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Il faut reconstruire Carthage

De
231 pages
L'auteur propose une "refondation" de la pédagogie des langues anciennes dans une perspective à la fois anthropologique et linguistique qui puise son dynamisme dans la diversité des cultures qui constituent la Méditerranée plurielle, afin de construire une civilisation euroméditerranéenne. Confrontation et partage de cultures différentes, les Humanités modernes sont indispensables à notre société et à l'Europe de demain. C'est cela, de manière métaphorique, "reconstruire Carthage"!
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IL FAUT RECONSTRUIRE CARTHAGE
Méditerranée plurielle et langues anciennes

Bibliothèque Kubaba (sélection) ht~:/Jkubab~univ-parhlJr/

Cahiers Kubaba Barbares et civilisés dans l'Antiquité Collection Kubaba Série Antiquité L'Atlantide et la mythologie grecque, Bernard Sergent Histotir politique d'Ugarit, Jacques Freu L'Aphrodite iranienne, Eric Pirart

Série Monde moderne, Monde contemporain L'enseignement de I 'Histoire en Russie, Annie Tchernychev Le Lys, Poème marial islandais, Eysteinn Asgrimsson, présentation et traduction de Patrick Guelpa Série Grammaire et linguistique A l'origine du signe: le latin signum, Stéphane Dorothée Série Actes (Ed. Mazoyer, Pérez, Malbran-Labat, Lebrun) L'arbre, symbole et réalité, Actes des 1ères Journées universitaires de Hérisson, Hérisson, juin 2002 L'oiseau entre ciel et terrre, Actes des 2es Journées universitaires de Hérisson,2004 La Fête dans l'Antiquité, la rencontre des dieux et des hommes La Fête, de la transgression à l'intégration Actes du colloque sur la fête, la rencontre du sacré et du profane, Deuxième Colloque international de Paris, organisé par les Cahiers Kubaba et l'Institut catholique de Paris, Paris, décembre 2000 (2 volumes) Alchimies, Occident-Orient, éd. Claire Kappler et Suzanne ThiolierMéjean, Actes du Colloque tenu en Sorbonne les 13, 14 et 15 décembre 2001, Publiés avec le concours de l'UMR 8092 (CNRS-Paris-Sorbonne)

Série Eclectique Sueurs ocres, Elie Lobermann

Collection KUBABA Série éclectique 2

Patrick VOISIN

IL FAUT RECONSTRUIRE CARTHAGE
Méditerranée plurielle et langues anciennes

Association Kubaba, Université de Paris I, PanthéonSorbonne, 12 Place du Panthéon, 75231, Paris CEDEX 05 Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

L'Harmattan

Illustrations Scènefrom the ruins at Carthage, dessinée par John Salmon et gravée par Henry Adlard, (19x12,5cm), 1836 ; photo de Patrick Voisin La déesse Kubaba, Vladimir Tchernychev

Directeur de publication: Michel Mazoyer Directeur scientifique: Jorge Pérez Rey

Comité de rédaction Trésorière: Christine Gaulme Colloques: Jesus Martinez Dorronsorro Relations publiques: Annie Tchernychev Directrice du Comité de lecture: Annick Touchard

Ingénieur informatique Patrick Habersack (lnacpaddy@free.fr)

Brigitte d'Arx, Marie-Françoise BéaI, Olivier Casabonne, François-Marie Haillant, Germaine Demaux, Frédérique Fleck, Hugues Lebailly, Eduardo Martinez, Paul Mirault, Anne-Marie OehlschHiger, Alexis Porcher, Nicolas Richer, Francisco de la Rosa, Germaine Servettaz

Avec la collaboration artistique de Jean-Michel Lartigaud et Vladimir Tchernychev
Ce volume a été imprimé par @ Association KUBABA, Paris

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-02948-4 EAN : 9782296029484

Patri meo,
matri, earae uxori filioque Aureliano,

denique meis atque omnibus mihi eonfisis sine quibus haec uerba amoris plena defuissent, magistris et rhetoribus\
dise ip ulis.

amieis eollegis2, Khagnae Palensis

Sans oublier deux filles de la Méditerranée qui m'ont donné l'envie d'écrire ce livre, Livia, ma fille, Gallo-romaine native de la rive Nord, Ouafae3, ma première élève normalienne, Berbère native de la rive Sud, ainsi que Michel Mazoyer qui m'a accueilli sans réserve dans une des collections des Cahiers KUBABA et Dominique Briquel (Paris IV, EPHE 4e section) qui m'a fait l'insigne honneur d'écrire la préface.

1 in primis Louis Deluga, mon premier maître, qui m'a transmis la vocation d'enseigner les lettres classiques et dont le souvenir est constant. 2 praecipue Michel Evieux, ancien professeur de la Khâgne du Parc à Lyon, et Léon Nadjo, Africanus, mon premier président de jury d'agrégation disparu trop tôt -,dont les leçons se révèlent aujourd'hui inestimables. 3 Ouafae, prénom arabe signifiant « fidélité », n'est-il pas un authentique datif qui se prête à la dédicace, prénom ominal pour des bras tendus au-dessus de la

-

Méditerranée?

PREFACE
Et si l'apprentissage du latin pouvait aider à résoudre la crise des banlieues? Et si on y envoyait des agrégés de Lettres Classiques plutôt que des compagnies de CRS? Ce sont les questions paradoxales que le lecteur est amené à se poser en lisant le livre de Patrick Voisin. Et il est amené à se les poser très sérieusement. Car l'auteur n'est pas un idéaliste coupé des réalités de notre XXIe siècle, un nostalgique du latin qui, tel Montaigne, l'aurait appris avant même de savoir le français, et s'imaginerait qu'il est appelé à redevenir une langue de communication dont, par miracle, l'usage ferait disparaître les difficultés d'intercompréhension entre les groupes, de plus en plus divers, dont se compose notre pays. Patrick Voisin sait ce de quoi il parle. Il est un enseignant, je serais tenté de dire « de terrain », qui connaît bien ce public culturellement et linguistiquement divers, dans lequel l'immigration en provenance de l'autre rive de la Méditerranée, qu'elle soit de première, deuxième ou troisième génération, occupe une place particulièrement importante. C'est cette expérience qui nourrit son livre: aussi étrange que cela paraisse, Patrick Voisin a été conduit à comprendre, on pourrait dire expérimentalement, par son métier de professeur du second degré pendant quinze ans puis des classes préparatoires depuis plus d'une dizaine d'années, que la formation aux langues anciennes pouvait être un atout dans la construction d'une société beaucoup plus diversifiée que par le passé, à laquelle elle peut apporter une plus-value - n'hésitons pas à utiliser un vocabulaire mercantiliste dans un monde où on raisonne de plus en plus en termes d'économie voire de fmances ! - en matière de communication réelle, c'est-à-dire de compréhension et de reconnaissance mutuelle entre les individus et les groupes. 13

Assurément le latin n'est pas, ou n'est plus une langue de communication - même si Patrick Voisin rappelle que tous les matins on peut écouter sur une radio fmlandaise un bulletin d'information en latin! -, mais elle n'a pas à l'être: l'exemple du basic english est là pour nous montrer ce qu'est un idiome réduit à sa seule fonction de medium de communication entre les individus, devenu un simple outil, simple à utiliser mais aussi simplificateur voire simpliste même par rapport à la langue dont il est parti - qui est quand même la langue de Shakespeare! Or c'est peut-être la chance du latin - mais aussi du grec - aujourd'hui: il n'a pas à remplir cette fonction de communication immédiate, il autorise le recul, la réflexion. Il suppose un exercice de la traduction, qui n'est pas l'application d'un code de transformation automatique d'une langue dans une autre, qu'un ordinateur saurait faire mieux que nous. Il a de très belles pages sur ce qu'est la traduction, qui est, ou devrait être, «un passage maîtrisé et compris d'un système à un autre », et d'un système qui n'est pas seulement linguistique: la traduction, nous rappelle-t-il, est un «exercice interculturel », une confrontation de deux cultures, de deux manières d'appréhender le monde. Or quelle meilleure manière de s'enrichir existe-t-il que cette ouverture en profondeur, qui passe par une interrogation sur soi-même en même temps que sur l'autre, que seule la confrontation avec l'autre rend possible? Nos sociétés de l'ère de la mondialisation sont confrontées chaque jour à cette question de la rencontre de l'altérité. Et c'est là que les langues anciennes peuvent avoir leur rôle à jouer, et spécialement dans la rencontre avec l'autre rive de la Méditerranée qui est sans doute l'aspect le plus saillant de ses conséquences dans notre pays. Une langue comme le latin a été parlée dans le Maghreb, a été une langue commune entre les deux côtés de ce qui était le mare nostrum des Latins: Patrick Voisin rappelle ce que des esprits comme Apulée ou Augustin ont apporté aux lettres latines, et par-delà à la culture universelle. Ce peut être la base de ce que l'auteur défmit comme une Euroméditerranée, qui a sa spécificité, laquelle, fort heureusement, n'entre pas dans le schéma 14

manichéen du choc des cultures. Ne nous méprenons pas: il ne s'agit pas de remonter à de prétendues sources communes, de retrouver une mythique unité originelle que les vicissitudes de l'histoire auraient occultée. Ne retombons pas dans l'illusion complaisamment entretenue par les colonisateurs, qu'ils fussent français ou italiens, de s'inscrire dans le souvenir de l'empire romain, de venir restaurer ce qui aurait été une uniformité culturelle des individus, qu'il fussent du nord ou du sud de la Méditerranée. Si on lui donnait cette dimension, le mare nostrum des Romains pourrait être aussi dangereux que l'illusoire «lac français» dans lequel Napoléon ill voulait transmuer la mer qui séparait l'Algérie de la France. En fait, et Patrick Voisin le montre bien, 1'« homme romain », celui du nord et celui du sud de la Méditerranée, celui fmalernent de toutes les régions de l'empire, n'était pas un. Il était divers, et déjà était fondamentalement bilingue, ou plurilingue. S'agissant de ces populations romanisées d'Afrique du Nord, il souligne la persistance des parlers indigènes, libyque ou punique. Or ce serait un contresens de les réduire à des survivances d'éléments attardés, des sortes de patois de paysans: comme l'a bien mis en relief le texte, redécouvert récemment par F. Dolbeau, de sermons d'Augustin, l'évêque d'Hippone, cette gloire des lettres latines, professait le plus grand respect pour la langue néo-punique que parlaient ses ouailles et lui reconnaissait un statut de langue de culture, dont il nous apprend qu'elle avait donné lieu, par exemple, à toute une hymnologie religieuse dont il serait bien intéressant que nous ayons conservé des traces. Il n'est pas dès lors surprenant que ces parlers aient laissé des traces dans le latin, aient pénétré la langue même du conquérant: Patrick Voisin cite plusieurs de ces mots latins d'origine punique ou berbère, montrant ainsi que l'emprunt ne s'est pas fait à sens unique, ne s'est pas limité aux termes qui, dans les parlers berbères actuels, peuvent être rapportés au latin. Ces faits ne sont pas anecdotiques. L'auteur montre que l'empire romain, cette mondialisation de l'Antiquité qu'a connue le bassin méditerranéen, s'est construit sur une situation de pluralité linguistique - pluralité qui était loin de se réduire au 15

seul fait des deux langues, utraque lingua, les deux langues de culture, celles auxquelles on pense immédiatement, le latin et le grec. Augustin - encore lui - cite immédiatement après, et avec une égale dignité culturelle, le punique de ses compatriotes, I'hébreu aussi bien évidemment, et même le gaulois, cette langue dans laquelle les druides avaient exprimé une sagesse qu'on n'hésitait pas à égaler à celle de Pythagore. Il le savait bien, ce qui faisait la richesse intellectuelle de l'empire était justement ce foisonnement des langues, ce contact permanent de systèmes linguistiques et de traditions culturelles différentes et l'enrichissement mutuel que cette situation permettait. On pourrait espérer que la mondialisation contemporaine, celle du moins qui se fonde sur une telle profondeur historique et culturelle comme lorsqu'elle s'opère au sein de l'Euroméditerranée, produise les mêmes effets. Redisons-le, ce que préconise Patrick Voisin n'est pas un retour aux origines, réactionnaire et bien évidemment voué à l'échec, qui ferait table rase de ce qui s'est passé depuis l'Antiquité. Cet héritage de l'antique, il est évident que les civilisations qui se sont développées ensuite sur le pourtour de l'ancien mare nostrum l'ont traité différemment et que sa place y est inégalement sensible. S'agissant du monde arabe, les Occidentaux ont sans doute du mal à y percevoir l'importance de l'apport grec, et même latin: il n'en est pas moins réel et il n'est pas inutile de rappeler que la culture grecque a été redécouverte par notre Moyen Âge occidental à travers les Arabes. Quant à la place du latin dans notre culture française, Patrick Voisin s'insurge à juste titre contre le fait que, dans l'esprit de bien de nos contemporains, le latin est la langue de l'Église catholique, se ramène à la messe en latin. Or, comme il le formule joliment, l'apprentissage du latin, tel qu'il a été réellement, est « une propédeutique à la laïcité », est un moyen de se confronter à une culture dont l'usage qui en a été fait par le christianisme - mais dans une de ses variantes, car on ne saurait négliger la place qu'y ont tenue, et qui, fort heureusement, n'appartient pas seulement au passé, d'autres langues de celles qui furent parlées dans l'imperium Romanum,

16

comme, outre le grec, le copte ou le syrIaque qu'une des nombreuses facettes.

- n'exprime

Il n'en reste pas moins que nous Euroméditerranéens avons tous ce passé, ce type de culture en commun: si nous le comprenons bien, c'est-à-dire si nous sommes capables de comprendre la dimension multiple, plurilinguistique, qui le vivifiait, il peut nous apporter beaucoup. Comme le suggèrent le titre et le sous-titre du livre, nous pouvons avoir l'espoir d'une refondation des langues anciennes dans la Méditerranée plurielle, mais aussi - par une action mutuelle - de la société européenne dans les langues anciennes.

Paris, le 3 novembre 2006

Dominique BRIQUEL Professeur à l'Université de Paris-Sorbonne (Paris IV)

17

AVANT-PROPOS

Mardi 12juillet 2005, vers 17 heures 30. Sur le chemin de la Sorbonne - où je m'apprête à rejoindre mon jury d'agrégation externe de lettres classiques dans ses travaux de dernière journée de la session 2005 -, je m'arrête à la librairie Compagnie4, rue des Ecoles, pour acheter le dernier Detienne, Les Grecs et nous. Au sous-sol je rencontre Marcel Detienne, l'un de mes phares depuis le milieu des années 70. Kairos. Omen? Les vents seraient-ils favorables?
Ce livre peut commencer.

4

http://www.1ibrairie-compagnie.fr/

PREAMBULE

Les langues anciennes (ou Humanités classiques), synonymes de tradition, sont considérées par beaucoup comme des survivances d'un passé révolu, dénuées d'utilité, donc hors jeu et ainsi vouées à une disparition plus ou moins programmée. Quant à leur nécessaire subsistance contrôlée pour que quelques grands lycées, écoles prestigieuses ou institutions savantes aient leur spécificité d'excellence, elle n'empêche pas qu'elles s'y fossilisent et n'y respirent pas; elle contribuerait même chaque jour un peu plus à cela, en les rangeant au rayon de curiosités intellectuelles au regard du commun; ainsi l'excellente communication donnée par Charles de Lamberterie pour la Diffusion des savoirs de l'Ecole Normale Supérieure de la rue d'Ulm en est-elle un des exemples les plus récents: quel a été, est et sera le public de cette conférence de tout premier ordre sur les langues indo-européennes5 ? Il faut être lucide, les langues anciennes n'existent aujourd'hui que pour les happy few (de nombreuses statistiques dont le lecteur sera épargné montreraient cette « peau de chagrin»), soit un petit nombre de chercheurs qui très vite manqueront d'étudiants dans leurs séminaires. Ainsi perçues et conçues, les langues anciennes ne changeront assurément rien! Mais faut-il en rester là ? Ce déclin qui touche les pays d'Europe occidentale y compris l'Italie - ne concerne pourtant pas les pays de l'Est de l'Europe qui voient leurs étudiants non-spécialistes (en médecine ou en pharmacie, en droit, en biologie, en gestion même..., et non seulement en sciences humaines) pratiquer le latin parfois de façon obligatoire; tel est le cas en Hongrie, en Estonie, en Lituanie dans le 1er cycle des études médicales ou
5 http://www .diffusion. ens.:fr/index.php?res=conf&idconf=775

21

encore en Slovénie dans les cursus scientifiques; lors du congrès 2005 de l' APLAES, Association des Professeurs de Langues Anciennes de l'Enseignement Supérieur, une enquête6 menée auprès des Universités de l'Union européenne fut éloquente. En Finlande les media proposent même des émissions en latin, et la Toile révèle que la langue latine n'est pas tout à fait morte7 ! Dernière initiative en date dans ce
domaine - malheureusement elle ne fut pas française en 2000

-,

sur le site web8 de la Présidence fmlandaise du Conseil de l'Union européenne, figure une rubrique Conspectus rerum Latinus9 en complément des newsletters! Le paradoxe appelle une recherche des causes. Certes les politiques successives en matière d'Education ont enlevé aux langues anciennes leur place essentielle dans le système éducatif, au nom de supposées valeurs modernes (allègement des programmes, orientation utilitariste des études, priorité donnée aux disciplines qui ont des applications professionnelles ou aux sciences), et la politique gestionnaire accroît encore plus les effets de nos jours (normes San Remo, dotations horaires globales dans les établissements du 2nd degré par exemple), mais les défenseurs des Humanités ne se sont-ils pas souvent laissé enfermer dans le piège d'études classiques représentant des « fmalités sans fm » au sens kantien, tournées vers la seule perfection de la poiesis, comme l'ont déjà remarqué Heinz Wismann et Pierre Judet de La Combel0 ? A qui vous dit: « Les langues anciennes sont inutiles », il est hautement suicidaire de répondre «Oui, et alors? ». L'argumentaire traditionnel - si

fondé et si varié fût-il pour maintenir la pratique des langues
anciennes
6

- s'est

progressivement réduit à l'idée que celles-ci

Bulletin de liaison de l' APLAES et Actes du Congrès de Nice 2005.
http://ephemeris.alcuinus.net!; http://www.eu2006.fi/news http://www.yleradiol.fi/nuntii/ _and _ documents/newsletters/ft P., et WISMANN, _FR/newsletters des langues, http://www.eu2006.fi/the-presidency/ft_FR/la-presidence/

7 8 9

ft/ 10 JUDET DE LA COMBE, Paris, Cerf: 2004.

H., L'avenir

22

permettaient aux élèves d'être inscrits dans «les bonnes classes », sauf que l'éparpillement des latinistes et des hellénistes dans des classes différentes et hétérogènes - en vertu d'un enseignement indifférencié ou de détermination - a depuis dix ans ruiné l'argument qui a vite servi aux nouvelles classes dites «européennes ». Comment peut-on donc continuer à vouloir développer les langues anciennes autour de la notion de gratuité au XXIe siècle? Selon la formule de Michel Perrin, ancien Président de l' APLAES, à quoi sert de faire un baroud d'honneur pour défendre leur place si l'on doit faire ensuite hara-kiri? D'un autre côté la gestion de l'immigration est un problème fondamental pour les pays de la communauté européenne, les citoyens étant partagés - tant d'un individu à l'autre que chacun au fond de lui-même - entre des appartenances différentes et parfois contradictoires par le jeu complexe qu'elles constituent; langues, religions, catégories sociales, idées politiques séparent et divisent, quand elles n'engendrent pas la violence, au lieu d'enrichir les échanges. Ainsi communautarismes religieux, replis fétichistes, identités exacerbées et fragmentations communautaires sur une base ethnico-religieuse trouvent actuellement deux types de réponses opposées de la part des responsables de partis politiques: l'exclusion extrémiste de la part des uns - discours bien entendu inacceptable -, et le relativisme multiculturaliste de la part des autres - voie difficile à maîtriser. Nos sociétés sont incontestablement soit rivées dans une identité ancienne qui se radicalise avec intolérance, soit à la recherche de leur identité moderne qu'elles n'ont pas encore trouvée car cela nécessite un équilibre entre passé et présent, entre acceptation de l'Autre et affirmation de Soi. Notre pays tente courageusement de construire une intégration dans la République en harmonisant ces différences, mais bien des problèmes se posent quant aux modalités, la loi sur la laïcité qui donne lieu à des réinterprétations ou à des relectures récurrentes étant l'une des questions centrales. Je ne 23

prétends à aucune compétence particulière dans le domaine des sciences sociales et politiques, mais je renvoie mon lecteur à l'expérience première que le monde offre au quotidien; un journal titrait il y a un peu plus d'un an : « Plus de 300 quartiers en voie de ghettoïsation », évoquant un rapport de la Direction Centrale des Renseignements Généraux faisant état d'un «repli communautaire» croissant dans 315 quartiers sur 630 observés (potentiellement 1.8 million d'habitants). La population maghrébine dans l'Union européenne était évaluée à 2% en juin 2004; les dernières statistiques en date qui nous ont été communiquées par le Ministère de l'Education nationale11 recensent les élèves de nationalité étrangère (5,9% de la population scolaire dans le 1er degré à la rentrée 1999, et 4,3% dans le 2nd degré), mais d'une part elles sont déjà bien anciennes, d'autre part cette population est différente de la population des immigrés et de la population d'origine étrangère, auquel cas les chiffres sont beaucoup plus importants. Enfm le dernier mois de l'année 2005 a vu les banlieues prises d'un malaise identitaire sans précédent qui appelle de façon urgente une politique éducative adaptée. Quel lien, dira-t-on, entre ces deux constats? L'étincelle lumineuse ne naît-elle pas de deux silex frottés? Prenons ces deux silex! L'Ecole de demain peut dans le même mouvement permettre la refondation de l'enseignement des langues anciennes et travailler à la convergence des cultures dans le respect mutuel de leurs valeurs propres, grâce à un enseignement laïque des origines communes qui dépasse et transcende les ruptures de l'Histoire; en effet l'Antiquité comme référence historique, philosophique, artistique et littéraire précède les clivages religieux et nationaux liés à l'Histoire moderne.

Il

Statistiques:

1er degré ftp://trf.education.gouv.fr/pub/edutel/dpd/rers2004/chap3 2e degré ftp://trf.education.gouv.fr/pub/edutel/dpd/rers2004/chap4

_8.pdf _24.pdf

24

Or l'un des objectifs affichés par la Loi d'orientation et de programme pour l'Avenir de l'Ecole, dans le cadre du «Socle pour tous» ou «ensemble de connaissances et de compétences indispensables », est la construction par l'Ecole d'« une culture humaniste et scientifique permettant l'exercice de la citoyenneté» dont la défmition a été confiée d'abord au Haut Conseil de l'éducation, puis à présent au Comité d'orientation sur les programmes. Il est encore écrit dans le rapport annexé: «L'Ecole n'a pas uniquement pour rôle de dispenser des connaissances que l'évolution rapide des savoirs et des technologies risque de rendre obsolètes; elle doit (...) apporter les références culturelles sur lesquelles notre civilisation s'est construite ». Auparavant le Groupe de relecture des programmes de collège (pôle des humanités sous la présidence de René Rémond) avait souligné l'importance d'une culture partagée, bien qu'il ne s'appuyât point sur le rôle que pourraient jouer les langues anciennes en soi dans la réalisation de cet objectif. Ainsi, dans la circulaire n° 2005-067 du 15 avril 2005 préparant la rentrée 2005, le Ministre de l'Education nationale a-t-il affIrmé son souci d'une « politique volontariste en faveur des langues anciennes », en précisant: «Les langues anciennes ont une place importante dans la formation intellectuelle des élèves. Leurs enseignements doivent bénéficier d'une dynamique renouvelée»; l'intention était louable, mais les problèmes demeurent et, si nous voulons profiter pleinement de cette impulsion, cela suppose de redéfmir les enjeux de la discipline. Or ce que développait Alain Boissinot, IGEN du groupe des lettres, lors du Séminaire national Perspectives actuelles de l'enseignement du français organisé en octobre 2000 à la Sorbonne par la DESC012, s'applique incontestablement aux langues anciennes; il suffit de remplacer dans la première phrase l'expression «l'enseignement du français» par cette autre: « l'enseignement des langues anciennes» :

12Division de l'Enseignement Scolaire (Ministère de I'Education Nationale). 25

Quand on parle de l'enseignement du français, on parle d'une discipline, qui participe d'une visée scientifique et culturelle, mais qui se définit aussi par sa place dans le système éducatif - ce qui génère de nombreuses contraintes -, par des enjeux sociaux et institutionnels, par la façon dont elle est présentée à l'apprentissage, par une histoire. Autrement dit, une discipline ne se définit pas seulement par l'objet qu'elle vise, par les domaines du savoir auxquels elle se réfère. Il faut se méfier d'une approche essentialiste des disciplines (...) et penser à travailler aussi sur leurs modes d'existence. (...) C'est un contexte qu'il faut analyser, des sollicitations dont il faut être conscient, un public d'élèves ou d'étudiants qui évolue: ce n'est pas une idée pure.13

La réflexion que je veux mener s'inscrit dans le prolongement de cette analyse; elle entend se situer dans une autre perspective - mais pas nécessairement dans une fmalité autre - par rapport à celle des nombreuses associations ou personnes privées (universitaires ou personnalités de tous ordres) défendant de façon généreuse la cause du grec et/ou du latin. Que l'on ne se méprenne pas sur mes intentions. J'ai le plus grand respect et la plus grande admiration pour le travail et l'action de Madame Jacqueline de Romilly ou de Monsieur Jean-Pierre Vemant, qui ont marqué mes études et sont nos meilleurs ambassadeurs de la cause; le départ récent de figures éminentes telles que Jacques Lacarrière, Pierre Vidal-Naquet, Raymond Chevallier - entre autres - nous laisse chaque fois un peu plus orphelins. Sit illis terra leuis14. Nous savons quelle énergie est dépensée par tous ceux qui militent dans l'APLAES, la CNARELA, l'APFLA-CPL, l'APL, le SEL (Sauvegarde des Enseignements Littéraires), le collectif Sauver les Lettres, l'Association Guillaume Budé, l'Union Latine, les associations de spécialistes telles que les Etudes latines ou les Etudes grecques. .., ou dans les syndicats qui relaient parfois ces
BOISSINOT, A., « Les enjeux des disciplines », in Perspectives actuelles de l'enseignement du français, Paris, CRDP Versailles, 2001, p.25. 14« Que la terre leur soit légère! », selon la formule épigraphique STTL. 26
13

analyses - et nous leur savons le plus grand gré de soutenir en particulier le combat quotidien mené par les professeurs de lettres classiques -, mais il s'agit toujours pour eux de « sauver» ou de « défendre» ou de « préserver ». Si uis pacem para bellum, l'adage est connu! Il s'agit à présent de mener un combat pour les langues anciennes, et non un repli défensif - même tactique - contre ceux qui pourraient vouloir leur affaiblissement et leur disparition. Il faut refuser l'idée d'être un jour le dos au mur. Il ne faut plus sauver d'un côté pour perdre de l'autre dans le même moment. Il ne faut plus considérer de petits acquis comme de grandes victoires. Bref il faut changer de «stade», c'est-à-dire de
mesure de longueur, et - le stade présent étant celui qui permet de mesurer l'Europe - bien des argumentaires ont vécu et sont

aujourd'hui caducs! L'enseignement des langues anciennes montrerait-il ses limites? Le problème qui se pose est bien celui de la redéfinition de cet enseignement dès sa base et tout au long de ses étapes, dans le 2nd degré et à l'Université.
Ce projet ne peut réussir que s'il est intégrateur, s'il fédère
et met en cohérence différentes représentations possibles

légitimes - de la discipline. (...) Et c'est bien là aujourd'hui l'enjeu majeur pour notre discipline: non pas verrouiller des frontières, mais « décloisonner» et articuler entre elles toutes les composantes qui font sa richesse.15

- et

C'est ainsi qu'Alain Boissinot terminait sa communication sur les enjeux des disciplines à propos du français, mais ces mots ne conviennent-ils pas tout aussi bien pour notre nécessaire travail de refondation des langues anciennes? Mon ouvrage a pour but d'ouvrir et de proposer de nouvelles voies; puissent-elles connaître le même essor que l'immense réseau des voies romaines à la fm de l'Antiquité et nous conduire en tous points d'une Europe ayant non pas retrouvé une identité culturelle niant les évolutions de l'Histoire
15

BOISSINOT,

A., op.cil., pp. 35-36.

27

mais construisant sa citoyenneté culturellement plurielle et ouverte dans la confrontation de son passé et de son présent. Il s'agit en fait - pour ceux que l'aventure effraierait, déjà ou encore? - d'actualiser le propos que Jacques Perret tenait il y a quelques années dans son essai Latin et Culture; s'interrogeant sur l'avenir de l'enseignement du latin, il citait Edmond Farral dans son Discours prononcé à la Société des Etudes Latines pour la séance de rentrée du 9 décembre 1944 :
L 'histoire nous apprend que trois fois au moins notre civilisation occidentale a été sauvée par le retour à l'esprit latin. Une première fois, quand l'Europe, après avoir été plongée par les grandes invasions dans la plus noire barbarie, a vu réapparaître pour son salut, dans les dernières années du VIlle siècle, le secret des lettres latines, miraculeusement conservé et rendu au monde par l'Irlande, et que la correction de la forme a ramené la rectitude des jugements. Une seconde fois, quand, au Xlle siècle, une autre renaissance des études latines a mis la philosophie spéculative et morale sur la voie du naturalisme et préparé, pour un peu plus tard, une nouvelle conception des principes de la vie civile. Une troisième fois, quand, après les déformations du maniérisme et du pédantisme, les humanistes, remontant une fois de plus aux sources antiques, ont préludé à l'instauration du rationalisme.16 Et Jacques Perret de commenter: Pourtant il n'est pas besoin de beaucoup d'imagination pour deviner qu'en chacune de ces époques on devait, comme aujourd'hui, pouvoir prouver par bien des raisons, montrer à bien des signes, que la culture antique était dépassée et ses vertus épuisées: chaque civilisation, si misérable ou malheureuse fût-elle, a toujours été fière de ses œuvres. Mais
16

PERRET, J., Latin et culture, Paris, Bruges, Desclée de Brouwer, 1947, p.282.

28

on n'avait dépassé que ce qu'on avait déjà découvert, et on était précisément à la veille de trouver dans ces vieilles lettres latines autre chose, un inconnu, demain évident, et qui allait contribuer à tout faire renaître.17

Aux XV e et XVIe siècles en Europe, les Humanistes, fascinés par la civilisation antique qu'ils connaissaient par les textes, y virent un moyen efficace d'enrichir leur rapport avec la réalité qui les entourait, en élargissant les connaissances insuffisantes de l'univers occidental, celtico-germanique latinisé, par l'apport du savoir littéraire et technique des Grecs; ces idées et ces techniques qui provenaient de l'Antiquité orientale - et plus précisément de Byzance à la chute de Constantinople en 1453 -, souvent transmises par le monde arabe, ont renouvelé fondamentalement le monde européen moderne dans toutes ses dimensions, linguistique tout d'abord mais également politique, scientifique, religieuse et artistique. Les bonae litterae de la Renaissance n'étaient pas encore devenues les Belles-Lettres; la substance vitale des œuvres de l'Antiquité permettant aux hommes de vivre dans leur temps n'avait pas encore fait place à une vision de type uniquement esthético-poiétique ou esthético-éthique, le littéraire n'était pas détaché - au nom d'une prétendue gratuité - du reste de l'héritage gréco-latin. L'Histoire apprendra peut-être à nos descendants qu'une quatrième fois encore notre civilisation « euroméditerranéenne » aura trouvé dans les langues anciennes

- toutes,

et plus seulement le latin et/ou le grec!

- la voie

de sa

refondation, et qu'après des risques sévères de fracture la société française et la République, mais demain l'Europe, auront grâce aux Humanités modernes trouvé le chemin d'une compréhension entre les cultures. Le recours au passé ne résulte pas d'une nostalgie que certains caricaturent trop aisément, mais de la volonté de changer radicalement le présent, non dans

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PERRET, J., op. cU., pp.282-283.

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