In vino veritas

De

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Sören Kierkegaard. Dans la tradition du "Banquet" de Platon, cinq hommes se réunissent un soir d'été dans une forêt près de Copenhague pour y discourir sur l'amour, l'érotisme, la séduction, les femmes et la jouissance de la vie. Condition préalable avant de prendre la parole, chaque convive doit "se trouver dans cet état où l'on parle beaucoup et malgré soi, sans pour cela que la cohésion du discours de la pensée soit constamment interrompue par des hoquets", le principe étant que "nulle vérité ne devait être proclamée sinon celle qui est in vino". Intense réflexion sur la conscience et l'existence, "In vino veritas" est l'un des textes essentiels du stade esthétique de Kierkegaard. Comme dans son "Journal du séducteur", la jouissance y est présentée comme le but suprême de l'existence.


Publié le : samedi 21 novembre 2015
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EAN13 : 9782824902784
Nombre de pages : 120
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Sören Kierkegaard
In vino veritas
Un souvenir rapporté par William Afham
traduit du danois par Marguerite Grimault
De telles œuvres sont comme les miroirs: quand un singe s'y mire, il ne peut y voir un apôtre. — Lichtenberg
La République des Lettres
I Quelle belle occupation que de se préparer un secret et qu'il est séduisant d'en jouir ! Et pourtant que c'est donc chose sérieuse que d'en avoir joui et avec quelle facilité on peut sentir un malaise vous envahir ! Si l'on croit en effet qu'un secret peut sans plus de formalités être un objet qui circule, qui change de possesseur, on est dans l'erreur et on peut alors dire à bon droit: "De celui qui mange vient ce qui se mange." Mais si l'on s'imagine que jouir d'un secret n'entraîne qu'une seule difficulté: ne pas le trahir, on se trompe tout autant car on porte également la responsabilité de ne pas l'oublier. Pourtant il est encore plus odieux de ne garder qu'une moitié de secret et de transformer son âme en un dock de transit pour marchandises avariées. A l'égard des autres, que l'oubli soit donc le rideau de soie que l'on tire, le souvenir, la vestale qui passe derrière ce rideau où se retrouve l'oubli, à moins qu'il ne s'agisse d'un vrai souvenir, car dans ce cas l'oubli est exclu. Le souvenir doit être non seulement fidèle, mais heureux. Il est comme le vin: quand on le met en bouteille, il doit conserver le parfum du vécu avant le cachetage. On ne presse pas les raisins n'importe quand: la température joue son rôle dans la qualité du vin. Ainsi en va-t-il du vécu. Il ne peut pas faire l'objet du souvenir et on ne peut pas s'en souvenir à n'importe quel moment ou dans n'importe quelle condition.
Se souvenir n'est nullement identique à se rappeler. C'est ce qui explique qu'on peut se rappeler un événement dans ses moindres détails sans pour autant s'en souvenir. La mémoire ne joue qu'un rôle insignifiant. Un fait qui surgit dans la mémoire ne s'y présente que pour recevoir la consécration du souvenir. Cette distinction apparaît déjà clairement quand on considère les différents âges de la vie. Le vieillard perd la mémoire, faculté qui en général disparaît la première. Toutefois le vieillard a quelque chose de poétique, on dit communément qu'il a le don prophétique, qu'un souffle divin l'anime. Et le souvenir est aussi sa meilleure force, la consolation qu'il trouve en embrassant tout son long passé d'un regard chargé de poésie. L'enfant, par contre, possède à un haut degré la mémoire et une grande ouverture d'esprit, mais pas du tout le souvenir. Au lieu de dire: "Appris au berceau, conservé jusqu'à la tombe", on pourrait peut-être dire: "Le vieillard se souvient de ce que l'enfant se rappelle." Les lunettes du vieillard sont taillées pour la vision de près. Quand les jeunes portent des verres, ils sont adaptés à la vision de loin, car il leur manque la force du souvenir qui a pour but de procurer le recul, de mettre à distance. Cependant l'heureux souvenir du vieillard, tout comme l'heureuse facilité de l'enfant, est un don gracieux de la nature qui entoure de sa douce prévenance ces deux âges les plus privés de secours et qui sont pourtant en un sens les deux âges les plus favorisés de la vie. Mais c'est ausi la raison pour laquelle le souvenir, comme du reste la mémoire, n'est souvent porteur que de choses accidentelles.
Malgré la grande différence qui les sépare, on confond souvent mémoire et souvenir. Dans la vie des hommes, cette confusion permet de mesurer le degré de profondeur d'une individualité. Le souvenir, en effet, est idéalité et en tant que tel il exige un tout autre effort, requiert une toute autre responsabilité que la mémoire indifférente. Le souvenir a pour mission de maintenir la continuité éternelle dans la vie d'un homme et de lui assurer une existenceuno tenore, d'un seul souffle et qui s'affirme dans l'unité. Aussi se refuse-t-il à voir la langue contrainte de se charger sans cesse de nouveaux termes pour reproduire les bavardages de la vie intérieure. La condition de l'immortalité pour l'homme, c'est que sa vie s'écouleuno tenore. Il est assez curieux, pour autant que je sache, que Jacobi soit le seul qui se soit entretenu de ce qu'il y a d'effroyable à se penser soi-même immortel. On eût dit parfois que cette pensée était capable de lui troubler l'esprit pour peu qu'il s'y attardât plus d'un instant. Etait-ce que Jacobi avait les nerfs faibles ? Un homme robuste, qui porte des cals aux mains à force de les frapper sur sa chaire à l'église ou à la Faculté chaque fois qu'il a voulu prouver l'immortalité, ne ressent aucune épouvante comparable et pourtant il connaît bien la question, puisque avoir la peau calleuse signifie en latin posséder à fond son sujet. Mais dès l'instant où l'on confond mémoire et souvenir, cette pensée ne prend plus un caractère aussi terrible. D'abord parce qu'on est courageux, viril, vigoureux, ensuite parce que cette pensée ne
se présente plus du tout à l'esprit. Sans doute y a-t-il beaucoup de gens qui ont écrit leurs mémoires où il n'y avait pas trace de souvenirs et pourtant ils donnaient ces souvenirs comme des acomptes d'éternité. Par le souvenir, l'homme tire une traite sur l'éternel qui veut bien se montrer assez humain pour honorer toute créance et considérer chacun comme solvable. Mais est-ce sa faute si l'homme se moque de lui-même, s'il se rappelle au lieu de se souvenir et par conséquent oublie au lieu de se souvenir, car ce qu'on se rappelle, on peut aussi l'oublier. Par contre la mémoire vous permet d'en prendre plus à votre aise avec la vie. C'est sans aucune gêne en effet qu'on passe par les métamorphoses les plus ridicules. Quand on est chargé d'ans, on joue encore à colin-maillard, on joue encore dans la loterie de la vie, on peut encore devenir n'importe quoi bien qu'on ait déjà été un nombre incroyable de choses. Et puis on meurt — et alors on devient immortel. Mais précisément, quand on a derrière soi une telle vie, ne devrait-on pas s'être assuré une réserve suffisante de souvenirs pour toute l'éternité ? Certes oui, si le grand livre du souvenir n'était qu'un brouillon où l'on griffonne la première bagatelle venue. Mais la comptabilité du souvenir est surprenante, on pourrait proposer quelques-uns de ses chapitres comme textes de problèmes mais pas comme jeux de société. Soit un homme qui, aux assemblées générales, parle jour après jour, sans discontinuer sur les besoins de l'époque, non en rabâchant d'une manière ennuyeuse comme un Caton, mais d'une façon intéressante et piquante, toujours en relation avec l'actualité et sans se répéter. Item en société; disert, il laisse couler son éloquence ou bien l'endigue, ou bien la laisse s'épancher à nouveau, toujours salué d'applaudissements; mentionné au moins une fois par semaine dans le journal, la nuit encore, ne serait-ce que pour sa femme, il fait besogne utile, en parlant, même pendant son sommeil, tout comme s'il se trouvait dans une assemblée générale, des exigences de l'époque. Soit maintenant un autre homme qui se tait avant de parler et en arrive même à garder un silence complet; ils vivent tous les deux jusqu'au même âge, et quel est le résultat, vous demande-t-on ? Lequel des deux a le plus de matériaux pour le souvenir ? Soit un homme qui poursuit une idée, une seule, il n'est préoccupé que par elle; un autre enfin, un écrivain, spécialiste en sept espèces de sciences "interrompu en plein cœur de son activité (c'est un journaliste qui parle), juste au moment où il allait bouleverser toute la médecine vétérinaire". Ils vivent jusqu'au même âge, et quel est le résultat, vous demande-t-on ? Lequel des deux a le plus de matières pour le souvenir ?
En fait, on ne peut se souvenir que de l'essentiel, car le souvenir du vieillard comme on l'a dit, est soumis aux fluctuations du hasard, de même que les analogies de son souvenir. L'essentiel n'est pas seulement fonction de lui-même mais aussi de son rapport avec celui qui se souvient. Tel qui a rompu avec l'idée ne peut agir essentiellement ni rien entreprendre d'essentiel; le repentir est peut-être dans ce cas la seule forme d'idéalité nouvelle qui demeure possible. Hors de cela, le reste n'a rien d'essentiel en dépit des apparences. Prendre femme est certes une chose essentielle, mais celui qui a une fois déraillé en amour peut bien avec tout le sérieux et la solennité requise se frapper le front, le cœur ou le c..., son acte n'en est pas moins de la gnognote. Quand bien même son mariage intéresserait le peuple entier, serait accompagné par le carillon de toutes les cloches et recevrait la bénédiction du pape, il ne serait pas pour lui un acte essentiel mais essentiellement une blague. Les bruits du dehors ne font rien à l'affaire, pas plus que la fanfare et la présentation des armes ne font de la loterie un acte essentiel pour le gosse qui tire les billets. Pour qu'un acte soit essentiel, point n'est essentiel de battre le tambour. — Mais on ne peut pas non plus oublier ce dont on se souvient. La chose dont on se souvient n'est pas indifférente au souvenir comme celle que l'on se rappelle l'est à la mémoire. L'objet du souvenir est-il rejeté au loin, il revient cependant toujours, comme le marteau de Thor, et pas seulement de cette manière, mais il existe une nostalgie du souvenir qui ressemble à un pigeon vendu et revendu: il ne peut jamais appartenir à son nouveau propriétaire car il revient toujours à son ancien pigeonnier. Mais le souvenir a lui-même couvé son objet, il l'a fait en cachette, à l'écart, à la dérobée, il l'a ainsi préservé de toute curiosité profane, car l'oiseau ne couve plus son oeuf quand des mains étrangères l'ont touché.
La mémoire est immédiate et reçoit un secours de l'immédiat, le souvenir n'est pas réfléchi. Aussi est-ce un art de se souvenir. En contraste avec la faculté de se rappeler, je désire, avec
Thémistocle, pouvoir oublier. Toutefois souvenir et oubli ne s'opposent pas. L'art de se souvenir n'est pas aisé car, au moment même où s'élabore le souvenir, il peut subir des modifications tandis que la mémoire ne connaît qu'une seule fluctuation: se rappeler ou ne pas se rappeler exactement. Qu'est-ce donc, par exemple, que le mal du pays ? C'est quelque chose qui surgit dans la mémoire mais qui intéresse aussi le souvenir. Simplement, le mal du pays est causé par l'éloignement. L'art serait de l'éprouver tout en restant chez soi, art qui requiert qu'on soit un virtuose en matière d'illusion. Vivre dans une illusion aux teintes crépusculaires et que le jour n'illumine jamais, sortir de l'illusion par la réflexion n'est certes pas aussi difficile que de forger une illusion à l'aide de la réflexion, et de la laisser agir sur vous en pleine conscience et en toute vigueur. Pour le souvenir, il est plus facile, avec les dons de sorcier qui sont les siens, d'évoquer ce qui est proche. C'est là en vérité que consiste l'art du souvenir et de la réflexion à son second degré de puissance.
Quand on veut se constituer un souvenir, il est bon de savoir opposer sentiments, situations, milieux. C'est ainsi qu'une situation érotique dont ce qui faisait l'attrait était quelque coin de campagne paisible et solitaire, pourra resurgir dans toute la clarté du souvenir au théâtre, justement parce que l'ambiance et les bruits font éclater la contradiction. Toutefois la contradiction pure et simple n'est pas toujours heureuse. S'il n'était pas détestable d'user d'un homme comme d'un moyen, on pourrait peut-être parfois susciter cette contradiction favorable au souvenir d'une situation érotique en s'engageant dans une nouvelle aventure amoureuse afin précisément de faire surgir le souvenir. La contradiction peut être profondément réfléchie. Le rapport que la réflexion est capable d'établir entre la mémoire et le souvenir parvient à son degré d'apogée quand on use de la mémoire contre le souvenir. Deux êtres peuvent, et pour des raisons contraires, ne pas souhaiter revoir un endroit qui leur rappelle un événement. L'un ne soupçonne même pas ce quelque chose qui se nomme souvenir mais il a peur de la mémoire. Loin des yeux, loin du cœur, pense-t-il; parce qu'il ne voit pas il a oublié. L'autre, au contraire, refuse de voir, précisément parce qu'il veut se souvenir. S'il fait usage de la mémoire, c'est uniquement contre les souvenirs désagréables. Celui qui, tout expert qu'il soit en matière de souvenir ne comprend pas cela, possède certes l'idéalité mais il lui manque l'expérience dans l'emploi desconsilia evangelica adversus casus conscientiae. Il considérera même le conseil comme un paradoxe et évitera de supporter la première douleur, cependant toujours préférable, de même que la première perte. Quand la mémoire est sans cesse rafraîchie, elle enrichit l'âme d'une foule de détails qui dispersent le souvenir. Parlons du repentir, par exemple. Il est le souvenir d'une faute. Au strict point de vue psychologique, je suis absolument convaincu que la police aide le criminel à ne pas se repentir. A force de noter et de répéter continuellement tout le cours de son existence, il acquiert une telle dextérité dans le mécanisme de la mémoire, lorsqu'il s'agit de débiter son passé, que l'idéalité du souvenir est bannie. Or il en faut une bien grande pour se repentir réellement et surtout pour se repentir sans délais; car la nature peut aussi aider un homme et le repentir tardif qui n'entretient qu'un rapport insignifiant avec la mémoire, est souvent le plus profond et le plus lourd. — La condition de toute productivité est de pouvoir se souvenir. Veut-on cesser de produire ? Il suffit de se rappeler la chose même à laquelle on voulait donner vie grâce au souvenir: alors toute activité créatrice est rendue impossible ou bien elle devient si écœurante qu'on y renonce au plus vite.
A vrai dire, il ne peut pas exister de souvenir commun. Une sorte de quasi-communauté est une forme de contradiction dont celui qui se souvient, use pour son compte personnel. Parfois le souvenir resurgit le mieux quand on se confie à quelqu'un mais à seule fin de cacher derrière cette confidence une réflexion nouvelle dans laquelle le souvenir se manifeste. Quand à la mémoire, on peut bien requérir l'assistance d'autrui. Les festins, les anniversaires, les gages d'amour et les "souvenirs" précieux sont alors très utiles de même que les marques que l'on fait aux pages d'un livre pour se rappeler où l'on en est resté ou encore pour s'assurer qu'on a vraiment lu tout l'ouvrage. Par contre, pour faire fonctionner le pressoir aux souvenirs, il faut opérer seul. Et c'est loin d'être une malédiction. D'ailleurs puisqu'un homme est toujours seul à posséder un souvenir, ce souvenir est un secret. Même si plusieurs se trouvent intéressés par ce qui est l'objet du souvenir, celui qui se souvient est pourtant le seul
qui en réalité possède le souvenir dont le caractère apparemment public n'est qu'une illusion.
Ce que j'ai exposé est pour moi-même le souvenir de pensées, de méditations qui souvent et de maintes façons ont occupé mon âme. Ce qui me pousse à les jeter sur le papier, c'est que je me sens prêt, grâce au souvenir, à redonner vie à un événement vécu et à retracer des faits qui depuis quelque temps déjà sont fixés dans ma mémoire et aussi en partie dans mon souvenir. Ce que je dois me rappeler est relativement limité et par conséquent le travail de la mémoire assez facile; par contre j'ai eu des difficultés à en dégager nettement le souvenir parce que cet événement est devenu pour moi tout différent de ce qu'il était pour messieurs les convives. Sans doute souriraient-ils en me voyant attribuer quelque valeur à une telle futilité, une gaminerie, une idée affligeante comme ils diraient. Oui, à quel point la mémoire a peu d'importance pour moi, je le mesure à l'impression que j'ai parfois de ne pas avoir vécu cet événement mais de l'avoir moi-même inventé.
Je sais bien que je n'oublierai pas de sitôt ce banquet auquel j'ai pris part sans y participer. Mais malgré cela, je ne puis me résoudre à le laisser rentrer dans l'ombre sans m'être assuré une απομνημονευμα de ce qui fut vraimentmemorabile. J'ai cherché à favoriser la compréhension érotique du souvenir; en revanche je n'ai rien fait pour la mémoire. La situation du souvenir résulte de la contradiction et, depuis quelque temps déjà, j'ai essayé de replacer mon souvenir dans un lieu formant contraste. Or le souvenir réclame une opposition qui ne soit pas fantastique. On se souvient mieux de l'exaltation des convives, du bruit de la fête, du pétillement joyeux du champagne, dans une calme retraite à l'écart des hommes. Ce débordement d'esprit, qui gonflait les propos des invités, se présente mieux au souvenir dans un abri paisible. Toute tentative de ma part pour venir par l'immédiat au secours du souvenir ne pourrait que manquer son but et m'inspirer le dégoût qu'on éprouve pour une singerie. Aussi ai-je opté pour un lieu qui tînt compte de l'opposition. J'ai choisi la solitude de la forêt, mais pas à l'heure où elle est elle-même fantastique. Le silence de la nuit n'eût point été favorable parce qu'il est aussi dans la puissance du fantastique. J'ai cherché la paix de la nature à ce moment où rien ne l'agite. C'est pourquoi j'ai préféré la lumière de l'après-midi. Même si le fantastique s'y rencontre, l'âme n'en n'a qu'un lointain pressentiment; par contre, rien n'est plus doux, plus paisible, plus tranquillisant que l'éclat voilé d'une fin de journée. Et de même qu'un malade qui renaît à la vie aspire par-dessus tout à cette fraîcheur lénifiante, et qu'un homme au cerveau fatigué et qui a beaucoup souffert prise par-dessus tout cet apaisement, moi aussi je l'ai cherché, mais poussé par un motif opposé afin précisément d'obtenir l'inverse.
Dans la forêt de Gribskov se trouve un endroit qu'on appelle le coin des huit chemins. Seul le trouve celui qui se met sérieusement en quête de lui, car nulle carte ne l'indique. Le nom même semble renfermer une contradiction: comment en effet la rencontre de huit chemins peut-elle former un coin ? Comment les grandes routes et les sentiers battus peuvent-ils se concilier avec l'idée qu'on se fait d'un lieu retiré et caché ? Et si la trivialité (1) que fuit le solitaire reçoit déjà son nom de la rencontre de trois chemins, combien plus trivale encore doit être la croisée de huit chemins ? Toutefois il en est bien ainsi: il y a réellement huit chemins et cependant quelle solitude ! Loin du monde, caché, dissimulé, on se trouve là tout près d'un enclos qui s'appelle "La Haie du Malheur". La contradiction du nom renforce encore la solitude, car toute contradiction rend solitaire. Les huit chemins et la circulation intense qu'ils pourraient faire supposer ne sont qu'une possibilité, une possibilité pour l'esprit, car nul ne passe par ici hormis un petit insecte qui avancelente festinanspour traverser cette voie où personne ne s'aventure, sauf ce voyageur au pas rapide qui sans cesse promène son regard à la ronde non pour apercevoir un être humain mais pour les éviter tous; fugitif qui même dans sa cachette ne sent pas le désir qu'a tout voyageur de recevoir quelque message, fugitif que seule atteint la balle mortelle, et l'on comprend bien pourquoi le cerf est maintenant devenu si tranquille mais non pourquoi il était si agité. Nul ne fréquente cet endroit, sauf le vent dont on ne sait d'où il vient et où il va. Même le promeneur qui se laisserait abuser par l'appel séducteur de cette solitude ensorcelante, même celui qui suivrait le sentier l'invitant à pénétrer jusqu'au cœur de la forêt, même celui-là ne serait pas aussi solitaire que celui qui se
trouve aux huit chemins où nul ne se hasarde. Huit chemins et pas un voyageur ! C'est comme si le monde se fût éteint et que l'unique survivant fût plongé dans la perplexité en songeant qu'il n'y aura plus personne pour l'enterrer, ou bien comme si l'humanité entière s'était engagée sur les huit chemins en oubliant un homme. Si la parole du poète est vraie: bene vixit qui bene latuit(2), alors j'ai bien choisi mon coin. Et il est certain aussi que le monde et tout ce qu'il renferme n'offre jamais spectacle plus agréable que lorsqu'on le regarde d'un coin où il faut user de ruse pour le regarder. Et il est certain aussi que tout ce qu'on entend dans le monde et qui mérite d'être entendu se fait entendre de la façon la plus captivante quand on est dans un coin et qu'on use de...
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