Images de soi dans les sociétés postcoloniales

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Ce colloque, en examinant les représentations de l’individu et de la collectivité dans les pays autrefois colonisés, a soulevé des problématiques qui sont au cœur des débats qui agitent la société française et le monde aujourd’hui. Réunissant une quarantaine de chercheurs de toutes disciplines et venus des quatre coins du monde, ce colloque a permis une confrontation de points de vue divergents sur la question de la perception de soi, de la complexité de ses acceptions, et de ses évolutions et conséquences sur le développement des peuples. Il a aussi fait émerger des postures nouvelles quant à la réception de l’histoire coloniale et post-coloniale, quant aux progrès ou renversements de l’autoreprésentation et leurs traductions artistiques.
Publié le : dimanche 19 juin 2011
Lecture(s) : 165
EAN13 : 9782748174809
Nombre de pages : 675
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Images de soi dans les
sociétés postcoloniales Textes réunis par Patricia Donatien-Yssa
Images de soi dans les
sociétés postcoloniales
Actes du colloque international et pluridisciplinaire tenu
à L’Université des Antilles et de la Guyane














Éditions Le Manuscrit
© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7481-X (fichier numérique)
ISBN 13 : 9782748174816 (fichier nu
ISBN : 2-7481-7480-1 (livre imprimé)
IS09 (livre imprimé) Patricia Donatien-Yssa
Cet ouvrage a été réalisé avec l’aide du Ceralec (UAG),
de la Faculté de Lettres et Sciences Humaines de l’UAG,
du Conseil Général et du Conseil Régional de la
Martinique, des villes de Fort-de-France et du Morne
Rouge, de la DRAC Martinique, du Comité du
Tourisme de la Martinique et des entreprises qui ont
aidé à la réalisation du colloque : Air France, Corsair,
Yssa Voyages, Casino de la Batelière, La Mauny, et
Écomusée de Rivière Pilote.


Comité scientifique : Professeur Lionel Davidas
(UAG), Professeur Elyette Benjamin-Labarthe
(Bordeaux 3), Professeur Josephine Diamond (Rutgers
University), Jean-Georges Chali (MCF UAG Directeur
du Ceralec) et Patricia Donatien-Yssa (MCF UAG).

Comité de lecture : Professeur Elyette
BenjaminLabarthe (Bordeaux 3), Renuga Devi-Voisset (MCF
UAG), Anne-Marie Lassallette-Carassou (MCF UAG),
Skora Setti (MCF UAG), Patricia Donatien-Yssa (MCF
UAG).

Remerciements à : Dominique Aurelia (MCF
UAG), Rodolphe Solbiac (Docteur UAG), Étudiants
DEA et Maîtrise : Eddy Banaré, Sabrina Ensfelder,
Yann Jacques, Celia Louisy-Louis, Julien Néola ; Régine
Rouvel et Karine Lénox (logistique et assistance
artistique) ainsi qu’aux ingénieurs informatiques du
CRIM René Gratien et Patrick Placide, et aux techniciens
informatiques Nell Numa et Mireille Norbert du Conseil
Régional de la Martinique.



9 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
10 Patricia Donatien-Yssa

Introduction
PATRICIA DONATIEN-YSSA
Maître de Conférences
Université des Antilles et de la Guyane
IMAGES DE SOI DANS LES SOCIÉTÉS POSTCOLONIALES
Les articles rassemblés dans cet ouvrage sont issus du
colloque pluridisciplinaire et international « Images de
soi dans les sociétés post-coloniales » qui s’est tenu en
novembre 2005 à l’Université des Antilles et de la
Guyane, pôle de Martinique.
Ce colloque a été une grande aventure et un
challenge qui n’a été possible que grâce à la
collaboration des membres d’une petite équipe très
soudée d’enseignants chercheurs et d’étudiants
appartenant à deux groupes de recherches de la Faculté
1de Lettres et Sciences Humaines, le Grelca-Ceralec et
2le Celcaah . Né du simple souhait de réunir quelques
spécialistes autour de la question de l’image de soi dans

1. Ceralec : Centre d’études et de recherches appliquées aux langues
littératures et cultures comparées
Crelca : Groupe de recherche et d’étude des littératures et
civilisations de la Caraïbe et des Amériques noires
2. Celcaah : Groupe d’étude des littératures et civilisations de
l’Amérique Anglophone et Hispanophone
11 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
les sociétés post-coloniales, ce colloque a abouti à une
importante manifestation réunissant plus d’une
quarantaine de chercheurs en provenance du monde
entier et autant d’artistes peintres et plasticiens.
Ces quatre jours ont été une magnifique occasion
d’aborder les réalités de sociétés aussi différentes que le
royaume Tonga, Trinidad et Tobago ou encore l’Afrique
du sud ; et de mettre en synergie une grande diversité de
points de vue et d’approches épistémologiques
découlant de la pluridisciplinarité de cette rencontre.
Colloque itinérant, couplé d’une rencontre artistique,
« Images de soi dans les sociétés post-coloniales »,
promenade au cœur de la Martinique a été également un
moment unique de partage et de rencontre avec
d’immenses écrivains tel que Monsieur Aimé Césaire et
Mme Ramabai Espinet, mais aussi avec des artistes
venus de la Caraïbe toute entière confronter leur
production picturale et plastique à la pensée
universitaire.
Les quelques quarante cinq chercheurs présents
étaient donc rassemblés autour de la question de l’image
de soi dans les sociétés post-coloniales. Ce thème
porteur d’un champ de possibles extrêmement large
repose sur trois termes forts : image, soi,
postcolonialisme, dont il convient dans un premier temps de
définir les acceptions.
Ce vaste sujet offre une multiplicité d’entrées au
chercheur, et la pluralité des déclinaisons entendues
pendant le colloque l’a bien démontré. Le concept
d’image aussi bien que l’idée de post-colonialisme
peuvent être abordés d’un point de vue sociologique,
littéraire, philosophique, historique, politique,
économique, artistique et même spirituel. Quand à l’idée
du soi, quoique relevant d’un champ plus réduit de
disciplines, elle allie malgré tout aisément la psychologie,
la philosophie et la sociologie et l’art. Le but de ce
colloque n’étant pas d’établir un champ normatif, l’appel
12 Patricia Donatien-Yssa
à communication qui avait été lancé aux chercheurs
laissait à chacun une très grande liberté quand aux
significations, à leurs possibilités d’interprétation, ainsi
qu’aux méthodologies applicables. Cependant, il nous
faut malgré tout tenter de situer globalement les pôles
idéologiques qui ont été à la base des réflexions qui ont
donné naissance aux articles qui constituent cet ouvrage.
Le choix du concept d’image plutôt que celui
d’identité peut étonner, et avant d’investir les acceptions
qui ont été abordées pendant le colloque, je m’attarderai
un peu sur le pourquoi de cette préférence. L’identité est
un terme complexe qui renvoie à une notion qui l’est
encore plus. Entre ce qui est, et ce qui n’est pas, ce qui
rassemble et ce qui est différent, l’identité revêt
sémantiquement un caractère paradoxal. Récupéré et
surexploité par le discours politique, le principe même
d’identité est devenu un agrégat à la fois monstrueux et
pratique, susceptible de recouvrir toutes les formes de
revendication, des plus étriquées aux plus vastes, et a
perdu aujourd’hui tant en précision qu’en pertinence
épistémologique. Instrument idéologique tentant car aisé
à manipuler quoique figé dans une posture d’emblème
sacro-saint, la notion d’identité, insaisissable dans ses
contours sémiologiques, enlise le débat. Dans son
ouvrage Je, nous et les autres, François Laplantine le
démontre avec justesse :

L’identité est avec l’ethnicité une production
idéologique qu’a contribué à cautionner
l’anthropologie coloniale. Mais elle n’a aucune réalité
opératoire. Elle dissimule plus qu’elle n’éclaire.
Mobilisée chaque fois qu’il s’agit d’éviter de penser
l’altérité qui est en nous, le flux du multiple, le
caractère changeant et contradictoire du réel ainsi que
l’infinité des points de vue possibles sur ce qui est
13 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
potentialité ou devenir, elle leste plus qu’elle ne fait
1 avancer.

L’image, notion plus dynamique, plus souple et
surtout plus actuelle convient sans doute mieux au
monde de communication et d’impact visuel que nous
vivons aujourd’hui. Contrairement à l’identité, elle se
prête aisément aux changements, et rend plus facilement
compte de la pluralité des entités syncrétiques que sont
les sociétés post-coloniales. La notion d’image se décline
en deux grands axes qui englobent à leur tour d’autres
significations ; l’image peut être mentale, elle correspond
alors à des représentations psychologiques qui sont soit
directes car découlant de l’individu lui-même, soit
indirectes car induites par des suggestions extérieures
(écrit, stimulation sensorielle) ; elle peut être aussi
visuelle, et renvoyer à des représentations directes,
physiques et perceptibles qui sont des substituts de
réalité (images picturales, photographies, panneaux
publicitaires) ou à des représentations indirectes (images
virtuelles, télévision, cinéma).
Qu’elles soient mentales ou visuelles, les images
obéissent à des codes, renvoient à des expériences
collectives ou personnelles antérieures. Elles sont
polysémiques, sont influencées par les champs
historiques, culturels et psychologiques et intègrent aussi
bien les points de vue individuels que les données
sociétales. L’image à la capacité de figurer, mais elle est
aussi objet de figuration, et en tant que tel susceptible
d’être modulée, de subir impacts et transformations
multiples. L’image détient un pouvoir émotionnel et
peut être objet de plaisir, de désir mais aussi de
crispation et de rejet ; ainsi agir sur l’image c’est agir sur
l’individu autant que sur la collectivité ; car l’image se

1. François Laplantine, Je, nous et les autres, Paris, Éditions Le
Pommier, 1999, p. 18
14 Patricia Donatien-Yssa
trouve au cœur des représentations et exprime aussi bien
les réalités sociales que les fantasmes collectifs et
individuels.
L’image a fait l’objet de recherches importantes
autant dans le domaine de la sociologie que dans celui
de la psychologie et dans les deux cas, on s’est intéressé
aussi bien aux créateurs qu’aux percepteurs ou récepteurs,
que ceux-ci soient des individualités ou des collectivités.
Pascal Moliner est de ceux qui ont longuement travaillé sur
toutes les interactions possibles entre image et société,
1notamment dans son ouvrage Images et représentations sociales ;
et selon lui, « … une image reflète toujours les conceptions,
les croyances et les valeurs de celui qui l’a produite, de même
qu’elle reflète aussi les conceptions, les croyances et les
valeurs de ceux à qui elle est destinée. » (Moliner, 117). La
psychologie cognitive quant à elle, définit l’image mentale
au-delà du reflet perceptif comme un déterminant
fonctionnel du comportement humain. En effet, selon
l’image qu’il a de lui-même, selon la perception intime de soi,
l’individu adoptera un comportement ; car l’image mentale
fonctionne en corrélation avec les activités symboliques de la
pensée humaine. Par ailleurs, l’image mentale collective tout
autant que l’image que l’individu a de lui-même ou de son
groupe social peuvent être en grande partie issues des
perceptions auxquelles lui-même et son environnement
familial et communautaire ont été exposés. Ainsi, l’individu,
créateur ou récepteur, tout comme l’opinion publique
forgera souvent sa fantasmagorie et son imagerie à partir de
réminiscences objectives ou subjectives, d’ordre historique,
culturelle, et médiatique auxquelles, il sera plus ou au moins
à même de résister. Les capacités de résistance de l’individu
et sa participation à la représentation sociale nous ramènent
à la notion de soi.

1. Pascal Moliner, Images et représentations sociales, Grenoble, Presses
Universitaires de Grenoble, 1996.
15 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
Le soi est un concept psychanalytique engendré par
1Carl Gustav Jung . Liant conscient et inconscient, le
soi, selon Jung, possède une capacité de représentation
de la totalité de l’être. Mais le soi, tel qu’il a été entendu
par les différents chercheurs présents pendant le
colloque, n’a pas été compris uniquement dans son
acception psychanalytique, mais aussi dans une
approche plus globale et, disons le, sociologique et
esthétique de l’individu et du corps social. Le soi exploré
dans cet ouvrage, est donc aussi bien l’être dans sa
dimension ontologique que le citoyen, individualité et
partie prenante d’un tout collectif.
L’image de soi est donc aussi bien l’image que
l’individu perçoit de lui-même et de sa collectivité, que
l’image (là aussi individuelle ou collective) que chacun
crée et projette (à travers les arts, les discours, les écrits
et les comportements). Elle dépend de la psychologie
individuelle (image de soi, estime de soi) et de la
psychologie sociale (rôle, attitude de l’individu et du
groupe social). Les articles présents dans cet ouvrage se
sont attachés à comprendre quelles étaient les
interactions possibles entre ces deux aspects et
comment de l’image individuelle de soi pouvait découler
une image sociale, de même que de l’estime de soi
pouvait découler une dynamique sociale. Ces articles se
sont également attachés à analyser l’évolution à la fois
de l’image individuelle et de l’image sociale et à
décrypter les changements, progrès, voire un
renversement total de l’autoreprésentation, de la période
coloniale à la période post-coloniale.

1. Ce concept apparaît dans plusieurs ouvrages de C. G. Jung et
notamment dans Aïon : Etude sur la phénoménologie du soi, traduit par E.
rePerrot et M-M Louzier-Sahler – 1 Ed., Paris, Albin Michel, 1983.
La vie symbolique : psychologie et vie religieuse, traduit par Cl. Maillard et
reCh. Pflieger-Mailard - 1 Ed. Paris, Albin Michel, 1989.
16 Patricia Donatien-Yssa
L’image de soi est construite sur la base du vécu, de
la mémoire et des savoirs, aussi bien que sur une
absence de savoirs et de mémoire propice à l’imaginaire
et aux fantasmes. Comprendre les mécanismes et les
réceptions possibles de l’image de soi dans les sociétés
post-coloniales demande bien sûr une connaissance de
ces sociétés, de leur fonctionnement et de leur
évolution. Cela paraît presque une évidence tant ces
sociétés ont été enfermées dans des systématismes
globalisants et des généralités applicables et appliquées
aussi bien à des pays d’Afrique du Nord, qu’à l’Inde, où
à la Caraïbe. Cependant discourir sur les sociétés
postcoloniales et le post-colonialisme soulèvent une foule de
considérations que nous nous voyons dans l’obligation
d’évoquer sous peine de céder de nouveau aux
tentations d’uniformisation et de préjugés.
Historiquement, l’ère post-coloniale peut être
définie comme survenant après le colonialisme, ou
comme marquant la fin du colonialisme. Par
conséquent, comme une sorte de point final à
l’opposition binaire colonisateurs/colonisés d’une part,
et d’autre part à l’abolition des différences inhérentes à
la dépendance et à la sous catégorisation des êtres et des
nations. Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin
dans leur ouvrage Post-colonial studies The key concepts
définissent ainsi le post-colonialisme :

Le post-colonialisme (ou encore postcolonialisme)
traite des effets de la colonisation sur les cultures et les
sociétés. Si on conçoit le terme « post-colonial » tel
qu’il fut utilisé après la seconde guerre mondiale par
les historiens qui évoquaient par exemple les « états
post-coloniaux », il renvoie clairement à une
signification chronologique qui désigne la période qui
prend effet après l’indépendance. Cependant, à partir
de la fin des années 70, le terme a été emprunté par les
17 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
critiques littéraires dans le but de discourir sur les
1divers effets culturels de la colonisation .
En effet, le cadrage historico-chronologique s’est
rapidement avéré insatisfaisant, de nombreuses
interrogations étant soulevées quant à l’application du
post-colonialisme en terme spatial (peut-on parler de
Hongkong comme d’une société post-coloniale), quant à
ses limites historiques et quant aux extensions politiques
et culturelles de cette terminologie, d’autant plus qu’elle
était alors essentiellement le produit de la réflexion
occidentale sur un monde toujours perçu en marge. La
notion a donc rapidement pris une tournure culturelle et
singulièrement philosophique et littéraire. Dans cette
approche élargie du post-colonialisme deux conceptions
subtilement opposées sont apparues. D’une part les
chercheurs généralement occidentaux ou occidentalisés,
comme par exemple l’équipe d’universitaires australiens
constituée par Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen
Tiffin, définissent les sociétés post-coloniales comme
des sociétés marquées par l’expérience coloniale et qui
demeurent attachées aux discours hégémoniques. Pour
ces chercheurs, l’objet des études post-coloniales est
avant tout et encore aujourd’hui la culture affectée par
des processus impériaux. Par ailleurs, la théorie
postcoloniale a été aussi, et surtout, élaborée par des auteurs
issus eux-mêmes des sociétés post-coloniales et qui
n’ont pas tout à fait la même perception de cette théorie.

1. Ma traduction. Citation originale en anglais : Post-colonialism (or
often postcolonialism) deals with the effects of colonization on
cultures and societies. As originally used by historians after the
Second World War in terms such as the post-colonial state,
‘postcolonial’ had clearly chronological meaning, designating the
postindependence period. However, from the late 1970s the term has
been used by literary critics to discuss the various cultural effects of
colonization. Extrait de Bill Ashcroft, Gareth Griffiths and Helen
Tiffin, Post-colonial studies The Key Concepts, London and New York :
Routledge, p. 186.
18 Patricia Donatien-Yssa
Avec la publication en 1978 de l’ouvrage d’Edward Said
1Orientalism , c’est une toute autre approche qui se révèle.
L’auteur palestinien y propose en effet une philosophie
subtile qui refuse de maintenir les états anciennement
colonisés dans une posture d’attente par rapport aux
états occidentaux intouchés par toute cette histoire et
installés dans une suprématie inviolable. Said démontre
deux faits importants qui sont essentiels à la
compréhension de cette vision innovante et subversive
par rapport au discours dominant : Premièrement des
civilisations préexistaient à l’ordre colonial et
deuxièmement les puissances impériales (en particulier
la France et l’Angleterre) en liant leur sort à celui des
pays qu’elles soumettaient sont devenues elles-mêmes
des sociétés coloniales et par conséquent
postcoloniales. De nombreuses voix ont été entendues
depuis telles celle de Homi K. Bhabha ou encore de
Gayatri Chakravorty Spivak qui ont considérablement
fait évoluer le concept de post-colonialisme.
Quel est l’intérêt de toute cette dialectique quand à
la question de l’image de soi dans les sociétés
postcoloniales. Elle est essentielle. En effet, pour analyser
cette question il est déterminant de comprendre que
malgré les ressemblances des philosophies et des
systèmes coloniaux, les sociétés autrefois dominées
demeurent des entités singulières du fait de leur passé
historique et des spécificités de leurs peuples ; et que par
conséquent l’image individuelle ou collective du soi ne
saurait y être identique du seul fait d’un même cycle de
domination. Le post-colonialisme couvre une diversité
et une multiplicité de sociétés et de peuples qui
possèdent chacun leur fonctionnement, leurs
dissensions, leur hiérarchies propres ; ainsi l’image de soi
de l’intellectuel ou du nanti ne saurait être la même que

1. Edward Said, Orientalism, New York/Routledge and Kegan Paul,
Londres, Random House, 1978.
19 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
celle de l’individu qui vit au dessous du seuil de
pauvreté, du seul fait que les deux appartiennent à une
même société autrefois dominée par un même
oppresseur. D’autre part, ce raisonnement est également
capital quant à l’idée que les problématiques attachées au
post-colonialisme ne sont pas seulement l’affaire de pays
du tiers monde et qu’elles concernent aussi les anciennes
puissances colonisatrices. L’image de soi, en France ou
en Angleterre est aussi l’image de la nation en tant
qu’ancien empire colonial, l’image que l’on a des
citoyens issus de ces empires, l’image du peuple et de la
culture de ces pays comme entités syncrétiques.
La présence de chercheurs originaires de pays et de
sociétés très différentes a permis de rendre compte de cette
diversité. En évoquant les littératures, les productions
cinématographiques, la musique, les arts plastiques émanant
de ces sociétés et de leur impact sur le monde, les thèmes
récurrents de l’hybridité, de la résistance, de la subversion, du
centre et de la marge ont été bien sûr évoqués, mais
l’intimité de la thématique a fait aussi apparaître d’autres
préoccupations sensibles et parfois plus récentes en termes
de regard porté sur soi et sur l’autre, et aussi et surtout en
termes de visualisation du présent et de l’avenir. En effet, si
la complexité, le trouble et l’ambiguïté des relations à soi
autant que des relations à l’autre ont été évoqués dans ce
colloque, si le poids du passé a été désigné comme entravant
encore le développement du présent et la construction du
futur dans la cohérence et la certitude, du fait de
l’intériorisation inconsciente d’images négatives ; cette
rencontre a également mis en lumière l’émergence d’une
nouvelle façon de se penser et donc de s’investir. La
présence des artistes, peintres, photographes, écrivains,
poètes mais aussi d’analystes de la communication
médiatique a ouvert des perspectives plutôt éloignées des
considérations classiques de clivage, de chaos et de néant
mémoriel. Les contradictions du soi individuel ou du soi
20 Patricia Donatien-Yssa
collectif n’ont pas été présentées comme des fardeaux
historiques mais davantage comme des sources de créativité.
L’absence d’identification n’est plus, l’auto-dénigration
flagellatrice et l’hyperbolisation passéiste d’une imagerie
compensatrice et idéalisatrice cèdent la place à la
création, à l’humour et à une réécriture d’un soi bien
implantée dans le monde pluriel d’aujourd’hui, mais qui
n’abandonne en rien les héritages collectifs.








21 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
22 Patricia Donatien-Yssa

Première partie
miroir dis-moi qui tu vois :
images imposées, proposées,
opposées
23 Images de soi dans les sociétés postcoloniales

24 Patricia Donatien-Yssa

REFLETS DE FEMMES :
PAROLES DE FEMMES

Marronnage dans Sa Destinée Rue Monte au
Ciel de Suzanne Dracius
YOLANDE ALINE HELM
Professor Ohio University

1Suzanne Dracius a publié un recueil de neuf nouvelles ,
2Rue Monte au Ciel dont chaque protagoniste féminin
(androgyne dans un des récits) marronne, dans la
mesure où elle transgresse un obstacle ou réussit à fuir,
physiquement et ou psychologiquement, une situation
de servitude. Suzanne Dracius excelle dans tous les
genres ; elle a publié un roman L’Autre qui danse
(Seghers, 1989) ; de la poésie, récemment dans Hurricane.
3Cris d’Insulaires (Desnel, 2005) , et une pièce de théâtre,
Lumina Sophie, dite Surprise (Desnel, 2005).
L’écriture de Suzanne Dracius s’est construite dans
la conscience d’une identité plurielle, métissée ; elle

1. Dracius Suzanne, Rue Monte au ciel, Desnel, 2003
2. En Coup de Cœur à la FNAC, sélectionné pour le Prix du livre
RFO 2004.
3. Qui a reçu le prix Prix Fetkann 2005.
25 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
s’identifie avec humour en tant que « mulâtresse
calazaza gréco-latine ». Son cursus brillant de Lettres
Classiques élucide en partie cette appellation ; ce
métissage et cette conscience d’une culture créole,
africaine, « latino-hélleniste » et française constituent,
entre autres, l’aspect innovateur et unique de son œuvre
dans le cadre de la littérature féminine antillaise. Son
œuvre est lue par un public érudit mais aussi par un
lectorat moins savant, par des Francophones, des
Francophiles et des Créolophones, par des femmes, par
des hommes. Les textes de Suzanne Dracius sont
étudiés et enseignés dans des universités américaines et
européennes. Au printemps prochain, Ohio University,
offrira un séminaire consacré entièrement à l’œuvre de
Suzanne Dracius.
Édouard Glissant fût le premier à conceptualiser
l’isotopie du Grand Marronnage et à faire du « Nègre
marron » le héros de l’histoire antillaise. Récemment, il a
déclaré : « Le marronnage est une opposition sociale,
politique et culturelle […]. Il a fini par engendrer des réflexes
1culturels et intellectuels féconds » . Pour René Depestre, le
marronnage de la parole a commencé avec Césaire :

Comme la vérité de la poésie, la créolité d’Aimé
Césaire a pour signe la beauté d’expression du muscle
et du sang en mission de légitime marronnage dans les
veines de la langue française (Écrire la parole de nuit,
168-9).

Pour les créolistes, Chamoiseau, Confiant, Bernabé,
la projection de la mémoire antillaise ne s’opère pas
dans « l’opacité » du concept de « Nègre marron » des
mornes, mais dans la survie de « ceux qui affrontèrent
l’enfer esclavagiste, déployant d’obscurs codes de survie,

1. Edouard Glissant, ouverture du collectif de nouvelles, Paradis brisé.
Nouvelles des Caraïbes.
26 Patricia Donatien-Yssa
d’indéchiffrables qualités de résistance […] (Chamoiseau
et all, 37). Ainsi, la figure de l’esclave dans la plantation
(le conteur, le quimboiseur ; les « petits Marrons »)
devient-elle celle du héros par excellence, celui qui par la
ruse de la parole, défie l’ordre de la colonisation.
Aujourd’hui, « [le] marronnage conceptuel n’est autre
que la poésie de la résistance intérieure » (René Louise
cité dans Le Roman Marron, 22). Il faut continuer de
« tout marronner – langage, poésie, philosophie,
culture – si l’on veut [sic] échapper à une hégémonie
blanche apparemment ubiquitaire et omnipotente […] »
(Le Roman Marron, 14). Mais qu’en est-il du marronnage
des femmes, qu’elles soient auteures ou personnages de
fiction ? On sait que les textes fondateurs de la théorie
de la négritude, de l’antillanité et de la créolité sont des
notions masculines, qui ont occulté la littérature
féminine (à quelques exceptions près ; Maryse Condé,
Simone Schwarz-Bart et plus récemment Gisèle
1Pineau) . En ce qui concerne Aimé Césaire, le père de la
négritude, il m’a confessé dans un entretien, qu’ils
admiraient les écrivaines antillaises et en particulier,
Suzanne Dracius ; il lui reconnaît un talent exceptionnel.
Aimé Césaire légitimise ainsi l’émergence de ce qu’il
appelle une « nouvelle génération de romancières
féministes » (Entretien avec Aimé Césaire, 2004).
Dans Rue Monte au Ciel, Suzanne Dracius présente neuf
récits dont chaque protagoniste-femme enfreint un tabou
et refuse la chape de plomb du pouvoir colonial et

1. En ce qui concerne Gisèle Pineau, on comprend aisément ce
parrainage puisqu’elle adhère fidèlement à la notion de « créolité »
telle que l’entend Confiant, Bernabé et Chamoiseau. Ignorer Maryse
Condé est impossible vu la quantité et qualité de ses publications.
Notons cependant que Raphaël Confiant, avec son dernier roman,
Adèle et la pacotilleuse, se rapproche de la littérature dite « féminine »
car il en reprend les thèmes de prédilection (marronnage au féminin ;
métissage de l’ histoire et du vécu, comme chez Condé et Dracius) et
dépasse l’insularité, caractéristique de la créolité.
27 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
patriarcal. Chacune échappera d’une manière ou d’une
autre à diverses formes d’asservissement. Cette étude
examine le marronnage de Léona, protagoniste de la
première nouvelle, « Sa Destinée Rue Monte au Ciel ».
Léona, petite da, victime des agressions physiques et
verbales de sa maîtresse ainsi que des assauts sexuels de
son maître, va graduellement se constituer des stratégies de
marronnage afin de se libérer de l’« esclavage ». Le récit se
déroule à Saint-Pierre, dans le nord de la Martinique, en
1902, date funeste à laquelle cette ancienne capitale de la
Martinique fût complètement détruite par l’éruption de la
Montagne Pelée. Selon l’Histoire, un seul aurait échappé à
la catastrophe ; Cyparis, un prisonnier qui se trouvait dans
un cachot isolé que l’on peut encore voir de nos jours.
Dracius, elle, choisit une femme comme survivante et
réécrit le dernier épisode de ce cataclysme via la « voix » et le
« regard » d’une petite « da », Léona, qui, avec les animaux,
est la seule à percevoir les signes avant-coureurs de la
catastrophe. Bien que l’histoire se passe un demi-siècle
après l’abolition de l’esclavage, on sait que les injustices, le
racisme et les sévices persistent. L’histoire « Sa destinée rue
Monte au Ciel », mérite la désignation de roman, vu sa
longueur (quatre-vingts pages) et sa construction en
chapitres, dans une cartographie des quatre éléments :
Montagne de feu, ventre d’air, ventre de la mer, ventre de
la terre, ventre de feu.
Le paratexte révèle plusieurs aspects du récit ; le titre
« Rue Monte au Ciel », métaphore de la verticalité et de
l’élévation est programmatique ; aller vers le ciel
suppose une montée, une progression une réussite ; et
au préalable une descente dans le gouffre des enfers. La
narratrice souligne cette dialectique dans la phrase
suivante : « Léona vivait un enfer rue Monte au Ciel »
(60). L’utilisation du possessif « sa » dans « sa destinée »
suggère que la protagoniste détient la clef de son avenir,
même si elle n’en est pas tout à fait consciente au début.
D’une part, le signifiant « destinée » du latin ‘fatum’
28 Patricia Donatien-Yssa
fixerait de façon irrévocable l’évolution d’une vie.
D’autre part, « Destinée » renvoie à la mythologie
grecque qui faisait d’elle une puissance supérieure aux
dieux (Le Robert). Le titre serait donc prémonitoire.
Dans le récit, Léona est protégée par le dieu tutélaire, la
Montagne Pelée, « Manman Pelée », mère des Caraïbes
qui avaient prédit qu’elle se vengerait de la barbarie des
colons. En effet, la montagne intime à Léona de partir,
alors que tous les autres Pierrotins mourront – dont une
abondante population de békés – victimes de son
déchaînement.
Continuons cette étude du paratexte en passant à
l’épigraphe d’Alejo Carpentier, en exergue du texte, et qui
situe d’emblée le récit dans un regard posé sur l’avenir
« fabuleux ». L’ouverture sur l’avenir et l’espoir n’entrave pas
l’urgence du souvenir, le devoir de mémoire des temps
maudits de l’esclavage. Cette citation insère aussi Rue Monte
au Ciel dans la lignée de la « fabula ». Suzanne Dracius a fait
sienne cette formule d’Alexandre Dumas : « L’Histoire est
un clou auquel j’accroche mes histoires ». L’auteure de Rue
Monte au Ciel s’approprie un fait historique pour le
reconstruire et en faire un récit mythologique féminin et
créole. L’incipit de la nouvelle évoque quelques réalités
historiques pénibles, dont le suicide collectif des
Amérindiens dans un lieu qu’on appelle aujourd’hui « le
Tombeau des Caraïbes » ; l’éruption de la Montagne de feu ;
et les atrocités de l’esclavage. Nous entrons ensuite dans la
phase fictive – mais vraisemblable – de l’histoire de Léona.
Pour affronter la violence, la servitude, l’oppression,
plusieurs stratégies de marronnage sont possibles ; le
suicide (Amérindiens), la fuite physique (Nègres
marrons) et-ou psychologique (Léona), l’affrontement
ou l’assimilation complète avec l’ennemi. À ce propos, la
narratrice remarque que certains Caraïbes favorisèrent la
vie au suicide : « Optant pour une autre forme de
courage que la mort volontaire, ces Amérindiens
choisissaient une solution certes moins spectaculaire,
29 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
mais non moins héroïque, celle de la lutte pour une
survie à la fois périlleuse et dure […] (22). Léona adopte
la fuite, comme son grand-père « Nègre marron »,
Léonard : « Il n’y a pas moyen dans cette maison ! […]
Je vais partir. Je suis partie. Bien le bonjour, la
compagnie ! » Léona prend cette décision à l’aube du
jeudi 8 mai 1902 :
« En ce moite crépuscule de l’aube d’un jour destiné
à faire date et de ce siècle naissant, la petite servante
pressent que se dessine étrangement sa destinée » (24).
Le récit procède par analepsie : avant de choisir la fuite
physique, Léona privilégie d’autres évasions et d’autres
tactiques de marronnage. Dans la deuxième partie de la
nouvelle intitulée « Ventre d’air », Léona est confrontée
à l’agression verbale et physique de sa maîtresse. Léona
opte pour la ruse du silence face au discours pugnace et
abject de Madame Euryale Fairschenne de Dendur. Le
discours insupportable et tronqué de cette femme de
mauvaise foi/e, est criblé d’attaques vitrioleuses, de
clichés, de paroles vides de sens, de phrases toutes
faites. Le silence de Léona redouble et envenime sa
hargne à tel point qu’elle « déparle à satiété » (34).
On sait que « déparler » signifie divaguer, délirer et
aussi se dédire, se contredire ; son discours infâme et
paranoïaque bascule dans la déraison, l’absurdité,
l’ineptie. Son corps, lui aussi, va éclater comme la
montagne (35) : « Madame ne se sent plus ; ses vesses
vont empuantir la salle, déjà chargée de l’atmosphère
lourde qu’apportent les cendres volcaniques. Léona s’est
bouché le nez » (38). Malgré les odeurs nauséabondes,
malgré sa souffrance physique et psychologique, la
stratégie de Léona a réussi ; elle triomphe nonobstant de
sa maîtresse qui ne supporte ni son silence ni son regard
plein de défi : « On aurait dit que le seul son de ma voix
a le don de la faire exploser. Je ne vais pas lui donner ce
plaisir », se dit Léona en jubilant intérieurement (35). La
petite da, sans dire un mot, a exécuté avec brio un
30 Patricia Donatien-Yssa
ensorcellement, digne d’une quimboiseuse, sur les
méninges et le foie déjà « fragiles » de Madame,
complexée et rongée de jalousie. Dans le regard perçant
de Léona, elle a vu le reflet de sa monstruosité et de sa
médiocrité. La stratégie du marronnage s’est accomplie
en retournant le fort contre lui-même, comme on le
note souvent dans certains contes et fables antillais
(i.e.La ‘geste’ de Compère Lapin). La résistance et le rire
intérieurs de Léona sont décuplés par les secousses et
les détonations du volcan. L’éruption va marquer une
cassure dans l’Histoire de la Martinique et dans celle de
Léona. La perte de Saint-Pierre, ville charmante et
sécurisante, aurait légitimé le racisme par la forme même
de ses traditions (Rosello, 135). Ne dit-on pas qu’elle
était « le petit Paris des Antilles » ; désignation qui faisait
la fierté de certains mais qui, pour d’autres, exhalait des
relents d’assimilation.
Le destin de Léona s’accomplit parallèlement à celui
du volcan. Léona est « de la graine de marrons » (16) et
elle a hérité sa combativité et son besoin d’évasion via
une filiation prodigieuse, qu’il faut évoquer ici pour
continuer d’élucider ce concept de marronnage. De son
grand-père, Nègre-marron qui a récidivé deux fois, elle
détient l’esprit de rébellion. Léonard, au cœur et au
corps amputés, tentera une troisième évasion pour
retrouver sa compagne, Himitée ; il l’attendra, en vain.
Un certain mystère entoure la disparition d’Himitée,
cette femme « debout », au regard de braise. Après la
disparition de sa compagne, Léonard rencontre une
autre femme, la grand-mère de Léona, une jeune
Caraïbe, Floraona ; de cette union, naît une fille, que le
nègre marron nomme « Himitée » en souvenir de son
premier grand amour. Dracius mêle avec allégresse vécu
et fabula. Himitée, devenue prostituée, rencontre Paul
Gauguin et ils ont ensemble une fille, Léona, métissée
de tous les sangs : blanc, noir, caraïbe et même inca de
son arrière grand-mère paternelle, Flora Tristan y
31 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
Moscoso. Flora Tristan, nomade-marronne, femme de
lettres, militante socialiste, féministe et cependant
« paria » a parcouru le monde ; son père, noble péruvien,
n’a jamais épousé sa mère française et son grand-père l’a
traitée de « bâtarde ». Quant à Paul Gauguin, on sait
qu’il avait passé quelques mois en Martinique à l’Anse
Turin, au Carbet, dans des conditions précaires dans une
case sur une plantation, à 2 kilomètres de Saint-Pierre.
Là, enthousiasmé par la beauté de la nature, il avait peint
une dizaine de toiles qui ont laissé un souvenir profond
aux Antillais (Musée Gauguin - Le Carbet). De plus, il
est né en 1848, année de l’abolition de l’esclavage. À ce
propos, Suzanne Dracius déclare : « Il n’y a pas de
coïncidences, il n’y a que des Correspondances, au sens
baudelairien du terme, a fortiori dans la naissance d’un
symboliste » (59). On apprend que Léona, même si elle
ne le sait pas, est aussi « parente de l’auteur des Trois
Mousquetaires » (76). Une nouvelle dans Rue Monte au Ciel,
intitulée « Les Trois Mousquetaires étaient quatre »,
retrace la relégation infligée à Alexandre Dumas :

Si l’on note qu’entre autre Hugo lui doit d’avoir été,
lui, Dumas, le précurseur du drame romantique, en
sonnant bravement la charge avec Henri III et sa
cour… Pourquoi a-t-il sa rue Victor Hugo, cossue,
bien achalandée, et Dumas, rien ? » (118).

On comprend ainsi pourquoi l’auteure s’est
approprié l’existence de ces personnages hors du
commun pour les faire entrer dans l’univers de sa
création afin de célébrer leur métissage et leur
marronnage. Léona n’aurait pu trouver de généalogie
plus adéquate et composite.
Les deux échappatoires de Léona, qui lui ont permis
de survivre ces années de misère, sont les lectures et les
plongeons dans la rade, deux tabous qu’elle transgresse
allègrement. Elle marronne dans les livres et les
32 Patricia Donatien-Yssa
journaux qui traînent dans la maison ; l’isotopie de
l’engloutissement, de l’avalement dominent les passages
consacrés à la lecture (dévorer, boulimie, avaler,
ingurgiter, se gaver, etc. 31). Or, on sait que les
métaphores de la nourriture prennent une signification
particulièrement importante dans la littérature antillaise.
Léona ingurgite la culture du Blanc mais à son avantage,
tout comme le silence, en principe imposé par le maître,
deviendra une force pour la jeune femme. Par rapport à
ces images de l’avalement, Mireille Rosello déclare :

La traversée entre l’Afrique et les îles s’accomplit sous
le signe du mal de mer, de la nausée qu’il faut
comprendre à la fois littéralement et symboliquement
comme une révolte métaphorique qui irait jusqu’au
spasme physique, parfois à la convulsion » (Rosello,
127). Léona a des nausées vu qu’elle est enceinte de
Monsieur. Mais, un dégoût plus profond, une nausée
littérale et symbolique est engendrée par l’abjection du
discours et du corps de sa maîtresse ; léona vomit
l’immonde, le cloaque (Kristeva), le poison de
l’esclavage, de la colonisation.

Les plongeons dans la rade, pour récupérer des
pièces d’or jetées par des touristes en mal d’exotisme,
l’immergent dans un lieu matriciel, un espace de tous les
possibles :

Ah, plonger au ventre de la mer !… À l’issue de
chaque immersion, en émerger, triomphale. Chaque
fois se jouer de la mort, jouir de ce dangereux délice,
jaillir dans les éclaboussures de ce douloureux bonheur
(45).

Des quatre éléments, seule l’eau peut bercer comme
une mère. Si la mer est restée longtemps dans la
conscience antillaise associée à la traversée maudite, elle
est pour Léona une échappée, une autre forme de
33 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
marronnage. Dans le dernier chapitre, Léona arrive au
Lorrain dans sa famille. Elle est rejointe par le petit
1marbrier de la rue Monte au Ciel, un béké-goyave
amoureux transi de Léona depuis toujours. Son
marronnage continue dans la plénitude et dans la
fertilité, dans sa féminitude de femme et de mère, dans
son « ventre de feu ». Léona, la lionne et Horace ont
beaucoup d’enfants : le premier (du mari de Madame)
est né mulâtre. Tous seront aimés, quelle que soit la
couleur de leur peau : du plus noir au plus clair en
passant par toutes les teintes intermédiaires. Ainsi, parle
la narratrice :

Leona, au ventre de feu, eut 21 grossesses pendant
lesquelles elle vomissait les puanteurs de Monsieur et
Madame : « le souvenir rance de Madame Baaark de
Baaark, l’odeur de mort de Monsieur Baaaark de
Baaaaaark… » (78) […] Ses enfants Roosevelt,
Washington, Jamaïqua, Floraona, Lamartine, Olympe,
George, Himitée, Bristol, Grégoire, Homère, Schœlcher,
Cromwell, Tristan, Alexis, Nohala dont la peau variait du
tchololo au lait, du café noir, du café noir avec plus ou
moins de lait et du tchololo sans lait (78).

L’humour ne fait cependant pas oublier les
problèmes de race entre Blancs, Noirs, Mulâtres, Chapés
2Coulis , que le volcan « [avait] tous pareillement
noircis » et « avait [ainsi] réglé d’un seul coup, de
manière fort expéditive, quoique très provisoirement, les
problèmes de différences de couleurs, de classes, de race
et d’ethnocastes » (80).
Dans une écriture, elle-même marronne, qui
procède par analepses, prolepses, bonds, détours dans le
futur, le passé et le présent, Suzanne Dracius nous livre
une histoire de marronnage au-féminin dans la tradition

1. Un « béké Goyave » est un blanc créole pauvre.
2. Métis de noir et d’indien.
34 Patricia Donatien-Yssa
du réalisme merveilleux. Léona, prénom à forte
décharge sémantique, représente à lui seul, un univers
nomade ; dans un entretien, Suzanne Dracius m’a avoué
sa prédilection pour les prénoms se terminant en « a »,
marque féminine dans les langues latines. Le récit
célèbre le marronnage dans toute sa féminitude ; le
corps et la psyché de Léona sont liés à la « sur-vie », au
mouvement, à une nouvelle forme de liberté, une liberté
ancestrale qui n’a rien à voir avec la liberté occidentale.
La femme marronne et métissée s’inscrit, elle aussi, dans
ces « images d’ailleurs », ces altérités culturelles qui se
sont « dévoilées » dans ce colloque. Ce marronnage de la
femme s’accomplit aussi sous l’auspice de la Montagne
de feu et de l’eau tutélaire. Suzanne Dracius opère une
réconciliation entre les éléments telluriques et nous
invite dans un nouvel univers, dans une mythologie
créole et féminine.


35 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
Bibliographie
Bernabé Jean, Chamoiseau Patrick et Confiant Raphaël,
Éloge de la Créolité, Paris, Gallimard, 1990. Dracius
procède par analepses, prolepses, par bonds, à rebours,
par sauts dans le futur, le passé et le présent ; écriture et
ainsi lecture ludique.
Burton Richard D.E, Le Roman marron. Études sur la
littérature martiniquaise contemporaine, Paris, L’Harmattan,
1997.
Confiant Raphaël, Adèle et la pacotilleuse, Paris, Mercure
de France, 2005.
Depestre René, « Les aventures de la créolité. Lettre à
Ralph Ludwig ». Écrire la « parole de nuit » : la nouvelle
littérature antillaise, éd. Ralph Ludwig, Paris, Gallimard,
1994.
Dracius Suzanne, L’Autre qui danse. Paris, Seghers, 1989.
[À paraître en poche aux Éditions le Serpent à plumes].
Rue Monte au Ciel, Fort-de-France, Éditions Desnel,
2003.
Lumina Sophie, dite Surprise, Fort-de-France, Éditions
Desnel, 2005.
« Aux Horizons du Sud », « De rue d’Enfer à rue Monte
au ciel », « Urgentes turbulences », Hurricane, Cris
d’Insulaire, Fort-de-France, Éditions Desnel, 2005.
Glissant Édouard, « Ouverture du collectif de
nouvelles », Paradis brisé. Nouvelles des Caraïbes, Paris,
Éditions Hoebeke, 2004.
Helm Yolande, Entretien avec Aimé Césaire,
Fort-deFrance, 2004.
Rosello Mireille, Littérature et Identité créole aux Antilles,
Paris, Khartala, 1992.
36 Patricia Donatien-Yssa

Voix de femmes, voix/voie du peuple :
L’écriture de remplacement ou le devenir
du peuple martiniquais dans l’œuvre
de Suzanne Dracius
et Nicole Cage-Florentiny
HANÉTHA DUPÉ-VÉTÉ-CONGOLO
Assistant Professor Bowdoin College

Certains sociologues et intellectuels posent la société
martiniquaise comme fondamentalement vulnérable et
aliénée. Les particularités historiques, le choix et les
1conséquences de la départementalisation dès 1946 de
même que l’actuelle réalité sociale et économique
témoignent sans doute de cette vulnérabilité. Ainsi, dans
Martinique, la société vulnérable le sociologue martiniquais
Louis-Félix Ozier-Lafontaine affirme que :

[…] la vulnérabilité d’une société c’est d’abord l’état
d’une société dans laquelle le lien social se relâche, se
fissure, ou se rompt. Or, les […] problèmes où l’on

1. Mickaëlla Périna souligne la domination exercée sur les DOM par
la France dans Citoyenneté et sujétion aux Antilles francophones :
« L’ensemble de l’organisation administrative des DOM comme les
structures de l’économie coloniale témoignent de la force et de
l’esprit de domination manifestés dans le contrôle et la subordination
aux intérêts de la métropole », p. 15.
37 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
voit apparaître des faits révélants différentes formes
d’altérations du lien social sont de plus en plus
fréquents en Martinique (17).
Édouard Glissant soutient quant à lui dans Le discours
antillais que :

[…] nous nous trouvons dans une société à telle point
aliénée que : (a) nous voici peut-être face à la seule
colonisation extrême (ou réussie ?) de l’histoire
moderne ; (b) la menace se précise d’une disparition
pure et simple de la collectivité martiniquaise en tant
que complexe original […] (627)

Par conséquent, la vulnérabilité sociale et l’aliénation
donnent l’impression d’un peuple en perdition et sans
projet de devenir.

De plus, l’intégration par les esprits de la majorité
du qualificatif de DOM « […] devenu familier et
obscure, qualifiant une situation juridique défiant les
normes habituelles et encore mal définies »
(Deschamps 9), la promiscuité psychologique, sociale,
politique et économique visible entre autres au niveau
du fort taux de toxicomanie, du chômage des jeunes et
1des femmes , de l’échec scolaire et des inégalités
exacerbés entre les sexes provoquent insécurité,
instabilité, incertitude, peur et violence. Cette violence,
comme les autres faits de dépravation, se manifeste sous
des formes insidieuses, implicites et explicites. Selon une
étude menée par le rectorat de Martinique en 2001 :

[…] 12 % des lycéens ont quitté le système éducatif de
formation initiale, contre 10 % en 2000. Cette fin de
scolarité, concerne autant les filles que les garçons de
16 à 26 ans. La part de ceux qui ont suivi des études

1. Marie-Claire Parriault, « L’enquête emploi en Martinique en
2005 », Antiane-Eco (40), Janvier 2006.
38 Patricia Donatien-Yssa
supérieures se réduit pour passer de 17 % en 2000 à
8 % en 2001, alors que la part des sortants sans
qualification augmente de 3 points. […] 80 % des
jeunes sortants se sont trouvés sur le marché du travail
en 2002, parmi eux 32 % ont trouvé un emploi.[…] La
situation actuelle est jugée non satisfaisante par 64 %
1des sortants […].

En outre, dans un article intitulé « Maladies
infectieuses et problèmes sociaux dans les DOM » on
peut lire que :

L’impact de l’alcoolisme reste considérable. Il est à
l’origine de suicides, violences et de symdrômes
d’alcoolisation fœtale. […] La consommation de crack
se développe de façon explosive depuis les années
quatre-vingt-dix. Le nombre des coups et blessures
ainsi que des homicides est particulièrement élevé par
2rapport aux autres départements.

Aussi, la déréliction vécue semble t-elle
particulièrement inquiétante. 42 décès pour troubles
mentaux ont été recensés chez les hommes en 1999 et
315 chez les femmes . De plus, les clivages entre les
sexes sont visibles à tous les niveaux mais
essentiellement au niveau professionnel et économique.
Par conséquent, quoique plus diplômées que les
hommes, les femmes occupent en général des emplois
4précaires et temporaires et souffrent de
sousrémunérations. Enfin, la philosophe martiniquaise,
Mickaëlla Périna, constate en plus, une inadéquation du
Martiniquais, être issu de la colonisation, avec son
environnement. Selon elle, cela entrave le

1. Liliane Vaugrante, Le lycée à l’heure de la sortie, p. 23.
2. Pierre Bazely et Christine Catteau, Maladies infectieuses et problèmes
sociaux dans les DOM, pp. 24-25.
3. http : //www.insee.fr/fr/insee_regions/martinique.
4. Danielle Genix, Femmes d’aujourd’hui, pp. 16-17.
39 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
développement d’un esprit communautaire et
indépendant de même que tout projet de société viable.
Les sociétés post-esclavagistes résultent d’un transfert
d’individus dans les colonies du Nouveau Monde, a
posteriori il faut bien constater qu’elles manifestent
une forme d’inadéquation avec l’espace qu’elles
occupent. Cette non-coïncidence participe de la
difficulté à produire une communauté d’individus qui
habiterait effectivement son espace et pourrait
concevoir des projets communs pour elle. (154)

Les écrivaines martiniquaises sont elles aussi des
observatrices et des critiques percutantes de la réalité de
leur société. Quoique la littérature ne soit pas de la
sociologie, elle s’inspire des faits sociaux et
sociologiques pour parvenir à un discours intelligible.
Comme le soutient Jean-Claude Lafay, insérés dans le
réel, les romans « […] constituent aussi l’objet de savoirs
partiels et spécialisés de nature esthétique, sociologique,
historique : … » (3). Ainsi, le sentiment général de
perdition est reflété dans L’autre qui danse, roman de
l’écrivaine Suzanne Dracius pour qui la Martinique est
pleine « […] de ces êtres tout faits d’amour mal dirigé,
d’irrationnel débridé, passionné et, partant, de faiblesse
barbare et nocive » (257).
Toutefois, et cela peut paraître paradoxal, le peuple
martiniquais est chargé d’un surprenant dynamisme
productif essentiellement dans le domaine artistique,
intellectuel et littéraire. Cela fait de lui un peuple
déroutant, curieux et étrange. À la croisée de tous les
chemins il semble ne pas savoir lequel emprunter. Ainsi,
l’intellectuel Édouard Glissant affirme que l’ambiguïté
du peuple martiniquais vient du fait que la
consommation d’« éléments de culture extérieurs » soit
faite « dans un contexte de non-responsabilité »
(Le discours antillais 290).
40 Patricia Donatien-Yssa
Dans L’Espagnole de Nicole Cage-Florentiny, Élena,
héroïne dominico-haïtienne vivant à la Martinique,
décrit les aspects contradictoires de la Martinique et en
relève le caractère mystérieux :

Quel étrange pays songeait-elle, que ce pays ignorant
de lui-même, désinvolture et démesure. Cet étrange
pays, sporadique, flambées de colère quand on s’y
attend le moins, subites révoltes qui animent les rues,
mobilisent les médias, « prennent en otage l’économie
de l’île ! », un instant, un éclair, vite retombées, vite
classés. Étrange pays trépignant dans un zouk
perpétuel et soudain immobile, léthargique,
exaspérant ! Curieux pays ou l’étranger, c’était le
Haïtien, le Sainte-Lucien, le Dominicais et pas
l’Européen qui s’installait en toute bonne foi en pays
conquis. Curieux pays en vérité… (56)

Rehvana elle aussi note les paradoxes étonnants du
pays dans L’autre qui danse de Suzanne Dracius. De
retour dans l’île aux fleurs pour tenter de conjurer son
aliénation et se retrouver, elle y fait dès son arrivée
« […] une orgie d’odeurs chaudes et vivaces » (88)
Parallèlement, elle découvre un spectacle fort
« macabre » et « […] s’étonne des innombrables
cadavres de chiens, chats et manicous écrasés qui
étendent sur l’asphalte leurs pattes roides » (90)
Ainsi, malgré tout, le pays jouit de nombreux
penseurs, intellectuels et surtout d’écrivains producteurs
dont les plus emblématiques sont à titre d’exemples
Aimé Césaire, Édouard Glissant, Raphaël Confiant, Jean
Bernabé, Patrick Chamoiseau. À ce titre, dans un
entretien avec Suzanne Houyoux rapporté dans Elles
écrivent des Antilles, Ina Césaire met l’accent à la fois sur
les contradictions et sur la créativité des Martiniquais :

[…] ce pays […] il a toutes les disparités, toutes les
contradictions… car on peut vivre de façons
41 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
extrêmement différentes dans ce petit pays. On peut
choisir de vivre pour la parade, on peut choisir de
vivre avec son seul travail – parce que c’est un pays
très dur – et aussi, il y a l’extraordinaire courage des
gens du peuple, qui créent perpétuellement, qui ont de
l’humour et de la tendresse et de la poésie […] J’ai un
grand cri d’amour pour la Martinique. (357)

Toutefois, l’on peut penser que, conscients des
paradoxes et de l’instabilité sociale tout comme des
potentialités réelles, les écrivains suggèrent à leur peuple
un projet de devenir. Leur parole, chargée de la mission
du construire et de la vision du futur est articulée dans
des textes théoriques et poétiques, pertinents et incisifs.
Ces textes reflètent et stigmatisent sans complaisance les
ambiguïtés de la société à qui les écrivains proposent de
l’exemple de leurs personnages, des voies possibles pour
l’abonissement de l’homme et de sa société.
Cela dit, dès les premières années du vingtième
siècle, en 1928, la voix retentissante de Suzanne
Lacascade faisait déjà résonner haut et fort la force de la
Négritude dans son roman Claire-Solange, âme africaine
comme le montre Denean Sharpley-Whiting dans
Negritude Women. Les sœurs Nardal elles aussi furent des
actrices incontestables dans le vie littéraire et
intellectuelle de Martinique. Quant à la voix de Suzanne
Césaire, elle lancait ce puissant cri épique et lyrique, « La
poésie martiniquaise sera cannibale ou ne sera pas ». Elle
proposait ainsi un espace et une méthode pour un projet
de devenir. En dépit de cela, les hommes qui font
l’histoire n’ont retenu d’elle que son statut d’épouse de
l’illustre père de la Négritude, Aimé Césaire. En 1948,
Mayotte Capécia intitulait son roman, qui obtint le prix
des Antilles, d’un téméraire « Je suis martiniquaise ».
Peut-être était-ce là aussi une invite symbolique à la
réflexion sur le sujet martiniquais et le devenir qu’il
souhaitait pour son pays. Mais, cela ne lui valut qu’une
42 Patricia Donatien-Yssa
condamnation sans appel de Frantz Fanon. L’on peut
en conséquence se réferrer à la métaphore de Suzanne
Dracius pour statuer sur la place de l’homme et de la
femme dans la machiste société martiniquaise. En
voiture en compagnie de deux hommes, Revhana
souligne qu’elle « […] a pris place à l’arrière, dans la
BMW […]. C’est là qu’elle doit se tenir ; les hommes
sont assis à l’avant » (L’autre qui danse, 90)
Ainsi, dans le domaine littéraire et intellectuel,
contrairement à la Guadeloupe où des femmes écrivains
ont la reconnaissance de leurs confrères masculins, le
vingtième siècle martiniquais n’a retenu et glorifié que
les voix d’hommes. Ce sont essentiellement, celle du
concepteur de la Négritude, Aimé Césaire, celles des
théoriciens Frantz Fanon et Édouard Glissant, le dernier
étant le père de l’Antillanité, et enfin celles des
Créolistes, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant. À
ce propos, lorsque la femme fait acte d’écriture nous dit
Nicole Cage-Florentiny dans son roman Aime comme
Musique ou comme Mourir d’Aimer, leurs confrères
« mâles » les accusent de pratiquer une simpliste et
redondante « impudeur psychanalitique » :

Les sarcasmes des écrivains antillais masculins – elle
avait failli écrire « mâles » – à propos de l’écriture des
femmes lui revenaient ; selon eux leurs consœurs
avaient du mal à ne pas « tomber » dans la facilité de
leurs histoires de vie, dans le déshabillage
psychoanalytique. Et ce récit, relèverait-il d’autre chose que
de cette tendance à l’« impudeur psychanalytique »
dont on qualifiait l’écriture des femmes ? (49)

En conséquence, Nicole Cage-Florentiny se montre
acerbe dans sa dénonciation de la marginalisation injuste
que subissent les écrivaines martiniquaises par rapport à
leurs homologues masculins. Usant d’ironie percutante,
Malaïka, personnage principal dans C’est Vole que je vole
43 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
affirme et témoigne de l’existence d’une présence et
d’une voix féminines : « Qui a dit que j’étais muette
quand j’ai accouché des mots dans la douleur et dans le
rire ? Qui a dit que j’étais muette quand le vent reprend
l’écho de mon cri lâché sur la ligne brisée de l’errance ? »
(31) Ensuite, de façon autoritaire le même personnage
rectifie le fourvoiement à l’encontre des femmes et
témoigne sans complexes des ressources qui leur sont
niées :

Je sais les mots incantatoires qui guérissent la fièvre et
qui chantent l’amour Je sais cela et plus encore mais
moi, il n’y a pas mon nom sur une de ces belles
couvertures dans la belle vitrine de cette belle librairie,
aussi mes mots peuvent toujours courir, courir dans le
vent et voler dans le ciel et mordre la poussière – qui
les cueillera ? (77)

Souhaitons qu’en matière de lettres, le vingt et
unième siècle martiniquais soit moins phallocratique et
consente à accorder aux écrivaines méritantes la place
qui leur revient dans la vie littéraire de leur pays. En ce
sens, deux écrivaines contemporaines, Suzanne Dracius
et Nicole Cage-Florentiny, ont depuis longtemps prouvé
leur mérite. Hormis ses innombrables poèmes et
nouvelles, Nicole Cage-Florentiny a publié à ce jour les
romans C’est vole que je vole (1996), Confidentiel (2000),
L’Espagnole (2002), et Aime comme Musique ou comme
Mourir d’Aimer (2005). En 1996, elle a reçu le prix Casa
de las Americas, en 2002 le prix Œneumi et en 2004 le
prix de la créativité. Ses œuvres sont traduites en
albanais, anglais, arabe, espagnol, macédonien et
roumain.
Suzanne Dracius a quant à elle, publié de nombreux
poèmes en français et en créole, un roman en 1989,
L’autre qui danse, un receuil de nouvelles, Rue monte au ciel
44 Patricia Donatien-Yssa
en 2003, et en 2005 une pièce de théâtre Lumina Sophie
dite Surprise.

Il est approprié de prêter attention aux productions
littéraires de ces écrivaines car celles-ci sont atypiques
dans le champ littéraire martiniquais. D’abord, les
écrivaines résident toutes deux dans leur pays de
provenance, sont relativement jeunes, extrêmement
prolifiques, créatrices, originales et publient en français
et en créole. Ensuite, elles développent dans leurs textes
des thèmes communs pertinents pour leur société. De
tels thèmes sont entre autres, la condition de la femme
dans la société et sa capacité à œuvrer pour l’évolution
positive, le féminisme, l’érotisme, le rôle de l’écrivain,
celui de l’écriture, la responsabilisation du peuple et la
réappropriation de l’histoire. Enfin, l’articulation de ces
thèmes est si truculente, directe et téméraire que leur
démarche, si comprise, pourrait bien conduire à une
prise de conscience effective pour la révolution sociale,
psychologique, culturelle et politique. Là aussi, les
écrivaines se chargent de déceler et de mettre en
évidence ce potentiel et de suggérer ainsi que la
perdition du peuple peut être conjurée.

Dans un premier temps, en tant que productrices de
poétique significatrice, engagée et à visée régénérante,
elles offrent à leur peuple en état d’urgence sociale,
psychologique, économique et politique une vision
ouverte du futur à partir de réflexions menées sur des
déviations constatées dans le réel. En cela, elles pointent
de leur plume, et ainsi de leurs voix percutantes, des
alternatives, des solutions et des voies possibles car, la
« […] Martinique est palpitante de possibles… »
(L’Espagnole 62). Elles juxtaposent les éléments négatifs
avec les éléments positifs pour mieux faire ressortir les
derniers. En effet, les écrivaines relèvent certes les
déviances des hommes et de la société mais elles
45 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
s’attachent surtout à souligner les grandes qualités et les
ressources nécessaires pour le développement durable.
Elles démontrent que ces qualités et ressources existent
au sein même de la société. Leurs textes sont en effet
porteurs d’espérance et comme Malaïka, le personnage
de Nicole Cage-Florentiny l’articule dans C’est vole que je
vole, les écrivaines autorisent leur peuple à entrevoir et
approcher « […] des rêves qui n’appartiennent pas
qu’aux fous » (31) Surtout, la démarche commune
essentielle des deux écrivaines est à voir au fait qu’elles
suggèrent au peuple, qui est en mal de modèles, des
leaders et des guides potentiels de nature à maintenir
l’espoir. Ces modèles, ces guides et ces leaders sont
animés d’une qualité commune c’est-à-dire de la volonté
consciente de dépasser la vulnérabilité et l’aliénation et
de transformer le négatif en positif.
Les écrivaines sont pleinement conscientes de la
réalité martiniquaise et de celle de l’écrivain d’où leur
choix de s’engager pour le changement, la
responsabilisation et la prise de conscience
révolutionnaires. En somme, il s’agit pour ces écrivaines
de faire acte d’honnêteté, de responsabilité et de
conscience afin de réveiller ces dispositions chez leurs
compatriotes. De ce fait, leurs œuvres n’articulent pas
seulement un discours idéologique ou une proposition
de projet possible mais elles procèdent aussi à la
démonstration et à l’application des théories et discours
qu’elles développent. Ainsi, pratiquent-elles activement
la pédagogie du devenir.
C’est encore Malaïka qui pose le projet de l’auteure
de chercher et de trouver la lumière à transmettre au
peuple par l’intermédiaire de l’écriture et qui intime une
conclusion positive : « […] je poursuis ma route, il y a
des ailes à mes rêves » (C’est vole que je vole 115).
L’écriture est donc une arme miraculeuse et l’écrivain un
rebelle dont les mots sont source de délivrance et
d’assouvissement. Personnage central de Aime comme
46 Patricia Donatien-Yssa
Musique ou comme Mourir d’Aimer, Elle nous le signifie
ainsi :

Mots – Valse des mots Ronde des mots – Liberté.
Partir à la rencontre du Verbe enfoui au creux de la
Vie, créer, accoucher de mots neufs comme on
enfante la vie. Mes mots ma vie.
(Les mots se sont émancipés. Désormais ils
revendiquent la pleine liberté. (…) Danser les mots.
Rêver les mots. Pleurer les mots. Chanter les mots.
Jouir les mots. Et mes mots en quête de liberté
pataugeront dans les miasmes du quotidien, de la lutte
au corps à corps, mes mots traîneront dans les rues
poussiéreuses de la vie et iront mêmement accrocher
un pan de nuage, caresser la dentelle de la lune,
taquiner les rayons du soleil (…) (43-44)

Suzanne Dracius donne une dimension
supplémentaire à l’acte d’écrire tout en le considérant
aussi comme un moyen. L’écriture est présentée comme
une urgence et un devoir nécessaire dans sa nouvelle
« Écrit au jus de citron vert » d’autant que selon Glissant
on peut, grâce à l’écriture, poser au monde son existence
collective (Le discours 341-342). Suzanne Dracius révèle
aussi dans sa nouvelle qu’ « […] elle aimait tant les mots,
les faire tantôt chanter, tantôt gambader, tantôt bruire,
les souder au chœur enthousiaste d’un hymne solitaire,
les magnifier parmi les trochées ou les râles, les glorifier
en d’uniques chants amoebées de désarroi bifide » (209)
La démarche entreprise est méthodique et organisée
selon une structure qui consiste à d’abord relever les
incohérences ensuite à en proposer une critique
constructive et éventuellement une solution définitive
par l’application au travers des actes, de la conscience et
du sens des responsabilités des personnages. D’ailleurs,
Édouard Glissant fait remarquer que « La production
littéraire qui participe d’une telle conscience collective
en quête d’elle-même n’est pas seulement une exaltation
47 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
de la communauté mais aussi réflexion sur (et souci de)
son expression spécifique » (Le discours 341) Ainsi, Élena
dans L’Espagnole de Nicole Cage-Florentiny souligne en
parlant de la Martinique que : « Elle était consciente que
la critique naît avec l’intérêt. Percevoir ce pays de
manière critique, n’était-ce pas, déjà, commencer à
l’aimer ? » (56) La démarche est aussi guidée par un
amour inconditionnel du pays comme le fait remarquer
Élena : « […] l’on porte son pays en soi, en un lieu
indéfinissable, indicible, un autre lieu qui était tous ces
lieux à la fois et séparément, qui n’était nulle part de
tangible. Nulle part ailleurs qu’au fond de soi-même,
douloureusement, impalpablement… » (58)

Dans un deuxième temps, ces écrivaines pratiquent
une écriture de correction et de remplacement pour
tenter de pallier la défection des autorités et des
institutions. D’une part, elles contredisent les idées
admises sur les thèmes qu’elles abordent. D’autre part,
elles insinuent que seule l’action peut mener au
changement positif. Leurs personnages sont pleinement
accomplissants, agissants et acteurs directs de la vie de
leur pays. Ils montrent de leurs exemples concrets la
voie que pourrait suivre le peuple. Par conséquent, les
écrivaines enjoindraient leur peuple de prendre en
charge leur passé, leur présent et leur futur par l’action
qualifiante. Une telle prise en charge et de responsabilité
leur permettrait d’être d’abord en meilleure adéquation
avec l’environnement et ensuite de construire une
société viable.
Enfin, tout en voulant se démarquer et proposer
une contribution nouvelle et singulière à l’avancement
de l’homme et de sa société, les écrivaines reconnaissent
la contribution sans précédent de leurs aînés à qui elles
paient une dette intellectuelle. Nicole Cage-Florentiny se
fait un devoir de reconnaître l’apport du poète que le
lecteur saura identifier comme étant Aimé Césaire :
48 Patricia Donatien-Yssa

Le Poète… Ah le Poète, le Grand, le Nôtre, il nous a
donné un rêve frais de dignité et de soleils levants il
nous a donné une espérance – l’aurait-il oublié ? Je sais
tous ses poèmes et ceux qu’il n’a pas écrits je sais les
« Armes Miraculeuses » trempées dans l’acier de son
cœur – et l’espoir aussi – (aurait-il oublié) Moi je
pourrais lui dire le premier mot le vers premier des
poèmes qu’il n’a pas écrits – pourquoi ? Lui dire que
les Rebelles nourris de son sang cherchent la lumière
allumée tantôt dans nos âmes ignorantes
d’ellesmêmes […] (C’est vole 77)

Toutefois, il demeure que Nicole Cage-Florentiny se
réserve une liberté de conscience et d’analyse critique.
Le constat qu’elle dresse est implacable puisque : « […]
la lumière vacille et le Rebelle est mort – de rêves
éclatés » (77). S’il est vrai que l’engagement poétique du
poète a mené beaucoup à la libération mentale il n’en est
pas de même de son engagement politique. À en juger
par l’analyse des texes de l’écrivaine, la société est
toujours enclavée socialement et politiquement. Elle est
en crise et ne propose aucune alternative à ses enfants
qu’elle détruit (C’est vole 126). C’est le vacillement de la
lumière et l’éclatement du rêve que Nicole
CageFlorentiny représente dans le dernier roman sous les
traits de la folie d’une jeune fille internée à l’hôpital
psychiatrique de Colson. Dans L’autre qui danse, Dracius
symbolise le vacillement de lumière et l’éclatement du
rêve par la tragique dérive psychologique de Rehvana,
une jeune « Foyalaise de Paris » (99) obnubilée par sa
Négritude. Elle a « l’esprit délirant » (99), souvent « la
tête en feu » (100) et souffre d’un « […] excès de
folies ! » (313).
Il existe selon Édouard Glissant une grande « misère
mentale » à la Martinique même si cette misère mentale
ne se manifeste pas dans le « pathologique ni le délirant,
[…] » (Le discours 362-363). Par conséquent, dans C’est
49 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
vole que je vole, Malaïka dont la folie est la trope de celle
du pays Martinique, dénonce les dysfonctionnement
sociaux. Le personnage est intéressant puisque malgré sa
folie et son amnésie déclarées elle présente une lucidité
et une conscience étonnantes. Elle pose d’emblée le
problème dont elle a le savoir et souligne le déni du
peuple que la folie justifie :

Je sais la corruption les passe-droits, les corps vendus
pour garder un poste ou pour gravir les échelons, les
appels d’offre truqués, les licenciements politiques
déguisés en licenciements économiques, je sais tout
cela et plus encore mais on ne m’écoute pas, qui
écouterait une folle ? (75)

Malaïka est internée en compagnie de Leïla et Fred,
des compagnons également en souffrance. La voix de
Leïla, militante pour l’émancipation politique de son
pays, s’élève elle aussi pour dénoncer les tourments et la
perdition du peuple :

Leïla était une écorchée vive, les « affres du
colonialisme » elle les vivait dans sa chair, elle avait fait
sien le discours du Parti, « le chômage une jeunesse
désœuvrer agressive ou stérile une poignée de
politiciens aux ordres se targuant de compétences qui
n’existaient que dans leurs fantasmes, la dilapidation
des terres agricoles la bétonisation du pays » -autant de
raisons pour elle de dire Non ! Avec dans la voix des
remous de mer en colère, d’orage en plein balan. (35)

La sentence de Leïla est impitoyable et ne laisse pas
entrevoir d’ouverture pour le peuple car son amoureux
Claude avec qui elle menait le combat idéologique pour
l’indépendance l’a trahie. Le cœur et les idéaux brisés,
elle sombre dans la folie.

50 Patricia Donatien-Yssa
Les deux ans qu’il avait passés en prison furent
ponctués de manifestations de rues pour la libération
des prisonniers politiques […]. Claude fut libéré pour
bonne conduite. Sorti de prison il ne cessa pas de se
laisser couler dans le moule de la « bonne conduite ».
L’« honnête citoyen » qu’il était devenu ne
reconnaissait plus ses anciens camarades de combat
[…] Elle échoua à Colson. (36)

De ce point de vue, Claude semble être le symbol de
l’indifférence et du manque de courage du peuple,
hypocrite, corruptible, sourd et aveugle. En effet, sa
déresponsabilisation par l’entremise des autorités et des
institutions reflète celle du peuple décrite par la
philosophe martiniquaise, Mickaëlla Périna :

[…] on peut considérer que les manifestations de
l’État-Providence se sont souvent trouvées en
inadéquation avec la réalité sociale et qu’elles ont
contribué à produire une forme d’attentisme, social et
politique, dans la mesure où elles étaient perçues à
travers le prisme de la dependance économique et
politique nécessaire. (183)

Ensuite, Fred quant à lui, professeur militant,
idéaliste et guardien de la tradition sombre aussi dans la
folie après avoir essayé de résoudre certains
dysfonctionnements sociaux dans le milieu de
l’enseignement où il travaillait. L’apathie et l’opposition
de ses collègues, des parents et des élèves sont telles,
qu’il finit par abandonner son idéal de responsabilisation
des jeunes par l’éducation et la transmission des valeurs
traditionnelles. La corruption morale des institutions
familiales et éducatives indispensables à la formation de
l’individu et à la stabilité sociale de même que l’échec du
sentiment de libération par l’éducation, l’esprit critique
et artistique signalent un manque de perspectives
flagrant voire une désintégration complète de la société :
51 Images de soi dans les sociétés postcoloniales

Fred était le leader d’un quintette de jazz renommé
dans toute la Caraïbe. […]Mais Fred se croyait chargé
d’une mission, celle de transmettre le patrimoine
musical antillais à une jeunesse qui ne savait que
danser sur les musiques des autres.[…] Il intégra
l’Éducation Nationale et ne jouait plus que le
weekend avec le « Kréol-Jazz ». De son nouveau métier il
avait fait un sacerdoce. Face à la lourdeur du système
au conservatisme des enseignants et à l’indifférence
des élèves il ne se décourageait pas. […] Les parents
acceptaient mal que l’on appris à leurs enfants à jouer
du tambour ou de la flûte en bambou. […] Quand les
parents d’élèves portèrent plainte contre cet
enseignant on trouva là un bon prétexte rêvé pour lui
proposer un poste au C.D.I. […] Désormais Fred prit
la rue comme sale de classe et les bars comme cour de
récréation. […] Fred n’avait plus goût à rien, son beau
rêve avait échoué, ce pays manquait d’audace, de
dimension, de démesure, tout était dérisoire, inutile,
rien ne valait la peine […] (C’est vole 37-38)

Tel que rendu par la fiction de Nicole
CageFlorentiny, cet implacable constat dévoile bien un
peuple immature et infanticide. Il fait écho à la
conclusion d’Édouard Glissant sur l’état morbide,
ambigu et confus de la société martiniquaise (Le discours
293). Également, la citation ci-dessus du roman de
Nicole Cage-Florentiny traduit pertinemment les faits
sociaux relatés par le sociologue Louis-Félix
OzierLafontaine :

Pris dans le tourbillon des excès de la consommation
et des turpitudes de la compétition sociale, un grand
nombre de parents a tendance à négliger le dialogue
avec leur fils et/ou leur fille alors que ces derniers
vivent une conjoncture très angoissante a bien des
égards.
52 Patricia Donatien-Yssa
Cette incommunicabilité, dont souffre et parle un
nombre grandissant de jeunes, accroît leur sentiment
de solitude, leur malaise et, crée chez eux un profound
sentiment de désespérance.
Beaucoup d’entre eux se considèrent et, d’ailleurs se
disent « initil » (inutiles). (191)

Dans L’autre qui danse, Rehvana vit la même
désillusion et la même instabilité psychologique que les
personnages de Nicole Cage-Florentiny. Martiniquaise
de teint très clair ayant vécue à Paris et effectuant un
« grand Retour » en Martinique, elle se vit comme un
péché intolérable. L’abjection de son compagnon Éric,
qui d’ailleurs transcrit celle du pays, « […] lui a gâché sa
Martinique » (288)

Néanmoins, si les personnages Leïla, Fred et
Rehvana font le bilan négatif de la situation par leur
échec à contenir la dérive et à ne pas y sombrer, « Yich
Lumina », personnage de la nouvelle de Suzanne
Dracius « Les trois mousquetaires étaient quatre »,
insuffle l’espoir. En premier lieu, la mise en abîme du
personnage Yich Lumina le rend doublement
intéressant. Il accomplit d’abord la démarche de
rectification et de remplacement entreprise par les
écrivaines et leur volonté de montrer d’exemples sains la
voie à emprunter. Ensuite, il se pose en adepte des actes
libérateurs accomplis par Lumina Sophie, une figure
féminine historique ayant mené une révolte dans le sud
de la Martinique à la fin du dix-neuvième siècle. Lumina
Sophie fut occultée des livres d’histoire d’où sa
réhabilitation symbolique par Yich Lumina. Celui-ci
s’insurge aussi contre l’aberration et le manque de recul
critique qui caractérisent son peuple. Par conséquent,
Yich Lumina reproche au peuple son aliénation et ainsi
met en lumière l’une des entraves à une avancée saine.
Selon les propos de Yich Lumina, les Martiniquais ne se
53 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
(pré)occupant pas des leurs, l’échec est inévitable.
L’amnésie et l’oubli volontaire sont des symptômes qui
mettent en exergue le trouble identitaire :

En cet an de grâce 2002, on célèbre donc partout en
France, et jusqu’au fin fond de Martinique, « l’Année
Hugo ». Grand bien nous fasse. Mais Alexandre
Dumas AUSSI est né en 1802 ! (112)

Devant le constat de la pitoyable inertie et des
inconsistances réactionnaires du peuple, Yich Lumina
entreprend seul l’action révolutionnaire de réparation
d’où son statut de leader et de guide. De plus, son acte,
politique, signale que le changement total et collectif ne
peut s’accomplir effectivement que si chaque individu y
contribue de manière singulière et cela malgré
l’opposition de la majorité. Il reconnaît en effet « Qu’il
n’y a, […] pas une âme, en Martinique, qui puisse vibrer
à l’unisson avec une ferveur identique » (124) En dépit
de cela, il remplace concrètement la plaque « Boulevard
du général de Gaulle » dans la ville de Fort-de-France
par celle de « Boulevard Alexandre Dumas » qui selon
lui rend plus justement la réalité historique de son pays.
Ce geste est hautement symbolique puisque ces plaques
signalent les voies et les chemins qu’empruntent
quotidiennement les Foyalais. En plus de rendre sa
mémoire au peuple, son but est aussi de rendre
hommage à et de réhabiliter, en se l’appropriant, cet
illustre écrivain métis d’origine haïtienne :

Alexandre Dumas, métis ? Ils ne le savent pas ? C’est
bien pour cela que tu es là. Pour qu’on se le dise. Pour
qu’enfin on se le dise. Pour qu’on clame, qu’on clame
haut et fort que ce métis-là a milité farouchement au
côté de Victor Schœlcher pour l’abolition de
l’esclavage. (116)

54 Patricia Donatien-Yssa
L’identification avec cet Haïtien métis renvoie
subtilement à la question de l’identité et renforce l’acte
politique osé du personnage. Yich Lumina pose des
questions dont l’affligeante simplicité et justesse
accentue le chaos mental observé. Ses questions révèlent
que les référents identitaires ne sont pas visibles dans la
société quoi qu’ils existent. Bien évidemment, cela
rappelle l’affirmation d’Édouard Glissant selon qui, à la
Martinique, la misère mentale a débouché sur une
« absence de référence à soi-même » (Le discours 368)
Donc, Yich Lumina demande : « Pourquoi tant
d’hommage à Schœlcher (…), mais rien en l’hommage
de Dumas ? Où est-elle la statue de Dumas ? » (Les trois
mousquetaires 116) Sa témérité est si subversive et défiante
pour l’ordre établi qu’elle lui vaut d’être arrêté,
claquemuré, jugé, déjugé, condamné (115) par ses
compatriotes martiniquais, fonctionnaires zélés de
l’autorité française et officiers de police représentatifs de
la folie collective et de l’inertie générale.
Il est suggéré que pour parer à la folie collective il
faut d’abord soigner la folie individuelle. Cela malgré
tout, ne peut se faire que si l’on se réapproprie son soi,
l’île et son histoire en somme, en s’y enracinant, en
allant au plus profond des racines. Cette nécessité de
descendre au tréfonds de soi pour une meilleure avancée
vers le futur a d’ailleurs été exhortée par Édouard
Glissant : « Courir au risque Terre, oser l’exploration de
ses élans interdits, ou méconnus. Étayant par là notre
demeure propre. Les histoires des peuples sont le
comble de notre poétique » (Le discours 18)
C’est par cette démarche que la jeune Malaïka, une
amnésique qui ne sait pas son nom et est en quête
d’ellemême, peut prétendre retrouver la mémoire et par
conséquent son identité. Ainsi, c’est Fromager, l’«
arbremémoire », élément végétal mythique et symbolique,
ancré, enraciné au plus profond de la terre et de l’âme
de l’île qui le lui suggère d’ailleurs : « Peut-être en
55 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
parcourant les méandres de cette histoire tu peux
retrouver tes pas égarés, […] » (C’est vole 23) Fromager
est le sage guide et le protecteur de la jeune fille. Il rend
possible l’exploration du passé et de l’identité car il est
né du pays comme il le souligne lui-même : « Je suis
vieux comme le temps j’ai vu naître et mourir ce pays
comme je suis né de lui… » (20) Comme le signifie la
sagesse de Fromager, le pays tout entier est amnésique
et sa perdition est dûe à la perte d’identité. Lui non plus
ne sait plus son indice fondamental, son nom :

Sans mémoire, l’on est condamné à s’égarer sur une
terre chaque jour plus étrangère. Ainsi toi… Ainsi ce
pays oublieux de lui-même… ce pays a une âme, ce
nom c’est celui de son âme, son nom secret son nom
de guerre, son nom de terre et de mémoire. Et tant
qu’il refusera de connaître ce nom, alors le serpent
continuera à se rouler dans la poussière, aveugle,
comme toi-même… Comme toi qui ne sais pas ton
nom. Dans le nom d’un être réside sa force, son
essence, son mystère. (20-21)

L’auteure persiste puisque dans L’Espagnole, elle met
une fois de plus l’accent sur le manque de connaissance
et de reconnaissance de soi. De même, souligne t-elle
cette amnésie pathétique mais voulue et de nature à
provoquer la perdition totale. Ainsi, « Élena découvrait
que ce pays avait une histoire qu’il s’efforçait d’oublier.
Des hommes s’étaient battus, des femmes, des forces
s’étaient affrontées et à travers les rues pavées et le
bercement de la mer, quelque chose était là qui vibrait,
qui disait un message de par-delà les siècles et les années
pas si lointaines que cela » (56-57) Ces propos d’Élena
sont d’autant plus prégnants que la jeune femme endure
une terrible adversité et est obligée de se soumettre à la
déchéante prostitution pour élever son fils. Elle reste
56 Patricia Donatien-Yssa
toutefois digne, lucide et a le courage de militer pour le
« déchoukaj » de son pays Haïti.
Dans sa nouvelle, « Les trois mousquetaires étaient
quatre », Suzanne Dracius statue radicalement sur les
raisons de l’apathie des Martiniquais. Elle serait dûe à
« […] l’acculturation aboutie et [aux] strates
d’assimilation qui ont maté, sédimenté, compartimenté
ici, là, les velléités et sursauts de dignité » (120).
L’apathie serait également dûe à l’amnésie que déplore
ironiquement Yich Lumina puisque seule une poignée,
dotée de conscience historique, se souvient et reconnaît
les hauts faits historiques capables de générer fierté et
dignité :

Et tu signas « YICH LUMINA », d’un graphe que
seuls purent décrypter ceux qui gardaient en mémoire
l’histoire du peuple martiniquais. Ceux qui avaient
encore en bouche l’amertume du sang versé en
septembre 1870. (119)

De plus, ce personnage iconoclaste, leader
incontestable, pose lui aussi le problème de l’identité et
du nom. Selon Édouard Glissant, « Le piège de l’état
civil », c’est-à-dire, « la hantise du nom » est l’une des
données de la quête identitaire des Martiniquais
(Le discours 753). Yich Lumina effectue un autre acte
certes symbolique mais assurément de réhabilitation, de
rectification et de révolution. D’abord, il se nomme
luimême de façon à conjurer l’erreur historique selon
laquelle les maîtres attribuaient à leurs esclaves des noms
arbitraires qui ne traduisaient aucunement leur identité.
De même, ce faisant et dans un premier temps, il ajuste
sa situation conformément au réel de sa société dans
laquelle les femmes transmettent souvent leurs noms à
leurs enfants (Hilaire 45-48). Dans un deuxième temps il
pose la problématique de l’identité qui préoccupe encore
le peuple martiniquais et révèle ainsi non seulement un
57 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
mal-être certain mais aussi une dérive à en juger par les
questions et l’incrédulité des officiers dont l’ordre est
confondu. Ensuite, il honore la mémoire de Lumina
Sophie un personnage féminin qui a joué un rôle
révolutionnaire sans précédent dans l’histoire de la
Martinique. Bien que symboliquement, il lui établit une
nécessaire généalogie et une descendance physique et
spirituelle à même de perpétuer la lutte libératrice. Aussi
signale t-il que cette femme oubliée par son propre
peuple a bien engendré et que son acte devrait servir
d’exemple et susciter l’émulation :

Quand tu dis « Yich Lumina », passe ; ils te demandent
seulement si « Yich » c’est le nom ou le prénom. Tu
leur expliques que tu t’en fous, que ton nom entier
c’est « Yich Lumina Sophie dite Surprise », mais alors
là, ils s’énervent. Non seulement ce nom-là ne leur dit
rien, mais il ne leur dit rien qui vaille. […] Il s’agit d’un
patronyme. Ou plutôt d’un […] matronyme, ni
sobriquet ni pseudonyme. Je ne me cache pas. Je me
réapproprie mon vrai nom. (111)

Le paroxysme de la perdition est atteint lorsque le
fourvoiement et la nonchalance des officiers les fait
reproduire l’arbitraire tant décrié des temps passés en
matière de dénomination des Martiniquais. Devant le
nouvel ordre anti-conventionnel qu’il impose avec son
nom, les agents commettent une abomination en
légiférant autoritairement sur le nom et l’identité du
jeune homme : « […] l’officier se met à taper « Yich » en
lettres capitales, en face de NOM, et « Lumina Sophie
dite Surprise » en minuscules, en regard de « Prénom »
(111) Ironiquement, les policiers le concoivent comme
1« dèkdèk » alors que son acte est lui-même précipité
par la folie que leur égarement symbolise.

1. Ce terme créole signifie « fou » ou « dérangé » en français.
58 Patricia Donatien-Yssa
Par conséquent, la révolution du jeune homme qui
avait consisté à s’octoyer une totale libération en se
nommant lui-même est mise à épreuve et son identité
corrompue. Cela met en garde contre les difficultés à
parvenir à un assainissement social et mental absolu.
Cela dit, c’est tout de même Rehvana, personnage de
L’autre qui danse, qui magnifie la problématique de
l’identité. D’abord, elle aussi se dit amnésique et « […]
se rappelle que, quand elle était enfant, elle avait de
subits trous de mémoire […] » (314) Ensuite elle fait
allusion à sa propre personnalité schyzophrénique et
ambigüe en se comparant aux « […] deux moitiés d’un
symbole, et présentant, comme elles, des brisures qui
s’emboîtent, comme elles incomplètes l’Une sans
l’Autre, toutes deux infinies, et plurielles toutes deux en
des mondes multiples, ainsi lui apparurent l’Une et
l’Autre, et, pour sa part, elle se tut » (316) Martiniquaise
élevée à Paris, elle recherche tragiquement une négritude
qu’elle prétend corrompue par sa « peau trop Claire »
(24). De ce fait, sa démence la conduit à se nourrir de
succédanés et d’extrêmes. Elle est « […] transportée par
ces petites taches de négritude, […] (24). De façon
surprenante, elle […] a tout essayé, a suivi toutes les
trajectoires excessives du ressourcement systématique,
[…] » (25)
Dans, C’est vole que je vole, l’on apprend que la folie de
Malaïka provient, comme pour Yich Lumina, d’un acte
répréhensible et inhumain. Celui qui était voué à sa
protection, c’est-à-dire son père, a abusé d’elle alors que
sa mère, au courant, a choisi d’être aveugle et
impuissante. C’est un autre élément naturel, le feu, qui,
en embrasant la maison et en tuant son père purifie la
faute du dernier et permet les possibles d’une vie saine
pour la jeune fille : « Le feu – tout s’embrase ! Feu les
vêtements de l’homme ! Affolement, les yeux de la
femme. Elle voit l’homme s’en aller dans les
craquements de sa chair dévorée par les flames. » (25)
59 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
La perdition du peuple est également symbolisée par
la malveillance, l’intolérance et l’incompréhension de
certains personnages à l’égard de Malaïka. D’abord, elle
1fait l’objet de « milans » désobligeants proférés par des
hommes peu sensibles à la cause des femmes. Ensuite,
l’inceste qu’elle a enduré du fait de l’ignominie de son
père lui est injustement reproché. De plus, son
excentricité lui vaut d’être rejetée et ostracisée par cette
société qui l’accuse de bien des maux dont elle n’est pas
coupable. Après s’être enfuie de l’hôpital psychiatrique,
elle rencontre sur son chemin, un homme qui attente
encore à sa pudeur. Alors qu’enfin elle commence tout
juste de savourer le bonheur avec son amant Paul, le
dernier est arrêté par la police qui l’accuse à tort d’être
un redoutable dealer de drogue. Selon les propos des
policiers, le fléau de la drogue est tel que le résultat est
inmanquablement la folie :

Tu es un maillon de la chaîne de la drogue et des petits
salauds de ton espèce entraînent de jeunes paumés sur
la mauvaise pente. Pas plus tard qu’hier, un jeune gars
de T. a été pris d’une crise de folie ; il est entré chez
des voisins, il a agressé leur fille avant de s’enfuir tout
nu en hurlant. (110)

Là encore cette tirade reflète le constat fait par
LouisFélix Ozier-Lafontaine : « Au premier rang de ces
déstructurations partielles du tissu social observables en
Martinique, on trouve les différentes formes actuelles de la
déviance sociale : toxicomanie, criminalité, délinquance,
prostitution, mais aussi violences sexuelles » (185)
Finalement, l’aveuglement perpétuel au sein duquel
tourbillonnent les Martiniquais qui refusent par là de se
responsabiliser, est marqué par la réflexion constante de la

1. Terme créole signifiant « médisance ».
60 Patricia Donatien-Yssa
jeune fille selon laqulle « Les fous ne sont pas ceux que l’on
croit ».
Dans L’autre qui danse, la violence dont souffrent les
femmes, autre fléau dénoncé, est résumée par Man
Cidalise. Voisine agée de la jeune Revhana, elle lui
égrenne non sans une résignation consternante mais
digne de sa génération, la longue liste des coups qu’elle a
reçues en une vie faite d’humiliations et de
subordination :

J’ai pris des coups, ma fille, tu peux dire ça, depuis
toute petite, pas des tapes, non ! Coups de cuir, coups
de coutelas, coups de calebasse, coups de soulier,
coups de madjoumbé, coups de rigoise, coups de
bâton, coups de roquille, coups de lélé, coups de
boutou, coups de gallon, coups de chopine, coups de
roche ! Coups de chaîne bœuf, coup de linge mouillé,
coup de bois sec, coups par-devant, coups
parderrière, coups sur la main gauche, coups sur la main
droite, coups par en haut, coups par en bas, toutes
qualités de coups ! L’argent seulement qui m’a pas
donné de coups. (134-135)

Cependant, l’acte V de la pièce de théâtre de
Suzanne Dracius, Lumina Sophie dite Surprise qui inspire
l’espoir, se révèle comme discours féministe
incontestable contre les violences faites aux femmes
comme l’inceste. C’est Lumina elle-même qui conclut
sur la mission qu’elle s’est fixée et à laquelle elle convie
les Pétroleuses à adhérer. Elle prône l’auto-défense et la
prise en charge de la femme par elle-même : « Ne pas
violer le silence, c’est se faire complices de ces
violences.[…] Cela fait partie de notre combat. De notre
légitime révolte, de notre légitime colère » (103)
Féministe militante qui serait non seulement comparable
à Jeanne d’Arc comme le fait l’auteure, mais aussi à
Olympe de Gouge, Lumina dont le nom signifie « Des
lumières, […] pour les femmes, […] » (75), exhorte
61 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
également ses consœurs à accomplir leur droit et leur
devoir en tant que femmes : « Nous sommes des
femmes de ce pays, […] En tant que femmes, nous
avons des droits, mais aussi des devoirs ». (25) Le
pronom personnel « nous » dénote une volonté de
solidarité féminine que Malaïka exprime dans C’est vole
que je vole et que Élena exhalte dans L’Espagnole : « Ces
femmes, oh comme je suis leur sœur ! Comme je
voudrais pouvoir comme elles me laisser aller,
délivrance, enfin ! » (L’Espagnole, 53)
Ainsi, au vu de l’énormité de la crise et de la charge
qui pèse sur lui, le pays a besoin d’être défendu.
D’ailleurs, symboliquement, c’est un avocat fort habile
qui défend Malaïka après que celle-ci a tué l’homme qui
tentait de la violer :

L’avocat parle, éloquent. Mais son éloquence ne me
concerne pas : je ne suis pas là ! Il dit les malheurs de
l’enfance, la violence omniprésente, l’incapacité d’une
société en crise à offrir une alternative à ceux qu’elle
contribue à détruire ; il dit la succession des injustices
qui ont fait atterrir une enfant trop fragile et à la
sensibilité trop vive dans les bras d’une folie
salvatrice… Salvatrice car protégeant des normes
sclérosantes, de l’hypocrisie aliénante ; avec elle la
solitude choisie nargue l’ostracisme ; grâce à elle tout
devient possible, un monde recréé aux dimensions
d’un imaginaire démesuré… (C’est vole 126)

Le fait qu’elle ne soit pas emprisonnée après avoir
tué par instinct de protection cet homme qui voulait la
violer, suggère un ressaisissement et une rédemption
possibles pour le pays. Malaïka dit : « Grâce à sa verve
militante la prison me sera épargnée » (126). Cela
souligne également d’une part que le peuple a
effectivement besoin d’un avocat et d’autre part que
l’action de l’écrivain en tant que porte parole et avocat
montrant des alternatives est bien fondée.
62 Patricia Donatien-Yssa
Par conséquent, après le constat négatif et le
cheminement initiatique vers la délivrance de la folie,
Malaïka conclut positivement imposant l’espoir et
permettant d’entrevoir un assainissement certain. Le
renversement de sa condition négative en condition
positive souligné par l’acte qu’elle entreprend la
positionne comme leader potentiel et modèle positif à
suivre. D’abord, elle décide de s’adonner à l’écriture
comme thérapie mais surtout comme témoignage de
son expérience et comme archive de son espérance.
L’acte s’impose et s’accomplit dans une atmostphère
presque mystique et sa puissance, cosmique, souligne
celle des mots eux-mêmes : « C’était un soir de pleine
lune c’est venu comme ça, il fallait le faire, écrire les
mots Les mots sur les routes de ma quête Les
motspluriel les mots-tempête Aller leur dire à ceux qui m’ont
salie… Les mots exhibition dans l’alcôve même de leur
pudeur […] Les mots […] comme ils m’ont troublée
comme ils me guérissent » (127-128). Cet acte d’écrire
est une communication avec le peuple qui l’a pourtant
poussée à la souffrance et à la folie. Tout comme pour
Yich Lumina, le personnage de Dracius, l’on reconnaît
en Malaïka des dispositions favorables envers le peuple.
Quoique médisant et apathique, le peuple bénéficie de la
tolérance, du pardon et des sacrifices de ces deux
personnages. Par conséquent, l’acte d’écrire auquel
s’adonne Malaïka est aussi et surtout un porte-voix
nécessaire pour que le peuple entrevoie sa voie et
entende son cri d’amour, de possibles et d’espérance :

Lâcher les mots sans bride dans les cours même d’où
l’on m’a chassée Aller jusqu’au bout des mots Et
revenir leur dire qu’ils n’ont pas su tuer ma
voix…Revenir du voyage aux creux de la folie où ils
m’ont acculée comme avant les bateaux négriers
envoyaient par le fond leur trop plein d’esclaves […]
Les mots pour que nos enfants sachent et
63 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
comprennent et se souviennent Voilà, écrire le livre de
ma folie et de ma guérison ! (C’est vole 128)

Aussi rappelle-t-elle le devoir moral et idéologique
de l’écrivain qui, selon ses propos, devrait attiser et
maintenir la conscience du peuple. Il devrait aider à la
définition et à la construction de la société ou, tout au
moins, en montrer des pistes viables. Malaïka confirme
écrire et parler pour et à son peuple auquel elle entend
s’intégrer et à qui elle assure de sa solidarité :

Fromager, je croyais détester ce pays je croyais le haïr à
jamais, je croyais y être étrangère, à jamais ; je croyais
ne pouvoir jamais me sentir la même que ces gens.
Mais c’est étrange : à mesure que les mots glissent de
moi pour s’étaler sur le papier, je sens la haine qui se
dissout ! Comme si les mots avaient le pouvoir
d’absorber toute cette haine toute ma rancœur ! (129)

Ensuite, Malaïka embrasse sa terre, son peuple
symboliquement en le nommant et en lui restituant ainsi
son identité perdue : « Je n’ai pas oublié le nom secret
du pays son nom de guerre son nom de terre et de
remontée de fleuve. Mes enfants sauront que ce pays a
une âme, j’écris pour eux aussi ! Kimbashasa ! » (129)

Quant à Rehvana, en effectuant les gestes
traditionnels d’antan, elle dit avoir accompli le cycle de
sa quête identitaire et pouvoir nommer l’univers
martiniquais adéquatement : « Elle met toute sa fierté
dans l’énorme tranche de tazar qui marine sur le potager
à côté de l’évier fendu, car elle a retrouvé le nom, en
même temps que les joies, des choses d’ici ». (120)

Elle, héroïne de Aime comme Musique ou comme Mourir
d’Aimer, confirme le caractère salvateur, solidaire mais
aussi militant de l’écriture :

64 Patricia Donatien-Yssa
Elle s’était plus d’une fois guérie de la sorte – écrire,
écrire pour exhumer les fantômes qui la hantaient,
pour exorciser, pour se laver et guérir, écrire pour ne
pas mourir car l’écriture l’avait plus d’une fois ramenée
à la vie, ainsi qu’elle le notait dans son journal, dans un
autre millénaire. (43)

La machine à écriture de Suzanne Dracius, son
ordinateur, personnage de la nouvelle « Écrit au jus de
citron vert » pose la question fatidique des raisons de
l’écriture : « Est-ce confiner à la folie que de consentir
[…] à se livrer, […] à cet acte, impudique voire obscène,
[…] qu’est […] l’acte d’écrire ? » (207). Il pose
également la question pendante du destinaire : « […]
pour quelle vie, vers quelle fin, […] ? » (213) La machine
y répond en érigeant l’acte comme fécond et
s’accomplissant selon les mêmes termes qu’une
grossesse humaine. C’est elle, la machine, qui procure
vie et existence à l’auteure et à sa voix : « Tout ce qui
n’est pas l’écriture, […] la rebute […] Elle vit, agit,
manipule des objets, parle aux gens, et cependant existe
au sein de son écriture, […] » (208)

Par son écriture donc, Suzanne Dracius reconnaît
elle aussi que le pays a une âme et un nom de guerre de
même qu’il a besoin d’un avocat, de guides et de héros
pour le proclamer. Elle lui fournit Lumina une figure
historique emblématique de l’espoir et susceptible
d’insuffler l’énergie et la volonté nécessaire pour la
révolution sociale. Grâce à son « fabulodrame
historique », Lumina Sophie dite Surprise, Suzanne Dracius
participe du déblaiement nécessaire de l’histoire comme
Édouard Glissant en exorte les écrivains de son pays. Le
passé doit être rêvé de façon à restituer sa dignité et sa
signification au monde au peuple :

65 Images de soi dans les sociétés postcoloniales
le passé ne doit pas seulement être recomposé de
manière objective […] par l’historien, il doit être aussi
rêvé de manière prophétique, pour les gens, les
communautés et les cultures dont le passé, justement,
a été occulté. (Introduction à une poétique du divers 86)

D’ailleurs, Nicole Cage-Florentiny suggère que la
souffrance du peuple vient de la non-transmision de
l’histoire. D’abord, Fromager affirme : « […] le chagrin
indicible, l’histoire qui souffre de n’avoir pas été
transmise, les mots infirmes pour n’avoir pas été dits
[…] » (C’est vole, 26) Ensuite Malaïka regrette : « Mais
l’on a oublié la mémoire des mots chantés de génération
en génération mon peuple a tué tous ses griots, ses
conteurs et la télé nous distille des cauchemars où les
bottes du flic super-man, le fusil du plus fort résonnent
dans la nuit des insomnies qui ne se disent pas » (77)
Enfin, Élena aussi remarque tristement que « La
Martinique avait eu ses héros dont les livres taisaient les
noms… » (L’Espagnole, 57).
Par conséquent, devant l’urgence de la situation
Suzanne Dracius accomplit une double mission en
mettant l’accent d’une part sur un aspect oublié de
l’histoire et de l’autre sur la gent humaine la plus
opprimée, à savoir la gent féminine. Sa pièce de théâtre
met en exergue l’insurrection de 1870 de travailleuses
d’habitation dont les conditions de travail étaient
proches de celles de l’esclavage. La révolte fut menée
par le leader Lumina, une jeune négresse enceinte, que
« Ni […] les journaux, ni […] les programmes scolaires,
ni […] les discours politiques […] » (83) et ni le souvenir
collectif n’ont retenues. C’est la raison pour laquelle il
est urgent de ré-introduire ces femmes dans « l’Histoire
avec un grand H » (82) et de leur créer une mythologie.
Ces femmes procurent la lumière, le rêve et l’équilibre
nécessaires pour le développement durable. Ainsi,
Lumina et ses Pétroleuses, Rosalie et Simonise, ont la
66 Patricia Donatien-Yssa
particularité d’être chacune singulière physiquement et
d’ainsi symboliser le métissage racial et culturel cher à
Suzanne Dracius. Elles sont respectivement « câpresse
ou mûlatresse », « cafre ou chabine » avec la chevelure
crépue et enfin « Indienne créole aux longs cheveux
lisses » (15) D’emblée, l’auteure souligne par cette
diversité du phénotype, que toutes les femmes de
Martinique ont pris part à cette Révolution. Dès l’acte I
s’articule l’ambition tant concrète qu’idéologique de
Lumina instillée par un caractère défiant et déterminé.
Après avoir pris, avec un réalisme accablant, la mesure
de l’ignominie de la situation comme le montre son
analyse : « Passer de la condition servile au travail
salarié ? ! Mi couillonnade, […] » (20), elle répond
violemment à Rosalie « qu’il y a des choses qu’il faut
savoir » et que surtout, « la plupart sont marquées » dans
les livres. Par conséquent, l’une des solutions et la
première ambition affichée au bénéfice du peuple est
l’éducation – comme Fred le personnage de Florentiny.
Cela est d’autant vrai que le Chœur surenchérit :
« savoir, c’est pouvoir ». (22)
Ensuite, selon le texte de Dracius, l’éducation ne
peut être efficace que si le peuple est uni dans sa
diversité et si toutes ses composantes sont intégrées :
« […] dorénavant nègres et Indiens fraternisent » (24).
Par là, visionnaire, Lumina affiche sa deuxième ambition
d’œuvrer pour la transformation de son peuple en
nation : « Voilà ce qui soude un peuple. C’est comme
cela que se fonde une nation » (24)
La Muse Africa, guide, protectrice et inspiratrice de
1Lumina , est le personnage le plus important et
intéressant après l’héroïne car c’est elle qui, par son
tempérament, sa langue, son langage et ses jeux de mots
rend le texte et son style singuliers. Elle est chargée de

1. Ainsi est renforcée l’idée de la nécesité du guide. Lumina est le
guide du peuple. La Muse Africa est le guide de Lumina.
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