Initiation à la psychopathologie

De
Publié par

L'auteur se propose, par une méthode concrète et vivante, d'entraîner le lecteur dans le monde mystérieux et parfois inquiétant de la psychopathologie, là où "ça ne tourne pas rond", en essayant de l'aider à s'y repérer, et à savoir que faire, s'il est confronté à l'action, et - de toute façon - à y comprendre quelque chose, ce qui est souvent préférable pour agir au mieux... Ceci peut concerner beaucoup de monde, bien au-delà des étudiants psychologues ou psychiatres. Tous les métiers à responsabilités humaines sont concernés : magistrats, enseignants, chefs de personnel ou directeurs d'entreprises, médecins non-psychiatres, prêtres, journalistes, policiers, professions paramédicales, travailleurs sociaux,... et tous les parents qui s'inquiètent de leurs enfants et essaient de les connaître et de les aider. Car, dans le cheminement freudien qui est ici suivi, il n'y a mise à part une petite frange de malades mentaux murés dans leur délire et étrangers à notre monde - aucune barrière nette entre les comportements les plus scandaleux, et ceux de "vous et moi". Cette initiation à la psychopathologie est aussi une initiation à la psychologie. Cet ouvrage est enfin une invitation à la critique de méthodes d'introduction récente en psychiatrie, qui, s'abritant derrière la séduction qu'exercent les découvertes des neuro-sciences, régressent vers une pratique pavlovienne et "scientiste", que l'on croyait oubliées depuis Freud, et aboutissent à une médecine qui, au nom d'une illusoire efficacité, oublie d'écouter l'être qui souffre, en pensant le réparer sur un mode "vétérinaire" (et triomphant). Il s'agit ici de rencontrer, dans sa souffrance, dans son drame, dans sa parole, un être-de-désir, qui essaie de s'en sortir au mieux, et pas seulement par de petites pilules…
Publié le : lundi 1 janvier 1996
Lecture(s) : 95
EAN13 : 9782296320468
Nombre de pages : 318
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

INITIATION ALA PSYCHOPATHOLOGIE

des gens comme vous et moi...

Psycho-Logiques Collection dirigée par Philippe Brenot et Alain Brun

Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho-Logiques.
Sylvie PORTNOY-LANZENBERG,Le pouvoir infantile en chacun, Source de l'intolérance au quotidien. André DURANDEAUet Charlyne VASSEUR-FAUCONNET(sous la dire de), Sexualité, mythes et culture. Claire SALVY, Jumeaux de sexe différent. Maurice RINGLER, La création du monde par le tout-petit. Loick M. VILLERBU,Psychologues et thérapeutes, sciences et techniques cliniques en psychologie. Michel LARROQUE, Hypnose, suggestion et autosuggestion. Sylvie PORTNOY, L'abus de pouvoir rend malade. Rapports dominantdominé. Raymonde WEIL-NATHAN (sous la dire de), La méthode éleuthérienne. Une thérapie de la liberté. Patricia MERCADER, L'illusion transsexuelle.

Alain BRUN, De la créativité projective à la relation humaine. Pierre BENGHOZI, Cultures et systèmes hurnains.

Docteur Michel POUQUET Psychiatre

INITIA TION ALA PSYCHOPATHOLOGIE
des gens comme vous et moi...

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4336-2

"Qui vit sansfolie n'est pas si sage qu'il croit"

LA ROCHEFOUCAULD

INTRODUCTION
Ce livre s'adresse à ceux qui, en particulier du fait de leur profession, cherchent quelques lumières sur le fonctionnement du psychisme, normal ou pathologique. C'est, par exemple, l'observation de décisions de justice étonnantes, aux conséquences dramatiques (comme, lors d'un divorce, de confier la garde des enfants à un père pervers) qui amène à se demander ce qui peut être fait pour aider des gens de bonne volonté, et qui ont à assumer des décisions lourdes de conséquences' ppur ceux dont le sort est entre leurs mains, à y voir plus clair dans ce qu'ils font. Ce qui est vrai du juge et de ses collaborateurs, l'est aussi pour toutes les professions à responsabilité humaine. Cela fait beaucoup de monde. Que leur apporter? 1 - Une information simple et concrète sur la pathologie mentale, c'est-à-dire ce vaste domaine cerné par ces énoncés fréquemment entendus: "il a un grain celui-là... il déraille... il n'est pas clair... il est fou. .. ". Ceci par la description simplifiée des divers troubles mentaux, en des termes évitant autant que possible le jargon médical, et en traduisant les mots qui doivent être conservés. Information simplifiée, mais couvrant l'ensemble du champ des troubles observables (= la nosographie) . 2 - Une sensibilisation à la démarche diagnostique. Je vois à ces mots sursauter le lecteur: ce livre serait-il une invitation dangereuse à l'exercice illégaL..? Mais que fait donc votre garagiste lorsque vous lui demandez de réparer votre auto? avant d'agir: un diagnostic. Il vaut mieux, surtout en matière humaine, s'arrêter un peu à ce temps indispensable, préparatoire à l'action, et dont la médecine n'a pas 9

l'exclusivité, plutôt. que de foncer intuitivement. Donc, oui, cette information s'efforce d'aider celui qui est confronté à l'action à faire précéder celle-ci d'une étape diagnostique, pour juger au mieux de la situation, avant d'agir. Mais pas pour doubler le psychiatre, et tout en restant à son niveau propre: il est nécessaire de s'efforcer de savoir de quoi il s'agit, quels sont les risques, quelles décisions s'imposent - parfois d'urgence, et parfois justement d'avoir rapidement recours au psychiatre. Même si l'on doit passer la main, il n'est pas mauvais de savoir ce que le psy peut faire~ ce qu'on peut espérer ou non de la thérapeutique. 3 - Ensuite, une information sur l'agir, adaptée à chaque situation. Si le diagnostic est juste, il indique quelque chose de l'évolution possible, des risques encourus, des gestes d'urgence à accomplir. Bref, tout ce qui précède a pour finalité, au-delà de la satisfaction d'informer sur le fonctionnement du psychisme humain, ce paragraphe: comment agir au mieux? Tels sont les buts de cet ouvrage. Mais il reste à préciser un point: l'information fournie ne peut se limiter à une description, elle doit s'accompagner, pour ceux que cela intéresse, d'apports d'informations aidant à l'explication et à la compréhension des troubles. L'explication s'efforce de repérer les causes du trouble; on est là dans le domaine scientifique usuel, sur lequel s'appuie la médecine, et que Claude Bernard a magistralement exposé. La compréhension est celle du sens du trouble, et d'abord de savoir s'il en a un. C'est là que l'approche freudo-Iacanienne est irremplaçable, car si l'on peut aujourd'hui comprendre quelque chose à la pathologie, c'est bien à Freud - puis à Lacan - qu'on le doit. Pour le non-psy., dont la thérapeutique n'est pas le souci essentiel, l'approche freudienne s'impose (et l'indication de ses limites aussi). Comprendre est parfois le seul moyen de bien répondre, et la réponse adéquate peut souvent faire cesser le trouble sans que le spécialiste ait besoin de s'en mêler. Ceci est particulièrement fréquent dans le domaine des troubles de l'enfant. Car cette information vise, au-delà de la description des troubles, à fournir au lecteur des concepts fondamentaux, outils indispensables à la compréhension du fonctionnement psychique.

10

Rencontrés tout au long de cet ouvrage, ces concepts sont marqués par une typographie particulière (en italiques) lors de leur première survenue, et explicités ~ une table permet de les retrouver facilement. Cette importance donnée aux concepts n'est pas un simple procédé pédagogique, mais une nécessité. Le concept - à la limite, le mot juste - est l'ultime avancée vers le Réel dont on dispose (à un moment déterminé: conune la science, les concepts évoluent en fonction de la recherche). Disposer du mot juste (= plus juste que les autres) permet d'observer la réalité plus finement. On sait que les esquimaux ont une trentaine de mots pour nonuner la neige, alors qu'un
savoyard en a tout au plus une dizaine à sa disposition

- et celui

qui ne

connaît pas le ski, beaucoup moins... La neige est la même, le savoyard n'est pas moins doué que l'esquimau. Mais il ne voit pas la neige parce qu'il ne dispose pas des mots qui lui permettraient de la percevoir. Disposer de notions cliniques et de. concepts est une nécessité en psychopathologie. Ce sont les outils indispensables à ce travail. Car pour le reste, il est évident que l'on ne trouvera pas ici un exposé d'ensemble du fonctionnement psychique: il n'en existe pas, tant les inconnues subsistent. Qu'on se rassure donc sur l'ampleur de la tâche: il ne s'agit que d'une sensibilisation, avec un minimum d'outils indispensables à un tel travail. Demeurent de vastes zones d'ombres, qu'il vaut mieux accepter, plutôt que de les remplacer par des hypothèses aventureuses ou réductrices. La classification traditionnelle (névroses, psychoses. ..) sera conservée: on n'a pas trouvé mieux pour la remplacer dans la pratique courante, c'est celle qu'utilisent les médecins et les médias. Elle permet une pratique cohérente, et demeure suffisamment grossière et validée par l'expérience pour entrer dans la finalité de cet ouvrage. Les errements actuels de la psychiatrie, qui revient aux finesses d'une classification d'entomologiste, sous prétexte d'objectivité, en se refusant à comprendre quelque chose au fonctionnement du psychisme, n'ont rien à voir avec cet ouvrage, et ils seront, au passage, critiqués. La plupart des chapitres débutent par l'exposé d'un cas; c'est la grande difficulté dans ce domaine, d'arriver à l'illustrer. Un conunentaire du cas s'efforcera d'aider le lecteur à observer. Les références à des films ayant. une valeur clinique (conformes à ce que Il

références à des films ayant une valeur clinique (conformes à ce que donne l'observation directe du patient) seront fournies chaque fois qu'il se pourra. Puis vient une information théorique générale, et toutes les remarques qui permettent d'entrer dans le domaine du sens. L'agir ensuite est envisagé. Le cas exposé est enfin brièvement repris à la lumière des informations apportées. Le plan de l'ensemble peut sembler anarchique, car il ne correspond pas au découpage habituel des manuels: il suit en effet une démarche progressive, faisant contraster les cas présentés, et menant assez vite au chapitre essentiel, concernant l'angoisse, normale et pathologique. Il permet une découverte progressive des concepts. Il est conseillé de commencer par le commencement, et d'avoir lu ce livre une première fois de bout en bout, avant d'y revenir ponctuellement par la suite, si besoin est, en fonction des problèmes rencontrés. Quatre chapitres théoriques sont intégrés logiquement à l'ensemble: ils évoquent les mythes fondamentaux possédant une valeur pédagogique inestimable dans la découverte du fonctionnement psychique (mythe d'Oedipe...) : ils font partie de cette recherche sur le sens, et le lecteur pourra au passage s'émerveiller de la justesse de l'intuition poétique, lorsqu'elle se trouve, deux mille ans plus tard, confirmée par la pratique de la psychopathologie. Ce livre se limite au survol de la nosographie, à la..description élémentaire des troubles: il laisse de côté bon nombre de situations psychopathologiques concernant soit des problèmes de société (alcool, drogues...), soit des catégories humaines particulières comme le couple, soit enfin des considérations générales sur la psychopathologie, la prévention, et la thérapeutique: cela fera l'objet d'un autre volume, qui supposera connues les données nosographiques et conceptuelles de base. Dernière remarque, mais non la moindre: l'abord freudien permet de faire tomber toute barrière entre le névrotique et le normal ~ seule la maladie mentale crée un fossé au-delà duquel se joue quelque chose de"différent, qui fait du malade un aliéné, un étranger. Pour le reste, dont les particularités pathologiques, pour spectaculaires ou gênantes qu'elles soient, demeurent compréhensibles, il s'agit bien "de gens comme vous et moi" : ces éléments de psychopathologie sont donc du même coup une introduction à la psychologie, à l'étude du fonctionnement humain normal. Enfin, au-delà de ..celui-ci, c'est l'impact socioculturel de la pathologie mentale qui sera, chaque fois qu'il se pourra, évoqué; le

12

regard que l'on peut porter sur une société à partir de l'étude de pathologie de l'individu se révèle très riche - sans pour autant se réducteur: cela n'enlève rien aux autres sciences de l'homme. Il me reste, avant de laisser le lecteur à sa tâche, à remercier ceux qui m'ont aidé dans la mienne: Tout d'abord, mes élèves de l'École du Service Social de Toulon, sans lesquelles ce livre n'aurait jamais été écrit. Pendant 20 ans, leur soif de savoir, leurs critiques, leur questionnement m'ont constamment

stimulédans l'élaborationde ce queje pensais pouvoir leur apprendre.
Je dois dire aussi ma gratitude au Docteur Paul Mathis, psychanalyste, et à la mémoire du Docteur Pierre Martin, psychanalyste: sans eux tout eût été différent.

.

Je remercie mon ami le Professeur Pierre Navarranne, neuropsychiatre, qui m'a aidé de ses critiques, et de ses suggestions. Bien entendu, je porte seul la responsabilité de cet ouvrage et de ses insuffisances éventuelles. Et enfin, Anne, ma femme: première lectrice, et critique attentive, tout au long de ce travail.
Au lecteur maintenant de s'y mettre...

13

CHAPITRE I

MYTHE ET COMPLEXE D'OEDIPE
"Bien des hommes, dans leurs rêves, ont partagé le lit rnatemel" SOPHOCLE, "Oedipe-Roi"

L'oracle avait averti Laios, roi de Thèbes, celui-ci tuerait son père et serait la cause d'une malheurs qui ruinerait sa maison. Laios eût un fils, Oedipe, et pour éviter l'oracle il abandonna l'en..fant dès sa naissance, les chevilles pour les attacher d'une courroie:

que s'il avait un ~fils, épouvantable suite de l'accomplissement de après lui qvoir percé l'en..f!ure causée par
(== pied-enflé).

cette blessure qui valut à l'enfant son nom, Oedipe

Mais le serviteur de Laios le remit à des bergers et Oedipe ~fut élevé par le roi de Corynthe, Polybos dont il se croyait le fils. Parti à la recherche de chevaux volés, Oedipe se heurta dans un chemin trop étroit à l'attelage de Laios, dont le conducteur voulut lui ~faire laisser le passage au roi. Un de ses chevaux ayant été tué, Oedipe, en colère, tua le conducteur et Laios. Arrivant à Thèbes, Oedipe rencontra le sphinx: monstre moitié lion, moitié femme, qui posait des questions aux passants et les dévorait s'ils ne pouvaient répondre, par exemple: "quel est l'être qui marche tantôt à 2 pattes, tantôt à 3, tantôt à 4, et qui est le plus faible quand il a le plus de pattes ?" - réponse: l'homme, plus fort que l'enfant ou le vieillard muni d'une canne... Oedipe sut répondre et tua le sphinx. En reconnaissance, les thébains le prirent pour roi et lui donnèrent pour ~femme la veuve de Laios, Jocaste (sa mère)) (1) (a)
(1 ) Les renvois chiffrés concernent des notes en bas de page. Les renvois en lettres, des références en fin de chapitre.

15

LE COMPLEXE D'OEDIPE
Freud a fait le rapprochement entre les fantasmes (2) incestueux de ses patients en analyse et le mythe (3) d'Oedipe rapporté par Sophocle. Il a théorisé le tout sous le terme de Complexe d'Oedipe. Contrairement à ce que le discours commun semble retenir, le complexe d'Oedipe est un élément fondamental, et normal, du fonctionnement de l'être humain. Il n'y a pas à s'en désoler... Mais l'Oedipe doit être assumé, son imaginaire dédramatisé. Nous verrons plus loin ce que ces termes signifient. Le concept freudien doit s'entendre à deux niveaux. 1 - Dans une approche initiale, il désigne l'ensemble des sentiments (amour, haine...) ressentis par l'enfant face à ses deux parents., lorsque la différence des sexes est perçue, et le confronte à ses parents, en tant qu'ils sont sexués. CHEZ LE GARÇON, on observe de l'amour pour la mère (dans son sens plein: y compris le désir sexuel) et de la haine assortie de crainte pour le rival paternel, préféré par elle et plus puissant. Mais il existe aussi des sentiments hostiles vis-à-vis de la mère, hérités de la petite enfance (mère frustrante, dévoratrice) et des sentiments tendres pour le père. L'évolution oedipienne débute lorsque l'enfant perçoit la différence des sexes (vers 3 ans) . Celle-ci est comprise comme une soustraction: la fille est un garçon châtré. Cette théorie sexuelle infantile amènera le garçon, vers 5-6 ans, sous l'influence de la crainte d'un châtiment par le père-rival (angoisse de castration) à se détourner de la mère, et à accepter l'interdit paternel. Il refoule (oublie) tout ce qui ferait évoquer l'angoisse de cette période, et entre dans la période de latence, pour, à l'âge pubertaire, se tourner vers des objets d'amour accessibles.
.

(2) Le fantasme: scénario imaginaire, où le sujet est présent, qui figure, défonné par la censure, la réalisation d'un désir. Les fantasmes sont soit conscients (rêve éveillé, "Châteaux en Espagne"), soit inconscients. Le fantasme n'est pas le projet, qui tient compte - en principe de la réalité. Mais l'infiltration de la réalité par le fantasme, confondu avec le projet, amène en général des déboires... (3) Le mythe: histoire fausse si on la prend au pied de la lettre, mais porteuse d'une vérité sur l'être humain et ses origines. Il est frappant de constater la convergence qui s'est manifestée entre l'enseignement apporté par l'analyse (c'est à dire: le dire des analysants), et les mythes antiques (b)

-

16

.

CHEZ LA FILLE, les choses ne sont pas symétriques, et sont un peu plus compliquées: l'attachement premier. de la fille est, comme pour le garçon, la mère. Dans cette première phase oedipienne, le rival est le père. Lorsque la différence des sexes est perçue, la fille, constatant que "ça ne pousse pas" se détourne de sa mère qu'elle rend responsable de cette "malfaçon", et se tourne vers son père pour essayer d'obtenir son amour, entrant en rivalité avec la mère: deu.xième phase de l'oedipe
féminin.

L'angoisse de castration diffère profondément de celle du garçon. Il n'y a pas ici peur intense d'un châtiment, mais une plainte qui se développe ("je suis moche"), et une interrogation sur l'identité_sexuelle: "qui suis-je, moi qui n'ai pas, comme l'homme, de signe perceptible de sexuation ?" D'où le mot de Lacan: "LA .femme n'existe pas"... et ce n'est pas une boutade: en témoignent la torture de bien des femmes hantées par l'angoisse de castration, et cette demande qui est au coeur de toutes les femmes, d'être reconnues, aimées - contrastant avec la suffisance habituelle des hommes. La demande d'amour adressée au père est d'abord une demande de reconnaissance de son identité, de sa valeur, et de répondre à son désir en lui faisant un enfant. La réponse du père - que malheureusement
beaucoup de pères ne savent pas donner
être plus tard aimée d'un homme

- doit

à la fois la rassurer, et

lui signifier l'interdit: "mais oui, ma fille, tu as tout ce qu'il faut pour

- mais

je ne suis pas pour toi". La fille

se détourne différence et avec la mère un partenaire

alors de non plus disparaît. masculin

son père, accepte sa sexuation comme une une malfaçon, l'angoisse inhérente à la rivalité A l'adolescence, elle peut alors se tourner vers accessible.

Pour Freud, l'interdit est nécessaire (évitant l'angoisse de castration) et libérateur: si le père (la mère) est interdit(e), tou(te)s les autres hommes (femmes) sont permîs(es). Le désir se structure, la personnalité se met en place grâce à l'identification (en proportions variables) aux deux parents, qui fait accéder aux valeurs morales (celles des parents), et aux. formes sublimées du désir: intérêt pour le travail scolaire en particulier. La sublimation déplace le désir vers un objet non sexuel: métier, sport, art... conforme aux valeurs socioculturelles usuelles. 17

2 -Mais l'Oedipe n'est pas seulement le noeud d'historiettes amoureuses (l'amour pour la maman, la rivalité avec le papa...) et variées, auquel on le réduit bien souvent, en fonction de l'histoire de chacun. C'est essentiellement une structure (4) qui organise le désir humain. Un tiers symbolique (5), le père, vient s'interposer entre la mère et l'enfant, évitant à l'enfant d'être englouti dans le désir matemel.Cette structure ternaire (= mettant en jeu trois personnes) n'attend pas la troisième année pour se mettre en place: c'est dès les premiers échanges mère-enfant que la présence d'un tiers symbolique vient, dans le discours maternel, faire coupure entre elle et l'enfant. On parle parfois de métaphore paternelle: le père fait métaphore de ceci, que l'enfant et la mère, cela fait deux. Lorsque son image sera perçue ultérieurement par l'enfant, sa parole viendra dire la Loi, en général sous la forme d'un interdit. Mais c'est dès les premiers échanges mère- enfant que commence son rôle, éventuellement en son absence, et de manière purement symbolique. Lacan a dénommé Nom-du-Père (par référence à la formulation chrétienne) le concept rendant compte de la présence, dans le discours de la mère, de celui qui compte pour elle dans son désir de femme,
(4) Le concept de structure est essentiel: il désigne l'essence de l'être confronté au désir, son organisation intime face au manque. La structure n'est pas une donnée clinique, observable, mais un concept: hypothèse, s'efforçant de rendre compte de ce que l'on observe. Point ultime de l'avancée dans le Réel, vers la compréhension du fonctionnement de l'être. (5) Le symbole évoque la chose, sans l'être. Grâce à lui "l'absence est évoquée dans la présence et la présence dans l'absence" , il est à la fois "le meurtre de la chose" (en ce sens qu'il ne l'est pas) et "le temps de l'objet" (en ceci qu'il permet de l'évoquer, de se servir de l'objet par la pensée, en son absence) dira Lacan s'inspirant de Hegel. "Le symbole annule la chose existante, ouvre le monde de la négativité, lequel constitue à la fois le discours du sujet humain, et la réalité..." (c). Cette importance de la nomination sera constamment soulignée par Lacan: "(elle) constitue un pacte" par lequel les hommes s'accordent à reconnaître le même objet: "si le sujet humain ne dénomme pas - comme la Genèse dit que cela a été fait au Paradis Terrestre - il ny a aucun monde, même perceptif, qui soit soutenable... "(d). C'est parce qu'ils disposent d'une trentaine de mots pour la nommer que les esquimaux perçoivent, autant de formes de neige, et en tirent des conséquences pratiques, alors qu'un savoyard, averti des choses de la neige, en a peut-être une dizaine à sa disposition. L'esquimau qui pour désigner la neige inventa un mot nouveau et juste que l'usage allait retenir, fit oeuvre scientifique... comme Lacan introduisant de nouveaux concepts.

18

qui fait donc coupure entre elle et l'enfant, marquant à la fois la filiation et l'interdit (6). Lacan a conceptualisé l'Oedipe, au-delà de ce qu'avait énoncé Freud sans pour autant le contredire. La Loi pour ce dernier était basée sur l'interdit (le tabou de l'inceste avec la mère, l'interdiction du parricide: telles sont d'ailleurs les lois que l'on retrouve concrètement dans toutes les sociétés humaines) (e). Lacan ne fait de ce moment oedipien que le tournant historique, concrètement rencontré dans la vie de chacun, de la mise en place de la Loi sous la forme d'un interdit - lorsque le désir de l'enfant se heurte à la découverte énigmatique de la différence sexuée. Mais la Loi est bien antérieure à ce moment-là: elle trouve son illustration dans l'imaginaire sexuel - d'où le mot de "castration" - mais n'est pas fondée sur un interdit sexuel. La Loi, c'est la loi du signifiant: rien n'est perceptible, rien n'est, tout court, sans faire d~fférence, sans qu'il y ait une coupure, qui provoque la perception. C'est le signifiant qui fait coupure, qui fait signe, qui fait qu'il y a un signe: une image (7) ou un mot. Ainsi: les phonèmes qui constituent le langage font-ils coupure sur un fond de silence, et permettenJ d'entendre un son, dont les modulations (autant de coupures) font un discours. Le geste aussi est signifiant. C'est au niveau du corps que se manifestent
(6) Le concept s'énonce aussi au pluriel: "Les-Noms-du-Père". Car bien entendu il .ne s'agit pas du patronyme du père, mais de tous les mots qui, dans le discours maternel, viennent signifier à l'enfant l'existence de ce tiers vers qui s'oriente le désir maternel, et qui, comme l'enfant lui-même, sont ainsi situés à distance de la mère. Faute de cette distance, l'enfant ne peut s'individualiser, et c'est la psychose: ces notions, difficiles sans doute à appréhender, seront reprises plus loin, lors de l'étude de la psychose. (7) L'imaginaire: ce que perçoivent nos sens, les images, dont dérivent les idées l'étymologie est la même . Avec le wmbolique (les mots, voir note page précédente), ces deux concepts-clefs, lniS en forme par Lacan, marquent l'avancée vers le Réel, qui complète la triade conceptuelle: le Réel, ce qui résiste à la connaissance, ce qui, irrévocablement, nous échappe mais dont nous pouvons redouter les effets s'il est par trop méconnu. C'est le signifiant qui arrache au Réel l'Imaginaire et le Symbolique. TI n'est pas possible aujourd'hui d'évoquer quelque chose du fonctionnement de l'être humain sans utiliser ces notions, peut-être difficiles, mais sans lesquelles on ne peut que patauger dans le bla-bla. Lacan n'a d'ailleurs fait que mettre au clair des notions mises à j our par d'autres: Parmenide le premier énonce une doctrine de la vérité sur l'être, inconnaissable, qu'il oppose au monde de l'apparence (f). Platon, dans le mythe de la caverne évoque le Réel des Idées, dont les hommes ne voient que le reflet imaginaire (g).

-

19

les premiers signifiants, en particulier ceux qui signalent à l'enfant la faim et la soif. Pour reprendre d'un seul exemple la nature de la Loi, la naissance est cette coupure absolument indispensable entre la mère et l'enfant, sans laquelle celui-ci ne peut être. La première énonciation de la Loi serait: "toi et ta mère, cela fait deux". Le tabou de l'inceste ne fera que reprendre ensuite la même chose, en utilisant l'imaginaire sexuel. Bref, pour Lacan, la Loi n'est pas fondée sur l'interdit, mais sur la constatation de l'impossible: il est nécessaire que l'enfant se détache de sa mère, qu'il renonce à un impossible retour en arrière. D'unité mythique, il n'y a point. L'objet du désir est à tout jamais perdu, l'écoulement du temps signe à tout instant la castration. L'incomplétude est radicale et nécessaire au mouvement même de la vie: ce manque-àêtre a nom: désir. Cette nécessité du manque est profondément choquante, et mène au contresens habituel sur la signification du mot désir (le latin est plus vrai que le français: desiderium signifie aussi: regret) : on en parle habituellement pour désigner l'objet du désir, avec lequel nous essayons de combler le manque. Platon précisait déjà clairement ce qu'était l'objet du désir,: "ce que l'on n'a pas, ou ce que l'on n'est pas" (h).
* * *

La non-acceptation de la Loi marque l'entrée dans la pathologie, mentale ou sociale. Au pire., c'est la psychose, lorsque le Nom-du-Père n'a pas sa place dans le discours maternel. A un moindre degré, c'est la névrose, les perversions, les états dépressifs, etc..., lorsque dans l'imaginaire du sujet la castration demeure prévalente, avec l'angoisse qui en découle nécessairement: l'angoisse de l'enfant menacé imaginairement dans son sexe, ou de perdre sa mère. La non-liquidation de l'Oedipe est toujours en cause dans tous les troubles de la vie affective et sexuelle. Hamlet est un exemple typique des avatars provoqués par un Oedipe non résolu (i). "Résoudre" ou "liquider" l'Oedipe consiste à reconnaître comme impossible ses désirs

20

d'enfant, évacuant du même coup les peurs liées à l'imaginaire infantile, accédant ainsi à un monde où la Loi, loin de toute culpabilité liée à une transgression imaginaire, n'est que la rencontre de l'impossible radical du désir. * * * Deux traces fréquentes d'un Oedipe mal résolu: Chez l'homme: la position féminine ("Position homosexuelle passive", disait Freud). Pour éviter la vengeance du rival paternel le garçon essaie d'amadouer le père, de le séduire, en s'identifiant à la mère, et adoptant vis-à-vis de lui une position féminine, séductrice. Les sentiments de tendresse pour le père le guident dans cette voie. On a pu parler d'Oedipe inversé, mais c'est méconnaître que l'objet premier de son désir demeure la mère. C'est ainsi que se structure l'homosexualité latente de tout homme (sauf justement celle des véritables homosexuels), ce que l'on appelle la bisexualité. Cette position féminine est bien entendu totalement méconnue, et masquée très souvent par un comportement hyper-viril de surcompensation (machisme) et le goût pour les activités dites "viriles" (sport, guerre, goût du risque, etc...). Chez la femme: l'envie du pénis (en allemand: "penisneid"). La fille ne comprend pas la différence des sexes et continue de fonctionner selon le modèle d'un sexe unique (masculin), n'acceptant pas une féminité vécue comme dévalorisante. Elle s'efforce de faire la preuve de sa valeur, en adoptant un comportement de "garçon manqué". Au-delà
de l'adolescence, sa vie demeure marquée par la plainte

-

"je suis

moche, bête, pas capable..." et un comportement d'échec, dans le
domaine affectif et sexuel. Jamais une femme réellement laide

- n'est poursuivie par cette obsession: elle le sait, ou non, mais n'y pense plus. (Elle refoule ce qui la gêne). Lorsque cela l'obsède, c'est qu'il s'agit, toujours, d'un symptôme névrotique (Elles auront beau lire ces lignes, cela ne suffira pas à les rassurer...). La manière dont la différence des sexes est vécue, dans un imaginaire mal liquidé, par l'homme et par la femme explique sans doute bien des différences observables entre les deux sexes, dans leur pathologie et dans leur psychologie.
21

- ou

bête

La théorie lacanienne de la Loi 0) va bien au-delà de la conception freudienne (sans la contredire) : l'interdit freudien renvoyait au domaine de la névrose, de la culpabilité, et pouvait laisser augurer malgré le "pessimisme" par ailleurs déclaré de Freud (8) un certain dépassement, une "guérison" de quelque chose de névrotique. Alors que la Loi, pour Lacan, connote l'essence même de l'être et de son désir: l'objet désiré n'est pas désiré parce qu'interdit, mais absolument hors d'atteinte, impossible: celui qui arrive à vivre ainsi la Loi évacue la culpabilité liée à la transgression imaginaire de l'interdit. La formulation adéquate de l'interdit de l'inceste serait alors: "tu ne retourneras point dans le ventre de ta mère..." - bref: on ne remonte pas le temps... La Loi fait de l'être humain un être-de-désir: - " le désir est l'essence de l'être" (Spinoza) - dont le désir ne sera jamais comblé: l'unité mythique ne peut être atteinte. De là le jeu des pulsions qui s'efforcent en vain de combler le manque, et sont le mouvement même de la vie. Le mythe d'Oedipe, comme l'écoute des sujets d'où Freud l'a actualisé, introduit enfin directement à l'étude de I'Hystérie.: en tant que c'est dans cette névrose, ou par cette structure, que le sujet approche au plus près de la vérité de son désir.

-

(8) On évoque le "pessimisme" de Freud, bien souvent pour dire qu'on peut ne pas le partager, et qu'il faut voir là inclination tempéramentale, alors qu'il s'agit simplement
d'une vision rationnelle, réaliste

- et

qui dérange

- de

la nature de l'homme.

22

RÉFÉRENCES: (a) Toutes les références à la mythologie grecque ou romaine de cet ouvrage proviennent de l'ouvrage de Pierre GrimaI: "Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine", PUF. (b) Lire l'oeuvre de Mircea Eliade, par exemple: ''Aspects du mythe ", Collection Idées-Gallimard. (c) Ces citations de Lacan sont extraites du Séminaire, Tome 1 (essentiellement, page 196), Le Seuil. (d) Jacques Lacan, Le Séminaire, Tome 2 (p.202), Le Seuil. Plutôt que de proposer ici répétitivement des références parcellaires, j'invite le lecteur qui s'intéresse à Freud et Lacan à faire l'effort de lire ces auteurs directement, et non de les aborder à
travers les ouvrages d'élèves qui - comme l'auteur - entrent dans ces oeuvres chacun à sa façon. Cette lecture est une tâche difficile, qu'il vaut mieux - à moins d'être exceptionnellement doué effectuer au sein d'un petit groupe de travail, avec un

-

animateur un peu éclairé.

(e) Lire l'ouvrage capital de Claude Levi-Strauss, "Les stroctures élémentaires de la parenté", Éditions Mouton, La Haye. La lecture des sociologues et des ethnologues est enrichissante, Freud s'en est servi. Prendre garde seulement au fait que lorsqu'un sociologue parle de "symbolique", c'est bien souvent de représentations imaginaires qu'il s'agit. En un sens très large, l'image, ou l'idée (1'étymologie, EtOOcr,est la peut être engl9bée dans le même) - qui fait percevoir la chose, sans l'être symbolique. Mais dans cet ouvrage, et chez les analystes, nettement chez Ereud mais plus clairement conceptualisé par Lacan, la distinction de l'imaginaire et du symbolique s'impose. (f) Yves Battistini, Trois Présocratiques, (Heraclite, Parmenide, Emp edocle) Gallimard. (g) Platon, La République, livre VII. (h) La citation complète de Platon est la suivante: "...quiconque...a envie de quelque chose, c'est ce dont i! ne dispose pas qu'il a envie, c'est ce qui n'est pas présent,' et ce qu'i! ne possède pas, ce que personnellement il n'est pas, ce dont il est dépourvu, voilà en gros de quelle sorte sont les objets de son envie, de son amour" (amour, envie et désir semblent confondus dans le discours socratique) ~ in "Le banquet", Bibliothèque de la Pléiade, NRF. (i) Outre le drame de Shakespeare, lire "Les frères Karamazov" et le conunentaire de Freud sur l'oeuvre de Dostoiewski, Gallimard, Collection Folio. (j) Jacques Lacan, Le Séminaire, Tome 4, L'Éthique de la Psychanalyse, Le Seuil.

.

-

23

interlude 1

Le complexe d'Oedipe structure le fonctionnement de l'être humain, normal aussi bien que pathologique. Il {lébouche tout naturellement sur l'hystérie: la névrose la plus anciennement connue, la plus répandue, la plus proche d'une incertaine "normalité psychique" - mais peut-être aussi la plus méconnue aujourd'hui, ce qui ne va pas sans inconvénients, comme l'illustrent les errements actuels de la société nord-américaine. Nulle part ailleurs la frontière entre les troubles les plus spectaculaires et le fonctionnement "des. gens comme vous et moi" n y sera plus .floue, et plus déroutante la proximité de chacun avec la pathologie. C'est également ici que l'articulation de l'âme et du corps sera le plus clairement exposée, et que le dualisme cartésien se révélera inadéquat. C'est donc tout naturellement que l'abord du corps dans la pathologie psychique trouvera place à la suite de l'hystérie. Mais place à la clinique...

25

CHAPITRE II

L'ÂME ET LE CORPS

27

L'HYSTÉRIE
Du grec: utérus. L'hystérie est connue depuis Hippocrate, qui la croyait réservée à la femme: la matrice était rendue responsable des troubles., elle était supposée se promener dans le corps., et remonter jusqu'au cerveau... Il a fallu attendre le XIXème siècle, et Charcot, puis Freud, pour donner à l'hystérie la place - considérable - qui lui revient dans la pathologie - et au passage, signaler que les hommes. sont aussi concernés. Mais l'hystérie n'a jamais cessé de diviser les médecins, mal à l'aise pour lui donner un statut précis. Les américains, depuis quelques années, - et bien d'autres dans leur sillage - l'ont fait disparaître de leur nomenclature, et cette méconnaissance n'est pas sans conséquences, risibles, ou dramatiques: le Réel méconnu vous rattrape .toujours au tournant... Lire: Madame Bovary, de Flaubert ("Madame Bovary, c'est moi" disait-il) et les mésaventures de Mary Barnes (a). * * *

KATARINA a 18 ans, est serveuse dans l'hôtel que dirige sa mère. J'ai du mal à respirer, et quelquefois ça me prend comme si j'allais étouffer; ça me vient tout d'un coup: je sens d'abord une pression sur les yeux, j'ai la tête lourde, et un bourdonnement à n'y pas tenir, et puis des vertiges, comme si j'allais tomber. Et je sens un poids sur la poitrine à en perdre la re5piration. Ma gorge est nouée comme si j'allais étouffer; ça me tape dans la tête comme si tout allait sauter.

29

(Question: vous avez peur de quelque chose ?) Je m'imagine toujours que je vais mourir, et pourtant je ne suis pas peureuse, je vais dans la cave, dans le noir... Mais les jours où j'ai ça, je m'imagine tout le temps que quelqu'un est derrière moi et va me saisir tout à coup. Et devant moi, je vois un visage horrible qui me regarde d'un air effrayant; alors j'ai très peur; je ne connais pas ce visage. (Q : Depuis quand tout ceci?) C'est depuis 2 ans, quand mes parents tenaient encore tous les deux un autre hôtel, à N.. Depuis 18 mois, je suis ici avec ma mère, ils ont divorcé. (Q : Avez-vous vu ou entendu alors quelque chose qui vous ait fait peur?) Oh oui! J'ai vu mon père avec ma cousine Fanciska. C'est elle qui tenait la cuisine, un client venait d'arriver, je la cherchais partout, son frère (mon petit cousin) m'a dit: "elle est peut-être dans la chambre de ton père" ; j'ai trouvé ça curieux mais je suis allée voir, la porte était fermée mais en montant sur une chaise, par un vasistas, j'ai vu mon père couché sur elle, ils étaient hab'ill~s tous les deux. J'ai du m'appuyer au mur, et j'ai étouffé, comme je fais depuis, je me suis trouvée mal, j'ai senti une pression sur les yeux, et dans ma tête ça cognait et ça bourdonnait. (Q : Vous avez vu le visage de Fanciska?) Non, ni celui de mon père, il faisait trop sombre. (Q : Et ensuite?) Ma mère a vu que j'étais bizarre, mais je n'ai rien dit. Deux jours après, j'avais beaucoup travaillé, j'ai été prise de vomissements pendant trois jours, et finalement j'ai tout raconté à ma mère. Il y a eu des scènes pénibles pendant une semaine, et finalement ma mère a quitté mon père, qui est resté avec Franciska, qui était enceinte. Ma mère a pris alors la direction de l'hôtel où nous sommes actuellement. (Q : Pourquoi avez-vous eu si peur en les voyant? Avez-vous compris?) Oh! Non! A ce moment là, je n'avais que 16 ans, je n'ai rien compris. Je ne sais pas pourquoi j'ai eu si peur; mais j'ai eu un tel choc que j'ai presque tout oublié. Je me souviens quand j'avais 14 ans, mon père et moi avions fait une excursion en montagne. Le soir à l'auberge, j'étais fatiguée, je suis montée me coucher pendant qu'il continuait de boire avec les gens. Alors que je dormais, j'ai senti le

30

corps de mon père dans mon lit, ça m'a réveillée, j'ai réagi: "qu'estce que vous..faites là ? Pourquoi n'êtes-vous pas dans votre lit ?"11 est allé se coucher et je me suis rendormie. (Elle ne peut dire avec plus de précision ce qu'elle a senti du corps de son père). (Q : Vous êtes-vous rendue compte de ce qu'il désirait ?) Non, pas à cette époque. C'est bien plus tard que j'ai compris. Je m'étais rebiffée parce que j'avais sommeil, et que dormir dans le lit de sa ..fille, ça ne se .fait pas. Plus tard encore j'ai eu à me défendre contre lui, un soir qu'il était ivre. (Q : Avez-vous à cette époque ressenti un poids sur la poitrine et les yeux?) A chaque ..fois, mais beaucoup moins ..fort que le jour où j'ai vu mon père et Franciska... (Q : Et cette nuit-là, il avait une tête effrayante, comme le visage que vous voyez dans vos malaises ?) Non, pas du tout... Mais oui, je me souviens: le visage horrible c'est celui de mon père, mais pas cette nuit-là ni avec Franciska, c'est plus tard, lorsqu'il y a eu ces disputes entre ma mère et lui, il prenait des colères e./frayantes contre moi, me disant que j'étais r:.ause de tout; la figure que je vois, c'est la sienne quand il était en colère (b). COMlvlENT AIRE

KATARINA a 18 ans, et paraît en bonne santé. Mais elle présente des malaises divers: oppressions, avec sensation de poids sur la poitrine, étouffements, pression sur les yeux, tête lourde, bourdonnements d'oreille, sensation de chute. Ceci survenant par périodes, et accompagné de la sensation d'être agressée parderrière, alors que devant elle un visage horrible lui apparaît
(ha llucinati on).

Tout ceci depuis 2 ans: lorsqu'elle a surpris son père faisant l'amour avec sa cousine. La survenue immédiate des malaises signe leur liaison avec le choc de cette découverte. Sans qu'elle dise avoir compris le sens de la scène observée. Le souvenir de cette scène amène à découvrir un incident antérieur, à 14 ans, lorsque son père ivre a voulu s'installer dans son lit: c'est là que s'est manifestée, pour la première fois, la sensation de poidf) sur la poitrine et sur les yeux.

31

L 'hallucination du visage horrible la ramène à son père (1) mais à une époque ultérieure, celle des scènes qui ont précédé le divorce, et qui lui faisaient très peur. Le père apparaît coureur, buveur, et laissant transparaître des pulsions incestueuses: 'j'ai eu à me défendre contre lui". Il est tentant de faire un rapprochement de ceci, avec le fantasme qui accompagne ses malaises: quelqu'un est derrière elle et va la saisir; .fantasme d'agression, de viol? Tout ceci n'empêche pas K. de travailler normalement, et elle semble avoir surmonté avec courage l'épreuve du divorce parental, et des conditions de vie sans doute moins.faciles, seule avec sa mère. K. parle avec spontanéité, et de manière très imagée de ses malaises "c'est comme si... ça me tape dans la tête comme si tout allait sauter". Qu'est-ce qui ne se dit pas plus explicitement?

* * * L'hystérie est une névrose caractérisée par le mécan~sme de la conversion, qui fait du symptôme un langage - comme dans toute névrose - dont la particularité est ici d'utiliser des signes physiques,
réalisant une écriture sur le corps du sujet d'un dire inavoué (2). Quelle est donc la clinique (3) de l'hystérie? On y observe des CRISES: paralysies des membres..

astasie-

( 1) Observer la dénégation: "}e NE connais PAS ce visage...": l'évocation angoissante du père ne peut se tàire qu'en l'accompagnant d'une négation. Mécanisme capital du fonctioIlllement du psychisme, sous la domination de l'inconscient. Chacun peut observer dans son propre discours l'éclosion d'une dénégation. .. et se poser des questions. C'est encore plus facile en l'observant chez les autres... (2) Il est inévitable qu'une définition réunisse et condense ce qui sera e~plicité plus loin: "névrose", etc... (3) L'observation clinique est celle qui se pratique" au lit" (c'est l'étymologie du mot) du Inalade par les seules perceptions des sens. Observation des symptômes (du grec: "'ce qui tombe avec", coïncide) ou des signes qui manifestent un dysfonctioIlllement physique ou psychique (exemple: la fièvre est l'un des signes d'un état infectieux). Le médecin utilise indifféremment les deux termes. L'analyste réserve le terme de symptôme à ce qui porte un sens. L'observation est aussi celle de la persoIlllalité du sujet, de son histoire, de l'histoire de sa maladie enfin.

32

abasie (= impossibilité de se tenir debout ou de marcher, alors que la force musculaire est normale), aphonie, etc... Ou encore la grande crise épileptoïde (= qui ressemble à l'épilepsie) qui a fleuri du temps de Charcot, mais ne s'observe plus guère: spasme tonique généralisé, suivi de secousses cloniques (saccades dont le rythme va décroissant), puis de contorsions dont l'allure érotique est frappante. Parfois, un temps de coma (= perte de connaissance) clot la crise. Ce qu'on observe plutôt aujourd'hui, ce sont des "crises de nerfs", des syncopes, des crises motrices (hoquet, éructations, rire, pleurs, toux), et surtout des crises tétaniformes ("tétanie", "spasmophilie"), touchant tout particulièrement les avant-bras et les maIns. L'hystérie peut se manifester aussi par des TROUBLES DE LA VIE DE RELATION: accès brusques de sommeil (narcolepsie) ou perte brutale du tonus musculaire, pouvant entraîner la chute (cataplexie), anesthésies, troubles sensoriels, cécité, rétrécissement du champ visuel en entonnoir, surdité, anosmie (= perte de l'odorat), etc... Ou encore par des TROUBLES VISCERAUX: vomissements, spasmes ("boule" oesophagienne), douleurs diverses, céphalées (maux de tête), oedèmes, troubles vasomoteurs (rougeur, pâleur...). La diversité des troubles peut faire évoquer tous les domaines de la médecine. Mais, en dehors du trouble présenté, il n'y a aucune lésion organique, aucun élément se référant à l'anatomo-physiologie: la topographie du découpage du corps dans les paralysies et les troubles sensoriels est imaginaire (dépend de l'image que s'en fait le sujet) et ne correspond pas à la topographie des nerfs sensitifs ou moteurs (exemple: anesthésie en forme de gant ou de chaussette, coiffant la main ou la jambe). Le sujet décrit ses troubles avec un grand luxe de détails, ou au contraire adopte vis-à-vis d'eux une indifférence paradoxale. Il les utilise toujours pour exercer une pression sur un entourage inquiet, ou sur le médecin dont le savoir est mis en question. *** Tous ces troubles aboutissent en général chez le médecin, généraliste ou spécialiste, mais non chez le psychiatre. Mais il y a aussi

33

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.