Il était une fois le bagne colonial…

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Bien plus que l’histoire de bagne, déjà largement connue, c’est la vie d’un homme qui apparaît ici. Né en Algérie, fils d’un fonctionnaire civil de l’Administration pénitentiaire coloniale en poste à « la Nouvelle », puis lui-même fonctionnaire civil de cette même administration en Guyane, Albert Ubaud est le héros de cet ouvrage. Fasciné par les beautés de la Nouvelle-Calédonie quittée en 1908, captivé par sa découverte de la Guyane où il a vécu de 1926 à 1943, il a pris des notes, photographié, dessiné, peint tout ce qui le captivait ou le surprenait. Il notait dans le privé de ses archives « l’exotisme » colonial dans lequel il évoluait ; il décrivait ses relations avec les populations locales, et ses rapports avec ses collègues et ses supérieurs ; il s’insurgeait devant la misère des anciens condamnés, il croquait d’une phrase ou d’un trait les singularités de sa vie de « nomade » et « d’exilé volontaires ». Revenu en métropole au moment de sa retraite, il reprend la masse de ses observations, les organise, les corrige, les travaille jusqu’à la fin de sa vie. De ce long retour sur son passé, de ce voyage à rebours dans le temps et les espaces autrefois connus, il nous reste les pages attachantes ou curieuses qui ont été reprises ici, et qui montrent un Ubaud dont le cœur et l’esprit sont restés ancrés dans les terres lointaines où il a vécu. La trame de ce passé colonial, le structurant et le légitiment, reste l’univers du bagne avec sa cohorte de fonctionnaires – dont son père et lui-même ont fait partie –, les rouages de son administration, ses bâtiments, ses condamnés inconnus ou célèbres et tout le fourmillement d’une institution pénale puissante.

L’auteure s’est efforcée de replacer les situations et les faits dépeints dans leur contexte, historique tout en laissant la première place à la sensibilité et aux opinions d’Ubaud sur un monde colonial et pénal désormais disparus.

Publié le : mardi 1 mai 2012
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EAN13 : 9782844509017
Nombre de pages : 158
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Préface
Fruit de plusieurs années de proximité et d’intimité avec les archives laissées par un ancien fonctionnaire du bagne colonial, l’entreprise réalisée par Danielle Donet-Vincent est originale dans le paysage des sciences humaines. L’ouvrage se présente, en effet, comme un dialogue entre le fonctionnaire Albert Ubaud et une chercheuse spécialisée dans l’histoire du bagne et le monde colonial. Une partition à deux voix, en somme, où s’entrecroisent larges extraits de souvenirs d’une époque révolue et mises à distance de l’historienne. Comme maire de la commune de Saint-Laurent-du-Maroni, je ne peux qu’être intéressé par le personnage d’Albert Ubaud, qui fut en son temps à la place que j’occupe aujourd’hui ! Je suis étonné de voir comment Danielle Donet-Vincent a su mettre en exergue les réseaux coloniaux, familiaux, amicaux et professionnels qui se sont tissés entre tous ces expatriés des colonies françaises, idée force de son ouvrage, et touché d’y croiser, en feuilletant les pages richement illustrées, des personnes ou des familles qui se sont illustrés ou sont passés dans notre commune. Albert Ubaud fut, en outre, fasciné par son environnement et l’histoire du bagne, allant jusqu’à marcher, tel un journaliste, dans les pas de Dreyfus, dont il a permis la conservation de précieux documents, illustrant par tous les supports possibles, dessin, peinture, écriture, photographie, ce qu’il voyait. C’est là une seconde originalité du livre : Ubaud ne témoigne pas que par l’écrit ; il donne aussi à voir, et parfois dans des couleurs éclatantes, des morceaux de la Guyane des années 1930. Cet ouvrage me confirme, enfin, dans le bienfondé de la politique culturelle et patrimoniale menée dans notre commune de Saint-Laurent-du-Maroni, qui s’est ma-nifestée par la conservation du centre ancien de la ville, la labellisation « Ville d’art et d’histoire » en 2007, la première en Guyane, et la création d’un centre d’interpré-tation de l’architecture et du patrimoine dans le Camp de la Transportation. Nous poursuivons quelque part l’ambition d’Ubaud de laisser en héritage à notre jeunesse nombreuse ce qui fait l’histoire de notre commune, en particulier, et de la Guyane, plus généralement.
Léon Bertrand, maire de Saint-Laurent-du-Maroni.
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Introduction
La question de la France coloniale alimente régulièrement les discussions dans la presse et le public. Les historiens, les journalistes, le monde politique, les citoyens, dans nos anciennes colonies comme sur le territoire français, en débattent, en parlent, 1 s’interrogent, accusent, encensent. Mémoire et histoire font assaut de rivalité . Le passé et le présent se télescopent. L’analyse historique, si présente sur ce sujet, est ré-gulièrement oubliée par la polémique ; la quête de reconnaissance, les démarches po-liticiennes qui se mêlent s’opposent et s’égarent sur les sentiers de la passion ou de l’intérêt. Les douleurs anciennes restent niées par les uns, sublimées par les autres. Dans le courant des études et des propos nombreux sur le sujet, un vide appa-raît : quelle était la place des fonctionnaires dans le fonctionnement du système ? Qui étaient ces employés de l’Etat ? Que pensaient-ils ? Comment vivaient-ils ? Quels re-gards portaient-ils sur les pays colonisés dans lesquels ils vivaient, sur leurs collègues issus de ces pays, sur les habitants avec qui ils se liaient parfois au-delà de l’intérêt professionnel, sur leur rôle même dans l’appareil administratif français ? La quête de documents nouveaux pour mes recherches sur la Guyane et le bagne m’a mise en présence des souvenirs d’un de ces hommes, simple fonctionnaire « du bas de l’échelle », selon son expression. Les pages qui suivent reprennent ses écrits, les situent dans le contexte de l’époque, rappellent les circonstances historiques ou géographiques dépeintes. La richesse exceptionnelle de cette existence et sa banalité aussi sont restituées au fil des pages. C’est le monde de l’administration coloniale qui s’esquisse et l’imaginaire d’un groupe social qui se révèle, surprenant, étranger à l’immense majorité des français de notre temps. Albert Ubaud est l’un de ces modestes fonctionnaires coloniaux. Il était, de plus, fils d’un fonctionnaire colonial. Né en Algérie, il a vécu toute sa jeunesse en Nou-velle-Calédonie puis l’essentiel de son âge adulte en Guyane. Ses souvenirs nous gui-dent dans un monde clos, un monde étranger à la masse des Français ses contemporains et, à plus forte raison, des Français de notre époque. Il nous décrit une façon de vivre dans laquelle la difficulté côtoie le merveilleux et où la routine cousine avec l’inattendu. Il regarde et note. A la fin de sa vie, revenu en métropole où il a fort peu vécu, la nécessité d’occuper son temps et son esprit, nous dit-il, le be-soin de témoigner sur lui-même et sur ce qu’il a connu le poussent à reprendre ses pages anciennes et à rédiger, de façon chronologique, voudrait-il, ses souvenirs. Mais la mémoire a ses caprices et ses trous noirs et la plume, avec elle, se fatigue à suivre le fil des ans et des événements ; elle saute et vagabonde de paysages en visages, de rivages en voyages, avant de revenir à la ligne directrice du temps écoulé ; elle oublie et répète ; elle oublie et se tait. La période de la Seconde Guerre mondiale, en parti-culier, glisse sans que nous puissions savoir ouvertement ni les opinions d’Ubaud ni son attitude exacte au cours cette période. Lorsque la plume ne suffisait pas, l’appareil photographique, le dessin, la pein-ture prenaient le relais. Mots et images, silences aussi, constituent un tout qu’Ubaud vieillissant reprend, façonne, expurge et scinde parfois dans une perspective de pu-blication partielle. La conscience d’avoir vécu une expérience hors du commun, d’avoir appartenu à un cercle restreint et spécifique de Français sous-tend l’ensemble du témoignage. En même temps s’affiche la volonté d’affirmer un enracinement géo-graphique et social profond dans la « mère-patrie » : le cahier de souvenirs débute par une généalogie soignée et fait apparaître la référence presque douloureuse à une lignée qui s’éteint avec lui-même et sa fille. Celle-ci, du reste, qui a gardé de sa propre jeunesse « coloniale » des souvenirs précis autant qu’émerveillés, et qui a conscience d’avoir vécu quelque chose de peu commun et de révolu, a tout fait pour que ce té-moignage ne disparaisse pas. Mais Ubaud n’a pas appartenu à une administration coloniale neutre : il a fait partie de l’administration pénitentiaire coloniale, c’est-à-dire qu’il a été en contact avec ce qu’il est convenu d’appeler le bagne. Son témoignage, sur ce point, n’appa-
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Voir Claude Liauzu (dir.),Violence et coloni-sation. Pour en finir avec les guerres des mémoires, Editions Syllepse, 2003 ;Colonisa-tion : droit d’inventaire, Paris, Armand Colin, 2004 ; Jean-Pierre Chrétien,Histoire d’Afri-que : les enjeux de mémoire, Paris, Editions Karthala, 1999 ;L’Histoiren° 302, octobre 2005.
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2Ces pages ont été utilisées dans le livre de Da-nielle Donet-Vincent,De Soleil et de Silence : Histoire des bagnes de Guyane, Paris, Bou-Il était une fois le bagne colonial… tique de l’Histoire, 2009. 12
2 raîtra que de façon secondaire ici car il a déjà été intégré à notre étude sur ce sujet. Ubaud, cependant, dans sa soif de saisir ce qui l’entoure, dans sa persévérance à té-moigner, va jusqu’à marcher sur les pas du capitaine Dreyfus. Il photographie et croque les lieux qui l’ont connu ; il croise ses anciens geôliers ; certains, dont le res-ponsable des Îles du Salut au temps de Dreyfus, seront des amis de sa famille ; il sauve des documents originaux se rapportant à cette captivité. Il se penche sur la corres-pondance illicite et saisie de condamnés parfaitement inconnus du grand public et lui épargne ainsi l’oubli. Au-delà du bagne dont la presse a tant parlé, Ubaud regarde les paysages, les personnes, les modes de vie du pays dans lequel il se trouve. L’horizon se pare des splendeurs des soleils couchants sur le Maroni, des envols d’aras et de papillons mul-ticolores, des voiles canaques disparaissant sur une mer de carte postale. Le passé bruit, sous sa plume, des trompettes des revues militaires, des alizés dans les palmes et branchages luxuriants, des cris gras des crapauds-buffles et de tout le pépiement d’une faune invisible dans l’épaisseur de la forêt tropicale ; il résonne des chants pro-fonds des Canaques autour d’un feu de camp. La condescendance du regard ancien, les clichés colonialistes de toute une époque qui se révèlent jusque sur les photogra-phies, s’atténuent parfois devant le regard du vieux fonctionnaire revenant sur son passé. Un moment de notre histoire se lit au fil de cette mémoire. Afin d’en faciliter la lecture, les souvenirs ont été réorganisés en trois parties : L’enfance en Nouvelle-Calédonie, dans laquelle nous verrons la jeunesse d’Al-bert Ubaud, entre Nouvelle-Calédonie et métropole. Dans cette première partie, les notes ont été regroupées par thèmes : la famille, les paysages, les amis, le bagne, etc. Le socle fondateur de l’existence d’Ubaud appa-e raît ici et la Nouvelle-Calédonie de la fin duXIXse dévoile, lointaine et superbe. Fonctionnaire civil de l’administration pénitentiaire coloniale en Guyane, dans laquelle nous retrouverons Ubaud adulte en Guyane. C’est là sans doute que le fonctionnaire civil de l’administration pénitentiaire coloniale se montre le plus critique à l’égard de la politique coloniale et pénale de la France. Ubaud n’y perd pas pour autant sa capacité à s’émerveiller devant les pay-sages, les circonstances et les personnes autrefois connues. Dans cette partie de son récit, Ubaud fait de nouveau une place importante aux rencontres et relations ami-cales, aux paysages si différents de ceux de son enfance, au bagne qui peu à peu sem-ble envahir son récit au point d’occulter la vie libre en Guyane. Il n’est pas question, cependant, de retracer une histoire des bagnes coloniaux ; l’ensemble des textes se rapportant à ce mode de punir, extrait par Ubaud lui-même en feuillets distincts, a été ici largement écarté. Le récit a été organisé autour des thèmes de la vie personnelle d’Ubaud, tout en suivant d’assez près la chronologie des faits. La fin de la carrière de ce fonctionnaire colonial, en particulier, ainsi que le retour en métropole, ont été en effet très large-ment dépendants du contexte historique et, à ce titre, ne prennent leur pleine clarté que dans l’enchaînement des situations. La fin d’une carrière entre Guyane, Afrique et France, dans cette troisième partie nous retrouvons la fin de la vie d’Albert Ubaud. Les impressions de Madame Mesnard, épouse d’un fonctionnaire en poste en Guyane devenue département français, dix ans après le départ d’Ubaud, témoignent de la fascination toujours exercée par l’ancienne colonie sur le voyageur venu de mé-tropole et de ses surprises confinant souvent à l’enchantement. Malgré le décalage du temps, le regard de Madame Mesnard semble croiser celui d’Ubaud et apporter une conclusion inattendue au périple narratif de l’ancien fonctionnaire colonial. Tous les extraits du texte original d’Ubaud, puis la lettre de Madame Mesnard, sont en lettres italiques. Le lexique, reflet des époques concernées, est le leur, sauf in-dications contraires. Nous ne cautionnons en aucun cas les charges et les accusations portées par Ubaud à l’encontre des personnes citées. Nous avons cherché à privilégier sa dé-
marche et à laisser la première place à ses souvenirs, dont les qualités multiformes nous ont séduites, et, dans ce but, nous avons renoncé à confronter sa parole aux documents d’archives se rapportant à sa carrière, à ses activités professionnelles et, également, aux fonctionnaires et personnalités dont il indique les noms. Ce travail de croisement des sources, base de toute recherche purement historique, n’est pas entré dans notre propos et peut, par la suite, constituer un complément au présent ouvrage. Les clichés présentés sont ceux pris par la famille Ubaud. Ils datent, pour les e plus anciens, de la fin duXIXsiècle et, pour les plus récents, réalisés par Ubaud lui-même sur plaques de verre, des années 1930 ; ils ont subi, à des degrés divers, les al-térations du temps, d’une conservation non professionnelle, et d’ajouts manuscrits e d’Ubaud ou de sa fille. Les clichés de Madame Mesnard datent du milieu duXXsiècle et ont souffert, à une moindre échelle, d’une conservation non professionnelle qui tend à les estomper. L’état de ces documents explique la difficulté de leur reproduction et le rendu parfois médiocre. La masse des documents collectés par Albert Ubaud est relativement importante : dossiers nombreux sur le personnel, et les grandes figures du bagne alors présentes en Guyane, lettres saisies – car interdites – échangées entre les forçats, coupures de presse concernant le bagne ; photographies, tirages sur papier et environ 120 négatifs sur plaques de verre, etc. À côté de cet ensemble d’intérêt inégal, Ubaud a laissé un classeur de feuillets intitulé :Pages exotiques. Un autre groupe de pages a pour titre : Ce que j’ai vu dubagne. Un registre agrémenté de clichés, retrace l’histoire de la dé-portation de Dreyfus. Enfin, Ubaud a laissé ses souvenirs, consignés sur trois gros cahiers d’écolier et intitulés :Notes et souvenirs. Ce qui paraît le plus frappant dans les pages rédigées, ce sont, outre la finesse d’une écriture pressée, les ratures très nombreuses, les corrections abondantes, les ajouts sans nombre, les modifications constantes, les renvois réguliers, les suppres-sions aussi, qui attestent d’un travail méticuleux et sans cesse repris. La lecture at-tentive de ces textes montre, comme cela a été dit, une reprise régulière des motifs, puisés dans ses notes de base parfois évoquées mais qui ont disparu. De la plume, Ubaud est passé à la machine à écrire mais sa fine écriture, si serrée parfois qu’elle s’étire telle un fil de couturière, est venue glisser entre les lignes, dans les espaces entre les paragraphes, dans les bas de pages ou dans les marges, des ajouts, des cor-rections, des remarques qui rendent, comme pour les textes manuscrits, la lecture fastidieuse. La fille d’Ubaud, qui a conservé avec soin les documents et objets ayant appar-tenu à son père, a transcrit de manière plus accessible les écrits paternels. Ce travail de « copiste » consciencieuse lui a demandé un effort considérable et l’a occupée pen-dant près de deux ans. Après vérification de la fidélité de la transcription, ce sont les pages de la fille d’Ubaud qui nous ont permis d’entrer, avec une facilité confortable, dans le monde d’Ubaud.
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