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Il était une fois six ans

De
80 pages

À six ans, Simone est déportée avec sa mère au camp de Bergen-Belsen, elles y survivront en demeurant néanmoins à jamais profondément marquées par cette expérience "extrême". Son témoignage n'est en rien comparable au récit d'un adulte, il se détache de la mémoire par petites touches impressionnistes et transporte la charge d'une grande intensité émotionnelle encore perceptible. Le camp se dessine pour cet enfant comme une parenthèse tragique et effroyable de son histoire.

Avec le soutien du CNL.


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Simone Krawiec

 

Il était une fois six ans

Une enfance déportée

 

 

Champ social éditions

 

La numérisation de cet ouvrage a reçu le soutien du CNL

 

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Et de la région Languedoc Roussillon

 

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Présentation de l'ouvrage : À six ans, Simone est déportée avec sa mère au camp de Bergen-Belsen, elles y survivront en demeurant néanmoins à jamais profondément marquées par cette expérience "extrême". Son témoignage n'est en rien comparable au récit d'un adulte, il se détache de la mémoire par petites touches impressionnistes et transporte la charge d'une grande intensité émotionnelle encore perceptible. Le camp se dessine pour cet enfant comme une parenthèse tragique et effroyable de son histoire.

 

Table des matières

Préface

Extrait du catalogue

 

 

Collection C’est-à-dire
 

Repères historiques du camp de Bergen-Belsen
 

***

1940 : La Wermarcht crée un camp de prisonniers pour 600 soldats français et belges.

Mai 1941 : Le camp est nommé « Stalag 311 (XI C) ».

À partir de juillet 1941 : Arrivée de quelques 20 000 prisonniers de guerre soviétiques. Ils sont cantonnés en rase campagne, sans abri. En hiver 1941-42, la faim, le froid et les maladies entraînent la mort de 18 000 personnes.

Avril 1943 : Cession d’une partie du camp aux SS : création du « Camp de séjour » de Bergen-Belsen pour juifs devant être échangés contre des allemands détenus à l’étranger.

À partir de mars 1944 : Internement, dans une partie séparée du camp, de détenus malades en provenance d’autres camp de concentration.

À partir d’août 1944 : Afflux de femmes jusque-là détenues ailleurs, notamment, au KZ d’Auschwitz-Birkenau. Bon nombre d’entre elles seront réparties dans des Kommandos externes du camp de concentration.

Janvier 1945 : Dissolution du camp de prisonniers.

À partir de janvier 1945 : Évacuation vers le KZ de Bergen-Belsen de dizaines de milliers de personnes détenues dans des KZ proches du front.

Surpeuplement inimaginable du camp. Début des décès en masse.

15 avril 1945 : Libération du camp par les troupes anglaises.

 

En tout moururent à Bergen-Belsen quelque 50 000 détenus du camp de concentration et 30 000 à 50 000 prisonniers de guerre.

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Préface

L’épreuve de la mémoire

 

« Se taire est interdit, parler est impossible. »

Élie Wiesel

 

Simone Krawiec a rédigé son histoire, entre 1988 et 1992, en y jetant pêle-mêle ses souvenirs de la déportation au camp de Bergen-Belsen en 1943 avec sa mère alors qu’elle avait six ans, et en poursuivant une démarche réflexive sur sa vie après une longue expérience analytique personnelle.

Tel quel ce récit ne pouvait pas prétendre à une publication, de son vivant elle n’avait pas consenti à le réécrire, bien qu’elle souhaitait vivement sa transmission. Il y avait là, dans ce projet de publication un véritable enjeu pour elle de reconnaissance de l’épreuve vécue et de son retentissement sur sa vie. J’ai pris l’initiative, à la demande de ses filles, d’en remanier le texte sans modifier quoi que ce soit de la lettre. À l’origine, le style du témoignage était très proche de la parole, de l’association libre. J’ai conservé cette forme de narration du récit autobiographique.

Je ne suis pas juif, personne dans ma famille n’a été déporté. Néanmoins ma rencontre avec Simone Krawiec s’est réalisée sous le signe de la Shoah. Adolescent, alors que j’étais pensionnaire dans un centre de rééducation, je me suis pris d’affection réciproque pour un membre du personnel technique que le cadre de l’institution ne m’autorisait pas à fréquenter. Cette personne m’avait accueilli un peu comme une sorte de fils adoptif, en partageant ce qu’elle avait de plus secret, son expérience tragique de la déportation. La vue des photos de ces gens, adultes et enfants, nus, rangés en ordre comme des soldats au regard brisé et habité par l’angoisse me sidéra sans que je puisse à ce moment-là rattacher cette découverte avec une quelconque réalité historique et humaine.

Personne ne m’en avait parlé jusque-là. La déportation de Simone me renvoyait à ma propre souffrance, celle d’un enfant qui partageait avec elle la violence d’une injustice et la révolte intérieure contre l’incompréhension des autres. Cette révolte face à l’enfermement et à l’exclusion n’aurait sans doute jamais débouché sur un engagement dans le travail social, ni impulsé un désir de changement si notre culture n’avait été aussi profondément secouée par ce traumatisme de l’histoire.

Une amie me confiait sa stupeur après avoir entendu le témoignage de Simone Krawiec, comment un enfant de six ans, cramponnée douloureusement à la main de sa mère, avait pu survivre à l’extermination nazie?

Simone avait vécu, traversé et survécu à ce que l’on taisait dans sa famille, excepté sous des formes allusives, fugitives et aussi mystérieuses alors que ce savoir imprégnait jusqu’à la moelle l’histoire familiale.

Ainsi, comme le dit l’un des protagonistes du film documentaire de Charles Naiman « La mémoire est-elle soluble dans l’eau », « les conversations commencent toujours dans la cuisine et finissent à Auschwitz ».

Son témoignage, le plus ancien, celui de sa déportation au camp de Bergen-Belsen en 1943, n’est en rien comparable au récit d’un adulte qui a connu la déportation et l’a décrite dans ses moindres détails.

Il se détache de la mémoire par petites touches impressionnistes comme des ombres et des taches de lumières, des couleurs, des impressions fugitives, des images fixes chargées d’une grande intensité émotionnelle encore perceptible. Simone raconte sa déportation à certains moments comme si elle était une autre.

Derrière cette trame de souvenirs aux contours flous, toujours évoqués à la limite du rêve, du cauchemar, et de la réalité, il y a des plages d’oublis où probablement les mots lui manquent pour en retrouver la trace.

Mais quel peut-être le sens des mots, du mot enfance lui-même dans l’enfer d’une telle expérience « extrême »{1}, où la parole dit-elle « se raréfiait jusqu’à la pétrification »?

Nombreux sont les survivants qui se sont interrogés sur la disproportion entre l’expérience vécue et le récit qu’il était possible d’en faire{2}.

Les mots ne manquent-ils pas pour témoigner?

« Ce que nous appelons « faim » ne correspond en rien » dit Primo Lévi, « à la sensation qu’on peut avoir quant on a sauté un repas, de même notre façon d’avoir froid mériterait un nom particulier. Nous disons « faim », nous disons « fatigue », « peur » et « douleur ». Nous disons « hiver » et en disant cela nous disons autre chose, des choses que ne peuvent exprimer les mots libres, créés par et pour les hommes libres qui vivent dans leurs maisons et connaissent la joie et la peine{3}. »

Le camp se dessine pour cette enfant déportée et si tôt plongée dans la barbarie comme une parenthèse tragique et effroyable de son histoire. Il a brisé d’un seul coup le continuum psychique de son être en construction. Avec la psychanalyse, rencontrée au détour d’une relation amicale forte, avant même l’empreinte d’un savoir universitaire, Simone est partie à la conquête des mots pour dire la souffrance inscrite dans le corps de cette fracture psychique après « le passage des bourreaux » et pour survivre à l’effondrement dont le rappel se fait toujours menaçant.

Comme l’écrit Marc Nacht: « L’accident brutal stupéfie, rend muet. Il nous plonge dans le chaos où aucune parole ne se reconnaît plus. La stupeur qui prive l’homme de la parole agit également comme un appel à la régression, c’est-à-dire un retour vers ce qui ne pouvait être nommé. De même que le chaos ne pût être nommé qu’après coup (référence à la Genèse), à partir de la catastrophe inaugurant le langage, l’accident, le traumatisme, ne peut-être parlé qu’après coup, et souvent fort longtemps après sa survenue. Mais tout comme le chaos dont il appelle l’irreprésentation, le trauma laisse toujours en arrière de lui un impossible à dire{4}. » Si se taire était interdit, parler fût une entreprise douloureuse qui se heurta d’emblée au mur du silence érigé par ceux-là même qui avaient été épargnés de l’horreur. L’invite à parler Simone la trouvera dans la psychanalyse, elle ne lâchera pas la parole jusqu’à la fin de sa vie.

Le récit porte la trace de cet effort permanent qu’elle a déployé dans son existence et à travers la régression supportée par le travail analytique pour renouer avec cette parole perdue et impossible et pour ne pas demeurer prisonnière d’un passé dominé, hanté par le ravage de la barbarie à un moment si fondateur pour sa structuration. Il témoigne aussi de ce travail psychique renouvelé dans le présent pour faire de l’épreuve vécue où s’épuisent les ressources humaines, un don que la vie vous lègue et qui demeure le bien le plus précieux, ce don s’offre comme un espoir, une promesse.

Néanmoins dans son témoignage qui est aussi le récit d’un itinéraire de vie et que les mots hésitent à représenter se révèle l’emprise de l’expérience « extrême » du camp; à tout moment affleure l’infinie cruauté du souvenir de l’enfermement et de la persécution.

Tel un crocodile dans les eaux dormantes d’un marigot, qu’on devine et qui, immobile attend son heure, toujours prêt à surgir aux détours des souvenirs et de l’évocation des périodes de bonheur. Ce crocodile hante le récit de l’histoire de Simone comme il hantait toujours son existence dans les moments de haute tension psychique; pareil à celui qui persécute dans le monde imaginaire de Peter Pan, le capitaine Crochet lorsqu’il entend à l’approche de la bête, silencieuse, le Tic-Tac du réveil dans son ventre. Le souvenir et les images du camp font effraction et affectent profondément le temps et la chronologie des événements vécus.

Primo Lévi toujours dans Si c’est un homme, souligne la singularité de la temporalité dans l’expérience des déportés, « le temps était fini où les jours se succédaient à l’infini, précieux, uniques, l’avenir se dessinait devant nous, gris et sans contour comme une invincible barrière. Pour nous l’histoire s’était arrêtée{5} ».

Pour Simone malgré l’espoir toujours renouvelé d’un avenir meilleur, « la barrière invincible » s’acharne bien au-delà du temps de l’épreuve du camp et s’infiltre comme une menace tout au long de la vie qu’elle affronte douloureusement et avec une grande lucidité.

C’est à l’âge de six ans qu’un enfant entre à la « grande école », c’est à partir de six ans qu’un enfant juif en 1943 devait porter l’étoile jaune cousue sur ses vêtements. Sur les photos de l’époque, l’étoile jaune, qui est grande comme la paume de la main paraît démesurée pour la taille d’un enfant de six ans. C’est aussi à cet âge que Simone a été arrêtée et déportée à Bergen-Belsen, à la place de l’étoile jaune elle portera au camp comme une icône la photo de son père, prisonnier de guerre, sur sa poitrine. La traque aux juifs et sa gangue d’angoisse avaient précédé l’arrestation, le récit en témoigne, à travers le prisme de l’imagination d’une enfant filtre l’angoisse maternelle aux prises avec l’anticipation d’une tragédie annoncée. Même si pour les enfants, comme Jean-Claude Moscovici l’assure, il en était autrement: « Nous pressentions peu ces événements tragiques, protégés comme nous l’étions par ce rempart familial sur lequel les vagues de nouvelles alarmantes se brisaient sans nous atteindre{6}. » Le rempart maternel s’est dressé avant et pendant la vie concentrationnaire de Simone. Le dévouement que sa mère a déployé pour maintenir propre, pour soigner, pour protéger, pour faire manger son enfant, pour lui fêter son anniversaire, pour conserver un reste d’humanité au Lager monstrueuse machine à fabriquer des bêtes{7}, force l’admiration. Les responsables juifs de l’organisation du camp, lui confieront un orphelin pour qu’elle veille sur lui et lui procure sa sollicitude maternelle. Cette opiniâtreté sans faille a en même temps noué des relations d’une absolue dépendance entre mère et fille et créé une sorte de lien organique qui perdure au-delà du camp. Les traces subjectives de ce lien sont repérables chez Simone à travers la souffrance que lui impose la nécessité « d’abandonner » la langue maternelle pour assumer son intégration en Israël et d’autre part lorsqu’elle évoque le souvenir de la crainte que lui inspirait sa mère, crainte d’essuyer un refus à ses demandes d’où s’origine le fantasme de vol. Autour des enjeux de l’apprentissage douloureux de la langue du pays d’accueil, se rejoue la question restée en souffrance de la séparation psychique. Le procès symbolique autour de la langue maternelle, Jacques Hassoun le déploie avec pertinence dans son livre, « Les contrebandiers de la mémoire »: « La langue dite maternelle, paradoxalement serait cette langue qui quoique véhiculée par la mère, permet à l’enfant de se séparer d’elle. La langue permet de s’adresser au « premier Autre », la mère, mais pour que cette adresse soit rendue possible, il faut que s’instaure une distance qui va permettre à l’enfant de demander, sans craindre d’être englouti dans un « oui » qui devance ses désirs, ou un « non » qu’il entendrait comme le repoussant dans les ténèbres extérieures d’un rejet radical. »

 Le corps à corps avec la mère dans le cas de Simone, constitue une protection efficace, la pensée de sa perte et d’une destruction inéluctable, plonge l’enfant dans l’angoisse, une angoisse d’anéantissement.

Toute séparation est assimilée à un « lâchage » mettant en péril la vie même, la sienne et celle de l’Autre. Depuis l’épreuve du consentement à l’adoption d’un « faux frère », jusqu’aux abandons successifs pendant la déportation et dans le cadre des relations amoureuses futures, en passant par la peur panique qu’il arrive quelque chose à ses filles, se profilent la problématique de la séparation sur un fond de culpabilité et de catastrophe imminente, de mort et de peur de l’effondrement, un effondrement comme le souligne D.W. Winnicott qui a déjà eu lieu.

L’imminence traumatique de cette catastrophe s’annonçait aussi quand elle était enfant après la guerre lors des nuits d’orage, comme un coup de tonnerre dans le ciel en provoquant de l’effroi et la nécessité d’une réaction de survie, de défense narcissique lorsque la protection maternelle perdait de sa consistance. L’épreuve de l’amour de transfert consentie par Simone dans une très longue psychanalyse en réactualise les enjeux, sa fin la lui rend plus vivable et l’écriture auto-biographique en est l’aboutissement car il fallait sans doute qu’une trace demeure, autre que celle qui est inscrite sur le corps.

Pour un enfant « en bonne santé psychique » la vie se conjugue avec le mouvement, il se déplace comme un aventurier qui exerce ses capacités motrices jusqu’à plus soif. Pour rester vivante malgré cette enfance subitement assassinée et livrée au spectacle « de la mort lente », Simone dut affronter dans son corps la glaciale contention permanente de la camisole meurtrière du camp.

De l’impossible liberté de mouvement et d’espace, de l’immobilité imposée sans possibilité de fuite, toute fuite étant punie de mort violente, il faudra chercher à se libérer, à se défaire pour demeurer psychiquement (et pas seulement physiquement) en vie.

De l’appel de l’au-dehors, matérialisé par la forêt, inaccessible, de sa découverte et de son exploration impensables, elle en gardera un goût inassouvi pour la nature, l’espace, les ballades, source inépuisable d’un romantisme salvateur.

Passer d’un espace à l’autre, se déplacer, voyager, il suffit d’une pression sur la touche de la mémoire pour que se réactive l’empreinte inquiétante du voyage initial vers « Pichipoï » et que les fantômes ressurgissent. « Pichipoï », était le nom mythique donné par les juifs parqués à Drancy pour nommer la destination inconnue des trains en partance vers la mort. Jean-Claude Moscovici écrit à ce sujet: « C’était un endroit mystérieux, où certains étaient déjà partis, mais personne ne semblait en avoir de nouvelles. C’était à la fois la promesse de liberté et l’angoisse de l’inconnu{8}. »

La fin du voyage est connue, au retour il a fallu se dire comme Imre Kertesz: « Je vais continuer à vivre ma vie invivable{9}. »

Le retour du souvenir entraîne avec lui une violence traumatique qui sidère ou dissocie l’image du corps, ce n’est pas surprenant que cette expérience subjective relatée par Simone se produise dans les moments et dans les lieux qui supportent et déterminent une intense charge émotionnelle car ils sont reliés aux traces des événements signifiants de son histoire infantile.

Dans l’enfer du Lager, seule l’infirmerie demeure un recours face à la présence de la mort qui rôde, impitoyable. Pour cette enfant de six ans, abandonnée avec d’autres dans un univers de brutes et de criminels mais surveillée humainement en permanence et secourue par la vigilance extrême de sa mère, ce lieu représente une enclave protectrice, un sanctuaire où elle puise et puisera toujours le sentiment de sa sécurité intérieure et de son intégrité corporelle. Les médecins et par extension les lieux de soins ont exercé et exerceront sur elle une influence apaisante et réparatrice. Cet attrait n’est sans doute pas étranger à ses choix professionnels et aux institutions qu’elle a fréquentées, à sa rencontre avec des psychanalystes et à certaines de ses relations amoureuses.

Dans bon nombre de témoignages de rescapés l’infirmerie du camp demeure contrairement au vécu de cette enfant, un lieu ambigu, un vague espace d’espérance d’une amélioration des conditions de vie (ne pas travailler, être un tant soit peu mieux nourri et sommairement soigné), ou un simple mouroir, quand elle n’est pas un lieu abominable d’expérimentation humaine.

Le médecin dans les camps était doté d’un pouvoir considérable, c’est lui qui décidait de renvoyer le déporté et d’accélérer le processus de destruction en abandonnant les soins ou de poursuivre en desserrant dans l’immédiat le nœud coulant de la mort lente.

Durant sa vie concentrationnaire, dans cet endroit où la vie cohabitait avec l’extrême proximité de la mort, Simone attribuait à l’infirmerie du Lager et au médecin dans laquelle il pratiquait son art, des vertus quasi magiques et conjuratoires. C’est néanmoins à l’occasion de tracasseries administratives liées aux soins qu’elle va se heurter une nouvelle fois à une certaine logique de persécution, une persécution non volontaire, là où elle ne s’y attendait pas, en Israël. Dans ce pays qui a connu bien avant l’immigration des juifs de la Diaspora, la souffrance et la résistance mythique d’un peuple opprimé que les pierres de Massada gravent dans la mémoire collective.

À la recherche d’une « caisse maladie » privée, elle va devoir se justifier de la prise d’un médicament (pour traitement des troubles psychiques), puis justifier encore une fois de la psychanalyse qu’elle a suivi, pour en fin de compte se voir objecter un refus. La honte et l’affront qu’elle ressent alors, de devoir apporter des preuves des conséquences de sa déportation, comme si de la Shoah on pouvait en revenir indemne, le doute que l’on fait peser sur elle dans un pays qui en est à ses yeux l’incarnation, cette marginalité dans laquelle d’emblée on l’assigne et à laquelle elle espérait échapper en Israël, va réveiller l’épreuve de la mémoire de l’humiliation. Seule l’humiliation écrit David Grossman: « Est capable d’enraciner la personne humiliée dans cette sorte d’état infantile, fait d’indignation impuissante et qui est humiliant en lui-même{10}. » Non seulement on lui infligeait une humiliation en niant l’effort consenti pour sortir du statut de victime de la Shoah, et pour rattacher son être en souffrance à la communauté dont on l’avait exclue, mais également on refusait de lui accorder la reconnaissance de la singularité de son expérience vécue, unique et déshumanisante. Elle avait raison de souligner au psychiatre contrôleur, témoin du drame, qu’il s’agissait bien d’un nouveau choc provoqué et pas seulement un bouleversement dans un esprit dérangé et traumatisé.

Des chocs il y en aura d’autres, Simone sait qu’elle...