Imaginaire et narcissisme

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Entre le narcissisme freudien et l'imaginaire lacanien, si différents par leurs fonctions et par leurs origines, on ne peut s'empêcher de trouver une certaine familiarité. Ce numéro de la revue Che vuoi ? travaille sur cette question. Narcissisme et imaginaire sont des notions cliniques. Pour Freud comme pour Lacan, il s'agit de rendre compte d'abord d'une expérience de la folie vécue dans le transfert.
Publié le : mardi 1 janvier 2008
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EAN13 : 9782296188891
Nombre de pages : 195
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Imaginaire et narcissisme

Che vuoi ?
Nouvelle série n° 28, 2007

Imaginaire et narcissisme

L 'HARMATTAN

Che vuoi?

Nouvelle série n° 28, 2007 Revue du Cercle Freudien

Comité de rédaction: Serge Reznik, Josette Zoueïn, Fabienne Biégelmann, Danièle Lévy José Morel Cinq-Mars, Thierry de Rochegonde, Frédéric de Rivoyre Correspondants étrangers: Argentine: Gilda Sabsay Foks Canada: Francine Belle-Isle - Anne-Elaine Cliche Danemark: Jean-Christian Delay États-Unis (New York) : Paola Mieli

Directeur de publication:

Serge Reznik

Couverture: Charlotte Vimont Mise en page: Clara Kunde Éditeur: L'Harmattan, 5-7 rue de l'École Polytechnique, 75005 Paris

Les textes proposés à la revue sont à envoyer à : Serge Reznik, 10 rue Rubens, 75013 Paris sreznik @ free.fr

À paraître: Che 'lntoi ? n° 29 Printemps 2008 : L'erre de la jouissance

Publié avec le concours du Centre National du Livre
(Q L'HARMATTAN,

2007
75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffus ion. harmattan@wanadoo. fr

ISBN: 978-2-296-04720-4 EAN : 9782296047204

SOMMAIRE
Édi torial

9

Le nerf de l'il11age
« Narzissmus » et Freud. La naissance du concept psychanalytique de narcissisme Jacques Sédat Cet admirable petit tas Frédéric de Rivoyre Un concept méconnu de la clinique de Winnicott: le narcissisme primaire Jean-Pierre Lehmann Note sur le second imaginaire Bernard Toboul

13 23

39 55

Échos
Avec quoi entendons-nous? Variations cliniques sur l'amour de soi et la peur des autres Catherine Desnos Réflexions sur l'imaginaire dans la psychose: autour de La folie du transfert de Solal Rabinovitch Brigitte Lemérer L'imaginaire et la terreur. La civilisation des Mayas: un exorcisme de la mort? Alain Deniau Jalons pour une histoire de l'imaginaire non narcissique Olivier Douville

69

83

91 103

Mise au point sur le rêve
Avec le psychanalyste, l'homme se réveille
Olivier Grignon

113

Cabinet de lecture
La psychanalyse partagée, Recueil de textes d'Hervé Petit Lecture par Jean-Jacques Blévis Le psychanalyste infidèle, de Georg Garner Lecture par Philippe Réfabert L'hom111e marche sous la pluie, de Jean Clavreul qui Lecture par Claude Rabant Comprendre Freud, de Jacques Sédat Lecture par Jean-Pierre Lehmann Quatre-vingt-deux dressages, de Claude Maillard Lecture par Francis Cohen Les Lettres de la Société de Psychanalyse Freudienne, 139
143 147 153 163

Le «

contre-transfert

})

Lecture par Fabienne Biégelmann Histoire de la nostalgie, d'André Bolzinger Lecture par Josette Zoueïn Galanterie française, de Claude Habib Lecture par José Morel Cinq-Mars

167 173 177

Che vuoi ? fait causer
Intervention pour présenter le numéro 27 de Che vuoi ?, « L'expérience du transfert », à la librairie Lipsy, 25 septembre 2007 Jacques Sédat

183

Che vuoi? est depuis 1994 la revue du Cercle freudien. Revue de psychanalyse, elle contribue au travail d'élaboration indispensable à la pratique en mettant en œuvre les deux principes fondateurs de l'association: l'accueil de l'hétérogène, le risque de l'énonciation. Chaque numéro est conçu comme un ensemble visant à dégager une problématique à partir d'un thèlne choisi par le Comité de rédaction. Un Cabinet de lecture présente des ouvrages récemment parus.

C'est pourquoi la question de ['Autre qui revient au sujet de la place où il en attend un oracle, sous le libellé d'un: che vuoi ? que veux-tu? est celle qui conduit le mielL't au chemin de son propre désir - s'il se met, grâce au savoir-faire d'un partenaire du nom de psychanalyste, à la reprendre, fût-ce sans bien le savoir, dans le sens d'un: que me veut-il?

J. Lacan (Écrits)

~

Editorial
Crédule enfant, pourquoi t'obstines-tu vainenzent à saisir une image fugitive? Ce que tu recherches n'existe pas; l'objet

que tu aimes, tourne-toi et il s'évanouira. Lefantôme que tu aperçois n'est que le reflet de ton image; sans consistancepar soi-même, il est venu et demeure avec toi; avec toi il va
s'éloigner, si tu peux t'éloigner.

Ovide1

Se méfier des ressemblances: voilà un message freudien que Lacan semble avoir pris à la lettre. Pourtant, entre le narcissisme freudien et l'imaginaire lacanien, si différents par leurs fonctions et par leurs origines, on ne peut s'empêcher de trouver une certaine familiarité. Familiarité qui semble tenir aux malentendus toujours resurgissant sur la « place» du sujet (confondue avec ses aises !). Ce numéro de la revue Che vuoi ? travaille la question. Dans son titre, l'imaginaire précède le narcissisme, pour marquer que le rapprochement ne va pas de soi, que l'un n'est pas issu de l'autre. Il y a, certes, de nombreux points de passage entre la théorie du narcissisme freudien et l'instance imaginaire forgée par Lacan, par exemple le rassemblement des pulsions partielles dans une unité formelle, l'identification primaire au corps propre. Mais il y a aussi des dissemblances: la fonction d'embrayage d'une image visuelle centrale dans l'expérience du miroir est absente chez Freud, pour qui le narcissisme est d'abord investissement du corps propre, voire des genitalia, plus tard « amour de soi» jusqu'à en perdre la réalité. Toutefois, on se convainc assez vite à la lecture des articles qui vont suivre, que la voie du rapprochement, ou de la confrontation entre théories ne trouve son éclairage qu'en référence à une expérience commune: celle de la pratique psychanalytique et notamment celle du transfert dans la psychose. Narcissisme et Imaginaire sont donc des notions cliniques. Pour Freud comme pour Lacan, il s'agit de rendre compte d'abord d'une expérience de la folie vécue dans le transfert. Chez Freud, le narcissisme émerge d'une lente 9

Che vuoi? n° 27 perlaboration du transfert sur Fliess, après décantage à travers le filtre proposé par le président Schreber et une relance venue de Jung. Pour Lacan, l'imaginaire rend compte d'une expérience de la psychose paranoïaque relatée dans sa thèse et traversée avec Melanie Klein pour guide. On s'aperçoit, ce faisant, combien ces théories sont précieuses pour le psychanalyste, chacune dans leur style propre, en ce qu'elles s'affrontent au plus vif des dangers qui guettent le travail analytique. Le premier de ces dangers est l'ignorance qu'une cure ne se mène pas sans y engager son être, au risque de la folie. Il faut bien reconnaître que sur ce point Lacan nous donne un autre éclairage que Freud. Lorsqu'il transmute le petit autre imaginaire en objet a non-spéculaire, il apporte une théorie de la conduite de la cure qui indique une voie de sortie de l'impasse imaginaire en laquelle se résume trop souvent la folie du transfert, dans son impasse paranoïaque. Au-delà de la question de l'amour de transfert, nous dit Lacan, nous devons situer le désir du sujet. Ce qui le conduit à cette trouvaille du désir de l'analyste, qu'il nous reste à élaborer. En somme, le narcissisme freudien comme l'imaginaire lacanien nous enseignent sur un point critique pour chacun: comment rester psychanalyste sans devenir (complètement) fou! Le Comité de rédaction

lOvide, Les rnétamorphoses, Paris, Folio, Gallimard, 1992, p. 120.

10

Le nerf de l'image

« Narzissmus » et Freud
La naissance du concept psychanalytique de narcissisme Jacques Sédat

Commençons d'abord par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la

question.
J.-J. Rousseau1

Le titre de l'essai «Pour introduire le narcissisme» n'est pas à entendre comme une modification, théorisation nouvelle d'un concept qui existait déjà dans la tradition psychiatrique. C'est dans la psychanalyse, dans la théorie psychanalytique que Freud va introduire une nouvelle conceptualisation, qui a elle-même des antécédents psychanalytiques. Il introduit le concept analytique de narcissisme à un moment où sa théorie des pulsions est elle aussi en train de se modifier profondément, comme en témoignent les écrits métapsychologiques rédigés un an plus tard. C'est si vrai qu'il invente un nouveau terme, Narzissmus pour remplacer celui de narcissisme (Narzissismus), introduit par Havelock Ellis. Le titre allemand de son essai est «Zur Einführung des Narzissmus ». Jones rapporte une discussion à ce sujet: «Son sens esthétique l'avait emporté sur sa conscience philologique, et il me répondit: "Je n'en aime pas le son." »2 Freud étendra même sa nouvelle terminologie rétroactivement: il cite le texte de Rank sur le narcissisme, pourtant publié avant le sien, avec sa propre modification. Pourrait-on penser qu'il s'agit d'un narcissisme théorique? Freud a toujours été attentif à fonder ses théorisations sur des observations cliniques. Dans le contexte de la révision du concept de narcissisme, il s'agit d'observations qui portent sur les modalités d'investissement du corps propre ou de la personne propre, qu'il 13

Che vuoi ? n° 28 inscrit au registre du soi (Selbst). Les observations qui le conduiront à modifier ses vues concernent les pathologies narcissiques et la genèse de l'homosexualité. Il intervient sur ce thème dès les séances du 3 et du 10 novembre 19093 de la Société psychanalytique de Vienne, qui regroupe les premiers psychanalystes. Isidor Sadger y présente «un cas de perversion multiforme », celle d'un jeune baron suédois homosexuel. Dès la première séance de présentation du cas, Freud signale dans la discussion qu'il importe de différencier la constitution sexuelle de la « constitution non sexuelle », qui relève de la constitution du moi, et qu'il ne faut en aucun cas« remplacer l'une par l'autre ». Et il souligne qu'il faut «distinguer nettement entre le caractère et l'érotisme» (p. 296-297). Le caractère est à entendre ici comme les pulsions du moi, en tant que non sexuelles. Au cours de la séance suivante, le 10 novembre, il revient sur le narcissisme en précisant pour la première fois qu'il s'agit d'un stade: « La remarque de Sadger se rapportant au narcissisme semble nouvelle
et valable. Le narcissisme n'est pas un phénomène isolé, mais un stade de développement nécessaire dans le passage de l'auto-érotisme à l'amour de l'objet. ~tre amoureux de soi-même (de ses propres organes génitaux) est un stade de développement indispensable. De là on passe à des objets ressemblants. En général, l'homme a deux objets sexuels primaires, et sa vie ultérieure dépend de celui auquel il reste fixé. Ces deux objets sexuels sont, pour chacun, la femme (la mère, la nurse, etc.) et soi-même; et il importe de se libérer des deux et de ne pas s'attarder trop longtemps auprès d'eux. D'ordinaire, le moi (die eigene Person) est remplacé par le père, qui ne tarde pas cependant à occuper une position hostile. C'est à cet endroit que bifurque l'homosexualité. L'individu ne se libère pas si tôt de lui-même, comme le cas en

question le démontre très joliment. » À partir de cette nette différenciation entre les pulsions du moi et les pulsions sexuelles, qui seront définies ultérieurement, Freud peut aborder un nouveau « cas », celui de Léonard. Le 1er décembre 1909, il expose « Un fantasme de Léonard de Vinci », qui préfigure le livre de 1910, Un Souvenir d'enfance de Léonard de Vinci. C'est dans les mêmes temps qu'Otto Rank publie dans le Jahrbuch (l'Almanach) de 1911 son article « Une contribution au narcissisme », qui porte sur le narcissisme secondaire4 et s'inspire surtout de témoignages littéraires. Cet article renvoie aux Trois Essais de Freud et aux interventions de Sadger. En 1912-1913, dans Totem et tabou, Freud explique que le narcissisme permet de comprendre chez les primitifs la «toutepuissance des pensées », et il conclut: « La phase animiste correspond alors, aussi bien dans le temps que dans le contenu, au narcissisme. »5 14

«Narzissmus»

et Freud

Quant au texte « Pour introduire le narcissisme », Freud se décide à l'écrire en 1914, à un moment stratégique, politique et de remaniements métapsychologiques. il prépare sa refonte des pulsions et veut manifester sa rupture institutionnelle avec Jung par un écrit théorique. Par une lettre du 27 octobre 19136, Jung annonce en effet à Freud qu'il se retire de la direction du Jahrbuch, dans la mesure où il a appris que Freud doutait de sa bona fides. Il est suivi par Bleuler et l'ensemble du groupe de Zürich. C'est aussi cette même année que Freud écrit sa « Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique ». Jung, avec son maître Eugen Bleuler et l'école de Zürich, a constitué une théorie de la schizophrénie. Cette pathologie, que Freud désigne de préférence sous le nom de « paraphrénie » - reconstruction
d'un monde face au monde extérieur qui s'effondre

-

est marquée

par

un retrait des investissements de la réalité et du monde extérieur et par des constructions délirantes, délires de grandeur liés à un sentiment intérieur de fin du monde. Jung, en partant d'une conception moniste de la libido comme uniquement sexuelle, libido sexualis, interprétait ce retrait libidinal comme une « introversion» de la libido. Dans son livre Métanlorphoses et sy,nboles de la libido7 publié en 1912, il soutient que l'introversion de la libido sexualis de Freud au profit d'un investissement du moi ne peut produire la perte de la réalité et le vécu de fin du monde que l'on constate chez un schizophrène. Il étend ce raisonnement, par inférence, à l'explication des névroses par la théorie de la libido sexuelle, ce qui lui permet de disqualifier entièrement cette dernière: «Jadis, dans ma psychologie de la démence précoce, je me suis tiré d'affaire en employant l'expression "énergie psychique" parce que ce qui disparaît est plus que le simple intérêt érotique. Si l'on voulait expliquer cette perte de relation, cette séparation schizophrène de l'homme et du monde uniquement par le retrait de l'érotisme, on en arriverait à gonfler le concept de sexualité, qui caractérise, il est vrai, la conception freudienne [...]. D'autre part, si elle l'était, l'introversion de la libido [sensu strictiori] devrait provoquer déjà dans névrose une la perte de réel que l'on pourrait comparer à celle de la schizophrénie. Or ce n'est pas du tout le cas. Comme Freud lui-même l'a montré, l'introversion et la régression de la libido sexuelle ou érotique conduit tout au plus à la névrose, rrw.is pasà la schizophrénie[...]. À la place de la théorie sexuelle des Trois Essais, une conception énergétique me parut plus convenable. Elle me permit d'identifier l'expression "énergie psychique" et le terme "libido" [...]. Dans l'histoire de l'évolution, ce sont les besoins corporels, comme la faim, la soif, la sexualité, ou les états émotionnels, les affects, qui constituent l'essence de la libido. »8 Ce monisme d'une libido sexual is, à l'équivaloir à l'énergie psychique, se trouve par là même désexualisé. 15

Che vuoi ? n° 28
Tel est le point de départ de l'article de Freud: répondre à une attaque frontale venue de Jung au moment où il vient de rompre avec Freud. Attaque à laquelle Ferenczi répondra aussitôt. En effet, dès le début 1913, Ferenczi, « le grand vizir secret» de Freud, s'engage dans le débat entre Freud et Jung et écrit un article fort argumenté contre le livre de ce dernier9. L'article commence par une citation du texte de Jung sur l'exigence de la critique pour faire avancer la science: « "C'est donc un devoir moral de l'homme de science de s'exposer à commettre des erreurs et à subir des critiques, pour que la science avance toujours..." En mettant ces courageuses paroles de Ferrero en exergue de son important ouvrage, Jung incite le critique à prendre lui aussi son rôle au sérieux» (p. 88). Ensuite Ferenczi développe une argumentation essentielle contre le monisme de Jung qui, par la mise en équivalence entre le concept de libido et celui d'énergie psychique, en arrive à volatiliser la fonction de la libido: «En assimilant le concept de libido à celui d'énergie psychique, Jung lui fait du tort à double titre. Subordonnant tout le fonctionnement psychique à ce concept, il lui donne de telles dimensions que ce dernier se volatilise intégralement dans le même temps et devient pour ainsi dire superflu. Pourquoi parler encore de libido quand nous avons à notre disposition ce bon vieux concept d'énergie dans la philosophie? Cependant, tout en lui retirant tout pouvoir réel, Jung met ce concept sur le trône de la hiérarchie psychique et l'élève à un rang qui ne lui revient pas. Au demeurant, les efforts de Jung pour faire dériver du sexuel toutes les activités psychiques n'aboutissent pas. Dès qu'il admet des exceptions à ce principe (IILa fonction du réel est, du moins en grande partie, d'origine sexuelle", p. 178), la cohérence du systèn1e est brisée, la légitimité de l'avènement au trône du concept de libido est ébranlée, et nous nous retrouvons sur le terrain incertain de l'ancienne problématique, bien obligés d'avouer l'échec de cette tentative pour faire dériver l'ontologie et l'ontogénie de la vie psychique du seul concept de libido» (p. 98). Et Ferenczi conclut que la méthode jungienne relève plus d'une démarche philosophique que d'une démarche scientifique: « L'impression générale que nous retirons de la lecture de cet ouvrage, c'est que Jung ne s'occupe pas d'une science à proprement parler inductive n1ais d'une systématisation philosophique, avec tous les avantages et les inconvénients d'une démarche de ce genre. Le principal avantage en est l'apaisement de l'esprit, qui, tenant la question principale de l'être pour résolue, est délivré des tourments de l'incertitude et peut laisser tranquillement à d'autres le soin de combler les lacunes du système. Le grand inconvénient d'une

16

«Narzissmus))

et Freud

systématisation prématurée se trouve dans le danger de vouloir maintenir à tout prix le postulat et d' écarter des faits susceptibles de le contredire» (p. 104).

Pour Freud, on ne peut parler d'introversion de la libido que dans le cadre des névroses de transfert (hystérie, névrose obsessionnelle) mais en aucun cas pour les névroses narcissiques (Dementia praecox de Kraepelin, schizophrénie de Bleuler, paraphrénie selon Freud, ou

encore les paranoïas). Dans la paraphrénie, la libido « demeurée libre
par frustration, ne demeure pas attachée à des objets dans le fantasme,
»10.

mais se retire sur le moi

Le délire de grandeur correspond à une

auto-guérison du sentiment de fin du monde, du fait que cette masse libidinale retournée sur le moi s'est détachée aussi de tout fantasme d'objet, de toute représentation d'objet.
Il faut noter par ailleurs que la trilogie en usage aujourd'hui

-

névrose, psychose et perversion - n'est pas présente chez Freud: elle renvoie plutôt à une séméiologie psychiatrique. En s'intéressant davantage aux modalités du fonctionnement psychique qu'aux structures psychopathologiques, Freud différencie les névroses de transfert (hystérie, névrose obsessionnelle, phobie), susceptibles d'un traitement psychanalytique et renvoyant à des conflits psychiques et à une névrose infantile refoulée, les névroses narcissiques (schizophrénie, paranoïa), peu aptes à un transfert analytique au sens d'une actualisation dans la cure des conflits infantiles, et enfin les névroses actuelles (névrose d'angoisse, neurasthénie, névroses traumatiques) qui ne sont pas marquées par des conflits infantiles ou anciens mais par une plainte actuelle à forte composante somatique, non psychisée, pauvre en représentants psychiques. Ce moi dans lequel la libido se retire est un moi primitif, archaïque, antérieur à toute relation d'objet; il est du registre du soi (Selbst), du sentiment de soi, de l'estime de soi (Selbstachtung)ll, garants d'un sentiment d'identité préobjectal. Freud l'appelle le narcissisme originaire (ursprüngliche Narziss1nus). Pour l'introduire, il réorganise sa construction théorique des pulsions. Au départ, il oppose les pulsions d'autoconservation ou pulsion du moi (faim, soif, sommeil, satisfaction corporelle) et les pulsions sexuelles, qui sont en étayage, prenant appui sur les pulsions d'autoconservation ou s'originant dans celles-ci. Mais la définition des Trois Essais - « L' enfant qui tète le sein

de sa mère... modèle de tout rapport amoureux

»12

-

fait vaciller une

stricte opposition entre les pulsions d'autoconservation et les pulsions sexuelles, puisque cette première relation entre deux fonctions et deux objets partiels (la bouche et le sein), est l'organisatrice du corps psychique de l'enfant et de son moi, et qu'elle opère en quelque sorte une première enveloppe psychique. 17

Che vuoi ? n° 28 Il convient donc, à côté des pulsions d'autoconservation ou du moi, de différencier une libido du moi et une libido d'objet. La libido du moi est anobjectale, elle correspond au narcissisme originaire. Ce bain de narcissisation de l'enfant par la mère, en tant qu'information de la psyché de l'enfant par la psyché maternelle, représente cette étape normale où il n'y a qu'une psyché pour deux corps. La différenciation de l'enfant d'avec la mère (deux psychés pour deux corps, c'est-à-dire une psyché pour chaque corps) ne survient qu'avec l'autoérotisme, constitué par la substitution du pouce au sein maternel. À travers cette perte d'objet, «il devient possible à l'enfant de former la représentation globale de la personne à laquelle

appartenait l'organe qui lui procurait satisfaction

»13.

Quant à la libido d'objet (liée au narcissisme secondaire), elle implique la constitution de ce moi total (Gesamtich) : elle peut investir l'objet extérieur, et donc investir les fantasmes dépositaires des objets extérieurs, ou faire retour sur le moi, sans pour autant perdre ce lien avec le monde extérieur. Le moi idéal issu du narcissisme originaire provient du moi infantile, héritier du narcissisme originaire. « C'est à ce moi idéal (Idealich) que s'adresse maintenant l'amour de soi (Selbstliebe) dont jouissait dans l'enfance le moi réel (das wirkliche Ich). Il apparaît que le narcissisme est déplacé sur ce nouveau moi idéal qui se trouve comme le moi infantile en possession de toutes les

perfections.

»14

L'idéal du moi (Ichideal), quant à lui, provient des

exigences culturelles du moi et du surmoi. Cette réélaboration témoigne du caractère laborieux des tentatives de théorisation chez Freud, toujours en relation avec les observations cliniques. Freud ne procède jamais par pure spéculation, comme c'est le cas en philosophie et comme l'illustre la réflexion de Jean-Jacques Rousseau mise en exergue.

Est-ce pour cela que dans un texte contemporain, « L'intérêt de la
psychanalyse» (Das Interesse an der Psychoanalyse), paru en 1913 dans la revue scientifique internationale Scientia, il prend soin de préciser, à la suite des définitions de Dilthey, que la psychanalyse relève des sciences de la nature (NaturwiBsenschaft) et non des sciences de l'esprit (GeisteswiBsenschaft) ? Et ce, dans la mesure où elle part de l'expérience et ne vise pas à une totalité idéelle comme un système philosophique. Pour Freud, la théorie psychanalytique est donc inachevable. C'est pour cela que nous pouvons continuer à penser, élaborer et écrire. Le narcissisme freudien est une invention, au sens où Freud transforme un concept préexistant en l'introduisant dans la théorisation psychanalytique. Cette approche est exemplaire de la façon dont fonctionne toute théorie psychanalytique. Elle part 18

« Narzissmus»

et Freud

toujours d'observations cliniques qu'elle essaie de penser et d'élaborer, en constatant que cela modifie d'autres notions, en l'occurrence la théorie des pulsions. Par ailleurs, ces éléments théoriques ont souvent une dimension politique, dans la mesure où ces clarifications théoriques déterminent une certaine politique de la psychanalyse. Ici, nous assistons à une opposition nette à l'égard de Jung et de son monisme pulsionnel. Et déjà s'expriment des réserves à l'égard de Rank, qui préparent une rupture définitive, car avec la publication du Traumatisme de la naissance, Rank ramène la naissance à un traumatisme biologique qui se substitue à un enjeu psychique, l'angoisse de castration. Freud répondra à ce livre par« Le déclin du complexe d'Œdipe ». Le traitement du narcissisme par Freud oblige à se poser la question: d'où viennent les théories? - Woher die Theorien kommen ? Ce qui fait écho à la question introduite par Freud: Woher die Kinder kom1nen? «D'où viennent les enfants? » Question sur l'origine qui est à la source de l'activité de penser et des théories sexuelles infantiles. Les théories ne sont pas apatrides, elles naissent de nécessités internes et coïncident souvent avec des enjeux politiques qui, seuls, permettent d'en évaluer la portée psychanalytique.

tRousseau O.-J.), Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les homntes, Paris, La Pléiade, 1964, t. nI, p. 132. 2Jones (E.), La vie et l'œuvre de Freud, t. TI,Paris, PUF, 1958, p. 426. 3Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, t. n 1908-1910, Paris, Gallimard, 1978. 4(2etexte est traduit dans Topique n° 14, novembre 1974, p. 29-49. 5Freud (S.) (1912-1913a), Totem et tabou, Paris, Gallimard, 1993, p. 210-211. 6Correspondance Freud-Jung, t. n., Paris, GalliInard, 1975, p. 332-333. 7Repris dans la quatrième édition sous le titre Métamorphoses de l'âme et ses symboles, 4e édition, Genève, Georg, 1953. 8Ibid. p. 241-242. 9ferenczi (S.), «Critique de UMétamorphoses et symboles de la libido" », in Œuvres complètes, t. II (1913-1919), Psychanalyse II, Paris, Payot, 1970. tOf'reud (S.), «Pour introduire le narcissisme », in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 92. llFreud (S.) (1905d), Trois Essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1985, p. 165. 12freud (S.) (1905d), Trois Essais sur la théorie sexuelle, op. cit., p. 165.

13f'reud(S.),« Pour introduire le narcissisme
14Freud (S.), « Pour introduire le narcissislne

}),

op.cit.,Paris,PUF,1969,p. 98.

», ibid.

19

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