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Immigration, Prison, Sida

De
320 pages
Les jeunes Maghrébins de France sont, dès leur plus jeune âge, en situation de crise, individuelle et sociale. Les problématiques se construisent autour de la "dynamique conflictuelle " qu'engendre cette situation de crise, dynamique qui permet de comprendre la nature des antagonismes. L'auteur nous donne quatre clefs interprétatives : socio-culturelle, du contrôle social, socio-politique et du système de justice pénale.
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IMMIGRATION, PRISON, SIDA
d'une anthropologie des conflits touchant la jeunesse maghrébine

(Ç)

L' Hartnattan,

1998

ISBN:

2-7384-6653-2

Radhia MODMEN-MARCOUX

IMMIGRATION, PRISON, SIDA
d'une anthropologie des conflits touchant la jeunesse maghrébine

CIEMI 46, rue de ~1ontreuil 75011 Paris
L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRJ\NCE L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques ~fontréal (Qc) - CANADA H2)~ 11(9

TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION 1. DU PHÉNOMÈNE DE DÉUNQUANCE 1.1 PRÉAMBULE 1.2 ETAT DES LIEUX D'UNE PRISON DE FRANCE
1.3 TOXICOMANIE - VIR - IMMIGRATION EN PRISON

7 17 17 20 22 25 39 45 51 56 69 83 88 110 124 135 144 151 151 157 168 175 181 181 215 226 270 293 309

1.4 L'IMMIGRATION MAGHREBINE EN FRANCE 1.5 LES RACINES DU MAL 1.6 LES OBJECTIFS DE L'OUVRAGE 2. AU CŒUR DE LA DYNAMIQUE CONFLICTUELLE

2.1 UNE DYNAMIQUEDES CONFLITS: CONFLITDE SOCIÉTÉ 2.2 CONSTRUCTION MODÈLED'ANALYSE DU 2.3 LES MYTHESREVISITÉS 2.4 L'AVENTURE C'EST L'AVENTURE 2.5 ITINÉRAIRES,ITINÉRANCE 2.6 DESCRIPTIONDU COMPORTEMENT DÉLINQUANT 2.7 LEURVIE EN PRISON 2.8 DU RELATIONNEL PRISON EN 3. IDENTITÉCULTURELLE, OLITIQUEOU HORSLA LOI? P
3.1 DESCRIPTION DES PROCESSUS CONFLICTUELS 3.2 LES CONFLITS INDNIDUELS 3.3 PROCESSUS COLLECTIFS DE DÉSADAPTATION CONCOURANT À LA MARGINALISATION DES JEUNES DÉLINQUANTS 3.4 ANALYSE DE L'EXPOSÉ DE LA DYNAMIQUE CONFLICTUELLE 4. LES CLEFS INTERPRÉTATNES 4.1 LA CLEF SOCIOCULTURELLE 4.2 LA CLEF DU CONTRÔLE SOCIAL 4.3LA CLEF DE L'INTÉGRATION POLITIQUE 4.4 LA CLEF DU SYSTÈME JUDICIAIRE CONCLUSION BffiLIOGRAPHIE

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REMERCIEMENTS
Je remercie feu Michel Taleghani sans lequel je n'aurais jamais pu accéder à la prison, au terrain. Il est mort brutalement quelques mois avant la soutenance de ce travail; je rends hommage à sa lnémoire assoiffée de savoir et d'humanité. II était le défenseur de tous ceux qui n'ont pas la parole. Je remercie tous les prisonniers, les prisonnières, leurs familles, leurs proches sans lesquels ce travail n'aurait tout simplement pas été possible. Je rends un hommage ému à ceux et celles qui nous ont quittés durant ces années, qui nous ont laissé leurs témoignages et dont je souhaite avoir été la messagère. Je remercie les directions et les équipes médico-sociales des prisons qui m'ont permis et facilité l'accès rendant ainsi possible la recherche de terrain et tout particulièrement l'équipe de l'antenne toxicomanie de Fleury-Mérogis. Je remercie Jacques Beauchard, mon directeur de thèse, dont j'ai usé la patience à me lire, relire et corriger, qui m'a fait bénéficier de sa rigueur et de sa compétence pour aller « plus haut, plus fort, plus loin» dans ma réflexion et, surtout,je le remercie de sa confiance sans faille dont il m'a toujours assurée et que j'espère ne pas décevoir. Je remercie toute l'équipe de 1'UFR-CIS de la faculté de Paris XII avec laquelle je commençais un long cursus universitaire insoupçonné qui abou ti t auj ourd' hui à l'achèvement de cet ouvrage. Je remercie mon mari Paul Marcoux qui est depuis toujours mon soutien et mon Pygmalion. Je remercie mes enfants de leurs encouragements leur demande pardon du temps que je leur ai volé. constants et

Je remercie mon père de m'avoir permis de m'instruire et ma mère de l'immense leçon de patience qu'elle était,j' espère avoir fait entendre ce qu'ils auraient voulu dire.

Radhia MOUMEN-MARCOUX 31 mars 1998

INTRODUCTION
A travers leurs itinéraires, ce travail tenter de répondre à la question

de la difficulté de l'entrée en société de jeunes Maghrébins. A
partir d'une enquête menée en prisonl, le constat de leur sur-représentation en nombre il nous a semblé important de comprendre pourquoi ces jeunes qui semblaient avoir toutes les qualités pour réussir se trouvaient pris dans des circuits de marginalisation les menant en prison. Les principaux faits qui leur sont reprochés sont des délits liés à la consommation ou au trafic de drogue, les atteintes aux biens, les vols. La corrélation entre consommateurs de drogues dures et malades du sida n'a pas manqué de nous interroger. Depuis l' apparition du VIR, les tragédies personnelles et familiales touchant ce type de population nous ont obligé à dépasser le simple constat pour en comprendre la phénoménologie. Dans les délais de l'enquête préliminaire, la mort d'un grand nombre de jeunes gens et de jeunes filles, la charge émotionnelle de ces morts auprès de leurs proches nous obligèrent à chercher de rendre intelligible les attitudes et les comportements des jeunes délinquants maghrébins. Une perception empirique au cours des dernières années, d'un changement d' atti tudes inexpliqué chez les jeunes Maghrébins, se traduisant par des "décrochages" brusques après de longues "galères", sans explication rationnelle, fut l'élément déclenchant de cette réflexion sur l'évolution des jeunes eux-mêmes et de leur groupe d'appartenance, l'immigration maghrébine de France. Ces jeunes issus de l'immigration, prisonniers, malades du sida, pouvaient donc représenter une catégorie de personnes "sacrifiée" au sens du bouc émissaire de René Girard2, pour rendre possible une évolution positive au restant des membres du groupe d'appartenance? Cette hypothèse de recherche s' averadifficile à vérifier car elle demandait

des investigations nécessitant une mobilisation de moyens et de temps que nous n'avions pas; néanmoins, nous ne laperdrons pas de vue. Nous avons ensuite postulé que l'origine maghrébine des sujets considérés pouvait représenter un facteur aggravant dans

1. 2.

Enquête ANRS (Agence nationale tivité et sida en prison, 1992-1994. René GIRARD, Le bouc émissaire,

de la recherche Paris:

contre

le sida), 1982,

Séroposi-

Ed. Grasset,

299 p.

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les processus d'exclusion que rencontrent une grande partie des jeunes issus des banlieues (difficulté scolaire, insertion professionnelle). Une recherche exploratoire nous a permis de donner les résultats d'une enquête menée sur ce thème par Pierre Toumier et Philippe Robetf, qui concluent que les chiffres ne montreraient pas de sur-représentativité des prisonniers étrangers en général et des Maghrébins en particulier car les motifs d'inculpation retenant les contrevenants à la législation des étrangers majorent considérablement les "chiffres du débat". Les résultats des entretiens exploratoires nous permirent de défricher les terrains de la toxicomanie, de la séroposivité en prison auprès des prisonniers maghrébins, hommes, femmes et jeunes de moins de 18 ans.

La présentation de l'objet de recherche comme phénomène de délinquance nous permet de préciser ce qu'est l'immigration maghrébine en France à partir des différences entre un étranger et un immigré. Avec Jacqueline Costa-Lascoux4nous expliquons que le choix des termes - assimilation, intégration, insertionreflète la vision qu'une société a de ses immigrés et que ces termes, en fait, expriment une philosophie politique. Nous poursuivons dans cette optique en mettant derrière les mots les maux dont souffrent l'immigration et les jeunes issus d'elle: le racisme, la stigmatisation concourant à l'édification difficile d'une identité individuelle et sociale. Du côté de la société française, le traitement poli tique de la question de l'immigration ouvre des débats sur les thèmes de l'insécurité et lance un "défi" démocratique reposant la question de l'identité nationale cette fois; le droit et les lois concernant la nationalité et donc la citoyenneté sont ici examinés. Nous voyons progressivement apparaître la désignation des jeunes issus de l'immigration comme étant des "Beurs" qui signifie "Arabes" en verlan5. Notre thèse consiste à ce stade à penser que ces jeunes sont dès leur plus jeune âge en situation conflictuelle individuelle et sociale d'où résultent les différents qui les opposent
3. PierreTOURNIER,

Philippe ROBEm: Étrangers et délinquances: les chiffres du débat, Paris: Ed. ~Harmattan, 1991, 262 p. 4. Jacqueline Costa-Lascoux, "Assimiler, insérer, intégrer', Projet, n° 227, "Réussir l'intégration", automne 1991, pp. 7-15. 5. cc Langue parlée seulement à l'intérieur d'une communauté», ici celle des jeunes de banlieues [Dictionnaire Robert, Tome 1]. Le verlan étant une véritable langue vernaculaire propre à une population de banlieue dite "jeune" dont les Maghrébins font partie.

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à leur environnement familial et social. Ainsi nous pouvons constater que les conflits "d'aujourd'hui" sont en partie la traduction de crises "d' hier", prenant en compte le poids d'un passé qui lie l' histoire des peuples du Maghreb à l' histoire de France et faisant resurgir antagonismes anciens et conflits actuels. Les objectifs de cette recherche nous aident à comprendre le phénomène de délinquance maghrébine afin de vérifier si celle-ci présente une spécificité ou non, si la prison peut aider à structurer une identité "malade" qu'elle soit individuelle ou sociale au niveau des jeunes prisonniers. La question du sida et de la tragédie des morts réinterroge la finali té et le sens de l'exil des parents maghrébins, le glas du sida sonne la fin de l'errance des jeunes comme il a sonné la fin du double exil des parents avant eux6. La problématique de notre travail se construit essentiellement sur une sociologie du conflit prenant pour centre une « dynamique conflictuelle »7 qui permet de comprendre l'historicité et la nature des antagonismes, de décrire comment ils s'agrègent et induisent l'éclatement des conflits. Sous l'apparence d'une anarchie chronique, la dynamique conflictuelle répond à un ordre, selon le modèle théorique de Jacques Beauchard. Nous repérons ainsi trois groupes d'antagonismes: les antagonismes directeurs générateurs des antagonismes d'environnement produisant eux-mêmes des antagonismes foyers, la chaîne pouvant se reproduire à l'infini. Si nous focalisons l'étude de ces antagonismes nous pouvons y lire et interpréter les conflits qui s'y produisent avec en filigrane et englobant le tout, le moteur de c<ettedynamique, "la haine" qui, dans une perspective ami -ennemi, alimente les conflits: les conflits opposant les sociétés de type traditionnel et moderne, les conflits opposant les domaines du privé et du public. Les dialectiques du même et du différent, de l'un et du multiple seront ainsi décrites pour aniver à la construction de notre modèle d'analyse et la fonnulation de nos hypothèses. L'étude phénoménologique des antagonismes, des crises et des conflits, nous amène à repérer des paradoxes fondamentaux pouvant

6.

Sida, le maÎtredes infidèles.Migrantset perception du sida, Paris: Ed. L.:Harmattan, 993, 143 p. ; Radhia MARCOUX-MOUMEN, 1
Radhia MARCOUX-MQUMEN, Vieillesse et immigration. Vieillissement de la première génération des Algériens, Maîtrise en sciences sociales, Créteil, Paris XII, 1990, 309 p. Jacques BEAUCHARD, La dynamique conflictuelle. Comprendre et conduire

7.

les conflits, Paris: Ed. Réseaux, 1981, 286 p.

.

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les expliquer. Le premier est repérable chez les jeunes "Beurs" qui revendiquent à la fois une spécificité culturelle pouvant aller jusqu'à la revendication d'un droit différent et une revendication à l'égalité des droits traduisant une tentative d'engagement politique. Le second paragoxe est décelable dans la politique d'immigration menée par l'Etat français, politique qui souffre d'un paradoxe entre l'aspiration à faire un le peuple français et le respect du droit à la différence. En décryptant ces paradoxes et mettant en exergue les dialectiques opposant même/différent, un/multiple, communauté/ société, ami/ennemi, moi/surmoi, culture/politique, deux hypothèses apparaissent: celle de la marginalité-contestation et celle de la marginalité-dissidence. La marginalité-contestation recouvre les champs de l'intégration socioculturelle, tandis que la marginalitédissidence recouvrerait plutôt le champ de l'intégration sociopolitique, les frontières étant parfois difficiles à préciser sinon pour la clarté de la démonstration. La problématique de l'intégration révèle l'inversion d'une intégration posi tive en intégration négative, ou comment être intégré sans l'être. Faire l' hypothèse d'un rapport inversé à la loi symbolique permet de démontrer un troisième paradoxe, d'ordre individuel et psychologique, pouvant être compris à partir de la loi du retournement. Celleci permet la transformation du mythe de la naissance en naissance du mythe des origines qui est générateur d'un conflit individuel pouvant expliquer la personnalité délinquante faite d'inversions paradoxales que ce soit de "l'envers" du parler, aux déterminants du "nommer", en passant par la transformation de la réalité en imaginaire et de l'imaginaire en réalité. C'est le complexe d' Œdipe revisité ou l'exposé du mythe de Jawdar qui nous rendra intelligible le processus de transfert concourant à la construction de la personnalité du jeune Maghrébin dans son rapport au père, à la mère et au mond'e. Ensui te nous entrons au cœur de la dynamique conflictuelle avec les quatre clefs interprétatives de son mouvement: socioculturelle, du contrôle social, socio-politique et du contrôle pénal. Nous montrerons les fluctuations des jeunes délinquants maghrébins entre plusieurs identités, dont l'identité culturelle et l'identité politique ne sont qu'un exemple, tentant à prouver que du fait des difficultés à opter justement pour l' une ou pour l'autre, ces jeunes se forgent une identité propre que nous appelons "hors la loi". Du fait de la difficulté, héritée de leurs parents, à s'inscrire spatialement, les jeunes Maghrébins sont dans une sorte deno man's land qu'ils revendiquent
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comme leur territoire à défaut de pouvoir s'inscrire dans l'espace français ou dans celui des pays d'origine. Le territoire virtuel du no man's land est celui où ils deviennent des "hors-la-loi" potentiels. En retraçant leurs itinéraires, nous explicitons un itinéraire structurel que nous appelons leuritinérance. Les histoires de vie de Mohamed, Ali, Fathima, Ouahab et les autres nous montrent que si les histoires sont singulières, les "galères"g sont les mêmes pour tous. Nous avons fait le choix de présenter des récits où se condensent les situations les plus significatives, illustrant ainsi la fragilisation sociale et culturelle qui met le jeune en danger pour lui-même ou pour son environnement9. Les situations mettent en scène le jeune luimême, sa famille, les institutions de socialisation auxquelles il a eu affaire depuis son plus jeune âge. Des événements particuliers sont relatés, car ces moments ont déterminé l'orientation vers la délinquance. Les relations inter-individuelles sont également importantes et se satellisent autour des personnage"s du père, de la mère, des grands frères et des pairs et également autour des personnes rencontrées dans telle institution, école, stage, travail, hôpital, prison, qui leur ont permis de nouer des relations positives ou négatives.
.

Les éléments fondamentaux de l'ouvrage consistent à démontrer. que la délinquance des jeunes "Beurs" est une résultante de la nonrésolution de contradictions profondes. L'analyse reprend les points de confrontation, les lieux et les moments des antagonismes en rappelant les effets push-pull entre le privé, le public, les sociétés de types traditionnel et moderne qui s'opposent dans l'antagonisme directeur généré par la transplantation parentale. L'enchaînement des antagonismes provoquant les troubles puis la délinquance constitue la dynamique conflictuelle. L'itinéraire type du processus de marginalisation individuel expose le parcours d'un jeune se terminant

par l' enfermement psychiatrique ou carcéral. Le cheminement
retrace les relations père, mère, enfant par lesquelles nous comprenons

8.

9.

Galère signifie "vie de chien", "vie de souffrance", où les jeunes souffrent comme les galériens souffraient et mouraient sur les galères royales; "ramer dans le vide sans avancer". Cf. description en référence dans les ouvrages de François DUBET, Galères. Jeunes en survie, Paris: Ed. Fayard, 1987, 503 p.; Pierre BOURDIEU, La misère du monde, Paris: Ed. du Seuil, 1993, 927 p. ; Edith THÉODOSE, Ces jeunes qui galèrent, Paris: Ed. Ouvrières, 1992, 173 p. Dans le respect de l'anonymat, tous les prénoms des "acteurs" ont été changés et abrégés à une initiale.

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la psycho-genèse de l'origine des troubles qui vont provoquer une désocialisation progressive et ce, à deux niveaux: au niveau des parents et au niveau du jeune. Les processus collectifs de désadaptation décrivent les rapports du jeune à l'école, au travail (ou plutôt au nontravail), à l' habitat collectif de type HLM en banlieue. L'échec scolaire, l'accès difficile, voire impossible, au monde du travail, la ségrégation par le mode d'habitat excentré constituent des points de confrontation et de fragilisation sociale.
,

La symbolique d'une impossible inscription spatiale, procédant

d'un là-bas et d'un ici, est sous-jacente à toutes les inadaptations mais pas seulement du côté du jeune. Cette ambiguïté existe également du côté des pouvoirs publics qui ont pour mission de mettre en application des politiques scolaires, professionnelles ou' sociales. Le détour par une sociologie classique de la délinquance reprenant les théories de sociologues, criminologues, anthropologues, nous a permis, toutefois, d'étayer ces clefs interprétatives. A l'école française de sociologie nous empruntons à la thèse de DurkheimlO son principe d' anomie par lequel il démontre que le phénomène pathologique est inhérent à la structure même de la société, dû notamment à l'affaiblissement des normes sociales. Nous reprenons les conclusions de sa théorie pour montrer l'affaiblissement des normes sociales maghrébines et françaises du fait de la bi-culturalité des sujets étudiés qui "réinterprètent" à leur manière les normes sociales d'origine et d'accueil pour ne pas en subir les contraintes. A l'école de la sociologie américaine, c'est le principe de l'interaction qui nous permet de mesurer les effets interactifs de la société et de l'individu. De ces deux écoles sociologiques contemporaines, quatre clefs interprétatives se dessinent, nous permettant d'apporter des arguments en faveur de nos deux hypothèses de marginalitécontestation et de marginalité-dissidence. La clef de l'intégration socioculturelle nous permet d'ouvrir les portes de la fragilisation sociale et culturelle où l'on mesure à travers la description des normes et des valeurs et surtout de leurs divergences, le dysfonctionnement parents/enfants. Le principe d'anomie mis en exergue ne contredit pas la théorie de la dynamique conflictuelle culturelle mettant en scène l'antagonisme directeur majeur opposant

10. Émile DURKHEIM, Texte 2. Religion, morale, anomie, Paris: Ed. de Minuit, 1975, p. 91.

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deux types de société, traditionnelle et moderne, dont l'enchaînement des turbulences aboutit au détachement des enfants de la sphère parentale: c'est le maillon manquant. Les parents et les enfants, chacun de leur côté, vont se mettre sur des orbites autour de normes et valeurs, traditionnelles pour les premiers, acculturées pour le moins pour les seconds. Progressivement, l'imaginaire va remplir, plus que le réel, les orbites de chacun p~ur ne plus s'entendre. C'est dans ce "trou noir", ce monde du silence que nous découvrirons l'ultime drame: la maladie du sida, maladie de la relation, de la noncommunication, maladie de la défaillance de la transmission, voire de sa perte: la transmission alors ne peut être que la transmission de la mort dont le virus n'est que le vecteur. Nous restituons à ce stade le discours des prisonniers malades et de leurs parents, moments fortement chargés d'émotion, où ils cherchent à trouver dans l'interprétation magico-religieuse présente dans leur propos un réconfort passager pour expliquer l'inexplicable: pourquoi la mort? Pourquoi avoir émigré pour les mener dans la tombe?, se demandent les parents. Pourquoi avoir déçu nos parents qui n'ont fait ce sacrifice de l'émigration que pour notre bien?, se demandent les enfants. Ainsi le drame réinterroge parents et enfants maghrébins, ce qui vérifie notre hypothèse de départ: le sida comme mécanisme sacrificiel inconscient d'une partie des membres de la "communauté" maghrébine afin de permettre l'intégration des autres. La tragédie du sida et son interprétation nous permettent de confirmer l'existence d'une marginalité due à une attitude contestataire que nous avons appelé la marginalité-contestation. Les délinquants sont des "contestataires" en puissance et se marginalisent de ce fait. Ils sont "insoumis" , à la loi parentale d'abord, aux autres ensuite, ils sont réfractaires aux contraintes de la société d'origine comme de la société d'accueil et se réfugient dans un monde de fiction qui est celui de la drogue, de l'argent et de la prostitution. C'est ce que nous appelons le "mythe de Chicago"ll. La ré-interprétation produit une sous-culture à structure mythique par laquelle ils justifient leurs actes. Cette hypothèse nous permet de mettre en scène les dialectiques qui s'opposent dans une dynamique conflictuelle à deux niveaux, individuel et collectif.

11. A ne pas confondre avec l'école de Chicago, école de sociologie urbaine américaine née dans la ville du même nom ayant pour thème l'étude du phénomène migratoire des immigrés nombreux au début du siècle (principalement des Juifs d'Europe centrale, des Irlandais, des Italiens et autres).

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La clef du contrôle social nous permet d'évaluer, par l'analyse cOJnparative entre déviance et normalité, la délinquance comme phénomène collectif mettant en rapport un système de sanctions et de punitions. Quand le seuil de normalité se déplace, les mécanismes de contrôle social sont faussés, car l'appréciation d'un acte comme étant normal ou déviant est difficile à évaluer. Qui peut le faire? Est la question posant le problème de la légitimité de l'autorité. Quand et comment se fait l'acte criminel? Pose la question du contexte de l'acte délinquant et de sa motivation. La manière dont la société répond à la transgression induit le système de sanctions mis en place pour punir (ici la prison). Ainsi, certains actes tolérés chez les Maghrébins sont sanctionnés par la société française via ses lois et inversement. Nous tentons de comprendre où se posent les limites de la normalité et les pôles de dérives qui dépendent du type de société dans lequel évolue l'individu: société de l'être ou de l'avoir, du système en corollaire de faute et punition impliquant une loi, une autorité, un mandataire, une infraction, un coupable et une victime. A partir de ce système "faute et punition", nous tentons de comprendre la conduite, les actes et la personnalité délinquante du jeune Maghrébin qui ne se distingue pas en ces termes du délinquant indigène qui "galère" comme lui. La spécificité des Maghrébins réside dans l'interprétation qu'ils donnent de l'acte délinquant, inversant paradoxalement sa finalité qui ne trouve pas de justification vénale mais une justification "sublimée" au sens psychanalytique du terme, leur permettant ainsi de "retourner" l'acte délictueux en acte de justice. Ce processus symbolique de retournement ou "effet El Capone", met en scène la notion d'intégration négative ou intériorisation d'une négativité sociale. Tout se retourne, du langage "verlan" au comportement "ripoux", c'est l'insertion mixte vérifiant notre interprétation mythique du délinquant: entre le Zorro justicier où il revendique sa marginalité et la pauvre victime sociale dont la mort ne peut rester impunément gratuite mais récupère les autres victimes potentielles pour une noble cause: ceHe de Dieu. Ainsi apparaît la figure du délinquant "soldat de Dieu" qui nous ramène au conflit communauté/société. La troisième clef interprétative de l'intégration politique met en scène les mêlnes acteurs, les jeunes "Beurs" tentant cette fois de s'inscrire politiquement, en utilisant les moyens "honnêtes" de la citoyenneté sans savoir que ces moyens, comme l'apprenti sorcier de Mozart, allaient les noyer, car ils n'en avaient pas le mode d'emploi.
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Le slogan « la citoyenneté contre la galère» ne s~improvise pas au gré de campagnes électorales. Comme le montre Jacqueline CostaLascoux, le droit et les lois sont à manipuler avec prudence car ils recèlent des pièges ou des vides dans lesquels les jeunes "Beurs" sont tombés. C'est pourtant la rose à la main que les jeunes Maghrébins prennent le train de la citoyenneté en 1981 avec l'avènement de la gauche. La mise en scène du conflit communauté/société démontre comment l'impossible inscription politique des parents détermine et conditionne l'échec de la tentative d'inscription politique de leurs enfants. Les jeunes "Beurs" français aux prises avec les premiers effets de la crise économique et de la crise d'identité politique nationale due à l'avènement de la gauche, se sont retrouvés "seuls" dans les cités. Ils déchantèrent progressivement des promesses électorales pour n'avoir plus, face à eux, que leurs inter locuteurs habituels, services sociaux et police, bras séculaire de la justice. Ces instruments du contrôle social et pénal ont tendance à les rendre "coupables" sinon des actes bien réels pour lesquels ils sont arrêtés, à défaut de leurs origines ethniques ou sociales où l'effet "stigmate" de marquage social prend tout son sens et compromet l'égalité de traitement inhérente à l'obtention de la nationalité française. Du colonisé, du travailleur exploité, stigmates dont leurs parents ont souffert, nous passons à ceux du drogué et du barbare "menaçant" qui ne sont autres que les représentations qu'une partie de la société française a du jeune Maghrébin des cités qui, pour se défendre de cette représentation, dans une perspective réactionnelle et interactive,' se révolte en "meutes". C'est le temps des émeutes de banlieue, expression de notre seconde hypothèse postulant d'une marginalitédissidence, la dissidence devant être comprise ici comme une nonacceptation des processus d'exclusion sociale, comme la réaction subordonnée au rejet que les jeunes "Beurs" ressentent. Vrai ou supposé, le sentiment d'être à la marge de la société française subsiste et s'étaye sur les échecs d'une tentative d'inscription politique "ratée" que les jeunes "Beurs" ont tentée dans les quinze dernières années. Cette expérience confirme et induit, dans leurs représentations, que le système de justice pénale n'est qu'une machine infernale destinée à les détruire et inventée dans le seul but de les broyer avec force. Notre interprétation de leurs représentations de la réalité pénale nous semble relever de la représentation d'une justice communautaire. Nous explorons ces dernières représentations à travers celles que les jeunes "Beurs" ont dans la réalité de leur vie, de la prison et
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de la justice. Enfin, nous tenons à montrer que le sida en prison rétablit une forme d'égalité de traitement: les prisonniers étrangers ou d'origine étrangère bénéficient des mêmes avantages et lacunes des services de soins et de santé en prison que les nationaux. La structure institutionnelle carcérale tendant même à rétablir une forme d'égalité car le facteur de pauvreté12qui caractérise les populations carcérales étrangères ou d'origine étrangère, s'il est toujours présent en prison, est atténué intra-muros du fait de la nonexigence de couverture sociale pour être soigné. Par contre, la pauvreté

certaines récidives sont à interpréter: les plus démunis ressentant paradoxalement la prison plus sécurisante que l'extérieur.

à l'extérieur et l'absence d'ouverture de droits aux couvertures sociales les privent parfois de I accès aux soins. C'est en ce sens que
~

La conclusion ouvrira sur une autre proposition qui consiste à dire que l'intégration des immigrés maghrébins et de leur descendance est subordonnée à un double effort des partis en présence - la société française et les immigrés - pour résoudre les contradictions décelées. La fragilisation sociale et culturelle se résoudra d' ellemême avec le facteur temps. La sécularisation de la culture d'origine et l'atténuation qu'elle subit transformeront les us et coutumes d'origine pour n'en garder que des aspects folkloriques. Par contre, une fragilisation politique pourrait résulter des politiques d'immigration et des politiques pénales. Celles-ci sont à mener avec prudence car elles pourraient engendrer un sentiment de rejet. Nous verrions resurgir le conflit du futur qui n'est autre qu'un conflit du passé opposant communauté et société. La récupération de tous les mécontents par les mouvements intégristes d'un islam politique revivifié pourrait opérer une dernière inversion paradoxale qui serait le retournement d'une négativité sociale déviante sublimée en "djihad" ou négativité sociale positive du point de vue de la minorité, avec à la clef, le rétablissement d'une justice séculaire, la colonisation des infidèles occidentaux par les musulmans, pur produit de l'imaginaire collectif des deux sociétés en présence.

12. Voir sur ce sujet le Rapport pour le ministère de la Justice, Anne Marie MARCHI ETTI (sous la direction de), Pauvreté en prison, Paris, février 1995.

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CHAPITRE 1

DU PHÉNOMÈNE DE DÉLINQUANCE

1.1 PRÉAMBULE
«lLlliberté, je l'ai trouvée en prison; dehors je n'étais pas libre»l,

. Lentement, obstinément une idée prenait forme. Après chaque travail universitaire, article, lecture, débat, expérience personnelle ou professionnelle, un travail de réflexion se précisait. Il s'agit de l'édifice théorique à partir duquel, nous l'espérons, se dessinera une image, sinon nouvelle, peut-être novatrice des immigrés maghrébins, ceux de la première heure et leurs descendants qui ne sont plus des immigrés. En effet, ces derniers sont là et suggèrent une obligation de porter sur les membres de cette population immigrée et sa descendance un regard différent, regard à partir duquel il deviendra peut-être possible d'imaginer les nouvelles données d'un ordre social français, dont l'immigration fait désormais partie, un ordre épuré de quelques représentations et poncifs constitutifs de sa réalité et de son imaginaire collectif. Dans cette perspective, cet ouvrage synthétise nos analyses précédentes autour de l'idée que tout ce qui touche à l'immigration maghrébine est en constante évolution et en interaction permanente avec la société française d'accueil. Cette dernière se doit de progresser dans sa réflexion sur les immigrés faisant partie de son paysage et surtout sur les jeunes issus de cette immigration qui sont pour une large part des citoyens français. De leur côté, l'immigration algérienne, plus tardivement, l'immigration tunisienne et marocaine, subissent des changements, des chocs, des adaptations volontaires ou obligés sans lesquelles l'évolution de tout peuple est impossible.

1. Une prisonnière de 25 ans au centre de détention de Rennes.

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prison,

sida

Al' instar de René GirarcF, nous supposons que «dès 1wtre naissance, l'idée que l'on se ferait de nous, déjà détermine et conditionne notre vie ». L'auteur parle de désir mimétique soit« l'incontournable loi de l'être, qui nous piège et nous enferme dans un triangle infernal: on ne désire que ce qu'un autre désire ». C'est cette chimie particulière qui explique la permanente concurrence entre les hommes et rend compte de l'éternelle violence dont sont pétris leurs rapports. Sur l'idée de désir vient se brancherl' idée de "crise", c'est-à-dire, toujours selon René Girard, «quand dans une société, le mimétisme se déchaîne, c'est-à-dire que tous les désirs tendent vers l'indifférencié,. d'un coup la cohésion du groupe vacille, sefissure, l'unité sociale vole en éclats et pourrait s'effondrer si à l'ultime limite, tous les membres du groupe ne s'entendaient inconsciemment et tacitement pour se priver ensemble de leur désir commun, pour se livrer en som,me à une catharsis collective par le sacrifice d'une partie des leurs». En l'occurrence, dans le cas des Maghrébins, ce pourrait être le tribut payé par une partie de leurs enfants (souvent leurs premiers nés, comme Abraham son premier fils), tribut payé à la drogue, à la dérive, à la délinquance et à la marginalité. Les laissés-pour-compte du groupe, les drogués, les voleurs, les dealers, ceux qui se sont mis au banc de la société, d'origine comme d'accueil et qui pour comble, seraient atteints d'une malédiction, cette peste du nouveau millénaire qu'est le sida, pourraient-ils figurer le "sacrifice" symbolique, le tribut à payer par les parents pour opérer le passage définitif à la modernité occidentale? Ce malheur aurait alors un sens symbolique caché car les délinquants maghrébins pourraient être ces figures symboliques de victimes émissaires, nécessaires à la "survie" du groupe3 qui se restructurerait ainsi, autour de la renaissance d'une idée fédératrice, ancienne mais toujours vivante, celle d'un islam renouvelé, remis au goût du jour comme ciment d'un nouveau combat. Combat qui rendrait sens au projet d'immigration des parents qui, sans cela, auraient un cuisant sentiment d'échec après la déception du "double exil", c'est-à-dire la prise de conscience de l'effondrement du mythe du

2. 3.

René GIRARD, Le bouc émissaire, op. cit. Groupe des immigrés maghrébins de France (depuis quatre générations pour les Algériens) dont les membres les plus vieux furent enrôlés sous les drapeaux dès la Première Guerre mondiale car ils étaient français.

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retour, comprenant au terme d'une vie de labeur qu'ils ne repartiraient plus, leur enracinement et celui de leurs enfants étant une réalité. Notre propos est d'interpréter, là où il est le moins évident, les traces d'un islam sécularisé, acculturé, certes, mais qui est au fondement des attitudes et des comportements des jeunes issus de l'immigration. Ces jeunes posent question et leurs manières d'être et d'agir restent inintelligibles sans les détours indispensables par l'exploration des fondelnents culturels et sociaux afin d'en saisir les manifestations et les effets de changement sur le groupe tout entier. Si les parents font un

deuil douloureux de l'enterrement forcé du retour au pays, leurs
enfants ouvrent les yeux sur la dure réalité de leur existence en France. TIsprennent conscience à leur tour de ce que nous appellerons une "triple

peine"4, celle d'être un enfant d'immigré, Maghrébin de surcroît, d'être délinquant, d'être atteint, peut-être, d'une maladie mortelle. Comme le Phœnix renaissant de ses cendres, les jeunes issus de l'immigration, embarqués dans des circuits de marginalisation ou de délinquance et prenant conscience à leur tour de ce "triple exil", se mettent debout face à leur destin. Interpellés par la détresse des parents, par la mort des leurs, les jeunes prennent tardivement parti pour la lutte, à défaut de pouvoir en prendre un autre plus satisfaisant: lutte contre eux -mêmes et contre les dérives qui les emportent, tentatives de luttes politiques qui caractérisent les années 80-90, luttes sociales épisodiques enflammées le temps d'une émeute. Ils utilisent la violence contre eux-mêmes ou contre les autres comme seul recours pour se faire entendre, pouvant aller jusqu'à une violence terroriste pour un intégrisme rédempteur éventuellement au sacrifice de leur vie, le "djihad,,5 étant l'ultime
manifestation de ces différentes formes de violences. Tous les membres du groupe maghrébin ne sont pas des adeptes du retour au religieux pour donner un sens au "dysfonctionnement" de leur jeunesse, de même que toute la jeunesse maghrébine n'est pas délinquante. Cependant, dans la perspective d'une démonisation du VIH6,

4. En allusion avec la "double peine", terme désignant en justice la double condamnation à une peine de prison et à l'expulsion des jeunes immigrés hors de France, ce quifaitdire à leurs défenseurs que c'est les punirdeux fois! 5. Allusion à l'affaire Khaled Kelkal. 6. VIH = Virus de l'immuno-déficience humaine, ou en anglais HIV = Human
immuno-deficient virus. Cf. Radhia MARCOUX- MOUMEN, Sida, le maitre des infidèles. Migrants et perception du sida, op. cit.

Migrationset Changements

20

Immigration,

prison, sida

précédée par la vision d'un Occident satanique (le grand Satan étant représenté par les États-Unis), la délinquance d'une partie de la jeunesse appelle la communauté à contester une certaine modernité. Ceci se traduit par une tentative de repli sur elle-même et un appel de ses membres à se mobiliser contre les effets négatifs de ce qu'elle considère être la "mauvaise" modernité, symbolisée par la toxicomanie, la sexualité profane et sa punition: le sida. La prison et autres calamités pourraient atteindre la descendance des immigrés maghrébins! Au-delà de la théorie, l'épreuve du réel était inévitable. Nous sommes allés inteIToger des jeunes Maghrébins en prison sur leurs itinéraires, leur parcours à travers et entre deux cultures.U ne hypothèse de travail plus pragmatique a alors pris forme: appréhender le phénomène de délinquance des jeunes Maghrébins dont la sur-représentation dans les prisons de l' Ile-de- France a interpellé notre attention. Deux
réponses se sont dégagées lors des entretiens et lectures préliminaires:

- une première explication, manifeste, serait une forme de réponse aux résistances à l'intégration que rencontrent les Maghrébins en France à tous les niveaux de la vie civile: grandes difficultés à s'insérer par le travail pour les jeunes et mise au rebut des parents qui ont pourtant consacré une grande partie de leur vie à préparer un meilleur avenir pour leurs enfants; - une seconde explication, nécessitant un niveau d'analyse plus profond, serait d'interpréter le retour aux origines que ce soit sous forme de religion, de valorisation des normes et des valeurs arabomusulmanes ou encore d'idéal politique tel que l'islam intégriste, comme une sublimation7 répondant aux sentiments de faute, de punition et de culpabilité, parcourant transversalement la problématique des parents immigrés maghrébins comme celle de leurs enfants.

1.2 ÉTAT DES LIEUX D'UNE PRISON DE FRANCE
La présente recherche est partie du constat en prison de la forte corrélation entre le nombre des prisonniers d'origine maghrébine et le motif de leur emprisonnement pour usage ou trafic de drogue,
c'est -à-dire lié à la toxicomanie, et parmi eux, entre malades du sida et

7.

Au sens psychanalytique du terme, c'est-à-dire cctransformation des pulsions inacceptables, occasionnant des conflits intérieurs, en valeurs socialement reconnues» [Dictionnaire Robert].

ClEMI-

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toxicomanes usagers. Les trois maisons d'arrêt en région parisienne où ont eu lieu les investigations comprennent un effectif important de détenus étrangers et de détenus d'origine étrangère. Quelle est la situation en prison? Nos premiers constats nous permirent de corroborer la rumeur et la réalité de la prison puisque les chiffres de la maison d'arrêt où nous avons effectué notre enquête semblaient révéler à première vue une sur-représentativité des étrangers et parmi la population des moins de vingt ans, la proportion des jeunes d'origine maghrébine (les Algériens immédiatement suivis par les Marocains) était relativement importante par rapport à l'ensemble des autres détenus8. De plus, ce premier constat était doublé d'un autre encore plus inquiétant9: «Les séropositifs représentent 45 % des étrangers dont 40 % sont des mag hrébins ». Saadia YakoublOprécise que cette sur-représentation carcérale étrangère« appelle quelques
nuances et repose encore trop sur des facteurs méconnus». Il en est ainsi des statistiques policières et judiciaires qui entretiennent une confusion certaine lorsqu'elles comptabilisent comme "étranger" toute personne ayant un titre français à forte ancienneté migratoire. Ces données accréditent la thèse d'une sur-criminalité et d'une sur-toxicomanie chez les étrangers. De même, certains filtres institutionnels, «sélectionnent ceuxforcément plus repérables issus de minorités àforte visibilité, Maghrébins et Africains...». Nous percevons dans ce discours les suggestions d'une injustice à laquelle nous pouvons accorder quelque crédit mais pas en termes de misérabilisme (pauvres immigrés) manichéen (les bons et les méchants) qui réduirait cette sur-représentativité au résultat de dysfonctionnements législatifs et statistiques. Maintes explications rationnelles pourraient être avancées, elles restent cependant insuffisantes à l'interpréter. Les explications rationnelles se trouvent dans toutes les descriptions d'échecs scolaires, de chômage, de

B. Fleury-Mérogis, Maison de la Santé, Bois-d'Arcy. Dans une prison parisienne, au 1 er trimestre 1995, 65 0/0d'étrangers sur une population de 1 600 incarcérés, dont 40 à 50 0/0de Maghrébins et le reste des étrangers répartis entre toutes les autres nationalités. 9. Rapport du Conseil national du sida, 1992, Paris: La Documentation française, 1992. 10. Saadia Yakoub, "Infraction ILE et toxicomanie de sujets maghrébins incarcérés", Migrations Santé, n° 74,1993, p.21.

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Immigration,

prison, sida

ségrégation par l' habitat, ou des discriminations raciales. U ne interprétation plus approfondie pourrait se trouver dans une explication de type sociologique et anthropologique, notamment au niveau d'un mal-être culturel et social pouvant pousser l'individu à avoir des attitudes compensatoires. Il conviendrait par ailleurs de se pencher sur les notions de droit et en particulier les interactions entre "droit" et "intégration".

1.3 TOXICOMANIE. VllI . Il\1MIGRATION EN PRISON La diversité culturelle en prison
La diversité culturelle des détenus, d'origine ou d'appartenance, marque l'univers de la prison et a un impact sur les relations inter-

personnelles qui s' y vivent. Aux prises avec des représentations
implicites et explicites, l'affectation spatiale des détenus les confronte à des réalités identitaires, la construction de cadres de référence à dominante blanche, noire ou maghrébine amène à des discours parfois difficilement confrontables entre eux, chacun se sentant un peu moins ou un peu plus "étranger" que l'autre. Par rapport à l'infection VIR et au sida selon leurs origines, les détenus étrangers y prêtent plusieurs interprétations: - une qui revient régulièrement: l'épidémie est une fonne de régulation de la surpopulation du globe et particulièrement des plus pauvres; - pour de nombreux Africains, le sida reste d'abord le problème des Blancs avant de devenir et d'être traité comme un problème de possession auquel guérisseurs et marabouts donnent sens et traitent comme tel; -les originaires du Maghreb, les plus âgés, expliquent souvent en quoi le sida est punition du Prophète contre les infidèles, les païens, les pratiques de l'Occident ou encore le fait de Satan. Les
.

plus jeunes, eux, l'interprètent

comme une prise de risque

consciente qui engage leur responsabilité mais, en même temps, ils avancent la responsabilité de la société qui ne leur laisse aucune place, aucun autre choix de vie;

- pour les détenus occidentaux, les croyances ont du mal à dépasser la notion de "groupes à risques" qui perlnet de circonscrire le risque et en même temps d'évacuer les angoisses de mort et de souffrance qui, dans un univers clos comme la prison, sont
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difficilement supportables. Le sida fait appel à des constructions en fonction des groupes culturels qui ont chacun une manière de mettre en mots toutes leurs interrogations sur les origines, la vie, l'amour, la mort que nous développerons en seconde partie.

y a-t-il une toxicomanie des Maghrébins?
Les problèmes posés par le sida dans les établissements pénitentiaires proviennent du nombre important de personnes qui, en raison de leur toxicomanie, sont infectées par le VIR avant leur entrée en prison: il y a45 % d'étrangers en prison et parmi eux la corrélation avec la toxicomanie, consommation et/ou trafic, est à plus des deux tiers. A part cette précision, il convient de noter que les soins apportés et le traitement médical dispensé en prison ne tiennent pas compte de l'origine et de lanationalité des séropositifs ou malades du sida. La toxicomanie constitue de loin le principal mode de contamination des détenus atteints par le VIR. Les problèmes présentés par les détenus toxicomanes séropositifs sont la résultante de quatre identités: le patient est à la fois toxicomane, délinquant, Maghrébin et migrant ou issu de l'immigration. Il y a rivalité entre identité sociale qui tire l'individu vers une maturité politique et citoyenne, et identité culturelle qui a tendance à renforcer la situation de dépendance à la tradition donc à la famille, à la mère, fragilisant la personnalité du délinquant. Dans cette optique, les besoins, les demandes et les projets à leur égard sont donc fonction de la synthèse de ces multiples identités. y a-t-il une toxicomanie des Maghrébins? C'est la question que se pose Robert BerthelierlI, admettant une relation évidente avec l'identité, se demandant s'il existe un adolescent migrant, une "ethnie à risques", passant par l' ethnopsychiatrie12. L'au teur ne
semble pas conclure à une spécificité: «Mais où peut bien se trouver une quelconque spécificité maghrébine? N'y aurait-il pas plutôt

1~1.Robert BERTHELIER, "V a-t-il une toxicomanie des Maghrébins ?", Migrations Santé, n° 74, 1ertrimestre 1993, pp. 5-19 ; Robert BERTHELIER, "Tentative socioculturelle de la psychopathologie nord-africaine", Psychopathologie Africaine, n° 2, 1970, pp. 171-222. 12. Georges DEVEREUX, Essaisd'ethnopsychiatriegénérale, Paris: Ed. Gallimard, 1970 ; Georges DEVEREUX, Ethnopsychanalyse complémentaire, Paris: Ed. Flammarion, 1972.

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Irnrnigraâo~

pr~on,sida

quelque chose de l'ordre d'une problématique globale qui, s'agissant de sujets nés et/ou élevés en France, serait alors le problème de notre culture et non pas celle des autres? ». Nous rejoignons volontiers Robert Berthelier dans cette position, mais tout comme lui, nous sommes prêts à admettre le facteur aggravant d'une fragilisation de la culture moderne qui a mis en place «des clivages irrémédiables et artificiels entre les générations -l'enfant, l'adolescent, l'adulte producteur, le vieillard improductif-qui a "chosifié" l'existence dans une sorte de déculturation qui est l'effondrement du mythe, drame de la perte symbolique, les objets sont vides, ont perdu ce qui naguère leur donnait du sens ». Nous en concluons que les spécificités possibles doivent être, sinon totalement gommées, du moins largement relativisées. Pourtant, nous tenterons non pas de démontrer l'inverse de ce que nous venons d'affirmer, mais ce qui précisément peut prendre un caractère spécifique dans les attitudes et les comportements chez le jeune issus de l'immigration. En fait, nous serions tentés de penser que les causes déstructurant un adolescent, quel qu'il soi t, peuvent être retenues: déstabilisation familiale, problèmes d'insertion scolaire, professionnelle, d'identification difficile à des modèles positifs etc., mais pour les Maghrébins nous relèverons plus de facteurs aggravants qu'une spécificité objective. Nous voyons une spécificité dans l'inversion de la résolution du conflit "œdipien". Le schéma freudien reste valable pour les filles, mais pour les garçons, en

référence à la culture arabo-musulmane qui unit le couple mèrefils dans une dyade particulière, c'est le meurtre (symbolique) de la mère qui affranchit le jeune et lui permettrait de trouver son autonomie par lequel l'accès au père passe par la mère. Avec Claude Balier13,nous affirmons que la non-séparation de la mère provoque un conflit chez l'enfant q'1.i, rop proche, perd son identité, t ou trop éloigné, perd son existence. Dans cette impossibilité à rendre compte d'une relation bonne ou mauvaise avec sa mère, la différenciation est rendue difficile pour l'adolescent entre son dedans et son dehors, ou encore, son imaginaire ou sa réalité en référence à l'imago-maternel archaïque. L'accès au père se fait en passant sur le "corps" de sa mère.

13. Claude BALlER, Psychanalyse des comportements

violents, Paris: PUF: 1993.

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Donc, pour tout adolescent, ceci reste valable, mais l'imaginaire collectif, l'inconscient psychosocial nous semble différent pour la sphère arabo-musulmane. L'objectif de cet ouvrage est d,etenter d'esquisser le portrait du devenir de l'immigration maghrébine et de sa descendance, à partir de l'épiphénomène de la délinquance de certains jeunes dont la surreprésentation reste réelle. Beaucoup de jeunes immigrés maghrébins sont marginalisés, probablement pas plus que des jeunes du même âge issus des classes les plus pauvres de la société, mais, pour les Maghrébins, nous présupposons d'emblée que se surajoute le facteur aggravant de leurs origines. Nous tenterons alors de comprendre comment le facteur de leurs origines renforce tous les autres facteurs d'exclusion jalonnant leur parcours. Dans une perspective sociologique, anthropologique et psychosociale, nous montrerons si le fait, pour un même individu, d'être maghrébin, d'être en prison, éventuellement d'être séropositif ou malade du sida, incombe à son comportement individuel, ou bien résulte de processus d'exclusion qu'il subit tout au long de sa vie, du fait de ses origines; si ce sont ses origines ethniques ou sociales qui seraient à la source des inadaptations qui le conduisent un jour en prison; entin, si ces inadaptations résultent d'effets sociaux subis ou produits ou participent des deux. Notre problématique s'articule principalement autour d'une sociologie du conflit et met en exergue les antagonismes montrant l'enchaînement des conflits jalonnant la vie d'un jeune formant une «dynamique conjlictue lie» au sens que lui donne Jacques Beauchardl4. .

1.4 L'IMMIGRATION MAGHRÉBINE EN FRANCE
Depuis le début des années 80, l'immigration maghrébine fait régulièrement l'objet de l'actualité. Le thème d'une société pluri-ethnique, multiculturelle, fit sont apparition en même temps que les enjeux politiques ont rendu visibles les immigrés à travers les problèmes du chômage, du racisme, de la violence, de la police, des "casseurs", plus tardivement de la citoyenneté, du droit de vote, etc. Quand ce n'est plu s en France, c' es t dans 1es pays arabo- musulmans que actuali té l' réactive les débats (l'Algérie dernièrement) autour de l'islam, religion

14. Jacques

BEAUCHARD, La dynamique

conflictuelle, op. cit., pp. 18-23.

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Immigration,

prison, sida

et enjeu politique cette fois. Les immigrés de la première génération ne font plus parler d'eux directement, mais leurs enfants, voire les enfants de .leurs enfants, remettent en scène à intervalles réguliers leurs revendications qui, selon les moments, se complètent ou s'opposent, à savoir: -la revendication à l'égalité des droits traduisant une tentative d'engagement politique dans les années 80-90 ; -la revendication à une spécificité culturelle et religieuse pouvant aller jusqu'à la revendication d'un droit différent, relevant de la charla par exemple, qui pourrait ébranler le système constitutionnel français. Ces revendications reflètent la recherche d'une identité propre. Si les plus radicaux, qu'ils soient jeunes ou vieux, tendent vers une rèvendication religieuse stricte allant jusqu'à l'application du droit canon (affaire du foulard), la majorité des immigrés tendent vers une revendication à l'égalité des droits et à une spécificité culturelle. Tant que le débat reste sur la place politique ou intellectuelle il ne pose pas de problèmes, mais quand les jeunes bougent, crient, utilisent la violence contre eux-mêmes (drogue, prises de risque pénal) ou contre les autres (casses, émeutes, attentats), alors, les esprits s'enflamment avec eux. Ces situations d'urgence sociale s'exprimant dans les banlieues appellent des réponses, violentes elles aussi, de la part des forces de l'ordre ou des médias, l'urgence ne favorisant pas la distance nécessaire pour le traitement de tels événements. D'une identité menacée Cette« bataille» entre« cultures et droits de l' homme », nous explique Sélim Abou, est un problème d'identité qui n'est pas «générique mais spécifique. Elle est distinctive ou différentielle: le problème de l'identité ne surgit que là où apparaît la différence;

un groupe n'a besoin de s'affirmer
autre
15».

que par opposition

à un

Dans la généalogie du droit à la différence on relève quatre

situations où la revendication d'identité culturelle s'exacerbe et la soumet à des motivations collectives: -le -le besoin d'affirmer une identité incertaine; besoin de défendre une identité menacée;

15. Sélim

ABOU,

Cultures

et droits

de l'homme,

Paris:

Ed. Hachette,

1992,

p. 14.

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Du phénomène de délinquance

27

-le -le

désir de libérer une identité opprimée; désir de retrouver une identité perdue.

De cette typologie, la proposition qui croise notre problématique est celle décrite dans le besoin de défendre une identité menacée qui correspond à ce que ressentent les immigrés maghrébins de France: «Les immigrés entendent sans doute s'intégrer à la société d'accueil et adopter sa culture, surtout lesjeunes, mais non se laisser
absorber et déculturer par elle. C'est pourquoi la survie de leur identité

et du patrimoine qui lui sert de cadre de référence est nécessaire aussi longtemps qu'ils en ont besoin pour se construire, moyennant des ré-interprétations et des combinaisons multiformes, une identité de synthèse à partir de leur héritage ethno-culturel propre et de la culture du pays d'adoption»16. L'identité nationale française peut se sentir menacée par cette revendication identitaire et de droit qui met en danger son intégrité. Le florissement de certains discours "sécuritaires" participe de cette menace de l'intégrité. Ce qui prouve bien que la question culturelle dépasse la question de l'immigration et peut nourrir ce qu'Edwige Rude- Antoine appelle« la tentation du conse rvatisme» 17 don t s'inspirent les fondements normatifs en matière de politique de l'immigration. En relevant ces paradoxes, on peut se demander si le modèle juridique français ne devrait pas être remis en question par la pression qu'exercent les jeunes issus de l'immigration maghrébine. «L'immigration est un sujet diabolique, écrit Jacqueline CostaLascoux ; il se dérobe aux analyses exhaustives, il évolue sans cesse, il transcende lesfrontières, il touche à tous les aspects de la société civile, il met en cause les concepts fondamentaux de la nation française autant que les modèles dominants. Autour des termes d'assimilation, d'intégration ou d'insertion, les débats successifs à tous les niveaux institutionnels et politiques ont montré la vivacité des querelles sémantiques, politiques ou d'opinions, leurs a priori idéologiques montrant une gradation qui irait de l'attitude la plus
impérialiste à la plus respectueuse des différences
»18.

16. Ibidem. 17. Edwige RUDE-ANTOINE, Jeunes Ed. Karthala, 1995, 217 p. 18. Jacqueline COSTA-LASCOUX, de l'immigration, Assimiler, insérer, la fracture intégrer, juridique, op. cit. Paris:

Migrations

et Changements

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Immigration,

prison,

sida

Il est difficile de différencier ce qui dans le problème immigration relève du domaine de l'action publique, donc des politiques publiques, de ce qui ressort de l'utilisation du problème à des fins électorales, les partis se faisant la guerre par immigrés interposés. Les termes mêmes dont sont qualifiés les différents modes d'intégration dans la société française sont intéressants à préciser car ce n'est pas qu'une affaire de mots, mais peut-être aussi une affaire de maux.

Une affaire de mots
L'utilisation des termes "intégration", "assimilation", affirme Jacqueline Costa-Lascoux, ne fait pas référence à une action sur le terrain d'accueil des migrants, la société française, mais principalement à une action sur l'élément, l'immigré, qu'il s'agit alors de préparer pour qu'il puisse s'adapter à un cadre fixe qui l'intègre ou se fonde en lui en l'assimilant. C'est pour cela que le terme insertion tend à remplacer les deux autres, sans toutefois les éclipser tout à fait. Le terme a acquis droit de cité parce qu'il « renvoie à une action volontariste permettant d'introduire de nouveaux
éléments dans un espace qui a été préparé pour les recevoir ». L'assimilation recouvre l'action de rendre semblable dans le sens d'égaler, et l'acte d'esprit qui considère comme semblable ce qui est différent. L'assimilation est le processus par lequel un être vivant en transforme un autre en sa propre substance; assimiler devient alors synonyme d'absorber, d'intégrer. La fusion s'opère jusqu'à la disparition de l'élément étranger qui vit une conversion dans l' organisme assimilateur. L'assimilation n'a pas d'antonyme, elle est sans retour. Les migrants belges, italiens, polonais d'antan sont aujourd'hui assimilés. Le terme d'intégration (en référence aux mathématiques) est une opération qui détermine de nouvelles fonctions admettant les premières pour dérivées... Rapporté au phénomène migratoire, le terme implique une dynamique et peut devenir synonyme alors d'une incorporation, d'une fusion proche de l'assimilation. L'antonyme d'intégration marque mieux la différence avec elle, car c'est la désintégration. C'est le cas actuel de la population maghrébine de France, au regard de la dernière enquête publiée par l'INSEE19.

19. INSEE, Les étrangers

en France. Rapport, Paris: INSEE, 1994. Ce rapport montre que de nombreux changements sont sensibles quand on examine les postes fécondité, vacances, confort du logement, loisirs.

ClEMI . L'Harmattan

Du phénomène de délinquance

29

Ses membres ont intériorisé un certain mode de vie à la française dans leur vie à l'extérieur de la maison; à l'intérieur, ils peuvent y garder un mode de vie plus traditionnel. Mais à tout moment, subissant des pressions internes ou externes au groupe comme la politique, les relations aux pays d'origine ou encore les faits divers mobilisant l'opinion publique, les actes racistes ou les attentats terroristes spectaculaires, l'individu ou une partie de son groupe d'appartenance peut se "désintégrer". Enfin l'insertion définit une introduction de fait. L'objet inséré garde son identité, ses caractéristiques reconnaissables (par exemple en joaillerie ou en imprimerie), l'objet étranger conserve
son entité et il est décelable. La volonté de conserver une spécificité en fait un ajout. D'ailleurs, les antonymes du verbe insérer l'indiquent bien: ôter, retrancher. TIn'y a pas de disparition ou de désintégration de l'élément inséré. C'est peut-être la situation des jeunes issus de l'immigration. Ils sont insérés oans la société française mais en gardant de plus en plus des signes extérieurs et intérieurs de leurs origines depuis leur manière de parler, de bouger, de chanter, de danser, de se parer, de s'exprimer à travers une culture qui leur est propre dont le mouvement hip-hop est très représentatif2°. Quel que soit le mode par lequel les immigrés maghrébins et leur' descendance pourraient faire partie de la société française, il n'est pas tant de savoir s'ils vont le faire ou non car de fait ils y sont, ils y vivent, mais plutôt de quelle manière ils y vivent21. Or, les résistances du peuple français à assimiler, intégrer ou insérer existent, tout comme les immigrés ont des résistances à s'assimiler, s'intégrer ou s'insérer. Des deux côtés, ces fonnes de résistance sont manifestes ou sournoises. C'est alors non plus une affaire de mots mais de maux.

Derrière les mots, des maux
Racisme, exclusion, stigmatisation, rejet, échec, délinquance, drogue, prison, sida sont les maux dont souffre l'immigration. Si dans l'optique d'une dialectique inclure-exclure, les débats théoriques tournent autour du mode d'entrée des immigrés dans la société française, l'exclusion, le rejet, la xénophobie en seraient-ils les modes de sortie? Depuis les mises

20. Hugues 21. Jacqueline française,

BAZIN,

Le hip-hop,

Paris:

Ed. Desclée

de Brouwer, Paris:

1995. La Documentation

COSTA-LASCaUX, 1989, 160 p.

De l'immigré

au citoyen,

Migrations

et Changements

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Immigration,

prison,

sida

à l'écart des droits ou de leur application prêtant à caution des jeunes, du rejet des systèmes économiques, de l'éducation scolaire ou professionnelle, des délits de faciès ou de nom, les jeunes issus de l'immigration vivent difficilement les discriminations et les injustices. Leurs parents ne les ont pas mieux vécues, mais pour ceux -ci la condi tion d'étranger ne leur laissait pas d'autres choix que de supporter, avec l'espoir de lafin de leurs "misères" en repartant un jour dans leur pays. Pour leurs enfants il n'en est pas ainsi car, précisément, ils ne se vivent pas comme étrangers même quand ils n'ont pas la nationalité française,afortiori quand ils l'ont. Or, le débat politique actuel a du mal à trancher sur le statut des jeunes d'origine maghrébine. Tantôt considérés comme des Français à part entière, tantôt comme des étrangers,
leur condition d'existence en France fluctue entre ces deux tendances. Les jeunes sont rongés par deux maux majeurs, le racisme et la stigmatisation, c'est-à-dire l'attribution de stigmates dévalorisant ou qu'ils entendent comme tels. Dans chacun de leur discours, qu'il concerne leurs parents, leur groupe d'appartenance, eux -mêmes ou d'une façon plus lointaine les pays du Maghreb ou la religion musulmane, ils se montrent extrêmement sensibles à ce que l'on peut dire ou penser d'eux à travers ce qui les touche de près ou de loin. Ni le chômage, ni les difficultés matérielles, ni l'habitat ne les affectent autant que tout ce qui peut avoir trait à ce qu'ils désignent comme leur dignité. Cette valeur hautement héritée et dérivée des valeurs du
respect et de I'honneur de I'homme est restée très vive dans la culture

arabo-musulmane. Au regard des fluctuations des valeurs, si on admet la classification entre valeurs absolues et valeurs relatives, les valeurs de respect d'honneur et de dignité sont devenues relatives dans le monde occidental au profit de valeurs, comme celle par exemple

de la liberté individuelle (absolue en état de droit, relative dans la société arabo-musulmane), et qui fonde l'antagonisme privé/public.

.

Le racisme

Le racisme est un des maux qui ronge toutes les sociétés. La France souffre d'un racisme anti-maghrébin tout comme d'autres pays d'Europe à forte concentration d'immigrés souffrent d'un racisme qui prend pour cible principale les étrangers d'origine
musulmane (Pakistanais en Grande-Bretagne ou Turcs en Allemagne).

Comme les propos misérabilistes sur les "immigrés victimes" peuvent favoriser des réactions discriminatoires de l' environnement social et une grande frustration chez les immigrés eux-mêmes,
CIEMI- L'Harmattan

Du phénomène de délinquance

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les individus ou groupe d'individus peuvent s'' exclure, s' autoexclure d'une société qu'ils abhorrent, dans laquelle ils ne voudront plus vivre. Mais, pour diverses raisons, ne pouvant pas ou plus repartir dans leurs pays d'origine, ils vivront à contre-courant parce qu'ils n'ont pas la force de lutter contre l 'hostilité ou, au contraire, récupèrent cette hostilité pour la retourner contre leurs ad versaires. C'est l'escalade d'une violence raciste aveugle avec son cortège d'assassinats, de troubles, d'injustices alimentant quotidiennement l'actualité des journaux. Comment expliquer cette concentration de l' hostilité sur les Maghrébins? Dans le cas français, cela tient encore pour beaucoup aux cicatrices mal fermées de la colonisation du Maghreb. L'hostilité raciale serait le résultat de l'intégration et de l'assimilation qui abolissent les distances sociales vécues comme "naturelles" que ce soit entre l'esclave et le maître ou entre le colonisé et le colon. Dans cette dialectique du dominé-dominant, d'une manière paradoxale, c'est la proximité de l..'.Autrequi crée le préjugé racial. Les "Beurs", une nouvelle réalité française

Les "Beurs" ont une socialisation propre qui cumule des traits de culture des parents, des traits deculture populaire française, le tout synthétisé dans l'expérience particulière d'une culture urbaine de banlieues, des cités de transit, des ZUP, HLM, DSQ et ZEP plus récemment22, les lieux à appellation barbares parce qu'ésotériques où ils habitent. "Beur" exprime en fait une nouvelle réalité française, confirme l'affirmation d'une nouvelle identité et l'existence« des
"Arabes de France" alors que le peuple français ne reconnaissait

jusqu'alors que les "Arabes en France" »23. La nuance est de taille car s'ils sont de France, cela leur confère une appartenance, une identité urbaine, multicultureIle, assumée et revendiquée qui refuse une identité uniforme, homogène niant les diversités. En ce qui concerne les Maghrébins en France, François Dubet24 commente cette position: «A la différence de l'Africain ou du

22. ZUP = Zone d'urbanisation prioritaire; HLM= Habitation à loyer modéré;

osa = Division

sociale de quartier; ZEP

=Zone

d'éducation

prioritaire.

23. Bruno ÉTIENNE,Les banlieues de J'islam,Paris: Ed. Hachette, 1989, p. 155 ; Gilles KEPEL, Les banlieues de J'islam, Paris: Ed. du Seuil, 1987, 424 p. ; Bruno ETIENNE, La France et l'islam, Paris: Ed. Hachette, 1989, 321 p. 24. François DUBET,Galères. Jeunes en survie, op. cit.

Migrationset Changements

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Immigration,

prison,

sida

Cambodgien, le Maghrébin est trop "proche" pour être exotique, à la différence de l'Italien, il est trop" différent" pour être assimilable ». Dans cette perspective, le Maghrébin était tolérable tant qu'il était en transit et se tenait à l'écart. Tout a changé dès lors que les Maghrébins enterrent le mythe du retour, s'installent, que leurs descendants s' acculturent irréversiblement. Les jeunes issus de l'immigration se rapprochant, ressemblant de plus en plus à leurs congénères français, ne suscitent-ils pas précisément les stéréotypes décrits ci -dessus, le danger venant du même n'est-il pas ressenti d'une manière plus aiguë que quand il vient du différent? Et puis, qui ressemble àl' autre? Peut-être le petit Français ?« L' acculturation n'est pas unilatérale, affirme Sélim Abou: elle est réciproque, mais les apports respectifs des deux cultures ne sont pas de la même nature. Est-ce à dire qu'ilfaille les opposer en termes de 25 discrimination potentielle est La supériorité et d'infériorité?» ressentie par les jeunes "Beurs" dans cette dimension dialectique dominant-dominé par/et dans l'acculturation elle-même. Les jeunes Maghrébins et le racisme

François Dubet26a bien montré comment les jeunes Maghrébins, ceux qui se sentent les plus proches des Français, étaient les principales victimes des propos et parfois des actes racistes, alors que leurs parents, plus lointains, plus "différents" étaient comme protégés du racisme par la distance culturelle et sociale. Les jeunes issus de l'immigration, constitués en groupe depuis qu'ils sont nommés les "Beurs", font parler d'eux. Le mouvement «Touche pas à mon pote» les a mis en scène avec en particulier la marche Lyon-Paris de 1981. Depuis, ce mouvement se manifeste en revendiquant une insertion égalitaire dans la société, sans pour autant abandonner sa spécificité qui se retrouve surtout dans le mode d'expression culturelle, à savoir la musique raï, le rap, le tag, le

25. Sélim ABOU, Cultures et droits de l'homme,

op. cit., p. 125.

cc

L:acculturation

est l'ensemble des phénomènes qui résultent de ce que des groupes d'individus de cultures différentes entrent en contact continu et direct et des changements qui se produisent dans les patrons (patterns) culturels originaux de définition célèbre du Mémorandum de Redfield, l'un ou des deux groupes», Linton et Herskovits, citée par Roger BASTIDE, Anthropologie appliquée, Paris: Ed. Payot, 1971, pp. 44-45. 26. François sances, DUBET, Immigrations: Paris: La Documentation qu'en savons-nous? Un bilan Française, 1989, p.71. des connais-

CIEMI

-eHarmattan