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In vino veritas

De
120 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Sören Kierkegaard. Dans la tradition du "Banquet" de Platon, cinq hommes se réunissent un soir d'été dans une forêt près de Copenhague pour y discourir sur l'amour, l'érotisme, la séduction, les femmes et la jouissance de la vie. Condition préalable avant de prendre la parole, chaque convive doit "se trouver dans cet état où l'on parle beaucoup et malgré soi, sans pour cela que la cohésion du discours de la pensée soit constamment interrompue par des hoquets", le principe étant que "nulle vérité ne devait être proclamée sinon celle qui est in vino". Intense réflexion sur la conscience et l'existence, "In vino veritas" est l'un des textes essentiels du stade esthétique de Kierkegaard. Comme dans son "Journal du séducteur", la jouissance y est présentée comme le but suprême de l'existence.


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SÖREN KIERKEGAARD
In vino veritas
Un souvenir
rapporté par William Afham
traduit du danois par Marguerite Grimault
De telles œuvres sont comme les miroirs: quand un singe s'y mire, il
ne peut y voir un apôtre.
— LICHTENBERG
La République des LettresI
Quelle belle occupation que de se préparer un secret et qu'il est séduisant
d'en jouir ! Et pourtant que c'est donc chose sérieuse que d'en avoir joui et avec
quelle facilité on peut sentir un malaise vous envahir ! Si l'on croit en effet qu'un
secret peut sans plus de formalités être un objet qui circule, qui change de
possesseur, on est dans l'erreur et on peut alors dire à bon droit: "De celui qui
mange vient ce qui se mange." Mais si l'on s'imagine que jouir d'un secret
n'entraîne qu'une seule difficulté: ne pas le trahir, on se trompe tout autant car
on porte également la responsabilité de ne pas l'oublier. Pourtant il est encore
plus odieux de ne garder qu'une moitié de secret et de transformer son âme en
un dock de transit pour marchandises avariées. A l'égard des autres, que l'oubli
soit donc le rideau de soie que l'on tire, le souvenir, la vestale qui passe derrière
ce rideau où se retrouve l'oubli, à moins qu'il ne s'agisse d'un vrai souvenir, car
dans ce cas l'oubli est exclu.
Le souvenir doit être non seulement fidèle, mais heureux. Il est comme le
vin: quand on le met en bouteille, il doit conserver le parfum du vécu avant le
cachetage. On ne presse pas les raisins n'importe quand: la température joue
son rôle dans la qualité du vin. Ainsi en va-t-il du vécu. Il ne peut pas faire l'objet
du souvenir et on ne peut pas s'en souvenir à n'importe quel moment ou dans
n'importe quelle condition.
Se souvenir n'est nullement identique à se rappeler. C'est ce qui explique
qu'on peut se rappeler un événement dans ses moindres détails sans pour
autant s'en souvenir. La mémoire ne joue qu'un rôle insignifiant. Un fait qui surgit
dans la mémoire ne s'y présente que pour recevoir la consécration du souvenir.
Cette distinction apparaît déjà clairement quand on considère les différents âges
de la vie. Le vieillard perd la mémoire, faculté qui en général disparaît la
première. Toutefois le vieillard a quelque chose de poétique, on dit
communément qu'il a le don prophétique, qu'un souffle divin l'anime. Et le
souvenir est aussi sa meilleure force, la consolation qu'il trouve en embrassant
tout son long passé d'un regard chargé de poésie. L'enfant, par contre, possèdeà un haut degré la mémoire et une grande ouverture d'esprit, mais pas du tout le
souvenir. Au lieu de dire: "Appris au berceau, conservé jusqu'à la tombe", on
pourrait peut-être dire: "Le vieillard se souvient de ce que l'enfant se rappelle."
Les lunettes du vieillard sont taillées pour la vision de près. Quand les jeunes
portent des verres, ils sont adaptés à la vision de loin, car il leur manque la force
du souvenir qui a pour but de procurer le recul, de mettre à distance. Cependant
l'heureux souvenir du vieillard, tout comme l'heureuse facilité de l'enfant, est un
don gracieux de la nature qui entoure de sa douce prévenance ces deux âges
les plus privés de secours et qui sont pourtant en un sens les deux âges les plus
favorisés de la vie. Mais c'est ausi la raison pour laquelle le souvenir, comme du
reste la mémoire, n'est souvent porteur que de choses accidentelles.
Malgré la grande différence qui les sépare, on confond souvent mémoire et
souvenir. Dans la vie des hommes, cette confusion permet de mesurer le degré
de profondeur d'une individualité. Le souvenir, en effet, est idéalité et en tant
que tel il exige un tout autre effort, requiert une toute autre responsabilité que la
mémoire indifférente. Le souvenir a pour mission de maintenir la continuité
éternelle dans la vie d'un homme et de lui assurer une existence uno tenore,
d'un seul souffle et qui s'affirme dans l'unité. Aussi se refuse-t-il à voir la langue
contrainte de se charger sans cesse de nouveaux termes pour reproduire les
bavardages de la vie intérieure. La condition de l'immortalité pour l'homme, c'est
que sa vie s'écoule uno tenore. Il est assez curieux, pour autant que je sache,
que Jacobi soit le seul qui se soit entretenu de ce qu'il y a d'effroyable à se
penser soi-même immortel. On eût dit parfois que cette pensée était capable de
lui troubler l'esprit pour peu qu'il s'y attardât plus d'un instant. Etait-ce que Jacobi
avait les nerfs faibles ? Un homme robuste, qui porte des cals aux mains à force
de les frapper sur sa chaire à l'église ou à la Faculté chaque fois qu'il a voulu
prouver l'immortalité, ne ressent aucune épouvante comparable et pourtant il
connaît bien la question, puisque avoir la peau calleuse signifie en latin
posséder à fond son sujet. Mais dès l'instant où l'on confond mémoire et
souvenir, cette pensée ne prend plus un caractère aussi terrible. D'abord parce
qu'on est courageux, viril, vigoureux, ensuite parce que cette pensée ne seprésente plus du tout à l'esprit. Sans doute y a-t-il beaucoup de gens qui ont
écrit leurs mémoires où il n'y avait pas trace de souvenirs et pourtant ils
donnaient ces souvenirs comme des acomptes d'éternité. Par le souvenir,
l'homme tire une traite sur l'éternel qui veut bien se montrer assez humain pour
honorer toute créance et considérer chacun comme solvable. Mais est-ce sa
faute si l'homme se moque de lui-même, s'il se rappelle au lieu de se souvenir et
par conséquent oublie au lieu de se souvenir, car ce qu'on se rappelle, on peut
aussi l'oublier. Par contre la mémoire vous permet d'en prendre plus à votre aise
avec la vie. C'est sans aucune gêne en effet qu'on passe par les
métamorphoses les plus ridicules. Quand on est chargé d'ans, on joue encore à
colin-maillard, on joue encore dans la loterie de la vie, on peut encore devenir
n'importe quoi bien qu'on ait déjà été un nombre incroyable de choses. Et puis
on meurt — et alors on devient immortel. Mais précisément, quand on a derrière
soi une telle vie, ne devrait-on pas s'être assuré une réserve suffisante de
souvenirs pour toute l'éternité ? Certes oui, si le grand livre du souvenir n'était
qu'un brouillon où l'on griffonne la première bagatelle venue. Mais la
comptabilité du souvenir est surprenante, on pourrait proposer quelques-uns de
ses chapitres comme textes de problèmes mais pas comme jeux de société.
Soit un homme qui, aux assemblées générales, parle jour après jour, sans
discontinuer sur les besoins de l'époque, non en rabâchant d'une manière
ennuyeuse comme un Caton, mais d'une façon intéressante et piquante,
toujours en relation avec l'actualité et sans se répéter. Item en société; disert, il
laisse couler son éloquence ou bien l'endigue, ou bien la laisse s'épancher à
nouveau, toujours salué d'applaudissements; mentionné au moins une fois par
semaine dans le journal, la nuit encore, ne serait-ce que pour sa femme, il fait
besogne utile, en parlant, même pendant son sommeil, tout comme s'il se
trouvait dans une assemblée générale, des exigences de l'époque. Soit
maintenant un autre homme qui se tait avant de parler et en arrive même à
garder un silence complet; ils vivent tous les deux jusqu'au même âge, et quel
est le résultat, vous demande-t-on ? Lequel des deux a le plus de matériaux
pour le souvenir ? Soit un homme qui poursuit une idée, une seule, il n'est
préoccupé que par elle; un autre enfin, un écrivain, spécialiste en sept espècesde sciences "interrompu en plein cœur de son activité (c'est un journaliste qui
parle), juste au moment où il allait bouleverser toute la médecine vétérinaire". Ils
vivent jusqu'au même âge, et quel est le résultat, vous demande-t-on ? Lequel
des deux a le plus de matières pour le souvenir ?
En fait, on ne peut se souvenir que de l'essentiel, car le souvenir du vieillard
comme on l'a dit, est soumis aux fluctuations du hasard, de même que les
analogies de son souvenir. L'essentiel n'est pas seulement fonction de lui-même
mais aussi de son rapport avec celui qui se souvient. Tel qui a rompu avec l'idée
ne peut agir essentiellement ni rien entreprendre d'essentiel; le repentir est
peutêtre dans ce cas la seule forme d'idéalité nouvelle qui demeure possible. Hors
de cela, le reste n'a rien d'essentiel en dépit des apparences. Prendre femme
est certes une chose essentielle, mais celui qui a une fois déraillé en amour
peut bien avec tout le sérieux et la solennité requise se frapper le front, le cœur
ou le c..., son acte n'en est pas moins de la gnognote. Quand bien même son
mariage intéresserait le peuple entier, serait accompagné par le carillon de
toutes les cloches et recevrait la bénédiction du pape, il ne serait pas pour lui un
acte essentiel mais essentiellement une blague. Les bruits du dehors ne font
rien à l'affaire, pas plus que la fanfare et la présentation des armes ne font de la
loterie un acte essentiel pour le gosse qui tire les billets. Pour qu'un acte soit
essentiel, point n'est essentiel de battre le tambour. — Mais on ne peut pas non
plus oublier ce dont on se souvient. La chose dont on se souvient n'est pas
indifférente au souvenir comme celle que l'on se rappelle l'est à la mémoire.
L'objet du souvenir est-il rejeté au loin, il revient cependant toujours, comme le
marteau de Thor, et pas seulement de cette manière, mais il existe une
nostalgie du souvenir qui ressemble à un pigeon vendu et revendu: il ne peut
jamais appartenir à son nouveau propriétaire car il revient toujours à son ancien
pigeonnier. Mais le souvenir a lui-même couvé son objet, il l'a fait en cachette, à
l'écart, à la dérobée, il l'a ainsi préservé de toute curiosité profane, car l'oiseau
ne couve plus son oeuf quand des mains étrangères l'ont touché.
La mémoire est immédiate et reçoit un secours de l'immédiat, le souvenir
n'est pas réfléchi. Aussi est-ce un art de se souvenir. En contraste avec lafaculté de se rappeler, je désire, avec Thémistocle, pouvoir oublier. Toutefois
souvenir et oubli ne s'opposent pas. L'art de se souvenir n'est pas aisé car, au
moment même où s'élabore le souvenir, il peut subir des modifications tandis
que la mémoire ne connaît qu'une seule fluctuation: se rappeler ou ne pas se
rappeler exactement. Qu'est-ce donc, par exemple, que le mal du pays ? C'est
quelque chose qui surgit dans la mémoire mais qui intéresse aussi le souvenir.
Simplement, le mal du pays est causé par l'éloignement. L'art serait de
l'éprouver tout en restant chez soi, art qui requiert qu'on soit un virtuose en
matière d'illusion. Vivre dans une illusion aux teintes crépusculaires et que le
jour n'illumine jamais, sortir de l'illusion par la réflexion n'est certes pas aussi
difficile que de forger une illusion à l'aide de la réflexion, et de la laisser agir sur
vous en pleine conscience et en toute vigueur. Pour le souvenir, il est plus
facile, avec les dons de sorcier qui sont les siens, d'évoquer ce qui est proche.
C'est là en vérité que consiste l'art du souvenir et de la réflexion à son second
degré de puissance.
Quand on veut se constituer un souvenir, il est bon de savoir opposer
sentiments, situations, milieux. C'est ainsi qu'une situation érotique dont ce qui
faisait l'attrait était quelque coin de campagne paisible et solitaire, pourra
resurgir dans toute la clarté du souvenir au théâtre, justement parce que
l'ambiance et les bruits font éclater la contradiction. Toutefois la contradiction
pure et simple n'est pas toujours heureuse. S'il n'était pas détestable d'user d'un
homme comme d'un moyen, on pourrait peut-être parfois susciter cette
contradiction favorable au souvenir d'une situation érotique en s'engageant dans
une nouvelle aventure amoureuse afin précisément de faire surgir le souvenir.
La contradiction peut être profondément réfléchie. Le rapport que la réflexion est
capable d'établir entre la mémoire et le souvenir parvient à son degré d'apogée
quand on use de la mémoire contre le souvenir. Deux êtres peuvent, et pour des
raisons contraires, ne pas souhaiter revoir un endroit qui leur rappelle un
événement. L'un ne soupçonne même pas ce quelque chose qui se nomme
souvenir mais il a peur de la mémoire. Loin des yeux, loin du cœur, pense-t-il;
parce qu'il ne voit pas il a oublié. L'autre, au contraire, refuse de voir,précisément parce qu'il veut se souvenir. S'il fait usage de la mémoire, c'est
uniquement contre les souvenirs désagréables. Celui qui, tout expert qu'il soit en
matière de souvenir ne comprend pas cela, possède certes l'idéalité mais il lui
manque l'expérience dans l'emploi des consilia evangelica adversus casus
conscientiae. Il considérera même le conseil comme un paradoxe et évitera de
supporter la première douleur, cependant toujours préférable, de même que la
première perte. Quand la mémoire est sans cesse rafraîchie, elle enrichit l'âme
d'une foule de détails qui dispersent le souvenir. Parlons du repentir, par
exemple. Il est le souvenir d'une faute. Au strict point de vue psychologique, je
suis absolument convaincu que la police aide le criminel à ne pas se repentir. A
force de noter et de répéter continuellement tout le cours de son existence, il
acquiert une telle dextérité dans le mécanisme de la mémoire, lorsqu'il s'agit de
débiter son passé, que l'idéalité du souvenir est bannie. Or il en faut une bien
grande pour se repentir réellement et surtout pour se repentir sans délais; car la
nature peut aussi aider un homme et le repentir tardif qui n'entretient qu'un
rapport insignifiant avec la mémoire, est souvent le plus profond et le plus lourd.
— La condition de toute productivité est de pouvoir se souvenir. Veut-on cesser
de produire ? Il suffit de se rappeler la chose même à laquelle on voulait donner
vie grâce au souvenir: alors toute activité créatrice est rendue impossible ou
bien elle devient si écœurante qu'on y renonce au plus vite.
A vrai dire, il ne peut pas exister de souvenir commun. Une sorte de
quasicommunauté est une forme de contradiction dont celui qui se souvient, use pour
son compte personnel. Parfois le souvenir resurgit le mieux quand on se confie
à quelqu'un mais à seule fin de cacher derrière cette confidence une réflexion
nouvelle dans laquelle le souvenir se manifeste. Quand à la mémoire, on peut
bien requérir l'assistance d'autrui. Les festins, les anniversaires, les gages
d'amour et les "souvenirs" précieux sont alors très utiles de même que les
marques que l'on fait aux pages d'un livre pour se rappeler où l'on en est resté
ou encore pour s'assurer qu'on a vraiment lu tout l'ouvrage. Par contre, pour
faire fonctionner le pressoir aux souvenirs, il faut opérer seul. Et c'est loin d'être
une malédiction. D'ailleurs puisqu'un homme est toujours seul à posséder unsouvenir, ce souvenir est un secret. Même si plusieurs se trouvent intéressés
par ce qui est l'objet du souvenir, celui qui se souvient est pourtant le seul qui en
réalité possède le souvenir dont le caractère apparemment public n'est qu'une
illusion.
Ce que j'ai exposé est pour moi-même le souvenir de pensées, de
méditations qui souvent et de maintes façons ont occupé mon âme. Ce qui me
pousse à les jeter sur le papier, c'est que je me sens prêt, grâce au souvenir, à
redonner vie à un événement vécu et à retracer des faits qui depuis quelque
temps déjà sont fixés dans ma mémoire et aussi en partie dans mon souvenir.
Ce que je dois me rappeler est relativement limité et par conséquent le travail de
la mémoire assez facile; par contre j'ai eu des difficultés à en dégager nettement
le souvenir parce que cet événement est devenu pour moi tout différent de ce
qu'il était pour messieurs les convives. Sans doute souriraient-ils en me voyant
attribuer quelque valeur à une telle futilité, une gaminerie, une idée affligeante
comme ils diraient. Oui, à quel point la mémoire a peu d'importance pour moi, je
le mesure à l'impression que j'ai parfois de ne pas avoir vécu cet événement
mais de l'avoir moi-même inventé.
Je sais bien que je n'oublierai pas de sitôt ce banquet auquel j'ai pris part
sans y participer. Mais malgré cela, je ne puis me résoudre à le laisser rentrer
dans l'ombre sans m'être assuré une α π οµ ν ηµ ο ν ε υµ α de ce qui fut vraiment
memorabile. J'ai cherché à favoriser la compréhension érotique du souvenir; en
revanche je n'ai rien fait pour la mémoire. La situation du souvenir résulte de la
contradiction et, depuis quelque temps déjà, j'ai essayé de replacer mon
souvenir dans un lieu formant contraste. Or le souvenir réclame une opposition
qui ne soit pas fantastique. On se souvient mieux de l'exaltation des convives,
du bruit de la fête, du pétillement joyeux du champagne, dans une calme retraite
à l'écart des hommes. Ce débordement d'esprit, qui gonflait les propos des
invités, se présente mieux au souvenir dans un abri paisible. Toute tentative de
ma part pour venir par l'immédiat au secours du souvenir ne pourrait que
manquer son but et m'inspirer le dégoût qu'on éprouve pour une singerie. Aussi
ai-je opté pour un lieu qui tînt compte de l'opposition. J'ai choisi la solitude de laforêt, mais pas à l'heure où elle est elle-même fantastique. Le silence de la nuit
n'eût point été favorable parce qu'il est aussi dans la puissance du fantastique.
J'ai cherché la paix de la nature à ce moment où rien ne l'agite. C'est pourquoi
j'ai préféré la lumière de l'après-midi. Même si le fantastique s'y rencontre, l'âme
n'en n'a qu'un lointain pressentiment; par contre, rien n'est plus doux, plus
paisible, plus tranquillisant que l'éclat voilé d'une fin de journée. Et de même
qu'un malade qui renaît à la vie aspire par-dessus tout à cette fraîcheur
lénifiante, et qu'un homme au cerveau fatigué et qui a beaucoup souffert prise
par-dessus tout cet apaisement, moi aussi je l'ai cherché, mais poussé par un
motif opposé afin précisément d'obtenir l'inverse.
Dans la forêt de Gribskov se trouve un endroit qu'on appelle le coin des huit
chemins. Seul le trouve celui qui se met sérieusement en quête de lui, car nulle
carte ne l'indique. Le nom même semble renfermer une contradiction: comment
en effet la rencontre de huit chemins peut-elle former un coin ? Comment les
grandes routes et les sentiers battus peuvent-ils se concilier avec l'idée qu'on se
fait d'un lieu retiré et caché ? Et si la trivialité ( 1 ) que fuit le solitaire reçoit déjà
son nom de la rencontre de trois chemins, combien plus trivale encore doit être
la croisée de huit chemins ? Toutefois il en est bien ainsi: il y a réellement huit
chemins et cependant quelle solitude ! Loin du monde, caché, dissimulé, on se
trouve là tout près d'un enclos qui s'appelle "La Haie du Malheur". La
contradiction du nom renforce encore la solitude, car toute contradiction rend
solitaire. Les huit chemins et la circulation intense qu'ils pourraient faire
supposer ne sont qu'une possibilité, une possibilité pour l'esprit, car nul ne
passe par ici hormis un petit insecte qui avance lente festinans pour traverser
cette voie où personne ne s'aventure, sauf ce voyageur au pas rapide qui sans
cesse promène son regard à la ronde non pour apercevoir un être humain mais
pour les éviter tous; fugitif qui même dans sa cachette ne sent pas le désir qu'a
tout voyageur de recevoir quelque message, fugitif que seule atteint la balle
mortelle, et l'on comprend bien pourquoi le cerf est maintenant devenu si
tranquille mais non pourquoi il était si agité. Nul ne fréquente cet endroit, sauf le
vent dont on ne sait d'où il vient et où il va. Même le promeneur qui se laisseraitabuser par l'appel séducteur de cette solitude ensorcelante, même celui qui
suivrait le sentier l'invitant à pénétrer jusqu'au cœur de la forêt, même celui-là ne
serait pas aussi solitaire que celui qui se trouve aux huit chemins où nul ne se
hasarde. Huit chemins et pas un voyageur ! C'est comme si le monde se fût
éteint et que l'unique survivant fût plongé dans la perplexité en songeant qu'il n'y
aura plus personne pour l'enterrer, ou bien comme si l'humanité entière s'était
engagée sur les huit chemins en oubliant un homme. Si la parole du poète est
vraie: bene vixit qui bene latuit ( 2 ), alors j'ai bien choisi mon coin. Et il est certain
aussi que le monde et tout ce qu'il renferme n'offre jamais spectacle plus
agréable que lorsqu'on le regarde d'un coin où il faut user de ruse pour le
regarder. Et il est certain aussi que tout ce qu'on entend dans le monde et qui
mérite d'être entendu se fait entendre de la façon la plus captivante quand on
est dans un coin et qu'on use de...

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