Inter Media

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Pour saisir dans toute leur complexité le comportement et l'impact des nouveau médias, il faut aborder autrement les phénomènes médiatiques présents et passés. L'intermédialité est un axe de pertinence reliant la technique et les communautés qui par elle se construisent, s'interpellent, conçoivent leurs échanges. Ce volume rassemble les communications présentées lors du premier Colloque d'Etudes d'Intermédialité de l'ISMAI.
Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782296452879
Nombre de pages : 247
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INTER MEDIA
Littérature, cinéma et intermédialité



















Logiques Sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante
reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la
recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les
recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la
connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation
méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes
conceptuels classiques.

Dernières parutions

Elisabetta RUSPINI (sous la dir. de), Monoparentalité, homoparentalité,
transparentalité en France et en Italie. Tendances, défis et nouvelles exigences, 2010.
T. DJEBALI, B. RAOULX, Marginalité et politiques sociales, 2010.
Thomas MIHCAUD, La stratégie comme discours, 2010. as MICHAUD, Prospective et science-fiction, 2010.
André PETITAT (dir.), La pluralité interprétative. Aspects théoriques et empiriques,
2010.
Claude GIRAUD, De la trahison, Contribution à une sociologie de l’engagement, 2010.
eSabrina WEYMIENS, Les militants UMP du 16 arrondissement de Paris, 2010.
Damien LAGAUZERE, Le masochisme, Du sadomasochisme au sacré, 2010.
Eric DACHEUX (dir.), Vivre ensemble aujourd'hui : Le lien social dans les
démocraties pluriculturelles, 2010.
Martine ABROUS, Se réaliser. Les intermittents du R.M.I, entre activités, emplois,
chômage et assistance, 2010.
Roland GUILLON, Harmonie, rythme et sociétés. Genèse de l'Art contemporain, 2010.
Angela XAVIER DE BRITO, L'influence française dans la socialisation des élites
féminines brésiliennes, 2010.
Barbara LUCAS et Thanh-Huyen BALLMER-CAO (sous la direction de), Les
Nouvelles Frontières du genre. La division public-privé en question, 2010.
Chrystelle GRENIER-TORRES (dir.), L'identité genrée au cœur des transformations,
2010.
Xavier DUNEZAT, Jacqueline HEINEN, Helena HIRATA, Roland PFEFFERKORN
(coord.), Travail et rapports sociaux de sexe. Rencontres autour de Danièle Kergoat,
2010.
Alain BERGER, Pascal CHEVALIER, Geneviève CORTES, Marc DEDEIRE,
Patrimoines, héritages et développement rural en Europe, 2010.
Jacques GOLDBERG (dir.), Ethologie et sciences sociales
M. DENDANI, La gestion du travail scolaire. Etude auprès de lycéens et d'étudiants,
2010.
Françoise CHASSAGNAC, Les sans-abri à La Rochelle de nos jours, 2010.
Nathalie FRIGUL, Annie THÉBAUD-MORY, Où mène le Bac pro? Enseignement
professionnel et santé au travail des jeunes, 2010.
Célia Vieira et Isabel Rio Novo (éd.)








INTER MEDIA


Littérature, cinéma et intermédialité


































Des mêmes auteurs:

VIEIRA, Célia et RIO NOVO, Isabel (2008) (coord.). António Gedeão / Rómulo de
Carvalho - Novos Poemas para o Homem Novo: Actas. Maia: Edições Ismai.
VIEIRA, Célia et NOVO, Isabel (2005), Literatura Portuguesa no Mundo, Dicionário
de Literatura, 12 volumes. Porto, Porto Editora.
RIO NOVO, Isabel (2008). A Missão Social da Poesia. Teorizações Poéticas em
Portugal e Suas Orientações Francesas. Maia: Edições Ismai.




























© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54261-7
EAN : 9782296542617

AVANT-PROPOS


Ce volume a comme objectif la divulgation écrite des communications
présentées lors du I Colloque d’Études d’Intermédialité de l’ISMAI, organisé au
Portugal, les 7 et 8 octobre 2009, à l’Institut Supérieur de Maia, sous la
responsabilité du Centre d’Études en Lettres (CEL, uId. 707 FCT). Le but de
cette rencontre scientifique était surtout celui de comprendre comment le
progrès technologique des dernières décennies était à l’origine des recherches
intermédiales, obligeant les chercheurs à aborder autrement des domaines
scientifiques et des objets culturels qui ont de plus en plus tendance à subir des
effets de transfert et de fusion sémiotiques. À ce moment-là, nous avons pu
compter sur des contributions de chercheurs provenant de plusieurs universités
et centres de recherche, organisées autour de thèmes tels que l’intermédialité et
la post-modernité, la production de médias et d’hypermédias et les rapports
entre la littérature et le cinéma.
Comme l’écrit Silvestra Mariniello dans sa communication,
l’intermédialité est un concept polymorphe qui « porte, entre autres, sur la
généalogie des médias fondée sur la matérialité de toute production culturelle et
scientifique ; sur les phénomènes de transfert ; sur l’histoire des médias
résultant de cette généalogie et de ces transferts ». Aussi, les articles réunis dans
ce volume montrent-ils bien à quel point la recherche intermédiale permet de
comprendre l’ensemble des conditions qui rendent possibles les croisements et
la concurrence des médias, nous amenant à réfléchir, tout au long de cette
œuvre sur : les rapports entre la photographie et la littérature (Robert Fotsing) ;
les médiatisations artistiques de techno-réalité avec un nouveau regard sur
l’opéra (Paula Gomes Ribeiro) ; la fusion de la danse avec la poésie (Valentina
Karampagia) ; les conséquences de l’éditorialisation des archives audiovisuelles
(Matteo Treleani) ; l’utilisation de l’hypermédia et du multimédia dans le
discours anthropologique (Fernando Faria Paulino) et dans la communication
littéraire (J. Esteves Rei) ; les défis de l’adaptation du texte littéraire au cinéma
(Isabel Rio Novo, Helena Padrão) ; la fascination que la littérature exerce sur
les cinéastes (Manuel Tojal, Matthijs Engelberts, Jean-Christophe Valtat) ou
l’influence du cinéma sur le roman (Anabela Oliveira), pour ne faire référence
qu’à quelques-unes des contributions.
Nous croyons, donc, que la diversité et l’actualité des textes inclus dans
ce livre permettront de porter une nouvelle lumière sur l’intérêt de l’approche
intermédiale dans un contexte culturel déterminé par l’éclatement des frontières
disciplinaires.
Célia Vieira et Isabel Rio Novo

7
SOMMAIRE

Avant-propos..............................................................................................7
Célia Vieira et Isabel Rio Novo
L’intermédialité : un concept polymorphe ............................................11
Silvestra Mariniello

INTERMEDIALITE ET POST-MODERNITE .......................................31
Avec d'autres yeux. Des enfants sahraouis dépeignent la société
occidentale ................................................................................................33
Ainara Miguel Sáez de Urabain
Apartheid et intermédialité chez Célestin Monga et André Brink......49
Robert Fotsing Mangoua............................................................................49
La médiateté à l’épreuve de la (post) modernité :
entre atrophie/im- médiateté et hypertrophie/hyper-médiateté ..........61
François Guiyoba
Dolly à l’opéra – médiatisations artistiques de la techno-réalité .........77
Paula Gomes Ribeiro
Corps poétique et corps dansant : une figure d’intermédialité ...........87
Valentina Karampagia
Les revues littéraires en tant qu’espace intermédiatique: la revue
Bandarra (Porto, 1953-1961) ...................................................................95
Célia Vieira

PRODUCTION DE MEDIAS ET D’HYPERMEDIAS .........................111
Villes Littéraires et Villes Numériques :
la Página Literária do Porto .................................................................113
Célia Vieira, Isabel Rio Novo, Alexandre Sousa, Tiago Cruz
Enjeux sémiotiques de la valorisation du patrimoine audiovisuel.
Le cas de Ina.fr.......................................................................................127
Matteo Treleani
9 L'utilisation de l'hypermédia dans le discours anthropologique.......139
Fernando Faria Paulino
La communication littéraire et le documentaire : nature et fonction
éducative .................................................................................................151
J. Esteves Rei

LITTERATURE ET CINEMA ................................................................159
Luís Miguel Nava et l'Inércia da Deserção : Espaces d'interception
entre poésie et cinéma............................................................................161
Maria Odete Gonçalves
Fado Cinématographique. La présence du cinéma chez António Lobo
Antunes ...................................................................................................169
Anabela Dinis Branco de Oliveira
Eça de Queirós, Manoel de Oliveira et les parcours de l’adaptation
dans Singularités d’une Jeune Fille Blonde..........................................181
Isabel Rio Novo
Agustina et Manoel de Oliveira ............................................................195
Maria Helena Padrão
José Régio et le cinéma de Manoel de Oliveira....................................203
Manuel Tojal
« Convergence » de la littérature et du cinéma ? Le cas d’Il y a
longtemps que je t’aime (Claudel, 2008) ...............................................223
Matthijs Engelberts
Isou, Wolman, Debord : du cinéma au livre........................................237
Jean-Christophe Valtat

10 L’intermédialité : un concept polymorphe

1Silvestra Mariniello

à Michèle

Résumé

C’est l’accélération extraordinaire des progrès technologiques de ces trente
dernières années qui est à la base du développement des recherches
intermédiales. En effet, il est vite apparu que, pour saisir, dans toute leur
complexité, le comportement et l’impact des nouveaux médias qui naissent
incessamment des percées technologiques, il fallait aborder autrement les
phénomènes médiatiques présents et passés.
Plutôt qu’un système fermé, l’intermédialité est un axe de pertinence
(Müller) reliant la technique et les communautés qui, par elle, se construisent,
s’interpellent, conçoivent leurs échanges (Villeneuve). Terme polysémique,
l’intermédialité désigne à la fois (A) les relations entre médias ; (B) le creuset
de médias et de technologies d’où émerge et s’institutionnalise peu à peu un
média particulier ; (C) le milieu complexe résultant de l’évolution des médias,
des communautés et de leurs relations ; (D) un nouveau paradigme qui permet
de comprendre les conditions matérielles et techniques de transmission et
d'archivage de l’expérience (Méchoulan). Concrètement, la recherche
intermédiale, telle que définie en A,B,C,D a pour objets : (1) La généalogie des
médias fondée sur la matérialité de toute production culturelle et scientifique -
les matériaux constitutifs (lieu, corps, voix, image, son, etc.), les supports
matériels (pellicule, ruban magnétique, etc.), les techniques et les technologies
impliquées dans ladite production. (2) Les phénomènes de transferts. Le
transfert, concept nodal de la culture contemporaine, est entendu ici comme
transport de matériaux ou de technologies d'une culture à une autre, d’un média
à un autre. Le matériau et la technologie transférés se transforment dans le
processus puisque leur identité et leur sens sont fonction d'une relation à un
contexte. (3) Une histoire des médias basée sur cette généalogie et ces
transferts. (4) L’effet des médias sur la pensée du temps, de l’espace et du
vivre-ensemble. (5) Le rôle de l’art dans la construction des relations entre les
médias, les savoirs et les communautés. Dans son principe même,
l’intermédialité ne fait pas qu’appeler à l’éclatement des frontières
disciplinaires, elle l’impose. Mon article ne pourra évidemment pas couvrir tous
ces aspects, il se concentrera sur le milieu intermédial, essaiera de définir le
concept de médiation et se penchera sur la nécessité de se donner un nouveau

1 Centre de recherche sur l’intermédialité (CRI), Université de Montréal, Québec.
11 paradigme pour comprendre les conditions matérielles et techniques de
transmission et d’archivage de l’expérience.

Mots-clés : intermédialité, médias, médiation.


« Qu’est-ce que l’intermédialité ? », se demande Eric Méchoulan, dans une
entrevue pour la revue Spirale, « un nom jeté sur un ensemble flou de pratiques
d’analyse issues de savoirs déjà développés ? Un appareillage théorique en voie
de constitution avec sa litanie de pratiques rituelles et de questionnaires
stéréotypés ? Un trompe-l’œil ? À mon sens, tout cela à la fois : c’est bien son
2intérêt. » L’intermédialité, un concept polymorphe, donc. On rencontre très
souvent, dans les sciences humaines, des concepts polymorphes et
polysémiques, pensons à « histoire » qui est à la fois « recherche, connaissance,
reconstruction du passé de l'humanité sous son aspect général ou sous des
aspects particuliers, selon le lieu, l'époque, le point de vue choisis ; ensemble
3des faits, déroulement de ce passé » ; « ouvrage relatant des faits du passé » ;
« évolution de l'humanité à travers son passé, son présent, son avenir » ;
« ensemble d'événements, évolution concernant une personne ou une chose » ;
« ce qui arrive à quelqu'un, ce qui le concerne en particulier ; ce qui est fait par
quelqu'un », « récit concernant un fait historique ou ordinaire ; narration
d'événements fictifs ou non » et encore « chose, objet auxquels on ne sait pas ou
ne veut pas donner de nom » et, finalement, « récit, une discipline, le contenu de
cette discipline ». Pensons aussi à « culture » et à tout ce à quoi ce concept peut
renvoyer : de la « mise en valeur d'une terre d'étendue variable, destinée à la
production agricole », à l’« entretien et exploitation des qualités d'un être
vivant, à des fins utilitaires ou esthétiques », à la «fructification des dons
naturels permettant à l'homme de s'élever au-dessus de sa condition initiale et
d'accéder individuellement ou collectivement à un état supérieur », à
l’« ensemble des moyens mis en œuvre par l'homme pour augmenter ses
connaissances, développer et améliorer les facultés de son esprit, notamment le
jugement et le goût », aussi, dans un sens péjoratif, au «caractère normatif,
contraignant de l'éducation sociale, des idéologies régnantes ». « Culture »
renvoie aussi à l’ « activité qui permet à l'homme de développer, épanouir
certaines composantes de sa personnalité », à la « pratique, [au]
perfectionnement de certains modes de connaissance ou d'expression » ; aux
« bien moral, progrès intellectuel, savoir à la possession desquels peuvent
accéder les individus et les sociétés grâce à l'éducation, aux divers organes de
diffusion des idées, des œuvres, etc. » ; à l’« ensemble de connaissances et de

2 « Éclaircies à travers les brumes de l'intermédialité. Entretien avec Éric Méchoulan (Ière
partie) », Spirale, nº 229, novembre-décembre 2009, p. 35
3 Centre national des ressources textuelles et lexicales : www.cntrl.fr/definition/ (toutes les
définitions qui suivent viennent de la même source).
12 valeurs abstraites qui, par une acquisition généralement méthodique, éclaire
l'homme sur lui-même et sur le monde, enrichit son esprit et lui permet de
progresser » ; à la « qualité, compétence que la possession d'un savoir étendu et
fécondé par l'expérience donne à une personne ou à une société dans un
domaine de connaissances particulier, à une époque ou dans un lieu
déterminés ». Il s’agit de concepts déjà institutionnalisés (même s’ils sont en
perpétuelle transformation) et donc moins suspects que le tout jeune concept
d’intermédialité. Comment l’aborder ? Comment envisager les différents
aspects de son polymorphisme ? Que nous révèle-t-il ?
Dans sa dimension la plus canonique, l’intermédialité se réfère aux relations
entre les médias. Pour ne donner que quelques exemples, les relations entre la
photographie et la littérature dans Fragments d’un crépuscule blessé de Célestin
Monga ou dans Un acte de terreur d’André Brink que Robert Fotsing analyse
avec tant de perspicacité dans ce même volume ; entre la photographie et la
peinture dans les tableaux d’Edward Hopper ; entre le cinéma et la télévision
dans Hero de Stephen Frears ou Mad City de Costa Gavras ; entre la musique et
l’architecture dans Son-O-House d’Edwin Van der Heide et Lars Spuybroek,
etc. Il est important de reconnaître, déjà à ce niveau, que les enjeux de
l’intermédialité sont grands. Elle reconnaît à la technique une dimension
centrale et révèle sa présence là où elle était devenue invisible (l’écriture est une
technique, ainsi que le cinéma, malgré leur transparence) ; elle nous sort de la
pensée de la représentation et de la mise à distance pour nous introduire plutôt à
la pensée de la médiation et de l’immanence, comme on le verra mieux plus
loin. Intermédialité désigne aussi le creuset des médias et des technologies d’où
4émerge et s’institutionnalise peu à peu un média particulier ; elle rend compte
du transfert de matériaux et de techniques d’une culture à l’autre, par exemple,
l’appareil cinématographique, inventé en Occident, se marie avec le haïku ou la
peinture du vide au Japon ou avec le Verbe de la tradition orale dans bien des
pays africains ; le matériau « Aïda », conçu dans le contexte du nationalisme
italien naissant (où l’Égypte n’est qu’une allégorie de la réalité italienne non
représentable pour des raisons politiques), s’adapte au contexte égyptien dans la
reprise cinématographique du livret : le matériau et la technologie transférés se
transforment au cours du processus, puisque leur identité et leur sens sont
fonction d’une relation à un contexte, c’est cette métamorphose historique que
l’intermédialité peut signifier. Mais l’intermédialité renvoie surtout à
l’évolution constante des médias, des communautés et de leurs relations, elle
marque le passage d’une théorie de la société, qui contient les médias 
conception généralement établie de nos jours  à une théorie où société,
socialités et médias se coconstruisent et se détruisent en permanence. En parlant
des changements apportés par l’imprimerie à la société européenne de la fin du

4 André Gaudreault, Philippe Marion, « Un média naît toujours deux fois… », dans Sociétés et
Représentations. La Croisée des médias (2000), Paris : CREDHESS, nº 9.
13 XVe siècle, Elizabeth L. Eisenstein montre l’extension et la complexité du
rapport entre une technologie et la société qui la produit, l’utilise et en est
traversée.

Une chose est de montrer en quoi les méthodes de production du livre ont
changé au cours de la seconde moitié du XVe siècle ou d’estimer les ordres
de grandeur de cette production. Mais c’est tout autre chose que de
déterminer comment l’accès à une abondance ou une variété accrue de
documents écrits a affecté les façons d’apprendre, de penser et de percevoir
les élites alphabétisées. Pareillement, c’est une chose que de montrer que
l’uniformisation fut une conséquence de l’imprimerie, et c’en est une autre
que de déterminer comment les lois, les langues ou les structures mentales
5furent affectées par des textes plus uniformes.

Dans son œuvre, l’auteur étudie les multiples diramations des « comment »
de la microhistoire d’une époque, fournissant un modèle inspirant pour
quiconque veut étudier la coconstruction de sociétés, socialités et technologies.
D’autre part, la possibilité de communiquer instantanément (par le biais du
télégraphe, du téléphone et, plus récemment, d’Internet) avec quelqu’un
habitant une autre partie de la planète ou de voir/écouter en direct depuis chez
nous, sur un écran de télé, d’ordinateur ou à la radio, un événement qui se passe
ailleurs tout en sachant que d’autres spectateurs/auditeurs, partout dans le
monde, le voient avec nous, a profondément changé la perception et la pensée
de l’espace/temps et permis des relations entre les êtres humains impensables
6hors de la synchronie, qu’elle soit fausse ou réelle . Les conséquences sont
immenses et touchent à tous les aspects du vivre-ensemble ainsi qu’à la
perception que nous avons de nous-mêmes en tant qu’individus.
Comme l’affirment Deleuze et Guattari, un concept est plutôt « le contour »,
7 8« la configuration », « la constellation d’un événement à venir ». Nous
sommes parvenus à penser l’intermédialité comme l’ensemble des conditions
qui rendent possibles les croisements et la concurrence des médias, l’ensemble
possible des figures que les médias produisent en se croisant, la disposition
potentielle des points d’une figure par rapport à ceux d’une autre.
L’intermédialité est la connaissance de ces conditions, de la possibilité des
multiples figures, de l’éventualité que les points d’une figure renvoient à ceux
d’une autre. L’intermédialité est aussi, donc, un nouveau paradigme qui permet

5 Elizabeth L. Eisenstein (1991), La révolution de l’imprimé dans l’Europe des premiers temps
modernes, Paris : La Découverte, p. 20.
6 Je me réfère ici à « Television, Set and Screen » dans Mass mediauras (1996), Stanford :
Stanford University Press, où Samuel Weber déconstruit la synchronie de l’image télévisée.
7 Gilles Deleuze, Felix Guattari (1991), Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris : Les Éditions de
Minuit. Je discute cette définition de concept dans mon article « Commencements », paru dans le
premier numéro de la revue Intermédialités, Naître, printemps 2003.
8 Le Centre de Recherche sur l’Intermédialité à l’Université de Montréal.
14 de comprendre les conditions matérielles et techniques de transmission et
d’archivage de l’expérience dans le passé comme dans le présent. La recherche
intermédiale porte, entre autres, sur la généalogie des médias fondée sur la
matérialité de toute production culturelle et scientifique ; sur les phénomènes de
transfert ; sur l’histoire des médias résultant de cette généalogie et de ces
transferts. Elle est concernée par l’effet des médias sur la pensée du temps, de
l’espace et du vivre-ensemble ainsi que par le rôle de l’art dans l’actualisation
des relations entre les médias, les savoirs et les communautés et par le
nécessaire éclatement des frontières disciplinaires.

Contre toute une tradition de pensée qui cherche à comprendre des sujets ou
des substances, puis à saisir leurs connexions ou leurs interférences, le
principe consiste ici [avec l’intermédialité] à voir agir d’abord les relations et
à concevoir les sujets comme des nœuds (par définition provisoires) de
9connexion.

En poursuivant cette réflexion qui ouvre son entretien, Eric Méchoulan dira
que, plus qu’inventer de nouveaux concepts, « il s’agit de changer de table
10d’opération. » C’est ce changement de table d’opération impliqué par
l’intermédialité que je vais aborder dans cet essai en passant par trois étapes
(pas dans l’ordre chronologique) : une réflexion sur le paradigme intermédial
par rapport au lieu de sa théorisation, l’université contemporaine ; une brève
discussion des concepts de médium et de médiation qui sont au cœur de celui
d’intermédialité et une définition du milieu intermédial.

Le paradigme intermédial

Dans son importante étude, Remains to be seen. Intermediality, Ekphrasis,
and Institution, James Cisneros discute l’intermédialité en l’inscrivant dans le
contexte des changements académiques qui se sont massivement produits
pendant les vingt dernières années. L’intermédialité apparaît à la fois comme le
symptôme de l’effondrement de l’université moderne, effondrement causé par
la mondialisation et la « communication virtuelle », et son explication.

Pour considérer l’histoire et la géographie du concept donc, il faudrait le
réviser à la fois en tant que symptôme des changements dans son
environnement institutionnel et en tant qu’outil, créé avec, à l’esprit, la
conjoncture socio-historique présente  un outil qui peut aider à expliquer ou
à modeler le champ culturel en mouvement. Si notre question initiale était
l’intermédialité : est-elle un symptôme ou une explication du moment
historique ? Et si nous avons raison de dire qu’elle est les deux, nous nous

9 « Éclaircies à travers les brumes de l'intermédialité. Entretien avec Éric Méchoulan (Iere
partie) », Spirale, no 229 novembre-décembre 2009, p. 34
10 Ibidem.
15 trouvons face à une deuxième question plus urgente : comment pouvons nous
utiliser l’intermédialité pour penser et expliquer une situation dont elle est le
symptôme ? Et comment l’intermédialité peut-elle être expliquée en tant que
symptôme en même temps qu’elle explique la situation dont elle est le
11symptôme ?

C’est pour répondre à cette question plus urgente que l’auteur introduit la
figure rhétorique de l’ekphrasis dont l’étude lui révèle la différence en tant que
facteur constitutif du trope et l’aide à identifier le rôle que l’intermédialité,
successeur de l’ekphrasis, peut jouer à l’intérieur de l’institution académique.
Le poème qui décrit l’objet artistique et qui essaie même d’adhérer à sa forme,
est néanmoins condamné à différer de tel objet dans la matière et dans le temps.
L’ « anachronisme inhérent » de l’ekphrasis joue un rôle important dans
l’argumentation de James Cisneros ; il est, en fait, le concept charnière qui tient
ensemble la rhétorique, les ruines de l’université (et de la culture) moderne(s) et
l’intermédialité. L’ekphrasis est « une marque d’extériorité et d’antériorité que
12l’objet décrit transfère aux images verbales ». Ce qui constitue la figure réside
précisément dans ses limitations en tant que construction verbale, l’identité
impossible avec l’objet vers lequel elle tend et par lequel elle est affectée. En
passant par une discussion du Laocoön de Lessing et de la lecture que W.
Thomas Mitchell en donne, James Cisneros montre que l’ekphrasis opère contre
le courant d’un savoir organisé par disciplines dont Lessing peut être vu comme
le fondateur.

Le rejet sans appel de l’ekphrasis de la part de Lessing devrait être compris
dans le cadre de sa préoccupation pour le caractère national et la nature
intrinsèque de chaque forme d’art, où favoriser l’hybridité artistique
correspondrait à brouiller l’identité nationale. […] La priorité que Lessing
attribue à l’intégrité de la communauté, dans son traité sur les limites
artistiques anticipe ainsi de façon importante l’université moderne : un lieu
laïque national à l’intérieur duquel des objets sont produits et évalués, et où la
production culturelle acquiert du sens selon une hiérarchie d’arts et de
disciplines. […] Maintenant ce complexe disciplinaire est en train de

11 James Cisneros, « Remains to be seen. Intermediality, Ekphrasis and Institution », dans Marion
Froger, Jürgen Müller (2007) (dir.), Intermédialité et socialité. Histoire et géographie d’un
concept, Münster : Nodus Publikationen, p. 20 : « To consider the history and geography of the
concept, then, we should revise it both as a symptom of changes in its institutional setting and as a
tool created with the present socio-historical juncture in mind – one that can help to explain and to
partially mold the shifting cultural field. If our initial question was whether intermediality is a
symptom or an explanation for a historical juncture, and we are correct in saying that it is both,
we now find ourselves before a second, more pressing question : how can we use intermediality to
think and to explain a situation of which it is a symptom ? And : how can intermediality explain
itself as a symptom at the same time that it explains the situation of which it is a sign ? » (C’est
moi qui traduis).
12 Id., op. cit. p. 22 « a mark of exteriority and temporal precedence that the object described
transfers to the verbal images. » (C’est moi qui traduis).
16 changer, ce qui explique en partie l’attention renouvelée à la figure de
13l’ekphrasis que Lessing rejette .

La force perturbatrice de l’ekphrasis est dans sa temporalité qui contourne
les divisions que Lessing voulait imposer. Comme le montre la lecture que
James Cisneros fait de l’Ode on a Grecian Urn (1819) de John Keats, des
époques différentes se superposent dans un mouvement qui fuit le progrès et la
linéarité et questionne la position du sujet, qui désormais doute de lui-même.

L’ode nous montre, dans un premier temps, les ruines d’une autre époque, un
artefact culturel qui restera après l’inexorable avancée du temps. Ensuite, elle
considère l’urne comme un agent historique qu’on peut faire parler – un
témoin muet autour duquel gravite le discours historique, un reste historique
qui produit des histoires. Et finalement, l’ekphrasis se réalise quand l’urne
parle et quand le vase, maintenant violé, révèle le secret encore porté par son
silence : le moment culminant étant atteint quand nous pénétrons l’extérieur
inviolé de l’urne et décryptons les contenus inhumés, rendant lisibles ou
14visibles les restes à l’intérieur .

Un autre sujet que le sujet humain, mais partageant avec celui-ci la capacité
de parler et d’engendrer des histoires, apparaît et défie le savoir du narrateur et
du lecteur, leur sens du temps. La vérité émerge de la coexistence de
temporalités différentes, de la coexistence du mythe et de l’histoire qui
imprègne la vie quotidienne. Comme l’ekphrasis, l’intermédialité habite une
temporalité complexe où plusieurs médias sont coprésents de façon
anachronique et où le sujet n’est plus souverain, l’intermédialité devient, entre
autres, le lieu à partir duquel se regardent les ruines de l’université moderne


13 Id., op. cit. pp. 23-24 « Lessing’s firm rejection of ekphrasis should be understood within his
parallel preoccupation with national character and each art’s intrinsic nature, where artistic
hybridity would be correlative to the blurring of national identity. […] The priority Lessing gives
to the integrity of community in his treatise on artistic limits thus anticipates in important ways
the modern university : a secular national space within which artifacts are produced and
evaluated, and where cultural production takes on meaning according to a hierarchy of arts or
disciplines. […] Now this disciplinary complex is changing, which partly explains the renewed
attention turned to the figure of ekphrasis that Lessing rejects. » (C’est moi qui traduis).
14 Id., op. cit. p. 26 « The ode first shows us the ruins of another era, a cultural artifact that will
remain after the inexorable advance of time. It then considers the urn as a historical agent that can
be made to speak – a mute witness around which historical discourse gravitates, a historical
remain that engenders stories. And finally, its ekphrasis culminates when the urn speaks and when
the vessel, now ravished, unveils the secret that was still borne in its quitness : it climaxes when
we penetrate the urn’s virginal outer casing and de-crypt its inner burial contents, making legible
or visible the remains within. » (C’est moi qui traduis)
17 dont le rôle historique a été celui d’instituer des sujets pour l’État-nation à
travers une pédagogie culturelle, cristallisant dans la notion de Bildung qui lie
15le développement personnel à la formation subjective.

Cette « fabrication » de sujets pour/dans l’État-nation impliquait
l’établissement de toutes sortes de cloisonnements et d’oppositions : entre les
disciplines, les arts et les champs du savoir, entre le sujet et ses objets de
connaissance, entre la pensée et les affects, l’idéel et le matériel, le rationnel et
l’irrationnel. Elle impliquait aussi l’instrumentalité de la technique, sa
transparence et son extériorité à la pensée et à la création. L’intermédialité, qui
se développe dans la résistance à ces cloisonnements et à ces oppositions, nous
rendrait conscients des ruines de ce système de valeurs et nous permettrait de
les pénétrer et de les faire parler. Pour nous diriger vers quel futur ? James
Cisneros semble plutôt sceptique. L’image de l’intermédialité comme
16symptôme de « l’Université en ruines » et emblème de son dauphin,
l’université-entreprise, est au moins aussi forte dans son discours que celle de la
résistance menée par ce concept polymorphe et ses pratiques. Notre
responsabilité est, pourrait-on dire avec Derrida, de faire de l’université « un
ultime lieu de résistance critique – et plus que critique – à tous les pouvoirs
17d’appropriation dogmatiques et injustes. »

Réel Imaginaire

L’intermédialité présuppose, comme on l’a partiellement vu et comme on le
développera plus loin, une critique de la représentation, concept et pratique sur
18lesquels la modernité se tient : la représentation implique la transparence de la
technique et de la technologie, tandis que l’intermédialité insiste sur la visibilité
de la technique, sur son opacité, et attire l’attention sur la médiation, la matière,
la différence. Dans un essai très important, paru comme work in progress dans
19la collection dirigée par Jenaro Talens, « Eutopias », et plus tard partiellement
20repris dans The Culture of Literacy , Wlad Godzich identifie la crise de la
litéracie moderne, de laquelle l’intermédialité est à la fois un symptôme et une
explication, comme l’une des questions essentielles de notre temps. Arrêtons-

15 Id., op. cit. p. 28, « Whose historic role has been to institute subjects for the nation-state
through a cultural pedagogy, crystallizing in the notion of Bildung that links personal
development to subjective formation. » (C’est moi qui traduis).
16 Bill Readings (1996), The University in Ruins, Cambridge, MA/London : Harvard University
Press.
17 Jacques Derrida (2001), L’Université sans condition, Paris : Galilée p. 14
18 Je prends représentation dans le sens de « conception du monde » élaboré par Martin Heidegger
dans l’essai L’époque des « conceptions du monde » dans Martin Heidegger (1962), Chemins qui
ne mènent nulle part, Paris : Gallimard.
19 Wlad Godzich, The Language Market under the Hegemony of the Image, (1993) : Valence :
Eutopias, Working Papers, vol. 29
20The Culture of Literacy, (1994), Cambridge : Harvard University Press.
18 nous sur quelques-uns des points centraux de son texte pour mieux comprendre
les enjeux politiques et philosophiques de l’intermédialité.
Dans The Language Market under the Hegemony of the Image, on lit que la
représentation est un trait distinctif de la modernité et, plus précisément, que la
modernité « opère par des images du monde » ( « modernity operates by means
of images of the world » ), de conceptions du monde (worldviews) comme
21Heidegger l’a montré dans son « Die Zeit des Weltbildes » . Foucault, dont
l’œuvre est, d’après Godzich, un commentaire et une corroboration de la thèse
qu’Heidegger présente dans cet essai, définit les conceptions du monde comme
discursives par nature : « les conceptions du monde sont des constructions
discursives dont on peut faire l’archéologie » (worldviews are discursive
22constructs the archeology of which could be undertaken ). Cela signifie qu’il
peut y avoir autant de conceptions du monde (et de mondes) que de discours.
On rencontre ici la notion de possibilité, une notion cruciale pour la modernité,
23mais qui eut également, comme l’admit Kant, un rôle ravageur . Si toutes les
conceptions du monde sont possibles, il ne peut plus y avoir de « grands
24récits » qui seraient en charge de la vérité (en histoire, politique, science,
religion, etc.), « universalizing master narratives ». Les représentations
discursives du monde présupposent une conception du langage en tant que
construction, séparé de l’existant. Le sujet moderne doit se rappeler que parler
c’est se soumettre aux règles du langage, c’est construire, falsifier, fictionnaliser
d’un côté, et de l’autre c’est dire la vérité en établissant le monde comme
référent, et la capacité du langage de renvoyer au monde.

Le sujet moderne doit à la fois garder à l’esprit que, d’un côté, parler c’est se
soumettre aux règles du langage, construire, falsifier, fictionnaliser et de
l’autre, dire la vérité en établissant la référentialité du monde et de la vision
25 du monde.

Cette alternance entre l’oubli et le souvenir (oublier que le langage est une
construction, et que, par conséquent, il implique la fiction et ne peut plus dire la
26vérité du monde) imprègne trois moments différents de la modernité : le
moment où le sujet apprend que la vérité en laquelle il/elle croyait n’était
qu’une construction ; le moment où ce mensonge (falsehood) est récupéré en

21 Wlad Godzich, The Language Market under the Hegemony of the Image, op. cit. p. 10.
22 Ibidem.
23
24 Jean-François Lyotard (1979), La condition postmoderne, Paris : Les Éditions de Minuit.
25 Wlad Godzich, , op. cit. p.11 « The
modern subject must simultaneously bear in mind that to speak is to submit to the rules of
language, to construct, to falsify, to fictionalize on the one hand, and to tell the truth by
establishing the referentiality of the world, of the worldview on the other. » (C’est moi qui
traduis).
26 Id., op. cit. p. 12.
19 tant que vérité subjective : le sujet ne prétend pas dire la vérité, mais affirme
que ce qu’il dit est ce qu’il croit être vrai ; et enfin

le troisième moment, dans lequel le sujet moderne élude la violence
présupposée par le régime de la croyance et perd confiance en lui. L’abandon
de la foi marque l’avènement du cynisme, et le sujet accepte l’effet de
mensonge et décide de ne plus s’en tenir à la possibilité de penser qu’une
seule vision du monde est nécessaire. […] on entre dans l’époque de
l’imaginaire moderne où l’arbitraire règne et le symbolique (à l’exemple de
la Loi) est neutralisé. Qu’est-ce que cela implique ? La conscience moderne
se connaît en tant que conscience du faux et l’accepte ; elle sait que cela
signifie qu’elle ne peut pas générer une narration capable de comprendre,
dans une totalité, le sens de l’existence et du monde. Cette étape finale dans
la démystification du monde, accélérée par des catastrophes historiques
(Auschwitz, Hiroshima, le Goulag…), amène le sujet à renoncer
complètement à la vérité (la Loi) et à accepter l’avènement de l’imaginaire
27en instituant la fiction comme la façon de constituer les sujets et le monde.

Ce passage est l’un des plus intrigants de l’essai et c’est justement la
discussion de l’avènement de l’imaginaire qui permettra de mieux définir le
contexte et les enjeux de l’intermédialité. L’avènement de l’imaginaire, qui se
produit à partir d’une certaine compréhension du langage en tant qu’institution à
28l’origine de toutes les institutions (« as the originally instituting institution » ),
coïncide, paradoxalement, avec un fort retranchement du langage dont le
fonctionnement est brouillé par les images qui, comme Wlad Godzich nous le
rappelle, sont chez elles dans l’imaginaire. Ce troisième moment, qui institue la
fiction comme la façon de constituer les sujets et le monde, est contemporain de
la propagation des images et des sons reproduits mécaniquement par la
photographie, la radio, le cinéma, le gramophone, etc. Pour illustrer la
compétition entre l’image et le logos, Wlad Godzich examine le cas de la
photographie. Si le logos nous propose un discours sur le monde, la

27 Id op.cit. pp. 14-15 « the third moment in which the modern subject shies away from the
violence presupposed by the regime of belief, and sheds belief in itself. The abandonment of
belief marks the advent of cynicism, and the subject accepts the effect of falsehood and decides to
no longer stand by the possibility of thinking that a unique view of the world is necessary. […] we
enter the epoch of modern imaginary in which arbitrariness reigns and the symbolic (as the
instance of Law) is neutralized. What does this entail ? Modern consciousness knows itself to be a
consciousness of falsehood and accepts this fact ; it knows that this means that it cannot generate
a narrative capable of totalizing the meaning of existence and of the world. This ultimate step in
the demystification of the world, accelerated by some historical catastrophes (Auschwitz,
Hiroshima, the Goulag,…), leads the subject to give up truth (the Law) altogether and to accept
the advent of the imaginary by instituting fiction as the way to constitute subjects and the world. »
(c’est moi qui traduis et qui souligne).
28 Id., op. cit. p. 16.
20 photographie est un discours du monde. « If language proposes us a discourse
29on the world, photography is a discourse of the world. »

En nous donnant les choses telles qu’elles sont, la photographie leur confère
une présence imaginaire qu’aucun mode de représentation n’avait atteinte
jusqu’à ce moment. A l’origine, image signifie imitation : l’image qu’imite le
monde reste distincte du monde. Désormais, nous avons des images qui
coïncident à un tel point avec ce qu’elles montrent qu’elles s’abolissent en
tant qu’images pour devenir la « réalité » magiquement répétée (cf. Walter
Benjamin). Dans l’image plastique de la peinture, le monde était nié, tandis
que maintenant nous avons un monde affirmé en lui-même. Les images
rendent maintenant possible le paradoxe selon lequel le monde s’expose et
30s’affirme devant le langage humain.

Ce passage et la réflexion qui s’ensuit explicitent ce qui est sous-entendu
(sans qu’on le reconnaisse) dans toutes les études sur le cinéma et la
photographie en tant que re-productions de la réalité : ils redirigent l’attention
de la relation entre l’image et le réel à la nature imaginaire de ce qui est donné
comme réel. Plutôt que de dire : c’est imaginaire mais cela paraît réel et de
questionner la façon dont cette impression de réalité est produite (tout en
affirmant la primauté de la réalité), Wlad Godzich dit : l’image confère au réel
une présence imaginaire, le monde existe en tant qu’image et l’image adhère à
la réalité du monde qui est présent en elle hors de l’opposition réel/imaginaire.
La phrase « c’est imaginaire, mais apparaît réel » devient « c’est réel et c’est
imaginaire ». Le monde, « magiquement répété » à travers la reproduction
mécanisée, est présent dans l’image qui n’est plus une représentation (qui n’est
plus discursive) et acquiert à son tour la qualité de l’image. En effaçant la
distance entre l’image et son référent, la photographie et la télévision ne créent
pas un imaginaire à partir de la réalité, mais rendent imaginaire la réalité qu’ils
reproduisent, la rendent présente en tant qu’image. L’analyse de Wlad Godzich
résonne dans l’article de James Cisneros, Imaginary of the End, End of the
31Imaginary. Bazin and Malraux on the Limits of Painting and Photography qui
introduit dans la discussion la notion de différence, cruciale dans cette équation
apparente entre le modèle et l’image.

29 Id., op. cit.. p. 17.
30 Id., op. cit. p. 18 « By giving us things the way they are, photography confers upon them an
imaginary presence that no mode of representation had achieved until then. Originally, image
means imitation : the image that imitates the world remains distinct from the world. We now have
images that coincide so much with the given that they abolish themselves as images in order to
become the given magically repeated (cf. Walter Benjamin). In the plastic image of painting, the
world was being negated, whereas now we have a world affirmed in itself. Images now allow for
the paradox that the world states itself before human language. » (C’est moi qui traduis et qui
souligne).
31 James Cisneros, Imaginary of the End, End of the Imaginary. Bazin and Malraux on the Limits
of Painting and Photography, in « Cinémas », Vol. 13, #3, Printemps 2003.
21
[…] l’image est le modèle. La charnière réside entre les deux natures, la
copule révélée par la force énonciative qui nous place aux limites de l’être,
32un écart entre deux figures identiques.

Dans le paradigme bazinien, dit James Cisneros, la répétition de ce qui est
donné (du monde) révèle les limites énonciatrices d’un moment « shows the
33enunciative limits of a moment » , quand le sujet montre du doigt quelque
chose qui est à la fois identique et différent de sa matérialisation dans la photo.
Le texte de James Cisneros se livre indirectement à un dialogue inspirant avec
celui de Wlad Godzich et apporte des éléments importants au débat sur la
photographie dans le contexte de la fin de la litéracie moderne. Son étude se
développe à partir d’une analyse originale et perspicace du célèbre texte de
Bazin L’ontologie de l’image photographique qu’il lit comme centré sur la
notion d’agency et plus précisément autour de la constitution du sujet en
relation au médium. Si l’un des traits de la modernité était la constitution du
sujet en relation au logos, ici il s’agit de la constitution du sujet en relation au
médium photographique, en relation au cadre (« framing ») comme le spécifie
James Cisneros. La grande intuition de Bazin a été celle du caractère déictique
de la photographie, le mouvement entre l’encadrement de l’image et le sujet qui
se constitue par tel encadrement « the movement between the image’s framing
34and the subject thus constituted. »

Contrairement à la peinture, une forme spirituelle d’expression intérieure, la
photographie indique la série de relations extérieures qui constituent le regard
en tant que lieu de l’énonciation. Sa force énonciatrice répète le geste de
l’enfant qui sans parler montre du doigt quelque chose au-delà du cadre, qui
montre déictiquement ce qui ne peut pas être dit selon les paramètres
discursifs spécifiques de l’image plastique. L’ambivalence déictique double
35le monde, indiquant la limite entre l’intelligible et le mystérieux.

Cette lecture de l’essai de Bazin jette une nouvelle lumière sur la fonction
épistémologique de la photographie et de tous les médias qui s’y basent.

32 Id., op. cit. cit. p. 159 « […] the image is the model. The hinge lies between the two natures,
the copula shown by the enunciative force that places us at the limits of being, a differential fold
between identical figures. »
33 Ibidem.
34 James Cisneros, Imaginary of the End, End of the Imaginary. Bazin and Malraux on the Limits
of Painting and Photography, op. cit., p. 156.
35 Id. op. cit., p. 152-153 « Unlike painting, a spiritual form of inner expression, photography
indicates the series of exterior relations that constitute the gaze as a locus of enunciation. Its
enunciative force repeats that gesture of an infant who without speaking points beyond the frame,
who shows deictically what cannot be said according to the specific discursive parameters of the
plastic image. The deictic ambivalence doubles the world, pointing to the border between the
intelligible and the mysterious. » (C’est moi qui traduis et qui souligne).
22
Là où le cadre montre le potentiel d’une image-langage, le contenu de la
photo, sa composition de lignes, lumière et couleurs, donnent du sens à ce
potentiel après sa communion avec un sujet qui regarde. L’ontologie de
Bazin est l’acte d’encadrer – pas le cadre, mais l’acte qui le situe – qui crée
une image et son spectateur de termes corrélatifs dans une matrice où un
36langage visuel prend place.

Il y a une différence entre la présence indexicale de la photographie et le
contenu de la photo qui peut être traité par le langage. La deixis, constitutive de
l’acte de prendre une photo, échappe au langage, ou plutôt en indique les limites
ainsi que les limites d’un sujet qui essaye de saisir le monde et qui se défait
37dans le processus . L’avènement de l’imaginaire est, à la fois, la
reconnaissance du langage en tant que construction qui nous donne le sujet et le
monde et fait de l’artifice la nouvelle loi, et l’éclatement de la compétition entre
le langage et les images qui conduit à ce que Wlad Godzich appelle un monde
sans nous dans lequel une réalité non médiatisée par le logos devient
38l’expression même de l’imaginaire et s’y substitue , ou à ce que James
39Cisneros appelle « world without exterior », dans lequel « la carte qui couvre
le monde ne le remplace pas, mais, pareillement à la photographie, s’ajoute à la
40nature comme une autre composante de son ordre nouveau ». Les images
analogiques et numériques nous donnent « un monde qui a été soumis au travail

36 Id. op. cit., p. 154 « Where the framing shows the potential of an image-language, the content
of the photo, its composition of line, light and color, gives sense to that potential after its
communion with a viewing subject. Bazin’s ontology is the framing – not the frame, but the act
situating it – that makes an image and the viewer correlative terms in a matrix where a visual
language takes place. » (C’est moi qui traduis)
37 Dans mon étude sur Koulechov (Catedra 1992), j’ai discuté brièvement la prosopopée du
cinéœil chez Vertov. Vertov fait dire à la caméra : « Je suis le ciné-œil. Je suis l’œil mécanique. Moi,
machine, je vous montre le monde comme seule je peux le voir. Je me libère, et pour toujours, de
l’immobilité humaine, je suis dans le mouvement ininterrompu... Libéré de l’impératif des 16-17
images par seconde, libéré des cadres du temps et de l’espace, je juxtapose tous les points de
l’univers où que je les aie fixés... ». Faut-il interpréter ce passage en disant que la caméra
remplace le sujet humain en revendiquant ses attributs ? Vertov donne la parole à la caméra, la
fait se référer à soi-même par le pronom personnel « je », lui attribue une volonté, mais, en même
temps, il donne à ce « je » des traits qui ne sont pas les mêmes que ceux d’un sujet
psychologique. Par la prosopopée, le concept même de sujet est paradoxalement nié. « Quel est le
statut du ciné-œil ? », je me demandais. La caméra de Vertov n’est ni un instrument mécanique,
ni figurativement parlant, une personne (un sujet plus puissant, par exemple), c’est le médium qui
rend possible l’action. Le ciné-œil est en même temps la caméra et le montage, on ne peut pas le
reconduire à un référent, ni à un objet mécanique, ni à une série de règles grammaticales
(montage). Pour cette discussion, voir Silvestra Mariniello (1992), El Film : el Fin del Arte,
Madrid, Catedra, pp.60-61.
38 Wlad Godzich, The Language Market under the Hegemony of the Image, op. cit. p. 19.
39 James Cisneros, Imaginary of the End, End of the Imaginary. Bazin and Malraux on the Limits
of Painting and Photography, op. cit., p. 167.
40 Ibidem.
23 du langage et qui en est sorti intact (« that has been subjected to the workings of
41language and has come out unaffected »), cette phrase puissante et suggestive
évoque la crise de la litéracie moderne, témoigne de l’urgence du
renouvellement de la litéracie, et défie les chercheurs de travailler dans cette
direction. Ce qui est en jeu ici ce n’est pas l’opposition binaire entre l’époque de
la litéracie et l’époque de l’audiovisuel, mais la reconnaissance de l’insuffisance
de la litéracie moderne (textuelle) face aux différentes pratiques sociales de la
visualité humaine qui ont été apprivoisées, ignorées ou refoulées dans la culture
de la litéracie et qui s’imposent à travers les échanges de plus en plus fréquents
et intenses avec des cultures non scripturaires, à travers les médiations
technologiques de ces échanges et le développement rapide des médias
audiovisuels, spécialement le cinéma et la télévision. Le concept
d’intermédialité semble pouvoir fournir des points de repère sur le chemin du
renouvellement de la litéracie, dans la tentative de combler les écarts entre notre
expérience et notre compréhension de cette même expérience. L’intermédialité
porte l’analyse hors du champ linguistique et littéraire (intermédialité et non pas
intertextualité, par exemple) et invite à penser la médiation, la technologie, la
matière. Si la réalité n’est pas médiatisée par le logos, si le logos n’est plus le
médiateur universel qu’il a été dès le début de l’État moderne, est-ce que la
réalité est immédiate ? Pour affirmer la faiblesse du langage face à la vitesse des
images et des sons, Wlad Godzich n’hésite pas à prendre des positions
extrêmes, presque paradoxales. L’importance de cet essai ne devrait pas être
sous-estimée : il traite de l’écart dramatique entre l’expérience vécue (notre vie
avec les médias) et un discours qui appartient encore à la litéracie moderne
(textuelle ou scripturaire) et qui essaie d’expliquer, de décrire, de transmettre et
de comprendre telle expérience, mais qui est souvent inadéquat à la tâche.
Aujourd’hui, nous avons l’impression de vivre une transition : nous ressentons
le changement, mais en même temps, nous faisons l’expérience du manque de
« moyens » pour nommer ou connaître le nouveau, ou notre relation avec ce
nouveau.

La qualité mystique de l’image photographique provient de l’indication de
ses limites pour la compréhension humaine, qui peut déchiffrer son
42expression, mais qui ne peut pas objectivement saisir son énonciation.

Plutôt que « ses limites pour la compréhension humaine », on pourrait dire
ici avec Wlad Godzich, « pour la litéracie moderne » qui est basée sur la
distance (entre le sujet et le monde) et l’opposition (à l’intérieur d’un système
binaire de valeurs), ainsi que sur l’attribution de l’action (agency) à un sujet
originaire capable de manipuler la technologie pour dire, connaître, imiter et

41 Wlad Godzich, The Language Market under the Hegemony of the Image, op. cit. p. 20.
42 James Cisneros, Imaginary of the End, End of the Imaginary. Bazin and Malraux on the Limits
of Painting and Photography, op. cit., p. 156.
24

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