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Impressions d'une solitaire en Italie

De
277 pages

27 décembre 1878.

A ne regarder que ses rues encombrées de neiges fondantes, qui produisent le plus affreux cloaque, on pourrait se croire dans un village perdu, plutôt que dans l’ancienne capitale des états des ducs de Bourgogne. Aujourd’hui, où les grands hommes du grand siècle sont peu en honneur auprès de certaines gens, Dijon paraît se glorifier beaucoup moins d’avoir vu naître Bossuet que de posséder de nombreuses fontaines. Son édilité, composée des éléments les plus démocratiques, veut éviter aux balayeurs électeurs la peine de remplir leur office, et charge les eaux courantes de ce soin.

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Marquise d'Auxais Léziart de Lavillorée

Impressions d'une solitaire en Italie

A MADAME BERTRAND

MADAME,

Vous m’avez demandé avec une aimable insistance mes Impressions sur le beau pays qui fut le berceau de Madame votre mère, et où votre souvenir m’a si souvent accompagnée.

Presque tout le monde, à notre époque, connaît l’Italie, ou pour l’avoir vue, ou pour avoir lu les nombreux auteurs qui l’ont décrite avec un talent et une érudition que ma plume ne possède pas. Aussi étais-je très-résolue à garder en portefeuille mes notes de voyage, et il ne faut rien moins qu’un motif de déférence à vos désirs pour me résigner à les publier.

Les voici donc ces pages, Madame, humbles violettes, qui viennent chercher un abri protecteur à l’ombre de votre bonne amitié.

D’AUXAIS LÉZIART DE LAVILLORÉE.

Paris, 18 mai 1879.

AVANT-PROPOS

Italia ! mot magique qui fit battre mon cœur d’enfant des aspirations les plus vives vers cette terre des merveilles artistiques et des souvenirs classiques et religieux ; Italia ! mot harmonieux et charmant qui me rappelle l’époque la plus heureuse de ma vie de jeune femme ; Italia ! je te salue et je m’élance de nouveau vers toi, non plus avec l’enthousiasme de la jeunesse ni avec des lèvres avides de boire à la source de l’inconnu, mais avec la douce confiance d’une amie qui retourne auprès d’une vieille amie longtemps délaissée, jamais oubliée, toujours intimement aimée.

Je viens te demander quelques rayons de ton chaud soleil, quelques reflets de ton ciel d’azur se mirant dans ta mer bleue, quelques parfums de tes orangers en fleurs. Je viens te demander surtout, sinon un remède, du moins un apaisement aux tristesses que les années, en faisant le vide autour de moi, ont accumulées sur ma tête.

Paris, 25 décembre 1878.

DE PARIS A NAPLES

DIJON

27 décembre 1878.

A ne regarder que ses rues encombrées de neiges fondantes, qui produisent le plus affreux cloaque, on pourrait se croire dans un village perdu, plutôt que dans l’ancienne capitale des états des ducs de Bourgogne. Aujourd’hui, où les grands hommes du grand siècle sont peu en honneur auprès de certaines gens, Dijon paraît se glorifier beaucoup moins d’avoir vu naître Bossuet que de posséder de nombreuses fontaines. Son édilité, composée des éléments les plus démocratiques, veut éviter aux balayeurs électeurs la peine de remplir leur office, et charge les eaux courantes de ce soin. On a lâché tous les robinets, et les malheureux passants, étrangers à la ville et insouciants des suffrages des radicaux, se demandent avec effroi comment surmonter tant de difficultés réunies. Le terrain est aussi glissant qu’il est sale ; et l’on n’aura pas la consolation, si l’on tombe, de pouvoir s’appliquer la fière devise de la Bretagne : « Potius mori quam fœdari », car il sera impossible de se casser le cou sans souillure.

Je suis allée à la cathédrale et j’en suis revenue avec toutes les précautions imaginables. J’avais si bien l’air d’un colis ambulant sur lequel, auprès de ma lointaine destination, on aurait écrit les mots : « Très-fragile », qu’un homme charitable s’est efforcé de m’indiquer la partie de la rue la moins périlleuse, tandis que lui-même se faisait de ses deux bras un balancier comme un équilibriste sur la corde tendue.

Rentrée saine et sauve à mon hôtel, je n’en serais probablement plus sortie, si M. le colonel G..., auquel j’ai été recommandée, ne fût venu me chercher dans sa voiture. Je trouve auprès de lui et des siens un gracieux accueil ; on me conduit visiter l’église de Notre-Dame, charmant bijou, type achevé de l’architecture gothique bourguignonne, d’un style plus pur, prétend-on, que le gothique flamboyant. De là, nous allons au musée revoir, dans la salle des gardes, les beaux tombeaux des ducs de Bourgogne, où il est curieux d’étudier les expressions de physionomie, prises sur nature, que l’artiste a su donner aux moines et aux citadins qui entourent les deux sarcophages d’un long cortége.

Le musée compte quelques belles toiles, une entre autres de Philippe de Champagne ; mais il fait froid, et je ne veux pas abuser de l’obligeance de mes ciceroni. A la veille, d’ailleurs, de visiter les musées merveilleux de Rome et de Florence, j’agis un peu avec celui-ci comme avec les antipasti que les Italiens servent au commencement du dîner ; on n’y goûte que du bout des dents pour se mettre en appétit et faire plus d’honneur à la partie la plus solide du repas.

CHAMBÉRY

28 décembre.

J’ai couché à Mâçon, qui tire son seul agrément de sa belle rivière, la Saône, prête à déborder et à venir baiser les pieds de la statue de Lamartine, érigée récemment sur le quai.

A midi, j’ai pris la direction de Chambéry. Le pays se soulève progressivement, les montagnes succèdent aux collines ; les torrents bouillonnent et font mouvoir de nombreuses fabriques ; quelques châteaux à tourelles, quelques ruines pittoresques attirent l’œil sur des points escarpés. En différents endroits une statue colossale de Marie Immaculée s’élève sur un haut piédestal, qui affecte le plus souvent la forme d’une tour crénelée. Elle semble placée là pour bénir le village étendu à ses pieds et le préserver des avalanches. L’idée est aussi poétique que pieuse de présenter l’immaculée Conception dans ce cadre d’une blancheur et d’une pureté immaculées.

29 décembre.

Chambéry est resserrée de tous côtés entre de hautes montagnes qui, couvertes de neige comme elles le sont aujourd’hui, lui ceignent la tête d’une couronne de mariée. La mariée n’est pas belle, ce qui se voit quelquefois, mais elle est dotée d’un immense palais de justice et d’un presque aussi immense hôtel de ville. Elle se drape naturellement dans la gaze, qui porte son nom et peut avoir en été, quand elle reçoit la visite de la population élégante et cosmopolite d’Aix-les-Bains, sa voisine, des attraits qu’elle n’a point daigné m’exhiber en décembre. Nous n’avons guère fait de frais l’une pour l’autre, je l’ai un peu regardée par-dessus l’épaule et j’ai consacré l’après-midi à ma correspondance de fin d’année.

TURIN

30 décembre.

J’ai pris à midi l’express de Turin. Ce train a une lenteur et des temps d’arrêt continels qui me remettent en mémoire les express d’Espagne. On répond d’une façon évasive à mes questions. Vers trois heures, on s’arrête en pleine campa-pagne et une escouade d’hommes, armés de cordes et de brancards, comme s’il s’agissait d’opérer un sauvetage, se précipitent vers les wagons, qu’on enjoint à tous les voyageurs de quitter. On suit à pied, pendant plus de deux cents mètres, un sentier très-étroit et très-glissant surplombant un ravin profond ; on a peine à faire place à d’autres voyageurs qui marchent en sens inverse et l’on obtient enfin le mot de l’énigme : un train de marchandises a déraillé et encombre la voie. Nous devons donc prendre les wagons du train qui se dirigeait vers Paris et vice versa. On cherche en vain à connaître les conséquences de l’accident ; la compagnie de Paris-Lyon-Méditerrannée, à laquelle on applique le sobriquet trop souvent justifié de : « Pour la mort », n’accuse pas volontiers le chiffre de ses victimes. « Deux ou trois hommes très-probablement, » me dit un employé avec la même insouciance que s’il n’était pas exposé, lui aussi, à y passer au premier jour.

A Modane, la douane italienne et échange de wagons. Pas de compartiment réservé aux dames seules, ce qui me contrarie. Je me trouve en compagnie de quatre hommes, dont le plus vieux offre un type que j’aurais voulu pouvoir photographier. Par-dessus je ne sais combien de redingotes et de paletots, il a encore endossé une robe de chambre à grands carreaux ; son chapeau d’une forme impossible est entouré d’un crêpe à longs bouts flottants, ses mains, avec deux délots en peau noire, sont jointes sur son gros abdomen ; son air bonasse et rusé tout à la fois fait songer au vieux plaideur normand. Un méridional, ancien marin dégoûté de son métier par cinq naufrages, raconte, avec la verve et l’accent de son pays, des histoires désopilantes de paysans génois se moquant du mauvais italien de nos soldats français dans la campagne de 1859. Un Corse vante la fertilité de son île, la beauté de son climat, la galanterie de ses brigands et la fidélité avec laquelle Mérimée a peint ses mœurs dans Colomba, roman dont les caractères et les incidents principaux sont vrais. La conversation très-animée, tantôt en français, tantôt en italien, abrége l’ennui d’un long retard et nous arrivons à Turin en fort belle humeur et en excellent appétit, après avoir mis vingt-cinq minutes à traverser le fameux tunnel du Mont-Cenis.

31 décembre.

C’est plutôt par acquit de conscience que par attrait que je visite de nouveau Turin. C’est une belle et grande ville, régulière comme un échiquier, mais on est désappointé, de l’autre côté des Alpes, de lui trouver si peu de cachet italien. Les points de repère de cet échiquier sont de nombreuses et vastes places, décorées de statues, dont quelques-unes sont très-remarquables : sur la place du Château, un soldat qui représente l’armée sarde, et qui marche au pas de charge du mouvement le plus vrai et le mieux saisi ; sur la place Saint-Charles, celle en bronze d’Emmanuel Philibert, mort en 1580, œuvre superbe de Marochetti.

La cathédrale de Saint-Jean-Baptiste, attenant au palais royal, possède, dans une chapelle spéciale, à laquelle on monte par un escalier monumental, la précieuse relique du saint Suaire, renfermée dans une châsse d’argent ciselé. Le roi Charles-Albert a fait élever, dans cette chapelle, des tombeaux en marbre blanc à des princes et à une princesse de la maison de Savoie, et son ensemble en fait le monument religieux le plus curieux de la ville.

De là, je vais visiter le musée des armures, qui est beau, mais très-inférieur à celui de Madrid.

Je passe ensuite au musée égyptien, considéré comme un des plus complets qui existent. Pour l’apprécier à sa valeur, il faut des connaissances qui me manquent absolument. Je ne sais pas déchiffrer le moindre hiéroglyphe, le plus petit bout de papyrus, et il y en a des rouleaux qui recouvrent des pans entiers de murailles. Je suis une barbare qui trouve fort laids tous ces sphinx en granit et en porphyre. Les momies, dont quelques-unes ont le visage découvert, ne m’inspirent pas la moindre envie de passer ainsi à la contemplation de la postérité. Lorsque notre âme s’est envolée de notre corps, celui-ci ressemble à une lyre dont les cordes sont brisées ; il faut cacher à tous les yeux sa déchéance, jusqu’à ce que l’artiste divin lui ait rendu une nouvelle et immortelle splendeur.

Visité la Pinacothèque, qui possède, au milieu d’une riche collection de tableaux : la Vierge au rideau, de Raphaël, les quatre éléments de l’Albane, le portrait des enfants d’Édouard, de Van Dyck, de superbes Paul Véronèse, surtout le repas chez le Pharisien, où l’on retrouve ces belles levrettes, chères au peintre vénitien.

Revu de loin la Superga, le Saint-Denis de la monarchie de Savoie. J’y allai jadis, et je n’ai pas encore oublié l’impression poignante qui me saisit en entrant dans ces caveaux funéraires, pleins de ténèbres et imprégnés d’une odeur âcre d’humidité. Je me serrais instinctivement contre mon mari, comme si j’eusse eu peur qu’une main invisible ne me précipitât dans un de ces sarcophages, et n’en fît retomber à tout jamais le lourd couvercle sur ma tête.

Après le dîner, j’ai pris le train de Gênes, et j’ai la bonne fortune d’avoir pour compagnon de route un Turinois du meilleur monde. Son italien est une vraie musique ; il a beaucoup voyagé, beaucoup lu, et me donne une foule de détails intéressants sur une foule de choses.

GÊNES

2 janvier 1879.

Je n’ai vu le soleil de la nouvelle année qu’aujourd’hui, clouée au lit par une migraine de trente-six heures. J’ai la tête encore si fatiguée que je ne veux regarder que la nature, ce beau golfe, au fond duquel s’élève la ville en haut amphithéâtre, des villas et les fortifications ; les rues Nuova, Novissima et Balbi, avec leurs superbes palais, qui portent sur leurs frontispices les armoiries et les fières devises de leurs nobles possesseurs ; la nouvelle rue de Roma, la promenade d’Acqua Sola, de création récente et rendez-vous du beau monde, enfin un passage, trois fois large comme ceux de Paris, où s’étalent les produits indigènes et étrangers. Tout est monumental dans cette Italie : les hôtels de premier ordre ont des proportions de palais ; les fresques, les mosaïques et les marbres y sont prodigués.

Par une réminiscence ou une continuation de l’antiquité, on lit souvent, incrustés sur le seuil de leur porte d’entrée, les mots : ave ou pax, dont la valeur bienveillante est toutefois singulièrement atténuée par l’hospitalité mercenaire qui vous attend au delà de l’Atrium, où les conditions de la propreté la plus élémentaire seront taxées en extra sur votre note. Les hôteliers italiens peuvent rendre des points à Harpagon.

Leurs hôtels, malgré leur élégance, n’échappent pas à l’inconvénient de la plupart de ceux de tous les pays. Les portes de communication entre les pièces y sont trop multipliées et trop minces, ce qui initie bon gré mal gré des voisins étrangers les uns aux autres à des scènes d’intérieur plus ou moins comiques.

Une Anglaise m’a raconté à ce propos ce qui lui est arrivé précisément à Gênes.

Dans la chambre contiguë à la sienne, elle entend un soir un mari reprocher à sa femme, en termes assez vifs, ses dépenses exagérées. Celle-ci se regimbe, rappelle peu généreusement à son époux rangé qu’elle lui a apporté une belle fortune et qu’elle prétend la dépenser comme bon lui semble ; bref, une querelle de ménage. Au bout d’un certain temps, le mari repentant veut faire la paix, mais la dignité offensée de milady est inflexible sur ce chapitre et voilà un nouveau vacarme qui recommence, au milieu duquel la voix suppliante du mari contrit répète sans cesse : « Anna, Anna, pardonnez à votre Charles. » Il se faisait tard et mon Anglaise fatiguée et très-ennuyée de ne pouvoir pas reposer, se lève, va frapper un coup à la porte de ses voisins inconnus implorant à son tour : « Anna, Anna, pardonnez à votre Charles et laissez-moi dormir ! »

Je ne me sens pas la force de retourner au Campo Santo, ayant failli aller y loger hier. Je le regrette, car il a dû s’enrichir encore de belles sculptures depuis la visite que je lui fit il y a trois ans.

Je revois quelques églises : la cathédrale, surtout remarquable par les beaux lions qui en gardent l’entrée ; l’Annunziata, tout or, marbres précieux et peintures exquises, brillante comme le ciel de ce pays et digne de servir de parvis au paradis ; Sant-Ambroggio, qui a une belle Assomption du Guide. Mais grand Dieu ! quel dégoût nous inspirent les habitudes de ces Italiens qui souillent la sainteté des églises et la beauté des pavés, en ne se servant point de leur mouchoir de poche !

Je circule au milieu des petites boutiques en plein vent, établies à l’occasion delle feste. Les charlatans sont nombreux et débitent leur boniment avec la faconde et les gestes qui les distinguent en tous pays. Un théâtre de Pulcinella attire une cinquantaine d’enfants, pressés sur des bancs et les yeux rivés sur la scène où un cuisinier, dans le costume traditionnel de son emploi, fait force courbettes à son maître. Le Débureau Génois a la voix si grêle que je ne saisis pas un seul de ses accents. Ici, on vend des consommations de toutes sortes, là, de vieux livres, où le sacré et le profane sont outrageusement confondus : plus loin, les bijoux en cuivre doré, en grande faveur chez les Italiennes ; à côté, des mouchoirs aux couleurs voyantes. Une foule, où les haillons dominent, circule au milieu de ce bazar et regarde plus qu’elle n’achète. Le chapeau français est en train de détrôner les mantilles noires, quoiqu’on en voie encore, mais posées avec moins d’art et de grâce qu’en Espagne. Le mezzaro, long voile blanc et transparent, qui donnait à toutes les jeunes femmes l’air virginal d’une première communiante ou d’une mariée, tend à disparaître. Je n’en aperçois que bien peu, portés par des femmes d’un certain âge, chez lesquelles il ne suggère plus que l’idée d’un linceul enveloppant leur beauté flétrie.

PISE

3 janvier.

Je suis venue par la route connue sous le nom de Rivière de Gênes. Il valait mieux la parcourir en voiture, comme je le fis il y a vingt-cinq ans. De cette façon, on pouvait admirer à l’aise la mer, les bosquets d’orangers, de citronniers et de palmiers, les villages, les élégantes villas et les jolis clochers échelonnés sur les flancs de la montagne, tandis qu’aujourd’hui les tunnels répétés du chemin de fer vous masquent à tout instant ces points de vue pittoresques. Quelques-uns de ces tunnels ont, il est vrai, des ouvertures par lesquelles on entrevoit à la dérobée dame Méditerranée, qui à l’air de vous fare capolino et de vous inviter à engager avec elle une partie de cache-cache. La fière coquette, peu après la Spezia, finit par si bien se cacher qu’on ne la retrouve plus. Au voile d’azur frangé d’argent qui s’étendait à ma droite, succède à ma gauche un large ruban couleur de blé mûr ; c’est l’Arno. A la lueur pâle de la lune, j’entrevois et je salue la fameuse tour penchée. Elle me semble être le symbole de bien des gens qui se tiennent debout, eux aussi comme par miracle, dans des positions mal équilibrées et périlleuses. Phœbé est en train de me souffler à l’oreille à ce sujet, toutes sortes de réflexions philosophiques, mais comme mon estomac sent le besoin de se nourrir d’autre chose que de philosophie, je tire ma révérence à la tour ainsi qu’à Phœbé et j’enjoins au majordome de l’hôtel Victoria de souffler sur ses fourneaux éteints, afin de me servir un dîner quelconque.

4 janvier.

J’avais un peu oublié le Dôme de Pise, — j’en ai vu tant d’autres depuis que je l’avais visité ! — et j’en ai été ravie. Dès l’entrée, en embrassant le coup d’œil des arcades de ses cinq nefs, la richesse de ses colonnades, l’or et les peintures byzantines de sa voûte cloisonnée, j’ai senti une vague impression dans le genre de celle que me fit éprouver la mosquée de Cordoue. Mais ici, c’est le sentiment chrétien qui est empreint sur chacune de ces pierres, sur chacune de ces peintures. Ce fut à l’apogée de leur gloire et de leur puissance que les Pisans élevèrent au XIe siècle ce Dôme en l’honneur de la Vierge et en reconnaissance d’une victoire remportée sur les Sarrasins de Sardaigne en 1083. Ils exploitèrent les richesses minérales des îles dont ils étaient maîtres et celles des pays d’Orient avec lesquels leur commerce les mettait en rapports continuels pour donner à leur construction une grande somptuosité. Les tableaux sont d’André del Sarto, Sodoma, Allora, Beccafumi. Au chœur un grand Christ en bronze de Jean de Bologne.

La tour penchée, commencée en 1174 et terminée seulement au milieu du XIVe siècle, est de forme cylindrique et a huit étages de deux cent sept colonnes superposées, dit le Guide, car je ne les ai certainement pas comptées. L’a-t-on construite à dessein avec cette inclinaison ou le terrain, en s’affaissant, la lui a-t-elle donnée ? C’est encore un problème à résoudre ? Ce mot problème me rappelle Galilée qui a longtemps vécu à Pise et qui y fut mis, dit-on, sur la voie de la théorie du pendule par les oscillations de la grande lampe de bronze qui se trouve à l’entrée du chœur du Dôme. Est-ce dans cette ville qu’il lança l’assertion sur la rotation de la terre ; e pure si muore ! qui le posa en martyr et en hérétique tardivement réhabilité ?

Le Baptistère est en marbre comme le Dôme et le Campanile. A peine le custode vous en a-t-il ouvert la porte qu’il vous fait entendre un curieux effet d’acoustique, en lançant des sons que l’écho de la voûte répète avec la douceur mélodique d’une harpe éolienne. Le bassin où l’on baptisait autrefois par immersion, est fort grand, octogone et enrichi d’incrustations. A côté s’élève une chaire de marbre posée sur des colonnes que soutiennent des lions également de marbre. Les pans de cette chaire sont recouverts de fines sculptures de Nicolas de Pise, représentant des scènes de l’ancien Testament et un jugement dernier, très-endommagé par la rage révolutionnaire.

Le Campo Santo est composé de terre apportée par les Pisans de Terre-Sainte. Cette partie est à ciel ouvert et entourée d’une galerie dont les parois sont revêtues de fresques dues aux pinceaux de différents peintres des deux écoles de Florence et de Sienne. Elles disparaissent malheureusement sous l’action de l’air ; on eût dû les mettre sous verre comme les Loges de Raphaël au Vatican. Ce qui en reste est empreint d’une grande naïveté et de beaucoup de réalisme : le Triomphe de la Mort, l’Enfer, le Jugement dernier. Dans je ne sais quel tableau, j’ai été frappée de la vérité d’expression d’un enfant qui en prend un autre aux cheveux, on entend le plus faible crier sous l’étreinte de son agresseur, tandis que la mère, tout près de là, mais tout absorbée par le spectacle d’une procession, ne prend point garde à cette scène de pugilat.

J’ai visité le musée, qui offre une collection intéressante des vieux maîtres. Beaucoup de peintures sur bois et sur fond d’or, dans le genre byzantin.

Dimanche 4 janvier.

Je vais à la messe à l’église Saint-Michel, la plus voisine de mon hôtel et je tombe au milieu de la foule la plus hideuse, la plus sale et la plus infecte que l’on puisse imaginer. C’est à se ranger de l’avis d’une certaine secte et à croire que le troupeau de pourceaux que Notre-Seigneur fit se précipiter dans la mer, a dû s’incarner, après beaucoup de pérégrinations et de migrations, dans ces êtres-là. Le plus pauvre et le plus pouilleux des mendiants de la Basse-Bretagne est un grand seigneur auprès de ces Pisans. La plupart d’entre eux, avec le sans-façon dont on use envers Dieu en Italie, a apporté avec soi un panier de comestibles qu’il ira vendre au marché en sortant de la messe, et au moment le plus solennel du saint sacrifice, on entend un retentissant cocorico de volailles, dont je suis la seule sans doute à m’étonner et à me scandaliser.

ROME

6 janvier.

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