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Identités en souffrance, identités en devenir

De
176 pages
L'objet de ce colloque a été de réfléchir aux trois scènes - le social, le familial, l'intime - où se jouent les souffrances identitaires aujourd'hui. Il a donné la parole à des penseurs et à des praticiens, de façon à permettre aux professionnels sollicités par les récits de ces souffrances de penser ce qui s'énonce sous leurs yeux, d'élaborer des pratiques socio-cliniques en devenir.
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IDENTITES EN SOUFFRANCE, IDENTITES EN DEVENIR

www.librairieharmattan.com e-mail: harmattanl@wanadoo.fr cg L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8747-9 EAN : 9782747587471

Sous la direction de
Véronique GÉRARDIN-COLLET, Bernard MARCHAL, Francis SCHERER

IDENTITES EN SOUFFRANCE, IDENTITES EN DEVENIR

L'Harmattan 5-7,me de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Hannattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan ltaIia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Collection
Isabelle Catherine

FORUM-IRTSde Lorraine
VILLERMAIN-LÉcOLIER GRANDPOIRIER SIMON et Estelle

José ROSE, Bernard FRIOT H La construction sociale de l'emploi des années 60 à aujourd'hui. ", 1996.
Maurice BLANC, Guy DIDIER, Anne FLYE-SAINTE-MARIE

Stoian STOIANOFF-NENOFF l'Pour une clinique du réel. Lacan et les didactic(h}iens. ", 1998. Ariane LANTZ l'L'Administration face aux étrangers. Les mailles du filet. ", 1998. Christian MOLARO HViolences urbaines et violences scolaires. ", 1998. Eirick PRAlRAT l'Penser la sanction. Les grands textes. ", 1999. Valentine GAUCHOTTE l'Les catholiques en Lorraine et la guerre d'Algérie. ", 1999. Marie-Jeanne CHOFFEL-~FERT, Hans-Jürgen LÜSEBRINK l'Regards croisés vers une culture transfontalière. ", 1999. Marie-Jeanne CHOFFEL-~FERT l'Une politique culturelle à la rencontre d'un territoire. ", 1999. Alex FAITELSON l'Courage dans la tourmente en Lituanie 1941-1945. ", 1999. Georges NAvET (Sous la direction de) HModemité de la servitude. ", 1999.

HImmigrés en Europe: le défi citoyen. ", 1996. Roger BERTAUX HPauvres et marginaux dans la société française. ", 1996. Stoian STOIANOFF-NENOFF HQu'en dira-t-on? Une lecture du livre de Jacques Lacan. ", 1996. Giuseppina
H Shoah,

SANTAGOSTINO
et écriture,

(Sous la direction de)
mémoire

Primo Levi et le dialogue des savoirs. ", 1997. Alain BROSSAT H Un communisme insupportable. ", 1997. Georges NAVET (Sous la direction de) l'La cité dans le conflit. ", 1997. Eirick PRAIRAT l'La sanction. Petit manuel à l'usage des éducateurs. ", 1997. Agnès GUILLOT l'Les jeunes professeurs des écoles: devenir enseignant. ", 1998.

Pierre- André DUPillS et Eirick PRAIRAT (Sous la direction de) "Ecole en devenir, école en débat. ", 2000. Gilbert MEYNIER (Sous la direction de) "L'Algérie contemporaine. Bilan et solutions pour sortir de la crise. ", 2000. Georges NAVET "Le philosophe comme fiction. ", 2000. Véronique GERARDIN-COLLET Christiane RIBONI (Sous la direction de) "Autisme: perspectives actuelles. ", 2000. Olivier LE COUR GRANDMAISON (Sous la direction de) "Faut-il avoir la haine ?", 2001. Alain BROSSAT "ln paix barbare. Essais sur la politique contemporaine. ", 2001. Bernard BALZANI, Roger BERTAUX,Jean BROT "Questions urbaines et politiques de la ville. ", 2002.

Georges NAVET (Sous la direction de) "L'émancipation. ", 2002. Lionel JACQUOT "L'expérience du travail à l'épreuve de la modernisation. Rationalisation du modèle de production dans l'industrie textile vosgienne. ", 2003. Benoît SCHNEIDER et Anne Flye SAINTEMARIE (Sous la direction de) " Penser/agir. Dynamiques interculturelles au cœur de la ville. ", 2004. Marie-Christine BASTIEN, Sylvain BERNARDIet Roger BERTAUX (Sous la direction de) "Education populaire, territoires ruraux et développement.", 2004. Alain BROSSAT (Sous la direction de) "Ernest Cœurderoy (1825-1862). Révolution, désespoir et prophétisme. ", 2004. Tanguy WUILLÈME (Sous la direction de) "Autour des secrets.", 2005.

Le FORUM-IRTS Lorraine organise chaque année conférences, colloques de et journées d'études. Cette collection publie des ouvrages liés aux problématiques plurielles développées dans ces diverses manifestations. Les thèmes abordés se situent dans le champ des sciences humaines et des questions sociales: psychanalyse, sociologie, travail social, histoire, philosophie.

AVANT-PROPOS
Colloque: "Identités en souffrance, identités en devenir" Les 18 et 19 mars 2004 au Forum-IRTS de Lorraine et au CPN

Les psychologues du Centre Psychothérapique de Nancy, rassemblés en collège, ont voulu susciter un travail de réflexion et d'élaboration à partir de leur pratique dans le cadre des secteurs infanto-juvéniles et adultes; travail ressenti comme une nécessité clinique mais également envisagé comme un moyen de préciser leur existence et leur rôle au sein de l'institution, auprès des publics et des partenaires de travail. D'où l'idée d'un colloque qui a été envisagé sous un double aspect: - un acte de communication des psychologues; - une journée scientifique avec un thème à traiter. Un thème a émergé assez rapidement: celui de l'identité. Travaillés par la question de notre identité professionnelle, nous avons décidé de nous pencher sur la clinique de l'identité. Le titre a connu diverses variations avant de se fixer: "les souffrances de l'identité", "les souffrances de l'image de soi", puis "identités en souffrance", à quoi nous avons enfin ajouté "identités en devenir". L'identité apparaît comme un sujet difficile à cerner tant ses connexions avec d'autres champs ou disciplines (histoire, économie, droit, politique, culture, philosophie, sociologie...) sont manifestes. Ce thème méritait ainsi une approche transdisciplinaire. Nous avons donc voulu donner une orientation sciences humaines à cette manifestation. Nous nous sommes appuyés sur l'article 3 du code de déontologie des psychologues: "La mission fondamentale du psychologue est de faire reconnaître et respecter la personne dans sa dimension psychique. Son activité porte sur la composante psychique des individus, considérés isolément ou collectivement". En effet, la mission du psychologue se décline de différentes manières selon les champs où il est amené à intervenir. Nous pouvons faire le constat que notre pratique se développe de plus en plus et que nous sommes amenés à nous ouvrir vers de nouveaux cadres, de nouveaux

8 terrains, avec des demandes nouvelles aussi bien sur le plan individuel que collectif (prévention, accompagnement, victimologie.. .). Nos pratiques sont amenées à évoluer et à changer en phase avec l'évolution de la société tant sur le plan des modes de vie que sur le plan des références médicales, éthiques, religieuses, philosophiques. Parmi toutes les sollicitations que nous recevons, celles qui sont en lien avec la question identitaire sont permanentes. Le constat d'identité en souffrance provient autant de l'observation de la vie sociale que de la pratique clinique auprès de nos patients. De là se développe l'idée que la construction identitaire ne s'effectue pas de la même manière, que ce soit dans ses composants ou dans ses processus. Peut-on aller jusqu'à penser que les lois mêmes de l'identité, ses mécanismes fondamentaux sont alors entamés, voire attaqués? Assistons-nous à l'émergence de nouvelles façons de fabriquer l'identité avec d'autres formes d'économie psychique, via des phénomènes comme le communautarisme, les sectes, le clonage... ? Il apparaît en tout cas que nous nous dirigeons vers de nouvelles pratiques sociales. Charlotte Herfray a ouvert le colloque jeudi 18 mars au Forum-IRTS de Lorraine autour d'une réflexion sur l'humanité et le lien social. A travers un cheminement philosophique et historique, elle nous a amenés à réfléchir sur la Shoah dont elle pense que nous ne mesurons pas encore tous les effets et sur la haine qui est du registre du diabolique, en opposition avec l'ordre symbolique dans lequel nous entrons par la parole pour donner du sens, métaphoriser et nous construire comme individu. Elle a brossé le portrait de notre société bâtie sur un modèle de valeurs marchandes qui laisse peut-être moins de place au désir qu'au besoin... A travers tout cela, la construction de l'individu, du bébé à la personne âgée dont elle a su nous parler avec vérité et humour. Vendredi 19 mars a été une journée très dense inaugurée par l'intervention d'Armand Abécassis qui, à travers des récits bibliques, nous a montré l'importance de la distance nécessaire entre 1'homme et Dieu: "L'aimer sans jamais désirer être lui", mais aussi sur la scène familiale, l'importance du père entre la mère et l'enfant, présence nécessaire pour apprendre à résoudre la dialectique entre proximité et éloignement, absence et présence. Là encore, "aimer l'autre, ce n'est pas vouloir être lui" mais lui permettre d'être lui-même. Pour continuer dans le registre de la famille, Gérard Decherf nous a entretenus de l'importance de la "contenance familiale" sur la construction du narcissisme de l'enfant et sur les défenses et dérives

9 possibles face ou suite à ces défauts de contenance: sentiments négatifs allant de la culpabilité à la toute puissance; construction de l'identité dans l'insécurité; tentatives de collage allant de la parentalité confuse jusqu'à parfois des relations incestuelles; le besoin d'emprise sur l'autre ou sur l'environnement en attaquant les symboles, les supports de la mémoire, en s'étayant sur la violence ou en s'appuyant sur la séduction qui, entre parent et enfant, est une autre forme de violence. Nous poursuivons sur les violences du corps avec David Le Breton et son exposé sur "l'existence comme une histoire de peau". De plus en plus fréquemment en effet, nous rencontrons des jeunes (surtout des filles) qui se scarifient et pour qui la douleur physique, à travers les entailles corporelles, est une manière de faire sortir la souffrance morale, de l'inscrire, voire de la conjurer. Ceci relève de rites intimes, privés, autoréférenciés, qui sont aux antipodes des rites de passage traditionnels. C'est retourner une violence contre soi, se punir et quelquefois se purifier de la souillure (souvent chez les victimes d'abus sexuels). Mais pourquoi la peau? Faire peau neuve, perdre la face ou être mal dans sa peau... Métaphore de l'identité, la peau constitue plus que tout une instance de séparation et la question de la greffe de visage ne soulève pas seulement des questions d'ordre médical ou éthique... L'après-midi du vendredi s'est poursuivie sur trois scènes: le social, le familial et l'intime avec trois ateliers animés par des intervenants du terrain qui ont partagé leurs expériences et leurs questions à travers des exemples concrets. Ainsi, le premier atelier s'est axé sur le travail en réseau et les identités en souffrance dans les quartiers. Il a rassemblé quelques-uns de nos partenaires à travers la Mission Locale, Espoir 54, le Conseil général, le Foyer des Jeunes Travailleurs de Laxou. Comment accompagner les individus sur leur chemin de vie dans une société qui change et se complexifie? Comment les professionnels sont-ils interpellés? Est-ce que leurs pratiques changent? Le réseau apparaît comme permettant au sujet de mieux structurer son identité sociale et donc personnelle. Le réseau: c'est tisser un maillage avec des cercles qui ne font pas que se toucher, mais qui s'entrecroisent. L'atelier sur la famille, vecteur identitaire à toute épreuve a réuni la parole d'un médecin obstétricien confronté au droit "d'avoir un enfant comme tout le monde" (FIV...), d'un juriste avec la question du nom et de psychologues et psychanalystes qui ont abordé les conflits d'appartenance chez les enfants placés en famille d'accueil, la place du père, la perte des repères transgénérationnels, lès familles recomposées, I'homoparentalité.

10 Sur la scène de l'intime, le troisième atelier, "Relation d'emprise et identité(s)" a présenté des pratiques professionnelles mises en œuvre dans le traitement de sujets dont la personnalité et les souffrances s'organisent autour de liens de dépendances et d'emprise. Pour la psychologue de l'équipe d'Alcoologie de Liaison du CHU de Nancy amenée à rencontrer à l'hôpital général, généralement sans demande préalable, les personnes aux prises avec l'alcool, la construction de l'alliance thérapeutique passe par un souci informatif, un positionnement modeste, par une écoute vigilante et respectueuse, où le symptôme est chaque fois référé à une histoire individuelle à mettre ensemble en mots. Dans un autre contexte, celui de l'entretien avec des enfants et adolescents sexuellement abusés, c'est, dans les conditions les plus sécurisantes, l'expression de la relation d'emprise qui est visée, en évitant sa possible répétition, notent les intervenants de l'Unité Maltraitances de l'Hôpital d'enfants de Brabois. L'exposé d'un cas permet de préciser sous quelles fonnes langagières et avec quel impact affectif le lien d'emprise se dit, dans le contexte d'une expertise. Remettre la valeur travail à sa place, au cœur des interrelations du sujet dans son environnement professionnel: ce processus de reconnaissance du tiers, par l'exercice de la parole individuelle et de groupe, constitue le principe sur lequel s'appuient les médecins du travail de Thaon-les-Vosges et Nancy pour remédier aux pathologies des relations humaines dans l'entreprise, qu'il s'agisse du harcèlement ou du burn out, deux figures maintenant repérées de la relation captive. Capture que s'interdit le psychanalyste, explique Claude Melder, en renonçant à la position, si exhaustivement décrite par Sade, consistant à jouir de l'autre. L'alternative à cette jouissance de l'emprise est l'activité de maîtrise ainsi que la référence au désir d'analyse, par lesquelles la place de l'autre est maintenue. La question des relations d'emprise a donc été abordée dans cet atelier sous l'angle de l'individuel, du familial, du professionnel et de l'intrapsychique. Le travail des ateliers a été très dense et nous pouvons déplorer de ne pas avoir eu assez de temps pour permettre d'avantage d'échanges avec les participants. Nous ferons mieux la prochaine fois où nous serons peutêtre un peu moins gourmands pour donner plus de temps à chacun. Ceci nous a en tous les cas donné faim et envie de continuer avec d'autres actions sous forme de séminaires ou conférences. .. Il est maintenant temps de remercier ceux qui nous ont largement aidés dans l'organisation de ces deux journées: le Forum-IRTS de Lorraine (Institut Régional du Travail Social), l' AMC (Association des Médecins du CPN) avec qui nous espérons continuer de collaborer et le Conseil général de Meurthe-et-Moselle.
Louise DACQUI, Linda FORTELLE, Véronique GÉRARDIN-COLLET, Bernard MARCHAL, Céline PAPAZZONI, Francis SCHERER, Pascale STERDYNIAK, Jacques WENDEL.

IDENTITES EN SOUFFRANCE DEVENIR?
Charlotte HERFRAy

OU EN

Ce que je suis n'est-il pas toujours un peu en souffrance? Et ce que je suis n'est-il pas toujours un peu en devenir? Goethe proclamait: "Deviens ce que tu es". Sa vision des choses était filtrée par les lunettes de la dialectique qui articule les contraires selon un modèle qui ne fait pas fi du temps. C'est le modèle dialectique qui a conduit Hegel à constater que "la vie des enfants c'est la mort des parents" et à énoncer sa phrase fameuse: "Frère il faut mourir!". N'oublions pas que dans la langue allemande être et devenir sont deux formes du même verbe, le verbe être. Sein (être) et werden (devenir) ne sont que deux temps différents de ce verbe. "Je est un autre", écrivait Rimbaud! La question est énigmatique, sauf pour qui se réfère à Freud et à Lacan qui ont parfaitement mis en lumière la division du sujet, le clivage entre le moi et le ça. Qui suis-je donc? Notre narcissisme, toujours en recherche d'une image satisfaisante, se repaît de chaque miroir pour saisir un reflet qui apporterait une réponse à la question. Les yeux de l'autre peuvent aussi être un miroir qui nous permet d'induire l'effet que nous faisons sur lui grâce aux réactions que nous lisons dans ses yeux. Chacun cherche une image aussi satisfaisante que possible car comment pourrait-on aimer une image qui ne soit pas aimable? En fait l'image ajoué un rôle des plus importants dans notre vie: n'estce pas la rencontre avec notre image qui a permis ce moment de reconnaissance où l'enfant que nous étions s'est vu en pied pour la première fois? Ne restons-nous pas habités du souvenir inconscient où, par la vertu d'un miroir, nous nous sommes découverts dans notre singularité à l'image d'un autre qui nous tenait dans ses bras? Et cette image nous l'avons aimée... ou détestée. Mais dans un cas comme dans l'autre, la scène ne nous a pas laissés indifférents. Dans un cas comme dans l'autre, elle reste enrobée d'affects où se mêlent une nostalgie baignée de regrets et une subtile réjouissance qui humecte l'œil de ceux qui évoquent ce temps du début des temps, ce moment unique, où la jubilation a saisi l'enfant qui se reconnaît et se donne à voir comme un être humain.

12 Or nous ne sommes pas cette image que nous avons découverte, que nous continuons à rechercher, que nous reconnaissons ou que nous méconnaissons parce que nous ne l'aimons pas. Nous lui prêtons attention, nous la soignons, nous l'entretenons pour la rendre aimable, sinon enviable... et le miroir "mon beau miroir" est là pour répondre à la question. Narcissisme pas mort, soit! Mais il faut bien un minimum d'amour envers soi pour vivre sans avoir envie de casser son image. Narcissisme vital donc! Mais seul avec lui-même, Narcisse ne survit pas longtemps. Nul ne peut exister dans un total désert d'amour, enfermé dans un éternel face à face avec lui-même, les autres n'étant que des "faire-valoir". Cette suffisance met le sujet dans un désert. Pour vivre, l'être est obligé de sortir des limites que lui impose son narcissisme, il est contraint de déplacer sa libido sur les objets, sinon il s'étiole et meurt. Freud l'avait déjà noté en 1914, dans un texte sur le narcissisme quand il écrit: "Un solide égoïsme préserve de la maladie, mais à la fm l'on doit se mettre à aimer pour ne pas tomber malade"I. Nous compléterons volontiers cette observation en constatant que pour certains il suffit de pouvoir détester: ce premier temps du lien social est un lien très fort dont peut se soutenir le désir du sujet. Mais si le sujet ne peut que rester prisonnier de son enfermement, il ne peut que mourir en proie à un excès d'attachement et de dégoût pour cette image qui le clôt sur lui-même. Exit de l'image et de ses leurres! Elle n'est que le reflet trompeur de la chose. A quoi donc pouvons-nous nous fier pour défmir ce que nous sommes? Si l'image évanescente apparaît dans le miroir où chacun la voit à sa manière, il y a des signifiants et des mots qui nous représentent et qui ne s'effacent pas. Ils sont inscrits dans notre esprit et depuis notre naissance leur trace subsiste sur des registres. Ils nous ont été transmis ou donnés. Ils témoignent d'une origine et d'une appartenance et portent la trace du désir de nos géniteurs. Lacan soulignait à juste titre que c'est un signifiant qui représente le sujet pour un autre signifiant: prénoms et noms nous représentent donc et révèlent que nous sommes partie prenante d'un ordre symbolique comme tous les humains. Le symbolique arrime notre entendement au réel et inscrit les bases de notre identité dans la réalité sociale. Cela peut nous plaire ou nous déplaire. Il y a, en effet, des appartenances et des origines qui sont plus lourdes à porter que d'autres. Quoi qu'il en soit, ce qui est inscrit fait effet et ordonne nos rapports de filiation et d'alliance. Les histoires de famille peuvent être racontées ou tues... Si les mots permettent de mettre de l'ordre dans le chaos, ce sont aussi des mots qui peuvent répandre la tromperie. Une des vertus du symbolique, c'est de confronter à des discours, à des signifiants et de ne pas nous laisser la proie des fantasmes qui obscurcissent notre entendement. Les mots permettent de métaphoriser ce qui est en souffrance au plus profond de

13 notre inconscient. Ils peuvent nous libérer d'un refoulé qui embolise notre esprit. Le symbolique nous offre "des mots pour dire". Et Freud écrivait que "dire la vérité guérit". S'il nous faut des mots pour nous dire, il en faut aussi pour entendre ce que nos interlocuteurs essaient de nous faire savoir. C'est par la porte étroite du sens que les idées s'échangent et que s'établissent les liens avec ceux qui sont différents de nous. L'échange d'idées est une spécificité de l'espèce humaine. Ce sont aussi des signifiants et des mots qui sont à l'origine de notre fonctionnement psychique et du refoulement. L'enrichissement symbolique nous permet de différencier les fantasmes, les délires et les connaissances exactes. Les images ne sont pas échangeables, le sens peut l'être. L'ordre symbolique implique le recours à l'usage de symboles et tout symbole est un dispositif lié: il lie le mot et la chose. Le non respect du pacte symbolique qui signe la rupture entre le mot et la chose produit du mensonge, de la tromperie, du diabolique. La lecture des symboles et l'enrichissement symbolique qui en résulte ne peuvent se faire seuls: il y faut de l'Autre. Il y faut des interlocuteurs et des répondants qui entendent et ne nous trompent pas. Pénétrer les arcanes du sens nécessite des maîtres et implique un travail d'étude. On n'entre pas dans le symbolique comme on veut; il est d'un autre ordre que celui des images et des fantasmes. Il est référé à autre chose que lui-même, il nous rappelle qu'il y a autre chose: une "autre scène" à laquelle nous sommes fatalement renvoyés. Le symbole ne fait que représenter ce qui n'est pas là. Il peut s'agir de ce qui insiste à l'intérieur de nous-même ou ce qui existe dans l'univers qui nous entoure. L'entrée progressive des petits humains dans le monde des représentations, des signes et du sens est un chemin long et difficile. Si le désir de savoir ne les conduit pas à poser des questions, ils n'auront guère de réponses. C'est aussi le désir de savoir qui éveille l'intérêt pour ceux qui sont supposés avoir le savoir. Ce que la psychanalyse nous a appris, c'est que le désir de savoir est désir de savoir quelque chose sur le sexe. Or notre société ne lésine pas à étaler une publicité frôlant souvent la pornographie. Si la chose se donne à voir, banale et sans discrétion, que reste-t-il donc à découvrir, à dévoiler, à dérober, alors qu'il n'y a plus de secret, apparemment? Pour acquérir le savoir il faut du travail. C'est le travail qui va transformer le savoir en connaissances qui vont nous appartenir. Celles-ci ne peuvent être données. On ne peut pas non plus les voler. Mais il faut payer le prix de leur acquisition et pour que ce travail soit possible il faut des répondants qui ont le désir d'initier. Les connaissances que nous pourrons acquérir permettent de rendre accessible à notre entendement les richesses et les beautés de l'univers. Rien que le questionnement sur notre nom et notre prénom peut être une entrée dans ce processus. Les questions

14 sur le nom nous apprennent quelque chose sur nos origines, sur les systèmes d'alliance et de reconnaissance des enfants. Les questions sur le prénom nous apprennent quelque chose sur le désir de nos parents. Toutes les réponses aux questions qui nous concernent viennent éclairer des particularités de notre histoire et de notre identité. Les habitudes familiales, les manières de table, les manières d'établir des rapports avec autrui, l'ensemble des mœurs de notre milieu d'appartenance véhiculent des marqueurs de notre identité. Ils signent à la fois une différence et une spécificité qui ne relèvent pas de notre choix. Ils témoignent d'une appartenance à un ensemble en même temps que de notre singularité au cœur de cet ensemble. Chacun porte le poids d'une transmission et d'une élection qui inscrit en nous les effets du désir d'un Autre et même de plusieurs autres, sans lesquels nous ne serions pas ce que nous sommes. Et notre chemin n'est pas achevé. .. Dans la rencontre entre les mots qui nous avouent et les mots d'autrui, nous découvrons les malentendus que génèrent les différences de conceptions, d'us et de coutumes différents. Si de telles rencontres nous font peur, nous refermerons bien vite nos lucarnes, préférant nos solides assises et nos habitudes familières plutôt que le commerce avec le pays déconcertant de l'autre. Son inquiétante étrangeté risque de mettre à mal nos certitudes et nos préjugés. La crainte peut nous faire hésiter ainsi que le doute... Mais si nous n'hésitons pas, nous serons confrontés à l'impitoyable différence qui nous fait découvrir notre "amie solitude", celle qui nous sépare les uns des autres, celle qui nous fait découvrir le doute et l'erreur, mais qui peut aussi nous conduire vers le risque et la grâce des échanges qui vont nous transformer. Ainsi nous découvronsnous quelquefois autres que ce que nous croyons être. Chacun est unique parmi ses pairs et chacun se construit sur la base de son héritage symbolique, lequel étrangement se transforme en se transmettant, s'appauvrit ou s'enrichit en fonction du désir dont chacun est habité. Même si on peut constater que tous sont différents, n'empêche, l'important c'est que chacun se reconnaît comme un maillon de la chaîne qui relie les membres de l'espèce humaine bien au-delà et bien en deçà de sa volonté propre. Dire cela signifie que chacun d'entre nous se doit de répondre de l'humanité dont il est le dépositaire. Elle transite à travers nous et nous le signifions à notre manière à nos descendants: quand on est un être humain on ne fait pas n'importe quoi! Nous sommes des témoins d'humanité; c'est d'ailleurs là un des enjeux cruciaux de notre temps... Mais je crois que ces choses sont une des caractéristiques de 1'histoire des humains qui est quand même une suite terrifiante de crimes, de guerres, de tueries et d'exterminations. Déjà Hérodote le constatait. Et dans cette histoire certains sont dans le lot des victimes impuissantes et innocentes, d'autres du côté des puissants et des bourreaux. Certains jouissent sur le dos d'autrui, d'autres payent pour eux. Et ce qui rend la jouissance

15 redoutable c'est qu'elle est inconsciente, hors langage, ce qui veut dire qu'aucun signifiant ne peut mettre une butée à cette force qui déferle comme un ouragan de la mort2. Alors l'identité dans tout cela? Sommes-nous ce que nous faisons? Ce que nous disons? Ce que nous désirons? Ce que nous combattons? Ce que nous subissons? Quelquefois les événements nous conduisent à découvrir d'étranges tendances, des impulsions inattendues, ce qui nous fait dire: "Je n'aurais jamais cru que j'aurais fait telle ou telle chose...". Ni ange ni bête, mais quelquefois en proie au retour du refoulé où se pointe le "pervers polymorphe" (c'est ainsi que Freud défmissait l'enfant), qu'en est-il donc de l'être singulier que chacun de nous est? Gardes-chiourmes le jour, pleurant en écoutant Brahms le soir, en famille: dans quelle jouissance se complaisaient les bourreaux des camps de concentration qui étaient des gens ordinaires, comme vous et moi? Qu'en est-il donc de la liberté de nos choix? Qu'en est-il des injonctions éducatives qui visent à faire grandir les petits humains? La vertu s'enseigne-t-elle, comme le demandait Protagoras dans un célèbre dialogue socratique? Et surtout: qu'est -ce donc que l'être humain? Différents discours apportent des réponses à cette question: les idéologies sont légion et les théories sont plurielles. Pour ma part, c'est dans la maison de Freud que je trouve de quoi nourrir ma réflexion. C'est lui qui a élaboré une théorie du désir, reconnaissant l'importance du rôle de l'inconscient où nos affects et notre jouissance prennent leur source. C'est lui qui a mis en lumière le fait que la construction de l'identité consiste en une suite d'actes psychiques inconscients au travers desquels un sujet devient lui-même3. Il souligne que "l'identification est connue de la psychanalyse comme expression première d'un lien affectif à une autre personne" et qu'elle "joue un rôle dans la préhistoire du complexe d'Œdipe". Ce lien archaïque très fort implique un désir d'incorporation de l'objet investi, mais dans ce cas l'objet va disparaître. Le cannibalisme sous ses différentes formes fonctionne selon ce modèle d'ailleurs. Mais chez "l'infans" non membre d'une société cannibale, dès lors que les mots auront pris le relais de la chose du fait de la substitution des objets symboliques au plaisir d'organe, dès lors que l' infans substituera au lait maternel des paroles qu'il va boire avec le même plaisir et qui vont le vivifier, cette incorporation sur le mode cannibale fera place à des phénomènes d'introjection. L'introjection permet au sujet de retrouver l'objet en lui et donc de pouvoir se séparer de l'objet de la réalité. L'acte psychique de l'introjection nous enrichit des qualités de l'objet. Le bénéfice que le sujet en tire est un plaisir subtil de constater que, quoique différent, il est "comme" l'autre! Car nos acquis identitaires renvoient aux qualités aimées, admirées chez l'autre. Précisons que l'introjection peut

16 concerner un ensemble de caractéristiques comme elle peut concerner un "trait unique" de l' objet. Ceux qui jouent un rôle dans nos identifications représentent des idéaux et fonctionnent comme des modèles. Ils éveillent le désir d'être comme eux. Nous introjectons leurs qualités qui vont constituer en nous cette instance que Freud a appelée l'Idéal du moi. Cet Idéal du moi représente en quelque sorte un idéal pour le moi: héritier du complexe d'Œdipe il nous soutient dans nos efforts pour croître. En fait nous pouvons être fascinés par la richesse de leur esprit comme nous pouvons être fascinés par leur perversion. Nous reconnaissons à ceux qui sont nos modèles d'identification une autorité, c'est-à-dire un pouvoir d'influence qui va infléchir notre identité et la faire croître. Je rappellerais que l'étymologie d'autorité procède d'auctor, ce qui veut dire auteur. Auctor a donné le verbe "augere" qui signifie ce qui fait croître. C'est sur fond d'identifications à des "héros" de notre enfance, vivants ou morts, que nous avons fait les efforts qui nous ont permis d'être dignes d'eux. Ils ont été les représentants d'idéaux qui nous tenaient à cœur. Introjecter leurs qualités nous a permis d'advenir ès humanité et a déterminé nos choix de valeur. Ils parlent toujours à bas bruit au fond de notre conscience et meublent nos rêves. Mais les héros sont fatigués... sinon morts et les hommes d'affaire qui les ont remplacés ne mobilisent guère les idéaux de nos descendants. Les grandes batailles qu'ils proposent sont celles de la conquête des marchés... franchement il n'y a pas de quoi rêver! L'être que nous sommes, le sujet singulier et divisé que chacun de nous est, se construit ainsi à partir de terreaux différents selon le temps et l'espace mais chacun porte dans les replis de son psychisme des aspirations, des rêves et cet indestructible désir qui nous maintient dans la vie. Ce désir se révèle souvent plus fort que notre capital biologique. Car chez les humains le symbolique prime: il échappe aux discours fonctionnels des programmes génétiques et chante une chanson que le sujet entend fort bien au fil de ses errances initiatiques. L'important n'est pas seulement le pain mais cette "vertu" qui exige "un minimum de confort"4 et qui permet de découvrir que l'important ce sont les valeurs symboliques qui fondent notre humanité. La justice, la solidarité, la compassion, la création, la beauté réjouissent le cœur des "êtres pour la mort" que nous sommes. Sans investissement dans des valeurs, la vie vautelle la peine? L'extraordinaire crue du "malaise dans la culture"5 dont témoigne notre société est une réponse. Comment I'humain peut-il vivre et survivre dans une société aussi inhumaine que la nôtre? Comment pouvons-nous résister à la houle et rester des témoins d'humanité? Dante était sans doute en proie au même désarroi quand il écrivait la Divine Comédie pendant une des guerres les plus ravageuses que l'Italie a connue.

17 Confronté à I'horreur des tueries et des trahisons, il écrit: HConsidérez ce qu'est votre semence VDUSn'avez pas été faits pour vivre comme des bêtes Mais pour suivre la vertu et la connaissance "6. Nos privilèges d'Européens sont grands mais le monde devient de plus en plus petit et l'incommensurable malheur des humiliés et des offensés ne cesse de croître. Ne sommes-nous pas solidaires de tous les humains? Ce n'est qu'en parlant que nous découvrons notre ignorance et le poids de nos stéréotypes. Mais qu'est ce que parler? En dépit de ce que les discours dominants de notre monde moderne nous invitent à croire, parler c'est bien autre chose que communiquer. Calqué sur le modèle de la cybernétique, le schéma des processus de la communication entre un émetteur et un récepteur met subtilement en place un sujet qui ne serait qu'un élément d'une machine. Norbert Wiener, à qui nous devons cette théorie, est ainsi à l'origine, sans l'avoir voulu, d'un mode de pensée, lequel, comme le "Cheval de Troie", pénètre les esprits et les institutions, invitant à croire que pour que "le message passe" il suffit de bien s'y prendre et surtout manipuler la langue et les esprits afin d'éviter ces "vagues" qui empêchent de travailler tranquillement, en ordre. Sommes-nous toujours bien conscients des présupposés fascistes qui soustendent une telle théorie? Car parler c'est bien autre chose que communiquer. .. parler c'est avant tout s'adresser à quelqu'un. Or la cybernétique, qui est un des modèles de fonctionnement des systèmes biologiques entre autres, n'a rien à voir avec le symbolique, élément spécifique et fondateur de l'identité humaine. Rappelons que chaque être se représente le monde qui l'entoure et qui I'habite au moyen de signifiants qui permettent de séparer et de distinguer les choses et les objets les uns des autres. Freud avait fait dès 18957 I'hypothèse que les premières perceptions de l'infans concernaient des "masses mouvantes" relativement indifférenciées. C'est ce que la langue allemande appelle ein HDing" (il n'y a que "chose" ou "machin" qui convienne pour traduire Ding). Petit à petit cette "chose" devient un objet identifiable, eine HSache". Les signifiants qui deviendront peu à peu des mots sont en fait des symboles qui permettent de représenter les objets en les faisant entrer dans le langage où ils pourront devenir des objets de connaissance. Ainsi les humains font-ils partie d'une espèce vivante qui peut se représenter ce qui n'est pas là, se représenter ce qui est absent, parler du passé, imaginer l'avenir, entrer dans l'histoire à travers les discours des uns et des autres.. . Le symbolique pur, sans lien concret avec aucun objet observable, comme par exemple certaines formules mathématiques, physiques, chimiques, biologiques, etc. permet des recherches et des découvertes grâce à des algorithmes qui ne peuvent que s'écrire. Ils désignent la