Immigration, vie politique et populisme en banlieue parisienne (XIXème-XXème siècles)

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296306752
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IMMIGRATION, VIE POLITIQUE ET POPULISME en banlieue parisienne siècles)

(fin XIXe.XXe

SOUS LA DIRECTION DE

JEAN-PAUL BRUNET

IMMIGRATION, VIE POLITIQUE ET POPULISME en banlieue parisienne
(fin XIxe-XXe siècles)

Ouvrage publié avec le concours du Fonds d'action sociale pour les travailleurs immigrés et leurs familles du Conseil régional d'Ile-de-France du CNRS (Programme interdisciplinaire de recherche sur la ville) du Centre culturel communal de Saint-Denis

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

(Ç)L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3499-1

LISTE DES AUTEURS

Marie-Claude BLANC-CHALÉARD, professeur d'histoire, chercheur associé au Centre d'Histoire de l'Europe du Vingtième siècle (Fondation nationale des Sciences politiques) Jean-Paul BRUNET, professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Paris-VIII Marylène CAR, chef de projet à Montreuil, doctorante en géographie à l'Université de Paris-VIII Geneviève DREYFUS-ARMAND, conservateur en chef à la BDIC, docteur en histoire Jean-Claude FARCY, chargé de recherche au CNRS (histoire contemporaine) Alain FAURE, chercheur au Centre d'histoire de la France contemporaine, Université de Paris X-Nanterre Béatrice GIBLIN-DEL VALLET, professeur de géographie (géopolitique) à l'Université de Paris-VIII Jacques GIRAUL T, professeur d' histoire contemporaine à l'Université de Paris-XIII Schérazade KELFAOUI, doctorante en géopolitique à l'Université de Paris-VIII Assia MELAMED, doctorante en géopolitique à l'Université de Paris-VIII Claude PENNETIER, chargé de recherche au CNRS, directeur du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français ("MaÎtron") Christian POIRET, sociologue, chercheur à l'Unité de recherche Migrations et Sociétés (URMIS-CNRS) Henri REY, chargé de recherche au CEVIPOF (Fondation nationale des Sciences politiques) Benjamin STORA, professeur d'Histoire contemporaine à l'Université de Paris-VIII Marie-Christine VOLOVITCH- TA VARES, professeur d'histoire, chercheur associé au Centre d'Histoire de l'Europe du Vingtième siècle (Fondation nationale des Sciences politiques) Claude WILLARD, professeur émérite (histoire contemporaine) à l'Université de Paris-VIII

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INTRODUCTION

LA BANLIEUE AU MIROIR DE L'IMMIGRATION
Jean-Paul BRUNET

Le destin de notre société se joue dans les banlieues. C'est là du moins un sentiment largement partagé par nos contemporains. Mais la complexité des problèmes posés est telle qu'aucune solution ne semble s'imposer par ellemême. L'équipe d'universitaires et de chercheurs qui s'est constituée autour des thèmes relatifs à l'immigration, à la vie politique et au populisme en banlieue parisienne n'a évidemment pas la naïveté de penser qu'elle peut contribuer directement à la résolution de cette difficile question. Mais elle a constaté qu'à la "surchauffe médiatique" faisait pendant un sérieux "déficit scientifique" . L'apport des spécialistes des sciences humaines est pourtant indispensable aux décideurs, à tous les responsables de la vie politique, sociale, syndicale ou associative confrontés au devoir d'action dans les banlieues. La genèse des situations présentes; la décomposition des mélanges détonants en leurs éléments premiers; les comparaisons avec des périodes passées, en apparence révolues pour le profane, mais dont le poids est en réalité déterminant sur l'actualité; les confrontations avec les pays étrangers: autant de facteurs que nul acteur ne saurait traiter à la légère. Convaincus de l'indispensable prolongement de leur étude dans la vie de la cité, les historiens, géographes, sociologues et politologues qui forment notre équipe mettent donc ici à la disposition du public concerné le résultat d'une années de recherches collectives qui s'est achevée les 7 et 8 octobre 1994 par la 9

tenue d'un Colloque scientifique interdisciplinaire qu'a accueilli l'Université de Paris- VIII/Saint-Denis. Il convient d'emblée de souligner la spécificité que revêt le problème des banlieues en France par rapport aux pays étrangers. Dans ces derniers, les quartiers pauvres où s'entassent les immigrés se situent généralement au centre des villes: à Manhattan, c'est Lower East Side avec ses Portoricains, Little Italy ou Chinatown; à Londres, dans l'East End, tout près de la City, le quartier miséreux de Spitalfields a vu une masse de Bengladeshi relayer les ouvriers juifs; à Berlin, les Turcs se concentrent dans les quartiers centraux comme celui de Kreuzberg, de même à Stuttgart ou à Münich (il est vrai que dans les cités patronales de la Ruhr ou dans des villes de tradition socialdémocrate comme Hambourg, les immigrés se regroupent aussi dans les banlieues). La spécificité française réside bien dans la concentration des minorités ethniques immigrées dans les banlieues, et plus particulièrement dans leurs grands ensembles qui sont une autre particularité de notre pays. On a en effet assisté, dans les années 1970, à un double phénomène: nombre de Français de souche, locataires d'appartements HLM de grands ensembles, ont pu accéder à la propriété, bénéficiant de la construction industrielle de pavillons individuels en banlieue plus lointaine. Dans le même temps, la fermeture des frontières (1974) provoquait un ralentissement considérable de l'immigration, cantonnée désormais au seul reg'roupement familial. Or ce regroupement n'était légalement possible que si un logement "décent" pouvait accueillir la famille des immigrés. Ces derniers se tournaient donc naturellement vers les HLM des banlieues1. Banlieue, banlieues, le problème est aigu, mais l'objet n'est pas scientifiquement construit et le concept reste incertain. Il est ainsi abusif d'assimiler sous ces voc'ables les aires bourgeoises ou résidentielles, les communes où l'essor des entreprises du secteur tertiaire a attiré nombre de cadres et d'employés, les cités pavillonnaires de la deuxième et de
1. Voir sur cette question la communication de Maurice BLANC, "Comparaisons internationales", in Banlieues, immigration, gestion urbaine, sous la direction de Nadir BOUMAZA, Université JosephFourier-Grenoble I, 1988, p. 76-81. 10

la troisième couronnes, ou les villes encore solidement tenues par le Parti communiste. Les banlieues "à problèmes", si l'on suit François Dubet, sont celles où la désindustrialisation a provoqué le délitement du tissu social, l'épuisement du mouvement ouvrier et l'affaiblissement de la conscience de classe, au point que la violence ne dispose plus de repère ni d'adversaire identifiél. Le but de notre projet collectif était de mettre en relation l'étude des vagues successives d'immigration avec l'évolution politique de certaines de ces banlieues, notamment avec la dérive populiste qui semble sérieusement les menacer. Des travaux approfondis sur l'immigration en région parisienne au XIxe siècle et sur ses conséquences politiques, nous fournissaient des bases et des points de comparaison: l'étude de Françoise Raison-lourde sur les Auvergnats de Paris2 nous avait montré comment une immigration pauvre, mais soudée et combative, parvenait à la réussite professionnelle et s'intégrait dans le milieu d'accueil en constituant un efficace groupe de pression. Nous savions en contrepoint comment les Bretons, arrivés massivement à Saint-Denis dans les années 1880 pour y former une main-d'oeuvre miséreuse de journaliers, regroupés en noyaux, ne parlant que breton, demeurés sous la coupe de l'Eglise, étaient brutalement passés, vers 19061912, dans l'orbite du socialisme3. A la lumière de ces travaux et de quelques autres plus récents, nous avons donc élaboré notre problématique. Nous nous sommes d'abord demandé quels caractères spécifiques revêtaient les vagues migratoires ultérieures qu'avait connues la banlieue parisienne, et quelles réactions politiques elles avaient provoquées. L'émigration est toujours un arrachement, un traumatisme. Les exemples précités comme l'expérience actuelle montrent que, sauf
1. François DUBET, La galère. Jeunes en survie, Fayard, 1987. 2. Françoise RAISON-JOURDE, La Colonie auvergnate de Paris au X/Xe siècle, préface de Louis Chevalier et Michel Fleury, Ville de Paris, Commission des Travaux historiques, 1976, 406 p. 3. Jean-Paul BRUNET, Une banlieue ouvrière: Saint-Denis (18901939 J. Problèmes d'implantation du socialisme et du communisme, Service de reproduction des thèses, Université de Lille-III, 1982, 1 648 p. Les chapitres de notre thèse concernant l'immigration et la démographie étant restés inédits, nous avons choisi de synthétiser ciaprès le cas de l'immigration bretonne. Il

dans le cas de réfugiés, elle concerne essentiellement des individus jeunes, de sexe masculin, libres d'attaches familiales et sinon d'esprit aventureux, du moins capables de maîtriser l'appréhension d'un départ. La règle vaut-elle pour les Italiens, les Espagnols, les Portugais, les Algériens arrivés en banlieue entre le début du siècle et les années 1960 ? L'émigration, si elle concerne des individus, présente d'autre part un aspect collectif, et provient d'aires géographiques souvent très restreintes: 90 % des chaudronniers cantalous de Paris étaient originaires de la vallée de la Jordanne, alors que les porteurs d'eau et les journaliers venaient de la vallée de la Cère toute proche; les Bretons de Saint-Denis, comme on le verra, étaient issus d'un petit nombre de cantons de la Bretagne bretonnante; aujourd'hui, les Turcs chaldéens réfugiés et domiciliés à Sarcelles, à Clichy-sous-bois ou à Garges-Ies-Gonesse - ce sont des chrétiens qui cumulent le malheur d'avoir été persécutés par l'Etat turc et par les Kurdes proviennent d'une dizaine de villages situés à l'extrémité sud-est de la Turquiel. Nous savons aussi que 95 % des Bengladeshis vivant en Grande-Bretagne sont originaires d'une région rurale du nord-est du pays, celle de Syleth, où les liens de parenté et de village conservent un rôle clé2. Là encore, s'agit-il d'une règle générale, ou seulement d'un cas fréquent? L'émigré quand il s'installe et devient un immigré, conserve-t-il longtemps l'espérance - ou l'illusion - du retour au "pays" ? Les Bretons arrivaient à Saint-Denis avec la perspective d'un retour relativement proche; les difficultés de la vie leur montraient vite l'impossibilité d'amasser le pécule qui le leur eût permis. Pour leur part, les Auvergnats revenaient très rarement chez eux, mais leur débauche d'activité se trouvait justifiée par l'espoir d'un retour définitif; après 1900 en revanche, l'instauration de
1. Hervé VIEILLARD-BARON, "De l'exil aux logiques d'enracinement: l'exemple de Sarcelles", in Gilles FERRÉOL éd., Intégration et exclusion dans la société française contemporaine, Presses universitaires de Lille, 1992, p. 105-128. 2. Cf. John Eades, The politics of community. The Bangladeshi Community in East London, Ph. D. Thesis, University of London, Birkbeck College, 1986 - cité par Catherine NEVEU, "Processus d'identification d'un quartier multiethnique de Londres: Spitalfields", in Banlieues, immigration, gestion urbaine, op. cit., p. 148. 12

trains de vacances rendit les voyages plus aisés: l'idée d'un retour définitif sur la "terre promise auvergnate" s'estompa rapidement... Les études sur l'immigration contemporaine tendent à montrer qu'à la première génération, le retour au pays joue un rôle de mythe ou de fonction cathartique: Sami Naïr parle d'un mythème qui "fournit principalement du sens à la situation migratoire en rendant acceptable l'inacceptable de la condition immigrée" l, A la deuxième génération, l'évolution est tranchée, nous montre Daniel Pinson à partir de la ZUP de Bellevue à Saint-Herblain, dans la banlieue de Nantes: là, les enfants de Maghrébins effectuent souvent, presque chaque année, un voyage au pays, en compagnie de leurs parents; mais à chaque fois se renforce dans leur esprit le refus du retour2. On essaiera là encore d'apprécier la validité du modèle. Une question délicate se pose à ce niveau de l'insertion ou de l'intégration des vagues migratoires successives. Une hiérarchie ethnique a-t-elle tendance à se dessiner, chaque couche nouvellement arrivée prenant place au bas de l'échelle sociale et permettant à la précédente de s'élever d'un cran? C'est sans doute ce qui s'est passé avec l'immigration des Italiens, puis des Espagnols, des Portugais, enfin des Maghrébins3. Encore ne faut-il peutêtre pas durcir le trait, car les Maghrébins par exemple, arrivés pour partie avant les Portugais, se situent globalement derrière eux sur cette échelle. Le jeu des relations interethniques est sans doute plus complexe qu'il ne le semble. Les pages qui suivent visent seulement à avancer dans sa compréhension. Ces vagues migratoires successives se sont-elles intégrées dans la société banlieusarde et de quelle façon? Nous préférons parler d'intégration, plutôt que d'assimilation ou d'insertion. En effet l'assimilation
1, Sami NAÏR, "Du référent d'origine aux nouvelles identités", in Les Nord-Africains en France, sous la direction de Magali Morsy, Publications du CHEAM, 1984, p.157, 2. Daniel PINSON, "Relations entre espace de l' habitat et comportements ethniques", in Banlieues, immigration, gestion urbaine, op. cit., p. 253-262. 3. C'est l'idée développée notamment par Colette PÉTONNET, On est tous dans le brouillard. Ethnologie des banlieues, préface de André Leroi-Gourhan, Ed. Galilée, 1985, p. 135. 13

implique absorption de l'élément étranger, qui fusionne avec le milieu d'accueil au point de disparaître. L'insertion, de son côté, suppose la possibilité de désinsertion d'un élément qui aurait conservé intacts son identité et ses caractères. Le terme d'intégration signifie au contraire que l'élément intégré est entré avec le milieu environnant dans un "processus d'ajustement réciproque" et d' interdépendancel. Les moyens de l'intégration sont extrêmement divers. Il ne s'agit pas d'en faire ici l'inventaire, mais dans cette manière d'état des lieux que nous brossons à grands traits, de dégager un certain nombre d'acquis de la recherche et de poser quelques questions auxquelles, dans ce volume qui amorce seulement notre étude, les membres de notre équipe ont commencé à répondre. D'abord, et même si plusieurs des communications présentées ont pris pour cadre la commune, il convient de garder présente à l'esprit l'idée que l'habitat est sans doute un facteur d'intégration moins fort que l'entreprise2. On s'interrogera cependant de façon systématique sur l'implantation résidentielle des immigrés: se regroupent-ils par commune, par quartier, par rue? Forment-ils à cet égard des ensembles homogènes, voire repliés sur eux-mêmes? Le problème de la mobilité résidentielle sera également sous-jacent à nombre d'analyses présentées. Le taux de mariages mixtes, qui s'établit en 1994 à Il,4 % contre 6,2 % en 1980, est souvent considéré comme un indicateur du niveau d'intégration des immigrés. Des études ont par exemple montré qu'au sein de l'immigration italienne des années 1920, on constatait une corrélation inverse entre la fréquence des mariages mixtes
1. Nous suivons sur ce point l'analyse de Jacqueline COSTALASCOUX, "L'immigration au gré des politiques", in Gilles FERRÉOL éd., Intégration et exclusion dans la société française contemporaine, op. cit., p. 68. 2. Nous renvoyons sur ce point aux analyses de Maryse TRIPIER, L'immigration dans la classe ouvrière en France, CIEMI-L'Harmattan, 1990, 322 p. L'auteur note ainsi que, dans les années 1970, les différentes centrales ouvrières ont obtenu les mêmes scores aux élections syndicales, dans les bureaux de vote à majorité immigrée et dans ceux à majorité de Français de souche; elle souligne que les immigrés n'ont pas ressenti le besoin de créer des institutions syndicales spécifiques (p. 191, 271 et passim). 14

et la proportion de familles nombrepses (ces dernières manifestant la conservation des habitudes démographiques du pays d'origine et traduisant une résistance à l'intégration). En fait, les mariages mixtes sont sans doute en grande partie le fait de couples où l'un des conjoints est un naturalisé1 : leur proportion serait alors une sorte d'indice au second degré. Au demeurant, la colonie polonaise arrivée au cours de l'entre-deux-guerres dans les régions minières du Nord et de l'Est de la France et qui s'est assez rapidement intégrée au milieu d'accueil, était marquée par un taux d'endogamie extrêmement élevé, car par souci de préserver leur identité culturelle, les familles s'opposaient vigoureusement aux unions mixtes2. Ce critère ne présente donc qu'une valeur relative. La langue et la religion peuvent fournir des indices d'intégration, mais pas de la manière où le sens commun pourrait l'attendre. Des travaux récents ont en effet souligné qu'une bonne intégration ne passait ni par l'abandon de la langue d'origine, ni a fortiori par l'adoption de la religion dominante. On a souligné que c'était en préservant son identité originelle grâce au maintien d'une langue-culture forte, que l'immigré pouvait réussir une seconde socialisation marquée notamment par l'usage conjoint de la langue du pays d'accueiI3. La religion joue un rôle analogue. Sans doute le problème ne se posait-il pas pour les Espagnols, les Italiens ou les Polonais de la première moitié de notre siècle, catholiques ardents pour la plupart et dont les employeurs avaient compris que "le maintien des traditions religieuses garantissait la stabilité de la main-d'oeuvre et le calme

1. Voir Centre d'Etudes et de Documentation sur l'Immigration italienne, L'immigration italienne en France dans les années 20, Actes du Colloque franco-italien d'octobre 1987, Editions du CEDEI, 1988, 388 p., notamment l'étude d'Antonio Bechelloni, "Une enquête sur les immigrés de la première génération". 2. Voir sur ce sujet l'ouvrage de Janine Pont y, Polonais méconnus. Histoire des travailleurs immigrés en France dans l'entre-deux-guerres, préface de Jean-Baptiste Duroselle, Publications de la Sorbonne, 1988, 474 p. 3. Cf. Jean-Charles VEGLIANTE, "Le problème de la langue: la lingua spacia", CEDEI, op. cit., p. 329-345. 15

social"1. Mais on a souligné que la pratique de la religion islamique, en ce qu'elle apporte à l'immigré un élément fondamental de stabilité psychologique et sociale, peut être tout autant un élément d'intégration, et que la mosquée, espace sacré marqué par un rituel porteur de sens et de culture, satisfait un besoin primordial de sécurité psychique2. On évitera par conséquent les contresens en abordant à l'occasion le problème de la pratique religieuse. Dans la mesure où on le pourra, on abordera aussi le problème des associations d'originaires. Les Auvergnats de Paris avaient créé un nombre impressionnant d'amicales certaines réunissant les originaires d'un canton, voire d'un bourg - qui s'étaient fédérées en 1886 dans la Ligue auvergnate; et c'est notamment grâce à ce réseau que les Auvergnats s'étaient parfaitement intégrés dans le milieu parisien. Aujourd'hui, les associations de Portugais assujetties à la loi de 1901 ne sont pas moins de neuf cents, et elles exercent un rôle de contrôle social, notamment auprès des jeunes3. A Chanteloup-Ies-vignes, où la population étrangère forme plus du tiers de la population totale, et la population d'origine étrangère environ la moitié, la municipalité favorise les associations et toutes les expressions culturelles spécifiques en ce qu'elles sont des vecteurs d'insertion des diverses communautés; l'association des Maghrébins est particulièrement solide et, par la pratique d'activités linguistiques, religieuses tout autant que sportives, elle traduit le souci d'encadrer les enfants et les adolescents et de les préserver de la dérive délinquante4. Bref l'intégration est rarement individuelle, elle passe le plus souvent par l'appartenance de l'immigré à

1. Ralph SCHOR, "Le facteur religieux et l'intégration des étrangers en France (1919-1939)", Vingtième siècle, Revue d'histoire, juilletseptembre 1985, p. 107. 2. Bruno ETIENNE, "La mosquée comme lieu d'identité communautaire", in Les Nord-Africains en France, sous la direction de Magali MORSY, Publications du CHEAM, 1984, p. 131-150. 3. Maria do CÉU CUNHA, Portugais de France, CIEMI-I'Harmattan, 1988, p. 21-22. 4. Claire CALOGIROU-BASDEV ANT, "Les représentations concernant l'immigré: réflexions à partir de l'étude d'une cité de la région parisienne", Banlieues, immigration, gestion urbaine, op. cit., p. 227 -236.

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des groupes primaires solides susceptibles de soutenir son effort d'intégration à la société d'accueil. La seconde série centrale de questions que pose notre recherche tourne autour de la manière dont ces immigrés, ainsi que leurs descendants, se sont insérés dans la vie politique. A la fin du XIXe siècle, les Auvergnats de Paris constituaient un groupe de pression que les notables courtisaient assidûment, en particulier à la veille des échéances électorales. Pour une période plus récente, on ne citait guère jusqu'à présent que des cas individuels, tel celui du Polonais naturalisé Thomas Olszanski devenu dans l'entre-deux-guerres secrétaire de la Fédération CGTU du Sous-sol, ou de l'Italien Giulio Ceretti devenu à la même époque membre du Comité central du PCF. Plusieurs des communications que nous présentons ici permettent, à partir des cas des Italiens de Montreuil et de Nogent-surMarne, des Espagnols de Saint-Denis et de quelques autres exemples, de faire progresser cette approche. Une étude en cours sur les naturalisés d'origine maghrébine à SaintDenis s'efforce d'évaluer leur participation à diverses élections. Mais nous avons parfaitement conscience du chemin qui reste à parcourir. Notre réflexion prend fréquemment pour point d'application les communes de la "banlieue rouge". On sait que cette dernière ne s'est dessinée qu'à partir de l' entre-deux-guerres. Dans le département de l'ancienne Seine en effet, les municipalités "rouges", en l'occurrence socialistes, n'étaient qu'au nombre de 7 sur 80 en 1912; on en dénombre 24 en 1919 , date à laquelle se dessine déjà la fameuse ceinture rouge, avec le môle BoulogneBillancourt!Suresnes!Puteaux, Levallois-Perret et surtout le grand arc Saint-Ouen! Saint-Denis! Aubervilliers! Pantin! Bobigny! Drancy! le Pré-Saint-Gervais! Bagnolet! Montreuil. Mais le mythe de la banlieue rouge ne remonte qu'aux années 1924-1926 et doit beaucoup à la plume du dirigeant communiste Paul Vaillant-Couturier qui, au lendemain des élections législatives de mai 1924, publia dans l'Humanité un retentissant article intitulé "Paris encerclé par le prolétariat révolutionnaire!" que d'autres, de la même veine, allaient suivre. Ainsi s'installa dans l'opinion une sorte de grande peur sociale et la psychose d'une

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Commune banlieusarde à la mode bolchéviquel. Les vigoureuses manifestations provoquées par le Parti communiste, le 24 novembre 1924 lors du transfert des cendres de Jaurès au Panthéon, le 23 août 1927 pour protester contre l'exécution de Sacco et Vanzetti, les 1er août (à partir de 1929) dans le cadre des mobilisations internationales contre la guerre et pour la défense de 1' Union soviétique, entretenaient le mythe d'un encerclement de la capitale par une banlieue rouge qui pourtant perdait régulièrement de son emprise électorale: en 1934, le PCF ne contrôlait plus qu'une dizaine de municipalités. Paradoxalement, le thème de la ceinture rouge allait être remisé au magasin des accessoires périmés au moment même où il acquérait quelque fondement. En effet la stratégie de Front populaire adoptée par le PCF le conduisit à présenter un profil rassurant et à se ranger, au moins nominalement, parmi les partisans de l'ordre public. Aux élections municipales de 1935, les désistements et les listes communes lui permirent d'arracher 26 mairies sur les 80 du département de la Seine. Dix ans plus tard, jouant à fond la carte de l'unité de la Résistance, il en emporta près de 60, même si la rupture survenue en 1947 fit sérieusement régresser cette formidable avancée. Mais la marche en avant reprit et les élections de mars 1977 marquèrent un nouvel apogée du Parti, qui contrôlait 54 hôtels de ville dans les trois départements nouvellement créés dans la petite couronne2. L'essor municipal communiste avait été favorisé par l'implantation des grands ensembles qui, entre 1953 et le début des années 1980, concerna quelque 350 000 logements en banlieue - vers laquelle la disponibilité et le moindre coût des terrains orientaient naturellement la construction. Or sur les 151 grands ensembles de plus de mille logements, 88 (soit 58 %) furent implantés dans des communes de gauche (coloration politique au moment de la prise de décision), dont 74 (soit 49 %) dans des
1. Voir sur ce point Annie Les Editions ouvrières-Presses politiques, 1986, chapitres 1 et 2. Voir notre article "La n° 164, mars 1993. FOURCAUT, Bobigny, banlieue rouge, de la Fondation nationale des Sciences 2. fin de la banlieue rouge", L'Histoire, 18

communes communistes - alors qu'elles représentaient respectivement moins du quart et moins du cinquième de toutes les municipalités: c'est que les communes de droite étaient fort réticentes devant l'éventualité d'un apport massif de populations dont 65 à 70 % étaient formés d'ouvriers et d'employés. Soucieux d'améliorer les conditions de vie des classes populaires tout autant que d'élargir sa clientèle potentielle, le PC accepta au contraire aisément l'implantation des grands ensembles. Ces derniers renforcèrent effectivement une gauche à prépondérance communiste. Dans quelle mesure? D'après une étude effectuée sur un groupe de 29 communes de la Seine-SaintDenis, la gauche y a gagné une moyenne de 3,5 % des suffrages entre 1965 et 1977 ; sur les 18 d'entre elles qui avaient accueilli un ou plusieurs grands ensembles, 15 l'ont vue progresser de 5 à 20 points. Pour être variable, la bonification s'avérait donc appréciablel. A l'intérieur de ce cadre général, notre objet était de déterminer la nature et l'amplitude de la rencontre entre un type de société et un projet partisan, celui en l'occurrence du PCF, et d'essayer de voir quel rôle l'immigration avait pu jouer dans cette adéquation relative du social et du politique. Plusieurs communications abordent ces thèmes, mais nous ne nous cachons pas que, sur ce plan aussi, notre recherche est à poursuivre. La question du populisme surgit alors soudain. On tentera dans nos contributions de définir cet objet politique mal identifié, sous la rubrique duquel les médias ont tendance à ranger des mouvements et tendances hétéroclites. Avançons simplement ici l'idée que cette attitude politique rudimentaire naît du désarroi psychologique et politique de nombre de citoyens auxquels leurs repères traditionnels viennent à échapper. Il faut à cet égard insister sur le délitement de la banlieue rouge dont la cause première remonte au mouvement de désindustrialisation de la région parisienne amorcé à la fin des années 1960 et amplifié au cours de la décennie suivante. Sous l'égide de la DATAR (Délégation à l'Aménagement du Territoire et à l' Action Régionale) créée en 1963 et rattachée aux services du Premier ministre, les pouvoirs
1. Voir Raymond GUGLIELMO, Brigitte MOULIN, "Les grands ensembles et la politique", Hérodote, n° 43. 19

publics avaient en effet prévu une décentralisation des activités industrielles de Paris et de sa proche banlieue, et ils appuyèrent leur politique sur des réglementations comme celle de l'agrément préalable pour toute création ou extension de locaux industriels dépassant une certaine surface. Volonté de l'Etat allié au patronat de briser les citadelles ouvrières et de réserver Paris à la bourgeoisie? Ce fut effectivement l'accusation portée par le Parti communiste. En fait ce recul de l'industrie se retrouve dans les grandes métropoles européennes, où il semble même plus précoce et plus accentué qu'à Paris. Sans doute la décentralisation industrielle offre-t-elle alors de nombreux avantages aux chefs d'entreprise: revente de terrains dont l'urbanisation a multiplié la valeur; réduction plus aisée des effectifs ouvriers par refus de suivre le transfert de l'établissement; mise en oeuvre possible d'une organisation du travail plus contraignante avec éventuellement des rémunérations moindres alignées sur les taux provinciaux. Mais le phénomène relève de facteurs structurels plus profonds qui touchent l'ensemble de l'économie nationale: régression de branches anciennes comme la métallurgie et la chimie, dont les usines, très implantées dans la première couronne, laissent place à ces friches industrielles spectaculaires à Saint-Denis, à Montreuil ou à Ivry; proportion beaucoup plus élevée d'emplois d'ouvriers qualifiés et d'employés dans les industries de pointe qui prennent le relais (électronique, informatique etc.); concentration des entreprises qui dépendent de plus en plus de grandes firmes nationales ou internationales dont la stratégie échappe aux acteurs présents sur le terrain; nouvelle distribution spatiale du travail industriel à l'intérieur de chaque entreprise, qui tend à dissocier les bureaux d'étude, les établissements de fabrications délicates et les usines de production de masse. Plus que toute autre région, l'Ile-de-France a été touchée de plein fouet par ces mutations, et plus particulièrement la proche banlieue où la chute des emplois productifs fut considérable: 90 500 emplois perdus (soit 18,3 %) entre 1969 et 1980; et la croissance des emplois du tertiaire, ralentie depuis la crise au milieu des années 1970, était loin de compenser le déficit accru de l'emploi industriel. La désindustrialisation de la proche banlieue, et 20

notamment de la banlieue rouge, se manifestait donc davantage par des suppressions d'emplois pures et simples que par leur desserrement ou leur décentralisation. Face à ce qui lui apparaissait comme une menace gravissime, le PC a tenté de freiner le mouvement au maximum. Mais en faisant campagne pour le maintien de "l'emploi sur place", il méconnaissait une autre évolution fondamentale qui, de plus en plus, dissociait deux logiques: celle de la localisation des entreprises et celle du lieu de résidence de leurs salariés. En effet, ceux qui parmi ces derniers disposent de revenus supérieurs à la moyenne sont de plus en plus enclins à rechercher une amélioration de leur logement (il s'agit le plus souvent d'un achat) dans une émigration vers la deuxième couronne, quitte à devoir faire face à une durée de transport journalier plus élevée. C'est la raison pour laquelle le mouvement des migrations pendulaires, qui affectait déjà 571.000 personnes en 1931, a rapidement dépassé le million. Or, ainsi qu'on y a déjà fait allusion, les partants se recrutent notamment parmi les ouvriers les plus qualifiés, c'est-à-dire au sein d'une couche sociale qui traditionnellement fournit au PC ses électeurs et ses cadres. Quels sont ceux qui les remplacent? De jeunes ménages venus de Paris et qui utilisent le parc des logements sociaux de la banlieue rouge comme une étape dans leur "trajectoire résidentielle" ; des immigrés aussi, qui trouvent des logements à bon marché, soit dans les quartiers vétustes, soit dans le secteur HLM. Or les seconds ne votent pas, et les premiers, qui ne travaillent généralement pas sur place, s'insèrent mal dans le réseau associatif tissé de longue date par le PC. Quant aux chômeurs, fort nombreux en ces communes de friches industrielles, ils se dégagent de plus en plus, surtout les jeunes, de-l'emprise communiste: ils "s'inscrivent peu sur les listes électorales ou, quand ils l'ont fait, ils se réfugient souvent dans l'abstention. Enfin le mécontentement provoqué par le cycle de paupérisation des banlieues (médiocrité des moyens de transport, insuffisance des équipements, dégradation du bâti, surtout chômage beaucoup plus prononcé qu'ailleurs) ne profite plus systématiquement au Parti communiste. Le recul de ce dernier, l'affaiblissement de ses structures d'encadrement et de représentation redonnent de 21

la mobilité et de la fluidité à un électorat jusqu'alors compact et figé, et qui désormais vote différemment selon le type d'élection. De là l'amplitude étonnante des scores du PC. A Saint-Denis par exemple, il obtient 18,2 % des suffrages exprimés au premier tour des élections présidentielles du 24 avril 1988 ; 45% au premier tour des législatives du 5 juin 1988 (contrairement à une longue habitude, il a présenté aux législatives ses maires les plus populaires, ici Marcelin Berthelot) ; 50 % aux cantonales du 25 septembre 1988 ; 54,4 % aux municipales du 12 mars 1989 (mais il est alors à la tête d'une liste d'union de la gauche) ; 27,3 % aux européennes du 18 juin 1989; 25,2 % aux régionales du 22 mars 1992 ; 19,9 % aux européennes du 12 juin 1994. On assiste à un processus de déconstruction de son vieux système d'hégémonie. Ce qui frappe également, c'est l'importance du vote pour le Front national dans ces banlieues populaires. A l'élection présidentielle de 1988, J .M. Le Pen y est très souvent arrivé en deuxième position, derrière F. Mitterrand, mais devant le candidat communiste A. Lajoinie. Aux élections régionales de mars 1992, le Front national a généralement conservé cette deuxième place, mais le PC l'a devancé cette fois dans ses principaux bastions. Aux européennes de juin 1994 enfin, la liste conduite par J .M. Le Pen, placée le plus souvent en deuxième position, a même conquis la première place dans des communes comme Bondy, Clichy-sous-bois et Sevran en Seine-SaintDenis. La banlieue rouge risquerait-elle de devenir une banlieue brune? En fait le vote Front national apparaît extrêmement hétérogène: cadres sensibles à la défense des valeurs traditionnelles, électeurs RPR radicalisés par un discours centré sur l'immigration et l'insécurité, surtout membres des couches populaires venus de la mouvance communiste (le plus souvent après une étape abstentionniste). Le système municipal communiste semble encore assez robuste pour résister à cette vague; avec son noyau dur de militants, sa masse d'employés municipaux, son réseau associatif, il continue à encadrer la population. Bien que spectaculaire, la "déferlante Tapie" des européennes de juin 1994 semble trop conjoncturelle pour le menacer sérieusement. C'est plutôt de la droite modérée,

22

comme l'ont montré les municipales de 1983 et 1989, que vient pour lui le danger. De la série des dernières élections, il serait aventureux de conclure que le PC est à terme menacé de disparition sur la scène locale. Mais une conjonction de facteurs défavorables joue contre lui, et la ceinture rouge risque fort de se fractionner dans l'avenir en îlots résiduels. Tel est donc le cadre général à l'intérieur duquel prennent place les études qui suivent. Elles se répartissent en deux grandes parties, la première relative à l'immigration, la seconde à la vie politique et au populisme; mais ainsi que le lecteur le verra, les deux thèmes s'entrecroisent fréquemment, puisque aussi bien la problématique commune, à laquelle chacun s'est efforcé de répondre en fonction de ses centres d'intérêt, tournait autour des rapports entre immigration et politique. Précisons aussi que les auteurs des communications ont joui d'une totale liberté d'expression et que, selon la formule consacrée, leurs textes n'engagent qu'eux-mêmes. Mais la diversité des approches, des sensiblités, des styles, n'est-elle pas un gage de richesse? Il reste à l'auteur de ces lignes l'agréable devoir de remercier tous les collaborateurs scientifiques et administratifs qui nous ont permis de mener à bien cette oeuvre collective1, ainsi que les organismes publics qui ont
1. Qu'on nous permette de citer particulièrement les présidents des différentes séances du Colloque: Philippe VIGIER, professeur émérite à l'Université de Paris-X dont au moment de mettre sous presse nous apprenons le décès avec une intense émotion; Claude WILLARD, professeur émérite à l'Université de Paris-VIII; Yves LACOSTE, professeur à l'Université de Paris-VIII; et Pascal PERRINEAU, directeur du CEVIPOF à la Fondation nationale des Sciences politiques. Nous sommes également redevables de la qualité des débats du Colloque - dont chacun des auteurs a bénéficié en peaufinant son texte - à l'ensemble des rapporteurs qui ont synthétisé les communications et posé les bases des discussions: Annie FOURCAUT (maître de conférences à l'Université de Paris-I), Michel DREYFUS (ingénieur de recherches au CNRS), Michelle GUILLON (professeur à l'Université de Poitiers), Geneviève DREYFUSARMAND (conservateur en chef à la BDIC), Béatrice GIBLINDELV ALLET (professeur à l'Université de Paris-VIII), Henri REY (chargé de recherche à la Fondation nationale des Sciences politiques) et Jacques GIRAUL T (professeur à l'Université de Paris-XIII). Nous remercions aussi tout particulièrement Marcel RONCA YOLO, directeur de l'Institut d'urbanisme de Paris, d'avoir tiré les conclusions scientifiques de nos 23

bien voulu nous aider sur le plan financier et dont la liste figure en tête de ce volume.

débats. Notre reconnaissance va enfin à Nicole BERNARD qui a assuré avec efficacité le secrétariat administratif du Colloque. 24

" PREMIERE PARTIE

L'IMMIGRATION

PREMIER

THÈME

LES MIGRATIONS ET LA FORMA TION DES BANLIEUES

(fin XIxe.xxe

siècles)

TRANSFUGES ET COLONS: LE RÔLE DES PARISIENS DANS LE PEUPLEMENT DES BANLIEUES (1880-1914)
Alain FAURE

Paris, terre d'immigrants s'il en fut, était aussi une ville que l'on quittait. On a pu dire que la capitale, comparée à Lyon, était "un véritable finistère" : si les Parisiens se déplaçaient bien plus que les Lyonnais à l'intérieur du périmètre de leur ville, ils en partaient bien moins volontiers1. Peut-être, mais encore faut-il précisément savoir combien et quelle proportion de citadins pouvaient quitter leur ville. Combien? qui? et où ? L'émigration change de sens selon qu'elle amenait plus ou moins loin le migrant, une fixation en banlieue n'équivaut pas à un départ en province. La population d'origine parisienne venue vivre en banlieue nous est déjà quelque peu familière 2 : nous nous contenterons ici de procéder à un - bref 3 remembrement des idées éparses dans plusieurs textes.

Combien?
Faisons d'abord comme si les classes sociales n'existaient pas: la statistique officielle, qui n'a jamais aimé ce genre de débat, nous y contraint. L'importance globale
1. Jean-Luc Pinol, Les mobilités de la grande ville, Presses de la FNSP, 1991, p. 229-230. 2. Voir essentiellement nos deux articles: " L'invention des banlieusards. Les déplacements de travail entre Paris et sa banlieue (1880-1914) : première approche". ln : Villes en parallèle, n° 10, juin 1986, p. 233-248 ; "De l'urbain à l'urbain: du courant parisien de peuplement en banlieue (1880-1914) ". ln :Villes en parallèle, nOI5-16, 1990, p. 152-170. 3. Ce texte est une version abrégée d'un passage de notre thèse en cours de rédaction. 29

des départs de la capitale, en revanche, peut être très facilement mesurée, mais toujours - autre contrainte imposée par les sources qui offrent bien plus souvent des états successifs de la population qu'elles ne permettent de reconstituer son mouvement - pour les seuls natifs de la capitale. En réalité, déplacement égale ici déracinement. Établissons d'abord la statistique des lieux de naissance en banlieue parisienne 1:

1886 Population totale Nés reste de la Seine Nés dans la commune Nés en province Nés hors de France 607.381 % 24 19,9 49,8 6,3

1891

1896 Population francaise
-

1901 885.762 % 21,9 25,4 52 0,7

1911 1182.379 % 23,6 24,9 50,8 0,7

688.969 796.378 % 24,4 18,2 52,9 4,5 % 26,1 18,9 51,2 3,8

Nés à Paris
Nés en banlieue Nés en province Nés hors de France

Les données sur la naissance ne sont pas homogènes: d'un côté, la population totale, de l'autre les Français seuls, - naturalisés exclus -, avec à chaque période une répartition différente de la population native: la commune de naissance se trouve, soit isolée, soit noyée dans l'entité banlieue. L'évolution précise du nombre des Parisiens de naissance dans la population de banlieue nous échappe donc, mais le flou qui entoure la donnée ne dissimule pas l'évidente importance de ce courant de peuplement. A cette époque du surgissement démographique de la banlieue, un banlieusard sur cinq, au bas mot, avait vu le jour dans la
1. Ces chiffres - repris de notre article, HL'invention des banlieusards", art. cit. , p. 245 - sont calculés à partir des tableaux publiés dans les recensements parisiens (1886, 1891 et 1896) puis nationaux (1901 et 1911). 30

capitale, et leur part augmente même entre 1901 et 1911: dans la banlieue de l'immédiat avant-guerre, les provinciaux étaient en proportion moins nombreux qu'en 1900 ! Un vrai paradoxe, en raison de l'image si prégnante du migrant provincial - l'étranger, il est vrai, n'apparaît pas ici -, contributeur sans pareil à la formation des populations suburbaines. Nos travaux antérieurs avaient déjà tenté de faire un sort à cette vision simpliste et univoque. Aujourd'hui nous serions tentés de croire que ce courant a toujours existé, qu'il est consubstantiel à la banlieue. Soudjian dans son étude du contingent militaire à la fin du Second Empire avait déjà trouvé une importante proportion de Parisiens de naissance chez les conscrits fixés en banlieue, produit évident du glissement au fil des années de nombre de familles parisiennes dans les communes de la périphérie 1 :

Lieu de naissance (classes

des conscrits

1868-1869)

Nés à Paris (limites de 1860) Nés en banlieue (limites de 1860) Nés en province Nés à l'étranger Lieu inconnu

Conscrits de banlieue (1525 cas) % 20, 19 32,78 46,62 0,19 0,19

Mais voilà qui reste par trop général. Comme l'on sait, les recensements de 1901 et de 1911 ont été très attentifs aux "mouvements intérieurs de la population française" : le tableau détaillé des migrations intérieures, inauguré en 1901 - combien chaque département contient-il d'originaires des autres départements? où vivent en France les originaires de chaque département? - , constitue un

1. D'après Guy Soudjian, La population parisienne à la fin du Second Empire d'après les archives du recrutement miliaire (thèse, Université de Paris I, 1978), p. 93-94. 31

classique de l'histoire contemporaine de la populationl . Or, ces grands monuments statistiques ne se sont pas contentés de mesurer les migrations en termes de population totale, ou même par sexe: ils offrent également des données sur les déplacements des actifs. Non pas, il est vrai, les actifs proprement dits, tels que les recensements eux-mêmes les définissaient - les personnes "travaillant ensemble, d'une manière permanente, en un lieu déterminé", "l'établissement" en l'occurrence -, mais les professionnels, catégorie hybride et floue, un peu bizarre, visant à ajouter aux actifs toutes les personnes non rattachées aux établissements, mais disposant d'un revenu quelconque ou susceptibles d'en rechercher:
"Dans la population professionnelle, ont été comprises non seulement les personnes exerçant une profession rémunérée, mais encore les rentiers, les nomades, etc., en sorte que parmi les personnes sans profession ne sont guère compris que les femmes, les enfants, les détenus et pensionnaires des hospices, asiles. [...] La distinction des habitants entre professionnels et non-professionnels est importante parce que les mouvements migratoires ont généralement pour cause la recherche d'une occupation" 2.

Etaient donc tenus à l'écart de la population professionnelle tous ceux qui, en raison de leur âge ou de leur dépendance, n'étaient point libres de se déplacer, les prisonniers comme les femmes (!), tous les exclus en quelque sorte constitutionnels du marché du travail 3. D'où la forte représentativité de cette population: à Paris, 62,4 % de la population totale, contre une proportion d'actifs
1. Les analyses de Daniel Courgeau et d'Hervé Le Bras dans l'Histoire de la population française, PUF, 1988 (T. 3 : De 1789 à 1914 , 1988), par exemple, sont essentiellement basées sur ces données. 2. Résultats statistiques du recensement... de 1901 ,t. 4, p. 111, 114. 3. Bien entendu, les femmes en tant que telles n'étaient pas exclues de la population professionnelle, mais à n'en pas douter le furent systématiquement toutes celles qui n'avaient pu être rattachées à un établissement: femmes de ménage, travailleuses saisonnières, voire ouvrières à domicile. On peut en voir une preuve dans la très forte
masculinité de la population professionnelle parisienne

-

56,9

% -,

alors que, à en croire d'autres tableaux, les hommes étaient minoritaires dans la population totale: 47,2%. 32

évaluée par ailleurs dans le recensement à seulement 58, 7 % 1. Veillons à garder à l'esprit que cette donnée accentue la propension des actifs à se déplacer hors de leur sol natal. Une nouvelle fois, nous sommes renvoyés aux seuls originaires, natifs de Paris et natifs de banlieue, mais ces données 2 offrent donc le grand intérêt de croiser catégorie d'origine et catégorie de résidence:

1901

Originaires

de Paris Population professionnelle f6minine 68 S 13,5 Population professionnelle totale

Originaires

de banlieue Population professionnelle f6minine 49 34,S Population professionnelle totate

Population profcllionnelle masculine reltent 629 R~lident dans 12,6 le reste du
~Dartement

Population profellionnelle masculine 362 35,0

~~,.
y 6S 2 13

~~cr.
41.9 34,8

Rbident en province Total 1911

24,5 100 Originaires

18,1 100 de Paris Population professionnelle "mininc 634 16,S

21,8 100 Population professionnelle totale 59,0 16,7

28,8 100 Originaires

16,6

23,3 100 Population professionnelle totale 55,9 24,2

reltent R4siclcntdans le reste du
d6Dartement

y

Population profcssionnelle masculine 5S 8 16,9

100 de banlieue Population Population professionnelle prof~lIionnelle f6miAine masculine 607 526 25 23

R~sideDlen Drovince Total

27 3 100

20,1 100

24,3 100

224 100

16 3 100

199 100

1. Proportion obtenue en se basant sur le nombre des actifs recensés à Paris, déduction faite des actifs résidents en banlieue, soit 1 594 077
personnes: 1 684 077

- 90

000

2. Données reprises de banlieusards", art, cit. , p. 246. 33

notre

article,

"L'invention

des

Dans ce tableau, les Parisiens de naissance apparaissent très fidèles à leur ville puisqu'en 1901 près des deux tiers d'entre eux continuaient à y résider et à y gagner leur vie. Ce qui nous frappe le plus n'est pas là, ni même dans la part de la province chez les Parisiens émigrés, il tiènt dans ce pourcentage important de natifs de la capitale venus résider en banlieue: 13 %, toujours en 1901, soit en nombres absolus 94.631 personnes. Or, la banlieue comptait, toutes origines confondues, 453.032 professionnels: sur cinq actifs résidant en banlieue, il y avait donc un natif de Paris. A cette date, aucun département français ne fournissait autant de banlieusards à la banlieue que la capitale: 23,2 % des professionnels recensés là et nés dans le reste de la France avaient en réalité vu le jour de l'autre côté des fortifications; les Parisiens d'origine étaient près de deux fois plll;Snombreux que les autochtones dans_la population professionnelle de banlieue! Les femmes, qui quittaient moins volontiers Paris que les hommes et s'aventuraient moins souvent en province, étaient plus particulièrement concernées par ce glissement des actifs vers la banlieue. Mais cette banlieue rendait à Paris, au moins en partie, ce que Paris lui donnait en fait d'actifs puisque les banlieusards de naissance étaient presque aussi nombreux à vivre à Paris même qu'extra muros ... Certes ce courant de peuplement venu de banlieue était peu de chose pour la capitale - 2,5 % de l'ensemble de ses professionnels -, mais cela suffisait pour placer le département de la Seine en tête des départements d'émigration vers Paris, à égalité avec la Seine-et-Oise1; seul le contingent alsacien-lorrain était plus nombreux. Cette attraction exercée par la capitale était naturellement la grande responsable de ce pourcentage si faible, en banlieue, des natifs restés dans leur commune natale: deux sur cinq, et, pour les femmes, à peine une native sur deux. C'est précisément une bien meilleure capacité de la banlieue à retenir ses actifs qui constitue la principale opposition entre les chiffres de 1901 qu'on vient de commenter et ceux de 1911. Certes, elle reste une terre d'émigration, dépassant maintenant la Seine-et-Oise dans les contingents de migrants à Paris, mais elle devient en même
1. ,Ce département, toujours en 1901, fournissait 38.332 professionnels, contre 38.204 pour la banlieue. 34 à la capitale

temps une région où l'on se fixe plus couramment, fruit probable de son industrialisation galopante et d'une plus grande fréquence des échanges d'actifs entre communes, et cela au détriment des départs systématiques pour la capitale. Paris exerçait donc une moindre attraction sur sa banlieue en pleine construction, et, au sein des actifs de banlieue, l'écart entre autochtones et Parisiens nés s'était beaucoup réduit, signe là encore d'une plus grande maturité de cette banlieue. Mais, plus que jamais, cette dernière constituait une destination fondamentale pour les natifs de la capitale. Ces chiffres confirment, s'il en était besoin, la grande porosité, l'osmose existant entre la ville et sa banlieue au sein de l'agglomération. Le fait que seuls des actifs soient ici en cause lève les doutes quant à l'éventuelle influence des enfants sur ces migrations intérieures et leur ampleur. La banlieue fut toujours un Paris dispersé. Mais quel Paris et quels Parisiens?

Qui? Images d'époque
Questions fort délicates, mais avant de les aborder, disons un mot sur les visions d'époque. On reste, en effet surpris par la précocité et l'importance du discours sur "l'émigration parisienne" en banlieue, qu'il s'agisse de déplorer son existence ou de s'en féliciter, et qu'il soit ou non précisé quelle population pouvait bien ainsi quitter la ville. Nous avons, dans d'autres travaux1, cité ces délibérations où, dans les années 1880, les communes de proche banlieue se plaignaient amèrement de voir leur territoire envahi par les ouvriers que le renchérissement de toutes choses chassait de Paris. Les élus parisiens craignaient quant à eux de voir leur ville perdre beaucoup de son âme, et leur électorat de sa consistance. Mais, en général, ces "Parisiens" qui à en croire journalistes, chroniqueurs ou fonctionnaires colonisaient les environs de
1. Voir supra et Les premiers banlieusards. Aux origines des banlieues parisiennes (1860-1940), Alain Faure dir., Créaphis, 1991, p. Il 3. 35

Paris, n'avaient sous leur plume ni âge ni statut social précis, comme si son point de départ suffisait pour définir ou qualifier ce courant 1. A l'occasion, il était simplement suggéré qu'il s'agissait plutôt de gens au budget modeste. Pour Louis Barron par exemple, auteur de traités touristiques sur les environs de Paris, une commune comme Levallois n'avait pour raison d'être que d"'abriter tous les transfuges" de Paris chassés "hors de l'enceinte [...] par la cherté des vivres et des loyers"2. Encore était-il question ici de la banlieue à portée, jouxtant Paris, mais l'idée que, pour une banlieue plus lointaine, aux confins du département ou déjà en Seine-etOise, les Parisiens en général et les ouvriers en particulier étaient le moteur du développement, se retrouve plus nette encore s'il est possible, partagée en tout cas par les esprits les plus divers. Henri Sellier, en 1920, y voyait l'origine même, vingt ou vingt-cinq auparavant, de la banlieue éloignée: "Certains travailleurs de professions plus lucratives vont chercher [là] l'air et la lumière qu'ils ne trouvent plus dans la ville. Les employés du centre, les boutiquiers ne pouvant plus résider à proximité de leur travail ne s'arrêtent pas à la périphérie de la cité de plus en plus industrielle et empoisonnée; ils vont plus loin, vers les champs, vers la verdure, vers le soleil"3. Plus tard, continuait-il, l'industrie ne fit que suivre cette avant-garde populaire qui aurait en quelque sorte montré la voie en fuyant la ville. Sept ans après Sellier, le père Lhande, parti explorer la banlieue pour dire au monde l'immensité de sa détresse morale et religieuse, voyait dans ce "Paris suburbain" la submersion de toute une contrée jadis
1. Citons par exemple deux phrases passe-partout émanant toutes deux d'autorités administratives parisiennes. L'une date de 1884 : "Depuis quelques années, [...] la population Parisienne tend de plus en plus à envahir la Banlieue de la capitale; des maisons d'habitation s'élèvent chaque jour" (in Archives du service des établissements classés, Rapport sur les dépôts de chiffons de Levallois, Clichy et Saint-Ouen, 3 juillet 1884). L'autre est de 1914 : "Depuis quelques années, nous constatons qu'un nombre toujours croissant de Parisiens abandonne la capitale pour venir habiter en banlieue'; ( in Compte rendu des séances du Conseil d'hygiène publique et de salubrité, 1914, p. 366...) 2. Louis Barron, Les environs de Paris, Quantin éd.,1886, p. 38. 3. Henri Sellier, Les banlieues urbaines et la réorganisation du département de la Seine, Marcel Rivière éd., 1920, p. 34-36. 36

heureuse par une marée humaine chassée de la ville ou empressée à la fuir:
"Des baraques, des maisons, des bourgades ont surgi du sol. Là, aujourd'hui encore, tout ce que le Paris central, déjà congestionné, refoule,- ouvriers, vagabonds, bohèmes, parasites, étrangers ou provinciaux, - s'entasse précipitamment dans le désordre des installations improvisées. Chaque jour la cohue se fait plus grande. A Paris, en effet, l'accaparement des grands immeubles par le commerce ou l'industrie ne cesse de rétrécir la place occupée jusque là par des familles. [...] Alors, c'est l'exode vers la banlieue. [. ..] Sans doute, tous, dans ce peuple de "refoulés" ne sont pas des indigents, des sans-foyer. Beaucoup préfèrent la tranquillité des champs et leur air salubre à la fièvre et aux miasmes du Paris des faubourgs. Ceux-là, ouvriers, vendeurs, chefs de bureaux, gens de professions libérales, ont réussi à acheter, ou du moins à louer, audelà des fortifications, une maisonnette avec un petit jardin, qui ne manquent pas d'élégance. [. ..] Mais, en regard de ces privilégiés, il y a la foule des petites gens: ceux que chasse de la capitale la cherté croissante du loyer, ceux qui ne peuvent se payer le luxe d'une maison bâtie" 1.

C'est à cette vision "parisiano-centriste"de l'histoire de la banlieue que Jean Bastié sacrifiait encore en 1964 lorsqu'il écrivait que "la majorité des lotis" venus s'installer en banlieue dans les années 1920 et 1930 étaient des gens qui "refluaient de Paris", pour l'essentiel des ouvriers et des petits employés véritablement contraints à ce choix par la crise du logement que Paris connaissait alors 2. Ces multiples traces d'une opinion jadis banale parlent, chacune à sa façon, d'une indéniable réalité puisque ce courant centrifuge existait bel et bien, mais il faut se dégager de leurs imprécisions, de leurs erreurs et de leurs outrances pour approcher cette réalité. Tout est une affaire ici de chronologie et de lieu. Voyons cela.

1 . Pierre Landhe, Le Christ dans la banlieue, Plon, 1927, p. 3 et 5- 7. 2. Jean Bastié, La croissance de la banlieue parisienne, PUF, 1964, p. 232, 241.
37

Une émigration

de misère

L'intense spéculation foncière et immobilière qui chamboule en partie la capitale à la charnière des années 1870 et 1880, l'envolée des loyers populaires qui s'ensuit, la crise industrielle qui survient ensuite avec son cortège de chômage et d'endettemeqt, autant de calamités transformant la banlieue proche en zone refuge. Gageons, d'après ce que nous savons des flux internes de déplacement, que l'installation en banlieue se faisait au terme de cheminements résidentiels qui avaient peu à peu amené les familles et les individus à gagner un faubourg parisien et à y évoluer plusieurs années avant de se décider à prendre la porte. Sorte de contrainte raisonnée où étaient mis dans la balance les avantages et les inconvénients d'un départ en banlieue: des logements en moyenne plus grands et moins chers, mais un prix supérieur des vivres, la possibilité de garder son travail à Paris, mais en acceptant d'avance la fatigue du chemin supplémentaire à faire matin et soir, sauf à envisager de payer le tramway ou le train, et encore à la condition qu'existe une ligne dotée d'horaires adaptés!, la possibilité aussi pour l'avenir de trouver sur place un emploi, mais un nombre relativement très faible de garnis de quoi rebuter les célibataires et les ménages très pauvres ou très jeunes 2 , sans parler de la bien mauvaise réputation de l'industrie suburbaine et de ses bagnes, les fameuses "cayennes"... D'autre part un ouvrier de Paris qui avait l'habitude de trouver dans son faubourg quelque activité lui permettant de passer la morte-saison, ou de faire la soudure entre deux emplois, pouvait légitimement douter qu'une banlieue quelconque lui offre de telles opportunités de travail. Ainsi, année après année, se répandait en banlieue tout un peuple quittant, même à contrecoeur, les faubourgs de la capitale. Rappelons l'essentiel de la statistique comparée
1. Voir notre article, "A l'aube des transports de masse: l'exemple des "trains ouvriers" de la banlieue de Paris (1883-1914)" . ln : Revue d'histoire moderne et contemporaine, avril-juin 1993, p. 228-255. 2. En 1911, à Paris 5,8 % de la population vivait en garni, la proportion tombait à 2,2 % dans le reste du département. La commune de banlieue la mieux dotée en meublé, Saint-Denis, restait même en-dessous de la moyenne de la capitale: 4,4 %. Voir la carte figurant dans notre article, " De l'urbain à l'urbain", art. cit. , p. 159. 38

des loyers en 19111, date il est vrai quelque peu tardive pour notre propos, mais qui pourrait croire que les écarts entre Paris et la banlieue soient tout récemment apparus? Tranches de loyers De 1 à 300 F.
( 1-299 pour Paris)

Paris % 41,8 33 25,2

Banlieue % 66,7 20,3 13,1

De 301 à 500 f. (de 300 à 499 pour Paris) Plus de 500 F.
( 500 et plus pour Paris)

Revenons aussi sur la question de la structure comparée des populations entre la ville et sa banlieue, car elle éclaire un aspect fort important des cheminements de l'une à l'autre, même si, de nouveau, nous sommes renvoyés à des chiffres globaux où toute différenciation sociale est bannie. Paris ville de migrants, donc ville d'adultes en pleine force, et souvent seuls... La singularité de la banlieue saute aux yeux: sa population compte à la fois plus de personnes âgées, mais surtout beaucoup plus d'enfants que la capitale2 :

1. Déjà publiée dans Les premiers banlieusards, op. cit. , p. 115 et carte p. 117. 2. Les chiffres qui suivent, basés sur les recensements parisiens et nationaux, sont repris de notre article" De l'urbain à l'urbain", art. cit. , p. 157-158.

39

PARIS Classes d'âae 0-14 ans 15-19 ans 20-29 ans 30-39 ans 40-49 ans 50-59 ans 60 ans et plus 1911 1891 1900 % % % 19,6 18,3 19,3 8,2 8,2 8 21,6 20,4 21 19,3 19,9 19,6 14,5 14,7 14,5 9,3 9,6 9,8 8,1 7,8 8

BANLIEUE 1891 % 25,4 8,6 17,5 16,1 12,7 9,7 10,2 1901 % 26,2 8,1 17,7 16,8 12,8 8,9 9,4 1911 % 25,5 8,3 18 17,6 13,2 9 8,6

Le célibat était bien moins fréquent en banlieue qu'à Paris - 49 % de célibataires contre 59,3 % chez les hommes de 25-29 ans, selon le recensement de 1891, par exemple -, les ménages étaient donc en moyenne plus étendus et le nombre moyen d'enfants vivants par famille plus élevé 1:

1. D'après Les résultats statistiques du dénombrement de 1891... , l'Annuaire statistique de la ville de Paris de 1901 et la Statistique des familles et des habitations en 1911 publiée par la Statistique générale de la France. Bien évidemment, ces enfants vivants concernent les enfants présents ou non présents au foyer du ménage; en 1891 cependant, la question posée était limitée aux seuls enfants légitimes. Voir aussi les sttatistiques établies, pour l'année 1896, par Jean-Paul Brunet dans sa thèse, Une banlieue ouvrière: Saint-Denis, 1.1, 1982, p. 177-179. 40

PARIS Nombre des enfants vivants
Pas d'enfant

BANLIEUE 1901 % 25 31,9 22 Il,1 5,4 4,6 1911 % 26,1 33,7 21,6 10 4,6 4 1891 % 25 27,1 21,9 12,8 6,9 6,3 1901 % 19,5 29,9 23,4 13,2 7,1 6,9 1911 % 20,6 31,6 23,1 12,2 6,3 6,2

1891 % 26,3 30,6 21,9 Il,2 5,4 4,6

1enfant 2 enfants 3 enfants 4 enfants 5 et plus

Comment interpréter ces traits démographiques différents? Une natalité supérieure en banlieue? Il y a bien de cela:

TAUX DE NATALITÉ Année 1896 1901 1906 1911 Paris
%0

TAUX DE MORTALITÉ Paris
%0

Banlieue
%0

Banlieue
%0

22,2 21,2 18,8 17,2

24,5 23,9 21,5 19,7

19 18,7 17,6 17,2

22,1 21,8 21,4 20,9

En proportion de la population, les naissances apparaissent en banlieue plus nombreuses que dans la capitale, et il était des communes, comme Aubervilliers et Clichy, où, en 1896, les 30 %0 étaient dépassés 1; SaintDenis égalait le taux du 20e arrondissement. Mais, outre le fait que ces "bons" chiffres ne disent rien sur la fécondité réelle, ils étaient rattrapés par une mortalité supérieure, mortalité qui devait frapper, là comme ailleurs, d'abord les
1. Avec des taux de respectivement 34,8%0 et 31,7 %0. 41

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