'être d'écritures d'abord. Le manque à voir et à s'intéresser est plus surprenant encore de la part de ceux qui, avec raison, ont promu la vie quotidienne et le banal au rang d'objets de science. Or ces papiers sont bien de ces objets du quotidien, générateurs sans doute de pratiques et d'usages spécifiques. Sont-ils donc encore plus banals, plus anodins, plus futiles pour demeurer inconnus au ciel de la science, avoir même échappé à la savante volonté réhabilitatrice d'objets oubliés? Dans ce contexte, des micropratiques de l'espace et du temps ont pu trouver place et sens. On a ainsi décrit les différentes façons de traverser une rue, la socialité intense qui se joue chaque fois qu'on prend l'ascenseur, les subtilités familiales en jeu dans l'art de faire la vaisselle; mais des papiers à usage domestique, d'une micro administration qui pourtant absorbe une part non négligeable de l'emploi du temps, point. L'activité liée à la paperasserie individuelle et familiale demeure une catégorie invisible. Serait-ce que le statut de ces papiers en tant qu'objets est plus ambigu que tout autre? Ils relèvent, en effet, de la micro et de la macrosociologie puisqu'ils sont commandés par une exigence d'Etat. Ou encore, raison moins noble, il se pourrait que les papiers et le temps qui leur est dévolu soient sous-estimés parce que, dans la division domestique du travail, la tâche de cette administration pas haute du tout revient plutôt aux femmes toutes catégories sociales confondues\ mais, las
(r) Cette assertion reste à établir plus solidement. Une pratique de la vie quotidienne qui s'adresse explicitement prévoit une rubrique Secrétariat familial, c'est une manière à la fois l'existence d'une tâche administrative domestique et 12 Encyclopédie aux femmes de confirmer de la remettre

du mauvais esprit! Peu importent les causes de cet oubli. Le reconnaître, le mesurer d'emblée sert surtout à conforter les préoccupations qui nourrissent les pages suivantes, à justifier de l'intérêt pour cette paperasserie individuelle ou familiale, souvent portative, à trimbaler sur soi, on ne sait jamais, le besoin semble en être permanent. Il me paraîtrait dommage de passer à côté de l'ambiguïté tout à fait féconde fort justement évoquée par Michel TOURNIER.Les papiers sont à la fois ceux de la contrainte, du contrôle et même du contrôle d'Etat, mais ils sont aussi pourvoyeurs d'identité. L'identité - du moins une certaine forme d'identité - de chacun d'entre nous se joue et se rejoue, se dessine, s'estompe ou s'affirme dans ces papiers. Notre fameuse carte d'identité n'est que la partie émergée de l'iceberg. Les identités en jeu peuvent aussi bien être celles d'individus, de groupes, de sociétés, de lieux. Je voulais aller tâter du côté de cette ambiguïté, prendre au mot l'identité de la carte. A ce jeu-là, j'ai d'ailleurs pu convier quelques auteurs grâce à la revue Actions et recherches sociales, le temps d'un numéro intitulé « Identités de papier »1. Ce qu'on appelle communément des papiers et qui serait producteur d'identité n'est, avons-nous dit, qu'une forme particulière d'écriture administrative. Cette dernière se manifeste à nous, quotidiennement, de façon beaucoup plus diversifiée. Les papiers d'identité sont à extraire d'un fatras plus complexe, d'écrits utilitaires multiples, d'imprimés, de formulaires. A fouiller non seulement les portefeuilles mais les armoires, on mesure cette infinie variété: cartes, bordereaux, relevés, attestations, quittances, carnets, livrets en tout genre, relevés bancaires et de charges. De quoi justifier

à la femme. On lui enjoint d'aborder cette fonction en parfaite secrétaire, la maison serait à considérer comme une entreprise, il faut donc y agir avec méthode, savoir-faire, prévoir un coin-bureau, des dossiers, un classement. L'ouvrage date un peu - Larousse, 1966 - mais il brosse un portrait de femme, secrétaire par nature, qui doit avoir quelque perdurance. La fonction de secrétaire mériterait sans doute, en soi, une recherche généalogique. (1) Juin 1990, n02.
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selon la taille de la famille d'un petit travail d'employé aux écritures domestiques. A entrouvrir ce tiroir, le fouillis m'a paru riche de promesses plutôt que méprisable et de peu de valeur. Une compulsion toute ménagère me poussait à ranger. D'où naissaitelle? Je pourrais pour la légitimer doctement me réfugier sous l'aile protectrice des quelques rares théoriciens déjà cités, Jack GOODYsurtout. De fait, ils m'ont été source de référence et d'inspiration constantes. Il faut pourtant avouer plus modestement que leur lecture ne prenait tout son intérêt, son sens et sa consistance qu'à se confronter à des circonstances tout à fait fortuites et personnelles. Par exemple, c'est un itinéraire privé qui m'a acheminé vers l'Arménie. Pas celle, de moins en moins discrète des cartes contemporaines, ni même celle mille fois bousculée de l'Histoire (qui peut se faire actualité dramatique à l'occasion d'un tremblement de terre ou de la résurgence de questions territoriales). Il s'agissait plutôt de l'Arménie de la diaspora, l'Arménie d'un grand nombre d'Arméniens, sans frontières, sans territoire mais avec une écriture, un alphabet spécifique, des ateliers typographiques répandus en Europe et dont Henri-Jean MARTINrappelle qu'ils ont permis par la production de livres la cohésion d'un peuple. L'Arménie, prototype de pays à raison graphique en quelque sorte. Pour ma part, je l'aborde en premier lieu à travers l'histoire vraie d'une famille immigrée. Vraie? A voir, l'histoire en question agite justement de faux papiers, de faux noms, de fausses identités. Je voulais interroger cette drôle de vérité des noms, des lieux, des traces, des racines, peut-être déjà en question dans ma propre histoire familiale. Les chemins se croisent. Impliquée, vous dis-je, et nullement pur esprit porté par la suprême théorie, il fallait s'en douter. Autre voie, autre clé d'accès, plus inattendue peut-être à ces papiers, le travail social et ses travailleurs, assistantes sociales (plus souvent qu'assistants), éducateurs(trices), animateurs(trices) socio-culturels, tuteurs(trices) aux allocations

(I) Op. cit.
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familiales, conseillères(llers?) en économie sociale et familiale et autres représentants de professions plus récentes, tous rencontrés, fréquentés par le biais professionnel dans le cadre d'une formationl. Eux-mêmes, ces travailleurs sociaux avaient à la fois la possibilité et l'humilité de prendre, le temps d'une formation, toutes les dimensions de leur expérience, d'en explorer systématiquement la richesse. Tant pis s'il est démagogique de dire qu'ils m'ont, au fil de la guidance de leur mémoire, beaucoup appris notamment sur les papiers. De fait, ils «pataugent» dans ces papiers, ils sont acteurs d'une certaine logique de l'écriture. Et cette activité leur est tantôt déniée, tantôt reconnue mais tout aussitôt alors pour les épingler comme agents inscripteurs, exécutants d'un contrôle social. Certains de leurs travaux éclairent des aspects de leur participation à cette logique de l'écriture, informent sur quelques usages banals ou quotidiens des papiers, laissent entrevoir le rôle de nouveaux formulaires, leurs conditions de production. Rien d'étonnant, donc, si je m'autorise à citer lesdits mémoires même s'ils font plutôt partie d'une littérature grise (à quelques notables exceptions près) et ne sont pas en circulation dans les réseaux habituels de l'édition2. Une manière de rendre à César ce qui pourrait lui appartenir... Voici quelques indications concernant les vents qui ont pu pousser ces papiers jusque sur ma table de travail. Je dois dire qu'à fouiner dans cette paperasserie je devine un monde, un domaine touffus, chapitre spécial pour un manuel de la vie quotidienne qui se baptiserait administration domestique avec, pourquoi pas encore, quelque jour, une école pour en former les spécialistes (ENAD, il paraît qu'on a du mal à y faire entrer des candidats masculins). Je confesserai volontiers enfin un goût des papiers cousin
(r) Licence et maîtrise de sciences sociales appliquées au travail social et diplôme supérieur de travail social préparés à l'Université Paris-XII Val-de-Marne. Filière formation continue fréquentée par des travailleurs sociaux en activité ayant au moins cinq ans d'expérience professionnelle. (2) Ces mémoires sont déposés et consultables à la bibliothèque de l'Université Paris-XII Val-de-Marne. 15

de celui cultivé par Arlette FARGEr,qui justifie son intérêt en soulignant notamment un trait particulier des archives

qu'elle étudie (archives judiciaires du

XVIIIe

siècle, archives

de la police faites de procès-verbaux, de comptes rendus, d'interrogatoires, de notes et de rapports d'inspecteurs, de propos de témoins consignés par des greffiers. Ces archives sont consignations de l'oral, prises sur le vif; en ce sens, elles sont «trace brute de vies qui ne demandaient aucunement à se raconter ainsi, et qui y sont obligées, parce qu'un jour confrontées aux réalités de la police et de la répression2 ». Nos papiers représentent une forme d'archives du présent, ils sont faits pour être gardés et même souvent gardés sur soi quand ce n'est pas, au pire, rangés chez soi (ce c;ui suppose un chez-soi, forcément condition minimum d'une administration domestique), prêts à servir, à être montrés. L'analogie avec les archives chères à Arlette FARGEa ses limites bien sûr; les papiers dont il est question, n'étant pas extraits des archives judiciaires, concernent tout membre de notre société, mais on peut faire le pari, qu'à leur façon, ils sont traces de vies brutes qui ne demandaient pas non plus à se raconter. Ma grande passion pour les papiers, archives du quotidien, s'appuie sur cette croyance, leur capacité à surprendre des vies, à tisser des toiles d'araignées de traces écrites prenant au piège nos existences. Il faut se pencher sur les différentes sortes de papiers accompagnant une même existence, car ils sécrètent en puzzle une part de nous-mêmes, ou mieux ils disent quelque chose de notre rapport aux autres. C'est l'étude croisée de ces différentes traces qui sera féconde. Il faut rendre l'examen de chaque document minutieuse au point de s'arrêter sur le libellé des rubriques, les annotations et les mentions, leurs caractères imprimés ou manuscrits, leur distribution dans la page; les mentions marginales des livrets de famille, par exemple, ne sont-elles pas

(I) Arlette FARGE, Le Goût des archives, Seuil, 1989. (2) Op. cit. 16

lourdes de sensl ? Peu importe que cet ensemble livre une vérité biographique, celle-ci ne pourrait être, au mieux, approchée que par confrontation avec d'autres types de documents (lettres par exemple), ou des témoignages oraux possibles lorsqu'il s'agit de contemporains. Ce n'est pas cette vérité-là qui est primordialement attendue. De fait, le faux, dans cette histoire, est au moins aussi important que le vrai et, au total, s'il est une vérité atteinte, ce sera celle de l'inscription sociale de l'individu par rapport aux groupes, aux institutions, aux lieux, de l'identité peut-être non individuelle mais sociale. C'est une passion qui engage fort avant, étrange a priori, car le caractère utilitaire, fonctionnel, besogneux de ces écrits ne pousse guère à y chercher de l'humain et encore moins de la vie sociale. Et puis se profile encore en arrière-plan une conception peu ordinaire de l'écriture; l'écriture plurielle de l'employé aux... ne rabat pas sur l'individu. Les papiers ne représentant, probablement avons-nous dit, qu'une forme très réductrice de l'écriture utilitaire, on ne les comprendra tout à fait, sans doute, qu'en procédant à une exploration plus vaste touchant toutes sortes de scriptions et de graphies. Démarche déconcertante peut-être que celle qui consistera, au fil des chapitres, à assembler dans un même regard un ensemble fort hétéroclite: feuilles de paie, livret militaire, prescription médicale, photographies, descriptions, cartes, transcriptions variées. Ces éléments très divers ont cependant un dénominateur commun, ils sont traces figurables dans l'espace singulier d'une page, traces d'expression d'une raison graphique pour reprendre la formule de Jack GOODY. Une raison qui digère les individus, les groupes, les institutions, les lieux, et les assigne à la page. Suppositions, arrière-plans, hypothèses sous-jacentes à ce travail... Quels seraient donc les formes et les effets d'un tel processus? Faut-il donc tant de prétention et de vastes desseins théoriques pour justifier le propos? Pour l'heure, je m'en tiendrai à de plus modestes inten-

(I) cf «Mentions marginales» cherches sociales n02, 1990.

de Liane MozERE, in Actions et re-

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tions, par exemple, celle de faire partager un intérêt pour ces papiers supposés révélateurs de vie sociale, goût du paradoxe aussi qui consiste à postuler que derrière l'écriture utilitaire, froide et sobre, fût-elle à la limite simple mode d'emploi d'un objet, se cache encore du vivant, de l'humain, du social. A moins qu'il soit de meilleur aloi d'affecter par un tel ouvrage répondre à une urgence légèrement poseuse: nous avons certes dépassé le 1984 fatidique de George ORWELLet sa menace de vaste réécriture-falsification, mais s'il s'avérait d'aventure que tous nos papiers étaient d'Arménie, qu'adviendrait-il de nous? Une odeur saine et purifiante, et plus personne.

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