Inégalités

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Le succès mondial du dernier livre de Thomas Piketty, qui fut l'élève d'Anthony Atkinson, a remobilisé l'attention sur le fléau que constitue l'explosion des inégalités dans les pays riches. Le diagnostic est désormais bien connu. En revanche, trop peu d'économistes s'attachent à nous expliquer comment inverser la tendance. Et tant d'autres nous désespèrent en ressassant les arguments qui donnent aux gouvernants autant de prétextes pour ne rien faire : l'intervention de l'État affaiblirait l'économie ; la mondialisation rendrait toute action impossible au niveau national ; de nouvelles mesures seraient au-dessus de nos moyens, etc. Atkinson met en pièces ces contre-vérités et propose un programme complet, concret et réalisable, même au niveau d'un seul pays.


Le problème, souligne-t-il, n'est pas seulement que les riches s'enrichissent toujours plus. Nous sommes aussi inopérants dans la lutte contre la pauvreté, car l'économie change vite, et la majorité de la population ne peut pas suivre. Pour réduire l'inégalité, nous devons faire plus que lever de nouveaux impôts sur les riches. Atkinson prescrit donc des politiques innovantes et ambitieuses dans cinq domaines : le changement technologique, la recherche du plein-emploi, la sécurité sociale, le partage du capital et la fiscalité progressive.


Dans ce texte vivant, accessible, Atkinson nous livre une somme incontournable sur le sujet et un message d'espoir dans les possibilités de l'action politique.



Anthony B. Atkinson, professeur d'économie à la London School of Economics, est l'auteur d'une cinquantaine d'ouvrages. Un demi-siècle de travaux innovants sur la répartition des richesses, les inégalités et la pauvreté lui valent une renommée internationale. Il a notamment été président de la Royal Economic Society, de l'European Economic Association et de l'International Economic Association. Il a également été membre du Conseil d'analyse économique en France.




Traduit de l'anglais par Françoise et Paul Chemla



Préface de Thomas Piketty



Publié le : jeudi 14 janvier 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021297133
Nombre de pages : 448
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COLLECTION DIRIGÉE PAR JACQUES GÉNÉREUX
Titre original :Inequality : What Can Be Done ? © 2015 by the President and Fellows of Harvard College Éditeur original : Harvard University Press ISBN original : 978-0-674-50476-9
ISBN 978-2-02-129713-3
© Thomas Piketty, janvier 2016, pour la préface © Éditions du Seuil, janvier 2016, pour la traduction française
www.seuil.com
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PRÉFACE
Pour un nouveau réformisme radical
« ÉCONOMIE HUMAINE »
Par « Économie humaine », nous entendons exprimer l’adhésion à une finalité et à une méthode. La seule finalité légitime de l’économie est le bien-être des hommes, à commencer par celui des plus démunis. Et, par bien-être, il faut entendre la satisfaction de tous les besoins des hommes ; pas seulement ceux que comblent les consommations marchandes, mais aussi l’ensemble des aspirations qui échappent à toute évaluation monétaire : la dignité, la paix, la sécurité, la liberté, l’éducation, la santé, le loisir, la qualité de l’environnement, le bien-être des générations futures, etc. Corollaires de cette finalité, les méthodes de l’économie humaine ne peuvent que s’écarter de l’économisme et du scientisme de l’économie e mathématique néoclassique qui a joué un rôle central au XX siècle. L’économie humaine est l’économie d’un homme complet (dont l’individu maximisateur de valeurs marchandes sous contrainte n’est qu’une caricature), d’un homme qui inscrit son action dans le temps (et donc l’histoire), sur un territoire, dans un environnement familial, social, culturel et politique ; l’économie d’un homme animé par des valeurs et qui ne résout pas tout par le calcul ou l’échange, mais aussi par l’habitude, le don, la coopération, les règles morales, les conventions sociales, le droit, les institutions politiques, etc. L’économie humaine est donc une économie historique, politique, sociale, et écologique. Elle ne dédaigne pas l’usage des mathématiques comme un langage utile à la rigueur d’un raisonnement, mais refuse de cantonner son discours aux seuls cas où ce langage est possible. Au lieu d’évacuer la complexité des sociétés humaines (qui ne se met pas toujours en équations), l’économie humaine s’efforce de tenir un discours rigoureux intégrant la complexité, elle préfère la pertinence à la formalisation, elle revendique le statut de science humaine, parmi les autres sciences humaines, et tourne le dos à la prétention stérile d’énoncer des lois de la nature à l’instar des sciences physiques. Le projet de l’économie humaine est un projet ancien, tant il est vrai que nombre des fondateurs de la science économique ont pensé celle-ci comme une science historique, une science sociale, une science morale ou encore psychologique. Mais ce projet est aussi un projet contemporain qui constitue le dénominateur commun de bien des approches (post-keynésiens, institutionnalistes, régulation, socioéconomie, etc.) et de nombreuses recherches (en économie du développement, de l’environnement, de la santé, des institutions ; en économie sociale, etc.). Nous nous proposons d’accueillir ici les essais, les travaux théoriques ou descriptifs, de tous ceux qui, économistes ou non, partagent cette ambition d’une économie vraiment utile à l’homme.
Jacques Généreux
Anthony Atkinson occupe une place à part parmi les économistes. Voici un demi-siècle qu’il réussit, contre vents et marées, à mettre au cœur de sa démarche la question des inégalités et à démontrer que l’économie est avant tout une science sociale et morale. Dans son nouveau livre,Inégalités, plus personnel que les précédents, tout entier tourné vers l’action, il nous livre les contours d’un nouveau réformisme radical. Il y a du Beveridge dans cet Atkinson, et le lecteur aurait bien tort de bouder son plaisir. Le savant à la prudence légendaire fend l’armure, se jette dans la mêlée et établit une liste de propositions concrètes, novatrices et convaincantes, visant à démontrer qu’il existe toujours des alternatives et que la bataille pour le progrès social et l’égalité doit reprendre ses droits, ici et maintenant. Allocations familiales universelles financées par un retour de la progressivité fiscale (l’ensemble réduisant l’inégalité et la pauvreté britanniques à des niveaux européens et non plus américains) ; garantie d’emploi public au salaire minimum pour les chômeurs ; démocratisation de l’accès à la propriété par un système innovant d’épargne nationale, avec rendement garanti pour les épargnants, et héritage pour tous (dotation en capital à 18 ans, financée par un impôt successoral renforcé) ; fin de lapoll taxsortie et effective du thatchérisme : le résultat est jubilatoire. Drôle, élégant, profond : il faut lire ce livre, qui offre la meilleure combinaison de ce que l’économie politique et le progressisme britannique peuvent apporter.
Du savant au citoyen
Pour bien apprécier cet ouvrage et ces propositions, il convient tout d’abord de le replacer dans une longue trajectoire de recherche : l’itinéraire d’un savant infiniment prudent et rigoureux. Entre 1966 et 2015, Atkinson a publié une cinquantaine d’ouvrages et plus de trois cent cinquante articles scientifiques, qui ont profondément transformé l’ensemble des recherches internationales consacrées à la répartition des richesses, aux inégalités et à la pauvreté. Il est également l’auteur de contributions théoriques majeures publiées depuis les années 1970, consacrées notamment à la théorie de la taxation optimale, qui à elles seules justifieraient plusieurs prix Nobel. Mais ses travaux les plus importants et les plus profonds concernent l’analyse historique et empirique des inégalités, en lien bien sûr avec les modèles théoriques, qu’Atkinson maîtrise à la perfection et qu’il utilise avec sobriété et modération. Par sa démarche tout à la fois historique, empirique et théorique, par sa rigueur extrême et sa probité, par son éthique réconciliée de chercheur en sciences sociales et de citoyen du Royaume-Uni, de l’Europe et du monde, Atkinson est depuis des décennies un modèle à suivre pour des générations entières d’étudiants et de jeunes chercheurs. Avec Simon Kuznets, Atkinson a dans une large mesure donné naissance à une nouvelle discipline au sein des sciences sociales et de l’économie politique : l’étude de la dynamique historique de la répartition des revenus et des patrimoines. Certes, la question de la répartition et du long terme était déjà au cœur de l’économie politique du e XIX siècle, notamment dans les travaux de Thomas Malthus, David Ricardo et Karl Marx. Mais ces auteurs disposaient de données réduites et étaient souvent contraints de se limiter à des spéculations purement théoriques. Il faut attendre la seconde moitié e du XX siècle et les recherches de Kuznets et Atkinson pour que se développent des
travaux véritablement fondés sur des sources historiques. Dans son maître ouvrage de 1953, Kuznets combine les premiers comptes nationaux américains (qu’il vient lui-même de contribuer à établir) et les données issues de l’impôt fédéral sur le revenu (créé en 1913, suite à une longue bataille politique), pour établir les toutes premières séries historiques sur la répartition des revenus, avec au passage une bonne nouvelle : 1 les inégalités se sont réduites . En 1978, dans un ouvrage fondamental (coécrit avec Alan Harrison), Atkinson prolonge et dépasse Kuznets : il exploite de façon systématique les archives successorales britanniques des années 1910 aux années 1970 et analyse de façon magistrale dans quelle mesure les différentes forces économiques, sociales et politiques peuvent permettre de rendre compte des évolutions observées de la répartition des patrimoines, particulièrement spectaculaire 2 au cours de cette période chahutée s’il en est . Tous les travaux ultérieurs consacrés à la dynamique historique des inégalités de revenus et de patrimoines se situent d’une certaine façon dans le sillage de ces travaux fondateurs de Kuznets et d’Atkinson. Outre ses travaux historiques pionniers, Atkinson est également depuis des décennies l’un des meilleurs spécialistes mondiaux des enquêtes comparatives sur la mesure des inégalités et de la pauvreté dans les sociétés contemporaines, et l’architecte inlassable des coopérations internationales sur ces questions.
Un livre engagé et mordant
DansInégalités, Atkinson quitte le terrain de la recherche savante pour s’aventurer sur celui de l’action et de l’intervention publique. Ce faisant, il renoue avec une position d’intellectuel public qu’il n’a en réalité jamais abandonnée depuis ses débuts. Son opus historique de 1978 avait été précédé par plusieurs ouvrages, qui à leur façon étaient déjà des livres d’intervention publique. On peut notamment citerPoverty in Britain and 3 the Reform of Social Security (1969) etUnequal Shares : Wealth in Britain. (1972) Avec Atkinson, la coupure entre l’histoire, l’économie et la politique n’a jamais été stricte : il tente toujours de réconcilier le savant et le citoyen, souvent de façon discrète, et parfois de façon plus directe. Inégalitésva toutefois beaucoup plus loin dans cette direction que tous ses travaux précédents. Atkinson prend des risques et propose un véritable programme d’action. On y rencontre la même élégance d’écriture, cette façon caractéristique de donner sa chance à chaque argument et chaque auteur, en les présentant sous leur meilleur jour, avec clarté et limpidité. Mais cette fois-ci Atkinson tranche et prend position de façon beaucoup plus nette que ce que sa prudence naturelle ne l’incline généralement à faire. Et même s’il ne s’agit pas à proprement parler d’un livre comique, on y retrouve cette ironie mordante que connaissent bien les étudiants et les collègues du savant infiniment méticuleux qu’est le professeur Atkinson, mais qui n’apparaît pas toujours aussi nettement dans ses publications les plus académiques. Comme quand il évoque cette scène historique de 1988, où Nigel Lawson, chancelier de l’Échiquier de Margaret Thatcher, fait voter par le Parlement britannique la réduction à 40 % du taux marginal supérieur de l’impôt sur le revenu (taux qui était
de 83 % lors de l’arrivée au pouvoir de la Dame de fer en 1979). Un député conservateur, emporté par son enthousiasme, aurait déclaré qu’il n’avait « pas assez de zéros sur sa calculatrice » pour mesurer l’ampleur de la réduction d’impôt qu’il venait d’obtenir pour lui-même (Inégalités, ici). Le moment est grave et justifie le coup de griffe : cette rupture avec un demi-siècle de progressivité fiscale ambitieuse au Royaume-Uni est la signature du thatchérisme (de même qu’aux États-Unis leTax Reform Act de 1986, qui réduit le taux supérieur à 28 %, est la signature du reaganisme), et elle ne sera jamais véritablement remise en cause par leNew Labour des années Blair (qu’Atkinson ne porte visiblement guère dans son cœur), pas plus d’ailleurs que par les démocrates des années Clinton ou Obama. Autre anecdote savoureuse, qui surprendra peut-être de nombreux étudiants et collègues : lors de ce vote historique de 1988, Atkinson était lui aussi à la Chambre des communes, affairé avec son PC et son micro-simulateur fiscal dans la Shadow Cabinet Room, ce qui lui permit, avec sa compère Holly Sutherland, de finir le chiffrage du projet de budget avant même que le chancelier de l’Échiquier ait pu terminer son discours (ici). Preuve par l’ironie que la recherche scientifique et le code informatique peuvent parfaitement aller de pair avec l’engagement public et de nouvelles formes de démocratie participative.
La bataille de la progressivité fiscale et des assurances sociales
La question du retour à une plus grande progressivité fiscale joue évidemment un rôle important dans le programme d’action proposé par Atkinson. Pour l’économiste britannique, la question ne fait aucun doute : la baisse spectaculaire des taux supérieurs de l’impôt sur le revenu a fortement contribué à la montée des inégalités depuis les années 1980, sans apporter de bénéfices suffisants pour la collectivité. Il faut donc revenir sans tarder sur ce tabou selon lequel les taux marginaux ne sauraient excéder 50 %. Atkinson propose une vaste réforme de l’impôt sur le revenu britannique, avec des taux marginaux supérieurs portés à 55 % au-delà de 100 000 livres de revenu annuel et 65 % au-delà de 200 000 livres, ainsi qu’une augmentation du plafond pour les cotisations sociales (National Insurance contributions). Le tout permettrait de financer une expansion significative du système britannique d’assurances sociales et de redistribution, avec notamment une très forte revalorisation des allocations familiales (doublement voire quadruplement dans l’une des variantes proposées), ainsi qu’une augmentation des plus basses retraites et des allocations de 4 chômage . Atkinson présente une série de variantes et de scénarios de réforme, en favorisant les mesures permettant de renouer avec une logique d’assurances sociales universelles (ouvertes à tous), et non de transferts sous condition de ressources. Si ces propositions, entièrement chiffrées et financées, étaient adoptées, alors les niveaux britanniques d’inégalité et de pauvreté baisseraient significativement. Selon les simulations réalisées par Atkinson et Sutherland, ils tomberaient à des niveaux proches de la moyenne des pays de l’OCDE, au lieu de se situer à proximité des niveaux américains (ici). Il s’agit là de l’objectif central de ce premier socle de propositions : on
ne peut pas tout attendre de la redistribution fiscale, mais il faut tout de même commencer par là.
Le réformisme radical : une nouvelle logique de droits
Mais le programme d’action proposé par Atkinson ne s’arrête pas là, loin s’en faut. Il comprend à son cœur une série de propositions visant à transformer le fonctionnement même du marché du travail et du marché des capitaux, de façon à y inscrire de nouveaux droits pour ceux qui en ont le moins. Emploi public garanti au salaire minimum pour les chômeurs, nouveaux droits syndicaux, régulation publique du changement technologique, démocratisation de l’accès au capital : il m’est impossible de décrire ici toutes les propositions. Je voudrais simplement m’arrêter sur la question de l’accès au capital et de la diffusion de la propriété. Atkinson formule ici deux propositions particulièrement novatrices (ici et ici). D’une part, il propose la mise en place d’un système national d’épargne permettant à chaque épargnant d’obtenir un rendement garanti sur son capital (inférieur à un certain seuil de capital individuel). Compte tenu de la très forte inégalité d’accès à des rendements financiers corrects, en fonction notamment de la taille du patrimoine initial, situation qui a très probablement été aggravée par la dérégulation financière des dernières décennies, cette proposition me semble particulièrement adaptée. Dans l’esprit d’Atkinson, elle est fortement liée à la question plus générale du réinvestissement public et social de la sphère capitalistique, et en particulier de la reconstitution d’actifs publics : la puissance publique ne peut pas se contenter d’accumuler des dettes et de privatiser indéfiniment tout ce qu’elle possède. D’autre part, en plus du système national d’épargne garanti, Atkinson propose la mise en place d’un mécanisme d’héritage pour tous (inheritance for all), sous la forme d’une dotation en capital versée à chaque jeune adulte atteignant l’âge de 18 ans, le tout financé par un impôt successoral à la progressivité renforcée. Concrètement, Atkinson estime que les recettes actuelles de l’impôt successoral britannique permettraient de financer une dotation en capital d’à peine plus de 5 000 livres à chaque jeune adulte. Il propose une vaste réforme du système d’imposition des transmissions de patrimoine, avec en particulier une progressivité renforcée sur les plus hauts patrimoines (taux supérieur de 65 %, comme pour l’impôt sur le revenu), permettant de financer une dotation en capital de l’ordre de 10 000 livres par adulte (ici, ici et ici ). À titre personnel, je dois dire que j’ai toujours été relativement réservé vis-à-vis de cette idée d’une dotation financière individuelle, préférant généralement une logique d’accès à des biens fondamentaux (éducation, santé, culture…). Mais, quelle que soit la variante choisie, cette idée de relier directement l’impôt successoral à la logique de droits que cette taxe permet de financer me semble extrêmement pertinente. L’immense avantage de la solution proposée par Atkinson est qu’elle permet d’exprimer très clairement le fait que la logique de l’impôt successoral est bien de promouvoir l’héritage pour tous. En reliant directement le montant versé à chacun aux taux de l’impôt successoral, peut-être peut-on espérer modifier les termes du débat démocratique à ce sujet.
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