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Insulaires et riverains du lac Tchad : une étude géographique

De
464 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1991
Lecture(s) : 410
EAN13 : 9782296224490
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INSULAIRES

ET
DU

RIVERAINS

LAC TCHAD

Christian

BOUQUET

INSULAIRES

ET RIVERAINS
DU

LAC TCHAD
ÉTUDE GÉOGRAPHIQUE

-Tome II-

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS.

@ L'Harmattan,

1990 ISBN: 2-7384-0827-3

CHAPITRE 8

LES PRESQU'ÎLES POLDÉRISÉES

" J'avance, enveloppé nuage de mouches. "

d'un nuage, comme une divinité.

D'un

André Gide, à Bol enfévrier 1927

Entre Kouloudia et Baga-Sola, le tracé du littoral, c'est-à-dire de la ligne qui sépare les presqu'îles sableuses des digitations lacustres, a toujours posé aux cartographes d'inextricables problèmes de labyrinthe. Entre Isseirom et Malloum, nul ne sait où se terminent les bras du lac et où commencent les wadi intérieurs. D'ailleurs, les populations locales ignorent, pour la plupart, l'existence d'un grand lac, et prennent les langues d'eau pour des fleuves temporaires que Dieu alimente de temps en temps. La configuration générale de l'erg du Kanem selon la direction dunaire nordouest - sud-est explique cette hachuration de l'espace. Mais la limite méridionale des plateaux sableux est particulièrement nette: que l'accès au sud-Kanem se fasse par la piste de Tourba ou par Massakori, on a véritablement l'impression de franchir un seuil un peu au nord du l3e parallèle. Celui-ci est très bien marqué sur la carte pédologique au 1/1 000 000 de J. Pi as. On quitte progressivement les sols halomorphes se juxtaposant avec les vertisols, puis, brusquement, apparaît le sable. C'est le point d'arrêt des véhicules ordinaires: ils ne dépassent pas le marché de Massakori et de Baladja. Au-delà, vers la piste du nord-ouest, s'annoncent les marges du désert. 7

Cette zone des presqu'îles comprend les cantons de Nguéléa, Ngarangou, Isseirom, Kouloudia, Malloum, Al-Bout et Amerom, soit près de 33 000 personnes pour environ 550 villages, et une superficie estimée à 3 360 km2, soit une densité de l'ordre de 10 hab./km2.

DES PLATEAUX SABLEUX PLUS OU MOINS ARBUSTIFS
Entre Massakori et Baga-Sola, les rares véhicules qui circulent laissent sur le sable les traces de leurs roues et marquent la piste. L'harmattan se chargeant d'effacer ces repères fugitifs, le chemin a été plus ou moins balisé par des troncs de dum noircis, couchés en bordure de la piste de loin en loin. En principe, il suffit de suivre les "rails" quand ils sont bien creusés, et l'on arrivera à Bol sans s'égarer, sauf si la voiture du préfet ou du sous-préfet, participant à une partie de chasse, a traqué la gazelle sur les dunes écartées. Depuis 1966, le tracé le plus court évite Ngouri et passe par Doum-Doum et Isseirom. La piste suit alors les plateaux sableux dans le sens longitudinal, laissant de part et d'autre s'allonger les wadi verdoyants. D'Isseirom à Bol, et surtout de Bol à Nguéléa, le chemin est plus difficile à cause de l'alternance constante entre les dunes et les wadi que l'on est obligé de couper transversalement. Dans la direction est-ouest, les descentes sont raides mais les côtes sont en pente douce, du fait de l'orientation de l'erg. En sens inverse, quelques dunes sont particulièrement pénibles à franchir, notamment celle de Ngarangou. À la fin de la période coloniale, certains administrateurs s'étaient appliqués à "paver" les passages difficiles avec des briques de poto-poto. Il reste quelques traces de ces aménagements sommaires dont les effets sont encore appréciables, en particulier au nord d'Ira. Le climat est de type sahélien, comme l'illustrent les chiffres des deux stations de la zone:

TABLEAU LXXIX.

PRÉCIPITATIONS À BOL ET À MASSAKORI

M
BOL MASSAKORI

A
1

M 6 26

J 12 47

J 74 111

A 171 206

S 48 86

o 4 14

N

TOTAL 315 491

À Bol, la saison des pluies est surtout marquée de juillet à septembre, et, sur une moyenne de 26 jours de pluie dans l'année, on en compte 6 en juillet, 11 en août et 5 en septembre. Le tableau des températures (voir chap. 3) permet d'observer un maximum moyen en mai (32°5) et un minimum moyen en janvier (22°4), mais les écarts quotidiens peuvent être élevés, notamment en saison sèche (de 13°9 à 31 °1 en janvier). Le diagramme ombrothermique selon la formule de Bagnouls et Gaussen fait apparaître une période utile à la végétation qui s'étend de la première décade de juillet à la première décade de septembre. Les autres données climatiques ont été fournies au chapitre 3. Rappelons que l'évaporation à Bol atteint 3 180 mm par an, avec un maximum de 343 mm en mars et un minimum de 190 mm en août, et que la moyenne annuelle de l'humidité relative est 8

de 37 %, avec un maximum en août (71 %) et un minimum en février et mars (21 %). La zone a été particulièrement affectée par la sécheresse de 1972-1973 : le couvert végétal a subi une sévère péjoration dont la conséquence première a été la reprise par le vent de l'horizon sableux des sols. Ainsi, a-t-on vu apparaître un certain nombre de dunes vives, surtout dans les endroits de passage des troupeaux, où le surpiétinement a favorisé la remise en mouvement du sable. Car le sable est omniprésent: il couvre plus de 95 % de la superficie étudiée dans ce chapitre. Les sols les plus répandus sont les sols bruns steppiques subarides formés sur une série sableuse très puissante dont l'épaisseur est inconnue avec précision, mais qui dépasse toujours dix mètres. Cette série sableuse est parfois inter stratifiée de niveaux d'argile consécutifs aux avancées lacustres. Ces sols présentent des horizons qui passent du gris-brun au blanc (fig. 81). Généralement très perméables, ces sols connaissent une diminution de la matière organique du haut vers le bas, passant de 1,5 à 0,2 %. La moyenne est de 0,6 %. Mais le drainage est bien assuré et l'on n'observe pas de croûte gypso-calcaire en surface. L'étude granulométrique met en évidence des grains plus ou moins grossiers selon leur localisation: ils sont plus fins sur le littoral sud-est. Il s'agit surtout de quartz dépolis, arrondis, parfois rubéfiés dans le nord, ce qui témoigne des périodes pluviales anciennes, et de micas, en moins grande quantité, dans le sud. Le pH est généralement neutre ou légèrement acide, mais il peut être alcalin en profondeur. On y trouve en moyenne 0,3 % d'azote et guère plus de 5 % de carbonate de calcium. Les oxydes sont en faible quantité, et répartis d'une façon régulière sur tout le profil. Les éléments basiques (calcium, magnésium, potassium, sodium) sont peu ou pas lessivés. En raison de l'absence de la nappe à faible profondeur, il n'y a pas de remontées salines. Ces sols meubles, profonds et bien drainés, sont faciles à travailler. En revanche, leur handicap vient d'une faible rétention d'eau en raison de la basse teneur en argile, et d'une richesse chimique tTèslimitée. Ils exigent donc la pluie et la fumure. Les wadi et les polders disposent de sols beaucoup plus riches, où le seul handicap est la salinisation. Le polders ne sont pas autre chose que des wadi exondés artificiellement dont les sols sont formés à partir de sédiments jeunes (fig. 81). La proportion de matière organique varie de 5,1 à 24,1 % selon le lieu de prélèvement. La structure est souvent grumeleuse, et l'on observe parfois de petites poches d'éléments durcis, dont J. Pias attribue l'origine aux feux de brousse. Le rapport C/N varie de 8 à 12 selon les polders. Ces sols ont une réaction faiblement alcaline avec un pH voisin de 7,5. Ils sont très riches en bases échangeables. La dégradation de ces sols, c'est-à-dire la diminution de la matière organique et l'augmentation de la salinité, s'effectue à une vitesse différente selon qu'on est en wadi ou en polder. Compte tenu de l'exceptionnelle qualité de ces sols, on imagine que l'occupation des wadi et des polders est réglementée avec précision par le droit coutumier. Les paysages végétaux ne sont guère variés sur ces plateaux sableux qui s'étendent à l'infini (fig. 82) : la distinction s'opère en fonction du couvert arbustif qui est relativement plus dense à l'ouest d'une ligne Nguéléa - Rig-Rig et dans le quadrilatère Isseirom - Njiguidada - Ngouri - Doum-Doum. Ailleurs, c'est-à-dire à l'est de Doum-Doum et dans l'arrière-pays de Bol, à l'intérieur de la large bande qui s'étend de Nguéléa à Isseirom, les arbustes sont rares. 9

Fig. 81. Coupe d'un sol de polder à Bol-Guini Coupe de sol sur la dune de Bilidoa

COUPE

D'UN

SOL DE POLDER

A BOl.GU/NI

(d'aprâs

J.P,as)

81

Ho,izon

noil,/ou,baux,

limono-arg,'eux,po'yédnquo

moyon, pou compact

.. .' '.
::;:::: ;:;;:;;;:;::::;:;;;:;:;: ;:: :::: :.:.:.:.:;

Honzon !imono-arg,leux , g(ls-Jaun~tre Ii tache ,ouil/e, humide, structure Ii tendance g,enue

80- v v v v v v v v
100ems

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~ :.: :.:.:...:.:.:.:.:.:.:.:.:.;.;.;.

Honzon Ii éléments durcis, noi,s souvent polyédriques A'gile feudletée gllse

---------- -:N:.;e ':ih~/7que:

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COUPE

DE SOL SUR LA DUNE

DE BILlDOA

(d'après

JP,as)

o
15
HOr/zon glls-brun sableux, S9 dégradanr il brun-rouge

~

Horizon brun rouge cfs" pBssanr

il beige

120 ems

i.ljJi'ï~!{~

Sable belge

10

Fig. 82. Végétation du Sud Kanem

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11

Pour cette dernière zone, A. Gaston parle de type pré-sahélo-soudanien. La strate arbustive est dominée par Leptademia spartium (genêt des sables), largement brouté par les chameaux de part et d'autre des mukhal, et quelques exemplaires d'Acacia albida qui ne participent pas à une savane-parc. La strate herbacée vivace est prédominante avec Cyperus conglomeratus (achup) dont la reprise végétale en mai est souvent l'annonce de la saison des pluies et du départ des nomades vers le nord. On trouve également Cymbopogon giganteus, Andropogon gayanus et Aristida longiflora, tandis que la récente sécheresse a fait quasiment disparaître Hyparrhenia dissoluta, l'herbe chigu ou suhu qui servait à la construction des cases kanembu. La strate herbacée annuelle est mal représentée, avec Eragrostis tremula (malesit), Aristida mutabilis (kalabo) et Ctenium elegans. Ces plateaux sableux portent donc des pâturages théoriquement permanents, peu enrichis en espèces nouvelles par les pluies: c'est une zone de parcours. La zone sahélo-saharienne porte une végétation arbustive et arborée relativement mieux représentée, avec Balanites aegyptiaca, Leptadenia spartium, et surtout Acacia raddiana, dont le port en parasol est typique des paysages sahéliens. On trouve également Commiphora africana, qui ne semble pas faire ici l'objet de cueillette, et Acacia senegal dont la gomme est fort mal exploitée. La strate herbacée annuelle est cette fois prédominante, avec essentiellement des Aristidées (mutabilis et funiculata) tandis que la strate herbacée vivace diminue progressivement, seulement représentée par Cyperus conglomeratus et Aristida longiflora. Autour des villages et quelle que soit la zone, Calotropis procera semble renforcer la strate arbustive, tout en marquant peut-être l'âge des jachères. La végétation des dépressions ou wadi est beaucoup plus riche (voir chapitre 3). Outre les Balanites et Acacia, qui peuvent également coloniser le sable, on observe surtout le jujubier (Ziziphus mauritiana) et le dum (Hyphaene thebaica). La strate herbacée est essentiellement annuelle avec Aristida mutabilis, Aristida adscencionis, Cenchris biflorus (cram-cram), Chloris prieurii et Eragrostis pilosa. Le Sud-Kanem défini à l'intérieur des limites fixées ci-dessus offre donc l'image d'un pays de sable écrasé par le soleil, sauf lorsque la brume sèche de janvier obscurcit le ciel. Quand on parcourt les dunes au mois de mai, quand on traverse les villages de huttes posées sur le sable brûlant, on se demande de quoi peuvent bien vivre les gens, et ce qui peut bien pousser dans la fournaise de ces plateaux dénudés et arides. Les premières pluies de juillet suffisent pour recouvrir d'une mince pelouse rase l'ensemble de la région. Et début septembre, sous un soleil tout aussi implacable, de vastes champs de mil ceinturent tous les villages. Deux mois plus tard, quand les troupeaux auront achevé de manger les tiges sèches, rien ne transparaîtra de la culture .

annuelle.

Et si, par malheur, les pluies n'ont pas été abondantes et que le mil ne peut venir à maturité, les wadi et les polders, véritables oasis toujours en culture, constituent une valeur refuge pour ces peuples de paysans ingénieux.

12

LES PAYSANS KANEMBU ET KURI, INVENTElms DES POLDERS
Au cours de l'enquête de 1976, pour les sept cantons ou groupements constituant le sous-ensemble régional, on comptait 32 787 habitants pour 548 villages. L'originalité de ce milieu vient d'une part de la prédominance kanembu - kuri (87 %) et d'autre part de l'ingéniosité dont ont fait preuve ces paysans en inventant le procédé traditionnel des polders.

ÉTUDE ETHNa-DÉMOGRAPHIQUE La répartition ethnique, annoncée au chapitre 5, est rappelée et détaillée dans le tableau LXXX. Il apparaît que la zone comprend une majorité de Kanembu, une forte minorité de Kuri, et une fraction haddad importante. L'enclave kuri est fort bien individualisée dans les cantons de Kouloudia, Isseirom et Ngarangou, qui forment l'ensemble de ce que l'on appelle l'archipel oriental, en fait vaste région péninsulaire où les Mai d'Isseirom et de Kouloudia se partagent l'autorité. Autour de DoumDoum, les marges du Dagana (Malloum, Al-Bout et Amerom) comptent surtout des Kanembu mêlés de Haddad, tandis que Nguéléa est un vieux fief kanembu fixé de longue date par les wadi et les polders. Les fractions La population kanembu de Nguéléa est extrêmement mélangée, ainsi qu'il apparaît sur le tableau ci-dessous. Contrairement à une idée couramment admise, les Ngaltuku (qui détiennent la chefferie) n'y sont pas majoritaires. Ils profitent cependant de l'extrême division des Kadjidi, qui affichent au moins six fractions, et probablement quelques autres non déclarées à l'enquête. Les Kanembu Kairo constituent une autre forte minorité. (tableau LXXXI) En ce qui concerne les Kuri, il faut savoir qu'ils se répartissent en deux fractions, comportant de multiples familles, et témoignant encore de nos jours, de manière étonnamment nette, de l'histoire légendaire que l'on peut recueillir aussi bien à Isseirom qu'à Kouloudia. Ils se disent à l'origine kanembu kengina venus de Sulu, près de Rig-Rig. Au cours d'une migration de cinq frères (Kura, Kalia, Medi, Yakudi et Ngadji, dans l'ordre d'âge), il y eut une scission et Medi prit le chemin du Bornu, tandis que les autres se fixaient à Soula (à 5 km au sud-ouest d'Isseirom). Comme Medi ne revenait pas, et qu'il était plus ou moins accusé d'être un kindra (sorcier), ses frères ont voulu se partager son troupeau, sauf Kura, l'aîné qui s'y opposa. Ils y parvinrent malgré tout et s'enfuirent vers le sud-est. Une bataille dans l'archipel consacra la rupture entre Kalia, Yakudi et Ngadji d'une part, Kura, rejoint par Medi d'autre part. De telle sorte que les Kuri ne se reconnaissent qu'entre deux grandes fractions: les Kuri Kura, auxquels se rattachent les Kuri Medi (ou Media), et les Kuri Kalia (ou Kali) auxquels se rattachent les Kuri Yakudi et les Kuri Ngadji. À l'intérieur sont parfois distingués des clans. Nous en avons recensé cinq chez les Kura (Dagila, Tojima, Doria, Maradalla, Kallamédia), deux chez les Medi (Fetra, 13

Dalla), douze chez les Kalia (Bodalla, Kola, Yerima,Tcharigiria,Marcudia, Baraya, Karia, Killikada, Tcharmaya, Gallao, Mallum- Tchillum, et Wadjirima), quatre chez les Yakudi (Mallumia, Kallamia, Kanoa, Kwallia) et cinq chez les Ngaji (Issia, Batuma, Bellerama, Tchukulia, Kongurama).
TOTAL ARABES 146 1 KANEMBU 11 254 152 94,8 74 445 12 31,6 37 982 21 100 47 1883 38 79,7 50 967 16 76,3 60 2481 44 33,5 56 139 3 1267 30 16,9 42 19279 313 61,6 62 351 4 16 1 480 15 20,3 32 285 10 22,5 29 512 11 6,9 47 2200 62 29,4 35 3477 98 10,6 35 447 5 BUDUMA KURI HADDAD 313 2 AUTRES 156 1

NGUELEA
nbre villages % nbre hab./vil. NGARANGOU

Il 869 156 100 76 1407 24 100 57

38 2 62,3

877 9 97

47 l

AL-BOUT

982 21 100 47

AMEROUN

2363 53 100 45

MALLOUM

1268 27 100 47

ISSEIROM

7410 129 100 57

3970 69 53,6 58 3816 41 51,0 93 8679 120 26,5 72

KOULOUDIA

7488 138 100 54

66 2

.

TOTAL

32 878 548 100 60

285 4

669 8

TABLEAU LXXX.

RÉPARTITION DE LA POPULATION DES PRESQU'ILES

14

TABLEAU LXXXI.:

RÉPARTITION DE LA POPULATION KANEMBU DE NGUÉLÉA

FRACTIONS DILA URSAWA DIMARU DTILARAMBU GADIA (KADIA) KADTIDI dont: Kadjidi Dinaya Kadjidi Kalakura Kadjidi Kléa Kadjidi Kua Kadjidi Maïna Kadjidi Mamada KADJIGA KAIRO dont: Kairo Darkua Kairo Maïna KOTOGO KWOHO

nbre villages 1 4 5 5 17 10 4 3 6 1 3 5 7 3 1 1 1 1 2 12 3 1 25 1 1 7 130

population 16 131 429 226 2824 366 201 91 373 122 152 284 284 358 69 147 59 103 281 732 342 32 1892 180 13 590 10 500

%

4,1

39,3

9,3

LEREBU
LERU MADA MIDIU NGALLAHA NGALTUKU NGIGIM DARKUA SIGINDA SURUMU TOTAL ENQUETE

18,0

5,6

15

C'est en s'installant progressivement dans les îles qu'ils furent appelés Kuri (motà-mot "ceux qui vivent dans îles"). Ils s'accordent à dire que les Buduma étaient là avant eux et qu'ils prirent contact avec eux dans la région de Kangalom. De ces rapports apparemment privilégiés découla l'adoption de la langue yedna par les Kuri. La zone de contact entre Buduma et Kuri, occupée par le canton de Kangalom, semble avoir un statut ethnique assez flou: on dit que les habitants sont des BudumaKuri, ou des Kuri-Buduma, ou encore des Kuri Kéléa, fraction non reconnue à Isseirom et à Kouloudia, ou considérée comme autonome. Les Kuri se considèrent comme un groupe ethnique bien individualisé, maîtres d'un "pays" aux limites nettes: Ira au nord, Kouloudia au sud, Kangalom à l'ouest et Isseirom à l'est. Cependant, le clivage entre Kura et Kalia est tout aussi manifeste, surtout du fait de la forte personnalité de chacun des deux Mai. La turbulence de Motta Brahimi, chef de canton d'Isseirom, lui valut la perte de vingt-quatre villages, artificiellement regroupés en 1962 dans le canton créé à cette occasion autour de Ngarangou, et lui coûte d'être rattaché au lointain poste administratif de Doum-Doum. Les comptages effectués à Isseirom et Kouloudia en 1977 et 1978 ont permis de mieux connaître la part respective des deux grands groupes Kura et Kalia. L'enquête, qui a porté sur 108 villages et 6 698 habitants (les Kuri occupent 157 villages et sont 10 509 dans tout le bassin tchadien d'après notre enquête de 1975), attribue assez nettement la majorité aux Kura, qui apparaissent d'ailleurs comme dispersés en familles parfois numériquement importantes. Tel est le cas des Kuri Kura Kallamédia, qui détiennent la chefferie. Notons que, parmi les Kuri comptés sans mention de la famille, figurent d'assez nombreuses personnes se disant Kuri Kura Média, ou Riga, ou Kadjua, et que ces sousgroupes ne figurent pas dans notre typologie initiale. (voir tableau LXXXII) Quelques données démographiques L'enquête démographique par sondage, effectuée en 1962, estimait ainsi la composition par grands groupes d'âge du peuple kanembu :
TABLEAU LXXXIII. GRANDS GROUPES D'AGE DES KANEMBU

M 0-14 ans 15-59 ans 60 et + 17,2% 24,6% 2,4 % 44,2%

F 20,7% 31,9 % 3,2% 55,8 %

T 37,9 % 56,5 % 5,6%

On observait, à l'époque, que la proportion des moins de 15 ans est très légèrement inférieure à celle de l'ensemble, et que la proportion de femmes est supérieure à la moyenne. Le taux de polygamie n'est que de 115 0/00 chez les Kanembu et les Kuri (contre 137 chez les Buduma). Par contre, le taux de natalité était estimé à l'époque à 44,1 %0chez les Kanembu, et à 46,2 %0 chez les Kuri ; les taux de fécondité étaient respectivement de 14,7 %0 et 16,7 %0, ceux de stérilité de 24,3 %0et 20,6 %0.L'enquête avait également très nettement sous-estimé les décès en évaluant le taux de mortalité à 23 %0et le taux de mortalité infantile à 183 %0. 16

.

TABLEAU LXXXII.

: RÉPARTITION DES KURI À ISSEIROM ET À KOULOUDIA

ETHNIEET FRACTION KALlA Kalia Tcharmaya K. Mallumtchil. K. Yerima K. Wadjirima K. Bodalla K. Tcharigiria

vili. 11 3 3 4 1 1

KOULOUDA pop. % 2329 90 152 107 35 26

vili. 1

SSEIROM pop. % 34

%

1 23 2739 84,3 31 15 4 5 6 6 7,2 67 1

20 2 1063 496 106 1283 269 153 3370 24 97,7 53,8 54 417

KURA Kura Doria K. Dagila K. Kallamédia K. Tojima K. Maradalla

2 2 2 1 7

39 31 118 46 234 110 46 37 193 20 20 64 64 3250 5,9

NGADTI Ngadji Tchukulia N. Issia

2 2 1 5

1

24

MEDI DALLA

1 1

YAKUDI

2 2

ENSEMBLE

38

70

3448

17

Il est évident que ce document démographique a beaucoup vieilli et qu'il mériterait d'être entièrement réétudié. C'est pourquoi il semble préférable d'établir une comparaison sur les chiffres bruts issus d'une part de cette enquête et d'autre part de nos travaux chiffrés de 1975.
TABLEAU LXXXIV. ÉVOLUTION DE LA POPULATION DE L'ARCHIPEL

1962 Isseirom Ngarangou Nguéléa Kouloudia Al-Bout Mallum Ameroun

1975 7410 1407 11 869 7488 4613

Accroissement global 8817 + 35,9 %

Accroissement estimé annuel +2,6% -0,2% +0,7 %

6488 12 208 9479 1610

- 2,8 %

+9,1 %

Les résultats sont assez déconcertants, dans la mesure ou chacun des trois groupes de cantons affiche une évolution différente: assez forte croissance sur Isseirom - Ngarangou, minime sur Kouloudia et les groupements (le canton de Kouloudia étant lui-même en baisse) et décroissance à Nguéléa. On se trouve devant une alternative embarrassante: ou bien tous les chifffres sont fiables et il faut chercher les causes du phénomène dans un contexte social qui ne s'y prête pas a priori; ou bien certaines évaluations sont fausses, et il faut chercher lesquelles, en sachant que nous attachons beaucoup de prix à nos chiffres personnels de 1975. Aussi préférons-nous ne pas trancher, et classer ces questions dans l'épineux dossier de la fiabilité des données chiffrées en Afrique. Dans ces conditions, il est pour le moins présomptueux d'esquisser un commentaire du tableau suivant sur la taille moyenne des villages par canton et par ethnie:
TABLEAU LXXXV. TAILLE MOYENNE DES VILLAGES PAR CANTON ET PAR ETHNIE

NGUELEA NGARANGOU ISSEIROM
KOULOUDIA GROUPEMENTS

KANEMBU 74 37 56

KURI

BUDUMA

HADDAD

AUTRES

ENSEMBLE 75

97 ?
58

56 57

42 52

93 ?

35 31

54 46

Les chiffres avancés pOUfles villages kuri de Ngarangou et de Kouloudia sont légèrement faussés par le comptage des agglomérations. Pour le reste, il apparaît que les villages les plus petits sur les marges du pays dagana sont encore plus petits quand ils sont d'ethnie haddad. On retiendra que l'existence des polders a permis aux habitants de la région de rester agglomérés en nombre plus important car ils sont moins tenus par la sujétion de l'espace-sable. Cette notion sera approfondie lors de l'analyse de l'enquête dans les villages périphériques aux polders de Bol. 18

UN EXEMPLE DE MISE EN VALEUR PRÉCOLONIALE LES POLDERS

:

Dans la langue du pays, bla signifie "trou" ou "dépression" désignant indifféremment un wadi ou un polder. Cela confirme les nombreux points de ressemblance entre ces deux types de cuvettes lacustres: toutes deux occupent des dépressions interdunaires en partie colmatées par des sédiments dont l'origine est en relation directe avec la présence du lac à une époque récente (polder) ou plus ancienne (wadi). Les populations locales ont pris, très tôt, conscience des avantages qu'elles pouvaient tirer de l'imbrication étroite des bras du lac et des plis dunaires. Orientées nord-ouest - sud-est, les dunes sont bordées de golfes lacustres qui s'insinuent parfois jusqu'à dix ou quinze kilomètres à l'intérieur des terres. Il suffisait d'en obstruer l'embouchure, souvent très étroite, pour obtenir, après deux ou trois années d'évaporation, un wadi artificiel remarquablement fertile. Il est difficile de dire à quand remontent les premiers polders. Selon Motta Brahimi, Mai' d'Isseirom, une digue aurait été édifiée vers 1890 à Koulousoa, à proximité de Soula, donc en pays kuri. Il n'en reste plus trace, et les membres de la mission Tilho n'en font pas mention dans leur première carte. Mais, sur un relevé du lieutenant Andreys daté de 1913, on remarque les digues de Bilidoa et de Souya, à l'ouest d'Amerom, dans l'actuel canton d'Isseirom. L'année suivante, le représentant de l'administration coloniale à Bol fit construire une digue en travers du bras de Ganatir, pour relier son poste sans avoir à s'allonger par Maou. Selon J. Mosrin, le lieutenant Gély avait ainsi créé, peut-être sans le savoir, un premier (ou un nouveau) polder. Après 1924, plusieurs barrages ont été édifiés sur le littoral de Baga-Sola à Kouloudia. Les Mai' de Yakoua (Bol), de Nguéléa et d'Isseirom déclaraient en 1949 avoir isolé vingt-trois cuvettes lacustres, soit environ 1 500 hectares de polders. Lorsque l'emprise administrative devint plus étroite, en 1950, les populations demandèrent la nomination de gardes pour assurer l'entretien de leurs réalisations rudimentaires. Elles signaient ainsi la découverte du système des polders, et faisaient appel à l'autorité supérieure pour reprendre en main l'opération. Les polders traditionnels La méthode de construction des digues était rudimentaire: à l'endroit où le bras du lac était le plus étroit, les villageois plantaient une double rangée de pieux en Acacia, reliés les uns aux autres par des charganié et des cordages en fibres de Calotropis et en feuilles de dum. L'intervalle entre les deux palissades était comblé avec du sable. L'ensemble s'étendait sur cinquante à cent mètres, était large de deux à trois mètres, et haut de cinq à six mètres au milieu de l'ouvrage (photo n° 34). Ces barrages, qui pouvaient paraître fragiles, résistaient en général huit à dix ans à condition que la crue du lac ne fût pas trop forte, et que les incursions d'hippopotames ou les passages de bovins sur la digue ne fussent pas trop fréquents. L'assèchement progressif de la partie isolée était relativement rapide du fait de la forte évaporation. Les cultures étaient donc d'abord pratiquées à la périphérie, et gagnaient peu à peu les parties centrales et basses du polder. Les terres les plus hautes 19

s'asséchant plus vite, l'agriculteur devait y creuser des puits pour irriguer ses cultures au chaduf Aussi, la plupart du temps recherchait-il les terres les plus basses et les plus humides; il abandonnait sa parcelle plus sèche à un meskin, ou à un vieillard, ou à un Haddad, à qui il demandait parfois un loyer. L'ancien administrateur J. Mosrin souligna, en son temps, "l'absence d'équité dans la répartition des terres, l'exploitation des cultivateurs, et l'insécurité de leurs possessions. La terre était, en effet, rarement attribuée par les chefs aux gens qui avaient été requis pour construire les digues. Le plus souvent, elle était vendue en fait aux éléments les plus aisés de la population, notamment à des éleveurs qui la payaient en vaches ou en chevaux pour la faire cultiver par des clients d'ethnie soidisant inférieure (Haddad et anciens captifs), ou l'affectaient en métayage à des vieillards." (1) Pendant une dizaine d'années, les terres, très fertiles, donnaient régulièrement trois récoltes par an, à l'égal des wadi, avec toutefois des rendements supérieurs. Mais cette intensivité s'accompagnait d'une accentuation des phénomènes de salure, en liaison avec l'abaissement du niveau de la nappe. Parfaitement conscients de ce danger, les agriculteurs procédaient alors, tous les dix ans environ, à une remise en eau des polders par simple brèche pratiquée au moment de la décrue du lac. Cela suffisait à provoquer le dessalement des terres, après plusieurs années de submersion permettant un nouveau dépôt de limon. Cette description illustre le degré d'adaptation des hommes au milieu, et l'on est confondu de voir les privilèges agricoles dont bénéficiaient ces populations sahéliennes. Or, malgré l'énorme travail demandé pour la construction des digues, une certaine désaffectation transparaissait lorsqu'il s'agissait de cultiver ces terres exceptionnellement douées. Cette impression a parfois suffi à certains administrateurs pour traiter de paresseux les paysans riverains. En réalité, plusieurs facteurs expliquaient cet état de fait: d'abord, le cultivateur se contentait, pour sa famille, de la production de mil du champ de dune et il n'était guère attiré par la production d'un surplus dont il ne voyait pas l'emploi (et qu'il pouvait parfois trouver, en cas de réel besoin, dans les wadi). Certes, quand la sécheresse ou les oiseaux réduisaient la récolte de mil à néant, le polder connaissait un regain d'intérêt. Mais il ne pouvait être emblavé qu'en partie, en raison de l'énorme travail de débroussage qu'un abandon de quelques mois seulement imposait au préalable: la végétation peut atteindre une hauteur de deux à trois mètres en un mois. Si l'on ajoute les injustices du régime foncier évoquées plus haut, on comprend pourquoi le paysan est si peu attiré par une terre dont il n'est sûr ni de la possession ni de la plus grande partie des récoltes. De plus, les digues étaient mal entretenues et mal surveillées. Les barrages étaient parfois submergés par les crues saisonnières ou détruits par les hippopotames. Et tous les dix ou quinze ans, la digue était volontairement rompue, ce qui provoquait souvent un mouvement de nomadisme agraire. Ainsi, les polders traditionnels étaient-ils plus ou moins bien perçus par les cultivateurs du sud-Kanem. Ils souffraient de l'existence d'un système féodal qui masquait, peut-être même, l'impression fausse de pratiques communautaires et enthousiastes lorsqu'il s'agissait d'élever les digues. Au contraire, le travail collectif qui demeurait sur les dunes disparaissait sur le polder où chacun travaillait pour son propre compte. Les produits de cette agriculture et les méthodes étaient très voisins de ce qui 20

existait dans le wadi: en saison fraîche on cultivait le blé dur, selon la méthode des petits carrés, puis un premier maïs en saison sèche et chaude, et un second en saison des pluies. La situation se présentait ainsi lorsque l'administration coloniale s'intéressa au problème. Mais les structures féodales qui l'enserraient étaient beaucoup plus solides que les digues dont elle allait commander la construction. L'intervention de l'administration coloniale

Le 3 juillet 1950, le nouveau chef de poste de Bol, J. Mosrin, adressait un rapport ambitieux, détaillé et convaincant à ses supérieurs. Il venait de parcourir à la boussole tout le littoral tchadien du lac pour en lever les contours et explorer les possibilités. Il proposait la prise en charge d'un programme d'assèchement portant sur 3 000 hectares avec édification de digues plus solides. Le rapport concluait : "L'administration aura là une belle occasion de définir et de stabiliser au profit des individus ayant participé à la construction des barrages des droits de propriété qui ne seront pas soumis à l'arbitraire des chefs de canton comme c'était trop souvent le cas. On peut espérer que l'agriculteur, jouissant sur une plantation, qui ne risquera pas d'être recouverte par les eaux, d'un droit qu'on ne pourra pas lui reprendre sous le moindre prétexte, s'efforcera de la mettre mieux en valeur. Enfin, on parviendra en même temps à stabiliser les populations autour des terrains de culture, et ce sera encore un grand progrès social dans ce pays." (2) Il est assez rare de constater, dans les annales de la colonisation, une telle clarté de vues dans un but désintéressé. Hélas, le lac amorça, dès l'année suivante, une crue exceptionnelle, supérieure de 1,20 m aux crues précédentes, qui rompit la plupart des digues précaires et n'épargna que 200 hectares sur les 1 500 hectares asséchés selon la méthode traditionnelle. -1951-1954: la période des entreprises prometteuses

Il s'agissait donc de protéger ce qui restait et d'expérimenter des types solides de barrages. Il fallait également recruter une main-d'œuvre sur la simple promesse de l'attribution des terres isolées, ce qui ressemblait étrangement aux tromperies antérieures. Heureusement, le nouveau Mai de Nguéléa parvint à rassembler deux cents volontaires qui, en un mois, isolèrent le polder de Tchingam (280 ha) par un barrage de 3 000 m3 (1951). Faute de moyens suffisants, ces digues étaient à peine renforcées par rapport aux ouvrages anciens. En juillet 1951, les 520 hectares de Bol Guini étaient isolés par une digue de 8 000 m3, et le gouverneur de Fort-Lamy se déplaçait en personne pour remettre solennellement un carton de propriété à chacun des travailleurs. En janvier 1952, le barrage de No (5 500 m3) était édifié, et un quatrième barrage était achevé en mai à Baga-Sola (6 000 m3). Tout ce travail était effectué avec l'aide dérisoire de wagonnets, mais surtout par le transport de petits paniers au son du tam-tam en présence du chef de canton et du chef de poste. J. Mosrin mettait à profit ses congés pour rapporter d'Afrique du Nord des variétés nouvelles de blé dur et de blé tendre. Alors que les pédologues de l'ORS TOM commençaient à s'intéresser à l'expérience, de nouveaux crédits étaient attribués en 1954, une nouvelle digue était 21

édifiée dans le but d'accélérer l'assèchement de Bol Guini. En avril, le polder de Djiboulboul était isolé par un barrage renforcé par des coffrages métalliques. Une entreprise ambitieuse démarra en juin 1954 : il s'agissait d'isoler un bras de 1 200 hectares par trois barrages au nord de Bol, afin d'achever l'assèchement de Bol Guini et de créer le nouveau polder de Bol Bérim. Le volume de terrassement se chiffrait à 63 500 m3 sur une longueur totale de 600 mètres, et une largeur de 15 mètres au sommet. Ce chantier démontra l'ardeur au travail des Kanembu désireux de posséder une parcelle de Bérim : "Du matin au soir, ils poussaient en courant les wagonnets ou portaient leurs charges d'un pas rapide, au rythme des tam-tam et de l'algeita, dans une joyeuse ambiance de fête foraine. Et ils se rassemblaient encore au milieu de la nuit et au premier appel pour protéger les tronçons de leur ouvrage contre les irruptions dévastatrices de bancs de papyrus poussés par les tornades. Comme à Djiboulboul, ils furent encadrés uniquement par leurs chefs traditionnels à l'exclusion de tout milicien. Un chantier étant ouvert sur chacune des deux rives du goulet à obstruer, Mbodu Mbami, chef de canton de Bol, animait sur l'une 200 administrés, et Afono Tcharimi stimulait de l'autre autant de Kanembu de son canton de Nguéléa. Ainsi, s'établissait une constante émulation entre les deux équipes qui mesuraient chaque jour leurs tronçons, destinés à se rejoindre au milieu du chenal." (3) À la fin de l'année 1954, la dernière digue de Bol Bérim était achevée: la superficie totale des six polders s'élevait à 3 880 hectares. C'était une réussite remarquable qui appelait des entreprises nouvelles. - 1955-1957 : la période des revers La saison des pluies de l'année 1954 apporta une pluviosité exceptionnelle: 698 mm, alors que la moyenne atteignait à peine 300 mm. De nombreuses cuvettes furent donc réinondées, et la digue de Baga-Sola céda sous la crue, ainsi que cinq barrages traditionnels. Au 1er janvier 1955, il ne restait que 170 hectares cultivables. Ce désastre amena l'administration à se contenter d'un programme plus modeste: surélever et élargir les digues, et reconstruire celle de Baga-Sola. L'année 1955 y fut consacrée, avec l'aide des populations, nullement découragées. Les ouvrages résistèrent à la crue encore plus forte de 1955, et l'assèchement progressa rapidement à Bol Guini où commencèrent les opérations de lotissement et de partage des terres. Il semble qu'à ce stade de l'opération, une erreur de choix ait été commise, encore qu'il ne nous appartienne pas de juger: le pourtour de Guini fut piqueté de segments d'égale longueur correspondant au nombre de travailleurs ayant participé à la construction. Au cours de l'assèchement, selon que la pente était douce ou forte, certaines parcelles s'étaient considérablement élargies pendant que d'autres restaient étroites. Les plus favorisés se trouvèrent donc en possession d'une surface dépassant leurs possibilités de travail, et ils furent amenés à louer ou à donner en métayage le surplus de leurs terres. Au contraire, les moins favorisés devaient irriguer leur étroite bande de terrain, et beaucoup abandonnèrent. Le régime foncier musulman aurait peut-être permis une adaptation: en déclarant le polder, une fois asséché, propriété collective, et en demandant aux travftilleurs de cultiver en communauté, comme ils le faisaient parfois pour le champ 22

de dune, on aurait pu créer l'ébauche d'une coopérative. De fait, les attributaires de parcelles ne se montraient pas toujours enthousiastes pour la mise en valeur. Il fut donc décidé de rétribuer les ouvriers travaillant à la construction des digues, afin d'être libre de tout engagement vis-à-vis de gens "qui pouvaient être de bons manœuvres mais de mauvais paysans." Puis une redistribution des terres fut effectuée en juin 1956 à Bol Guini : on attribua un lot de 25 ares par personne de plus de 15 ans à raison d'une par famille. Les planteurs avaient été notés selon leurs aptitudes à l'agriculture lors de la campagne précédente. En juin 1957, tout Bol Guini était loti, mais Bol Bérim l'était à peine, ce qui favorisa par la suite le rétablissement des spéculations sur la terre, car jamais le plan cadastral ne fut levé. L'année 1957 fut marquée par l'organisation du paysannat de Bol, officiellement constitué le 3 août 1957. Il groupait tous les attributaires de Guini et Bérim, soit 1 012 chefs de famille. Le but était d'éduquer les planteurs, afin de moderniser leurs techniques. La culture attelée fut aussitôt expérimentée et connut, d'après les rapports, des résultats encourageants. En 1969, il n'en restait rien, sinon l'attelage de bœufs tirant la citerne d'eau pour le ravitaillement de la résidence du préfet. En 1975, les bœufs étaient morts. Cependant, autour du polder, les campements provisoires devenaient des campements permanents. Une redevance de 25 kg de grain par parcelle était demandée pour l'entretien des équipements collectifs, afin de ne pas distraire les paysans de leurs travaux, en cas de menace sur les digues. Malheureusement, la crue de 1957 fut à nouveau catastrophique: Djiboulboul était réinondé ; No, Tchingam et Baga-Sola ne s'asséchaient plus. C'était un nouvel avertissement destiné à montrer la nécessité absolue de bâtir des installations solides, avec systèmes de drainage et de pompage. Comme frappée par ce coup du sort, l'intervention de l'administration coloniale se ralentit considérablement jusqu'à l'indépendance. Le bilan restait malgré tout relativement encourageant: 1 000 hectares étaient encore utilisables grâce à 120 000 journées de travail fournies pour la plupart bénévolement par les populations riveraines. Tout cela n'avait coûté que 6 millions de francs, soit 6 000 F par hectare. À ce stade de l'étude, il est possible d'ébaucher une réflexion sur le thème de l'innovation technologique par des sociétés rurales en économie traditionnelle. Habituellement, les populations qui font preuve d'ingéniosité y sont plus ou moins contraintes par des pressions externes ou internes: l'exemple des Kirdi camerounais des monts du Mandara illustre cette tendance, puisqu'il s'agit de groupes réfugiés dans les montagnes sous la menace des Fulbé islamisés et islamisants, et obligés d'aménager le terroir pour produire suffisamment; ainsi, ont-ils construit des milliers de terrassettes destinées à recevoir leurs cultures de céréales, et perché leurs cases sur des éboulis pour perdre un minimum d'espace. Kanembu et Kuri n'avaient pas à craindre de menace extérieure: les razzias des grands nomades n'atteignaient que rarement les rives orientales du lac Tchad. Y avaitil alors pression démographique? Les chiffres de densité pour Ngarangou, Isseirom et Kouloudia, c'est-à-dire la zone où sont apparus les premiers polders, étaient voisins de 15 hab./km2 en 1975, ce qui peut sembler relativement élevé. En outre, les wadi sont entièrement occupés et attribués de longue date. Toutefois, la densité devait être bien moindre à la fin du XIXe siècle, et les champs de dune, complétés par des parcelles de wadi, suffisaient probablement à la subsistance. Sauf, bien sÛT,quand la 23

saison des pluies était notoirement déficitaire. Et il n'est pas exclu que des crises climatiques répétées et meurtrières aient incité les riverains à accroître les superficies de secours que représentaient les wadi en isolant des polders. Mais il est une autre cause à prendre en considération: le sens du commerce et le goût du profit. Il ne faut pas oublier que les cultures de wadi comme celles de polder portaient sur le maïs et le blé. Or, si le maïs entre dans les habitudes alimentaires des populations locales, le blé n'était guère consommé sur place. Et très tôt ont été repérés des circuits commerciaux traditionnels à partir des wadi vers le nord et nord-est, avec d'assez grandes quantités de blé circulant à dos de chameau. Cette dernière hypothèse est corroborée par la manière dont les parcelles de polder étaient attribuées avant l'intervention de l'administration coloniale: s'il s'était agi de mettre au point des moyens nouveaux de production afin d'éviter la famine aux communautés villageoises, une grande égalité aurait régné en matière de distribution des terres. Or, on a surtout assisté à des procédures spéculatives et clientélistes de la part des chefs coutumiers, les plus intéressés aux fruits du commerce du blé. Il est donc très probable que c'est bien la préoccupation mercantile qui a été la plus largement responsable de la mise au point du système des polders. Un autre thème de réflexion apparaît dans cette étude historique des polders: la convergence qui s'est progressivement dessinée entre les initiatives locales et les projets de l'administration coloniale. Cela a sans doute tenu à la personnalité du chef . de poste de Bol, J. Mosrin, qui, dès 1949, avait compris l'intérêt qui pouvait naître de l'aménagement des cuvettes lacustres. À chaque étape de l'évolution, il a su "coller" au plus près de la réalité rurale du sud-Kanem, s'attachant simplement à rectifier les injustices d'un système foncier de type féodal, à supprimer tout ce qui pouvait ressembler à du travail forcé, et à concilier les besoins de l'économie tchadienne avec les intérêts des cultivateurs.

LES MARGES OCCIDENTALES DU DAGANA
Lorsque fut créée par les colonisateurs la subdivision de Massakori en 1901, le village lui-même portait le nom qui est encore souvent usité de nos jours: Dagana. Il avait été fondé par la fraction arabe des Dagana qui avaient précédemment essayé de pousser plus à l'ouest mais s'étaient heurtés aux Kuri de Kouloudia et aux Arabes Asâlé de Tourba. Par la suite, un certain nombre de Kanembu Magimi et de Haddad étaient venus s'installer dans la région de Massakori et, à la fin de la période coloniale, le découpage administratif rattachait à la subdivision un canton kanembu dont le chef-lieu était Wandalla (à 5 km de Massakori), un canton haddad, le canton de Dagana proprement dit, cinq fractions arabes dispersées, le canton kuri de Kouloudia, et les groupements de Malloum, Al-Bout et Amerom. Après l'indépendance, l'ordonnance du 11 octobre 1962 créa la préfecture du Lac et constitua autour du village de Doum-Doum, pourtant fort modeste, une circonscription administrative nouvelle à statut de poste administratif regroupant les cantons kuri d'lsseirom et de Kouloudia et les groupements de Malloum, Al-Bout et Amerom. Le rattachement du canton excentrique d'lsseirom était une sorte de sanction prise à l'encontre du turbulent Mai, à qui on retirait également quelques villages et wadi pour fonder de toutes pièces le canton de Ngarangou. 24

La succession de décisions touchant à la répartition des chefferies aide à mieux comprendre et à expliquer notre découpage. En y ajoutant le critère du milieu naturel, que nous avons décrit comme un espace de transition dans le triangle Amerom Massakori - Kouloudia, comme une sorte de seuil par lequel on quitte les plaines argileuses inondables pour les plateaux sableux du Kanem, on peut individualiser un sous-ensemble régional couvrant le canton de Kouloudia et les groupements d'Amerom, Al-Bout et Malhoum. L'ORIGINALITÉ DE LA RÉGION Elle provient de deux facteurs intéressants: d'une part le contact argile-sable, qui peut également correspondre, historiquement, à un contact éleveurs-cultivateurs; et d'autre part le point de départ du Bahr-el-Ghazal avec son branchement principal au niveau de Kouloudia. Le seuil que nous avons déjà signalé a été observé au début du siècle par Deschamps. Quand il suivait la piste nord-sud allant de Fort-Millot (Ngouri) à Massakori, il décrivait ainsi la modification des paysages: " (...) puis les coteaux sableux se fondent peu à peu en plateaux, l'oasis (wadi) disparaît, le sable fait place à l'argile, le palmier devient l'exception et les sinuosités de la piste vont à travers un

plateau absolu, couvert d'épineux (acacias, mimosas,jujubiers) trèsfourrés (...) " II
estimait la largeur de la zone de transition à quatre ou cinq kilomètres. "Mais nous avons par contre constaté dans beaucoup d'endroits, un changement absolument brusque, très frappant, et il n'est pas exagéré de dire que l'on peut y sauter des coteaux sablonneux de nature désertique sur le plateau argileux à végétation arborescente très dense." (4) Or, cette rencontre entre deux topographies, deux types de sols et deux flores a incontestablement attiré plusieurs groupes de population, chacun à la recherche de conditions différentes, les uns pour l'élevage, les autres pour la culture, d'autres enfin pour la combinaison des deux. C'est ainsi que Arabes dagana, Kanembu Magimi, Kuri, Haddad, se sont retrouvés de part et d'autre du 13e parallèle, entre le lac Tchad et le Bahr-el-Ghazal. La présence du Bahr-el-Ghazal joue également un grand rôle dans l'originalité de ce sous-ensemble régional. II faut savoir que le Bahr-el-Ghazal n'a pas toujours été ce sillon asséché qui se recouvre irrégulièrement de mares en saison des pluies. II lui est arrivé de vraiment couler, de connaître un "flot de crue" sur plusieurs dizaines de kilomètres, voire plus de cent kilomètres. Appelé Soro, ou Wadi Massakori, ou Bahrel-Ghazal, cet effluent était en eau sur 80 km lors du passage de G. Nachtigal en 1873. L'année suivante, il atteignait Remelé (km 150). En 1900, Bir-Achim, près de Massakori, était inondé. La grande crue suivante a été celle de 1957, suivie par J. Rodier (5). Depuis 1953, on assistait à une progression constante du niveau du lac Tchad, au point que les paysans avaient jugé préférable de rehausser de soixante centimètres un seuil naturel du bahr bien connu d'eux à la cote 282,2. En janvier 1956, le seuil était malgré tout franchi, ainsi que celui de Merisola (km 4) et le flot continuait de monter. "Le bahr avait l'aspect d'un torrent capable d'arracher des arbres sur son passage." (6) En mars, il atteignait Konkia (km 21) : il mesurait alors dix mètres de large, un à 25

deux mètres de fond, et atteignait 70 cm/s. "La première vague transportait d'innombrables alevins, suivis de poissons de forte taille. La date du maximum d'avancée des eaux a été située entre le 5 et le 9 avril. Le point extrême atteint était à 800 mètres au-delà du km 27." Les seuils ayant été surcreusés, et les cuvettes remplies au cours de cette crue, l'inondation de 1957 a commencé plus tôt: le 18 décembre 1957, le km 30 était atteint; le 31 janvier 1958, la pointe de crue atteignait Karandom (km 48) ; le 12 avril 1958, l'eau était à 6 km de Massakori, et allait s'arrêter peu après au km 65. On conviendra qu'une crue tous les trente ou quarante ans ne peut guère déterminer des habitudes dans le genre de vie ou le mode de production. Il n'empêche que le lit de ce bras du Bahr-el-Ghazal constitue une longue oasis dont le bienfait essentiel est une nappe phréatique à trois mètres. En effet, si les populations des plateaux sableux du nord peuvent trouver les mêmes conditions dans les wadi, il n'en est pas de même au sud du 13e parallèle. Au début du siècle, "il n'y avait pas un point d'eau Jusqu'à Massaguet, et de fortes primes ont été offertes, sans résultat, pour l'établissement d'un puits permettant de couper en deux étapes cette longue route". (7) Le bras du Bahr-el-Ghazal entre Kouloudia et Massakori a incontestablement attiré et fixé des populations autrefois plus mobiles, originaires du nord et de l'est. Celles-ci ont probablement mis au point d'abord un mode de cohabitation interethnique et ensuite des processus d'adaptation aux conditions naturelles. Les marges occidentales de ce petit pays du Dagana peuvent en constituer une bonne illustration. LES CULTIVATEURS DE KOULOUDIA Yunusa Mado, Kuri de soixante-quatre ans, est revenu à Kouloudia après deux ans d'absence due à la sécheresse, qui l'avait contraint à se rapprocher du lac. Il a perdu son troupeau de bovins, mais ses champs lui ont été conservés. Il dispose d'un terrain d'environ 20 ares sur la dune (kulo-kirié) assez mal débroussé, et de deux parcelles dans le wadi voisin. Les conditions de travail se sont profondément modifiées. Autrefois, les bovins fournissaient la fumure du champ de dune et les rendements étaient assez bons. il y avait en outre un système d'entraide appelé masurka, sorte de culture-invitation au cours de laquelle la femme de Yunusa Mado nourrissait tous ceux qui venaient aider à défricher, ou à sarcler, ou même à récolter. Il y avait des jarres de bouillie de mil, du thé, de la kola et, dans les grandes occasions, on égorgeait un mouton. Au moment de l'enquête, ces pratiques collectives n'étaient plus guère en usage, et il fallait embaucher des salariés recrutés surtout chez les Haddad, à 100 F par jour. Par contre, l'attribution des terrains de culture, ainsi que le début des défrichements, les semailles et les sarclages, ainsi que les récoltes, relevaient encore de la compétence du wakil, ici chef de terre. Il existait à Kouloudia un seul wakil pour tous les champs de dune, choisi parmi les meilleurs cultivateurs; mais, à côté de cela, il y avait autant de wakil que de polders ou de wadi. Yunusa essaie de faire trois récoltes par an sur ses parcelles de wadi; du blé en saison fraîche, du maïs en saison chaude, et du sorgho rouge en saison des pluies. Mais il est âgé et ne reçoit l'aide que de sa femme. 26

Yunus Mbodu, Haddad de cinquante ans, est revenu à Kouloudia en 1972. Grand travailleur, ayant à l'occasion recours à des manœuvres, il est en mesure d'entretenir un champ de dune d'environ 50 ares et trois grandes parcelles de polder. Il était considéré comme le chef des musiciens et des griots, grand spécialiste de tam-tam, et possédait un cheval, objet de ses soins attentifs car sujet d'admiration. Yunus Mbodu a accepté, en mai 1975, de collaborer à l'élaboration d'un cahier-journal sur lequel devaient être mentionnées toutes ses occupations pendant un an. Une expérience semblable a été tentée à Njiguidada et à Liwa pendant la même période. Il convient de bien discerner les limites de la méthode. N'ayant pu nous trouver en permanence à Kouloudia du 22 mai 1975 au 21 mai 1976, nous avons confié le soin de contrôler l'enquête à l'un de nos informateurs habituels, Abakar Mustapha. Il était au départ entendu que le décompte porterait non pas sur les heures d'activité mais sur les demi-journées. Dans les faits, il est apparu que, à quelques exceptions près, le travail auquel s'attachait le paysan le matin ou bien durait jusqu'au soir, ou bien n'était pas relayé dans la même journée par une autre activité. Autrement dit, quand Yunus Mbodu partait au lever du soleil à la recherche de bois de chauffage, il en revenait généralement en fin de matinée, achevant du même coup sa journée de travail effectif. \ L'unité de décompte est donc la journée de travail, celle-ci pouvant tout aussi bien durer deux heures ou neuf heures, tandis que la durée des trajets est incluse dans le temps d'activité. Les résultats d'ensemble apparaissent comme suit:
TABLEAU LXXXVI. RÉPARTITION DE JOURNÉES DE TRAVAIL DE YUNUS MBODU, DE MAI 1975 À AVRIL 1976

J trav. agric. 4 trav.non agric. loisirs maladie repos 18 7

F 6 10 2 10 1

M 18 6 2 5 0

A 15 2 9

M 19 6 4

J 22 6 2

J 12 0 9 8 2

A 24 0 5

S 28 0 1

0

N

D 8

total 189 52%

20 13 0 8 14 3

20 82 22% 2 54 15 % 23 18 11%

2

4

2

0

2

1

3

0

1

La moitié des jours de l'année sont donc consacrés à des activités agricoles dont nous verrons le détail plus bas. Il ressort très nettement du tableau ci-dessus que la saison des pluies permet quelques loisirs et du repos, mais guère d'activités nonagricoles. Celles-ci ont lieu surtout de novembre à février. C'est ainsi que 31 journées de l'année (dont 6 en décembre, 12 en janvier et 5 en février) sont consacrées à des travaux de construction et de réparation. En 1975 et 1976, Yunus Mbodu a remonté sa case-cuisine, bâti un hangar pour son cheval, aidé son fils à construire sa case d'habitation et contribué à élever une mosquée en briques de terre crue. Il a également bâti un grenier à mil et à maïs. Par ailleurs, la recherche de bois de chauffage l'a occupé 17 journées, dont 8 en 27

décembre. Signe de notabilité, le cheval de Yunus Mbodu demeure cependant un cheval de meskin dans la mesure où son maître va lui-même chercher le fourrage en brousse. En une année, il y est allé 28 fois, entre novembre et mai, soit en moyenne quatre fois par mois; le reste du temps, la saison des pluies permettait au cheval de brouter sur place. Enfin, six autres journées ont été dépensées à creuser un puits, à rechercher un chameau et des chèvres, et à éteindre (pendant trois jours) un feu de brousse qui devenait menaçant, le 20 novembre 1975. On remarque que le cultivateur enquêté a établi une distinction nette entre le repos et les loisirs, et l'analyse détaillée de son emploi du temps montre que les journées de repos se situent souvent au lendemain d'une fête ou d'un voyage. L'informateur a souvent précisé sur le cahier-journal que l'intéressé avait "besoin de beaucoup de repos corporel car il était le doyen d'âge des joueurs de tam-tam." Entre le travail et les loisirs se situe la participation au marché. Yunus Mbodu a passé onze journées au marché pendant l'année 1975-1976, c'est-à-dire qu'il s'y est rendu en moyenne une fois par mois. En général, il y va pour vendre un peu de maïs et de blé, mais préfère acheter ce dont il a besoin (vêtements, tissus, etc.) à Massakori, où il s'est rendu, le 26 juillet, en voiture. Les fêtes ont occupé quinze journées de son existence, en cette année-là. Pour la fête nationale qui, pour la première fois en 1976, avait lieu le 13 avril, il s'est rendu à Bol. II est parti le 10 et n'est revenu que le 18 ; le voyage aller-retour à cheval a duré six jours, tandis que les festivités au chef-lieu se sont étalées sur trois jours et trois nuits. Yunus Mbodu faisait partie du cortège du Mai de Kouloudia en qualité de musicien. À la suite de cette parenthèse ludique, qui a occupé un tiers du mois, il s'est reposé pendant deux jours. "Repos réparateur" a noté l'enquêteur. À part cela, il a participé à un mariage en mai, à une cérémonie religieuse en juillet, à la passation de service du préfet au poste administratif de Doum-Doum le 2 aoüt 1975, fêté le ramadan en octobre, et joué du tam-tam pendant deux jours à un mariage le 27 novembre. Enfin, il y a les voyages, et force est bien de constater que ceux-ci peuvent être entrepris à n'importe quelle saison, car les raisons sont parfois de portée majeure. Ainsi, en juillet 1975, Yunus Mbodu s'est-il d'abord rendu à Massakori pour faire des achats (3 jours), puis à Doum-Doum pour conduire une enfant malade au dispensaire (3 jours). En octobre, alors qu'il a consacré 20 jours aux travaux agricoles, il s'absente six jours pour aller présenter ses condoléances à Massakori. En janvier, il voyage également sept jours à cause de la santé de sa sœur. Le relatif grand âge du cultivateur le rend particulièrement vulnérable à la maladie. il est resté couché 23 jours dans l'année, dont 10 jours en février ("frappé par le paludisme et le rhume"), 5 jours en mars ("tombé malade de la tuberculose") et 8 jours en juillet ("cabinet mou"). On note que ce mois de juillet, habituellement plutôt consacré à l'agriculture, a vu Yunus Mbodu cloué au lit, en voyage, en fête, au marché ou au repos pendant 17 jours, ce qui prouve qu'une très grande souplesse est possible dans le calendrier des occupations. Cette rupture de juillet apparaît nettement sur la figure 83. En ce qui concerne les occupations agricoles de Yunus Mbodu, le calendrier précis est représenté graphiquement sur la figure 84. Il fait apparaître une forte mobilisation de mars à octobre, avec des pointes en mai et juin, et en aoüt-septembre. 28

Fig. 83. Calendrier des activités de Yunus Mbodu mai 1975 mai 1976 Kouloudia

83 CALENDRIER DES ACTIVITES DE YUNUS MBODU MAI1975 MAI1976 KOULOUDIA
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Fig. 84. Occupations agricoles de Yunus Mbodu (mai 75-mai 76)

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Il est nécessaire de rappeler que Yunus Mbodu ne cultive pas de blé en saison fraîche: il se contente de faire de la culture de haricot et de condiments, ce qui lui permet de commencer plus tôt son premier maïs: la préparation du champ et les semis dans le polder ont lieu dans les premiers jours de mars, et les travaux se poursuivent en avril avec les sarclages et l'entretien, notamment l'arrosage au chaduf Au mois de mai ont lieu les préparatifs pour le mil sur le sable des dunes et le sorgho rouge qui, tout autour de Kouloudia, est cultivé non pas dans les wadi et les polders, mais sur les sols hydromorphes de la zone méridionale. Quand tout va bien, et ce fut le cas en mai 1975, la récolte du premier maïs peut démarrer fin mai. En juin, le mil et le sorgho sont semés, ainsi que le coton, dont la culture avait été rendue obligatoire par l'ancien président Tombalbaye, qui avait fixé comme objectif pour 1975 une récolte de 750 000 tonnes; il Yperdit le pouvoir et la vie le 13 avril, mais les instructions furent encore appliquées en certains endroits. Yunus Mbodu a consacré 17 journées de travail à sa "corde" de coton. C'est également en juin qu'après la récolte du premier maïs est mis en terre le second, au même endroit. Ne bénéficiant pas de l'irrigation au chaduf, ce second maïs ne profitera que de l'eau de pluie et sera plus long à venir à maturité. Les travaux de sarclage et d'entretien qui occupent habituellement les mois de juillet et d'août ne sont pas strictement respectés. Si le paysan dispose de temps, de force et de goût pour l'agriculture, il désherbera une ou plusieurs fois son champ de mil sur la dune, comme le fait Yunus Mbodu (10 journées d'entretien). Mais ce dernier attache davantage de prix à sa parcelle de maïs (22 journées d'entretien), tandis que le coton et le sorgho sont plus ou moins délaissés (respectivement 4 et 6 journées d'entretien). Le cahier-journal recueilli à Kouloudia attire particulièrement l'attention sur un élément souvent mal perçu en géographie rurale tropicale: le temps passé à lutter contre les prédateurs. À Kouloudia, cette année-là, il n'y eut pas de criquets, ni de sauterelles. Mais, dès le 9 septembre, Yunus Mbodu construisit un mirador dans le champ de maïs, et un autre dans le champ de mil. Il passa 14 jours à agiter les ficelles munies d'objets brillants ou bruyants et à jeter des mottes pour chasser les oiseaux mange-mil qui avaient envahi par nuées la région. Il dut également passer 8 journées à chasser les singes qui s'attaquaient à son champ de maïs. Notons qu'en mars 1976, il a fallu faire une véritable battue à l'éléphant pour sauver un wadi de maïs. Néanmoins, et malgré toute sa vigilance, et 22 journées de septembre passées à veiller, il ne put éviter la perte de 25 % de sa récolte de mil. Le mois d'octobre est celui des récoltes: sept jours pour le mil, quatre jours pour le coton, sept jours pour le second maïs. Le mil est entreposé dans des greniers construits sur le champ, tandis que les tiges de maïs seront assemblées en huttes coniques en attendant que le paysan ait le temps de l'égrener pour le stocker dans des jarres ou, plus souvent, dans des sacs. Ces opérations de mise en réserve s'étalent sur novembre, décembre et janvier selon le bon vouloir du cultivateur dont la seule obligation véritable a été de récolter son maigre champ de sorgho en décembre. Qu'a-t-il fait du fruit de son travail? La totalité de la récolte de mil est réservée à sa consommation personnelle, et tout le reste est vendu, à l'exception d'une partie du premier maïs qui, récolté en mai et juin, aide à faire la soudure, et d'une partie des haricots qui jouent le même rôle en mars. En janvier 1976, Yunus Mbodu a vendu le coton-graine à des commerçants de passage, las d'attendre les agents de la société 31

d'État. Il est allé vendre son sorgho rouge à Massakori, où les Arabes Sûwa en sont plus friands que les Kuri ou les Kanembu. Quant au second maïs, il est allé le vendre lui-même à Baladja, où parviennent de nombreux véhicules de N'Djaména. Cependant, sur chacune de ses récoltes, il a dû fournir quelques koro au Mai de Kouloudia, au chef de village, et à quelques notables de passage au titre de la zacca, ainsi que nous le verrons plus loin. Une fois posées les réserves exprimées au début du dépouillement, l'exploitation du cahier-journal apporte incontestablement d'intéressantes informations sur la vie rurale de Kouloudia. Certes, Yunus Mbodu n'est peut-être pas parfaitement représentatif des sociétés agraires de la région étudiée, dans la mesure où il est haddad, musicien de surcroît, et donc qu'il appartient plus ou moins à la cour du Mai, même s'il en est tenu à l'écart par sa caste. En outre, et sur le plan plus purement agricole, il ne cultive pas de blé en saison fraîche, n'a pas de bétail, et a poursuivi l'opération coton malgré les changements politiques. Enfin, son "exploitation agricole" n'est pas réellement familiale puisque son fils vole de ses propres ailes, et que Yunus Mbodu a fréquemment recours à des manœuvres rémunérés. Mais il aurait été difficile d'affiner l'échantillonnage compte tenu des difficultés à trouver un paysan volontaire pour la mise sous surveillance de ses activités. Notons d'ailleurs que lors de ses voyages, notre homme n'a pas été suivi par Abakar Mustapha, l'informateur, qui n'a donc pu donner d'autres détails sur la commercialisation des produits agricoles ou sur les achats effectués à l'extérieur. Les marges occidentales du Dagana constituent à l'évidence une petite charnière qu'il était bon d'individualiser. La principale raison en est peut-être l'existence de ce seuil, de ce contact qui s'impose ici de la manière la plus concrète qui soit; la ligne Kouloudia Massakori constitue le terminus des pistes praticables par les véhicules ordinaires. D'où l'importance du marché de Baladja qui, chaque samedi, sert de rendez-vous entre les commerçants du Bas-Chari et les populations péninsulaires et de l'archipel oriental du lac Tchad. De même que la clientèle, les produits échangés sont assez différents de ce qu'on trouve le dimanche à Massakori, et bien plus abondants qu'à Kouloudia le lundi. Il y a essentiellement beaucoup de maïs, de poisson séché et de petit bétail; par contre, il n'y a pratiquement pas de chameau, ce qui marque bien que nous sommes là dans l'aire d'influence du lac et non pas à la jonction entre Arabes et Goranes. La région de Kouloudia est réellement la porte du sud-Kanem : on y commence à voir les grands traits socio-économiques qui en font l'originalité, et surtout les types de paysages qui prédomineront jusqu'à Liwa, Nguigmi et Bosso.

L'ENCLAVE KVRI KVRA ET LES PRESQU'ÎLES KANEMBU
Isseirom est peut-être le gros village le plus attachant de toute la zone péninsulaire du lac Tchad, et cependant, aucune véritable raison n'incline à le ressentir. Entre 1968 et 1978, chaque étape à Isseirom était marquée des mêmes désagréments: des myriades de mouches, la fournaise, et la lenteur accablante du rythme de la vie. On a toujours l'impression que les plus actifs sont les insectes car, à peine le soleil apparaît-il que l'entêtant sifflement des moustiques est remplacé par le 32

bourdonnement saccadé de centaines de mouches. Elles envahissent tout et se posent partout; il est pratiquement impossible de manger tranquillement ailleurs que sous une moustiquaire: chaque bouchée porte une douzaine de mouches. Pour y échapper, il faut se réfugier dans une ombre profonde, telle qu'on peut la trouver dans les cases de polo-polo; mais la chaleur y est étouffante, alors que les huttes en paille laissent filtrer quelque courant d'air brûlant. De telle sorte que le village, par ailleurs assez peu ombragé, semble dormir en permanence, sauf le vendredi où la population tout entière se rend à la mosquée pour y répéter inlassablement les litanies propres à la secte Tarrabiya. Car, à l'image du Mai d'Isseirom, Motta Brahimi, sultan roué et tordu qui a toujours cherché noise à l'administration, les habitants du village ne pratiquent pas un islam orthodoxe. Les rencontres avec la chefferie sont toujours placées sous le signe du mensonge et de l'information erronée ou tronquée. Il a fallu attendre au moins sept ans, et l'isolement politique de Motta Brahimi, pour que celui-ci consente à nous dire la vérité sur les affaires auxquelles il avait été mêlé. Que le canton d'Isseirom ait été "charcuté" au moment de la création de la préfecture du lac n'est donc pas surprenant. L'administration l'a d'une part amputé d'une partie de son territoire au profit du canton, créé tout exprès, de Ngarangou, et d'autre part rattaché au poste administratif du Doum-Doum, chef-lieu sensiblement plus éloigné que Bol, comme pour marquer, au propre comme au figuré, l'excentricité d'Isseirom. Condamné à séjourner à Doum-Doum, le représentant du Mai d'Isseirom n'a donc plus les moyens officiels d'intriguer à Bol, et la carte kuri qu'il pourrait être tenté de jouer se trouve contre balancée par la présence tout aussi forte des Kuri rivaux de Kouloudia. L'originalité du canton d'Isseirom ne peut toutefois faire oublier que la zone des presqu'îles poldérisables s'allonge vers l'ouest bien au-delà des limites cantonales, même si l'origine historique de la technologie des polders est à rechercher ici. Les cantons de Ngarangou et Nguéléa, peuplés majoritairement de Kanembu, ont en commun avec celui d'Isseirom d'abriter de très bons cultivateurs rompus aux méthodes culturales des wadi et des polders et soucieux d'élever un bon troupeau de bovins. C'est donc bien l'existence de 23 polders et d'un nombre trois fois plus élevé de wadi cultivables qui marque la particularité de ces trois cantons (Isseirom, Ngarangou, Nguéléa). L'ATTRACTION DES POLDERS Majoritaires à Ngarangou et Isseirom, les Kuri sont absents à Nguéléa, où l'on remarque que la densité est plus faible mais la taille des villages plus élevée (tableau LXXXVII, p. 34). Il est vrai que le canton d'Isseirom et, dans une moindre mesure, celui de Ngarangou, comportent un certain nombre d'îles où les villages sont relativement plus éparpillés. La caractéristique essentielle du milieu humain vient des rapports entre les sociétés paysannes et les polders, rapports compliqués par la turbulence respective du groupe kuri kura et des Kanembu Kadjidi. L'occasion d'approcher ces problèmes de l'intérieur a été fournie par un certain nombre d'enquêtes socio-économiques qui nous ont été confiées d'avril 1977 à avril 1978 par la Société de développement du Lac (SODELAC). 33

TABLEAU LXXXVII.

RÉPARTITION ETHNIQUE DANS LES TROIS CANTONS PÉNINSULAIRES

pop.
totale NGUELA nbre vilI. %
NGARANGOU

nbre

pop. moy. KANEMBU BUDUMA KURI AUTRES Superficie densité
km2 11 254 152 95% 445 13 32% 2481 44 33 % 14 180 209 39% 351 4 313 2 302 2 1740 hab./km2 6,8

villages par village 156 76

11 689

1407

25

56

nbre vilI. % ISSEIROM nbre viii. % 7410 129 57

38 2

877 9 62% 3970 69 54% 4847 78 23%

47 1 600 959 16 14,7

ENSEMBLE 20 686

310

67

nbre viiI. %

1308 19

2340

8,8

L'hypothèse de départ était la suivante: la population active de la préfecture du lac n'est pas suffisante en nombre pour meUre en valeur la totalité de la superficie poldérisée et, a fortiori, poldérisable, du moins à l'aide des techniques culturales pratiquées par les paysans. Autour de Bol, où la zone poldérisée est particulièrement étendue, il sera peut-être nécessaire d'avoir recours à une main-d'œuvre originaire d'ailleurs. Avant de lancer un programme d'occupation des sols, il a semblé intéressant de savoir si des paysans de l'arrière-pays accepteraient de se déplacer, et dans quelles conditions ils pourraient être accueillis à la périphérie des polders. L'une des enquêtes a donc été menée dans les trois cantons qui forment la ceinture de Bol: Isseirom, Nguéléa et Ngarangou. L'aire d'attraction Un certain nombre de critères ont été isolés: l'existence ou non, pour chaque village, d'un polder traditionnel cultivé; l'éloignement de ce polder par rapport au village; le site d'habitat (rive ou île) ; et l'ethnie.

- Canton

lsseirom

Il bénéficie de 9 polders traditionnels cultivables sur lesquels 65 villages (sur 129) font valoir leurs droits à la culture. C'est donc environ 4 450 habitants (soit 60 % des villageois du canton) qui sont intéressés. Il apparm'1,à l'enquête, qu'Isseirom est surtout un canton insulaire: 92 villages sont installés dans les îles et, de ce fait, sont relativement coupés des polders. Seuls 34

35 % des habitants des îles se déplacent donc pour leurs cultures, alors que cette proportion atteint 92 % des habitants des rives. Il est à noter que 57 villages des îles se livrent à la culture du maïs à la décrue du lac, et n'attachent donc pas d'importance aux polders. Les autres, soit qu'ils y aient des droits de par leur participation à l'édification du barrage, soit que leur île soit proche de la rive, consacrent une partie, plus ou moins. grande de leur temps, à la culture du blé et du maïs sur un polder. C'est ainsi que la petite île de Toummo se trouve à environ une heure de pirogue du barrage de No ; mais le village lui-même n'est séparé de la dune que par un bras relativement étroit que les gens traversent en chevauchant des flotteurs d'ambadj. Il s'agit de Kuri Kura Kadiwa qui ont quitté l'île plus méridionale de Yongoï dans les années trente. Ils ont participé à l'isolement du polder de No en 1952 et bénéficient d'une section. D'après plusieurs sources, un barrage aurait été édifié à No vers 1935. Serait-ce la cause du déplacement des habitants de Yongoï ? Lors de l'un de nos passages, à la fin d'avril 1977, la population entière des deux quartiers de Toummo, à l'exception d'un grabataire et de deux vieilles femmes, était partie sur No pour la récolte du blé. Il était trop tard pour espérer faire un maïs de saison sèche; ils allaient donc attendre les premières pluies pour semer le mil sur leur propre dune, déjà abondamment fumée par les troupeaux bovin et ovin. Ils ont également conservé des droits sur Yongoï, île plus vaste, pour y cultiver aussi le mil (fig. 85). En face, sur la dune, le village de No est installé en bordure même du polder de même nom. Les habitants ont quitté l'ancien emplacement situé à quelques centaines de mètres de là en 1962 à cause d'une superstition: les enfants y mouraient trop. Ce sont des cultivateurs besogneux qui semblent avoir été bien servis lors du partage; ils occupent toute la partie occidentale du polder. Il est vrai qu'ils affIrment avoir bâti le premier barrage dans les années trente. L'ethnie kuri domine dans le canton d'lsseirom (69 villages), mais 62 % seulement de ce groupe participent à la mise en valeur de l'un des polders. Les insulaires sont moins nombreux car ils doivent parcourir en moyenne huit kilomètres pour ce faire. Au contraire, les Kuri riverains sont intéressés à 100%, car la distance moyenne pour eux n'est que de 2,8 km. Les Kanembu (44 villages) travaillent dans les polders selon une proportion voisine (58 %). Pourtant, leurs villages sont plus éloignés (6,1 km pour les rives, et 10,2 km pour les îles). Les Haddad, qui n'occupent que 11 villages homogènes, habitent tous sur les rives; bien que proches des polders (2,7 km en moyenne), ils n'y travaillent pas tous (60 %). Il peut être intéressant de comparer les distances moyennes et la force d'attraction exprimée en nombre de villages et en pourcentage de population pour chacun des neuf polders du canton:

35

TABLEAU LXXXVIll.

L'ATTRACTION

DES POLDERS D'ISSElROM

POLDER SaRa NO KANIROM BILlA MADIROM waLl TIREI DJAREKARE SOULA

nombre de viII. exploit. 21 17 13 3 4 3 2 1 1

% populo concernée 32,6 40,7 11,4 2,1 5,4 4,3 1,3 0,7 1,5

distance moy. village/polder 7,4 km 6,4 km 9,8km 5,Okm 1,5km 5,Okm 2,Okm O,Okm O,Okm

Fig. 85. La région d'Isseirom

13.,.

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Les polders les plus vastes ont tout naturellement attiré un plus grand nombre de villages. Mais les activités agro-pastorales traditionnelles (culture de mil pénicillaire sous pluie, sur champ de dune fumé par le troupeau) exigent un assez grand espace à la périphérie des polders pour chaque village. Cela explique qu'au-delà d'un certain nombre d'unités villageoises installées à proximité immédiate des parcelles de polder, il n'y a plus de place et les autres villages sont de plus en plus éloignés. Notons, en particulier, que le village d'Isseirom est situé à plus de dix kilomètres du polder de No, et que Biria en est éloigné de plus de quinze kilomètres. Dans le cas du canton d'Isseirom, les contraintes ne viennent pas que des limitations de l'espace-sable. il y a également le rôle plus ou moins perturbateur du Mai"Motta Brahimi. En 1977, considérant sans doute que la durée de notre "amitié" pouvait garantir le succès d'une alliance stratégique, le Mai d'lsseirom nous fit part très solennellement d'une requête à transmettre au plus haut niveau: en 1961, la digue du barrage de Roundi (polder asséché depuis) avait été édifiée sous sa direction 36

par 11 chefs de village et 220 villageois. Illes avait nourris pendant quarante jours, et avait reçu, quelques mois plus tard du gouvernement, une indemnité d'un million de francs. L'année suivante, il avait dirigé les travaux des barrages de Broumtchilloum et Daoula, avec 52 villages et 652 travailleurs. Cela avait duré 3 mois et 20 jours. Or, non seulement il n'a rien touché, mais la création du canton de Ngarangou a amputé son territoire de ces (ses) deux polders, et 19 villages ayant participé à l'opération ont été écartés du partage. Motta Brahimi réclamait donc, en avril1977, un dédommagement de 1,5 million de francs et la restitution des polders perdus. Cela créait évidemment un malaise certain autour de l'exploitation des cuvettes lacustres, mais prouvait aussi, s'il en était encore besoin, que les Mai avaient une position prépondérante dans toute l'occupation des sols de la région. En effet, les barrages de polders n'auraient pu être édifiés sans eux: ce sont les Mai qui dirigent les travaux, qui distribuent les sections entre les chefs de village ayant participé à la construction, qui décident de la réinondation du polder quand celui-ci est trop sec ou trop salé, puis de la réfection des digues. Cette forte "présence" attire l'attention sur l'ampleur des t exécutés depuis, semble-t-il, les années trente, en dehors du contrôle 0 de l'interve tion de l'administration coloniale: de quelle manière les villageoi étaient-ils co viés à déplacer des centaines de mètres cubes de sable, à planter d~s pieux dans d seaux infestées de bilharziose, à tendre des charganié dans ce ~me milieu aquatique inhospitalier? Ne s'agissait-il pas, dans ce contexte social de type féodal, d'une sorte de travail forcé qui a pu abuser, a posteriori, les observateurs prompts à s'extasier devant le dynamisme populaire?

- Canton

Ngarangou

Petit canton artificiellement créé à une date récente, il ne compte que 25 villages et un peu plus de 1 400 habitants. Quinze villages font valoir leurs droits à la culture de l'un des trois polders du canton (60 % de la population). Tous les villages des îles (6) sont concernés. Ils se trouvent à une distance moyenne de 4,3 km de leurs polders respectifs. Neuf villages sur dix installés sur les rives disposent d'un polder dont ils sont éloignés en moyenne de 4,1 km. Cette réalité moyenne peut être illustrée par l'exemple de Touy, village situé à 4 km au nord-est de Ngarangou, au bord du wadi de même nom. Au début du siècle ces Kuri Kura vivaient sur l'île de Kanasarom, entre Fourou et Merom-Koura. Ils en sont partis dans les années vingt pour se rapprocher du wadi de Touy sur lequel ils avaient des droits ancestraux car leurs grands-pères avaient vécu là. Ayant participé à la construction du barrage de Daoula sous la direction du Mai d'Isseirom, chaque chef de famille disposait d'une parcelle sur ce polder ré inondé "accidentellement" ou "criminellement" en 1975. Sa mise en culture, en temps normal, exigeait l'usage du chaduf. Il fallait donc se déplacer sur près de six kilomètres pour aller cultiver le blé. C'est pourquoi les villageois de Touy s'activent beaucoup et peut-être préférentiellement sur le wadi voisin, bien que seule la corne orientale soit cultivable. Chaque chef de famille a reçu par héritage une parcelle, et parfois deux, d'une superficie moyenne d'environ 20 à 25 ares. On y cultive le blé en saison fraîche dans 37

des petits carrés, bien que le chaduf ne soit utilisé que pour le maïs de saison sèche, à raison d'un puits par parcelle, et un jour d'irrigation sur six. En bordure du wadi, il y a des dattiers bien entretenus. Pourtant, les Kuri de Touy ne connaissent pas la technique de la fécondation et disent que "les arbres mâles et femelles sont suffisamment proches les uns des autres pour se débrouiller eux-mêmes". Un autre exemple est celui du village de Ngodoua (Kuri Kura), installé depuis 1962 sur la dune de Daguila, à l'ouest de la corne septentrionale du polder de Broumtchilloum, connu sous le nom de polder de Daoula. Auparavant, ils étaient en bordure du wadi de Ngodoua (Ngadoua sur la carte IGN), au sud de celui de Touy, mais il s'est asséché, et comme ils avaient participé à la construction du barrage, ils sont venus s'établir à proximité. Le wadi reste sous leur dépendance: ils y récoltent les dattes, tandis qu'ils envoient leurs bêtes faire leur cure salée sur le fond natroné. Depuis l'inondation du polder de Daoula, ils y cultivent du maïs de décrue au fur et à mesure que la nappe baisse. Cela suffit apparemment à les faire vivre. Malgré l'exiguïté du canton et le faible nombre de ses polders, on peut comparer les distances moyennes et la force d'attraction exprimée en nombre de villages et en pourcentage de population concernée par chacune des trois cuvettes lacustres.
TABLEAU LXXXIX. L'ATTRACTION DES POLDERS DE NOARANOOU

POLDER

nom b re d e villages exploit. 5 9 1

% popu Iat . o

concerné

d.IStan ce moyenne

Broumtchilloum Daoula Kalale

16,4 78,7 4,9

4,2km 4,6km 1,Okm

Le cas de Kalale vient appuyer les conclusions de l'étude du canton d'Isseirom : polder de petite taille mis en valeur par un petit nombre de paysans qui n'ont eu aucune difficulté à s'installer à proximité, sans crainte de manquer d'espace-sable pour la culture du mil de dune ou pour le pâturage. Un grave incident a éclaté dans la région en 1975. Les Kanembu Kadjidi, aussi turbulents sur le canton de Ngarangou que sur celui de Nguéléa ou Njiguidada, avaient commis un crime que le Mai de Ngarangou fut autorisé à laver en allant prélever la diya, fixée à 10 vaches. Peut-être le fit-il un peu brutalement, toujours estil que 10 villages kadjidi s'exilèrent sur les terres du Mai d'Isseirom. Et ils renouvelèrent avec véhémence leur revendication d'un canton homogène, mordant sur les territoires de Ngarangou, Njiguidada et Nguéléa. La rancune était sans doute tenace, ou bien le Mai d'Isseirom les manipula, et c'est ainsi que fin 1975 quelques hommes résolus brisèrent nuitamment, en quelques heures, le barrage de Tao (Broumtchilloum), inondant du même coup le polder de Daoula. La récolte de blé fut anéantie, et les quatorze villages concernés se retrouvèrent avec une dette de 56 sacs de semence à rembourser à la SODELAC. Cet acte criminel resta impuni. Il attire l'attention sur le poids de l'environnement social, et sur les rivalités d'ordre ethnique qui peuvent exister à propos du territoire. Il illustre également et à nouveau, le rôle prépondérant des Mai dans ces affaires. La même année, le Mai de Ngarangou avait accueilli dans son canton 24 villages buduma 38

qui ne voulaient plus dépendre du Mai de Bol, trop âpre au gain à leur gré. Cet événement devait poser un sérieux problème de droit coutumier, car les villages avaient conservé géographiquement le même emplacement. C'est dire que les structures traditionnelles demeurent ici bien vivantes. Dernière preuve s'il en est encore besoin: il existe, dans les villages du canton, des paysans démunis et dépourvus de parcelles de polder. Ils accepteraient d'aller travailler sur les terres des nouveaux polders de Bol, mais à la condition expresse de ne pas passer sous la dépendance coutumière (et surtout fiscale) du Mai de Bol. Comment concilier de telles résistances avec des projets de développement?

- Canton

de Nguéléa

Canton essentiellement kanembu (95 % de la population) et situé entièrement sur les rives, il compte 156 villages, dont 56 contrôlent l'un des Il polders situés dans le canton (61 % des villageois). La distance moyenne à parcourir est de 2,7 km, mais 37 villages sont installés en bordure même de l'aire de culture. Une donnée nouvelle apparaît dans le canton de Nguéléa : le grand nombre de wadi cultivés. 59 villages contrôlent tout ou partie d'un wadi qui peut être distant de plus de quinze kilomètres. Parmi ceux-ci, 8 disposent aussi d'une partie de polder. C'est le cas des Kanembu Mada de Laoura l et II : ils sont installés en bordure du polder de Broumtchilloum(deuxièmedu nom), mais cultivent égalementles wadi de Moroum (à 15 km) et de Nioum (20 km). Il en est de même pour une grande partie des habitants de Nguéléa, notamment des Kadjidi, des Ngaltuku et des Midiu : ils cultivent des parcelles de polder à Tchingam, et à Wolerom, distants respectivement de 8 km et 6 km, mais travaillent également sur les wadi de Lindana, Ngouyaki, Yourdiguina et Kouado, éloignés chacun de plus de 20 km. Il Y a donc là des paysans qui ont choisi, au cours des vingt dernières années, de se rapprocher du polder au détriment du wadi, dont la mise en valeur participait pourtant à l'économie traditionnelle. Les distances moyennes et la force d'attraction ont été estimées ainsi:
TABLEAU Xc. L'ATTRACTION DES POLDERS DE NGUÉLÉA

POLDER BROUMBIA-NGUELEYA BlliI-KORTCHO TCHINGAM BROUMTCHILLOUM TCHAEROM NGARTOUA WOLEROM BERIM LIA

nbre de villages exploit. 13 4 9 16 2 3 3 4 2

% popul. concerné 19,5 4,5 27,4 13,9 1,7 4,9 19,5 4,6 4,0

distances moy. village/polder O,Okm 1,8km 2,2km 5,9km O,Okm 5,7km 4,Okm 0,0 0,0

Note: Broumbia et Ngueleya d'une part, Bibi et Kortcho d'autre part, ont été regroupés du fait de leur proximité et pour faciliter le traitement informatique des données. 39

Deux polders peuvent faire l'objet d'un commentaire signifiant: Broumtchilloum et Berim. Broumtchilloum est particulièrement bien placé; il est relativement vaste et bien cultivé. Il attire les paysans, mais ceux-ci ne peuvent s'installer tous sur ses bords car se pose toujours le problème de l'espace-sable. Ce paramètre devra, dans l'avenir, être parfaitement quantifié afin de prévoir le plus précisément possible les installations autour de Guini, Berim, Mamdi et Tandal. Le polder de Berim est l'un des plus grands; il n'a pas attiré, loin s'en faut, d'importantes cohortes de paysans. Il n'a donné lieu qu'à l'installation des gros villages de Lafia-Kafia (Katikitchiri) et de Madikomerom. Il faudra essayer de savoir pourquoi, et jusqu'à quel seuil de peuplement on peut implanter des installations nouvelles. En 1977, les paysans du canton de Nguéléa n'étaient pas dans d'excellentes conditions: de nombreux wadi étaient natronés, tandis que plusieurs polders étaient soit réinondés soit trop secs. Ainsi le polder de Tchingam n'était-il pratiquement plus cultivable en dehors de la saison des pluies depuis six ans. Ils attendaient donc que le Mai prenne la décision de faire briser le barrage pour que la réinondation apporte un peu de fertilité, lessive les sols salés et fasse remonter le niveau de la nappe (fig. 86). Là encore, la prépondérance du rôle des chefs de canton était indiscutable. Bien que l'étude soit d'un intérêt inégal selon les cantons, et qu'elle ne tienne pas compte des interférences possibles avec les polders de Bol (le polder de Berim relève en partie du chef de canton de Nguéléa), il a été possible de tirer de cette enquête quelques conclusions s'orientant dans cinq directions. a) Des éléments de réponse ont été obtenus à propos de la distance que peuvent parcourir les paysans de leur lieu d'habitation au polder. Sur les 136 villages impliqués dans la mise en valeur de l'un des 23 polders des trois cantons, l'éloignement varie de 0 à 25 km, mais la courbe tracée après le traitement informatique des données accuse un seuil à Il km. Cela confirme les renseigements recueillis sur le terrain: quand le polder est éloigné de moins de dix à douze kilomètres, le déplacement des cultivateurs est quotidien pour les opérations culturales ordinaires, irrigation exclue. À ce propos, on observe qu'il n'y a que quelques polders qui nécessitent l'irrigation au chaduf C'est le cas de Djarejare, et c'était le cas de Broumtchilloum et Daoula avant leur réinondation accidentelle. Ainsi qu'il a été vu, les habitants de Nguéléa s'interdisent d'ailleurs l'utilisation du chaduf, sauf parfois pour de petites parcelles de condiments. Ainsi s'attendaient-ils en 1977 à la réinondation de Tchingam qui devait être décidée par le chef de canton, alors que la mise en place de quelques chaduf aurait prolongé de quelques années la culture. b) Au moment de la récolte, ceux qui habitent loin viennent camper sur le bord du polder pour un séjour assez long, pouvant dépasser dix jours. Mais le village d'origine continue à vivre au même rythme. Lorsque l'éloignement excède dix à douze kilomètres, les paysans viennent s'installer en campement pour chaque opération culturale. Le séjour peut alors atteindre un mois, pendant lequel les troupeaux sont laissés aux soins des parents restés au village: il peut aussi accompagner la migration temporaire des hommes. Les cultivateurs en déplacement rentrent toutefois pour le marché hebdomadaire. 40

Fig. 86. Les villages autour du polder de Tchingam en 1977

86
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41

Il ressort de toutes ces constatations que l'on peut recruter pour Berim, Guini, Mamdi et Tandal des volontaires habitant assez loin. Mais si les contraintes de l'irrigation obligent à une présence quotidienne sur la parcelle, il faudra réviser entièrement le problème, car déplacer tout un village semble beaucoup plus difficile. Les habitants de Biria (canton Njiguidada) font quotidiennement le trajet jusqu'à No, distant de 15 km, pour chacune des opérations culturales. Et pourtant, l'espace ne manque pas autour du polder pour déplacer le village, mais les gens refusent car ils veulent "rester entre Kanembu Kadjidi". c) Des indications intéressantes sont apparues concernant le site d'habitat et l'ethnie. Le manque d'intérêt des populations insulaires à l'égard de la culture des polders semble une constante. Toutefois, les populations kuri des îles participent assez activement à la mise en valeur des cuvettes lacustres; elles ont d'ailleurs contribué à la construction de certains barrages. Mais les populations buduma, voisines de Nguéléa, ne viennent pas, même saisonnièrement, cultiver des terres qui sont pourtant largement sous-employées. Il n'en demeure pas moins que les Kanembu semblent les plus intéressés et probablement les meilleurs cultivateurs. La grande majorité des polders est d'ailleurs située sur des territoires placés sous leur contrôle, et les Kanembu ont été les plus nombreux à participer à l'édification des barrages. d) Un phénomène relativement significatif apparaît dans le canton de Nguéléa : le déplacement de quelques villages du wadi de l'intérieur vers le polder de la rive. C'est le cas en particulier des importants wadi de Moroum et de Nioum. Mener de front des activités culturales parallèles sur des parcelles éloignées les unes des autres de près de 25 km suppose un partage des tâches dont les modalités pourraient intéresser les animateurs des polders de Bol, bien que là encore, aucune pratique d'irrigation ne vienne alourdir la tâche des paysans. e) Une dernière notion a été appréhendée et mérite d'être précisée: celle de l'espace sable, ou espace-dune. Les tableaux récapitulant les distances entre les villages et les polders en fonction de l'occupation de ceux-ci suggèrent que chaque village a besoin d'une certaine superficie pour ses champs de mil et ses terres de pâture. Au moment de l'enquête, on pouvait estimer à I 500 le nombre des chefs d'exploitation dépourvus de parcelle de polder à l'intérieur de cette première ceinture extérieure de Bol. Les conditions d'attraction Il importe de bien connaître l'organisation traditionnelle des sociétés qui peuplent le sud-Kanem, et les rythmes saisonniers qu'elles respectent dans leurs activités. Il n'est pas inutile de rappeler le rôle que jouent les chefferies traditionnelles dans l'attribution des terres et le prélèvement des redevances, car il ne faut pas perdre de vue que la méthode des barrages a été inventée par les paysans locaux, et sa mise en applicaiton stimulée par les chefs de canton. Cette présence constante des Mai est peu à peu devenue une contrainte pour les paysans comme pour les sociétés 42

d'intervention, mais l'obstacle est resté infranchissable. - Les contraintes sociales Le droit d'attribution d'une parcelle de polder est directement issu de la participation du paysan (ou de son père, ou de son grand-père) à l'édification du premier barrage ayant permis la mise en culture du polder. À l'occasion de ces travaux, le Mai dirigeait le chantier par l'intermédiaire des chefs des villages à l'intérieur desquels des volontaires s'étaient manifestés. Quelques années plus tard, au moment de l'assèchement complet, les chefs de village concernés deviennent chefs de section et reçoivent du Mai, un lot de parcelles à redistribuer à leurs villageois. Le Mai se réserve une part de chaque section afin de la mettre, à l'occasion, en métayage (morfei). Le morfei, c'est l'attribution à des gens pauvres de parcelles de polder ou de wadi par des gens riches avec partage de la récolte. Les métayers sont des gens qui viennent d'ailleurs ou qui n'ont pas participé aux travaux de barrage. Ils sont dans une situation servile et misérable car ils sont tenus d'accepter d'assez grandes superficies, donc de rétribuer une main-d'œuvre d'appoint, et de donner 50 % de la récolte au "propriétaire" (généralement le Mai ou quelqu'un de sa cour). Cette proportion n'est d'ailleurs pas mesurée car, à chaque occasion ou à chaque passage, le chef de canton se fait livrer la quantité dont il a besoin. En contre partie, la hiérarchie ainsi mise en place fonctionne dans l'autre sens après chaque récolte par le prélèvement de redevances, que ce soit pour le mil de dune, le blé, ou le maïs des polders et des wadi. C'est ainsi qu'après chaque récolte, un envoyé spécial du Mai passe dans les villages pour collecter la part qui lui revient. Il traite avec les chefs de village, ou marama. Si ceux-ci ne sont pas assez dociles, le Mai les fait doubler par des mara-biai qui ont compétence sur les champs et les redevances. Il y a deux types de redevances. La plus ancienne est la deya, correspondant au müd et au kiski décrits par ailleurs. Elle consiste en six koro de grain par récolte (quatre pour le Mai, deux pour le marama). Même si la récolte est nulle, le paysan devra s'endetter pour l'acquitter. La redevance la plus récente (bien que presque aussi ancienne que l'islamisation) est la sada ou sadaka, dîme coranique introduite par les marabouts et prélevée par le Mai pour ses devoirs de charité, à raison d'un dixième du fruit de la récolte, mesurée en koro pour le blé et le maïs, en djoho (panier d'une contenance d'une trentaine de kilos) pour le mil. Si la récolte est nulle, la sadaka n'est pas exigée. Son produit devrait être entièrement redistribué aux pauvres, mais les Mai en font aussi profiter leurs chevaux. Il va de soi que les quantités de grain ainsi collectées dépassent de beaucoup les besoins du chef de canton et de sa cour. Aussi vend-il une partie du blé à la SODELAC, et une partie du maïs sur les marchés. Bien évidemment, les polders de Berim et Guini, dont les barrages ont été édifiés grâce aux efforts conjoints des gens du Mai de Nguéléa et de ceux du Mai de Bol, sont gérés par ce réglement traditionnel. L'une ou l'autre de ces redevances a même été prélevée en 1977 sur les légumes des paysans de Matafo par le chef de canton de Bol, Adoum. Le problème de la substitution de la SODELAC aux chefs traditionnels pour la distribution des parcelles et pour le prélèvement des redevances va donc inévitablement se poser de manière aiguë, et il est illusoire de croire que les 43

paysans se désolidariseront des structures sociales ancestrales sous prétexte que l'eau et les aménagements du polder seront fournis par la société d'intervention. En parcourant les archives coloniales, on retrouve souvent des allusions à ces problèmes de droit coutumier. Le 27 octobre 1934, le chef de subdivision signait un procès-verbal stipulant que "sur toute l'étendue du canton, la coutume ne dépassera pas le maximum admis de 6 zacca par wadi ou par champ de mil". Un peu plus tard, dans un règlement daté du 20 mai 1942 et intitulé "divers litiges existant entre les chefs de canton de la subdivision de Bol", le capitaine Sammarcelli concluait: "Il est de toute nécessité de réduire et d'unifier les droits coutumiers grevant, au profit de deux ou plusieurs chefs de canton, certaines terres d'alluvions gagnées sur les eaux du lac par l'industrie des hommes. Cette multiplicité des droits constitue en fait une multiplicité des charges. Ces droits sur le même fond assujettissent les populations les plus laborieuses et les plus dignes d'intérêt au double et au triple paiement du mûd traditionnel sur tous les produits (blé, mil, maïs)." On voit donc que les chefferies traditionnelles peuvent constituer le premier obstacle aux projets de mise en valeur des cuvettes lacustres de la région. Il semble indispensable de composer avec elles, afin de parvenir éventuellement à en faire le premier appui de ces opérations. - Les contraintes agro-pastorales La nature et le rythme des activités agro-pastorales hors-polders doivent être parfaitement connus, afin d'éviter des chevauchements dans le temps de certaines oéprations culturales. Mais la dimension spatiale de ces activités ne doit pas être négligée. Il convient de rappeler que les gens du Sud-Kanem sont des agriculteurséleveurs dont l'activité primordiale consiste à semer le mil pénicillaire sur la dune villageoise, sur des champs préalablement fumés par le retour nocturne des troupeaux. Deux facteurs limitants sont ainsi introduits: l'espace-sable nécessaire aux champs et aux pâturages et l'existence d'un seuil au-delà duquel il y aura surpâturage et surculture. Et le calendrier agricole du mil, qui est très fluctuant car la première pluie peut tout aussi bien avoir lieu début juin ou mi-juillet. Autour de ce moment, les travaux de débroussage et de semis dureront, en moyenne, dix jours. Le sarclage, un mois plus tard, durera également dix jours, tandis que la récolte occupera les villageois cinq à vingt jours selon son abondance. En conséquence, après avoir résolu le problème des chefferies, il faudra prendre en considération la volonté quasi inévitable des paysans de semer leur mil à la saison des pluies, et de faire pâturer leurs vaches tout au long de l'année à proximité du village. Ce sera également un obstacle à toute entreprise de mise en valeur comportant un calendrier strict pour les cultures de plantation. Cette étude sur l'aire et les conditions d'attraction des polders semble laisser de côté un certain nombre d'éléments de géographie rurale tels que les pratiques culturales, les calendriers, les rendements et le vécu des paysans. Ce sont là des sujets traités par ailleurs, soit à propos d'autres polders, soit à propos des wadi. En réalité, l'enquête comportait une vigoureuse arrière-pensée, celle de trouver une réponse à la question, vieille de vingt ans: la population active de la région est-elle suffisante en nombre pour mettre en valeur, selon ses propres méthodes, la totalité de la superficie 44

poldérisée, et, afortiori, poldérisable ? Dès 1956, l'un des initiateurs de l'opération polders, J. Mosrin, craignait d'avoir à répondre négativement. Et pourtant, les polders se multiplièrent sans qu'un afflux migratoire laisse espérer le complément de main-d'œuvre nécessaire. En 1965, le débat a eu une portée nationale et polémique, et les plus hautes instances du Tchad indépendant ont considéré qu'il y avait, au Sud-Kanem, assez de paysans pour mettre en valeur plusieurs dizaines de milliers d'hectares de terres poldérisées. C'était une triple erreur. D'abord sur les chiffres, car il est évident qu'il n' y a pas assez de bras disponibles. Ensuite sur les motivations, car bon nombre d'insulaires ne se sentent pas concernés par les polders. Enfin, sur les modalités de transfert des paysans volontaires, car ce déplacement ne se fera qu'au prix de mesures qui renverseront les valeurs traditionnelles des sociétés du Kanem. LA PECHE PÉNINSULAIRE Entre Kouloudia et Baga-Sola, la "côte" du Sud-Kanem est très découpée et les nombreuses digitations lacustres créent des conditions tout à fait favorables à une activité de pêche à moyenne échelle. Encore faut-il que ces digitations n'aient pas été barrées par des digues pour en faire des polders, et que le niveau du lac soit suffisant pour que les presqu'îles du littoral soient réellement et normalement entourées d'eau. La pêche dans la zone péninsulaire n'a donc pas connu le développement et l'évolution qui la caractérisent en bordure des eaux libres. Les différences portent sur les pêcheurs eux-mêmes, les techniques utilisées, la destination du produit et, dans une moindre mesure, sur le peuplement piscicole. À la suite de sa grande enquête sur la pêche dans le lac Tchad, M. Verlet en 1966 affirmait: "La pêche est presque exclusivement pratiquée par les Haddad appartenant à des fractions spécialisées dans ce travail: elle revêt deux formes principales: une pêche occasionnelle d'autoconsommation villageoise, une pêche professionnelle dont la production est orientée vers le ravitaillement en poisson frais et séché des marchés régionaux. Au total, on compte 400 à 450 pêcheurs haddad." (8) Cette observation l'avait conduit à surestimer le rôle du groupe haddad dans l'activité piscicole de l'ensemble du lac. Depuis, nous avons pu nuancer, à propos de la pêche insulaire, et réhabiliter le groupe buduma qui a opéré, il est vrai, une remarquable reconversion. Il n'empêche que, sur les rives du lac, les Haddad constituent le plus gros contingent de pêcheurs. Mais la pêche garde une importance très minime par rapport aux travaux de l'agriculture et de l'élevage. Ainsi, Umar Issa, Haddad Ngala du village d'Irnou (groupement d'Amerom) ne pratique-t-illa pêche que pendant les temps morts laissés par l'agriculture: en saison des pluies, il cultive son champ de mil sur la dune et, en saison sèche, il fait succéder le maïs au blé sur sa parcelle de polder. Actuellement, on peut estimer à moins de mille le nombre de ces pêcheurs occasionnels. Ainsi que l'avait bien noté M. Verlet, ils appartiennent exclusivement à certaines fractions: ce sont les Haddad Guyu à Soudoua, Souya et Kafirom, les Haddad Kileti à BaBoloanda, Ngueleya, Woleyrom, Yaoula et Konguia, les Haddad Galla à Koutoukou et Kalo- Woli, ou encore les Haddad Koukouri des villages kanembu de Kafia, Balom, Bari-Tchigam et Bayorom. Les moyens de capture du poisson sont proches de ceux qui avaient été mis au 45

point de longue date par les Haddad. Les innovations ont porté sur le fil de nylon et les hameçons manufacturés, mais elles sont assez peu apparentes du fait que les grands filets maillants et les lignes à hameçons multiples ne se prêtent guère à l'activité de pêche dans les étroits goulets des péninsules. Le filet le plus couramment employé pour la capture des Tilapia et des silures ressemble à un grand haveneau (fig. 87). C'est un filet-piège appelé nduli, composé de deux perches longues d'environ deux mètres, formant un cadre ellipsoïdal à l'intérieur duquel est placé un filet à petites mailles autrefois tissé en coton local, de nos jours en nylon. Le pêcheur maintient le cadre ouvert de la surface vers le fond, où il se referme sur le poisson. On utilise le nduli, de préférence en saison chaude, à la décrue du lac. Parmi les autres techniques, certaines s'apparentent à ce qu'utilisent les populations du Sud-Tchad pour pêcher dans le Logone et le Chari. C'est le cas du panier de capture (ngile-ngile) et de la chambre de capture (kare-kare). Le premier est fabriqué avec des feuilles de dum tressées, laissant des mailles assez étroites. Il présente une petite ouverture, du genre souricière, orientée vers la rive. Le panier est placé à proximité de la berge, dans les herbes où les poissons de petite taille se laissent prendre. Le kare-kare est construit en roseaux directement en eaux peu profondes près de la berge. L'ouverture, orientée vers la rive, peut être fermée de la terre par un guetteur actionnant une corde reliée à la porte. Cette chambre de capture, malgré sa grande taille (environ deux mètres de côté) ne sert souvent qu'à prendre des petits poissons pour les appâts. Les harpons et les lignes sont de plusieurs types (fig. 88). Les harpons à flotteur se composent d'un manche de bois long de 1,6 m environ, à une extrémité duquel est fixée une pointe de sagaie épaulée par deux ailerons inversés (maraku). À l'autre extrémité se trouve un flotteur en bois d'ambadj (bodjio). Une longue corde relie la pointe au pêcheur. Ce harpon sert à la prise de gros poissons à partir d'une kadei ou dans un filet. Le allaha est un harpon de 25 cm environ destiné à tuer, de la berge, des poissons de petite taille. À partir de son extrémité effilée se dressent en sens inverse une vingtaine de barbelures dont le rôle est d'assurer les prises. Le lallal représente grossièrement la pointe du harpon à flotteur, avec les deux ailerons inversés. Il sert à prendre les Heterotis au moment de la nidification. L'emploi de la ligne à main munie d'un flotteur est assez rare; par contre, les lignes à gros hameçons appâtés, ou bugu-bugu (technique reçue des Hausa) sont très répandues. Les hameçons sont espacés de 5 cm sur des lignes tendues en travers des bras du lac, signalées de place en place par des tiges de papyrus. Le peuplement piscicole de la zone péninsulaire est également, en période normale, légèrement différent de ce qu'il est dans la zone insulaire et dans les eaux libres. Les conditions écologiques ne sont pas les mêmes. C'est ainsi que des relevés ont été régulièrement transcrits en 1965 pour une station située entre l'île de Matako et l'île de Kougoulia, dans le canton d'Isseirom, par le CTFf. À cette époque, les fonds variaient de 3,3 à 5,15 m, avec une transparence moyenne de 85 cm. Les captures moyennes obtenues expérimentalement selon le même protocole que pour la zone insulaire (6 filets maillants et une ligne) étaient de 264 kg par mois, avec un maximum en février (439 kg) et un nrtnimum en août (125 kg). Les ichtyologues considéraient que cette zone comptait parmi les plus poissonneuses du lac et, en 1965, l'essentiel était constitué par Alestes (30 %), Lates (22 %) et Hydrocyon (15 %). L'assèchement des années soixante-dix a probablement modifié sensiblement cette répartition. D'ailleurs, il faut conserver présent à l'esprit que cette pêche péninsulaire n'a 46