Images de grand-mères

De
Publié par

L'imaginaire collectif a depuis longtemps idéalisé un cliché d'aïeule - marquée par les stigmates de la vieillesse - débonnaire, généreuse, tendre, éducatrice et évoluant dans un univers édulcoré tout imprégné de douceurs, de parfums, de confiture ou de pain d'épices. Mais quelles images de grand-mères nous livrent précisément l'espace littéraire et le champ artistique (tant iconographique que cinématographique ?) L'auteur étudie ici, les variations de ces images de grand-mères tout en croisant l'éventail des différents modèles diffusés avec les mutations d'une histoire sociale et culturelle perçue dans sa globalité.
Publié le : mardi 1 juillet 2003
Lecture(s) : 250
Tags :
EAN13 : 9782296327979
Nombre de pages : 144
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

IMAGES DE GRAND-MÈRES
De l'Antiquité à l'époque contemporaine

Collection Logiques Sociales Série Sociologie de la modernité dirigée par Philippe Zarifian

Cette série présentera des ouvrages de sociologie générale appliquée. Il s'agira d'offrir des analyses proposant une compréhension des mutations que connaissent actuellement nos sociétés, en s'inspirant des acquis du concept de «modernité », quitte à enrichir, voire critiquer ce concept. Les différentes facettes ou dimensions de la société moderne, qui portent défi à l' approcl1e théor~que, mais aussi forment enjeu au plan du débat social, pourront être explorées.

Déjà paru
ZARIFIANPhilippe, Eloge de la civilité, 2001. LA BRANCHE Stéphane, mondialisation et terrorisme identitaire, 2003.

Isabelle PAPIEAU

IMAGES DE GRAND-MÈRES
De l'Antiquité à l'époque contemporaine

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-4758-2

INTRODUCTION

L'image quasi légendaire de la grand-mère (<< Mère-Grand » dans Les Caractères de La Bruyère ou Le Petit Chaperon Rouge de Perrault, «grand-mère» dans la société bourgeoise, « mémé» ou « mémère» dans les classes populaires) est nourrie de références à un héritage culturel qui transcende les époques. Figure exemplaire et sacralisée de la maternité qui cimente la famille, elle s'inscrit dans les discours comme porteuse des valeurs morales, religieuses, voire philosophiques. Les spéculations idéologiques en font un personnage emblématique incarnant transmission et transmissibilité, assigné à l'espace intime et domestique; un être au charme délicieusement suranné; une nature au coeur aimant semblant puisée dans le registre des arts et traditions populaires, avec sa bonhomie, son attrait, sa sensibilité, sa tendresse. Quelle image de la grand-mère nous révèle l'art constituant une véritable «mythologie moderne» 1 dans la mesure où ce n'est que progressivement, sur fond de saturation de la parole par les mythes qu'ont pu «émerger progressivement les territoires autonomes de ce que nous

appelons aujourd'hui la philosophie ~..), la science ~..), la religion ~..), enfin les arts, comme expression sur le mode fictionnel d'une visée totalisante (symbolique)) 2 ? Jung écrit que ceux ne s'apercevant pas de « la tonalité affective de l'archétype» ne disposeront que d'un« amas de concepts mythologiques, que l'on peut sans doute assembler de façon à montrer que tout a un sens, mais aussi que rien n'en a ». Il estime que «les archétypes ne se mettent à vivre que lorsqu'on s'efforce de découvrir pourquoi et comment ils ont un sens pour tel individu vivant». En quoi l'archétype « grand-mère» peut-il alors s'apparenter au mythe révélateur de sens et perçu dans un espace culturel? Peut-on envisager une analogie entre, précisément, le mythe de la « Déesse-Mère» des civilisations polythéistes et le cliché médiéval, démytifié mais symbolique, de sainte Anne, la grand-mère sacralisée, modèle prôné par la religion monothéiste? Quelles sont notamment les représentations de la grand-mère dans l'iconographie, témoignage d'une histoire des mouvements artistiques, de courants de pensée significatifs, de valeurs populaires et esthétiques? Du classicisme et du Grand Siècle en particulier, nous sont parvenus, entre autres, les Contes du temps passé avec des moralités de Charles Perrault, plus connus sous le nom fameux de Contes de ma Mère l'Oye (publiés en 1697) : des contes qui sont l'exemple même du crédit accordé au jugement de l'aïeule conteuse. On subodore d'ailleurs qu'ils ont leur équivalent dans la littérature de langue anglaise avec les Rymes que la coutume américaine attribue à Mother Goose (Ma Mère rOye). Résidant à Boston au XVlIlème siècle, Mrs Goose aurait interprété des « Rymes» à son petit-fils, rymes qui auraient fait l'objet d'une édition en 1799.

8

Vénérée et témoin privilégié de son siècle, la grand-mère féconde les idéologèmes de sa dynastie familiale en rédigeant -dans un paysage de littérature enfantine enclin à la frilosité- des histoires inspirées des règles de civilité et d'éducation. Ainsi, oeuvrent la comtesse de Ségur qui écrit des romans personnalisés par une dédicace à l'intention de ses petits-enfants et Zulma Carraud (correspondante de Balzac) qui, retirée chez sa belle-fille à Paris, invente des historiettes qu'elle lit à sa jeune descendance. Nous avons tous en mémoire, ce cliché fondateur de la grand-mère symbolique, qui en fait une dame âgée, aux cheveux blancs et pommettes rosées, ridée, portant des lunettes et vêtue de noir: une « Bonne-Maman» d'une attachante tendresse, dévouée, confidente et touchante, qui s'adonne au tricot ou au crochet, conte des histoires, confectionne des confitures et des gâteaux, pérennise des normes et des rituels dans un univers clanique fait de dentelles et de senteurs aromatiques... Ce portrait que met en lumière l'inflation des images dans un espace réducteur -celui de notre imaginaire collectif- est-il objectivable ? Le traitement prolifique de l'image populaire de la grand-mère -souvent inspiré des stéréotypes- n'occulte-t-il pas une nature duelle de cette dernière: un modèle de féminité maternante et douce qui « repayse » le petit enfant et un modèle survivant à l'Ancien Régime: une aïeule pathétique, grave, empesée, élective, sans épanchement ?.. Il paraît intéressant de resituer ces représentations dans une certaine historicité et dans une dimension rhétorique en s'attachant aux pratiques scripturales et entre autres, à l'écriture épistolaire féminine. En effet, « affirmer la féminité du genre épistolaire» semblerait favoriser pour les critiques, d'une part, l'hypothèse « d'une continuité de la culture et des traditions françaises dont les femmes seraient 9

les meilleures dépositaires» et d'autre part, une perception de la féminité confmée aux frontières de « l'espace public» et de l'activité littéraire 3: «L'idée d'un genre féminin apparaît aussi solidaire d'un discours sur la littérature de l'intime, supposée non régie par les règles du Beau ou des grands genres, et définie par un nouveau contrat de lecture entre l'écrivain (qui justement n'en est pas unie), et le lecteur ou la lectrice» 4. Parmi ces épistolières, il convient de penser à Marie de Sévigné qui a été initiée précisément chez sa grand-mère (référence de la surenchère de la mère) à récriture, la lecture, au calcul et à la piété... La « culture épistolaire» -pratiquée au sein de l'entité « famille »- paraît conduire par ailleurs, aux échanges de références sociales; l'étude de la correspondance familiale peut apparemment laisser penser que « l'exaltation de la vie domestique et de l'ordre familial donnés comme archétype de la société politique a préparé l'entrée subreptice du quotidien dans la pensée et la conscience ~..). Face au tragique de l'existence, le travail épistolaire, dans le cadre familial et enraciné dans la quotidienneté, permet de rassurer ceux qui savent ritualiser les petits riens de la vie, les gestes discrets et furtifs» 5. Mais la dimension féminine se modélise en fonction de l'espace temps et de l'espace culturel. Aussi, a-t-il paru intéressant d'explorer les bénéfices idéologiques et esthétiques qu'accordent aujourd'hui, les positions littéraire (en particulier, les livres pour enfants) et artistique à l'image de la grand-mère, au cours d'une époque où des aïeules -actrices de la progression de la condition féminine- deviennent des «Panthères grises», voire des Miss «Super Mamy», toujours plus actives, plus performantes et en quête constante d'hédonisme...

10

I
LA GRAND-MERE ET LES CIVILISATIONS ANTIQUES: L'HERITAGE DE LA « DEESSE-MERE »

« On peut considérer les phénomènes de l'inconscient comme, des ,manifestations plus ou moins spontanées d'archétypes autonomes,. dans ce cas, cette hypothèse ~..) s'appuie sur le fait que l'archétype possède un caractère de divinité: il fascine, il apparaît en contraste actif par rapport à la conscience,. il bâtit même des destinées de longue haleine par l'influence inconsciente qu'il exerce sur notre pensée, notre sentiment, notre action, et qu'on ne reconnaît que très tard ». Jung estime en effet que «l'image primitive» (représentant entre autres, un modèle comportemental) «arrive à ses fins avec, sans ou contre la personnalité consciente» 1. Nous ne pouvons éclipser la « plasticité du symbole» au sens où l'entend Jung et son retentissement dans le champ du discours de la littérature pour pouvoir explorer l'archétype «grand-mère» dans une historicité dont certains signes sont révélateurs d'une véritable exubérance légendaire. Alors que Chronos dévore tous ses enfants afm de n'être détrôné par aucun d'eux, Zeus doit sa survie à la rouerie de sa mère Rhéa (la Titanide) et de sa grand-mère, Gaïa (<< terre ou matière primordiale» ) qui trompent Chronos en lui remettant une pierre enveloppée d'un linge. Lorsque les Titans coupent en morceaux Dionysos (le fils nouveau de Zeus) et le font bouillir dans un chaudron, ce dernier est sauvé et reconstitué par sa grand-mère Rhéa,

mère universelle. Lors du retour de Dionysos en Europe et après qu'il soit passé par la Phrygie, Rhéa purifie son petit-fils des crimes dont il est à l'origine et l'initie aux mystères. Ainsi, si l'on se réfère aux Bacchantes d'Euripide (oeuvre construite à partir d'une légende de Thèbes en Boétie), Dionysos renaît grâce à sa grand-mère. Mitheras -dont le rôle sous-tend l'idée d'une renaissance éternelleveille sur le cycle de la vie et de la mort; dans la mythologie du Nord, les elfes lui confèrent le nom de «Gigia» ou « grand-mère », à l'image de Kalla qui protège et est à l'origine de la vie. Notre fonds mythologique repose sur un langage dont l'archéologie glorifie le mythe, récit symbolique et fabuleux des Origines sacrées, prônant le culte de la « Déesse-Mère ».

A. LA DEESSE-MERE : UNE AIEULE « IMMORTELLE

»

Les découvertes paléontologiques laissent supposer qu'au cours des quatre millions d'années antérieures à l'époque néolithique, les êtres ne survivaient pas au-delà d'une trentaine d'années: un constat qui estomperait l'éventualité d'un culte aux ancêtres. Par contre, la Préhistoire nous a légué des figurines aux membres et à la tête grossièrement ébauchés mais pourvues d'attributs féminins survalorisés : un choix esthétique visionnaire d'une exaltation de l'abondance symbolisant d'une façon insistante et sans doute dans un souci de sagesse, la notion de réserves. Images de la fertilité incarnée par des figures associant la femme à la nature, ces statuettes-idoles vont connoter un symbolisme dichotomique: l'abondance/fertilité - la maternité. La plastique des figurines mycéennes, brutes, en terre cuite (des XIIlèmeou XIVèmesiècle av. J.C.) et celle des effigies retrouvées en Crète (notamment « la Dame de 14

Dicté») amorcent la croyance en la fonction procréatrice de la « Déesse-Mère ». Ces figures ne sont pas sans rappeler la symbolique des statuettes féminines anatoliennes, au corps plantureux. Dans le cadre de ses études sur les civilisations de l'Europe au néolithique et à rAge du Bronze (plus particulièrement dans son cours sur les sociétés et les symboles de la Préhistoire récente), Jean Guilaine fait référence à la statuette la plus célèbre de Catal Hüyük, illustrant une femme enfantant, accoudée sur des fauves. Privilégiant l'hypothèse d'une aïeule donnant la vie à une lignée, il pense que la statuette pourrait être un «procédé métaphorique» représentant une lointaine ancêtre (au corps marqué par une succession de maternités), à l'origine même de la fondation d'un lignage, d'une famille: une aïeule « immortelle» qui enfanterait durant des générations et de façon intemporelle. Ainsi, Jean Guilaine estime que le fameux culte des ancêtres par le biais de figurines féminines a pu être pérennisé au niveau des «paléocommunautés agricoles» grâce à la reconnaissance sociétale de certaines femmes fréquemment âgées et don~ l'expérience accréditait le respect des traditions et la «reproduction sociale». L'observation des statuettes zapotèques (situées dans la zone d'Oaxaca, au Mexique) -essentiellement féminines comme en Europe ou en Méditerranée- permet à Jean Guilaine (qui s'appuie sur les recherches de Joyce Marcus) de les concevoir comme des créations réservées au culte pratiqué par les femmes dans l'espace domestique: « Joyce Marcus», note-t-il, «pense que les femmes représentaient leurs propres ancêtres féminins, perçus comme des sortes d'esprits bienfaisants. Les femmes s'intéressaient prioritairement à des ancêtres récents, connus (mères, grand-mères) dont elles figuraient certains traits distinctifs» : des traits physiques -par exemple, la coiffure, nous dit Jean Guilaine- qui permettaient alors, une identification à l'ascendante. 15

La représentation d'un symbolisme dichotomique « fertilité/maternité» perdurera encore à la frn du 1er siècle de notre ère, avec le culte -à Ephèse- d'Artémis dont l'image fusionne avec celle d'Artémission (la «Déesse-Mère» vénérée pendant des millénaires par le peuple égéen). Entité emblématique de l'abondance, de la fertilité, de la fécondité, l'Arthémis éphésienne (dont les jambes sont couvertes de sirènes, de sphinx, de griffons) devient, entre autres -comme la «Déesse- Mère» procréatrice (garante de la notion de lignage perpétuel)- la matrice de l'Univers dit vivant et une déesse protectrice de l'enfantement. ou IVème siècle- semblent faire s'exprimer Isis en ces termes: « Je suis la mère et la fille. Je suis les membres de ma mère (..) Je suis l'accoucheuse et celle qui n'a pas procréé. Je suis la consolation des douleurs de l'enfantement ( ..). Je suis la mère de mon père; Je suis la soeur de mon mari et il est mon rejeton... »

Des papyrus gnostiques 2 -traduits en copte au IIIème

Sur un bas-relief égyptien (illustrant la stèle de l'An 400, dédicacée par Ramsès II au dieu Seth), la mère de Séthy est dotée du titre de « grand-mère du Roi, maîtresse des Deux Terres» .

B. LE CULTE DES ANCETRES
Parallèlement à la ferveur du culte réservé aux Dieux, les défunts étaient en Egypte, vénérés par ce que Lynn Meskell appelle des « pratiques de réciprocité» assurées par des membres de leur famille 3. Cette coutume interfère sur le 16

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.