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Identités périphériques

274 pages
Des historiens, des anthropologues et des littéraires, spécialistes de la Péninsule ibérique, de l'Amérique latine et du monde méditerranéen, expliquent comment, du XVIe au XXe siècle, se mettent en place mécanismes identitaires et identités nouvelles. Musulmans de la monarchie catholique espagnole, esclaves africains du Portugal, Indiens de Bolivie, métis et mineurs du Pérou colonial, pauvres de deux côtés de l'Atlantique, sont au cœur de cette recherche sur les identités périphériques.
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IDENTITÉS PÉRIPHÉRIQUES

Recherches et Documents

-

Espagne

Collection dirigée par D. Rolland et J. Chassin
La collection Recherches et Documents-Espagne publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques, des documents et des recueils de documents.

Déjà parus FERNANDEZ SEBASTIAN Javier et CHAS SIN Joëlle (coord.), L'avènement de l'opinion publique, Europe et Amérique, XVIIle-XIXe siècles, 2004. FLEPP Catherine, La poésie de jeunesse de Rafael Alberti, 2004. BALUTET Nicolas, La montée du militarisme en Espagne, d'une dictature à l'autre (1923-1939),2004. LAGARDE A-M., Les Basques: société traditionnelle et symétrie des sexes, 2003. FERNANDEZ A, Au nom du sexe, 2003. ITHURRALDE M., Le Pays Basque, la Catalogne et l'Europe, 2002. GINARD D., Les Baléares sous le régime franquiste, 2002. MAGNAN V., Transitions démocratiques et télévision de service public. 2001. BARON A, Menendez Pelayo, son Espagne, et la France: quand s'incubait la guerre civile de 1936-1939, 2001.
MARQUÉS P., La Croix-Rouge pendant la Guerre d'Espagne (1936-1939),2000. ROJO HERNANDEZ S., Église et société, Le clergé paroissial de Bilbao de la République au franquisme (1931 - années 50), 2000. PÉRÈs c., Le nouveau roman espagnol et la quête d'identité: Antonio Munoz Molina, 2000. VENEGAS A., Agonia del trimsito de la muerte, 2000. LENQUETTE A, Nouveaux discours narratifs dans l'Espagne post-franquiste, 1999. @ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7353-2 EAN : 9782747573535

Marie-Lucie COPETE et Raul CAPLAN (coord.)
en collaboration avec Isabelle RECK

IDENTITES PERIPHERIQUES
Péninsule ibérique, Méditerranée, Amérique latine

"

,

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltaUa Via Degli Artisti 1510214 Torino ITALlE

Cet ouvrage est issu d'un colloque organisé par le groupe de recherche « Culture et Histoire dans le monde luso-hispanophone» (Romania) à l'Université Nancy 2 les 17 et 18 mai 2002.

Remerciements Nous avons, bien sÛT,contracté des dettes tant intellectuelles qu'institutionnelles. Nous tenons à remercier l'ensemble des intervenants, notamment Maurice Blanc et Antonella Romano, qui ont animé les débats et permis ainsi le dialogue entre les disciplines et la synthèse de ce chassé-croisé de regards sur les identités. Nous remercions également l'Université Nancy 2, l'équipe d'accueil Romania, l'UFR Langues et Cultures Etrangères, la Région Lorraine et la Communauté Urbaine du Grand Nancy pour leur soutien financier. Enfin, ce colloque voit le jour grâce à L'Harmattan, et, en particulier, à Denis Rolland et à Joëlle Chassin.
Raul Caplan, Marie-Lucie Copete et Isabelle Reck

Préface
Comment à l'Université, territoire polymorphe, construire l'interdisciplinarité? Comment travailler ensemble, alors que nous venons d'horizons intellectuels et géographiques différents? Comment faire éclater les frontières nationales et inscrire la recherche dans un espace transnational? C'est à ces questions que nous voulions répondre lorsque nous avons fondé en 1999 à J'Université Nancy 2 le groupe de recherche Culture et Histoire dans le monde iuso-hispanophone intégré à l'équipe d'accueil Romania. Utopique de penser que la recherche est un élément fondamental du travail universitaire? Peut-être. Qu'elle doit vertébrer l'institution? Sans doute. Ce colloque est le ITuit de ces réflexions. Tenter, à partir de différentes approches méthodologiques, d'investir une thématique commune, J'identité. Il s'agissait d'ancrer dans le présent, malgré l'hétérogénéité disciplinaire, une thématique d'actualité examinée sous différents angles et d'en faire une plateforme de réflexion pour des rencontres uJtérieures. Notre premier colloque (Univers répressifs, Paris, L'Harmattan, 2001), construit autour d'une thématique qui permettait déjà des regards croisés, s'était cantonné aux études linguistiques et artistiques et à une aire géographique restreinte (la péninsule Ibérique et l' Amérique latine). Ces travaux faisaient appel çà et là à d'autres champs disciplinaires. Du dialogue avec les disciplines au dialogue avec les chercheurs, il n'y avait qu'un pas. Voilà comment nous avons compris l'intérêt - et même la nécessité - de sortir de notre ghetto, d'élargir encore notre perspective et d'établir ce dialogue en dépassant les jargons et les chapelles, les a priori et les sous-entendus. Pour notre plus grand bonheur - et, nous osons l'espérer, pour celui du lecteur ce dialogue entre disciplines n'a pas été un remake de la Tour de Babel!

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Raul Caplan, Marie-Lucie Copete et Isabelle Reck

Sommaire

Préface Sommaire Introduction
Identités périphériques?
Maurice BLANC

5 7

9 23 25 41 53 83

I Résistances

1.« Sang-mêlés»
Berta

dans le Pérou colonial: les défis aux contraintes des catégories identitaires
AREs QUEIJA Bernard VINCENT

2. L'Islam en Espagne à l'Époque Moderne 3. Du bateau de Thésée ou des identités esclaves au Portugal sous l'Ancien Régime: confréries noires, Kalunga, Calundu
Didier LAHON

4. La réaction des Algériens à la politique d'assimilation française (19301954)
Gilbert MEYNIER

II Identités sociales
5.Pauvreté et confréries jésuites en Espagne (XVie-XVIIIe siècle)
Marie-Lucie
Cannen

107 109 141

COPETE

6.Être mineur au Pérou (XVIe-XVIIIe siècle)
SALAZAR-SOLER

7.Représentations de l'exclusion dans la littérature de la Guerre du Chaco 165
Erich FISBACH

8.Pauvreté et marginalité dans la littérature uruguayenne des années soixante et soixante-dix
Raul CAPLAN

175

III Passages
9.Exil et immigration dans le théâtre espagnol des années quatre-vingtquatre-vingt-dix
Isabelle RECK

199 201

IO.Cinéma italien: une identité périphérique
Oreste SACCHELLI

219 239

II.Identité( s) et marginalité( s) des femmes dans la littérature guatémaltèque contemporraine
Dante BARRIENTOS TECUN

I2.L'lfriqiya et le monde occidental au me siècle de l'hégire
Mokhtar LABIDI

253

Conclusion
Identités périphériques, quelques remarques fmales
Antonella ROMANO

261

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Introduction

Identités périphériques?
Maurice BLANC

Centres et périphéries Identités périphériques est une expression ambiguë à souhait et elle peut être utilisée dans des registres différents mais complémentaires. L'identité et la périphérie sont d'abord des notions mathématiques. Identité: « égalité qui demeure vraie, quelles que soient les valeurs attribuées aux termes qui la constitue)}. Périphérie: « ligne qui délimite une figure curviligne, une surface; [...] surface extérieure d'un volume)} (Le petit Robert). Même si les travaux réunis dans cet ouvrage n'ont rien de mathématique, ce rappel est utile dans la mesure où il souligne des connotations importantes et qui n'apparaissent pas immédiatement. L'identité est stable, elle ne se laisse pas manipuler et elle résiste aux tentatives de la transformer ou de la faire disparaître. Il n'y a de périphérie que par rapport à un centre et ils constituent un couple solidaire, mais dans l'opposition et la tension. La périphérie est à la fois l'extérieur et la ligne de démarcation, la frontière entre le dedans et le dehors et, par conséquent, le passage de l'un à l'autre. Une acception récente vient de l'informatique: un périphérique est un élément distinct de l'unité centrale, il se branche sur elle et il ne peut fonctionner indépendamment. Il y a donc une relation à la fois de complémentarité et de dépendance entre le centre et ses périphériques. Mais il y a des périphériques perfectionnés. Périphérique intelligent: « qui possède une unité de traitement

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PÉRIPHÉRIQUES

ghettos» 1.

propre et qui peut ainsi se gérer de manière autonome» (Le petit Robert). Qu'en est-il des « identités périphériques» : peuvent-elles devenir « intelligentes» et passer de la dépendance à l'autonomie, au moins relative? Dans cet ouvrage, la périphérie est d'abord entendue dans son sens spatial: « les quartiers éloignés du centre d'une ville », toujours d'après Le petit Robert qui renvoie aux termes banlieue et faubourg. Dans les agglomérations urbaines, il faudrait rajouter les communes éloignées de la ville centre. Cet éloignement est une réalité objective et mesurable, que ce soit par la distance ou par la durée du trajet. Il y a des « banlieues chic» dans lesquelles les riches mettent à profit l'éloignement pour vivre discrètement entre eux et constituer «de vrais

Mais la périphérie est aussi prise dans un sens métaphorique, avec des connotations négatives qui prédominent. L'éloignement du centre devient un éloignement social et une punition. La périphérie constitue alors la marge de la ville et de la société. Les médias français ignorent toutes les banlieues sans problèmes majeurs, les plus nombreuses: la périphérie et «la» banlieue se réduisent à quelques «cités» d'habitat social, dégradées et stigmatisées. Il s'agirait de territoires dangereux, peuplés de jeunes «étrangers »2, exclusivement masculins; même la police n'oserait plus y pénétrer! La périphérie est définie négativement par ses manques et elle dépend du centre qui la domine. La métaphore peut alors s'autonomiser de son substrat géographique et s'appliquer à la domination de la ville sur la campagne, à celle de la métropole impérialiste sur ses colonies, etc. Il faut s'arrêter de la même manière sur la polysémie du terme identité. Il a un sens juridique, avec la carte ou les papiers d'identité. Ici, il est surtout utilisé dans son sens social, culturel, mais aussi politique. Le petit Robert donne une défmition étonnante à bien des égards: Identité culturelle: « ensemble de traits culturels propres à un groupe ethnique (langue, culture, art, etc.) qui lui confèrent son individualité; sentiment d'appartenance d'un individu à ce groupe». Si l'ethnicité est «la croyance subjective en une communauté d'origine (...) peu importe qu'une communauté de sang existe ou non objectivement »3, il est clair que l'ethnicité est culturelle et non biologique et qu'elle est ouverte à l'adoption. Mais pourquoi privilégier aussi exclusivement l'appartenance ethnique? Tout individu appartient à de nombreux groupes
1 Michel PINÇON et Monique PINÇON-CHARLOT, Sociologie de la bourgeoisie, Paris, La Découverte, 2000. 2 Bien que la plupart d'entre eux aient une carte d'identité française.
3

Max WEBER, Economie

et Société, Paris, Plon, 1971, p. 416 (souligné par moi), [1ère éd. 1922].

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?

(familial, professionnel, sportif, etc.); par conséquent, ni sa culture ni son identité ne dépendent uniquement de son ethnicité. Il combine des cultures et des identités multiples, qui peuvent se concurrencer ou se renforcer. Le territoire est, bien entendu, un marqueur fort de l'identité; mais il intervient de plusieurs manières. L'identité ethnique renvoie au territoire plus ou moins mythique des origines, alors que l'identité territoriale renvoie au présent: là où la personne habite, au sens fort du terme. Dans les deux cas, selon les circonstances, elle peut se référer à des échelles différentes: le village, le quartier, la ville, la région, la nation, l'Europe ou l'Afrique, etc. Pour les jeunes d'origine étrangère vivant en France dans des banlieues pluriethniques, « l'identité périphérique» inclut ces deux dimensions à la fois: l' ethnicité qui les renvoie à un passé souvent dévalorisé conune «archaïque»: le pays, la culture, la langue et la religion de leurs parents; elle peut aboutir, en raison de la multiplicité des origines dans le quartier, à un foisonnement d'identités ethniques, minoritaires et fragmentées. La deuxième dimension est territoriale, c'est l'identité de la banlieue au sens premier du terme: le lieu de la mise au ban. Cette identité se fonde sur un présent dans lequel l'expérience de la relégation et de la discrimination est quotidienne. Cette identité territoriale peut être vécue négativement conune une identité de victimes, parquées dans un quartier «pourri », pour reprendre le langage des jeunes (surtout les garçons), qui tendent à se regrouper avec ceux de leur âge. Sur un quartier, il peut y avoir exacerbation des rivalités interethniques, chaque groupe cherchant à affirmer sa supériorité, toute relative, en se distinguant des autres. L'identité territoriale peut aussi être vécue positivement, en «retournant le stigmate »4: les «périphériques» rejettent l'identité négative qu'on leur attribue et ils la transforment en une identité positive et offensive. Cette identité commune peut transcender et fédérer les différentes identités ethniques présentes dans le quartier, mais il n'y a aucun automatisme dans ce domaine5. Identités périphériques a d'abord été un colloque interdisciplinaire organisé par le Groupe de Recherche «Culture et Histoire dans le monde luso4

5 Une étude récente sur le quartier de La Meinau à Strasbourg montre un reflux du sentiment d'appartenance au quartier. Les jeunes reforment des bandes entre Maghrébins, Turcs ou Noirs et non des bandes « Blanc, Blacks, Beurs », entre jeunes du même immeuble ou du même quartier. Jacqueline IGERSHEIM al.,« Les attentes formulées par les jeunes du quartier de la Meinau », et in Les rapports à la violence, aux institutions et les difficultés du passage à l'âge adulte des jeunes du quartier de la Meinau, Strasbourg, Institut pour la Promotion du Lien Social (IPLS) et Université Marc Bloch, 2002.

Erving GOFFMAN,Stigmate,

Paris, Minuit, 1975.

Il

IDENTITÉS

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hispanophone» (Romania) de l'Université Nancy 2 en mai 2002. Historiens et Jittéraires, spécialistes de la péninsule Ibérique, de l'Amérique latine et du monde méditerranéen, ont eu des débats animés. Certains textes ont ensuite été repris et enrichis pour aboutir à cet ouvrage collectif. Les sujets traités dans chaque chapitre sont évidemment très différents, mais leur rapprochement fait apparaître des ressemblances, des différences et des constantes. N'étant pas un spécialiste des thématiques abordées par les divers auteurs, je voudrais souligner comment cet ouvrage contribue à la compréhension des mécanismes identitaires et comment ces coups de sonde dans un passé plus ou moins récent éclairent des questions d'actualité, l'identité européenne par exemple. Résistances La première partie, «Résistances », présente des groupes minoritaires et opprimés, menacés de disparition, physique ou culturelle. Il est intéressant de comparer les différentes stratégies qu'ils adoptent pour faire valoir leurs droits et continuer à exister: la négociation et le marchandage pour les « sang-mêlés» péruviens, la discrétion et le compromis pour les juifs et les musulmans dans l'Espagne très catholique, le refuge dans le mythe et l'imaginaire pour les esclaves noirs au Portugal, la radicalisation et la lutte pour l'indépendance en Algérie. «Sang-mêlés dans le Pérou colonial» analyse la société très stratifiée du Pérou au XVIe siècle. L'administration coloniale aspirait à séparer clairement et à hiérarchiser Espagnols, Indiens et Noirs, selon une logique de caste. Mais la réalité du métissage contrecarrait ce bel agencement! Berta Ares Queija montre la complexité des distinctions entre les diverses catégories de métis, mais surtout l'embarras des autorités: pour protéger la pureté de la race, elles voulaient exclure les métis du statut d'Espagnol. Mais, en même temps, dans un système patrilinéaire, comment ne pas le leur accorder quand le cas de figure le plus courant est celui d'une liaison ou d'une alliance entre un Espagnol et une Indienne ou une Noire? Les « sang-mêlés» ont profité de ces brèches et ils ont cherché à les élargir à leur avantage. Ils ont joué avec le flou des frontières et ils ont mis à nu les contradictions du système pour obtenir une reconnaissance concédée à regret et très vite camouflée ensuite6.
6

Dans un contextetrès différent,on voit des stratégiessimilairesdans une étude en cours, réalisée

par Philippe Hamman au Centre de Recherche en Sciences Sociales de l'Université Marc Bloch à Strasbourg, sur les travailleurs frontaliers français en Allemagne. Mieux payés qu'en France, ils passent pour des privilégiés; s'ils revendiquent, on les accuse d'être des opportunistes qui cherchent à gagner sur deux tableaux à la fois. Selon le contexte, ils se présentent comme les 12

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Aux XVlr et XVIIIe siècles, quand l'Espagne était une nation très catholique, l'islam et le judaïsme étaient officiellement proscrits. « L'Islam en Espagne à l'époque moderne» montre que, paradoxalement, ceux qui ont accepté (ou ont été contraints) de se convertir sont devenus les plus suspects: seraient-ils de faux chrétiens, restés secrètement fidèles à leur religion? D'autres ont continué à pratiquer leur religion et ont été tolérés malgré les inquisiteurs, tant qu'ils restaient discrets et ne faisaient pas de prosélytisme. C'est assez bien connu pour la minorité juive qui exerçait des professions expertes dont on pouvait difficilement se passer. Bernard Vincent présente le cas des musulmans, beaucoup moins connu alors qu'ils étaient plus nombreux. Il s'agissait principalement d'esclaves faits prisonniers dans des expéditions militaires, d'exilés fuyant la famine et de commerçants entre l'Espagne et le Maghreb. Paradoxalement ici aussi, malgré leur nombre, leur statut dévalorisé les rendait invisibles et les protégeait: que des esclaves confinés dans la sphère privée du logement de leurs maîtres restent musulmans n'était pas une affaire d'Etat s'ils se tenaient tranquilles! De plus, il existait déjà un jeu de relations internationales, lointaine préfiguration de la guerre froide: maltraiter les musulmans en Espagne, c'était exposer les chrétiens d'Alger à des représailles... Voilà qui éclaire le débat très actuel de la place de l'Islam dans l'Europe. Le titre de Didier Lahon : « Du bateau de Thésée ou des identités esclaves au Portugal» est un clin d'œil à la Grèce antique. Ce bateau était une des énigmes débattues par les sophistes à Athènes: entre chaque voyage, il était réparé et des éléments étaient remplacés. S'agissait-il alors du même bateau? La question se pose dans les mêmes termes pour l'identité: elle incorpore des éléments nouveaux, elle évolue et se transforme, mais reste-t-elle la même? Claude LéviStrauss ayant donné au bricolage ses lettres de noblesse, on peut parler ici de « bricolage identitaire ))7. Lahon fait une étude minutieuse et détaillée d'un cas très intéressant, la réappropriation des mythes bantous, la Kalunga et la Calundu, par les peuples du Congo-Angola transplantés au Portugal ou au Brésil. Pour eux, le blanc est le symbole de la mort. Par conséquent, la terre des Blancs, celte de l'esclavage, est devenue celle de la mort. Symétriquement, les
pionniers de la construction européenne, ou comme les oubliés de l'Europe. Pour faire aboutir leurs revendications, ils passent par les organisations syndicales fi'ançaises et/ou allemandes, ou par des associations de défense spécifiques aux travailleurs frontaliers, etc. Voir Philippe HAMMAN, Entre voisins..., le transfrontalier. Le territoire du projet SaarLorLux», Les Annales « de la recherche urbaine, n090, 200 I. 7 Claude LEVI-STRAUSS, Anthropologie structurale, Paris, Presses Pocket, 1985 (I èreéd. 1958).

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Portugais veulent convertir à la foi chrétienne leurs esclaves et leurs affranchis, pour en faire des « Noirs à l'âme blanche ». Ils tentent de les organiser dans des confréries religieuses mais, sous un catholicisme de façade, elles pratiquent souvent le syncrétisme religieux. L'identité résiste en se camouflant. La Calundu est devenue la Calunda à Haïti et elle a donné naissance au vaudou. En extrapolant, je me demande s'il y aurait une filiation entre les confréries noires du XVIIIe siècle et Bob Marley et les « Rastas »... Plus près de nous, Gilbert Meynier analyse « les réactions des Algériens à la politique d'assimilation &ançaise», dans la période qui a précédé la guerre d'indépendance. Pendant 132 ans, l'Algérie a été une colonie qui, à la différence des autres, était officiellement française. La métropole a donc proposé une politique, apparemment généreuse, d'assimilation politique, culturelle et citoyenne. Mais son point aveugle était la colonisation, plus exactement le système colonial, fondé sur la dépossession et la discrimination, incompatible avec l'assimilation. Meynier montre que les relations franco-algériennes ont toujours été complexes. Du point de vue de l'identité, il souligne l'ambivalence des Algériens face à l'offre &ançaise d'assimilation: elle avait des côtés séduisants, elle répondait à une aspiration à la modernité et elle permettait de sortir de l'étouffoir communautaire. Mais le prix à payer était beaucoup trop élevé: il fallait se fondre dans « l'identité &ançaise» en reniant sa culture, sa tradition et son identité propres. Les Algériens ont été pris dans un couple d'attraction et de répulsion; la radicalisation des positions de part et d'autre a rendu le compromis impossible et l'épreuve de force inévitable. Identités sociales L'adjectif « socia)) est à double sens, tout particulièrement dans l'expression « identité sociale» : il peut s'agir de l'identité de n'importe quel groupe social, mais il s'agit le plus souvent de l'identité des groupes posant des « problèmes sociaux », soulevant alors la question: qu'est-ce qui est social et qu'est-ce qui ne l'est pas? Dans un premier sens, le plus courant, les problèmes sociaux sont ceux des pauvres, des démunis et des « défavorisés ». Le traitement de ces problèmes relève du travail social. Mais on risque ainsi de rendre les pauvres responsables de leur pauvreté, alors qu'elle est le produit du système social. Dans ce second sens, un problème social concerne l'ensemble de la société et non un segment particulier. Il est quelquefois appelé « sociétal », pour bien le distinguer du précédent.

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Ici, social est pris selon les cas dans un sens ou dans l'autre. Les « mineurs» du Pérou désignent les propriétaires et les ingénieurs des mines. Leur identité sociale est une identité fortement valorisée, fondée sur la propriété, l'expertise et la profession. Par contre, dans les trois autres chapitres, il est bien question des pauvres, du peuple de la périphérie dans les campagnes et dans les bidonvilles. La pauvreté est toujours relative et il n'y aurait pas de pauvres s'il n'y avait des riches. Comme Georg Simmel l'a observé avec beaucoup de pertinence au début du XXe siècle, le pauvre et l'étranger sont à la fois aux marges et au cœur de la société, à la périphérie et en même temps objet des préoccupations permanentes du centre. Il illustre cette relation par l'analyse de ce qui se joue dans l'aumône: le pauvre qui la reçoit permet au riche qui la donne de se rassurer sur son humanité8. « Pauvreté et confréries jésuites» est une analyse historique qui montre très bien la naissance d'une forme originale de «gouvemance» entre le XVIe et le XVIIIe siècles (bien avant que le mot ne soit inventé et à la mode), entre le roi d'Espagne, l'Eglise catholique et des confréries laïques encadrées par les jésuites. Le but de cette action concertée était de porter assistance aux pauvres. L'administration royale, dépassée par l'ampleur du problème, a laissé le champ libre aux initiatives privées. Marie-Lucie Copete montre d'abord comment le pauvre est idéalisé: il est la figure du Christ sur la terre et il doit être traité comme tel. D'où quelques actions spectaculaires destinées à marquer les esprits: sur le modèle de la Fête des Mères aujourd'hui, les riches servaient les pauvres un jour par an, mais tout rentrait dans l'ordre le lendemain! Plus profondément, il s'agissait de lutter contre les causes de la pauvreté et de faire déjà de l'insertion sociale et économique. Les confréries venaient en aide aux malades et aux prisonniers, suppléant aux carences de la médecine et de la justice. Mais, les ressources étant limitées, il fallait bien sélectionner les bénéficiaires. Dans le vocabulaire de l'époque, on écartait les «pauvres vicieux» et on se consacrait aux «pauvres honteux », c'est-à~dire ceux qui cachaient leur pauvreté et n'osaient pas faire appel à la charité. On privilégiait notamment: « les femmes qui viennent d'accoucher et qui sont seules et isolées, les chefs de famille qui ont des salaires trop bas pour nourrir leurs enfants petits et qui n'ont personne pour les aider, les vieux qui ne peuvent travailler et les malades qui ne sont pas hospitalisés et qui sont chez eux par terre ou dans un lit, s'ils en ont un » (cité par Copete). Les sources utilisées, les archives des confréries, renseignent abondamment sur l'image du pauvre chez les riches que
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Georg SIMMEL, Les Pauvres, Paris, PUF, ]998.

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l'on peut qualifier de « catholiques sociaux » dans un vocabulaire moderne. Par contre, elles sont muettes sur les représentations que les pauvres pouvaient avoir d'eux-mêmes et de leurs bienfaiteurs. Mais quel éclairage pour comprendre les politiques de lutte contre l'exclusion sociale dans l'Union européenne aujourd'hui! « Etre mineur dans les mines du Pérou» se centre sur les célèbres mines d'argent de Potosi. Elles ont été découvertes et exploitées par les Indiens qui avaient acquis une grande maîtrise dans ce domaine. Devenus propriétaires, les Espagnols ont utilisé jusqu'à la fin du XVIe siècle certains de ces Indiens comme des fermiers capables de mettre en valeur et de gérer ces mines. Ils ont été ensuite évincés au profit d'Européens avec des profils très différents: aventuriers, ingénieurs, entrepreneurs, savants et même poètes... Ces mineurs constituaient un groupe hétérogène, socialement et culturellement: ils appartenaient à l'aristocratie et à la bourgeoisie, petites ou grandes. Peut-on. alors parler d'une identité propre aux mineurs du Pérou et, plus encore, d'une identité périphérique? Carmen Salazar-Soler répond par l'affirmative à la première question et de façon nuancée à la seconde. Malgré leurs différences, ces mineurs ont un point commun qui structure leur identité, ils se considèrent comme des innovateurs. Qu'ils soient mus par l'idéologie du progrès, par l'appât du gain ou les deux à la fois, ils cherchent à moderniser et à rationaliser l'exploitation et la gestion de leur mine. Cette identité implique un fort sentiment d'appartenance à une élite. Elle peut être qualifiée de périphérique dans la mesure où il s'agit d'Européens aux avant-postes de la colonisation et loin de la métropole. Mais Salazar-Soler suggère une autre lecture: serait-on en présence d'une inversion du centre et de la périphérie: ces innovateurs n'expérimentent-ils pas sur les marges du système colonial les sciences et les techniques qui partiront ensuite à la conquête du « centre »9? Cette inversion est une hypothèse séduisante, mais j'en propose une autre: celle de l'identité doublement périphérique. Les mineurs appartiennent à deux mondes à la fois: celui de la métropole et de la modernité, celui de la société coloniale et de la tradition. Dans chacun de ces mondes ils sont un peu décalés et, dans le jargon sociologique, ils sont des « marginaux-sécantslO », à l'intersection des deux.
9

Cette lecture assez optimiste est dans le même registre que celle, beaucoup plus critique, de

Michel Marié qui voit dans la colonie le « laboratoire social» dans lequel les innovateurs se permettent des expérimentations qu'ils n'oseraient pas réaliser en métropole: par exemple, le « Plan de Constantine» du général de Gaulle, préfiguration des villes nouvelles parisiennes des années 1970. Michel MARIE,« La guerre, la colonie, la ville et les sciences sociales », Sociologie du travail, n02, 1995 et ID., « Villes nouvelles I),Espaces et Sociétés, numéro spécial 119, 412004. 10Haroun JAMOUS, Sociologie de la décision, Paris, Ed. du CNRS, 1969. 16

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Cette double culture est une condition très favorable à l'innovation, qui est toujours technologique et sociale à la fois. Dans un registre différent, l'idée de double périphérie est aussi présente dans «Représentations de l'exclusion dans la littérature de la guerre du Chaco ». Erich Fisbach relève tout d'abord que cette guerre est tombée dans l'oubli: la mémoire collective universelle est sélective et ne retient qu'une partie de ce qui concerne les métropoles du «Nord ». Cette guerre entre la Bolivie et le Paraguay dans les années 1930 est bien une guerre périphérique et secondaire, même si, proportionnellement à la population des deux pays, elle a fait autant de victimes que la première guerre mondiale. Localement, ce fut un traumatisme qui a laissé des traces profondes. Fisbach souligne une deuxième dimension: les Indiens, Quichuas et Aymaras, sont les principales victimes de cette guerre qui n'était pas la leur et à laquelle ils étaient étrangersll. C'est ce que la littérature consacrée à la guerre du Chaco, volontiers critique et pacifiste, en retient: l'Indien est la victime innocente d'une guerre qui le dépasse et le sort des survivants est à peine plus enviable que celui des disparus. Ils deviennent en effet des déracinés, le retour au village est impossible et ils grossissent la population des bidonvilles, passant de la marginalité du village à la marginalité urbaine. Mais «d'un mal peut jaillir un bien ». Cette déconstruction de l'identité sociale de l'Indien peut n'être qu'une étape avant la reconstruction d'une identité, politique cette fois. Encore plus près de nous, dans les années 1960 et 1970, l'Uruguay s'enfonce dans la crise économique. L'exode rural s'amplifie, entraînant l'extension des bidonvilles; même les classes moyennes sont affectées et se paupérisent. « Pauvreté et marginalité dans la littérature uruguayenne» analyse comment des écrivains, politiquement marqués à gauche pour la plupart, réagissent à cette situation. Raul Caplan ne réduit pas la littérature à un simple reflet, plus ou moins déformant, de la situation économique et sociale: cette littérature dénonciatrice réalise un travail de mise en forme esthétique. Dans le corpus analysé, les pauvres et les marginaux sont doublement à l'écart, spatialement et socialement. Le bidonville est à la périphérie et il entretient avec la ville des relations strictement économiques et réduites. L'opposition «eux/nous» structure les discours et renforce l'identité des exclus qui se posent en s'opposantl2. «Le seul fait de s'exhiber en dehors de leur espace habituel devient manifestation politique, acte de protestation. En montrant aux gens
Il Comme les « Poilus» tombés au champ d'honneur pendant la première guerre mondiale étaient wincipalement des paysans des régions périphériques: Bretons, Occitans, Algériens, etc. 2 Richard HOGGART, Culture du Pauvre, Paris, Minuit, 1970. La

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ordinaires qu'ils existent, ils revendiquent une place dans la société qui les marginalise» (Caplan). Passages La périphérie implique aussi la limite et la frontière. C'est une barrière sur la route, mais une barrière franchissable et que l'on peut quelquefois abolir, ou plutôt repousser, comme dans l'Europe en construction. Si la frontière sépare nettement deux territoires, elle est aussi un lieu de passage, une transition et même un trait d'union. La frontière est à la fois coupure et couture. Passer la frontière, c'est pénétrer un territoire inconnu et être confronté à l'altérité. A des degrés divers, ce franchissement entraîne toujours un questionnement sur sa propre identité: entre l'étranger et moi, il y a des différences et des ressemblances, mais elles ne sont pas toujours là où je les avais imaginées. Il y a des frontières visibles, celles que les géographes fixent sur la carte: les frontières politiques, bien sûr, mais aussi les frontières linguistiques, religieuses (ici entre l'Islam et la Chrétienté), etc. La cartographie est toujours un exercice hautement politique et quelquefois dangereux. Mais il y a aussi des frontières symboliques, difficiles à tracer car invisibles, mais tout aussi importantes. Ce sont les frontières de la domination sous toutes ses formes et quelques unes d'entre elles sont analysées ici. D'abord la domination économique, celle du centre sur la périphérie dans le cadre de la mondialisation des échanges et de l'impérialisme culturel qui l'accompagne. Les relations entre les majors d'Hollywoood et le « petit» cinéma italien en sont un bon exemple. C'est aussi la domination sexiste, beaucoup plus difficile à localiser car elle s'insinue partout. Elle est analysée ici à travers la littérature féministe d'un pays « machiste », le Guatemala. C'est enfin la domination politique qui entraîne l'exil des vaincus et un retour difficile quand celui-ci prend fin. C'est le cas des réfugiés de la guerre d'Espagne, au prisme du théâtre contemporain. Pour Isabelle Reck, l'exil est une double périphérie: les vaincus abandonnent le terrain et fuient devant les vainqueurs, mais ils sont aussi des exilés de la mémoire collective. Julio Cortâzar (cité par Reck) définit bien cette situation: « l'exilé est quelqu'un qu'on a mis à la porte de la citoyenneté». La fin de l'exil, le désexil, est à son tour une épreuve. Le pays que l'on retrouve après une aussi longue absence réserve des surprises: il est différent de celui que l'on a perdu, puis rêvé. Le retour est quelquefois un échec et des réfugiés y

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renoncent, s'installant dans ce que Claudio Bolzman appelle le «postexil »13. Certains vont alors faire la navette entre le pays d'origine et le pays d'accueil, devenant de véritables «passeurs de frontières (culturelles»). En Espagne, la mort de Franco a mis fin à la dictature et la démocratie a permis aux Républicains exilés de rentrer. Mais ce n'est pas suffisant pour qu'ils soient pleinement réintégrés dans la citoyenneté. Il y faut un travail de mémoire, long et douloureux, dans lequel le théâtre peut apporter sa pierre. «Exil et immigration dans le théâtre espagnol des années 1980 et 1990» le montre. Le théâtre peut d'abord rappeler les faits et aider à analyser et à comprendre ce qui s'est passé, notamment les mécanismes de l'exil. Reck dégage quatre étapes: le sauve-qui-peut et la fuite, l'exode et la dispersion, l'espoir d'une chute imminente de la dictature et d'un retour proche et, enfin, la déception quand il devient clair que l'exil va durer longtemps et qu'il n'est pas une parenthèse prête à se refermer. Mais le corpus de pièces de théâtre analysé par Reck montre surtout la difficulté à parier d'un passé douloureux, surtout lorsque l'entourage considère que la page est tournée et qu'il n'a pas envie d'entendre. Le théâtre peut alors aider à libérer la parole et à exprimer ce qui a été profondément refoulé, contribuant ainsi à la restauration de l'identité. Le cinéma italien a lui aussi une double identité périphérique. Il l'est d'abord en termes économiques car il est sous l'emprise du centre mondial, Hollywood. Oreste Sacchelli montre que cette domination a débuté dans les années 1930, avec le fascisme, la mondialisation des industries culturelles étant plus ancienne qu'on ne l'imagine habituellement. Les codes et les contenus du cinéma italien, donc son identité, sont profondément marqués par cette domination. A certaines périodes de son histoire, le cinéma italien accepte cette domination et il cherche à concurrencer le cinéma américain sur son terrain: Cinecitta est alors une copie d'Hollywood qui permet de faire des films américains «made in Italy» (Quo Vadis par exemple), parce que les coûts de production sont plus faibles. Mais, même quand le cinéma italien cherche à s'émanciper, il n'échappe pas à la domination. Le fameux western spaghetti est bien entendu une parodie, mais n'est-il pas une forme «d'hommage du vice à la vertu», venant consacrer le western comme un genre cinématographique universel? Même quand le cinéma italien s'est affirmé comme autonome et différent du cinéma américain, dans la période néo-réaliste notamment, il n'est pas exempt d'ambiguïtés: au lieu de regarder la guerre en plaçant la caméra dans la cabine de pilotage des
J3 Claudio BOLZMAN, ociologie de l'exil: l'exemple des réfugiés chiliens en Suisse, Zurich, S Seismo, 1996.

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bombardiers, il place la caméra au milieu des victimes des bombardements. Mais il contribue à alimenter un mythe, celui d'une Italie entièrement antifasciste et résistante, confortant les objectifs politiques de la Démocratie chrétienne au pouvoir. Cette analyse lucide ne conduit pas à la résignation et Sacchelli conclut en montrant comment de jeunes cinéastes italiens résistent aujourd'hui à leur façon, en donnant la parole aux exclus de la mondialisation. Dans une société patriarcale, le Guatemala en est un bon exemple, les femmes sont privées de parole. Pour Dante Barrientos Tecun, celles qui deviennent écrivaines subissent une double marginalité: les « vrais» écrivains sont des hommes et elles sont des intruses dans les milieux littéraires. Mais elles ont fait des études, dans un pays où l'analphabétisme est élevé, notamment chez les femmes. Les écrivaines sont donc minoritaires parmi les femmes et elles ne peuvent prétendre être la voix des femmes du peuple, des Indiennes en particulier. Barrientos Tecun expédie rapidement la littérature féminine traditionnelle, écrite par des grandes bourgeoises et diffusant des modèles très conformistes. Il s'intéresse à la littérature qui émerge dans les années 1970 et que l'on peut qualifier de féministe. Les auteures du corpus analysé appartiennent à la petite bourgeoisie intellectuelle et elles utilisent la provocation et l'irrévérence pour dénoncer la situation faite aux femmes. Elles critiquent la vision traditionnelle de la femme mère et épouse, niant son individualité et son désir propres. Mais il s'agit d'une révolte confmée dans la sphère privée et il lui manque une dimension politique. Pour l'auteur, cette dimension est essentielle pour parler aux femmes du peuple, notamment aux Indiennes. Prix Nobel de la Paix en 1992, l'Indienne Rigoleta Menchu reste marginalisée. «Nul (et nulle) n'est prophète dans son pays». Il faut faire une place à part à la contribution de Mokhtar Labidi, « l'Ifriqiya et le monde occidental au me siècle de l'Hégire ». L'Ifriqiya était le territoire au nord-est de l'Afrique, plus ou moins sur l'emplacement de la Libye et de l'Egypte aujourd'hui. Les traces historiques sont maigres et on est aux frontières de l'histoire et du mythe. Sur la route de l'Orient, l'Ifriqiya était un relais obligatoire entre Cordoue, Palerme et la Mecque. C'est donc une figure de la frontière entre l'Orient et l'Occident, entre l'Islam et la Chrétienté. L'Ifriqiya et surtout Kairouan, sa capitale, se caractérisaient par une grande tolérance et des relations inter-religieuses permettant la stimulation intellectuelle et l'enrichissement mutuel. Mais Labidi souligne avec beaucoup de perspicacité un étrange paradoxe: cette cohabitation harmonieuse inquiète les Chrétiens. Certains se sentent menacés par ce qu'on appellerait aujourd'hui une 20

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«islamisation rampante» et un Chrétien de l'époque reproche à ses coreligionnaires de mieux connaître le Coran que les Evangiles! Cette peur de perdre son identité en s'ouvrant aux autres doit être prise au sérieux: elle est source de conflits et de tensions et les partisans de l'ouverture peuvent passer pour des traîtres à la communauté. Dans les cas extrêmes, ils sont éliminés pour cette raison. Une tragique illustration récente fut la mort de l'ancien Premier Ministre israélien, Ytzhak Rabin, assassiné pour avoir engagé un processus de paix avec les Palestiniens; son assassin n'était pas un terroriste palestinien, mais un fondamentaliste juif. Pour conclure brièvement, malgré leur évidente hétérogénéité, les textes rassemblés dans Identités périphériques traitent tous, chacun à sa façon, du refus de l'exclusion et de la marginalité. Ils montrent surtout que ce sont des mots que l'on emploie trop vite et sans précautions. La marginalité peut être créatrice et l'exclu est à lafois aux marges et au cœur de la cité. Par exemple, les sans-logis sont aujourd'hui une figure majeure de l'exclusion. On les présente souvent comme des victimes d'un concours de circonstances (chômage, divorce, etc.) entraînant un affaiblissement des liens sociaux et un basculement dans la marginalité. Il y a bien rupture de certains liens sociaux, mais pour survivre dans une situation aussi précaire et dangereuse, il faut très vite constituer de nouveaux liens sociauxl4.

14« Habiter sans logis », Espaces et Sociétés, n° spécial 116/117, 2004.

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I RÉSISTANCES

Berta ARES, Bernard

VINCENT, Didier

LAHON, Gilbert

MEYNIER

« Sang-mêlés» dans le Pérou colonial: les défis aux contraintes des catégories identitaires 00
Berta AREs QUEIJA

Le Conseil des Indes à Madrid examina, en juillet 1632, une pétition présentée au nom d'un certain Pedro Martin de Leguisamo, habitant de la ville de Lima, qui demandait qu'on lui octroyât une cédule royale précisant qu'il devait être tenu pour hidalgo espagnol, membre de la corporation des orfèvres. Cette «carte d'identité» devait permettre à Leguisamo de mettre fin aux ennuis qui l'opposaient aux échelons les plus bas des pouvoirs locaux qui le considéraient comme mulâtre. Sa prétention à vouloir être traité comme Espagnol peut nous paraître de prime abord surprenante puisqu'il s'agissait en réalité, du point de vue strictement biologique, d'un mulâtre, et plus exactement d'un quarteron, car il était fils d'un Basque espagnol et d'une mulâtresse panaméenne. Aucun indice dans les commentaires en marge du document ne suggère cependant que les membres du Conseil des Indes aient trouvé sa requête extravagante. Ils se limitèrent simplement à répondre qu'i] n'était pas habituel de délivrer ce type de document, et que, pour faire reconnaître ses droits, il pouvait recourir aux autorités de la vice-royauté. La pétition de Leguisamo, sur laquelle je reviendrai de façon plus détaillée, nous plonge d'emblée dans un quotidien complexe et ingrat. C'était dans ce cadre que se déroulait la vie des sang-mêlés dans la société coloniale. Leur sort, partagé par une grande partie de la population, était dans une large mesure déterminé justement par leur condition de sang-mêlés bien qu'il faille aussi prendre en compte d'autres facteurs (sociaux, culturels, etc.).
o Traduit de l'espagnol par Marie-Lucie COPETE. o Je remercie Celia ROMERO pour sa collaboration.

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En effet, le métissage biologique entre Espagnols, Indiens et Noirs qui débuta en même temps que la Conquête prit très rapidement une dimension insolite. Bien que la quantification du phénomène pose problème, je me limiterai, pour illustrer mon propos, à quelques données globales tirées du Premier Registre de
Baptêmes de Limal (mai 1538

- décembre

1547). J'ai pu établir la filiation du

groupe des parents (c'est-à-dire déterminer s'ils étaient Espagnols, Indiens ou Noirs) pour huit cent trente-trois actes, ce qui m'a permis de constater que 53%2 des nouveau-nés (soit quatre cent quarante-deux) étaient des sang-mêlés. Ce pourcentage serait sans doute beaucoup plus élevé s'il avait été possible d'analyser les cas pour lesquels je n'ai pu déterminer la filiation d'un ou des deux parents, ce qui représente un tiers des données3. En fait ce Registre de Baptêmes confmne, abstraction faite de l'exactitude des chiffres, que l'indice de miscigénation de la population de Lima était élevé, processus sans doute favorisé dans ces premiers temps par la faible présence de femmes d'origine européenne parmi les troupes de conquistadors. James Lockhart estime d'ailleurs que pour le Pérou la sex ratio était d'environ une femme espagnole pour sept ou huit hommes en 15434. Il n'est donc pas surprenant que la grande majorité des sang-mêlés (78,5%) qui figurent sur le Registre de Baptêmes soient fils d'Espagnol et d'Indienne,
Le registre correspond à la paroisse du Sagrario ou Cathédrale, la seule qui existait jusqu'en 1550.11 débute le 9 mai 1538 et se termine le 26 décembre 1547; il manque plus de deux mois en 1545 et les sept premiers de 1546. « Libro en que se asientan los babtismos que se hacen en esta sancta yglesia de la cibdad de Los Reyes... », transcrit par le père Domingo ANGULO publié dans et la Revista del Archivo Nacional del Peru, 1929, 1. VII, entrega 2, p. 180-207 ; 1930, 1. VIII, entrega 2, p. 83-106; 1937, t X, entrega 2, p. 219-236; 1938,1. Xl, entrega 2, p. 215-236; 1939, 1. XII, entrega 1, p. 97-110 ; 1939,1. XII, entrega 2, p. 228-243 ; 1940,1. XIlI, entrega 1, p. 83103; 1940,1. XIII, entrega 2, p. 227-250; 1941, t XIV, entrega 1, p. 89-105. 2 Pour les autres 391 cas (47%) les deux parents avaient le même phénotype humain c'est-a-dire père et mère Indiens (189), Noirs (82) ou « Espagnols» (120). Ce dernier terme doit être pris dans un sens très large car il peut parfois comprendre des Grecs, des Italiens, des Portugais, etc., mais également des morisques, hommes ou femmes, et même des mulâtres ou des mulâtresses libres qui n'étaient pas définis comme tels. Pour de plus amples informations, voir Berta AREs QUEUA, « Mestizos, Mulatos y Zambaigos (Virreinato del Peru, siglo XVI) », Negros, Mulatos, Zambaigos. Derroteros Africanos en los mundos ibéricos, textes réunis par Berta AREs QUEUAet Alessandro STELLA, éville, Escuela de Estudios Hispanoamericanos, 2000, p. 75-88. S 3 Soit 396 actes de baptêmes sur les 1299 comptabilisés (ce chiflTe n'inclut pas les baptêmes en foupe d'Indiens probablement adultes). Avec les conquistadors arriva au Pérou, en tant que servantes ou concubines, un nombre indéterminé d'esclaves noires ou d'indiennes originaires du Nicaragua, du Guatemala, du Panama et de la Nouvelle-Espagne. Ce furent elles qui donnèrent naissance aux premiers sang-mêlés sur le territoire péruvien. Voir James LOCKART, mundo hispanoperuano. 1532-1560, Mexico, Fondo El de Cultura Econ6mica, 1982 (1ère. éd. en anglais: 1%8), p. 194-195. Voir aussi Richard KONETZIŒ, La emigraci6n de mujeres espafiolas a América durante la época colonial », Revista « internacional de Sociologia, 1945, vol. III, p. 123-150.
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B. ARES : « SANG-MÊLÉS»

DANS LE PÉROU COLONIAL

c'est-à-dire métis, alors que les mulâtres ne représentent qu'un faible pourcentage (à peine 4,5%) dû sans doute au très petit nombre de femmes d'origine afticaine à cette époque; il faut également tenir compte du fait que les Espagnols reconnaissaient officiellement plus volontiers leurs enfants métis que mulâtres. Nous avons enfin 17% de mulâtres afto-amérindiens ou zambaigos, fruits de relations sexuelles entre Noirs et Indiens, ce qui, dès ces premières années, eut pour conséquence un nombre significatif de descendants d'Africains nés libres5. La société coloniale n'était toutefois pas pensée et encore moins configurée pour abriter cette abondante population de sang-mêlés. La coexistence entre Espagnols et Indiens fut très tôt ordonnée en deux « républiques» séparées, avec des normes et des lois qui régulaient les rapports entre les uns et les autres. L'intégration progressive de la population noire esclave, malgré les réticences initiales de la monarchie, ne parvint pas à transformer ce schéma dichotomique, les esclaves faisant juridiquement partie des biens des Espagnols et par conséquent de leur république. Mais à laquelle de ces deux républiques était circonscrit le fils illégitime d'un Espagnol et d'une Indienne? Et quelle place occupait le fils d'un Noir esclave et d'une Indienne libre, et donc libre lui aussi? L'élaboration d'une vaste terminologie spécifique pour désigner les individus selon leur degré de métissage n'est qu'un des symptômes de la perception du sang-mêlé comme un être à part, différent. En dehors des termes déjà mentionnés - métis, mulâtre, zambaigo (ou zambo selon les régions) - d'autres, nombreux, apparurent pour nommer les générations suivantes6 : cholo, quarteron, quinteron, albarazado... L'usage d'un qualificatif dépendait souvent du lieu; de l'intentionnalité ou du besoin d'individualiser à un moment donné, etc. Quoi qu'il en fût, lorsqu'il était fait allusion à la population d'origine mixte le plus courant était d'avoir recours à des expressions englobantes telles que «métis, mulâtres et autres castes» qui sans doute correspondaient beaucoup mieux à l'image qui ressortait du discours officiel dominant. Une image totalement réductrice, sommaire et sans nuance aucune. On reprochait généralement aux sang-mêlés d'être fainéants, querelleurs, menteurs, voleurs, déloyaux... et de représenter une menace permanente pour l'ordre coloniaf.
5 En nombre d'individus, nous avons: 347 métis (seulement trois d'entre eux étaient issus d'un mariage entre une Espagnole et un Indien), 20 mulâtres (les mères étaient définies comme Noires et quelques unes comme mulâtresses) et 75 zambaigos (tous, sauf un, étaient fils d'un père noir et d'une mère indienne). 6 La terminologie même a aussi son histoire retracée en grande partie dans l'ouvrage de Jack D. FORBES,Black Africans and Native Americans. Color, Race and Caste in the Evolution of RedBlack Peoples, Oxford, Basil Blackwell, 1988. 7 Voir Berta ARESQUEUA,« Mestizos, mulatos y zambaigos... », op. cil., p. 83-85.

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