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Ils ont refait le monde

De
352 pages
Comment, après une guerre d’une ampleur et d’une férocité jamais vues, les politiques et les diplomates auraient-ils pu appliquer les recettes traditionnelles ? Il fallait tout rebâtir.
Voulait-on tenir une conférence de vainqueurs ou préparer une paix durable en y associant l’Allemagne ? Quelle place faire aux idées portées par le président des États-Unis, puissance extra-européenne entraînée tardivement mais de manière décisive dans un conflit planétaire ? De quelle façon rebâtir le monde en l’absence de la Russie bolchevique, quelles suites donner à l’éclatement des empires austro-hongrois et ottoman, quel Proche-Orient nouveau faire émerger, comment traiter la Chine et le Japon, que faire des colonies allemandes ? De quels moyens doter la Société des Nations appelée à réguler désormais les relations internationales ? De quelle manière assurer la sécurité de la France, principal contributeur à la victoire, face à une Allemagne qui conservait toute sa puissance, restait persuadée de ne pas avoir été vaincue et croyait avoir reçu le fameux « coup de poignard dans le dos » ?
On mesure la radicale nouveauté et la formidable complexité des problèmes que la conférence de la paix et les gouvernements ont dû résoudre en 1919 et 1920. C’est bien à tort que, dans les années 1930 (et parfois encore aujourd’hui), on a reproché au traité de Versailles et à ceux de la « banlieue parisienne » d’avoir ouvert la voie à la Seconde Guerre mondiale. Ce ne sont pas ces textes qu’il faut incriminer, mais plutôt les hommes d’État qui les ont mis en oeuvre par la suite.
Réexaminé cent ans plus tard à l’aide d’une documentation largement inédite par un spécialiste de l’histoire de la diplomatie, cet épisode crucial, trop souvent éclipsé par l’ombre portée de la guerre, apparaît ici en pleine lumière. Ce récit fournit une clef essentielle à la compréhension du XXe siècle.
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couverture
pagetitre

« C’est après une guerre que la paix est plus assurée. »

THUCYDIDE, La Guerre du Péloponnèse, 124.

« Nous sommes beaucoup à avoir mesuré très tôt l’abîme où la diplomatie de Versailles et la diplomatie de la Ruhr menaçaient de nous précipiter […]. Nous n’étions pas assez sots pour croire […] que, dans une France appauvrie, relativement dépeuplée et d’un potentiel industriel médiocre, une pareille politique fût de saison […]. Mais nous prévoyions bien que […] le sursaut allemand viendrait un jour, alimenté par les rancunes, dont nos folies multipliaient la semence et que son déclenchement serait terrible. […] Sans nous dissimuler que, dans cette tourmente renouvelée, la civilisation européenne risquait de sombrer à jamais. »

Marc BLOCH, L’Étrange Défaite (1940).

Avant-propos


Les traités de 1919-1920, qui ont mis fin à la Grande Guerre, ont mauvaise réputation.

Celui de Versailles surtout. Du côté français, on l’accuse de ne pas avoir réalisé le programme de notre pays. Celui-ci reposait sur trois principes : restitution, réparations, garanties. Avec le retour de l’Alsace-Lorraine, le premier point est acquis. Mais les deux autres ? Ils sont l’obsession de la France au sortir d’une guerre dont elle vient, du côté des alliés, de payer le prix le plus fort : 1 364 000 morts, soit 3,6 % de sa population, 740 000 mutilés, 3 millions de blessés, destruction de près de 400 000 maisons, dévastation des régions où se concentraient 40 % des forces motrices de l’industrie et la presque totalité des mines de houille du pays1. Le traité a retenu le principe des réparations, mais, les alliés s’étant montrés incapables de se mettre d’accord sur un chiffre à présenter aux Allemands, il a institué une commission destinée à en fixer le montant au plus tard en mai 1921. Quand on fera le bilan, on constatera que les Allemands, dont pourtant l’économie était intacte au sortir de la guerre, ont versé à peine 20 % de ce qui avait été finalement arrêté.

Mais l’autre obsession, c’est la sécurité. Comment la France peut-elle être assurée que les sacrifices qu’elle a consentis lui garantiront qu’elle ne fera pas de nouveau face à une agression d’une Allemagne qui peut, un jour, être tentée de prendre sa revanche ? Une Allemagne qui, comme le dénoncera Jacques Bainville dès la signature du traité dans Les Conséquences politiques de la paix, a certes perdu 100 000 km2 (un septième de son territoire), mais qui a conservé son unité et sa puissance industrielle et qui compte une population supérieure d’un tiers à celle de notre pays.

La France, à cet égard, vit sur une illusion. Si à gauche on a condamné toute politique annexionniste, l’opinion publique a majoritairement cru d’abord qu’on pouvait espérer sinon annexer, du moins détacher de l’Allemagne la rive gauche du Rhin, que celui-ci deviendrait ainsi la « frontière des démocraties », comme le disait le maréchal Foch. Mais elle a vite dû constater que sur ce point l’opposition des Anglo-Saxons était absolue. Clemenceau ayant fait le choix, contre les idées de Foch, d’un accord avec les alliés de la guerre, peut-elle se satisfaire au moins de la solution qu’il a obtenue, le désarmement de la rive gauche, qui fait du Rhin une frontière militaire, et son occupation, certes limitée dans le temps, mais gage de l’exécution par l’Allemagne de ses engagements ? L’opinion publique française aura du mal à accepter que le traité ne soit qu’un cadre évolutif, comme l’y a pourtant invitée, avec lucidité, Clemenceau dans le débat de ratification : « Ce traité si complexe vaudra par ce que vous vaudrez vous-mêmes, il sera ce que vous le ferez. […] Ce que vous allez voter aujourd’hui, ce n’est même pas un commencement, mais le commencement d’un commencement. » Elle veut des garanties immédiates. Elle ne veut pas voir que nul traité, même le plus solide, ne vaut que s’il est accompagné d’un effort constant pour maintenir l’équilibre des forces qu’il est censé refléter. Faute d’obtenir la fin de l’unité allemande, elle fait reposer ses espoirs sur le gage qu’elle a pris avec l’occupation de la rive gauche et les traités qui, exprimant la solidarité entre les puissances qui ont gagné la guerre, engagent les États-Unis et la Grande-Bretagne à ses côtés en cas d’agression allemande. Pourtant, quelques mois à peine après la signature du traité, les Anglo-Saxons vont renoncer à leurs engagements à notre égard.

Le Sénat américain, en rejetant le traité de Versailles, n’examine même pas le traité de garantie avec la France. Quant au traité avec la Grande-Bretagne, il tombe automatiquement puisque les deux textes prévoyaient une entrée en vigueur simultanée. La toute nouvelle Société des Nations est affaiblie par l’absence des États-Unis, qui ont pourtant été les instigateurs du projet. Une partie des garanties que la France a cru obtenir s’évanouissent. Certes, Clemenceau pourra opposer que, en l’absence d’engagement anglais et américain, le traité de Versailles prévoit que l’occupation de la rive gauche du Rhin peut se poursuivre au-delà des quinze ans qui y sont indiqués2. Mais qui peut tenir pour assuré que les « gouvernements alliés et associés » seront d’accord pour considérer que les garanties contre une agression allemande non provoquée sont « insuffisantes » et estimer en conséquence que la prolongation de l’occupation des territoires allemands est justifiée ? Qui peut penser sérieusement que le rapport des forces vis-à-vis de l’Allemagne permettra une telle prolongation ?

L’opinion publique française, dans sa majorité, a donc accueilli la paix de Versailles dans l’inquiétude, et ce qui s’est passé quelques mois après sa signature n’a pu que renforcer celle-ci. Le traité gardera toujours mauvaise réputation à ses yeux, car elle aura l’impression d’avoir été dupée. Les partisans de la collaboration avec l’Allemagne vingt ans plus tard sauront exploiter ce sentiment3. Si le soulagement d’en avoir fini avec une guerre sanglante l’emporte en 1919, il n’efface pas une immense déception.

Celle-ci se fait encore sentir à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Lorsque le général de Gaulle rencontre Staline à Moscou le 2 décembre 1944, il lui expose que la défaite de 1940 n’a pas été seulement le résultat d’une « erreur de conception stratégique et d’organisation ». Il y a eu aussi dans ce « malheur » « la conséquence du fait que la France […] n’avait pas réussi, au cours des négociations du traité de Versailles, à convaincre les alliés occidentaux de la nécessité d’assurer la sécurité réelle de ses frontières4 ». Et le Général s’accrochera jusqu’à son départ du gouvernement au début de 1946 – sans aucun succès d’ailleurs en raison, comme en 1919, de l’opposition des Anglo-Saxons – à une politique allemande reprenant les principes initialement défendus dans la négociation du traité de Versailles.

Si le vainqueur a vécu dans l’illusion, le vaincu a été tout aussi aveuglé. L’Allemagne se voit, au moment de la signature de l’armistice en novembre 1918, comme une grande puissance qui connaît certes des difficultés, mais qui est loin d’avoir perdu la guerre. Elle a fait match nul à l’ouest et elle a même gagné la partie à l’est. Les troupes qui rentrent au pays sont accueillies comme des vainqueurs. Quelques mois plus tard, en mai 1919, l’opinion publique allemande découvre que l’Allemagne a dû renoncer à ce qu’elle avait cru gagner à l’est, qu’elle est traitée en pays vaincu et qu’elle ne pourra pas négocier vraiment la paix qui lui est offerte. Un armistice sévère qui a désarmé le pays et lui impose une occupation partielle, le maintien du blocus, la menace enfin d’une reprise des hostilités conduiront le nouveau gouvernement allemand à se résigner à signer le traité. Mais, pour l’opinion publique, le traité de Versailles restera une paix injuste, dictée à une Allemagne qui s’est engagée de bonne foi dans le processus d’armistice initié par les États-Unis et qui a vu le traité qui lui était imposé finalement fondé sur d’autres bases que celles auxquelles elle s’était ralliée initialement, les « quatorze points » de Wilson. L’opinion publique de droite, à la recherche d’un bouc émissaire, s’accrochera à la thèse d’un complot imaginaire unissant Juifs et bolcheviks qui aurait été à l’origine des troubles révolutionnaires qui ébranlèrent l’Allemagne à partir de novembre 1918. C’est la théorie du « coup de poignard dans le dos », initiée par l’état-major pour se mettre à l’abri des critiques, qui aurait volé sa victoire à l’Allemagne5.

La révision du Diktat fera l’unanimité dans l’opinion publique allemande, soit qu’elle s’effectue de manière consensuelle, ce que Stresemann s’efforcera de poursuivre avec constance entre 1925 et 1929, soit, à partir de 1933, par les mesures unilatérales que Hitler n’hésitera pas à prendre et qui mèneront finalement à la guerre. Cette opinion publique, entre une défaite incomprise et une paix imposée, soutiendra toujours la révision dans laquelle elle ne verra rien d’autre que la récupération par l’Allemagne de son statut de grande puissance.

Ainsi les deux peuples se sont-ils retrouvés, à la fin de la plus sanglante des guerres, aveuglés par les illusions qu’ils entretenaient autour du traité de paix, les Français dans la recherche de leur sécurité, les Allemands dans leur conviction qu’ils n’avaient pas perdu la guerre et qu’ils étaient traités d’une façon qu’ils ne méritaient pas. La manière dont le traité de Versailles a été interprété par les populations des deux pays aboutit à une double méprise dans laquelle, hélas !, la tragédie à venir puise sa source.

Mais le traité de Versailles n’est pas seulement porteur de ce malentendu. Avec les autres traités de la banlieue parisienne6, il donne naissance à une Europe nouvelle, fondée sur le principe des nationalités. Des trois empires qui dominaient l’Europe avant la guerre, le russe, l’allemand et l’autrichien, sont issus des États censés répondre à ces exigences nouvelles que la diplomatie américaine, avec les « quatorze points » de Wilson, a mis en avant. Mais leurs frontières à l’est ne sont pas arrêtées, en raison de l’incapacité dans laquelle se sont trouvés les négociateurs d’adopter une politique commune envers l’URSS. Et dans ses efforts pour les rendre viables et suffisamment forts pour qu’ils puissent s’opposer à un retour de l’expansionnisme germanique et former une barrière face à la menace bolchevique, les négociateurs, au premier chef les Français, ont créé des problèmes potentiels que les accords de protection des minorités signés par ces États n’effacent pas. Ces textes ne sont pas assez contraignants et d’ailleurs les États concernés ne sont pas décidés à les appliquer sérieusement. Les Sudètes, Dantzig et son corridor, l’interdiction faite à l’Autriche de se rattacher à l’Allemagne, sans parler des conflits qui opposent ces États entre eux, sont autant de bombes à retardement qu’une Société des Nations affaiblie par l’abstention américaine ne sera pas en mesure de désamorcer.

On comprend dès lors la sévérité avec laquelle on juge, encore aujourd’hui, ce qui fut négocié en 1919-1920. À peine signés, les traités furent l’objet de critiques virulentes. Les Conséquences économiques de la paix, de Keynes, paru en 1919, Les Conséquences politiques de la paix, de Jacques Bainville, paru en 1920, ont laissé dans les esprits des traces profondes. Pourtant, de nos jours, les historiens sont convaincus que le traité de Versailles, sans parler des autres traités, n’était pas aussi mauvais qu’il y paraît. Outre des avantages économiques appréciables, la France avait obtenu pour sa sécurité, avec le désarmement de l’Allemagne et l’occupation de la rive gauche du Rhin, plus que ce qu’elle croyait. C’est dans la politique qu’elle a suivie après la signature du traité qu’elle a perdu la paix. Quant à l’Allemagne, avec un peu de patience, le traité lui ouvrait la voie qui lui permettait de retrouver sa place de grande puissance dans le nouvel ordre international et c’est ce qui s’est passé entre 1924 et 1931. En la réintégrant dans un mécanisme de sécurité collective, les accords de Locarno de 1925 assuraient à la France et à la Belgique les frontières qu’elles avaient acquises à l’issue de la guerre et plaçaient celles-ci sous la garantie de la Grande-Bretagne et de l’Italie. Ils ranimaient ainsi le concert européen qui avait fonctionné de 1815 à 1914, mais sans une Russie qui avait joué un rôle important dans ce concert et dont l’absence affaiblissait évidemment le nouvel équilibre de l’Europe. Par ailleurs, en 1928, à la Société des Nations, où l’Allemagne avait été admise en 1926, le pacte Briand-Kellogg de renonciation à la guerre semblait consolider, cette fois avec l’appui des États-Unis, la sécurité collective. À la fin de la décennie, avec le plan Young, le problème des réparations pouvait être considéré comme à peu près résolu, ce qui permit l’évacuation avant l’heure de la rive gauche du Rhin en 1930. Ainsi, en 1929, anticipant le rêve qui sera repris en 1950, Briand pouvait, du haut de la tribune de Genève, proposer avec quelque crédibilité l’établissement d’une fédération européenne.

Les traités de 1919-1920 ont donc été suivis, après quelques années d’incertitude, d’un moment de stabilisation des relations internationales. Le traité de Versailles n’était pas d’une rigidité inflexible, il offrait sur beaucoup de points, à la différence des traités du passé, un cadre évolutif (les dispositions relatives aux réparations, à la Sarre, à la Rhénanie, à la Silésie). L’article 19 du pacte de la Société des Nations prévoyait même la possibilité d’une révision7. Celle-ci aurait pu avoir lieu. Certaines des dispositions territoriales qui devaient plus tard apparaître comme des causes de conflit, le corridor de Dantzig par exemple, faisaient l’objet de réflexions à Washington et à Londres au début des années 1930. Mais la crise économique de 1929, avec son cortège de misère et de chômage et la montée au pouvoir du nazisme qui en résulta, emporta l’ordre international que le traité avait construit. Au contraire de la paix bâtie à Vienne en 1815, qui dura un siècle, celle qui fut fondée par le traité de Versailles et par les autres traités de 1919-1920, fragile, n’aura vécu que vingt années, balayée par une tourmente d’une violence jusque-là inégalée.

Albert Thibaudet, dans son ouvrage sur la guerre du Péloponnèse, La Campagne avec Thucydide, avait mis dès 1922 le doigt sur la précarité du nouveau système international : « Les traités de 1815 étaient une fin parce qu’ils mettaient sur pied une réalité, une Europe. Les traités de la banlieue parisienne (Versailles, Saint-Germain, Neuilly) ne sont pas une fin, parce qu’ils consacrent et précipitent l’effondrement de cette réalité ancienne qu’était l’Europe et n’arrivent pas à en faire sortir la réalité nouvelle de la Société des Nations. »

Depuis des décennies, à la faveur notamment de l’ouverture des archives, un nombre considérable d’ouvrages et d’articles a été écrit sur les règlements de paix de 1919-1920, notamment dans les pays qui furent les principaux acteurs de la guerre, Allemagne, France, Grande-Bretagne et États-Unis, notre pays n’étant pas à cet égard le plus prolifique. On est saisi d’humilité devant l’ampleur de ces travaux, auxquels la célébration du centenaire de la Grande Guerre a donné une nouvelle impulsion. Ces ouvrages, en général, analysent les traités problème après problème. J’ai voulu pour ma part, me référant à mon expérience de diplomate, raconter l’histoire de cette négociation complexe qui commença avec l’armistice de novembre 1918, se développa à Paris de janvier à juin 1919 et aboutit au traité de Versailles puis aux autres traités de la banlieue parisienne. Je me suis appuyé sur la version en anglais des procès-verbaux des réunions des Dix, de la conférence interalliée et du Congrès de la paix publiée par le Département d’État en 1963, et sur les comptes rendus des débats du Conseil des Quatre, à partir du 24 mars, suivant les notes de l’interprète Paul Mantoux8. C’était à mes yeux le meilleur moyen de faire revivre les négociations, d’en restituer l’atmosphère, en gardant en mémoire, par comparaison, le concert européen du XIXe siècle et les grandes conférences qui ont suivi les guerres de la Révolution et de l’Empire, le congrès de Vienne en 1814, mais aussi celui de Paris en 1856, après la guerre de Crimée, et le congrès de Berlin en 1878, après la guerre russo-turque de 1877. Le traité de Versailles comporte plus d’éléments du concert européen que la rhétorique wilsonienne peut le laisser penser. Les règlements de paix de 1919-1920 constituent cependant l’acte de clôture d’une histoire commencée au XIXe siècle, siècle européen par excellence, et le début d’une phase nouvelle dans l’histoire des relations internationales.

Le traité de Versailles nous apparaît bien lointain. Les photographies, le cinéma nous montrent les signataires le 28 juin 1919 en redingote et chapeau haut de forme sortant d’automobiles dont la forme rappelle encore celle des voitures à cheval. Et pourtant il nous est encore proche. Avec les autres traités, il a façonné l’Europe dans laquelle nous vivons. Bien des crises que nous avons traversées résultent de problèmes mal résolus alors. C’est le cas de l’éclatement de la Tchécoslovaquie en 1993, de celui, infiniment plus grave, de la Yougoslavie en 1991, des événements survenus en Ukraine plus récemment9. La Hongrie reste meurtrie par les amputations qu’elle a subies, vis-à-vis de la Roumanie en particulier. À l’approche de leur centenaire, les traités de 1919-1920 marquent encore le visage de l’Europe. Chercher à comprendre comment ils furent élaborés permet de mieux saisir non seulement la trame des événements qui survinrent entre les deux guerres mondiales, mais aussi les réalités d’aujourd’hui.

CHAPITRE PREMIER

Versailles,
28 juin 1919


« Müller et Bell, obscurs délégués d’une Allemagne vaincue, pensaient-ils à ce que la défaite laissait survivre d’essentiel ? […] Déjà le traité de Versailles mettait en mouvement des forces qui échappaient à la volonté de ses auteurs. »

Jacques BAINVILLE,
Les Conséquences politiques de la paix
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Il fait un temps magnifique, ce samedi, après une longue période de pluie et de froid. Il y a quelques jours, Paris a vécu une grande émotion populaire. Les édifices publics comme les maisons particulières étaient pavoisés aux couleurs françaises, anglaises et américaines. Des cortèges, des farandoles se sont formés spontanément, réunissant civils et militaires, Français et alliés. « Ils ont accepté ! » criait la population en liesse. « Ils », c’étaient les Allemands. Ceux-ci ont en effet attendu jusqu’au lundi 23 juin au soir pour répondre à l’ultimatum qui leur a été signifié le 16 et faire savoir qu’ils acceptaient, sous la menace de la reprise des hostilités, de signer le traité de paix mettant fin à la guerre. Dans sa réponse, transmise par le chef adjoint de la délégation allemande à Versailles, von Haniel, l’Allemagne a déclaré, non sans réticence : « Cédant à une force supérieure et sans renoncer pour cela à sa manière de concevoir l’injustice sans précédent des conditions de paix, le gouvernement de la République allemande déclare qu’il est prêt à accepter les conditions de paix imposées par les puissances alliées et associées. »

La composition de la délégation allemande n’est connue que le jeudi 26 au soir. Le ministre des Affaires étrangères, Hermann Müller, sera accompagné de Johannes Bell, ministre des Voies et Communications, de 14 personnes et de nombreux bagages. C’est le même Hermann Müller qui était venu à Paris fin juillet 1914 supplier ses camarades socialistes français de ne pas voter les crédits de guerre, assurant que les socialistes allemands étaient prêts à prendre une position analogue. Quelques jours plus tard, des deux côtés du Rhin s’effondrait l’espoir d’une coalition socialiste franco-allemande qui aurait pu faire barrage à la guerre.