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Inceste maternel, incestuel meurtrier

De
368 pages
Inceste, incestuel et fantasme d'inceste : voilà trois registres distincts et cependant souvent confondus, même s'ils se recoupent parfois. Comment dès lors les reconnaître, les distinguer, appréhender leurs spécificités et leurs limites ? Pour Lacan il n'est d'inceste véritable que par rapport à la mère. C'est cet inceste qu'explore l'auteur, éclairant une économie psychique et des modalités de jouissance spécifiques, à l'origine de symptômes éminemment paradoxaux qui semblent avoir parfois bien du mal à s'organiser.
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Inceste maternel, incestuel meurtrier
À corps et sans cris

ÉTUDES PSYCHANALYTIQUES Collection dirigée par Alain Brun et Joël Bernat La collection Etudes Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tout ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, « hors chapelle », « hors école », dans la psychanalyse. Roseline BONNELLIER, Sous le soleil de Hölderlin : Œdipe en question, 2010. Claudine VACHERET, Le groupe, l’affect et le temps, 2010. Marie-Laure PERETTI, Le transsexualisme, une manière d’être au monde, 2009. Jean-Tristan RICHARD, Nouveaux regards sur le handicap, 2009. Philippe CORVAL, Violence, psychopathie et socioculture, 2009. Stéphane LELONG, L’inceste en question. Secret et signalement, 2009. Paul DUCROS, Ontologie de la psychanalyse, 2008. Pierre FOSSION, Mari-Carmen REJAS, Siegi HIRSCH, La Trans-Parentalité. La psychothérapie à l’épreuve des nouvelles familles, 2008. Bruno de FLORENCE, Musique, sémiotique et pulsion, 2008. Georges ABRAHAM et Maud STRUCHEN, En quête de soi. Un voyage extraordinaire pour se connaître et se reconnaître, 2008. Jacques PONNIER, Nietzsche et la question du moi. Pour une nouvelle approche psychanalytique des instances idéales, 2008. Guy ROGER, Itinéraires psychanalytiques, 2008. Jean-Paul MATOT, La construction du sentiment d’exister, 2008. Guy KARL, Lettres à mon analyste sur la dépression et la fin d’analyse, 2007. Jeanne DEFONTAINE, L’empreinte familiale. Transfert, transmission, transagir, 2007. Jean-Tristan RICHARD, Psychanalyse et handicap, 2006. Chantal BRUNOT, La névrose obsessionnelle, 2005. Liliane FAINSILBER, Lettres à Nathanaël, Une invitation à la psychanalyse, 2005.

Dominique Klopfert

Inceste maternel, incestuel meurtrier
À corps et sans cris

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11865-2 EAN : 9782296118652

Parce que la vie est une maladie mortelle sexuellement transmissible1 Dont l’incestuel ne veut rien savoir Parce que l’inceste qui n’a jamais eu lieu a lieu… Faites l’amour, pas la mère2.

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Inspiré de « La vie est une maladie mortelle sexuellement transmissible », citation de Woody Allen. Inspiré des paroles de Chloé des Lysses, « Ne prends pas toute la place, ne porte jamais de fourrure, fais l’amour pas la mère » (dans 25, p.18).

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Préalable et remerciements
Un essai…. Pourquoi un « essai » ? Tout d’abord parce notre chemin a croisé celui de Diana Castilleja, auteur d’un récent ouvrage traitant de l’essai en tant que genre littéraire, mais aussi parce que cette lecture inattendue nous a permis d’entrevoir à quel point l’essai, dans son fond et sa forme, correspondait à l’éthique dont notre travail se soutient… L’essai, nous apprend D. Castilleja est une forme littéraire qui repousse la rigidité des catégories, résiste à la classification et refuse de se laisser enfermer dans une norme ou un style. Il s’ajuste au vécu et à la pratique en questionnant le monde de manière analytique, évitant toute forme de réponses définitives ou de « Vérités Absolues » (21, p.84). C’est un « genre libre » ou « genre de liberté » (21, p.111) réflexif qui cherche à élaborer autour d’un doute ou d’une confusion ressentie, selon un point de vue subjectif qui ne cherche pas l’accord de celui qui le lit mais un dialogue qui « fournit de nouvelles réflexions » (21, p.237). C’est « la forme critique par excellence » (21, p118). L’essayiste invite à la pensée, à l’ouverture des perspectives, à faire quelque chose à partir du doute inhérent à « l’épreuve du langage ». On aurait là quelque chose de l’acceptation d’une perte, d’une création originale, d’un questionnement, d’un engagement proche de notre conception du Bien-dire (63). L’Autre ou l’altérité s’y avérerait « presque incontournable » (21, p.126) de par la « pluralité des visions, des voix, des idées » (21, p.85) qui s’y croisent : des « voix antérieures » (textes, références, citations, anecdotes évoquées), des « voix actuelles » (le texte, l’engagement, le questionnement, la mise au travail de l’auteur) et des « voix silencieuses » (celles du lecteur engagé dans la lecture et lui aussi mis au travail). C’est, au-delà d’un travail purement intellectuel, un partage de réflexions et d’expériences. L’essai cherche à éviter les « réponses univoques » (21, p.239), tente de « ne pas répéter » (86, p.238), s’intéresse à l’« être humain » (21, p.102). L’auteur accepte que « l’expérience essayistique » modifie quelque chose en lui. Il tente d’« articuler » sa pensée à d’autres disciplines, au social, à la culture (21, p.68). Il accepte l’ambiguïté, s’engage, livre ses inquiétudes. C’est un acte d’écriture, mais aussi « acte de parole » (86, p.84) et d’« énonciation » (21, p.81). N’est-ce pas aussi un peu tout cela que nous avons tenté ici ?

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Ce livre est donc « acte » de ce qui engage notre pensée dans le domaine confus et peu travaillé de l’incestuel, l’incestuel étant lui-même le royaume de la confusion. S’il révèle un style (anti-incestuel, espérons-le), il prend aussi des risques quant à nos choix et interprétations dans un « mélange de liberté et de responsabilité » (21, p.132). Ce fut une traversée très riche, qui nous a emmenée plus loin et ailleurs que là où nous pensions aller, comme souvent en psychanalyse. C’est donc un parcours, parcours loin d’être terminé, qui ne prétend ni ne cherche à « épuiser le thème traité » (21, p.59), mais témoigne, malgré l’impossible du rapport sexuel et du « tout dire », d’un désir que quelque chose de cette recherche puisse être prolongé dans des rencontres, résonances, controverses ou discussions (qui tiendraient compte quant à elles de ces impossibles), voire aussi qu’elle permette (ne fût-ce qu’un peu) d’éclairer une clinique semble-t-il assez fréquente, où l’impossible du rapport est dénié, la clinique incestuelle. Disons finalement, comme le souligne D. Castilleja, que la liberté de l’essai est une « liberté qui n’appartient pas seulement au genre mais à l’essayiste », (21, p.75), liberté « intellectuelle » mais aussi personnelle. Celle-ci fut soutenue par l’accompagnement, la confiance, la bienveillance, l’éthique et l’ouverture de Luc Fekenne, auquel nous adressons notre grande reconnaissance et tous nos remerciements. Nous adressons également nos remerciements à Frédéric Klopfert dont le minutieux travail de mise en forme et les commentaires furent d’une aide précieuse, à Monique Ringlet pour la rigueur de sa relecture et de ses corrections, ainsi qu’à tous ceux qui nous ont apporté leur soutien amical ou permis au travers de débats animés de relancer la réflexion. Il nous reste encore, avant d’introduire notre sujet, à rappeler que tout processus de recherche passe nécessairement par le filtre de la subjectivité personnelle. Ce travail n’y fait pas exception. Il s’est déplié autour du registre conceptuel de l’incestuel proposé par P.C Racamier3, dans un questionnement qui s’est avéré rejoindre de nombreuses questions de la clinique actuelle. La disparité de nos sources, références classiques ou plus récentes, freudiennes ou lacaniennes, s’enlacent avec leurs propres référents et vocables différents, pour élaborer un tout qui n’en est pas moins inévitablement partiel, subjectif et à remettre au travail. Du côté du contenu, certaines questions ont été davantage approfondies que d’autres : il faut bien faire des choix. Ainsi, par exemple, avons-nous peu développé la question de l’inceste avéré ou juridique au profit du concept plus flou d’« incestuel », laissé de côté la psychose pour nous intéresser à ce qui relève de
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Seuls M. Hurni et G. Stoll avaient auparavant parlé d’« incestualité » (86, p.57) (59).

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l’entre-deux, approfondi les rapports parents-enfants et familiaux mais laissé de côté le registre du lien fraternel. N’oublions pas non plus l’inéluctable effet réducteur de toute tentative de conceptualisation et gardons à l’esprit que si la recherche passe par la recherche d’invariants, l’éthique analytique se doit toujours de rester au delà de ceux-ci, dans une remise au travail constante à la lumière de la pratique et de la spécificité de chacun. Certaines dimensions, telles l’emprise par exemple, sont difficiles à aborder sans risquer de laisser croire à des liens binaires à causalité déterministe et, bien que nous ayons tenté d’éviter ce piège, nous demandons toutefois au lecteur de bien vouloir retenir cette remarque pour l’ensemble de l’ouvrage. Une autre limite encore tient à la manière dont nous avons tenté d’organiser notre pensée autour d’un sujet difficile à cerner. Il y est sans doute davantage question d’incestuel maternel que paternel mais nous verrons que cette limite s’amenuise dès lors qu’on aborde le sujet en termes de fonctions parentales, l’incestuel maternel pouvant être le fait d’un père ou d’un autre. De même, il est davantage question de la fille que du garçon, la relation mère-fille étant le « paradigme » du ravage incestuel, mais là encore, nous verrons que le garçon est aujourd’hui lui aussi de plus en plus l’objet de ce ravage, comme chacun de nous dans une société à tendance maternante.

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Introduction
Dans toute société humaine existent des tabous spécifiques ou universels, tels le meurtre et l’inceste, qui fondent et structurent l'organisation sociale et permettent « la naissance du sujet humain ». L’inceste est un sujet qui a toujours fait couler beaucoup d’encre, de sang et de larmes autour de l’horreur d’une disqualification de l’intégrité psychique et corporelle d’un être humain. S’il est classiquement considéré comme une relation sexuelle prohibée par la loi entre parents proches, il recouvre les abus sexuels intrafamiliaux, dont ceux sur enfant. Inceste, incestueux, incestuel, abus sexuel, pédophilie et maltraitance sont cependant des termes souvent confondus ou amalgamés, répétant là un flou inhérent au sujet mais reflétant tous leur part d’horreur. L’expérience d’un inceste constitue par ailleurs toujours un bouleversement pulsionnel profond couplé à une sidération psychique qui rend son approche d’autant plus complexe. Longtemps tu, aujourd’hui dévoilé voire utilisé ou exhibé, parfois seulement reconnu comme fantasme, même au sein de la psychanalyse, l’inceste jouxte pourtant un autre registre qui lui est très proche et cependant spécifique : celui de l’incestuel. L’incestuel est un domaine qui interroge. Comment le reconnaître, l’appréhender ? Et que peut-on qualifier d’incestuel ? Une caresse déplacée, un frôlement, un geste qui dérape, un excès de proximité physique, l’humour ou les sous-entendus sexuels, la tendance fusionnelle, les confidences intimes déplacées, etc. ? C’est quoi un acte « para-incestueux » (55, p.44) ? Qu’en est-il de ces constats où à « l’heure de la toilette des enfants, parfois, les mains traînent » (99, p.10) ? L’incestuel, s’il ne relève pas de l’inceste avéré, ne relève-t-il pas plutôt du fantasme non agi dès lors que le corps ne porte pas de trace de maltraitance ? Peut-on parler d’inceste lorsqu’il n’y a « pas de gestes accomplis sur un corps, mais une confusion symbolique des places » (40, p.62) ? L’incestuel pose la question des limites, mais où commencent-elles ? De plus, certaines personnes minimisent des vécus de violence ou en prennent la charge sur eux. En est-il de même de l’incestuel ? La méconnaissance de ce registre pourrait-elle compromettre la cure ? L’incestuel nous interroge donc, et nous nous étonnons d’en trouver si peu mention dans la littérature, si ce n’est l’ouvrage que lui consacre P.C Racamier dans une tentative de nommer le concept et d’en ouvrir un registre spécifique. Mot qui crée la chose et permet de se repérer dans un vide conceptuel entre l’inceste d’une part et le fantasme d’inceste d’autre part. Peut-être parce que le sujet, tellement vaste, balaye large et reprend sous son nom quantité de figures possibles, multiples et complexes, des plus douces aux plus mortifères. Dans nos lectures et recherches le mot était partout, mais peu explicité, présent et absent, partout et nulle part, comme l’incestuel. 13

Inversement, combien de fois n’entendons-nous pas dire que tel fils, par exemple, a une « relation incestueuse » avec sa mère, expression qui laisse souvent davantage entendre une grande proximité qu’un inceste avéré. En même temps, le terme d’« inceste maternel » reste dans l’ombre, trop contraire au discours sur l’amour maternel, et qui veut qu’une mère échappe au risque d'être agent d’un inceste supposé impossible par l’absence d’organe pénétrant. Fantasme qui non seulement ignore la dimension phallique de certaines mères mais ouvre la voie royale à l'intrusion et à l’inutilité du tabou. La psychanalyse elle-même est parfois accusée d’aveuglement face à l’abus réel au profit de la théorie du fantasme et de l’œdipe4. La terminologie laisse donc planer un certain flou, tant dans l’usage courant qu’en psychanalyse, le terme d’inceste étant utilisé dans le sens d’incestuel, et l’incestuel à la fois dans le sens de fantasme incestueux et de quasi inceste. Il nous semble donc intéressant de distinguer l’inceste psychanalytique (dont l’inceste mère-enfant reste le sens fort) de l’inceste légal, de l’inceste anthropologique ou du fantasme d’inceste (agi ou non) et de tenter de cerner davantage cet « incestuel » si fréquent à des degrés divers et « agi » sous des formes spécifiques. Les distinctions sont donc loin d’être limpides et notre effort consistera à tenter de nuancer la palette des tendances « incestueuses » qui peuvent colorer les liens. D’autres approches que celle de P.C Racamier évoquent ce domaine sans toutefois en utiliser la terminologie spécifique. C’est par recoupements et questionnements que nous avons confronté le concept aux questions de structure, qu’il s’agisse de névrose, de psychose ou de perversion, nous heurtant encore souvent au domaine de l’entre-deux et du « terrain de non-névrose » (109, p.94) mais sans réellement être dans des structures psychotiques ou perverses. Nous avons alors touché aux états limites, aux pathologies narcissiques, à la psychosomatique et au domaine largement débattu de la clinique actuelle. Nous pourrions donc délimiter notre sujet par la question de savoir ce qu’il advient lorsque l’incestuel règne en maître et que ce n’est pas de la psychose. Notre champ d’investigation se situe dès lors dans le préœdipien, l’antœdipien, le théâtre du transitionnel ou la loi de la mère, selon les termes ou les concepts qu’on choisira. De plus, l’incestuel déborde du domaine intrapsychique au sens strict, puisqu’il relève de dynamiques interpersonnelles, tant dans la structuration de l’intrapsychique que dans ses effets. C’est pourquoi certains freudiens parlent de la nécessité d’une troisième topique, la « topique interactive » (86, p.5). Il touche alors au familial et au social. L’incestuel pose aussi la question du sexuel, partout présent et cependant peu ou pas visible, entre-deux encore, absent et omniprésent. Paternel ou maternel, plus sexué ou plus narcissique, comment en envisager les configurations préférentielles?
4 On pense ici à A. Miller (90), à V. Caux (22), mais aussi à tous ceux qui s’intéressent à la séduction narcissique, à l’inceste, à l’emprise, à l’incestualité sociale etc., ainsi qu’à nos propres observations.

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Touche-t-il à l’identité sexuelle, au choix d’objet ou est-il en deçà, là où l’identité sexuelle elle-même chancelle ? Car c’est finalement à cela qu’on revient toujours, à l’identité, à la structure, aux processus de subjectivation, à la sexuation et à l’influence de la famille qui, même en apparence « normale », peut générer confusion et violence. L’abus porte en effet souvent le voile de l’amour, tout comme l’absence de viol effectif banalise les vécus d’effraction, rendant difficile le repérage du « ravage » incestuel, ravage tel qu’évoqué par Lacan dans la relation paradigmatique de l’incestuel : la relation mère-fille (mais semble-t-il de moins en moins exclusivement). L’incestuel serait un vaste champ recouvrant le secret de bien des pathologies troublantes et mal comprises autour de l’individu et de la famille. En voie d’expansion dans notre société vouée à la satisfaction immédiate et au refus croissant de l’altérité, il serait le royaume de l’indifférenciation dont la transmission répercute ses effets de génération en génération dans une confusion non reconnue. C’est à ce domaine que nous allons nous intéresser de plus près, ainsi qu’à son impact sur les conditions d'émergence du sujet et des appuis qu’il peut trouver pour soutenir son trajet. Mais auparavant, disons quelques mots des deux domaines entre lesquels il s’inscrit afin de mieux l’en distinguer ensuite : l’inceste et le fantasme d’inceste. Nous retracerons aussi, avant d’entrer dans le vif du sujet, un bref parcours des dimensions centrales du processus de subjectivation et son inscription dans le familial.

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Chapitre I : De l’inceste et du fantasme d’inceste
Inceste et tabou Types d’inceste Du désir ou fantasme d’inceste

1. Inceste et tabou
L'inceste est le plus souvent considéré comme relation sexuelle prohibée par la loi entre parents proches et donc considéré comme un crime. Il est, dans de nombreux récits, mythes et tragédies, accompagné de sang, de meurtre, de dévoration, de jouissance et de violence, rappelant la pulsionnalité archaïque et cruelle d’une sexualité sans frein qui mène au chaos et à la mort en l’absence de tout interdit, évoquant aussi nos ambivalences, écartèlements et désirs troubles. Même involontaire, comme celui d'Œdipe, il reste objet d'horreur. C’est la violence au sein des familles, violence qui se cache de la société et du juridique par le secret, mais se cache aussi souvent aux protagonistes eux-mêmes par peur et par déni, la violence extérieure étant aussi intérieure. Les limites de la prohibition de l'inceste varient selon les sociétés et les époques. Au Moyen Âge par exemple, l’inceste était prohibé jusqu’au septième degré de parenté. Aujourd’hui, si le mariage est interdit entre les ascendants et descendants en ligne directe, entre frère et sœur, tante et neveu, oncle et nièce, le Code pénal ne prévoit aucune peine pour l'inceste, celui-ci éveillant pourtant dans l'opinion une grande répugnance, au delà des risques de tares liées aux unions consanguines. La réprobation des unions avec des enfants adoptifs en est le meilleur exemple. Si certains sociologues voient en la prohibition de l'inceste une origine sociale qui vise à préserver la structure familiale, pour d’autres (Lévi-Strauss) la prohibition de l'inceste est liée plus largement à des facteurs culturels et à la structure du groupe : c’est un « invariant », une loi universelle dont Freud examine par ailleurs les nombreuses facettes dans « Totem et Tabou » et à laquelle toute organisation sociale serait subordonnée (49, p.12). Avec le mythe de la horde primitive, il fait du meurtre du père l’origine de la famille et du lien social. L’approche de Lacan, plus structuraliste, lie quant à elle l’interdit à l’entrée dans le langage, avec la perte de jouissance liée au trou du symbolique et au « non rapport sexuel » (93, p.72). L’interdit devient dès lors le support du registre symbolique qui ordonne le chaos et est « au groupe ce que le complexe d’Œdipe est à l’individu » : s’il n’existait pas, « le groupe finirait par ne plus exister et redeviendrait horde sauvage » et le sujet « ne parviendrait pas au statut de parlant » (J.T Richard, dans 55, p.45). Juridiquement, pour le dire en quelques mots, il n’existe pas d’interdit de l’inceste, la loi permettant à deux personnes majeures et consentantes d’avoir des relations sexuelles entre elles, même si elles ont un lien de parenté : l’inceste n’est donc « pas 19

un crime en soi » (72, p.283). Le droit se fonde en effet de plus en plus sur la notion de consentement et de « contrat » comme norme (donc hors tiers juridique ou symbolique), ce qui pose alors la question de savoir au nom de quoi pourrait exister un interdit. Aux Etats-Unis ou en Suède on va même jusqu’à voir certains professionnels (médecins, juristes ou psychologues) proposer une distinction entre les « incestes par consentement » et les « incestes abusifs » (58, p.33), alors que l’inceste est structurellement toujours abusif du fait qu’il sature le désir de l’enfant et ne laisse plus de place pour autre chose (54, p.443). Le droit civil réglemente cependant certaines limitations au droit de se marier entre membres d’une même famille (encore que ces mêmes limitations ne seraient pas encore reprises dans le « pacs »), avec toutes les difficultés que cela peut représenter au niveau des filiations et adoptions. Du côté pénal, c’est l’agression sexuelle, le viol, le harcèlement et autres attentats à la pudeur qui seront sanctionnés, les peines étant d’autant plus lourdes que la victime est mineure d’âge et que l’agresseur a une position d’autorité sur la victime (circonstance aggravante) : c’est là qu’un enfant incestué peut trouver une protection juridique. Il n’y aurait pas de distinction quant au sexe de l’auteur ou de la victime. En ce qui concerne le viol, le non consentement et la pénétration sont des repères majeurs, mais parfois contestés dans les procès : pour un enfant où commence le consentement et, de même, où commence le viol ? Des caresses « appuyées » mais non pénétrantes sont-elles un viol ? Ou des lavements répétés ? L’adolescent de 13 ans qui avait des relations sexuelles avec sa belle-mère était-il consentant ?5 Nous ne développerons pas davantage ce sujet, bien qu’il pose de nombreuses questions, dont celle de savoir si le juridique pourrait nommer l’interdit de l’inceste. Si des associations de victimes de l’inceste militent pour sa reconnaissance juridique, certains psychanalystes évoquent le risque d’abolir alors précisément l’interdit qui fonde la loi en l’intégrant à la loi juridique (76) (117, p.77). La judiciarisation croissante ne ferait là que tenter de colmater ce qui manque au social dont on observe le climat incestueux de plus en plus prégnant (120, p.131). L’inceste pour l’enfant c’est la solitude effrayante, le secret, la confusion et la perte de repères quant aux limites du moi/non moi face à la violence de l’effraction. Souvent trop « sidéré » au moment des faits pour réagir, le sentiment d’inutilité d’appel à l’aide, la culpabilité, la honte et le sentiment d’avoir trahi prennent le relais pour le confiner au silence par la suite. Les effets dévastateurs de l’inceste témoignent d’une désorganisation somato-psychique massive, avec clivage des affects : la mise en mots devient difficile, tout est fragmenté, morcelé, émietté,

5 Nous faisons ici référence à un cas où en cassation, la contrainte morale a été retenue contre la belle-mère, mais pas le viol, puisqu’elle n’avait pas pénétré son beau-fils, mineur de 13 ans (99, p.110113). Depuis, en France, des femmes auraient été condamnées pour viol (avec leurs doigts ou des objets).

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dissous6. A côté d’un « bouillonnement pulsionnel » où les afflux d’excitations dépassent la capacité de métabolisation du sujet, s’installe dans le temps une « fixité sidérative » (23, p.27) qui met à distance une partie de la vie psychique : l’énergie est alors concentrée sur l’autoconservation et la survie, parfois au prix d’une forte régression psychique et intellectuelle. C’est le chaos sous le silence. Souvent, l’enfant ne sait même pas qu’il a été abusé, malgré la honte, la confusion et la perte de repères. Il y a là une certaine « accommodation » (55, p.85). Ces mots semblent bien pauvres face aux vécus exprimés dans les témoignages dont la violence des mots enfin libérés parle en termes de destruction, d’explosion, de calvaire, d’arrachement, de sang, de souillure, d’immonde… Pour les victimes d’inceste, la sexualité s’articulerait souvent à la mort ou au sacrificiel. La tentative désespérée d’oublier s’inscrira par ailleurs dans la structure du sujet, oscillant entre le versant psychotique, pervers, état limite ou encore névrotique (hystérique ou phobique), ce dernier cas davantage chez les adolescents (23, p.29). Si pour certains le trauma ressurgit constamment de manière effractive et violente, les « désaffectivés » auraient quant à eux une plus grande disposition à la compulsion de répétition de l’effraction subie.

2. Types d’inceste
La dénomination d’« inceste » recouvre de nombreux cas de figure : latents ou avérés, homosexuels ou hétérosexuels, entre enfants et/ou adultes, « par tripotage » ou « sous alcool » (F. Dolto, 35, p.53), l’alcool intervenant selon les auteurs dans environ 50% des cas (55, p.147) comme tentative d’éclipse de la conscience pour ne pas y être vraiment, subjectivement. On relève aussi des incestes du premier ou du deuxième type, les incestes allégués, les incestes platoniques. Il touche même de très jeunes enfants des deux sexes, voire des nourrissons. Si la plupart des agressions sexuelles ont lieu au sein des familles, la répétition n’en est pas toujours repérable, mais souvent existante. Ceux dont on parle le plus souvent sont les incestes pères/filles. Nous verrons cependant que les mères incestueuses existent (99) et que les garçons sont eux aussi inces-tués, bien que ces cas de figure restent encore davantage sous silence que les autres7. J. Laplanche considère d’ailleurs que de nombreuses formes d’inceste sont sous-estimées, dont les incestes homosexuels et l’inceste père-fille (72, p.277). Nous ne relevons pas ici les typologies d’inceste, celles-ci étant fort bien répertoriées dans l’ouvrage d’Y.H.L Haesevoets (55).
Y.H.L Haesevoets reprend la description détaillée des multiples symptômes in 55, p.89-140. Ce sujet a été développé par M. Dorais, notamment dans Cà arrive aussi aux garçons- l’abus sexuel au masculin, publié en 1997 et réédité chez Typo en 2008.
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Parents-enfants, inceste du premier type
L’inceste parent-enfant est toujours sous-tendu d’un abus lié à la dissymétrie (capacités psychiques et physiques), et ce même s’il y a séduction du côté de l’enfant. Tout inceste est donc d’abord une emprise : ce sont « des affaires narcissiques avant d’être des affaires sexuelles » (109, p.66), le côté sexuel ne prenant, selon P.C Racamier, que la relève de l’abus narcissique. C’est une violence profonde, sans échappatoire, dirigée sur un corps souvent physiquement plus faible et sexuellement immature. La violence du trauma au sens freudien (l’excitation sexuelle excessive par rapport à la capacité de l’enfant à la métaboliser) se double d’une disqualification en tant que sujet et entrave l’enfant dans son développement psychique, à des degrés divers en fonction de l’enfant, de l’âge, du type d’abus, du degré de violence, de sa durée ou répétition, du secret, etc. L’enfant ne pourra en effet plus se fier à ses désirs (sa capacité de désirer, d’être désiré, de désirer être désiré, de se refuser, d’avoir ou de refuser le plaisir), à ses fantasmes (auxquels la transgression met un frein), à son intimité (pensées, psychisme, corps). Plus rien ne sera fiable, le corps échappe, le moi se perd. Et le non-dit imposé dénie le droit à la vérité et au secret. Les parents incestueux, s’ils sont dans le registre de la perversion au sens large et que les liens et agirs dénient toujours la loi, peuvent cependant relever de différentes structures : névrose8, psychose ou perversion (55, p.144). Encore une fois, pour des typologies de parents incestueux nous renvoyons à l’ouvrage précité (55, p.167-177), de nombreux facteurs pouvant intervenir : âge, préférences sexuelles, degré de violence, etc. Le passage à l’acte incestueux serait par ailleurs principalement à mettre en relation avec une « carence maternelle primitive » et l’agir correspondrait à l’anéantissement d’un retour à l’« univers intra-utérin, de flottaison fœtale », à la fois « matricide » et « infanticide » (55, p.158). Il y a là un « sens meurtrier », une réduction à néant de tout, de l’enfant et de la mère toute puissante, où « le couple incestueux, cette dyade primitive, attend la mort ou la renaissance » dans le retour au « cloaque intra-utérin » mortel (55, p.233).

Les pères incestueux
Selon S. André et G. Gosselin, les pères incestueux ne sont pas véritablement excités sexuellement par l’enfant : c’est la paternité qu’ils ne supportent pas et qu’ils éprouveraient le besoin d’annuler, de bafouer (11, p.41). Il ne s’agirait pas forcément de structures de personnalités perverses mais aussi de « névrotiques frustrés, amoraux, de débiles profonds ou de sujets psychotiques » (11, p.169). Y.H.L Haesevoets évoque des pères dépendants, infantiles et régressifs ou alors
8 Dans la névrose il s’agira d’un passage à l’acte du fantasme, souvent compulsif et/ou sous l’effet de l’alcool, mais avec une certaine différenciation et de la culpabilité.

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des pères plus dominateurs et tyranniques instaurant des systèmes abusifs clos. Ils seraient souvent de conduite irréprochable à l’extérieur mais avec une vie sociale pauvre. L’inceste père-fille se manifeste le plus souvent lors du conflit œdipien (3 à 6 ans) ou à la puberté (11 à 15 ans). Le père incestueux décoderait l’ambiguïté sexuelle de l’enfant comme une « manœuvre de séduction » (23, p.28), incapable de reconnaître l’immaturité de l’enfant, son altérité et un désir différent du sien. Episodes uniques ou répétitifs, dans l’attachement, la haine ou la confusion, le père réaliserait de manière « inversée » son propre vœu incestueux à l’égard de sa mère (31, p.31) dont il ne peut se dépêtrer et qui l’empêche de « pouvoir remplir correctement son rôle » (58, p.123). Selon A. Eiguer, la clinique révèle des pères qui ne se sont pas occupés de leurs enfants quand ils étaient tout petits, « étrange mise à distance » qui peut donner au père le sentiment d’un enfant étranger, possible objet de ses pulsions (37, p.97). On observe aussi des mères complices, plus ou mois consciemment (déni, absence physique, dépendance, démission sexuelle, etc.), voire actives. La défaillance maternelle est pour l’enfant une disqualification supplémentaire. Un père incesteur est par ailleurs toujours défaillant dans sa fonction paternelle, d’abord dans ses actes mais aussi parce que, selon G. Pommier, en disparaissant comme père pour n’apparaître que comme homme ordinaire « plus rien ne sépare sa fille d’un espace maternel incestueux et dévorant » (103, p.31-32) ou au minimum d’un espace maternel carent, où toute fonction séparatrice semble inopérante9. Le père devient « incestueux et violeur dans la mesure où il n’y a pas la protection du nom », nom qui élimine ce « qu’il y a de sexuel dans l’amour du père » (103, p.85). Les incestes père-fille seraient les plus fréquents (ainsi que ceux mettant en cause les beauxpères, quoique différents), l’inceste père-fils étant quant à lui peu évoqué, peut-être plus rare mais en tout cas plus tabou. La composante homosexuelle refoulée et l’inhibition en seraient caractéristiques, avec des climats incestueux prégnants, des mariages hétérosexuels de façade, des agirs souvent masturbatoires et des effets très pathogènes (55, p.162), mais nous avons là peu de sources.

L’inceste maternel
Les mères incestueuses semblent être un sujet encore plus tabou et l’inceste maternel un registre très méconnu, constatent P. van Meerbeeck (120), Y.H.L Haesevoets (55) ou encore A. Poiret qui y consacre son livre « L’ultime tabou » (99)10 et témoigne de la résistance et des défenses rencontrées auprès des professionnels de
Nous verrons par ailleurs au chapitre VI que l’inceste et l’incestuel relèvent souvent d’un climat familial. 10 Le livre traite, outre l’inceste maternel, de pédophilie et d’agressions sexuelles perpétrées par des femmes.
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la santé mentale et des milieux carcéraux, un peu comme l’inceste ou la pédophilie il y a quelques décennies…11. Elle ouvre là une brèche dans le tabou social, montrant que la femme est loin d’être toujours celle qui se soumet dans les rapports de domination. La violence est humaine et non attachée au sexe biologique, dit-elle : c’est la domination qui engendre l’abus et pas le sexe. L’inceste maternel laisse des séquelles graves et serait souvent sous-estimé (55, p.165). Si certaines mères présentent réellement des troubles psychotiques, la littérature cite aussi des femmes immatures, abandonniques, perverses, borderline, toxicomanes et des mères seules. Ici aussi les limites sont floues, un maternage intrusif et pathologique pouvant être très sexualisé et traumatisant. L’inceste maternel est en effet plus difficile à se représenter, la mère étant dans l’esprit de beaucoup sacrée et incapable de violence, l’amour maternel intouchable et l’idée d’un désir ou d’une agressivité sexuelle envers ses enfants impossible. On parle plutôt de « nursing pathologique » ou de dérapage maternel plutôt que d’abus sexuel, plus choquant. P. van Meerbeeck évoque des « mères saintes » pourtant souvent profondément abusives (120, p.94-95). De plus, une femme laisse moins de traces « juridiques », de preuves matérielles, objectivables, comme le sperme par exemple et la pénétration s’accomplit à l’aide des doigts ou d’objets. C’est parce qu’on se focalise sur l’acte sexuel, dont la trace peut valoir preuve en justice, qu’on recense si peu de femmes pédophiles et incestueuses dit C. Eliacheff. Car l’inceste se définit aussi par l’exclusion du tiers. C’est là évidemment que la notion d’incestuel viendra clarifier les choses dans la suite. A. Poiret quant à elle repère l’importance de la répétition d’abus vécus dans l’enfance, souvent aux mêmes âges. Des clivages précoces seraient réactivés à l’âge adulte lors de chocs ou de moments de vulnérabilité (grossesse, deuil…), favorisant le passage à l’acte et les états dissociatifs (99, p.71). L’anesthésie émotionnelle, le besoin de domination, la confusion des limites corporelles et des rôles (masculin/féminin) sont des thèmes récurrents où l’excitation provoquée par l’enfant vient combler un vide intérieur (99, p.135). La violence de l’inceste maternel attaque profondément les besoins primaires de la petite enfance, constate D. Fremy, il fait rupture dans la construction identitaire et pèse lourdement en termes de répercussions sur l’identité sexuelle (dans 99, p.61), véritable « annihilation » et retour au « néant (…) de là où on est venu » (M. Nisse, dans 99, p.62). Il semblerait que l’inceste maternel se produise plus précocement et de manière plus violente que l’inceste paternel (99, p.116), ce qui corroborerait l’approche « incestuelle » explicitée dans la suite. Notons aussi les incestes perpétrés par les deux parents (dans 99, p.82 ou p.128-133 par exemple), voire « en famille, sur plusieurs générations » (99, p.88), associés ou non à des réseaux de
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Dans le procès d’Outreau par exemple, rien ne sera dit des femmes qui abusent, des mères incestueuses. Ce sera davantage leur caractère affabulateur qui resterait en mémoire que leurs agressions (dans 99, p.79-84).

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pédophilie. La femme n’est pas toujours sous l’influence de l’homme, comme on le dit souvent, mais aussi dans des perversions qui s’y associent. L’inceste mère-fils, loin d’être rare selon A. Poiret, est particulièrement dévastateur en tant que le désir et l’érection non maîtrisée du fils ont un effet confusionnant qui frise le « passeport pour la folie » (99, p.62). L’inceste suppose en effet que « le fils dépasse l’horreur du sexe de sa mère et se montre actif dans le coït » (55, p.166). Mais il s’agit aussi parfois d’attouchements, de pénétrations anales, etc. Ces incestes commenceraient par des contacts de plus en plus génitalisés avant la puberté, en l’absence de père, pour aller jusqu’au coït par la suite. Selon P. van Meerbeeck c’est le « tabou des tabous », rarement abordé (120, p.111). L’ULB en relève 3% en 1998 (ibid.). L’inceste mère-fille quant à lui passerait souvent inaperçu bien que la majorité des incestes maternels le concernent (99, p.147). Ce cas de figure n’est même pas mentionné dans l’enquête de l’ULB et apparaît peu dans l’ouvrage d’Y.H.L Haesevoets. C’est qu’il n’y aurait ni plaintes, ni signes à ce sujet, constate P. van Meerbeeck. A. Bauduin relève qu’il n’y a pas là d’interdit au même titre qu’avec le garçon et se demande, elle aussi, où commence l’inceste (18, p.158). Faut-il entendre que c’est bien là « l’ultime tabou », comme l’affirme A. Poiret ? Elle en évoque cependant de nombreux exemples très crus, tout comme P.C Racamier, tel celui de cette petite fille, objet érotico-narcissique de sa mère inconstante, tantôt abandonnée et rejetée, tantôt cajolée (baisers, caresses érotiques) et obligée de coiffer, masser, masturber sa mère nue (dans 109, p.70-71).

Inceste platonique, du premier et du deuxième type
Les incestes évoqués ci-dessus sont « du premier type » selon la terminologie de F. Héritier (40), ils concernent la copulation entre apparentés (ici parents-enfants) et sont à distinguer de « l’inceste platonique » avec exclusion du tiers comme caractéristique principale et de « l’inceste du deuxième type » qui concerne la relation sexuelle de deux consanguins avec le même partenaire. Le point commun des trois formes est l’exclusion du tiers. L’inceste du deuxième type où par exemple une mère et sa fille auraient des relations sexuelles avec le même homme, introduit une intimité charnelle en même temps qu’une rivalité sexuelle à l’intérieur de la famille. Il n’exclut pas une personne mais une place : si la fille couche avec l’amant de sa mère, elle n’est plus en tiers mais dans une symétrie des places ; si la mère couche avec le fiancé de sa fille, elle n’est plus en tiers mais partie prenante d’une relation dont elle devrait s’exclure pour ne pas être en rivalité avec sa fille. Dans tous les cas, l’inceste par exclusion 25

du tiers fabrique du binaire à partir du ternaire. Ce type d’inceste ne fait pas l’objet d’une prohibition universelle mais sa transgression provoque pour le moins un malaise. Il est pour F. Héritier le « paradigme » de la prohibition en tant que lié à une « homologie parfaite » ou « excès d’identique » entre deux individus de même sexe (58, p.10, 11). Dans tous les cas, qu’il s’agisse d’inceste platonique, du premier ou du deuxième type, ces incestes peuvent aussi impliquer d’autres membres de la famille (frères, sœurs, oncles, tantes, grands-parents, etc.). Nous reviendrons encore sur l’inceste du deuxième type et sur l’inceste platonique par la suite car c’est là le domaine de l’incestuel. L’inceste est souvent une histoire prise dans une autre histoire, transgénérationnelle. Il existe dans des familles de tout niveau socioculturel, mettant en cause la structure psychique des parents, leur histoire familiale et de couple. C’est alors le symptôme d’un malaise qui touche toute la famille et qui peut induire des « ravages incestuels dans les générations suivantes » (109, p.62).

La famille incestueuse
Si la famille incestueuse est généralement décrite comme fermée, repliée sur ses silences et ses secrets, il importe de se rappeler qu’en réalité elle présente de nombreux visages, au delà des classifications reprises par Y.H.L Haesevoets dans son livre. Parmi les familles « à transactions incestueuses » on trouve des familles fermées, indifférenciées, violentes, chaotiques (alcool, toxicomanie, délinquance), rigides et maltraitantes. Elles se caractérisent par une confusion des rôles et des générations dans un climat d’indifférenciation, de conduites perverses, de violence et de stress où l’enfant joue des rôles antinomiques : parent-enfant-amant. Dans ces familles, on « ne sait pas qui est qui, qui fait quoi, et qui doit dire quoi » (58, p.56). Le passage à l’acte incestueux et les tentatives d’établissement d’intimités physiques malgré l’interdiction sont parfois des tentatives d’établir « une différence émotionnelle dans un climat qui ne le permet pas » (55, p.52), « le seul moment d’interaction non violente » (55, p.81) ou la seule « solution au dysfonctionnement familial » (55, p.55). Ces familles entretiendraient l’illusion qu’il n’y a « plus de temps, plus d’histoire, plus de distances, plus de séparation, plus d’altérité, plus de pertes, plus de manque, plus de castration » avec une « fixation à l’objet préœdipien représenté par l’enfant incestué », enfant fétiche objet de l’inceste (55, p.73). L’inceste est une « profonde négation de l’état d’enfant » qui anéantit la filiation et l’ordre des générations (99, p.61). L'abus peut être violent mais il peut aussi s’enrober de pseudo tendresse/amour, produisant alors une grande confusion entre amour et cette chose non symbolisable et « pas normale » vécue par l’enfant. Il est cependant toujours violent, difficile à penser et dévastateur.

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Nous n’abordons pas ici les incestes frère-sœur homo ou hétérosexuels (incestes adelphiques), les incestes entre autres membres de la famille ou incestes multiples (plusieurs incesteurs avec un incestué ou inversement). Pour F. Dolto ou P. van Meerbeeck, ces cas ne seraient pas rares, en particulier dans les familles dysfonctionnelles où les enfants se consolent dans des limites parfois ambiguës entre le jeu, l’inceste, l’abus et la fascination du double (120, p.112). Le problème de l’inceste est par ailleurs souvent plus large et touche la famille. Lorsque les grands-parents sont impliqués, il y a déjà souvent inceste avec les enfants. La pédophilie quant à elle sera abordée par la suite. L’inceste est la « conséquence d’une non énonciation, d’une non-transmission de l’interdit », non transmission de la perte du langage (55, p.40). C’est « du bruit autour de la mort » (J. Bigras, dans 55, p.233) par des agirs hors parole, hors fantasme, hors différenciation. Il est toujours sous-tendu d’un climat, d’un type de fonctionnement, d’une « vie pulsionnelle familiale » (55, p.44) dans lequel il s’inscrit et qui fait usage du sexuel mais ne s’y limite pas. C’est ce climat incestuel que nous aborderons par la suite, organisation dont Van Marcke et Igodt disent que c’est elle qui est « la véritable pathologie » (55, p.55). Car « il n’existe pas de système abusif sans discours abusif » (55, p.57). L’inceste y est « latent ou sous-entendu » et peut survenir au gré des circonstances (55, p.45), la limite entre les deux étant floue. Mais avant, parlons du fantasme d’inceste qui n’est ni l’inceste, ni l’incestuel.

3. Du désir ou fantasme d’inceste
Freud, Œdipe et le fantasme d’inceste
Si Freud découvre dans un premier temps (sa neurotica) la séduction sexuelle de l’enfant par le parent et fait reposer la névrose hystérique sur cet abus réel qui dépasse les capacités de métabolisation de l’enfant, il nuance ensuite son propos, bien avant l’élaboration du complexe d’œdipe. Il renonce alors à sa théorie de la séduction traumatique pour révéler la sexualité infantile et le fantasme d’abus, créateur du psychisme et source possible de troubles, fondant ainsi les « bases de la psychanalyse » (86, p.57)12. Cette nouvelle orientation l’amène dès lors
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Certains auteurs, dont V. Caux, analysent ce revirement de Freud en rapport à sa propre histoire et sa « surprise de constater que dans chacun des cas, il fallait accuser le père de perversion, le mien non exclu » (lettre à Fliess du 21.09.1897). Ceci serait confirmé par un rêve suivant le décès de son père, rêve incluant une pancarte : " On est prié de fermer les yeux " (sur quoi, les fautes du père décédé ?). On évoque aussi l’affection transférielle de Freud pour W. Fliess, lui-même père incestueux. Ce

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inévitablement à s’opposer à Ferenczi pour qui l’enfant n’éprouve que de la tendresse et ne met pas en scène l’agression sexuelle désirée mais subit un trauma le plus souvent réel. S. Ferenczi considère en effet qu’il y a confusion des langues entre l’adulte et l’enfant (Œuvres complètes, t. 4), les passions adultes interférant sur le développement et la sexualité de ce dernier par confusion des langages de la tendresse et de la passion. La tendresse désirée et demandée par l’enfant serait interprétée en termes érotiques ou sexuels par l’adulte et l’abus qui en découlerait constituerait une réelle violence en tant que l’enfant, désireux de répondre au désir parental, serait incapable de faire face à la sexualité adulte autrement que par soumission à l’agression. Il y a là un trop de présence (ou d’absence) avec défaillance de la fonction pare-excitante, entrave à la capacité à élaborer et à intégrer les premières séparations sur des modes hallucinatoires et auto-érotiques (114, p.196). L’enfant irait jusqu’à endosser la culpabilité et prendre une position protectrice par rapport au parent pour maintenir l’illusion de tendresse, avec modification quasi hallucinatoire de la réalité et clivage (ou fragmentation). Pour Ferenczi, désireux d’y voir clair (y compris pour lui-même)13, il ne s’agit donc pas de fantasme mais de trauma réel, la jouissance ou l’abus étant du côté des parents. Il s’appuiera dans son objection à Freud sur l’observation clinique d’un grand nombre d’analysants « qui avouent eux-mêmes des voies de fait sur des enfants » (22). Pour P. Guyomard, Freud a abandonné « mal et trop vite la modalité traumatique de l’irruption de la sexualité», toujours liée à l’autre, tandis que P.C Racamier dit il n’y a jamais tout à fait renoncé. De plus, la tendresse chez l’enfant ne suppose pas son innocence ou l’absence de sexualité infantile dont l’irruption est structurellement traumatique : c’est le lien qui est source de confusion et « la sexualité infantile comme confusion », dit encore P. Guyomard (5, p.95). Si pour Freud les premières manifestations de l'instinct sexuel chez l'enfant sont toujours incestueuses et liées à l’effraction de la pulsion, le fantasme d’inceste « refoulé, inconscient ou mythique » relève quant à lui de l’œdipe, mythe repris par la psychanalyse et centre du fameux « complexe d’Oedipe » avec mise en œuvre du désir incestueux entre la mère et le fils, précédé du meurtre du père. Les protagonistes expient alors leur faute, elle en se tuant, lui en s’aveuglant avant de partir errer au loin. Tout y est, dit P.C Racamier : le désir et le tabou, le surmoi et la
revirement de Freud aurait été pour certains à l’origine de nombreux « aveuglements thérapeutiques » et de « théories boucliers » (22). 13 Pour la petite histoire, Ferenczi lui-même entretenait une relation amoureuse avec une femme plus âgée, par ailleurs élève, collaboratrice et mère d’une fille qu’il analysait également et dont il était aussi amoureux. Il les envoya alors toutes deux chez Freud, sur suggestion de ce dernier, qui commenta alors les cas avec Ferenczi. Comme le montre P. van Meerbeeck, ce qui apparait d’abord comme une situation œdipienne devient un inceste analytique « où tout le monde est à toutes les places à la fois » (120, p.38). Les exemples de confusion en ce sens sont nombreux dans l’histoire de la psychanalyse, tels C. Jung et K. Abraham qui ont analysé leurs filles ou encore par exemple, M. Klein et son fils.

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culpabilité et toute l’histoire de la psychanalyse se fondera dès ce moment sur le renoncement de la théorie de la séduction au profit de celle du fantasme œdipien (120, p.27). Même si les choses ne sont pas toujours aussi tranchées, disons pour simplifier et pour le propos qui nous intéresse, que le fantasme d’inceste appartient plutôt au domaine de la névrose et d’une « organisation œdipienne de la psyché » (55, p.44) tandis que l’incestuel appartient à des registres plus archaïques.

L’effraction pulsionnelle et le fantasme de séduction
L’effraction pulsionnelle et la poussée constante de la pulsion et de la libido sont présentes et précoces chez chaque enfant. Elles nécessitent une métabolisation et une décharge adéquate pour éviter la désorganisation traumatique, ce qui permet au moi de se différencier du sein, de s’érotiser et d’élargir ses limites - faisant le lit du masochisme primaire - avant de s’ouvrir à l’œdipe et au changement d’objet, à l’altérité et au désir. Ces effets structurants inspirent à J. Schaeffer le terme d’effracteur nourricier. Le psychisme de l’enfant a néanmoins besoin d’espace et de sécurité pour laisser naître ses fantasmes et élaborer son identité, fantasmes de « dévoration, d’interpénétration et de toute puissance » (56, p.25) nécessaires et structurants… à condition de rester des fantasmes. Le désir d’inceste est donc « une bonne chose » qui fait partie intégrante du développement, dit F. Dolto (35, p.54). Il scelle par ailleurs le sentiment de continuité et de satisfaction au sentiment de déception tant qu’il ne bascule pas dans le réel de l’inceste et de la destruction psychique. Cependant, lorsque l’identification hystérique primaire est mise en échec, des identifications hystériques « multiples, impératives, labiles, contradictoires (« inconciliables », dit Freud) peuvent avoir lieu (114, p.170), identifications névrotiques partielles introjectant l’objet aimé dans le moi dans la recherche de la « communauté de désir » ou « communauté sexuelle » (ibid., p.176) ou identifications paradoxales envers la personne haïe afin de maintenir la relation érotique à l’objet d’amour. Ces identifications, souvent instables selon J. Schaeffer, nécessitent la mise en acte de jeux relationnels qui projettent le conflit sur un objet externe ou nécessitent une conversion. Cette libido d’objet serait encore une libido narcissique. C’est ainsi que, par exemple, une fille peut se substituer hostilement à sa mère « pour réaliser dans son fantasme l’inceste avec le père » (114, p.169), témoignant du fait que, derrière le désir d’être la mère, existe aussi celui de l’éliminer. Désirs dont l’insatisfaction va entretenir l’érotisation et la répétition dans un au-delà du principe de plaisir afin de tenter de maîtriser après coup l’excitation traumatique. Pour le dire comme J.D Nasio, le fantasme hystérique « condense et actualise une triple identification : identification à l’autre désiré, à l’autre désirant et à l’insatisfaction des deux amants », voire encore à un tiers personnage qui sépare 29

ou rassemble le couple (quatrième identification), le tout dans un espace - l’utérus qui rassemble et sépare (cinquième identification), « ensemble et simultanément », comme une identification au lien (94, p.191-192). Le fantasme de séduction s’enracine donc dans l’organisation de la sexualité infantile, les fantasmes incestueux pouvant prendre des formes refoulées et répétitives (névrose) où l’angoisse de castration sous ses différentes formes sert d’écran à celle plus profonde d’une jouissance engloutissante, incestueuse et inconsciemment désirée. Elle peut même prendre des formes délirantes (délire hystérique) organisées autour d’images œdipiennes qui émergeraient de la levée des signifiants refoulés, telles des expériences érotico-mystiques où le sujet passif jouit d’être reconnu dans le désir de l’Autre14. L’énigme de la jouissance de l’Autre est omniprésente. Ajoutons à cette approche freudienne classique l’inévitable influence de la « loi de la mère » et de ses traces archaïques qui marqueront le fantasme du sujet, même lorsque le Nom-du-Père aura été opérant, tout enfant baignant dès la naissance dans la « lalangue » maternelle équivoque qui détermine le symptôme dans toutes les structures (93). Nous en reparlerons, ainsi que de l’œdipe. Le symptôme névrotique témoigne en définitive et dans ses multiples variantes d’une mise en place de mécanismes de défense permettant une illusion de maîtrise face à la peur intolérable d’une jouissance absolue qui équivaudrait à l’inceste, à l’extinction du désir et à la mort (43). On rejoint là l’idée d’un symptôme « séparateur » (sexuel ou non) et d’une jouissance à la fois crainte et désirée, comme par exemple dans certaines formes d’impuissance (par proximité de l’image incestueuse lorsque le refoulement défaille) ou de « rabaissement de l’objet pour éviter l’impuissance » (93, p.256), celles-ci s’appuyant sur un clivage fréquent et plutôt névrotique amour/sexe permettant de rester à distance du fantasme incestueux tout en maintenant une image idéalisée de la mère15, image qui évite toute confrontation à la femme entamée et désirante, objet du père et dès lors castrée.

Le fantasme de séduction du parent
Si l’enfant en tant que parlêtre est « parlé » par le désir de ses parents dès avant sa naissance, on peut en inférer que les désirs parentaux comportent eux aussi leur
La question centrale reste celle du désir et non celle de l’existence en soi (psychose). Le fondement symbolique du sujet n’est pas atteint, comme en atteste le langage, malgré le déficit de consistance du moi. 15 Ce clivage, même s’il s’origine de la pulsion, est un clivage entre deux représentations, qui passe par le refoulement (et donc rate avec le retour du refoulé). Il ne ressemble en rien aux clivages dont nous reparlerons, qui sont d’autres réponses symptomatiques à un autre type d’angoisses incestueuses, plus archaïques. Le clivage « pervers » quant à lui réussit en déniant la castration et en détachant l’objet sexuel de la mère incastrée. Les termes contradictoires peuvent alors coexister.
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part de fantasmes incestueux. Les désirs incestueux sont en effet « présents chez tout individu, tout parent, tout adulte, tout adolescent, tout enfant » (55, p.45), bien qu’ils rencontrent pas mal de résistances et ce jusqu’au sein des milieux psychanalytiques (où le désir de Jocaste pour son enfant est parfois exclu). Chacun devrait cependant, disait Freud, se familiariser avec ses fantasmes incestueux. Chez le névrosé on sait en effet que « les fixations incestueuses de la libido jouent de nouveau ou jouent encore le rôle principal dans la vie psychique inconsciente » et en sont dès lors le « complexe central » (49, p.33), la « peur de l’inceste » étant également à entendre comme peur de la jouissance absolue, en son essence incestueuse. Le fantasme névrotique ne serait alors que construction face à l’impossible réalisation et écran protégeant de la réalisation, voire source d’insatisfaction rassurante. Car, dit Freud, la « tendance-désir se déplace constamment, pour échapper à l’interdiction » tout en cherchant dans le même temps des « objets ou actes de substitution » (49, p.51), substitution fantasmatique ou imaginaire avec conversion, projection ou déplacement lorsqu’il s’agit de configurations névrotiques (22) ou plus agie et dans le réel dans l’incestuel. Une certaine séduction orientée par des fantasmes peut néanmoins trouver sa place dans les désirs parentaux et le lien primaire à l’enfant de manière structurante (c’est la séduction narcissique « normale » évoquée plus loin) mais elle peut aussi, tout comme l’interprétation que l’enfant en fera (son propre fantasme), faire irruption de manière inconsciente et traumatique et laisser des traces. Cependant, même dans le cas où l’enfant peut ressentir une certaine excitation pulsionnelle de son côté, fût-elle en réponse à la stimulation adulte, répondre par la séduction à la séduction en se servant du prétexte que l’enfant est demandeur inverse l’ordre des choses et entrave l’économie désirante chez l’enfant. « Quand l’acte est là, plus besoin de fantasme » rappelle en effet G. Pommier (102, p.57) et c’est bien pourquoi l’inceste et l’incestuel barrent l’accès à l’œdipe pour l’enfant. Nous en reparlerons en rapport à la structure car, dès lors qu’il y a agir, se pose la question de ce qu’il en est de la jouissance du parent de son enfant. S’agit-il d’un fantasme névrotique passé à l’acte et empreint de culpabilité ? D’incestualité, de perversion, voire de psychose ? Pour G. Pommier le fantasme de l’adulte vis-à-vis de l’enfant s’articule à la perversion polymorphe refoulée et à des « enjeux sexuels » qui se répètent de façon transgénérationnelle, le parent rejouant souvent « la partie qu’il n’a pas pu terminer avec son propre parent » (102, p.56). L’« émoi sexuel » pour son enfant (même nourrisson) n’est par ailleurs souvent pas éprouvé en tant que parent mais en tant qu’encore soi-même enfant de ses parents (ibid.). C’est le refoulement et le besoin de le protéger contre son propre désir qui permet au désir incestueux de laisser place à une « érotisation désexualisée » qui érotise « normalement » le corps de l’enfant, et sera ainsi transmise (ibid.). Le désir sexuel de l’enfant est refoulé et c’est 31

de cette manière que la famille « garantit une certaine quantité d’amour, alors que le sexe y est interdit » (102, p.59). Il sera encore question du désir d’enfant (en avoir un), du désir d’enfant (sexuel) et des désirs (particularisés) concernant l’enfant dans la suite car la question est loin d’être épuisée ! L’œdipe et les fantasmes qu’il engendre seront remaniés au cours de la vie sexuelle par étapes et selon les circonstances et expériences (comme objet ou comme Autre). Des émois incestueux sont même possibles envers ses enfants devenus adultes (ou des équivalents) comme l’évoque par exemple M.C Laznik en rapport aux femmes à la ménopause. Elle soulève comment le fantasme incestueux pour le fils est à l’origine de bien des inhibitions sexuelles et constate que de nombreuses femmes préfèrent « réaliser le fantasme amoureux avec le fils, au prix du renoncement à la sexualité génitale » (75, p.294). Les fantasmes incestueux peuvent cependant aussi être agis sous forme d’incestes du deuxième type, c'est-à-dire de relation sexuelle du parent et de l’enfant avec un même partenaire, par exemple lorsque mère et fille ont une relation sexuelle avec le même homme.

Fantasme ou fantasme-non-fantasme ?
L’approche de P.C Racamier situe l’incestuel en deçà du fantasme de la clinique œdipienne avec ses questionnements et sa culpabilité névrotiques : il l’articule au domaine de la non névrose, de l’agir et du fantasme-non-fantasme, moins élaborés. Si la névrose relève de l’expression d’un conflit né de l’interdit de l’inceste, l’incestuel quant à lui se débat avec un interdit bien différent : celui de penser l’inceste, voire de penser tout court. L’inceste est ailleurs : non plus dans le fantasme mais agi dans le réel, quoique autrement que dans son sens habituel et juridique, ce qui ne l’empêche pas de compromettre gravement l’espace et la sécurité nécessaires à la construction fantasmatique. Cet aperçu, par ailleurs bref et réducteur, pourrait faire croire que la limite est facile à établir entre fantasme d’inceste, « menace » réelle d’inceste et « climat incestuel ». Or ce n’est pas nécessairement le cas. Tout d’abord parce qu’une menace ressentie comme réelle peut paraître non fondée et inversement, une menace réelle non ressentie s’avérer fondée, de même qu’un climat incestuel peut être vécu comme tout à fait « normal » et enveloppé d’amour alors qu’il ravage et soumet la pensée. Un « climat d’inceste érotisé » dans le discours d’un analysant (évocation d’allusions ou taquineries à connotation sexuelle par exemple) peut donc recouvrir plusieurs registres, du plus névrotique au plus archaïque, du plus fantasmé au plus agi. Notons aussi que la classification structurelle présente l’écueil d’un contrôle illusoire alors qu’il s’agit bien souvent de configurations complexes comportant des traits névrotiques et archaïques conjoints (certains auteurs, ainsi que nous le 32

verrons, parlent de carrefour entre psychose, psychosomatique et perversion). Partir de la parole de l’analysant et de la clinique reste donc toujours une priorité. De même, la référence à des approches ouvertes16 qui se nourrissent l’une l’autre s’avère souvent plus riche que les cadres cloisonnants de nosographies ou de classifications conceptuelles parfois réductrices. Il importe finalement de se rappeler qu’il y aurait aussi un certain danger de crier à l’incestuel trop rapidement, dans une complaisance à la plainte qui donnerait alors surtout de l’eau au moulin de la névrose en attribuant aux parents dans la réalité du discours la place qu’ils occupent dans le fantasme et la revendication hystérique : Autre tout puissant, voulant jouir de son enfant17. Ce sont toutes ces nuances que nous allons déplier à partir du chapitre III, après quelques rappels et retours théoriques concernant les processus de subjectivation, l’identité sexuelle et la sexuation mais aussi un bref parcours autour des fonctions parentales et les « parentalités » dans la famille d’aujourd’hui. Ces préalables, peutêtre déjà familiers aux lecteurs avertis - qui pourront dès lors survoler les pages suivantes - permettent néanmoins de situer les repères auxquels nous aurons recours dans l’approche d’une économie de jouissance spécifique au « climat incestuel », que ce soit du côté du parent incestualisant, de l’incestualisé, de la famille ou du social.

Nous pensons ici à P.C Racamier, J.M Jadin ou G. Morel, par exemple. Nous avons même croisé dans nos lectures une secte organisée autour d’une « psy » dont le crédo manipulatoire était l’incestualité inévitablement vécue par chacun des adeptes… secte qui dégageait par ailleurs ce climat même qu’elle dénonçait.
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Chapitre II : De la construction du sujet, de l’individuation et des processus de subjectivation
Subjectivité et processus de subjectivation L’infans, la mère et le narcissisme primaire L’œdipe ou le théâtre de l’Interdit Famille et parentalités d’aujourd’hui La fonction séparatrice revisitée et le symptôme-enveloppe de l’interdit de l’inceste De l’identité sexuelle et de la sexuation