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Insularités ottomanes

310 pages

L’Empire ottoman était aussi un empire maritime. Cette facette de sa nature a suscité chez les historiens un intérêt croissant depuis quelques années. Consacré à l’« insularité ottomane », le présent volume est une participation originale aux réflexions en cours. Son objet n’est pas de rassembler des monographies, mais de répondre à la question suivante : en quoi les îles étaient-elles des territoires différents des autres, avec des populations spécifiques, des problèmes spécifiques et des solutions spécifiques ? À partir de sources souvent inédites, les contributeurs s’interrogent ainsi sur la logique présidant à la conquête des îles, sur leur organisation et sur la façon dont la Porte considérait ces territoires un peu particuliers. Abordant également la question du point de vue des îles elles-mêmes, ils se penchent sur la composition ethnique et religieuse des sociétés insulaires, évaluent leur éventuel caractère de conservatoire ethnographique, examinent les modalités des communications des îles entre elles et avec le reste du monde, soulignent les problèmes de sécurité liés notamment au risque pirate. Enfin des éléments de comparaison avec d’autres insularités méditerranéennes permettent de mieux cerner les spécificités ottomanes. Un intérêt particulier est évidemment accordé aux îles méditerranéennes, mais d’autres îles ottomanes, qui n’avaient jamais fait l’objet d’études, sont également traitées : îles de la mer Rouge, îles du Danube.


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Insularités ottomanes
Nicolas Vatin et Gilles Veinstein (dir.)
Éditeur : Institut français d’études anatoliennes Année d'édition : 2004 Date de mise en ligne : 24 février 2016 Collection : Rencontres d’Istanbul ISBN électronique : 9782362450488
http://books.openedition.org
Édition imprimée ISBN : 9782706817939 Nombre de pages : 310
Référence électronique VATIN, Nicolas (dir.) ; VEINSTEIN, Gilles (dir.).Insularités ottomanes.Nouvelle édition [en ligne]. İstanbul : Institut français d’études anatoliennes, 2004 (généré le 01 juin 2016). Disponible sur Internet : . ISBN : 9782362450488.
Ce document a été généré automatiquement le 1 juin 2016. Il est issu d'une numérisation par reconnaissance optique de caractères.
© Institut français d’études anatoliennes, 2004 Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540
L’Empire ottoman était aussi un empire maritime. Cette facette de sa nature a suscité chez les historiens un intérêt croissant depuis quelques années. Consacré à l’« insularité ottomane », le présent volume est une participation originale aux réflexions en cours. Son objet n’est pas de rassembler des monographies, mais de répondre à la question suivante : en quoi les îles étaient-elles des territoires différents des autres, avec des populations spécifiques, des problèmes spécifiques et des solutions spécifiques ? À partir de sources souvent inédites, les contributeurs s’interrogent ainsi sur la logique présidant à la conquête des îles, sur leur organisation et sur la façon dont la Porte considérait ces territoires un peu particuliers. Abordant également la question du point de vue des îles elles-mêmes, ils se penchent sur la composition ethnique et religieuse des sociétés insulaires, évaluent leur éventuel caractère de conservatoire ethnographique, examinent les modalités des communications des îles entre elles et avec le reste du monde, soulignent les problèmes de sécurité liés notamment au risque pirate. Enfin des éléments de comparaison avec d’autres insularités méditerranéennes permettent de mieux cerner les spécificités ottomanes. Un intérêt particulier est évidemment accordé aux îles méditerranéennes, mais d’autres îles ottomanes, qui n’avaient jamais fait l’objet d’études, sont également traitées : îles de la mer Rouge, îles du Danube.
SOMMAIRE
Introduction Nıcolas Vatın et Gilles Veinstein
Autres modèles méditerranéens
Les îles de la Méditerranée occidentale Un contre-portrait de l’insularité ottomane ? Michel Fontenay Le phénomène insulaire en Méditerranée à l’époque moderne Essai de typologie des îles de Méditerranée occidentale e Les îles comme enjeu dans la domination de la Méditerranée occidentale au xvii siècle
« L’Isola di Candi a, piu d’ogn’altra lontana » Aspects matériels et culturels de l’insularité en Crète à la fin de la période vénitienne (1570 env. -1669). Michel Lassithiotakis
e e Le pouvoir ottoman et les îles de l'Égée (XVI -XVIII siècles)
Îles grecques ? Îles ottomanes ? e L’insertion des îles de l’Égée dans l’Empire ottoman à la fin du xvi siècle Nıcolas Vatın
Le législateur ottoman face à l’insularité L’enseignement des Kânûnnâme Gilles Veinstein Corpus deskânûninsulaires Relativité de la spécificité insulaire Lekânûn, miroir des réalités insulaires Dispositions sur la surveillance et la défense côtières Fiscalité des échanges de l’île avec le monde extérieur (yaban) Les laboratoires de l’orthodoxie juridique
La loi du sultan débarque à Chypre L’installation ottomane à partir d’une analyse des budgets Vera Costantini
Les étrangers et l'insularité ottomane
Les Cyclades à l’époque ottomane L’insularité vue par les missionnaires jésuites (1625-1644) Elisabetta Borromeo
Ottoman Territoriality Versus Maritime Usage The Ottoman Islands and English Privateering in the Wars with France 1689-1714 Colin Heywood
Autres îles ottomanes
e Lsièclees îles ottomanes du Danube auxvi Ayşe Kayapınar Les activités sur les îles danubiennes La fiscalité
e e Îles et insularité en mer Rouge à l’époque ottomane (xvi – début xix siècle) Michel Tuchscherer Un milieu naturel rude Des îles aux fonctions multiples Conclusion
e e Aspects de l'insularité ottomane aux XVIII et XIX siècles
e e L-xix siècles)a peste dans les possessions insulaires du Grand Seigneur (xvii Daniel Panzac La peste dans les îles La contamination des îles La réaction insulaire Annexe
« Position délicate » ou île sans histoires ? L’intégration de Chypre à l’État ottoman des premièresTanẓîmât Marc Aymes Première approche : Chypre en archipel Sensibilité militaire et dynamique réformatrice Traces d’une administration provinciale insulaire ? Conclusion
Être Prince de Samos désir de légation, imaginaire dynastique et ordre de la carrière chez Étienne et Constantin Musurus Olivier Bouquet Musurus Fils : perspective d’insularisation, perception de relégation, désir de légation Musurus Père : l’imaginaire dynastique d’un ancien Samien Conclusion
Table des cartes et fac-similés
Index
Introduction
Nıcolas Vatın et Gilles Veinstein
Les historiens n’ont jamais cessé de s’intéresser à la mer Méditerranée, et ce mouvement est allé crescendodepuis une cinquantaine d’années. Les spécialistes de l’Empire ottoman ne pouvaient pas rester à l’écart, puisque cet empire fut, à l’évidence, maritime. Longtemps cependant, on a considéré cette identité maritime comme secondaire, acquise et conservée par défaut, en quelque sorte. On est revenu, depuis quelques années, sur cette vision un peu simpliste, et les recherches se sont multipliées. La parution récente de deux importants recueils rassemblant les principaux spécialistes de la mer ottomane atteste la vitalité de ce domaine d’études. 1 Les contributeurs du présent volume consacré à l’« insularité ottomane » participent pour leur part aux réflexions en cours. Encore faut-il préciser que leur but n’était pas de rassembler des monographies sur différentes îles. Certes, plusieurs des études qui suivent traitent principalement d’un cas particulier (La Crète, Chypre, Samos, les îles de la mer Rouge ou celles du Danube), mais toujours pour répondre à cette question : en quoi les îles étaient-elles – si elles l’étaient – des territoires différents des autres, avec des populations spécifiques, des problèmes spécifiques et des solutions spécifiques ? Cette thématique n’allait pas de soi. Nous traduisons par « île » deux mots que les Ottomans employaient indifféremment : le turcada et l’arabecezîre.En fait, longtemps ces termes désignèrent, plus généralement, des territoires totalement mais aussi partiellement entourés d’eau : une presqu’île ou la portion de terre comprise dans un confluent étaient pour eux des 2 ada. Le concept d’insularité – dès lors que, pour nous, l’isolement est la caractéristique première d’une île – n’aurait donc eu aucun sens pour un Ottoman. Il n’en est pas moins légitime de poser la question, mais c’est dans les pratiques qu’on pourra y chercher des réponses. La question peut être posée du point de vue du pouvoir ottoman. On s’interrogera alors sur la logique présidant à la conquête des îles, sur leur organisation administrative, fiscale, militaire et urbaine, et sur la façon dont la Porte considérait ces territoires un peu particuliers. La question peut également être abordée du point de vue des îles elles-mêmes. On se penchera alors sur la composition ethnique et religieuse des sociétés insulaires, sur leur éventuel caractère de conservatoire ethnographique et en particulier sur la place conservée par les Latins en Égée ; on examinera les modalités des communications des îles entre elles et avec le reste du monde, les problèmes de sécurité liés notamment au risque pirate ; on cherchera quelle place tiennent les insulaires dans la société ottomane. Enfin des éléments de comparaison avec d’autres insularités méditerranéennes doivent permettre de mieux cerner d’éventuelles spécificités ottomanes. Tel était le programme d’un colloque organisé par l’UMR 8032 du CNRS (« Études turques et ottomanes ») et tenu les 21 et 22 septembre 2002 dans le village de Ry (Seine-Maritime), grâce à l’hospitalité du conseil municipal et tout particulièrement du maire, M. Auzou, et de M. Varin, que nous sommes heureux de pouvoir remercier ici l’un et l’autre. Il va de soi que les douze personnes qui y participèrent, et qui toutes nous ont remis leur communication, ne représentent qu’une petite partie des spécialistes à qui nous aurions pu faire appel. Sans entrer dans d’inutiles détails, il suffira de dire, d’une part que nous souhaitions donner la parole à de jeunes chercheurs, d’autre part que des complications imprévues nous avaient amenés à réduire nos ambitions initiales. En sorte qu’en dehors de Colin Heywood (de Hull), qui nous fit l’amitié de se joindre à nous, ce sont
des représentants de l’« école française » ottomaniste – soit ditcum grano salis– qui se sont livrés à l’exercice que nous leur proposions : Vera Costantini de Venise ; Ayşe Kayapınar de Manisa ; Marc Aymes, Olivier Bouquet, Daniel Panzac et Michel Tuchscherer d’Aix-en-Provence ; Elisabetta Borromeo, Nicolas Vatin et Gilles Veinstein de Paris. Michel Fontenay de Paris et Michel Lassithiotakis de Genève, de leur côté, acceptèrent de nous fournir le contrepoint extérieur nécessaire. Chacun a abordé le thème proposé en fonction de ses recherches propres et en analysant des sources différentes : archives ottomanes ou britanniques, rapports envoyés à la métropole par les responsables vénitiens en Crète, ou à laPropaganda fideles missionnaires jésuites installés à par Chio... Chaque contribution traite d’un sujet particulier et peut se suffire à elle-même. Il nous semble cependant qu’elles constituent un tout qui a sa cohérence. Nous les avons regroupées selon une logique à la fois thématique et chronologique. Mais plutôt que de reprendre ici la table des matières, il nous a paru utile de faire une brève synthèse (à la lumière des études qui suivent) des réponses qu’on peut tenter de donner aux questions que nous nous étions posées.
*
L’intérêt tout relatif que les Ottomans semblent avoir montré pour les îles, de façon générale, apparaît à la façon même dont ils s’en rendirent maîtres. Ayşe Kayapınar constate qu’il fallut un siècle pour que les îles du Danube apparussent dans les registres, signe du peu d’importance que leur accordaient les autorités. Quant aux îles de la mer Rouge, Michel Tuchscherer remarque qu’elles furent acquises par défaut, dans la mesure où la conquête des rivages continentaux et le contrôle du détroit avaient fait de cette mer un lac ottoman. Le cas de la Méditerranée est à l’évidence plus compliqué. Évoquons brièvement les étapes de la progression de l’Empire en Égée. Une première phase correspond au règne de Mehmed II, autrement dit aux suites de la conquête de Constantinople en 1453. Le processus, selon une pratique ottomane courante, se fit en deux temps : d’abord un tribut fut imposé à des seigneurs locaux (pour la plupart d’origine génoise ou byzantine), ce qui signifiait que le territoire appartenait désormaisde jureau sultan, mais qu’il en déléguait la gestion ; ensuite une prise de contrôle direct eut lieu, accélérée peut-être par la ligue pontificale de 1456-1457 et le sentiment qu’il n’était plus possible de se fier aux seigneurs génois, alliés traditionnels certes, mais Latins malgré tout. Le cas de Venise, grande puissance maritime contrainte de céder l’Eubée, était tout différent. Un regard sur la carte donne l’impression que la Porte souhaita d’abord contrôler les détroits et protéger ainsi Istanbul. L’idée n’était assurément pas étrangère aux stratèges ottomans, mais peut-être n’est-ce pas la seule, ni même la principale raison des conquêtes insulaires. On est frappé par exemple du flou qui entoure l’histoire de Tenedos dans cette période. Du reste, le chroniqueur Sa’dü-d-dîn, négligeant apparemment l’intérêt stratégique de Tenedos et Limnos, expliquait leur prise de contrôle par le fait que la première servait de repaire aux pirates et que la seconde produisait la précieuseterra sigillata,qu’on croyait efficace contre la peste. On pourrait également évoquer le sel d’Enez ou le blé d’Eubée, alors que Skyros, Skopelos et Skiathos étaient laissées à Venise, et Chio aux Génois. Ainsi, si une logique stratégique se dessine plus ou moins avec le recul de l’histoire, il ne faut pas sous-estimer le caractère de politique au coup par coup que revêt aussi l’expansion maritime ottomane sous Mehmed II, qui acheva son règne par un échec devant Rhodes, siège des chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem qui refusaient de payer tribut et favorisaient la course. Le successeur de Mehmed II, son fils Bajazet II, loin de poursuivre cette expansion, accepta de er démilitariser Samos et Ikaria. Ce n’est qu’après la conquête du Moyen-Orient par Selîm I , au début du règne de Soliman le Magnifique, qu’eut lieu la seconde phase, avec la conquête de
Rhodes et du Dodécanèse en 1522. Ainsi que nous l’avons dit, c’était un vieux projet, mais dont l’exécution, pour Soliman, répondait aussi à des préoccupations de politique intérieure : l’éviction des Chevaliers de Rhodes était vivement souhaitée par ses sujets musulmans. Dès lors, les Ottomans se retrouvèrent seuls en Égée face à Venise et aux seigneurs latins sous protectorat vénitien. Un premier coup fut porté en 1537-1538 : au retour de son échec devant Corfou, puis l’année suivante, le commandant de la flotte ottomane, Hayrü-d-dîn Barberousse, s’en prit aux Cyclades. Il redorait ainsi son blason, tout en donnant aux hommes des occasions de butin. Après le traité de 1540, seule Tinos demeura vénitienne, les autres îles des Cyclades passant sous le contrôle de la Porte, direct ou indirect puisque les Crispi dans leur duché de Naxos, Les Gozzadini à Kea et Sifnos, les Sommaripa à Andros devenaient tributaires du sultan. C’est la troisième phase d’expansion, qu’il faut plutôt attribuer à l’action personnelle d’uncondottiere ottoman qu’à une politique organisée des hommes d’État d’Istanbul. En droit, tout l’archipel, Tinos exceptée, était désormais ottoman. Aux yeux de la Porte, les modifications postérieures ne changèrent pas grand-chose à cette réalité fondamentale. Ces modifications ne survinrent du reste que vingt-cinq ans plus tard, dans des conditions similaires, à la suite de l’échec devant Malte de Piyâle Paşa en 1565. Voulut-il punir les Génois et Giacomo IV de Naxos, soupçonnés d’avoir collaboré avec des corsaires chrétiens ? Peut-être souhaita-t-il surtout ne pas rester sur un échec : quelques mois après celui-ci, en effet, il s’emparait de Chio, puis éliminait Giacomo Crispi dont le duché, augmenté d’Andros, devait aller sous Selîm II à Joseph Naci. Les conquêtes maritimes des Ottomans ne s’arrêtèrent pas là, puisqu’ils s’emparèrent encore de e Chypre en 1571 et de la Crète au milieu du xvii siècle. Le contexte de ces entreprises est cependant tout différent, puisqu’il s’agissait de lourdes et coûteuses opérations militaires, décidées par les plus hautes autorités politiques. Au demeurant on ressent toujours, à leur propos, l’impression d’improvisation qui prévaut à l’examen des phases précédentes d’appropriation des îles. Si des explications économiques et géostratégiques peuvent être avancées pour expliquer ces acquisitions dont il n’est pas certain qu’elles furent heureuses, on ne sait pas grand-chose des motivations réelles. On sait en revanche que, dans un cas comme dans l’autre, le personnel politique stambouliote était extrêmement divisé sur le bien-fondé de ces opérations militaires : on peut voir là une nouvelle preuve du fait que la conquête des îles n’allait pas nécessairement de soi. Il n’en demeure pas moins que celle-ci eut lieu et que, avec le recul de l’histoire, elle avait sa logique. Quand la Crète fut définitivement acquise, les Ottomans se retrouvèrent maîtres du bassin oriental de la Méditerranée, donnant ainsi une logique politique à une zone maritime qui avait une logique géographique et humaine propre, différente de celle du bassin occidental évoqué par Michel Fontenay.
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Quel usage les Ottomans firent-ils de ces possessions particulières ? Un premier constat s’impose : les îles n’avaient pas un grand intérêt économique. Sans doute, certaines avaient à offrir des produits particuliers, parfois de grande valeur : ainsi les perles de la mer Rouge évoquées par Michel Tuchscherer, les roseaux des îles danubiennes étudiées par Ayşe Kayapınar, ou les poneys de Mytilène dont nous parle Gilles Veinstein. On pourrait citer encore la terra sigillata de Limnos, le mastic de Chio, les éponges de Simi, les fruits de Rhodes et Cos, le marbre de Proconnèse (Marmara adası)... Il n’en demeure pas moins que les îles coûtaient souvent plus qu’elles ne rapportaient et que, dans le meilleur des cas, elles rapportaient peu : c’est ce que constatent Vera Costantini à propos de Chypre, Michel Tuchscherer au sujet des îlots de la mer Rouge, ou Gilles Veinstein de façon plus générale à l’étude desḳânûnnâme. Un point particulier
soulevé par Gilles Veinstein est l’absence d’autosuffisance en grains : maintenir l’existence même de populations insulaires n’allait donc pas de soi. Ajoutons que l’intégration d’îles comme Chio ou Rhodes à l’espace ottoman leur ôtait d’importantes ressources, dès lors qu’elles ne pouvaient plus jouer autant qu’auparavant le rôle de plaques tournantes et d’intermédiaires économiques entre orient musulman et occident chrétien, rôle dans lequel la Porte les avait longtemps maintenues, non sans intention. Un deuxième phénomène, qui est du reste une vérité de La Palice, voire une tautologie étymologique, s’impose d’emblée à l’historien : les îles sont isolées et difficiles d’accès ; les communications y sont malaisées. Il suffit pour s’en rendre compte de songer à la lenteur et aux difficultés du déplacement annuel des missionnaires jésuites dont nous parle Elisabetta Borromeo. Une première conséquence de cet isolement, qui n’est pas lié à la nature du régime ottoman, mais qu’il eut à prendre en compte, est qu’à l’époque moderne – dont traite en grande partie ce volume – les îles sont, parce que solitaires et souvent désertées, des repaires de corsaires, pirates ou ennemis. Tel n’est pas le cas en mer Rouge, nous apprend Michel Tuchscherer, où à l’inverse les îlots proches des côtes servaient de refuge aux populations fuyant les exactions des remuantes tribus bédouines. En revanche il en allait bien ainsi dans le Danube, et Ayşe Kayapinar considère que l’installation de populations dans un certain nombre de ces îles avait une raison stratégique. En Méditerranée, c’est l’évidence et la course/piraterie et ses conséquences sont par nécessité abordées, plus ou moins abondamment, par Elisabetta Borromeo, Colin Heywood, Nicolas Vatin et Gilles Veinstein. Plus directement en rapport avec la nature de l’État ottoman est la gestion adoptée pour répondre à ces difficultés de circulation, et donc de contrôle. Ainsi que le souligne Gilles Veinstein, seules quelques îles font l’objet d’unḳânûnnâme, donc d’une installation conséquente de l’appareil d’État et des musulmans : les îles les plus grandes, ou celles qui ont un intérêt stratégique. Ailleurs, beaucoup plus de souplesse règne. Les îles de la mer Rouge sont tenues par l’intermédiaire des notables locaux, nous dit Michel Tuchscherer, qui conclut d’ailleurs que trois siècles d’intégration dans l’espace ottoman n’ont guère laissé de trace sur le terrain ou dans la société. Il n’en va évidemment pas de même en Égée. Pourtant là aussi beaucoup d’îles conservent une grande autonomie de fait, les seigneurs latins demeurant en place beaucoup plus longtemps qu’on ne pourrait croire, moyennant (ainsi que tente de le montrer Nicolas Vatin) des ajustements de vocabulaire et un changement de la grille de lecture des institutions. Le maintien très fréquent d’un système d’imposition forfaitaire (maḳṭû’), quoique celui-ci ne fût ni systématique, ni réservé aux îles, répondait également au souci de limiter au maximum l’intervention de l’État dans ces territoires très particuliers. Parler d’autonomie est cependant insuffisant. Les contributions de Nicolas Vatin, d’Elisabetta Borromeo et de Colin Heywood montrent que les Cyclades constituaient un monde que l’État ottoman ne contrôlait pas parfaitement, où les populations se trouvaient régulièrement confrontées à un problème de double allégeance, où les pirates et corsaires latins se sentaient chez eux au point que les officiels ottomans en venaient parfois, nous apprend Elisabetta Borromeo, à utiliser les bons offices des missionnaires jésuites pour négocier avec des corsaires d’Occident. Plus encore, la Porte admettait dans une certaine mesure cet état de fait, ou du moins choisissait de laisser régner une certaine ambiguïté. Cette place à part de l’Archipel, son caractère à moitié ottoman seulement, apparaît bien (à la lecture de Colin Heywood) dans la façon dont, dans le contexte de la rivalité franco-anglaise des années 1689-1714, les corsaires britanniques se trouvent dans une situation différente selon qu’ils attaquent leur adversaire dans les Cyclades – ce qui paraît somme toute admissible – ou près des rivages continentaux de l’Empire ottoman – ce qui est inconvenant.
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