Il est des vies que l'on invente...

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Le comportement et la sexualité de Karen, jeune femme apparemment très structurée, se révèlent rapidement incohérents. Quelle en est la raison... ou la déraison ? Délire ou réalité ? Ce qui paraît réel relève du délire et ce qui est invraisemblable rejoint la réalité.
Les personnages de ce drame naviguent
entre les deux et se transforment ou se précisent
au gré du temps. Mensonges, folie, homosexualité, viols, tortures et meurtres nous conduisent, dans une totale confusion, vers l'issue d'une véritable dynastie de fous.


Publié le : mercredi 8 juillet 2015
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EAN13 : 9782332920881
Nombre de pages : 274
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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-92086-7

 

© Edilivre, 2016

Première partie

Délirêve…

 

« Comme si on pouvait

construire l’avenir

sans avoir besoin

de regarder en arrière »

Herbjorg Wassmo
Cent ans

 

 

Mercredi 5 septembre 1990

Vingt heures dix, Karen pénètre dans son appartement après une journée bien remplie. Elle referme la porte d’entrée, tourne deux fois la clé d’une main tout en allumant la lumière de l’autre. Karen a toujours été ainsi : rapide, efficace, ordonnée, ne laissant rien au hasard. Une « coupe à la garçonne », carré ébouriffé, sur des cheveux d’un brun d’enfer ; un tailleur gris ciel d’orage impeccablement ajusté sur un corps de mannequin ; une jupe fendue presque à l’excès sur des jambes sublimes ; un chemisier de coton écru enrichi de fines dentelles laissant entrevoir d’une façon presque provocante des seins au galbe enivrant ; un maquillage sobrement dosé mettant en valeur des yeux noisettes surmontés de sourcils noirs et parfaitement dessinés… bref, une jeune femme incontestablement avant-gardiste pour cette époque. C’est peut-être la rigueur incombant à son métier de conseiller financier à la Banque Atlantique-Océan de Cholet qui dépeint sur sa vie ou alors, à l’inverse, sa façon de vivre qui la pousse vers ce milieu hyper-réglementé mais, quelle qu’en soit la raison, dans son image comme dans son style de vie, ce besoin d’ordre est obsessionnel… presque maladif.

Elle fait un détour par la cuisine où elle dépose sa baguette aux céréales sur la table avant de rejoindre, comme chaque jour, le salon d’où elle lance un programme de musique classique pré-sélectionné sur la chaîne stéréo. Elle poursuit par une courte halte dans la salle de bains pour soulever le robinet mitigeur de la baignoire dont elle ne varie jamais le réglage afin que l’eau de son bain soit toujours parfaitement tiède. Elle rejoint enfin sa chambre où elle se déshabille et range soigneusement ses vêtements : ce qui peut être reporté, ce qui « part au sale »… tout doit être à sa place, tout doit être absolument conforme à ce qu’elle a décidé. C’est ainsi qu’elle vit, et c’est de cette manière qu’elle aime vivre.

Pourtant, aujourd’hui, est un jour bien différent des autres car, ce mercredi,… elle a trente ans. Entièrement dévêtue, elle retourne dans la salle de bain, se plonge dans un bain tempéré et réparateur qu’elle savoure une longue demi-heure. Puis elle en sort un peu à regret, se sèche et enfile ce pyjama de satin écru qu’elle aime par dessus tout. Elle se sent bien dedans, il est comme une deuxième peau, câline et protectrice qui se plaque sur son corps nu. Elle se blottit dans son canapé de cuir blanc, s’enveloppe dans ce plaid en laine exquise qu’elle s’était offert… Tiens ! mais c’était pour mes vingt ans, songe-t-elle. Il a bien tenu et il est encore si doux… La musique délivre les notes suaves d’une sonate pour violoncelle de Brahms, et Karen se sent bien… mais triste.

Elle se lève alors d’un bond, se dirige vers la cuisine, ouvre le réfrigérateur et saisit une bouteille de Champagne qu’elle avait « mis au frais » pour cet événement. Elle fait sauter le bouchon, prend une flûte et revient s’installer dans le canapé. Elle se sert généreusement, lève sa main, et lance tout haut :

– Bon anniversaire, ma fille ! Tu mérites bien un Dom Pérignon !

Une larme pointe au coin de son œil, coule doucement sur sa joue, continue sur son cou et se perd dans le col de son pyjama. Elle porte la flûte à sa bouche, tapote ses lèvres de son rebord comme si elle hésitait, puis brusquement, la vide d’un seul trait en renversant un peu de Champagne qui s’insinue comme une caresse langoureuse jusqu’au creux de ses seins.

Elle se ressert une coupe, puis une autre et se laisse glisser nonchalamment sur le dos en abandonnant le verre vide au sol contre le pied du canapé. Une grande langueur l’envahit… elle a trente ans et une cruelle évidence explose dans sa tête : elle est seule, insupportablement seule.

Elle sent une main – la sienne ? – se faufiler sous le haut de son pyjama puis remonter le long de son ventre jusqu’à son sein droit. Une caresse douce mais d’une froideur métallique dont elle ne comprend pas l’origine durcit le bout de ce sein. Une autre main descend dans le bas du vêtement, bientôt rejointe par la main précédente. Les deux mains se nichent sur son sexe. Elle les garde là, sans bouger, comme si elles la protégeaient… mais sans pouvoir s’expliquer de quoi ? Une chaleur fiévreuse s’empare alors d’elle. Elle éclate en sanglots, envahie par la solitude, et ressent inconsciemment un doigt pénétrer sa chair brûlante. Sa tête lui fait horriblement mal.

Elle ferme les yeux et sent son corps entier capituler comme sous l’emprise d’un stupéfiant. Incapable de la moindre réaction, elle se sait soumise à un démon qu’elle n’arrive pas à identifier mais dont elle a la certitude qu’il la possède et la ronge inexorablement…

… puis, vaincue, elle s’endort.

Jeudi

Six heures… le hurlement du réveil me sortit brutalement de mon sommeil. Je m’étonnais de me trouver ainsi, allongée dans mon canapé plutôt que dans mon lit avec une si forte migraine que j’imputais, en toute logique, à l’abus de Champagne de la veille. Je ressentis que j’étais souillée, collante et pris alors conscience qu’un de mes doigts était enfoui à l’intérieur de mon sexe. Envahie par la honte de me trouver dans cette piteuse position, je me redressai vivement sur la banquette en repoussant le plaid à mes pieds. Assise, je constatai alors que j’étais nue comme un ver. Mon pyjama traînait sur le sol, le haut avait atterri à deux mètres de là et le bas, sous mes pieds, était parsemé d’éclats de verre.

– Bravo ! C’est du propre ! Tu me déçois beaucoup ma fille ! me reprochai-je tout haut sur un ton d’auto-dérision. Cependant, tout au fond de moi, j’étais submergée par une étrange, inexplicable, mais bien réelle culpabilité.

Sur-le-champ, je m’engouffrai dans la salle de bain pour une douche qui me sembla impérative pour chasser de mes pensées cette image dégradante de moi. Tout en m’habillant, je retrouvai, en un tour de main, mes automatismes et mis de l’eau à chauffer pour me faire un thé à la bergamote. Une fois prête, je l’avalai et aperçus, à ce moment, la baguette de pain posée sur la table. Elle me remémora alors ma soirée, mon anniversaire, mes trente ans… et mon accablante solitude.

*
*       *

Une heure plus tard, aussitôt arrivée à la Banque, je m’empressai de demander à ma collègue Sarah de me céder deux Aspirines – elle en a toujours avec elle – mon état ne s’étant vraiment pas amélioré.

– Merci Sarah, ce n’est pas la grande forme pour moi aujourd’hui… J’ai des rendez-vous ?

– Pas ce matin, mais… en début d’après-midi tu as ce monsieur… heu… Christ-de-Môle !

Je m’installai à mon bureau après avoir ingurgité les cachets et le verre d’eau que Sarah m’avait apportés. Je mis quelques dossiers à jour, consultai de nombreux comptes, effectuai plusieurs transactions et passai un bon nombre de coups de téléphone. Je songeai plusieurs fois à cette nuit et à ma surprise, à mon réveil, de me retrouver dans cette position un peu particulière. Cette pratique solitaire était bien étrangère à ma façon de concevoir le plaisir physique. Il n’était imaginable, dans mon esprit, qu’entre deux personnes et, pourtant, je ne pus m’empêcher d’esquisser un sourire en y repensant. J’en gardais une impression plutôt agréable mais, très vite rattrapée par une sorte de malaise, je m’en fis à nouveau un reproche teinté de culpabilité.

Vers treize heures, mon estomac me rappela par quelques tumultueux gargouillements que je n’avais rien avalé depuis la veille – à part, bien entendu, quelques coupes de Champagne – et je proposai à Sarah une invitation au resto libanais situé à deux pas de la banque. Nous n’y déjeunions pas très souvent mais chaque fois c’était pour nous l’occasion de parler de toutes autres choses que de notre travail. Comme toujours, le restaurant était bondé mais nous réussîmes à trouver une petite table à cheval entre l’intérieur et la terrasse. Nous étions au début du mois de septembre et il faisait encore bon en extérieur. Nous déjeunâmes joyeusement – ma migraine ayant enfin disparu – en parlant « de tout et de rien » suivant l’expression mais sans manquer de faire, comme à notre habitude, des commentaires moqueurs sur nos voisins de table. Treize heures trente… il nous fallait déjà songer à regagner l’agence afin que je puisse préparer mon rendez-vous de ce début d’après-midi. Le temps, pour moi, passait toujours trop vite avec Sarah dont j’appréciais avec une sincère délectation, la compagnie et l’humour, bien qu’il soit, quelques fois, un peu trop caustique à mon goût.

– Karen, votre rendez-vous ! me dit Sarah en remuant son nez style « ma sorcière bien-aimée » dans l’embrasure de ma porte.

– Bien, faites entrer, Sarah ! lui répondis-je en contrôlant de justesse une explosion de rire.

En faisant demi-tour pour rejoindre mon bureau, je surpris Sarah qui, une main devant la bouche, cachait un sourire moqueur surmonté de deux grands yeux tout écarquillés. A cet instant, je me rendis compte avec un sérieux effroi que ce Monsieur était un de nos voisins de table au restaurant et j’implorai alors tous les dieux du ciel qu’il n’ait pas été une de nos misérables cibles…

– Bonjour !… Je suis Jean Christ-de-Môle, merci de me recevoir.

– Mais, je suis là pour ça, cher Monsieur, asseyez-vous, je vous prie. Alors, Monsieur Christ-de-Môle, que puis-je pour vous ?… lançai-je prestement, soulagée qu’il ne me reconnaisse manifestement pas.

– Eh bien voilà... commençons donc par le début... argent... placement... conseils... d'accord...nous avons plusieurs produits qui correspondent...bien, c'est ce que j'espérais...comment pouvons nous faire…

Deux heures après, nous avions bouclé ensemble un large tour d’horizon des meilleurs placements potentiels que ce nouveau client pouvait réaliser.

– Voilà, conclus-je, ce premier contact me paraît très encourageant…

– C’est aussi mon avis… merci pour vos précieux conseils. J’étudie tout cela et je vous rappelle pour un prochain rendez-vous. Je pense, au vu de ce que vous me proposez, que ce sera très rapide car je suis déjà pratiquement convaincu…

En quittant l’agence, à dix huit heures, je résolu d’aller « purger » mon Champagne à la salle de gym et j’optai pour une heure de vélo elliptique intense suivie d’une douche bouillante et interminable. Je rentrai chez moi vannée mais contente de ma journée.

Je savourais d’avance le bon petit repas que j’allais me mijoter car ce soir j’avais décidé de rester cool et de prendre tout mon temps… après tout, on a pas tous les jours trente ans ! Un plateau-télé, relax et après… je m’abandonnerai gentiment dans les bras de Morphée. Voilà, mon programme était verrouillé et, après avoir savouré un excellent pavé de saumon en papillote accompagné d’un généreux verre de Jurançon, je ne tardai pas à me retrouver allongée sur l’étendue moelleuse de mon canapé. Je zappai trois minutes avant de tomber en plein milieu d’un reportage sur la migration des gnous en Tanzanie. Pile ce qu’il me faut, je n’ai pas envie de me prendre la tête ce soir ! pensai-je.

Les paysages africains, la pénombre de la pièce, le son feutré volontairement baissé au minimum, eurent bien vite raison de moi et je sombrai rapidement dans une somnolence « tropicale ». J’étais bien, la musique africaine semblait lointaine, la chaleur du plaid était douce sur ma peau. Sur ma peau ? m’étonnai-je en constatant que j’avais inconsciemment ôté mon pyjama et que j’étais complètement nue sous la mince couverture. Je n’avais pas pour habitude de dormir dans la tenue d’Ève mais, bien au chaud, je trouvai, tout compte fait, que j’étais très bien ainsi, comme débarrassée d’une carapace un peu trop ajustée.

Doucement, je me laissai gagner par le sommeil, délicieusement vaincue par la fatigue des kilomètres ingurgités à la salle de sport. J’oubliai les larmes de la veille, ces larmes de solitude car aujourd’hui, sans pouvoir me l’expliquer, j’étais bien et sans âge. Je me plaçai dans la position du fœtus, enfouis mes mains entre mes cuisses puis les fis glisser avec lenteur vers mon sexe et cette fois sans aucune hésitation, y engagea deux de mes doigts. Je m’endormis en me caressant voluptueusement.

Vendredi

Au milieu de la matinée, le téléphone sonna au moment précis où je devais me pencher sur un cas de « dépassement de découvert » récurrent concernant une grosse entreprise de la région. C’était une situation que je rencontrais de plus en plus fréquemment depuis que nous étions dans cette période de crise qui résultait des événements de la région du Golfe. Les inquiétudes découlant de cette guerre contre l’Irak incitaient notre direction à une grande vigilance envers les comptes réputés « à risques ». Comme à chaque fois, le traitement de ces dossiers me laissait complètement dubitative quant au choix de ma profession. Je l’avais imaginée beaucoup plus gratifiante et j’avais beau me répéter : Tu es bien trop sentimentale, ma fille ! Fais seulement ton boulot, suis les consignes et ne te préoccupe pas du reste, je ne pouvais pas m’y résoudre. A cause de cette trop grande sensibilité, j’en sortais toujours un peu plus déroutée car j’étais de plus en plus souvent obligée de prendre des mesures entraînant certains clients, leurs entreprises et leurs salariés dans une situation inhumaine. C’était devenu pour moi, un véritable supplice et je n’adhérais pas à cet excès de précautions que nos dirigeants prenaient pour se couvrir sans prendre trop de risques. N’était-ce pas, pourtant, notre rôle fondamental que de soutenir nos clients dans ces moments difficiles ?

Je laissai sonner quelques secondes supplémentaires comme pour prendre encore un peu de répit avant de décrocher.

C’était Sarah qui me passait Jean Christ-de-Môle afin de fixer un nouveau rendez-vous. Je sautai sur cette aubaine qui me tirerait – provisoirement, hélas – de ce détestable dossier en lui proposant de venir tout de suite si, par chance, il était disponible. Justement, il l’était et j’en fus, instantanément, soulagée. A peine un quart d’heure plus tard il était installé en face de moi, dans mon bureau, et nous commençâmes à finaliser les différents contrats que nous avions abordé lors de notre première entrevue. J’avais été bien inspirée de m’y atteler dès son départ, la veille, car la totalité des solutions que je lui proposai lui convinrent immédiatement et nous passâmes directement à leurs signatures.

– Et voilà une bonne chose de faite ! me dit-il, vous êtes une personne vraiment très efficace. Merci pour tout.

Ce compliment m’allait droit au cœur et mettait un peu de chaleur à cette journée mal engagée par un dossier rébarbatif mais qui, heureusement, se terminait bien grâce à lui. Je lui répliquai du tac-au-tac non sans me surprendre moi-même :

– Je vous en prie… mais, parlez-moi un peu de vous, vous m’avez dit que que vous connaissiez bien l’Amérique du Sud…

– Oui, effectivement, j’y suis parti sur un coup de tête, j’avais à peine vingt ans… c’est bien loin… je voulais découvrir le monde et pour cela, j’ai renoncé à une situation bien prometteuse mais qui m’ennuyait passablement… tout était trop parfaitement huilé, sans surprises. Mais moi, ce que je voulais par dessus tout, c’était connaître l’aventure… Je dois reconnaître que j’ai été gâté car…

Il entama alors le récit de ses péripéties, de ses innombrables découvertes, de ses fulgurantes réussites, de tout ce qui faisait l’incroyable richesse de sa vie. Il me noya d’anecdotes et de détails qui me firent « voyager » dans son histoire et dans sa vie pendant plus d’une heure. J’étais éblouie par ce qu’il racontait, par la façon dont il avait été capable de gérer son existence en comparaison de la mienne qui m’apparaissait, du coup, d’une banalité sans fond. Ce constat eut pour effet pervers de me faire replonger dans une sorte de tristesse qu’il ressenti probablement dans mon changement d’attitude. Mes yeux se chargèrent de larmes que je réussis néanmoins à contrôler mais peut-être pas aussi discrètement que je l’imaginais. Devant ce trouble imprévu, incompréhensible pour lui, il décida subitement de prendre congé.

– Bon, il faut que je vous laisse travailler, je vous fait perdre votre temps avec toutes mes histoires…

– Mais non, bien au contraire, vous avez vécu des aventures si passionnantes… et vous les racontez d’une manière aussi captivante ! rétorquai-je les yeux encore scintillants. J’essayai un peu honteusement de les lui cacher en affichant un sourire qui dut lui paraître un peu forcé.

– Merci, merci encore et… peut-être à une autre fois ? dit-il en me tendant la main. Je lui donnai la mienne et fus surprise par la douceur et la compassion avec laquelle il la serra, sans insistance mais avec beaucoup d’affirmation.

Le reste de la journée se poursuivit comme une journée bien ordinaire mais j’évitai résolument de reprendre mon dossier de contentieux. Au fond de moi, je refusais de rompre le charme du récit que je venais d’entendre.

Ce soir-là, après une douche rapide suivie par un repas encore plus expéditif, je rejoignis mon fidèle canapé. Grâce à quelques magnifiques livres achetés, au passage, à la « Librairie du Nouveau Monde » située à deux pas de chez moi, je partis en voyage dans différents pays du sud de l’Amérique. Je passai le restant du week-end à rêver de ces pays lointains que Jean Christ-de-Môle m’avait donné envie de découvrir. Il avait réussit, sans le savoir, à chasser pour un moment ma tristesse.

Lundi

– Karen, il y a un coursier pour toi en bas à l’accueil ! me lança Sarah en passant la tête dans l’entrebâillement de la porte de mon bureau.

– Tu es une veinarde ! rajouta-t-elle.

Loin d’imaginer pourquoi elle avait rajouté ce commentaire, je m’empressai de rejoindre le hall d’entrée de la Banque.

– Signez ici ! me dit sèchement le livreur en me tendant un registre. Puis il me remit un magnifique Fuchsia sur lequel était épinglée une petite enveloppe. Je remontai dans mon bureau sous le regard perquisiteur de Sarah qui ne parvenait pas à cacher son impatience de connaître l’identité du responsable de cette drôle mais charmante attention.

– C’est lui ? Allez… dis-moi ! supplia-t-elle en arborant un sourire interrogateur et envieux qui lui barrait tout le visage. Je montai rapidement les escaliers sans me retourner. Je ne voulais surtout pas qu’elle aperçoive mon visage aussi rouge que la fleur que je tenais dans mes mains. J’étais au comble de la curiosité et de l’excitation en dépliant le petit papier Ingres couleur sable que j’avais trouvé à l’intérieur de l’enveloppe :

Karen,

pour vous remercier encore de votre accueil

et pour me faire pardonner

d’avoir monopolisé notre discussion.

J’espère avoir le bonheur de vous entendre.

M’en donnerez-vous l’occasion ?

Jean Christ-de-Môle

Décidément, cet homme-là me surprenait vraiment. Il me fallait à présent affronter Sarah au téléphone afin qu’elle me trouve une soucoupe pour y installer mon Fuchsia. Elle se mit, bien sûr, en quatre pour en dénicher une dans un délai record car sa seule motivation était son incommensurable curiosité. Elle me l’apporta dans mon bureau et me la tendit avec un sourire inquisiteur que je trouvai bien indiscret.

– Ben oui, c’est lui, et alors ?… ça ne veut rien dire… lui lançai-je, en fronçant un sourcil de réprobation.

– Tu parles ! je ne te donne pas deux jours avant que tu ne l’appelles ! riposta-t-elle. Tout en regagnant son poste, elle répandit sur son passage un rire sonore et malicieux auquel je décidai de ne pas réagir. Je posai le pot sur le rebord de l’unique fenêtre de la pièce et, seule dans mon bureau, je contemplai la fleur en m’imaginant que ce choix lui avait été insufflé par une volonté d’évoquer les pays tropicaux où il avait vécu. Je me souvins alors que, dans le calendrier des PTT, il y avait une rubrique expliquant la signification du langage des fleurs. Je m’empressai de l’ouvrir et cherchai en faisant courir mon doigt sur la liste jusqu’à… : Fuchsia, symbole du désir et de la passion. Rouge, il exprime avec érotisme un amour ardent.

Je ne pus m’empêcher d’émettre un doute sur cette définition car, je n’imaginai pas que Jean Christ-de-Môle ait pu se tromper dans son choix. Il semblait si érudit et si délicat, c’était du moins l’impression qu’il m’avait inspirée. Néanmoins, même si je trouvai assez direct et rapide ce message – si toutefois c’en était un – il émanait d’un homme qui paraissait savoir parfaitement ce qu’il voulait.

– D’un autre côté, les coups de foudre, ça existe non ?… Eh !? tout de suite les grands mots… ne t’emballe pas trop ma vieille ! me dis-je à voix haute. Pourtant je me rendis compte que j’avais réellement ressenti quelque chose d’agréable en sa compagnie et que cela paraissait réciproque.

Amour… passion, désir… C’étaient bien les mots que je venais de lire sur le calendrier. Alors, soit il était très perspicace et il venait de faire « mouche », soit c’était un pur hasard – mais je n’y croyais guère – et dans ce cas je n’avais aucune raison de me mettre dans un pareil état. Je décidai de ne pas choisir de peur de me retrouver face à une vérité qui me paraissait, tout de même, un peu prématurée. Je retournai à mon travail mais je n’avais qu’une seule hâte… rentrer le plus vite possible chez moi.

Mon appartement m’attendait, agréable et douillet, mais, ce soir-là plus que les autres, je ressentis le poids de la solitude qui y régnait. Tout n’était que moi, la déco… c’était moi, les odeurs… c’était moi, l’ambiance… c’était encore moi, tout n’était que moi, moi, moi et seulement moi. J’avais même réussi ces derniers jours à me faire l’amour toute seule, moi, toute seule avec mon corps. J’en avais pleuré de honte mais maintenant j’en comprenais enfin la fatidique raison : j’avais besoin de quelqu’un qui partage ma vie, j’avais un vrai besoin d’amour.

Mardi

Débordante d’une impatience frisant la frénésie, je constatai, sans surprise, que j’étais la première à arriver à la Banque. Je composai le code qui actionnait le rideau métallique, tournai la clé pour ouvrir la porte vitrée, puis j’entrai et refermai rapidement derrière moi. J’allumai le grand hall d’entrée, me précipitai à l’étage dans mon bureau et ouvris le dossier Christ-de-Môle qui était le premier de la pile des nouveaux clients. Nom, prénom… voilà : téléphoneportable. Je me rappelais que j’avais noté ce point précis en le soulignant car il n’y avait pas beaucoup de personnes qui possédaient un téléphone mobile. Il fallait en avoir les moyens. J’avais d’ailleurs hésité lorsqu’il me l’avait signalé et nous en avions bien ri en prophétisant que vraisemblablement, dans les toutes prochaines années, personne ne pourrait se passer de ce moyen de communication. Je notai le numéro sur un « post-it » et remis la chemise cartonnée bleue à sa place. J’appellerai tout à l’heure, plus tard, il est trop tôt, il dort peut-être encore ou… il n’est pas encore rentré… Eh ! Eh ! ça suffit ma fille ! Qu’est-ce que tu pinailles là, tu vas lui téléphoner maintenant, un point c’est tout !

Avec une appréhension croissante au fur et à mesure que je saisissais les chiffres, je composai le numéro et me jetai en arrière sur mon gros fauteuil de cuir noir en m’enfonçant le plus profond possible dans ce cocon improvisé.

– Allô ! Monsieur Christ-de-Môle ?

– Oui ?

– Bonjour, je suis Karen…

– Bonjour Karen coupa-t-il sans me laisser finir ma phrase, j’espérais votre appel… et voilà ! Ça veut donc dire que vous ne m’en voulez pas…

– Mais bien sûr que non, je voulais vous remercier, il ne fallait pas, je n’ai pas l’habitude et votre attention m’a un peu surprise… en bien, rassurez-vous… mais… allô ?… vous êtes là ?

– Oui, Karen, je suis bien là et je ne dis rien car je m’abreuve de votre voix si douce que je n’ai pas su écouter l’autre jour… accepteriez-vous un dîner, ce soir, pour me faire pardonner ?

– Euh…

– Ne dites pas non, ou… je vous préviens, je change de boutique ! répliqua-t-il en riant avec un plaisir non dissimulé de sa menaçante plaisanterie.

– Bon, alors, puisque c’est professionnel… lui répondis-je en ironisant à mon tour. Je vous attendrai à la fermeture devant la Banque.

– OK, à ce soir.

Dix-huit heures trente et pas une minute de plus, j’étais dehors. Il était là, un peu en retrait sur le trottoir d’en face, probablement pour éviter de me mettre dans le moindre embarras vis-à-vis de mes collègues. J’appréciai cette attention et d’ailleurs je sentais bien que cet homme était plein de finesse et de savoir-vivre. Il me proposa une balade dans les vieux quartiers car il était un peu tôt pour aller dîner. J’acceptai à condition qu’il me serve de guide car je ne connaissais pas bien cette ville bien que je l’habite. J’étais venue m’installer ici pour des raisons professionnelles il y avait un peu plus de deux ans mais, d’un tempérament résolument casanier, je n’avais pas encore pris le temps d’en faire une visite complète. Il me répondit que cela n’avait aucune importance car, ne la connaissant pas plus que moi, cela nous faisait d’ores et déjà un premier point commun. La promenade nous révéla que nous en avions pas mal d’autres : des objets exposés dans les boutiques design aux livres présentés dans les vitrines des librairies, du choix des essences plantées dans le grand parc par les jardiniers de la ville, à la programmation des films du cinéma de quartier et même, un peu plus tard, du type de restaurant dans lequel nous avons fini par nous attabler. L’air extérieur était encore très doux en cette fin d’été et la température suffisante pour nous permettre de nous installer sur une terrasse au bord de la rivière la Moine qui serpente en traversant la ville. C’était un restaurant italien près du Vieux Pont que j’avais déjà remarqué et dont on m’avait dit le plus grand bien. Une fois assis, Jean commanda pour nous deux un apéritif à base de Champagne et de nectar de pêche qu’il tenait à me faire connaître tant il était surpris de le voir figurer sur la carte.

– Le Bellini, précisa-t-il, est encore bien plus délicieux lorsqu’on le prépare avec une pêche écrasée. C’est d’ailleurs une de mes spécialités… mais… ce n’est plus la saison et on va bien voir comment ils s’en sortent ! Alors, ma chère Karen, je vous ai assommée l’autre jour avec mes histoires et moi, je ne sais rien de vous…

Il laissa un silence s’installer pour bien me faire comprendre que je n’avais pas le choix et que c’était à mon tour de me livrer un peu. De nature plutôt réservée, la mise en route s’annonçait plutôt laborieuse pour moi. Je ne savais pas par quel bout commencer, ni ce qui pouvait l’intéresser qui concernait ma vie. Je me rendais compte, surtout, que personne jusqu’à ce jour ne s’était préoccupé de savoir qui je pouvais être, ou avait même essayé de connaître un seul petit fragment de mon histoire. A cet instant précis, m’éclatait en plein visage la « grandiose petitesse » de mon insipide existence. Pourtant, malgré cela, il réussit avec beaucoup d’habileté à faire disparaître en un tour de main toutes mes craintes en abordant les questions les plus intéressantes, en orientant la conversation sur des sujets aussi divers que variés. En évitant de m’écraser de son expérience et de la facilité qu’il avait pour s’exprimer, il me permit bientôt d’être aussi à l’aise avec lui que si je l’avais toujours connu. Je lui racontai ainsi de nombreuses anecdotes sur ma vie personnelle que je n’avais, jusqu’à ce jour, jamais osé confier à personne. Stupéfaite à certains moments de me laisser aller aussi facilement à autant d’intimité, j’appréciai sa compagnie et ce repas qui se déroulait d’une manière si exquise.

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