Interactions humaines et rapports de force entre les subjectivités

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L'auteur éclaire les interactions humaines, d'un jour radicalement nouveau, parce qu'elle décrit précisément ce qui circule entre les sujets humains, comment cela affecte les subjectivités et ce qui en résulte pour les personnes concernées. Elle fait une lecture inédite des rapports de domination qui s'instaurent entre les interlocuteurs dès qu'il y a des conflits entre points de vue divergents dans la construction sociale de la réalité.
Publié le : lundi 1 septembre 2003
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EAN13 : 9782296333444
Nombre de pages : 554
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Interactions rapports

humaines

et de force entre les subjectivités

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes Ou de systèmes conceptuels classiques.
.

Dernières parutions Philippe GABORIAU, Les spectacles sportifs, 2003. Sous la direction de Daniel TERROLLE et Patrick GABORIAU, Ethnologis des sans logis, 2003 Christian PAPILLOUD, La réciprocité, diagnostic et destins d'un possible dans l'ouevre de Georg Simmel, 2003. Claude GIRAUD, Logiques sociales de l'indifférence et de l'envie, 2003. Odile MERCKLING, Emploi, migration et genre, 2003. Dominique JACQUES-JOUVENOT (sous la direction de), Comment peut-on être socio-anthroplogue ? Autour de Pierre Tripier, 2003. Katia SORIN, Femmes en armes, une place introuvable ?, 2003. Antigone MOUCHTOURIS, Les jeunes de la nuit, 2003. Pantaleo RIZZO, L'économie sociale et solidaire face aux expérimentations monétaires. Social et Multilatéral, 2003. Marco ClUGNI et Mark HUNYADI (Sous la direction de), Sphères d'exclusion,2003.

Nicole Roelens

Interactions humaines et rapports de force entre les subjectivités

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Po!yteclU1ique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5032-X

En fidélité à Madeleine, ma mère, Enfermée, peu à peu dans le silence D'une indicible compréhension des rapports humains Elle m'a transmis une exigence de lucidité qui est devenue féconde. A Alain, qui a longuement supporté de me voir soumise à la question A ceux qui ont accueilli les balbutiements de mon propos A ceux qui ont épaulé mon effort de penser A tous lecteurs qui le partageront A mes enfants et petits enfants Pour qui j'ai voulu réunir la lucidité et l'espérance.

INTRODUCTION
Vers une co-science des interactions fondée sur l'expérience humaine et la recherche inter-subjective d'objectivité
Le lecteur sera invité dans ce livre à découvrir pas à pas une démarche alternative de recherche en sciences humaines, une démarche coopérative, fondée sur l'expérience vécue et la confrontation inter-subjective, une démarche permettant de construire peu à peu une science interactive et partagée sur ce qui se passe entre les humains. Toutefois avant d'entrer dans le propos, je voudrais d'abord en présenter globalement la philosophie et l'architecture. L'inconvénient d'une telle présentation c'est qu'il est presque inévitable d'évoquer déjà certains concepts qui ne seront explicités que dans le corps du texte, avec ce que cela peut avoir d'agaçant pour qui aime saisir rapidement et précisément la pensée de l'auteur. L'avantage c'est de permettre d'emblée au lecteur de situer les enjeux et les perspectives du projet que je soutiens ici. L'observation des interactions humaines, c'est-à-dire de ce qui se passe effectivement entre les humains, est une préoccupation qui est théoriquement transversale à toutes les disciplines des sciences humaines. Pourtant la plupart des connaissances produites actuellement par les recherches disciplinaires n'ont que des rapports lointains avec les situations quotidiennes où les humains interagissent les uns avec les autres. Ce qui fait l'essentiel de l'expérience

quotidienne personnelle de chacun et de l'expérience professionnelle de nombreux travailleurs de l'interaction humaine, demeure hors sujet dans le champ de la recherche scientifique. La formation, l'orientation, mais aussi l'éducation, l'insertion, le travail social, les métiers médicaux et paramédicaux, l'animation socio-culturelle... ont en commun d'être autant de domaines où le travail des professionnels se réalise dans des situations d'interaction avec les personnes concernées par le service rendu. La qualité de ce service dépend pour une part de la qualité technique de la prestation, mais elle dépend aussi et peut être essentiellement de la qualité des interactions. Or ce qui se passe dans les situations d'interactions quotidiennes reste très largement obscur et méconnu. Ainsi, une grande part des conditions de réussite des actes professionnels ne fait l'objet d'aucune connaissance explicite. Les praticiens acquièrent à ce sujet un savoir intuitif qui reste implicite, individuel et parfois lourd à porter parce qu'il a très peu d'occasions de se formuler, de s'élaborer jusqu'à devenir l'objet d'une connaissance partagée au niveau d'une équipe ou d'un collectif de travail. Cet état de fait tient à deux carences de la recherche en sciences humaines. D'une part nous ne disposons pas actuellement de méthode de recherche réellement inductive qu'on pourrait aussi appeler émergente, pour élaborer une connaissance formulable et partagée sur les situations d'interaction à partir de la connaissance potentiellement contenue dans l'expérience des praticiens. D'autre part nous n'avons pas de cadre de référence clair pour mener un processus. de recherche dans les domaines où la subjectivité des acteurs est engagée. C'est un champ de recherche qui ne peut pas être exploré par la méthode expérimentale, dans la mesure où celle-ci obéit à des procédures qui éliminent la subjectivité des acteurs, leur interprétation de la situation et tendent à neutraliser les effets de leurs rapports inter-subjectifs, alors que d'un point de vue pratique c'est justement cela que les praticiens de l'interaction ont besoin de connaître pour agir de manière pertinente. Par ailleurs, si les analyses de pratiques, offre un cadre propice à la prise de conscience de l'implication personnelle des praticiens 6

dans les interactions, elles débouchent très rarement sur la possibilité d'expliciter entre eux et de porter à la connaissance de la collectivité les savoirs potentiellement contenus dans leur expérience. Ce qui ressort du partage des expériences reste enserré dans des lieux de parole confidentiels et souvent dans des cadres de référence peu explicités, ce qui les empêche de devenir partie intégrante de la culture professionnelle commune à tous les métiers de l'interaction humaine. Les situations d'incommunication avec les usagers des services se sont multipliées ces dernières années et les praticiens sont interpellés par l'opacité et la tension grandissantes des interactions humaines au quotidien. Ces phénomènes ne sont pas réductibles à des problèmes interpersonnels bien qu'ils les incluent et les engendrent. Pour y voir clair, il faut cesser de confiner ces phénomènes dans la sphère du confidentiel et de l'informulable ou de les enfermer dans les boîtes noires des sciences humaines. C'est l'ambition de ce livre. Elle se clarifiera au fil de l'ouvrage et prendra la forme d'une proposition de co-science, c'est-à-dire d'une démarche mutualiste! de construction progressive d'une connaissance scientifique sur les interactions humaines. Une proposition recherche que j'adresse à tous ceux qui sont en

Ce livre est conçu comme un outil de travail pour tous ceux dont la fonction consiste à interagir avec d'autres personnes, que ce soit pour soigner, pour éduquer, pour accompagner, pour orienter et qui essaient de comprendre ce qu'ils font. Les praticiens de l'interaction travaillant dans tous les domaines touchant à l'existence humaine sont en première ligne dans la mise en chantier d'une science nouvelle des interactions entre les subjectivités, où ils peuvent apporter le potentiel de connaissance déjà contenu dans les pratiques quotidiennes. Je souhaite que ce livre leur redonne confiance dans leur propre capacité à élaborer de la connaissance à partir de leur eXpérience. Cette forme de recherche

1

Non pas au sens de prévoyance volontaire encore que.. mais au sens où elle
un rapport double et simultané de

implique une relation de réciprocité confrontation des points de vue 7

intéresse aussi les bénévoles engagés dans des associations qui luttent contre la violence familiale ou sociale ou contre les formes aiguës du mal être que sont le suicide, la toxicomanie; ainsi que les syndicalistes qui se sentent impuissants devant les problèmes dits de harcèlement, les parents d'élèves qui se questionnent sur ce qui se passe dans les établissements scolaires... ou qui tout simplement se sentent responsables du devenir de leurs enfants; plus généralement, elle concerne les citoyens qui se questionnent sur les spirales d'incommunication entre les communautés culturelles ou religieuses... Depuis des années ce sont les praticiens salariés ou bénévoles qui ont été les premiers à se saisir de mes écrits et à les utiliser effectivement. Le langage dont je me sers ici pour décrire précisément les interactions symboliques entre les subjectivités que ce soit dans la construction sociale de la réalité ou dans la production de la connaissance, n'est pas un langage familier parce que les concepts sont nouveaux. Ils deviendront plus accessibles au fil de la lecture et j'invite mes lecteurs à ne pas surestimer cet obstacle langagier. Deux de mes collègues psychologues du travail, Alain Jagu et Paul Dequiedt, et un jeune psychologue clinicien René Monami, m'ont relu pour débusquer les obscurités de mon jargon. Il y aurait encore beaucoup à faire dans ce sens. J'ai essayé de rendre mon propos aussi limpide que possible, reste que ce livre est un ouvrage de recherche et un outil de travail pour le lecteur. Inévitablement, il le fera travailler. Ce livre s'adresse également à ceux qui ont en charge la formation des praticiens de l'interaction et qui savent combien les savoirs académiques sont insuffisants pour assurer une préparation à la pratique professionnelle. S'ils tentent de transmettre cet esprit de recherche sans lequel les pratiques perdent rapidement leur sens, ils trouveront ici, un cadre conceptuel et une méthode pour mettre en œuvre l'élaboration des expériences. Il s'adresse aussi aux chercheurs en sciences humaines qui ont une pratique de recherche «portée avec» et non pas «portant sur» d'autres personnes. La proposition d'une démarche scientifique et inter-subjective rigoureuse ne pourra que faciliter leurs échanges et renforcer leur posture collective dans le débat scientifique. 8

Il s'adresse enfin plus largement, aux acteurs sociaux qui résistent à la confiscation de la connaissance par une minorité, qui remettent en cause l'impérialisme des experts dans l'interprétation du monde et refusent de se voir imposer une lecture unique de la réalité. La démarche de recherche que je propose ici est une démarche démocratique. Elle prend acte du fait que la connaissance est conflictuelle et réintroduit de la citoyenneté dans la construction des savoirs, en donnant un droit de regard sur les choix qui se font au nom de la science. Elle est ouverte à ceux qui sont prêts à réfléchir sérieusement sur les faits, pour formuler leur lecture personnelle et collective de la réalité et participer au débat sur notre devenir, celui de notre société et même celui de notre monde. La clarification des processus de problématisation collective du réel qu'on trouvera ici, est un antidote au sentiment d'impuissance que distille la langue de bois médiatique. C'est un acte de résistance contre la perte du sens des actes que le système socio-économique nous impose au nom de l'efficacité marchande. La restauration du sens des actes va de pair avec la réintégration de l'expérience humaine dans le champ de la connaIssance. Penser notre expérience au plus près des situations co-produire une connaissance fondamentale interactions humaines. vécues pour sur les

La préoccupation d'agir de manière responsable en matière de rapports humains pousse de nombreux acteurs sociaux, chacun dans leur domaine de responsabilités, à essayer d'être utiles aux personnes auprès desquelles ils ont une fonction à remplir, et au moins d'éviter que les rapports humains ne dérapent vers la disqualification, l'affrontement et la violence. Cela les conduit à questionner les rapports quotidiens tels qu'ils s'établissent en situation, en restant au plus près des expériences vécues, afin d'en déployer ce que F. Varela nomme la cognition incarnée2 pour produire, non pas des savoirs abstraits mais des savoirs vivants, articulés à leurs pratiques et significatifs pour eux, et socialement agissants.

2

F. Varela dans L'inscription

corporelle de l'esprit, Paris: Seuil, 1993

9

Dans cette démarche l'exigence de fidélité subjective à l'expérience personnelle d'interaction dans une sitUation donnée est une règle épistémologique fondamentale, si l'on veut déployer la connaissance potentielle qu'elle contient aussi bien au niveau personnel, qu'interpersonnel et collectif. Elle permet de remettre sans cesse cette connaissance à l'épreuve de la diversité des expériences vécues, de la confronter à la pluralité des angles sous lesquels on peut observer les sitUations, de clarifier les divergences de points de vue entre des personnes impliquées pour produire une plus grande intelligence collective des situations d'interactIOns. Et pourtant, malgré son ancrage dans l'expérience concrète des

pratiques sociales, ce livre ne s'intitule ni « recherche praticienne », ni « recherche action », ni « analyse des pratiques », car il remet en cause, par surcroît, la division sociale du travail scientifique entre une recherche fondamentale qui produirait les fondements de la connaissance et une recherche praticienne qui ne viserait que l'amélioration des pratiques professionnelles. Cette division du travail s'est avérée doublement contreproductive: elle tronque les savoirs fondamentaux de tout ce qui pourrait émerger de l'expérience et elle prive les pratiques d'un accomplissement par l'élaboration progressive d'une intelligibilité de ce qui est vécu. Le projet de co-science des interactions vise à dépasser cette division du travail scientifique et à remédier au manque actuel d'articulation et de cohérence entre les actes quotidiens et les activités de recherche socialement reconnues. C'est une recherche fondamentale qui porte sur le quotidien et dont l'objectif n'est pas de produire des généralités, mais de rendre intelligibles les situations vécues. Elle soutient l'ambition de produire de la connaissance fondamentale en matière d'interaction humaine en conceptualisant ce qui se passe dans les pratiques sociales et symboliques3 grâce à l'expérience qu'en ont les protagonistes.

J Ce que cela signifie sera clarifié tout au long de l'ouvrage, j'emploie ce terme pour parler de la manière dont les humains agissent les uns sur les autres par les significations qu'ils mettent en circulation. 10

Cette ambition scientifique suppose de relever un défi celui de démontrer qu'il est possible de produire une connaissance ancrée dans l'expérience qui soit aussi une connaissance scientifique. Dépasser la disjonction l'expérience des acteurs théorique entre la connaissance et

Le désir de relever ce défi part du constat suivant: aujourd'hui encore, malgré tous les progrès de la connaissance en sciences humaines, malgré la dynamique lancée par les recherche-actions, il reste une disjonction théorique infranchissable entre la connaissance dite scientifique et toutes les formes de réflexion qui intègrent l'expérience des acteurs et leur subjectivité. Pourquoi vouloir combattre cette disjonction et prétendre produire une connaissance à la fois expérientielle et scientifique sur les interactions humaines? La réponse à cette question s'éclaircira, je l'espère au fil de ce livre. L'enjeu de la réintégration de l'expérience humaine dans le champ de la connaissance concerne la répartition des prérogatives de définition de la réalité. L'effort de conceptualisation que je fais ici tient à la conscience de cet enjeu social et symbolique: tant que l'incompatibilité actuelle entre l'expérience et la connaissance scientifique ne sera pas analysée, les sciences dites humaines continueront à contourner très précautionneusement la question de ce qui se passe effectivement entre les humains et à repousser ce qu'ils éprouvent en dehors des frontières de la connaissance. La connaissance intime selon le terme employé par A. Perraut Solivéres4 contenue dans l'expérience d'une multitude d'êtres humains est aujourd'hui ravalée au rang de l'anecdote. La rendre, au moins partiellement, formulable, dans l'espace public, en tant que connaissance partagée, changerait le cadrage rationnel de la réalité. Or ce cadrage a des effets très concrets sur la possibilité qu'ont les différents humains d'exister et de co-exister socialement et symboliquement.

4

Anne Perraut Solivéres l'Ethique dans la pratique

: « Contradictions éthiques du praticien des sciences humaines, Paris: L'harmattan,

chercheur 2000.

» in

11

La nécessité subjective d'une compatibilité entre les savoirs tacites5 et les savoirs explicites, entre la compréhension intuitive et la connaissance rationnelle, et finalement entre la pensée et les actes, a toujours été le moteur de mes recherches. Les aléas du mouvement de libération des femmes ont développé ma détermination à ce propos, car la disjonction entre le cadrage rationnel de la réalité et la connaissance intime de ce qui se passe quotidiennement s'est avérée être un piège redoutable pour les mouvements d'émancipation. Je m'en suis aperçue lorsqu'après avoir introduit naïvement ma quête d'intelligibilité des rapports humains dans les sciences humaines, comme l'ont fait beaucoup d'autres femmes après 1968, je l'ai vue s'enliser dans le no man's land entre les théories et les pratiques, dans une ignorance du quotidien savamment organisée. C'est en cherchant à sortir de cette zone d'ignorance collective et de non-dits, recouverts par les discours d'une scientificité unilatérale, que les unes et les autres ont erré et co-erré jusqu'à tracer d'autres chemins de cohérence et de connaissance. Aujourd'hui il est clair qu'à travers la recherche d'intelligibilité des interactions humaines, je questionne les rapports de domination symbolique qui président à la fabrication des savoirs, comme ils président au façonnement d'un ordre des choses. L'alternative que je formule propose une organisation de la production de la connaissance basée sur d'autres rapports sociaux et symboliques. Ce livre est plus qu'un exposé théorique, c'est un acte conceptuel c'est-à-dire, selon la définition que G. Mendel6 donne de l'acte, une prise de risque et une aventure. C'est un engagement pour introduire une alternative à l'organisation sociale et symbolique actuelle du travail scientifique en sciences humaines. La formulation d'une démarche de co-science sur ce qui se passe entre les humains vise d'une part à relancer le débat scientifique, éthique et politique dans le lieu géométrique des enjeux et des conflits les plus vifs en sciences humaines; et d'autre part à consolider conceptuellement et méthodologiquement les recherches praticiennes de façon à stimuler la production collective de

5 Ceux qui imprègnent

les actes quotidiens

mais ne se disent pas.

6 G. Mendel

«

L'acte est une aventure » Editions de la découverte, 1998
12

connaissance. Les besoins d'intelligibilité du quotidien sont considérables, pour y répondre il faut lever les obstacles conceptuels qui nous empêchent de penser notre expérience. Lever les obstacles notre expérience conceptuels qui nous empêchent de penser

L'expérience étant en sciences humaines comme ailleurs, la source fondamentale de la connaissance, il serait logique qu'elle soit la référence centrale des processus de production des savoirs. Or, elle est au contraire l'objet d'une méconnaissance scientifique. L'origine de ce paradoxe se situe dans la spécificité de l'expérience d'interaction humaine, qui est une expérience vécue avec d'autres humains, en situation, et subjectivement éprouvée c'est-àdire indissociable de la subjectivité de ceux qui la vivent et y sont impliqués. Or les démarches de recherche ne sont considérées comme scientifiques que si précisément elles éliminent la dimension subjective de l'expérience pour s'en tenir à une objectivation des faits humains. Cette incompatibilité fondamentale explique l'éviction de l'expérience humaine qui est intimement liée à l'élimination scientifique de la subjectivité. Ce modèle de scientificité ne nous donne pas les moyens de comprendre notre expérience humaine d'interaction sociale et symbolique avec d'autres humains. La disqualification scientifique de la subjectivité a des répercussions conceptuelles, méthodologiques et éthiques majeures. La plus grave à mes yeux c'est l'occultation de ce qui fait l'essentiel des échanges interhumains, c'est-à-dire leurs effets de sens sur l'existence et le devenir des individus, des groupes et des collectivités. Face à cette inadaptation des catégories scientifiques notre expérience, nous sommes devant un choix: pour penser et nous la

- soit nous laissons notre expérience recouvrons de théories explicatives,

incomprise

- soit nous reconnaissons comme le propose Isabelle Stengers7 que le modèle scientifique adapté aux sciences de la matière,

7 Isabelle Stengers : le médecin et le charlatan, dans un livre publié avec Tobie Nathan dans la collection Les empêcheurs de penser en rond, décembre 1999 13

correspond à un type de rationalité qui ne convient pas aux sciences humaines et nous entrons dans une démarche de construction d'une alternative scientifique. Beaucoup de chercheurs restent persuadés que l'élimination de la subjectivité par les procédures d'objectivation est une obligation scientifique, alors qu'elle n'est qu'un fait socio-historique analysable. Ce n'est pas seulement un héritage philosophique du positivisme, c'est surtout une conséquence de l'assujettissement de la science au modèle technique et techniciste qui s'est imposé dans tous les domaines, en occident, et particulièrement en médecine, quand elle est passée de l'art de soigner à la science des fonctionnements organiques. Cette élimination, devenue synonyme de rigueur expérimentale, impose la démarche d'objectivation comme modèle unique de rapport scientifique à l'objet de recherche. Or ce rapport à l'objet de connaissance est inadéquat pour penser notre expérience d'interaction et déployer la connaissance qu'elle contient. L'entrave idéologique majeure à la recherche inductive partant de l'expérience se situe dans ce modèle social de la connaissance et de la scientificité qui exige l'objectivation et la réduction matérialiste des faits humains. Cette injonction d'objectivation définit l'analyse scientifique des faits comme un acte unilatéral, et qui ne peut pas être réalisé par les sujets concernés. Le propos de ce livre vise à libérer la recherche praticienne de cette entrave idéologique en affirmant et en démontrant que l'objectivité n'est pas l'apanage des procédures d'objectivation et que nous n'avons pas à laisser tout le champ de la recherche fondamentale aux démarches qui éliminent, occultent ou travestissent l'expérience humaine quotidienne en éliminant tout ce qui est parlant pour celui qui la vit directement. L'étude de ce qui se passe entre les humains exige de passer outre à l'ostracisme épistémologique touchant à la subjectivité désignée comme l'ennemie principale de la science. Nous avons à la réintégrer dans le champ scientifique en tant que fait d'observation incontournable qui fait partie du réel humain à comprendre. Et ce réel c'est l'infinie variabilité des subjectivités, associée à l'infinie variabilité des existences humaines des hommes et des femmes, 14

des enfants et des vieillards, des sédentaires et des nomades, des pauvres et des nantis, et toutes les formes de diversité dues au lieu et au moment où ils sont venus au monde qui fait la singularité de chaque existence. Comme disait un humoriste, « il y a très peu de gens finalement qui ressemblent à tout le monde », aussi il ne s'agit pas de produire des généralités sur LA subjectivité, mais de partir de la position de «partie prenante» des subjectivités dans l'expérience d'interaction et de donner toute sa place à la confrontation inter-subjective des points de vue. En effet, ce qui se passe entre les humains, un individu ne peut pas prétendre le savoir à lui seul. Il a besoin de confronter son analyse à celle des autres parties prenantes, pour comprendre de mieux en mieux ce qui se passe réellement lors des échanges. Ceux-ci sont essentiellement immatériels mais ils ont un impact réel, même s'il ne se constate pas de visu. Cela modifie radicalement le concept d'objectivité que d'intégrer les relations inter-subjectives dans la recherche d'objectivité. Pour construire une alternative démarche d'objectivation éthique et épistémologique à la

Sous prétexte d'objectivité scientifique, le sujet d'expérimentation est devenu un objet pour la science. L'objectivation de l'être humain qui a été le prix à payer pour le développement de la médecine expérimentale prend aujourd'hui des proportions inquiétantes, par les passages à l'acte que permettent les biotechnologies ou les technologies de la communication. L'expérimentation scientifique sert de justification à une emprise démesurée sur l'existence humaine et visiblement, ce processus n'a pas la capacité interne à se fixer des limites. Un ouvrage collectif émanant du forum Diderot pose cette question d'actualité

brûlante

«

L'humain est-il expérimentable ? »8 Il évoque surtout
génétiques, mais à mon avis il est un autre registre celui des pratiquées à grande échelle par de la culture qui pré-fabrique des dévalorisant les outils pour penser

la question des manipulations tout aussi urgent d'aborder manipulations symboliques l'industrie de l'information et représentations du monde, en

8

L 'humain est-il expérimentable

?, forum Diderot PUF, Juin 2000

15

qui ont été produits par la diversité des cultures. Les sciences humaines, comme le laissait entendre Odile Bourguignon dans cet ouvrage peuvent aussi être utilisées pour prélever des savoirs sur les êtres humains afin de mieux les manipuler. Quand la rigueur scientifique s'exerce à l'encontre des humains concernés, quand la connaissance produite n'a pas pour eux une valeur d'usage, les grilles de lecture du réel utilisées peuvent présenter une toxicité sociale et symbolique et entraîner des nuisances sur le plan humain. Compte tenu du modèle dominant de scientificité, est-il possible de produire des savoirs non déshumanisants en sciences humaines? Cette question un peu brutale fait rebondir la réflexion menée par des chercheurs sur l'éthique dans les pratiques des sciences humaines.9 L'éthique dans la recherche n'est pas seulement une question de limites à respecter dans les modalités d'investigation, c'est aussi une question de fond quant aux rapports de production de la connaissance. Elle sera posée dans ce livre qui montrera pourquoi l'acte d'objectivation des êtres humains est en lui-même un acte violent qui disqualifie leur propre travail d'interprétation du monde et atteint à leur dignité humaine. Que cet acte soit le fait d'un chercheur et soit posé au nom de la science ne change rien à sa violence intrinsèque. Le schéma d'interaction sous jacent à ce modèle est celui de l'unilatéralité des prérogatives de la connaissance. Tant que ce modèle d' objectivation fonctionnera comme seule possibilité de scientificité, les dilemmes entre éthique et connaissance resteront insolubles et les sciences humaines auront toujours tendance à produire paradoxalement des savoirs déshumanisants qui réifient les sujets humains. Le projet de co-science humaine intègre la dimension éthique de la production de la connaissance dans une perspective d'écologie des rapports humains, en continuité avec le la souci de G. Bateson de tendre vers une écologie de l'esprit. Pour soutenir ce projet il nous faUt expliciter pourquoi le modèle d'objectivation des sujets d'expérience loin d'être la seule source

9J. Feldmann et Ruth Canter Kahn, L'éthique dans la pratiques humaines: dilemmes, Paris: L'Harmattan, 2000. 10G. Bateson, Vers une écologie de l'esprit, Paris: Seuil, 1980 16

des sciences

de connaissance scientifique rigoureuse est un obstacle épistémologique à l'objectivité dans les sciences humaines, pourquoi il produit un savoir fondé sur la méconnaissance des rapports de force entre les subjectivités, pourquoi l'occultation scientifique des relations entre les subjectivités instaure de fait un rapport de force symbolique entre les subjectivités des savants et des autres et comment cela entame la validité des résultats. Au regard de l'objectif de déploiement de la signification de l'expérience d'interaction, cette occultation est non seulement une faUte éthique mais c'est surtout une erreur épistémologique qui empêche de co-produire de la connaissance. Elle nous laisse dans l'ignorance de la manière dont nous interagissons les uns avec les autres et nous rend analphabètes en matière de respect de l'existence humaine. Le remède à cette dangereuse inculture collective sur les rapports humains consiste à développer une science humaine au plein sens du terme, par opposition à une science inhumaine qui évacue le plus humain de l'humain. La recherche interactive d'intelligibilité chemine vers la connaissance, tout en en assumant qu'elle ne soit jamais complètement exacte et qu'elle reste soumise à la controverse entre les personnes concernées directement et indirectement. La recherche de vérité comme le soulignait J. Lacan ne peut être qu'asymptotique. Dans cette nouvelle démarche scientifique l'objectivité est recherchée non pas par l'objectivation d'autrui mais par la confrontation à ses objections et par la négociation des conclusions communes susceptibles d'être tirées de cette confrontation. Nous sommes obligés, pour étudier sérieusement des faits humains, de mettre plusieurs points de vue nécessairement subjectifs en relation les uns avec les autres. C'est leur articulation dans un processus rigoureux de coopération qui assure la valeur scientifique du savoir produit. Il faUt aussi en tirer les conséquences quant à la division sociale du travail scientifique. C'est ce que nous ferons en envisageant la recherche comme un travail de coopération inter-subjective dans un processus de construction conflictuelle d'une connaissance partagée.

17

Où la recherche d'objectivité rapports entre les subjectivités

s'appuie

sur une lecture

des

Pour déployer la signification de l'expérience, il faut tenir compte d'une part des rapports d'interdépendance entre expérience, subjectivité et connaissance, et d'autre part de l'interactivité et de la conflictualité de la connaissance. L'effort d'articulation entre des points de vue divergents exige des rapports de production de la connaissance basés sur le respect d'autrui, et de soi-même. La qualité de la coopération inter-subjective conditionne la valeur scientifique des résultats. Le travail présenté ici permettra je l'espère d'étayer l'assertion selon laquelle l'intelligibilité partagée des rapports humains, nécessite le respect de l'existence symbo-

liquel! des différents sujets en interaction.

«

Faire connaissance »

veut dire à la fois établir des relations et créer de la connaissance. Pour mettre en œuvre cette interactivité fondamentale de la connaissance il faut disposer d'outils conceptuels communs susceptibles de faciliter le travail individuel et collectif de formulation, d'analyse et de confrontation de ce qui est éprouvé subjectivement par les sujets concernés jusqu'à la construction de savoirs partagés. Plusieurs niveaux de clarification sont nécessaires, il s'agit de : - Mieux comprendre ce qui circule entre les sujets humains dans les situations quotidiennes de travail et de co-existence, comment cela affecte les subjectivités et ce qui en résulte pour les personnes concernées. - Mieux comprendre la façon dont nous participons à la construction sociale de la réalité en interprétant inter-subjectivement nos confrontations au réel. Prendre la mesure des enjeux de cette construction, des conflits entre points de vue divergents et des rapports de force qui s'instaurent dans la production du sens. - Mieux comprendre comment et à quelles conditions, on peut mettre en œuvre une recherche inter-subjective d'objectivité dans une démarche scientifique de connaissance des interactions

Il

C'est le fait d'être et d'advenir
singulière et interlocuteur

comme sujet de parole, porteur
digne de participer aux échanges

d'une possible
symboliques.

parole

18

humaines. Comment intégrer les processus sociaux de déploiement de la connaissance contenue dans l'expérience et neutraliser, autant que faire se peut, les processus de falsification de la signification de l'expérience qui résultent des rapports de force entre les subjectivités. Et un cadre d'analyse des interactions construction sociale de la réalité symboliques dans la

Le cadre conceptuel et la méthodologie qui seront présentés ici se sont constitués au fil de ma propre recherche praticienne en tant que psychologue dans le champ de la formation et du travail. Ils ont intégré tous les apports que j'ai reçu-trouvé dans mes rencontres personnelles avec les divers courants pratiques et théoriques des sciences humaines qui ont en commun de partir de ce qui est vécu par des sujets: la psychanalyse, l'analyse existentielle, l'approche clinique. Ils ont été étoffés par mes rencontres avec les courants qui sitUent ce vécu subjectif dans son contexte social et institutionnel: celui de l'intervention psychosociologique, de la transaction sociale, de l'approche pluridisciplinaire des situations de travail, celui de la psychodynamique du travail, de l'analyse institutionnelle. Ces apports se sont ré-articulés problématiquement dans ma pratique et dans son cadre de référence au fur et à mesure d'une intégration d'autres apports conceptuels majeurs: ceux de l'école de Palo-Alto, du structuralisme, de P. Bourdieu, de l'anthropo-phénoménologie, de l'interactionnisme symbolique, de la sociologie critique allemande, de la psycholinguistique et de la sociolinguistique, l'ethnométhodologie, l'ethnopsychiatne.. . Les propositions qui seront présentées dans ce livre sont redevables de toutes ces filiations conflictuelles auxquelles je ferai référence et que l'on trouvera en bibliographie, mais elles en font une recomposition personnelle qui est nécessairement critique. En effet, on ne peut faire son miel de courants de pensée aussi divers sans décanter ce que l'on cherche à dire par différenciation de son point de vue par rapport à chacun de ces héritages. Cette différenciation créative est stimulée par les confrontations intersubjectives dans les réseaux de recherche. Le premier lieu de partage a été pour moi le groupe de recherche sur l'autoforma19

tion, animé dans les années 80, à l'AFP A, par Bernadette Courtois et Guy Bonvallot, où nous avons exploré les dynamiques autonomes de formation expérientielle et la pratique des groupes auto-biographiques. Il s'est élargi grâce à la rencontre de chercheurs comme F. Flahault, G. Pineau, P. Dominicé, C. Josso, G. de Villers, J-L. Legrand et beaucoup d'autres membres de l'Association Internationale des Histoires de Vie en Formation. Je l'ai ensuite confronté à celui d'autres courants portés par Claude Dubar, par Maurice Blanc, par Jean Rémy. Le cadre conceptuel qui résulte de toute cette histoire a été décanté par ma thèse sur les processus inter-subjectifs de production sociale des devenirs, dans les pratiques d'orientation et d'insertion, que j'ai présentée, en 96, pour réagir à «La crise de l'habilitation inter-subjective à ».12 l'existence sociale Il est retravaillé ici pour analyser les interactions symboliques entre les acteurs sociaux, c'est-à-dire, la manière dont ils agissent les uns sur les autres par les significations qu'ils mettent en circulation. Il donnera je l'espère aux lecteurs les outils pour comprendre comment les êtres humains s'affectent les uns les autres, se différencient interactive ment, établissent entre eux des rapports de force symboliques et construisent en même temps la réalité. L'effort pour comprendre les rapports de force entre les subjectivités dans la construction interactive de la réalité est au cœur de ce livre. Habituellement on s'efforce de séparer ce qui est subjectif de ce qui est social, alors que la compréhension du quotidien nécessite d'étudier le double engendrement entre la réalité construite et l'univers de sens qui relie les subjectivités. L'approche clinique et interactive des rapports de force effectifs entre les subjectivités apporte un complément important à l'analyse des rapports symboliques développée par P. Bourdieu. C'est un levier extraordinaire pour comprendre les enjeux symboliques

12Nicole Roelens : La crise de l'habilitation inter-subjective à l'existence sociale. Essai de compréhension des processus inter-subjectifs de production des devenirs, , Thèse de Doctorat en sciences de l'Education, sous la direction de Michel Tardy, Université des Sciences Humaines de Strasbourg et Université Louis Pasteur, juin 1996

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et les passions que soulève l'affrontement des visions du monde au niveau collectif, y compris dans le champ scientifique. Le fil conducteur du propos

L'explicitation pas à pas, de ce qui a été esquissé rapidement dans cette introduction prendra comme point de départ le constat de l'écart considérable entre l'expérience vécue par les praticiens et les résultats produits par les recherches en sciences humaines. La première partie de l'ouvrage explorera la nécessité, la difficulté et les exigences d'un réancrage de la recherche dans l'expérience d'interaction humaine. Nous prendrons d'abord la mesure des besoins pratiques, conceptuels, sociaux et éthiques d'intelligibilité des situations quotidiennes qui restent sans réponse. Nous prendrons ensuite la mesure des difficultés méthodologiques que cela soulève au regard des procédures scientifiques habituelles et des moyens dont elles usent pour éliminer l'expérience subjective. Cela nous permettra de comprendre sur quels rapports de force symbolique cette élimination s'opère et de cerner les défis scientifiques majeurs que pose l'élaboration d'une connaissance fidèle à l'expérience d'interaction subjectivement éprouvée par les personnes concernées. Nous en tirerons les conséquences en termes d'exigences méthodologiques et épistémologiques. La deuxième partie de l'ouvrage sera consacrée à traiter ces défis en explicitant les fondements d'une approche scientifique des interactions signifiantes entre les subjectivités, dans la construction sociale de la réalité. Les objets de recherche et le champ d'observation seront d'abord recadrés sur les interactions symboliques c'est-à-dire l'action mutuelle que les humains exercent les uns sur les autres par le jeu des significations qui circulent entre eux et leurs répercussions sur les manières d'agir et de réagir, sur les relations interpersonnelles et les rapports sociaux. Puis nous présenterons une conception interactionnelle de la subjectivité qui clarifie les enjeux sociaux et existentiels de l'activité interprétative de chaque humain et la façon dont elle participe à l'ordonnancement interactif des situations. L'analyse des rapports de force symboliques entre les subjectivités dans l'interprétation du monde nous permettra de voir comment s'établissent les

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rapports de coopération ou de violence dans la problématisation13 interactive du réel. Nous en étudierons ensuite les conséquences au niveau de l'espace collectif de signifiance qui rend pensable ou impensable certaines confrontations au réel, qui rend possible ou impossible la co-existence sociale et symbolique des humains. Nous conclurons cette deuxième partie par l'analyse du processus d'émergence de l'existence symbolique des sujets. Cette émergence a été beaucoup moins soulignée que son contraire, à savoir l'aliénation, et pourtant, au-delà de tous leurs assujettissements, les êtres humains s'efforcent sans cesse de manifester leur existence symbolique en émergeant comme sujets de parole, d'action, de relation, de connaissance. Si cette dynamique n'existait pas tout projet d'émancipation serait voué à l'échec. Ce que l'analyse des interactions symboliques entre les subjectivités nous aura appris quant au processus de construction interactive de la réalité et des identités, nous permettra de porter le projecteur, dans la troisième partie du livre, sur le déploiement de la connaissance potentiellement contenue dans l'expérience. Ce processus de déploiement prend sa source dans les confrontations subjectives au réel, il accompagne l'émergence symbolique des sujets mais se trouve constamment en contradiction avec les rapports de force symboliques qui falsifient la signification de l'expérience. Il sera étudié en trois phases: la phase d'intégration subjective et de formulation personnelle de ce qui a été éprouvé en situation, la phase de partage interpersonnel des expériences qui permet une confrontation, une contextualisation et une mise en perspective biographique des points de vue différents. La phase socio-subjective qui consiste à traverser les empêchements interactifs de penser l'expérience et à inscrire son propos dans un travail collectif de redéfinition de la réalité. Dans chacun des trois registres du travail d'élaboration de la connaissance, les apprentissages nécessaires pour porter à la connaissance la signification de nos confrontations subjectives au réel, seront présentés en détail, compte tenu de leur importance méthodologique.
13La problématisation du réel consiste, comme nous le verrons ultérieurement, à traduire nos confrontations à certains aspects d'un réel, qui nous dépasse de toutes part, en données qui nous concernent et que nous intégrons dans un cadrage rationnel.

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A partir des différents repères qui auront été posés au fil de l'ouvrage, la quatrième partie posera les conditions méthodologiques, organisationnelles et sociales de la construction d'une science inter-subjective des interactions humaines. Nous clarifierons d'abord la méthode, puis le cadre de travail fondé sur un contrat de recherche et des fonctions symboliques d'appui, et finalement nous aborderons les questions très concrètes, très symboliques, et socialement sensibles que pose la redistribution du pouvoir de produire et d'utiliser la connaissance. Le projet de rééquilibrage des rapports de force entre les subjectivités dans la production de la connaissance provoque et révèle des tensions sociopolitiques aux points clés de l'organisation sociale de l'activité scientifique. La lectUre de ces tensions éclairera les conflits latents dans la gestion collective de la science où l'alternative constituée par une co-science des interactions prend toute sa signification.

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Première partie
La nécessité, les obstacles et les exigences d'un nouvel ancrage des sciences humaines dans l'expérience humaine d'interaction

Si l'on remettait l'expérience quotidienne d'interaction telle qu'elle est éprouvée par les intéressés au cœur de la recherche en sciences humaines qu'est-ce que cela changerait? Pour répondre à cette question, nous allons prendre la mesure de ces changements sous trois angles, celui de leur nécessité, celui de leur difficulté, celui des nouveaux champs de connaissance que cela ouvrirait. Le premier chapitre explicitera les raisons pratiques, scientifiques, sociales et éthiques qui militent en faveur d'une émancipation du travail scientifique à l'égard du modèle d'expérimentation actuellement dominant et d'une réhabilitation d'une recherche ancrée dans l'expérience. L'ampleur de ces changements se mesure aussi à la difficulté d'une telle réorientation de la recherche. Nous en prendrons la mesure en clarifiant pour quelles raisons l'expérience vécue et la connaissance scientifique des faits ne sont pas incompatibles dans le modèle dominant de scientificité et comment les pratiques de recherches effectuent l'élimination scientifique de l'expérience. Cette analyse nous permettra de discerner précisément dans le troisième chapitre les défis scientifiques auxquels nous confronte le projet de recentration de la démarche de recherche sur l'expérience vécue, les changements socio-cognitifs à envisager et la manière dont elle transforme les rapports de production de la connaissance.

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CHAPITRE 1

La nécessité pratique, conceptuelle, sociale et éthique d'une réhabilitation de l'expérience humaine

Le manque d'articulation entre les questionnements des « acteurs de terrain» confrontés aux difficultés quotidiennes et les thèmes de travail des experts et universitaires est plus flagrant dans les sciences humaines que dans les autres disciplines. En mars 2001, un groupe d'enseignants de collèges de banlieues a fait irruption dans un docte colloque international sur la violence scolaire, pour dire que le fossé aujourd'hui se mesure en années-lumière entre ce qui se dit ici et ce qui se vit là. Cet acte de protestation n'est pas réductible à un discours démagogique, il pose une question fondamentale sur l'utilité sociale concrète et la qualité éthique des savoirs dans les cercles préservés d'une réelle confrontation aux interactions humaines dont ils parlent. Bien d'autres praticiens dans d'autres secteurs auraient envie d'en faire autant, mais ne s'y autorisent pas. La distance entre les praticiens et les chercheurs agréés ne tient pas seulement à un problème de langage, elle est inhérente au divorce actuel entre les préoccupations des praticiens confrontés à des situations auxquelles ils ont peine à faire face et le processus de production sociale du savoir qui efface cette expérience humaine du champ de connaissance. Il faut prendre au sérieux la nécessité ressentie par les praticiens de trouver une alternative crédible aux modalités actuelles de production de la connaissance. Ce n'est pas, comme le disent souvent avec condescendance les spécialistes, un besoin infantile de recettes toutes prêtes, c'est un besoin à la fois pratique, cognitif, social 29

et éthique de contester la suprématie idéologique du savoir produit en laboratoire sur la connaissance potentiellement contenue dans les pratiques d'interaction.

La nécessité pratique d'intelligibilité de ce qui se passe en situation d'interaction
En tant que psychologue praticienne, et comme beaucoup d'autres praticiens des relations humaines dans d'autres secteurs professionnels, il me semble un peu futile de fabriquer artificiellement des expériences en sciences humaines, alors que j'éprouve quotidiennement combien je suis partie prenante de ce qui se passe au cours des interactions avec les personnes qui m'adressent une demande et combien il m'est nécessaire de comprendre de quelle façon j'y participe pour poser des actes et des paroles qui aient, si possible, des effets favorables sur le devenir de mes interlocuteurs et au moins ne leur nuisent pas, c'est-à-dire, pour interagir avec eux de manière pertinente. De même des soignants d'un service de réanimation ou de réadaptation ont besoin de découvrir avec les malades ce que signifie pour les sujets concernés par la maladie ou l'accident, l'atteinte de leur corps, la rupture vécue dans leur èxistence et comment ces significations résonnent chez les soignants, comment ils peuvent en tenir compte dans l'accompagnement médical du processus de restauration. Les professionnels de l'insertion ont besoin de comprendre à quoi ils sont réellement et personnellement confrontés quand ils essaient, selon la formule utilisée dans les dispositifs, de donner« une deuxième chance »14aux jeunes marginalisés. Ces besoins multiformes d'intelligibilité des praticiens sont en décalage criant avec les propos tenus par les chercheurs en sciences humaines dans tous les colloques où un public de praticiens souvent eXpérimentés vient écouter des spécialistes. Des praticiens de l'insertion qui essaient de faire mieux face au quotidien viennent ainsi écouter des spécialistes qui n'ont que sporadiquement rencontrés des jeunes marginaux. Des praticiennes du soin ou de la petite enfance qui se confrontent depuis des années aux aléas du
14

Selon la formule utilisée dans le lancement du dispositif CF! pour les jeunes. 30

développement infantile, adressent cette quête d'intelligibilité des universitaires qui ont fait quelques études de cas.

à

Par contre, la connaissance potentiellement contenue dans leur expérience reste informulée et informulable. C'est un gâchis pour les praticiens qui portent le poids, parfois étouffant, d'un savoir qui demeure obscur et hors sujets dans les échanges scientifiques. C'est un gâchis collectif, celui de la stagnation de tous les savoirs intuitifs diffus sur les interactions humaines qui restent des savoirs non explicités parce que non eXplicitables dans le cadre conceptuel et institutionnel tel qu'il est. Le manque d'élaboration subjective et inter-subjective de l'expérience est un gâchis en terme d'efficacité et de pertinence des interventions, c'est très net en psychodynamique du travaip5 par exemple, où pour décider de la conduite la plus pertinente d'une intervention dans un collectif de travail, il est nécessaire d'élucider ce qui est en train de s'y passer. Cela suppose de formuler les intuitions qui surgissent de l'expérience d'immersion dans ce contexte. Quand les praticiens ne se formulent pas ce qu'ils éprouvent, ils ne peuvent pas élucider quels sont les processus d'interaction qui sont travaillés et comment ils sont travaillés. La conduite des interventions a dès lors tendance à se ritualiser pour confier magiquement au cadre méthodologique la responsabilité de contenir des phénomènes qui restent peu intelligibles. Les praticiens ont besoin de procéder à une analyse inter-subjective de ce qui se passe durant l'intervention pour mieux réguler les processus qui sont activés par la nouvelle situation de parole au sein de l'organisation et faciliter la démarche de formation collective à une meilleure régulation des rapports humains. Le déploiement de la connaissance contenue dans l'expérience d'intervention est susceptible par surcroît d'enrichir le cadre conceptuel d'intervention par la mise en œuvre d'une démarche scientifique en réelle cohérence avec son objet.

15

Courant de la psychologie du travail qui est en filiation avec la psycho-

pathologie du travail et qui fait une synthèse originale avec la psychanalyse en s'intéressant à la problématique du sujet au travail. Ce courant est fortement porté par le laboratoire de psychologie du CNAM dirigé par C. Dejours. 31

La nécessité conceptuelle de tenir compte de la confrontation aux faits humains réels
Ce qui se passe quotidiennement dans les situations d'interaction fait toujours l'objet d'une interprétation par les parties prenantes qui orientent leur manière d'agir et d'interagir selon la lecture qu'ils en font. Nous tirons tous des conclusions directes de nos expériences, dans la conduite de notre vie quotidienne en ajustant, plus ou moins heureusement, notre comportement, en fonction de notre point de vue sur ce qui se passe entre les personnes présentes en situation. L'importance de l'interprétation dans la conduite de l'action est évidente, mais ces ajustements restent quasi subliminaux car nous n'en avons souvent qu'une compréhension très floue et non conceptuelle. C'est une indigence culturelle pour des êtres civilisés, et une indigence professionnelle pour tous ceux qui doivent comprendre ce qui se passe entre les humains ici et maintenant pour agir de manière pertinente et positive. D'autant que l'évolution des sociétés rend les relations d'interdépendance de plus en plus denses et complexes, entre des personnes qui ne sont pas du tout familières les unes aux autres, ont des lectures contradictoires de leur situation de co-existence et n'arrivent pas à en parler. Face à ces difficultés de communication inter-subjectives qui existent à grande échelle, les sciences humaines ne nous aident pas beaucoup. En quête permanente de légitimité au regard des normes de scientificité matérialiste, les chercheurs essaient de monter des plans d'expérimentation sérieux de manière à pouvoir tester une hypothèse et à manipuler des variables psychologiques ou sociales. Cela répond pas aux besoins d'intelligibilité ressentis par les humains face aux situations quotidiennes. Cela nous paraît constituer une indigence scientifique. Si l'esprit scientifique consiste à s'incliner devant les faits, même et surtout quand ils dérangent nos hypothèses, les sciences humaines devraient partir de l'expérience comme lieu et temps de confrontation au réel, pour produire des connaissances sur les faits humains. Mais ces faits humains ne peuvent pas être réduits, sous prétexte d'approche scientifique aux schémas de causalité linéaire qui ont été utilisés dans les sciences de la matière. Toutes les approches de type clinique restent actuellement pénalisées par l'a priori objectiviste 32

selon lequel l' engagement réflexif des acteurs dans leurs pratiques de relations inter-subjectives est certes intéressant sur le plan éthique ou esthétique mais n'a rien à voir avec la construction scientifique des savoirs qui demeure le privilège des démarches objectivantes. Beaucoup de travaux de recherche qui ouvrent des chemins de connaissance sont ainsi étiquetés comme non scientifiques et sont à ce titre considérés comme pas suffisamment sérieux pour donner tout leur lustre aux programmes officiels de recherche en sciences humaines. Cela entraîne une division sociale du travail scientifique et une répartition des moyens de la recherche, par laquelle les praticiens chercheurs en particulier sont tenus à l'écart des réseaux de circulation scientifique de la connaissance, ce qui les empêche de socialiser les savoirs produits par la pratique et de remédier à la méconnaissance scientifiquement organisée de l'expérience humaine. Pour objecter à cette division sociale du travail de recherche, qui réserve le label scientifique aux démarches eXpérimentales, il ne suffit pas d'affiner les intuitions cliniques de praticiens de l'interaction humaine, de nourrir leur réflexion sur la nature et la qualité de leurs actes professionnels comme le font déjà les analyses de pratiques, : il faut, en plus, élever et soutenir publiquement des prétentions à la validité16 proprement scientifique des démarches non objectivantes, de manière à changer les termes du débat épistémologique central sur ce qu'est la scientificité dans les sciences humaines. Pour reformuler ce débat, nous devons décaper la part d'idéologie dans la répartition entre ce qui est scientifique et ce qui ne l'est pas et lever la soumission à cette répartition des rôles qui persiste au sein même des courants alternatifs des sciences humaines, car nous avons tous plus ou moins intériorisé la définition idéologique de la scientificité et la division sociale du travail scientifique qui lui correspond entre les praticiens et les chercheurs. Nous y souscrivons, malgré nous, implicitement, chaque fois que nous maltraitons notre connaissance intuitive pour la rendre scientifiquement recevable ou chaque fois que nous l'enterrons dans l'incommunicabilité du vécu. Dans les deux cas, nous renonçons à porter à la connais16Selon l'expression de J. Habermas in Théorie de l'agir communicationnel I et II, Paris: Fayard, 1987

tome

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sance ce qui a été compris dans la confrontation directe à l'expérience. Ce renoncement est très dommageable aux sciences humaines qui s'enrichiraient considérablement si l'on portait ce qui se comprend au niveau immédiat de l'interaction jusqu'au niveau d'une connaissance scientifique, c'est-à-dire jusqu'au niveau d'une science partagée, critiquable et soumise à la vérification de l'expérience personnelle. La définition restrictive de la science produit du renoncement à la connaissance, mais elle engendre aussi des modes et rapports de production de la connaissance fondés sur la spoliation de l'expérience. La nécessité socio-politique d'une transformation des modes et des rapports de production de la connaissance scientifique La division sociale du travail scientifique, fondée sur la déconnexion entre expérience et connaissance est profondément inscrite dans nos habitudes de penser et dans nos méthodes d'élaboration des savoirs. La suprématie de la démarche d'objectivation élimine l'expérience subjective et instaure un rapport désubjectivisé au savoir qui a des répercussions sociales en terme de rapports de production de la connaissance. Ce rapport au savoir permet de considérer comme normal de prélever des savoirs sur des personnes à leur corps défendant. Ainsi en est-il des savoirs fondés sur l'étiquetage d'autrui comme par exemple les études réalisées sur

les populations dites de

«

bas niveaux ». Les savoirs produits sur

les comportements des cohortes d'individus ainsi désignés, sont scientifiquement réducteurs, socialement partiaux et subjectivement toxiques pour les intéressés. Ils servent d'outils conceptuels pour une gestion technocratique des exclus qui ne fait qu'amplifier les processus d'exclusion. Ces méthodes de prélèvements des savoirs fondées sur la manipulation des variables humaines fournissent logiquement des outils de manipulation et de déshumanisation dans la gestion sociale des devenirs humains et perpétuent dans leur application les rapports de domination sociale et symbolique qui ont présidé à leur production. La manière de produire du savoir permet d'anticiper son utilité sociale, sa valeur 34

d'usage pour les uns et les autres ou sa toxicité symbolique pour ceux qui en sont l'objet. Le devenir social d'un savoir est déjà inscrit dans son mode de production lequel peut se caractériser finalement par la place qui est donnée à l'expérience humaine de chacune des parties prenantes et à son interprétation dans la construction des savoirs. Respecter les individus ne consiste pas seulement à faire des démonstrations de courtoisie ou à lui faire connaître les résultats d'une recherche avant sa publication, mais à se demander quelle place est donnée à l'expérience de chacun dans le processus de recherche. Quelle place est donnée à l'interprétation que chacun donne de son expérience? En clarifiant le statut scientifique de l'expérience humaine nous pourrons nous dépêtrer d'un rapport socio-cognitif à l'objet de connaissance qui consiste à faire des expériences sur quelque chose, ce qui en sciences humaines se traduit en expérience sur des humains, afin de construire un modèle dans lequel ce sont les expériences faites par les humains y compris par soi-même qui nous intéressent. C'est un changement de perspective considérable, qui redonne la parole à l'être humain comme sujet parlant de son expérience et non pas comme sujet de manipulation expérimentale. Nous pourrons nous défaire de rapports de production de la connaissance où le capital symbolique est accaparé par ceux qui exhibent les insignes d'un savoir abstrait, où les rapports de domination symbolique entre scientifiques et praticiens se répercutent dans les relations entre les praticiens et les personnes avec lesquelles ils travaillent et organisent leurs relations sur une disqualification en chaîne de leur subjectivité. La question des subjectivités en présence dans l'interprétation de ce qui se passe entre les humains a été systématiquement évacuée par la démarche eXpérimentale et cette absence de relations intersubjectives explicites masque la domination symbolique de l'expérimentateur sur l'expérimenté. Cette domination est l'invariant du schéma relationnel sous-jacent à toutes les formes d'expérimentation humaine, même adoucies par des recommandations éthiques. Dans la mesure où des individus peuvent être considérés par d'autres, comme des objets ou des matériaux de recherche toutes les dérives sont possibles. 35

L'expérimentation humaine ne relève pas seulement d'un passé de sinistre mémoire, où se sont exercées des pratiques délirantes de vivisection commises au nom d'une science toute puissante, elle retrouve une légitimité scientifique et un air de modernité à travers les expérimentations de la génétique dont les collectivités humaines semblent perdre le contrôle. Curieusement cela se produit alors que l'expérimentation animale dans les laboratoires est devenue socialement inacceptable. Les manipulations de la procréation, les utilisations de l'embryon humain, la production des pièces de rechange humaines se réalisent sans que soient posées les conséquences psychiques, les conséquences symboliques individuelles et collectives de ces activités. La technicité des démarches a fait longtemps illusion quant à leur qualité scientifique comme plus généralement la technologie était synonyme de rationalité et de modernité. Aujourd'hui, on s'aperçoit que la technologie peut être mise au service de l'obscurantisme et qu'elle l'a finalement été bien souvent déjà dans le passé. La loi de 1988 protège l'intégrité physique des sujets d'expérimentation biomédicale qui doivent être volontaires, mais elle ne protège pas leur intégrité psychique. Celle-ci ne peut pas être protégée dans un rapport social où un

individu nommé chercheur peut transformer ses « semblables»

en

objet de son savoir et s'autorise à tenir un discours scientifique sur les données qui les concernent plus ou moins intimement, ce qui les expose à une vivisection symbolique de leur subjectivité. C'est là que je situe l'incompatibilité entre le statut de sujet d'expérience dans un modèle eXpérimental et celui du sujet de parole et d'action dans une démarche partant de l'expérience où c'est celui qui a vécu une expérience qui est le plus compétent pour formuler ce à quoi il a été confronté. Mon opposition au modèle de scientificité inspirée par la médecine organiciste et expérimentale promue par Claude Bernard en particulier concerne précisément l'indifférence méthodologique qu'elle a instaurée quant à l'interprétation existentielle que la personne concernée donne à ce qui lui arrive, au sens de cet événement dans son histoire, à la fonction qu'elle peut avoir pour lui dans les relations avec l'entourage. Cette réduction organique du champ de connaissance légitime est en connivence avec un projet idéologique qui refuse à la majorité des êtres humains le statut d'interlocuteur valable, le droit de participer consciemment à la 36

construction du monde, pour les transformer en exécutants des opérations productives, en récepteurs des consignes et des informations, en objets d'un savoir étranger à eux-mêmes. La technicité de la démarche scientifique cache ainsi l'élimination symbolique des sujets connaissants par l'appropriation unilatérale des prérogatives de connaissance. Cette structuration socio-cognitive de la démarche de connaissance occidentale me semble dangereuse du point de vue de notre rapport symbolique aux autres et au monde. La nécessité anthropologique et symbolique d'une alternative à l'unilatéralité idéologique de la production de connaissance scientifique La disqualification socio-cognitive de l'expérience du sujet qui est utilisé pour valider les hypothèses de recherche tient à ce qu'il perd son statut de sujet connaissant pour servir de support à la construction d'un savoir du savant sur lui. Cette opération symbolique réalisée soit au niveau interpersonnel, soit au niveau interculturel, quand il s'agit d'étudier d'autres cultures ou d'autres civilisations a été critiquée par l'ethnométhodologie17 et plus encore par l'ethnopsychiatrie.18 Les assertions des gens qui sont étudiés par les savants sont par définition considérées comme subjectives par opposition à celles des scientifiques qui sont par définition considérées comme objectives et seules aptes à nourrir le débat scientifique. Ainsi toutes les données humaines qui étaient centrales dans l'approche socio-symbolique de la maladie dans les communautés traditionnelles comme le montre Eric de Rosny dans son livre sur la médecine au Cameroun19 ont été rayées par l'approche techniciste du corps humain et considérées comme de pures superstitions. Le modèle d'objectivation du corps malade de l'autre qui efface la signification de l'événement pour celui qui le vit est à la fois une pièce maîtresse de l'ethnocentrisme occidental

17

A. Coulon: L'ethnométhodoLogie,Paris: PUF, 1987

IRT. Nathan: Lafolie des autres, traité d'ethnopsychiatrie, Paris: Dunod, 2001 19Eric de Rosny: Les yeux de ma chèvre, Paris: Plon, collection Terre Humaine, 1981

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et le modèle du sérieux scientifique dans les sciences humaines. Quand la sociologie s'efforce d'éliminer la subjectivité des acteurs sociaux pour éliminer ce qui relève de l'idéologie dans leur interprétation des faits, elle ne fait que reproduire paradoxalement ce que fait l'idéologie, c'est-à-dire disqualifier l'expérience humaine, empêcher l'expression des points de vue personnels sur les situations vécues et soumettre les interprétations subjectives à un tri imposé des rapports de domination symbolique. Aminata Traoré pose à ce propos des questions essentielles dans « le vol de l'imaginaire ».20 Le rapport unilatéral d'extraction de la connaissance entre l'expérimentateur et le sujet observé est un manquement fondamental au respect de l'existence symbolique des êtres humains concernés, qui disqualifie leur expérience personnelle comme source d'un point de vue valide sur le monde et met hors jeu leur subjectivité par un rapport de force symbolique qui consiste comme tous les rapports de force de ce genre à empêcher autrui d'élaborer subjectivement son expérience. Pour sortir de cette unilatéralité idéologique, nous devons nous demander s'il y a place dans notre champ de connaissance pour l'expérience humaine irréductiblement différente faite par l'autre. Donner une place cognitive à son expérience c'est requalifier la part singulière de chaque être humain, mais aussi de chaque culture, dans l'interprétation du monde. L'expérience humaine est réhabilitée dans sa fonction à la fois de connaissance et d'accomplissement d'une existence humaine dans la confrontation d'une subjectivité au monde, aux autres et à soi-même. C'est le moyen me semble-t-il le plus efficace pour résister à l'envahissement de la langue de bois technocratique, de son discours uniforme désubjectivisé qui met en péril l'intégrité subjective des êtres humains, qui embrouille et raréfie leurs transactions symboliques directes. La proposition d'une co-science vise à lutter contre un analphabétisme interactionnel qui sous-développe la capacité à dialoguer, à prendre des initiatives sémantiques dans les discussions quotidiennes, à gérer les charges émotionnelles liées à la circulation des significations entre les subjectivités. C'est une forme de résistance à l'élimination idéologique de l'immense palette des confron-

20Aminata Traoré: Le vol de l'imaginaire 38

tations subjectives des humains au réel du monde et à l'homogénéisation idéologique débilitante des visions du monde. Il n'est pas de connaissance humaine sans respect de l'existence symbolique des sujets concernés. La discipline qui consiste à négocier la formulation d'une connaissance partagée remet en tension l'effort de l'intelligibilité et l'effort de lucidité intérieure fournis par les participants d'un processus de production de savoirs. Le tiret de liaison inscrit dans co-science relie en fait la notion de coopération à celle de science. Il remplace le n présent dans conscience et qui devient celui de l'interpellation réciproque de n sujets dans leurs recherches respectives d'intelligibilité, selon un rapport dialogique qui les aident à traverser les illusions de la conscience de soi par la confrontation inter-subjective des mondes. Cette ascèse symbolique de la co-existence humaine est plus que jamais nécessaire.

39

CHAPITRE

2

Les obstacles à une prise en compte de l'expérience humaine dans les sciences humaines

Nous venons de voir tout ce qui milite en faveur d'un ré-ancrage de la recherche dans l'expérience humaine, mais si cela était aisé, il est probable que le dépassement du modèle d'objectivation aurait déjà eu lieu. Aussi faut-il prendre la mesure de ce qui s'y oppose. L'éviction scientifique de l'expérience d'interaction humaine est logique dans un système de pensée où les caractéristiques intrinsèques de cette expérience subjectivement éprouvée par les sujets concernés sont incompatibles avec les habitudes relationnelles et intellectuelles de construction de la connaissahce. Dans ce deuxième chapitre nous allons analyser cette incompatibilité entre l'expérience humaine et les procédures de recherche scientifique en repérant d'abord ce qui rend l'articulation entre expérience et connaissance malaisée dans la conception généralisante et décontextualisée de la connaissance, puis en repérant par quelles opérations socio-cognitives21 se réalise son élimination dans la production officielle des connaissances en sciences humaines.

21

Les opérations touchant au rapport de chaque individu à l'objet connaissance et à l'ajustement des différents individus concernés entre eux. 41

de

Les causes de l'éviction scientifique de l'expérience humaine liées à son rapport complexe à la connaissance
On ne peut pas envisager le déplacement du centre de gravité scientifique de l'expérimentation vers l'expérience sans reconnaître au préalable combien l'expérience humaine, en tant qu'expérience vécue et subjectivement éprouvée par les sujets humains concernés, échappe au cadrage habituel des objets de recherche et combien elle résiste aux procédures traditionnelles d'analyse. Il faut clarifier ces incompatibilités en commençant par le fait que c'est toujours une expérience particulière, et que ceci est embarrassant pour les savants qui cherchent à dégager des généralités. D'autre part, bien qu'elle soit singulière, c'est une façon d'éprouver différemment ce qui se passe entre plusieurs personnes, puisque les situations où se vivent des expériences significatives sont en grande majorité des situations d'interaction sociale et symbolique, directe ou indirecte, entre humains. En plus ce qui s'y passe ne peut pas être répété de façon certaine puisqu'on ne peut pas la récréer à l'identique. Pour comprendre ce qui en fait la signification, il faut comprendre l'implication subjective de celui qui la vit, dans la situation où ilIa vit. Le rapport entre expérience et connaissance est donc complexe et paradoxal, il est aussi incertain et se construit à travers un cheminement difficile. La singularité de chaque expérience vécue

Précisons d'abord que lorsque nous parlons d'expérience humaine ici, il s'agit de l'expérience humaine directe faite par un être humain particulier. On peut parler d'expérience collective au sens où un grand nombre de personnes peuvent être confrontées à des situations fortement similaires, au sens aussi où un grand nombre de personnes peuvent vivre collectivement une situation spécifique, par exemple celle de l'internement, néanmoins en toute rigueur, il faut reconnaître que cette expérience dite collective est l'agrégat des multiples expériences vécues par les individus dans cette situation et que la production de connaissances à partir d'une expérience collectivement partagée nécessitera toujours la confrontation de points de vue différenciés pour interpréter collectivement la nature de l'expérience vécue par chacun. 42

L'élaboration d'une connaissance partagée commence toujours par une expérience humaine directe et singulière, même quand une expérience similaire est vécue par un nombre considérable d'individus, et seule cette expérience directe est source d'une connaissance nouvelle. Les considérations et commentaires sur l'expérience d'autrui, par des individus non impliqués, peuvent avoir leur utilité dans les débats théoriques, mais pas dans le déploiement de la connaissance potentiellement contenue dans l'expérience. Ce déploiement commence dans la subjectivité de celui qui la vit, et se poursuit par interpellation croisée entre les personnes qui confrontent leur expérience. La connaissance expérientielle entre dans le patrimoine commun, quand celui ou celle qui a vécu une expérience met en circulation ce qu'elle signifie pour lui ou elle, dans ses interactions symboliques avec d'autres. L'expérience humaine étant toujours fondamentalement celle d'un être humain particulier est en porte à faux au regard de la logique généralisante des sciences et avec la conception universitaire de la connaissance qui considère qu'il n'y a de science que du général. Non seulement chaque expérience est particulière, mais en outre elles sont irréductibles les unes aux autres.

L'irréductibilité

et la complémentarité

de l'expérience vé-

cue à des places différentes

dans les interactions

La spécificité et l'irréductibilité de l'expérience de chacun dans les interactions quotidiennes sont des données anthropologiques qui me semblent fondamentales pour comprendre ce qui se passe entre les humains. Cette irréductibilité n'empêche pas l'interdépendance des expériences qui ont des conséquences déterminantes sur le type de partition symbolique du monde qui s'inscrit dans les subjectivités. L'irréductibilité des expériences et leur interdépendance sont éprouvées existentiellement dans les relations humaines fondatrices que sont la relation amoureuse et celle de la filiation. Elle reste vraie dans toutes les interactions humaines quotidiennes. L'irréductibilité de l'expérience vécue par chaque partenaire de l'interaction physico-subjective, émotionnellement et symboliquement décisive, que constitue la relation sexuelle, repose, sans jeu de mot, sur leur posture respective dans cette situation: la 43

personne dont le corps est pénétré vit une expérience radicalement différente de celle dont le corps est pénétrant. La reconnaissance ou la non-reconnaissance de cette irréductibilité et cette complémentarité des expériences est très importante sur le plan symbolique pour chacun(e). La façon, dont ces postures sont signifiées en terme ou non d'asservissement, a aussi des conséquences déterminantes sur le type de partition symbolique du monde qui va s'instaurer dans les visions du monde. L'irréductibilité des expériences est fondatrice des rapports d'altérité, elle est le plus souvent falsifiée par la violence des discours de domination. L'autre exemple simple et tout aussi fort symboliquement et émotionnellement est celui de l'expérience de la naissance où la configuration des personnes concernées est élargie. Cette expérience est éprouvée très différemment selon qu'on se trouve être, le nouveau né, la mère, le père, les frères et sœurs, les grands-parents et plus ou moins favorables à l'union, les amis, les connaissances, rivaux ou solidaires, désireux ou non d'avoir des enfants... L'exemple de la naissance introduit une autre donnée, celle de la translation de certaines places au fil de l'existence, ce qui n'est nullement contradictoire avec l'irréductibilité des expériences complémentaires. Le schéma des translations généalogiques irréversibles: enfant - parent - grand-parent trace les déplacements sur l'axe du temps d'existence. Il se retrouve partiellement dans la translation des places dans les hiérarchies socioprofessionnelles: apprenti - maître d'apprentissage ou étudiant - professeur, éventuellement de subordonné à chef. Il y a des translations socio-géographiques dans les places relatives entre l'étranger et le familier. Il y a aussi des translations socio-existentielles comme la place relative dans la relation soigné-soignant puis soignantsoigné avec les bouclages entre l'enfance et la vieillesse. Il est par contre impossible d'être successivement homme et femme ou inversement malgré tous les jeux et les travestissements possibles des apparences. Même s'il y a des interprétations différentes des interactions entre hommes et femmes, l'altérité reste effective et cela donne à la différence sexuelle un rôle symbolique particulier dans l'acceptation et l'interprétation de l'altérité.

44

L'irréductibilité des expériences tient aussi à la place symbolique spécifique de l'individu dans les interactions humaines. La manière dont l'individu éprouve l'expérience du monde qu'il fait à travers sa place particulière dans les interactions humaines est liée à son histoire et aux significations de son existence pour les autres. Ainsi, l'expérience directe d'un événement collectif est singulière parce qu'elle dépend essentiellement de la place non seulement matérielle, sociale, historique, mais aussi symbolique que le sujet occupe par rapport à la survenue de l'événement. Une démarche de recherche basée sur l'analyse de l'expérience ne peut pas contourner cette singularité irréductible qui contient un potentiel de controverse extrêmement intéressant pour comprendre ce qui se passe entre les humains. Cette question a émergé dans les sciences humaines où même une expérience expérimentalement construite se vit toujours en tant qu'expérience subjective et inter-subjective pour ceux qui y sont soumis; chacun d'eux interprète la situation eXpérimentale et cela transforme effectivement les données de la situation, comme l'ont montré les chercheurs qui ont poursuivi les expériences sur le conflit sociocognitif.22 L'attention portée à l'expérience vécue fait entrer dans un univers où toute affirmation risque de se voir contestée par un autre point de vue, ce qui est angoissant pour ceux qui souhaitent n'avancer que sur un terrain assuré. En plus l'expérience vécue n'obéit pas à la norme de reproduction.

Une expérience non-réitérable qui modifie le sujet de l'expérience et les conditions de sa répétition
Une expérience n'est pas réitérable parce que l'être humain qui a vécu une expérience s'en trouve modifié de telle façon qu'il ne pourra jamais revivre de façon identique ce qu'il a vécu, ni éprouver exactement ce qu'il a éprouvé. C'est d'ailleurs, paradoxalement, ce qui crée la répétition et la spirale de la dépendance dans les conduites addictives, puisque l'expérience s'émoussant de façon tendancielle, l'individu augmente les doses pour tenter de

22 Anne-Nelly

Perret-Clermont et Michel Nicollet, lnteragir et connaîtreEnjeux et régulations sociales dans le développement cognitif, Fribourg: Delval Cousset, 1988 45

retrouver des sensations qu'il ne retrouvera pas. Nous ne vivons jamais deux expériences exactement identiques et pourtant l'expérience a beaucoup à voir avec la question de la répétition et de la rupture. Cela pose une question quant à la reproductibilité des enseignements qu'on peut tirer d'une expérience vécue dans une situation donnée par des individus donnés. La tendance techniciste des sciences humaines ne considère une expérience comme significative que si on peut la reproduire à X exemplaires. Toute la créativité des praticiens réside au contraire dans l'improvisation au fil des variations ressenties dans les situations quotidiennement vécues. Or si leur expérience n'est pas réitérable, elle est considérée comme non significative du point de vue scientifique et organisationnel. Pour qu'une expérience soit significative il faudrait démontrer qu'elle est applicable à quantité de situations prétendues similaires. C'est là d'ailleurs tout le piège des innovations spontanées qui sont transformées en changements obligatoires, dans l'Education Nationale en particulier. Le pouvoir heuristique, de l'expérience humaine, son potentiel de découverte, ne signifie pas que ce qu'un individu a compris au travers de son expérience dispensera d'autres personnes de vivre leur propre expérience, dans d'autres situations. L'expérience a deux dimensions existentielles opposées: celle de la répétition et celle du surgissement, qui alternent au cours de notre vie mais parfois aussi se superposent dans certaines situations. L'article « La quête, l'épreuve et l'œuvre »,13 y a une il dizaine d'années comparait ces deux facettes de l'expérience en terme de modalités d'interactions. La première facette est celle de l'expérience acquise qui nous rend capable d'une pratique ou d'un comportement structuré, dans une situation connue. Elle est

signifiée par l'expression

«

avoir une expérience de...

»

elle facilite

et automatise nos modalités d'interactions, quand nous avons acquis les compétences permettant d'ajuster nos interactions avec les personnes et les objets significatifs en fonction de représentations de la situation, que nous avons éprouvées comme adéquates

23

N. Roelens,

«

La quête, l'épreuve 46

et l'œuvre », Education

Permanente n°

100/101, déc 1989

pour y interagir à partir d'une place négociée ou acceptée. Dans cette modalité de l'expérience, les savoirs tacites organisent l'interprétation de la situation et l'ajustement des interactions sans être explicites. Les expliciter suppose aussi d'expliciter l'interprétation de la situation qui est tellement intégrée à la perception qu'elle devient imperceptible. Pour formuler pour quelles raisons j'ai agi de telle manière ou j'ai réagi de telle façon, il me faudra tout un travail d'explicitation des repères implicites qui ont orienté mes choix. P. Vermersch a centré ses interventions sur l'accompagnement minutieux de ce travail d'explicitation.24 L'autre facette de l'expérience qui s'exprime comme «faire

l'expérience de... » est celle au contraire de la confrontation à une
situation qui fait rupture et qui provoque une rencontre avec l'inconnu de soi et l'inconnu du monde. Elle nous confronte à la nécessité de trouver une place dans une situation, sans avoir de représentations éprouvées comme adéquates, pour ajuster nos interactions avec les objets et les personnes et sans savoir quels sont précisément les objets et les personnes potentiellement significatifs pour nous, ni quelle place nous pourrons avoir dans cette situation. C'est l'expérience dans sa dimension de surgissement qui déstabilise la lecture habituelle de la réalité. J'ai approfondi cette phénoménologie de l'expérience, dans l'article
«

Le métabolisme de l'expérience en réalité et en identité

»25

où je

définissais l'expérience comme le surgissement problématique, pour un sujet, d'aspects encore inconnus du monde et d'aspects encore inconnus de lui-même, leur irruption dans une situation. Cette irruption est rendue possible du fait de l'inadéquation de ses représentations antérieures pour interagir et trouver sa place en situation. L'inadéquation ressentie crée une faille dans la cohérence de la réalité et de l'identité par où s'infiltrent les aspects encore non intégrés de soi et du monde.

24

P. Vermersch:

«

L'entretien d'explicitation dans la formation eXpérientielle

formalisée ». in La formation expérientielle des adultes dirigé par B. Courtois et G. Pineau, La documentation Française, 1991
2S N. Roelens, « Le métabolisme de l'expérience en réalité et en identité
»

La

formation expérientielle des adultes, op. cit. 47

Ce qui surgit dans l'expérience relève d'une connaissance sensible, une connaissance incarnée.

L'expérience est porteuse d'une cognition incarnée dans la boucle immédiate de la perception et de l'action ou de la réaction
F. Varela parle de cognition incarnée26 dans l'expérience dans la boucle perception-action où l'ajustement suppose une cognition immédiate de la situation. Dans l'expérience d'interaction, cette cognition incarnée de la boucle perception-réaction comporte une intelligence de la situation, mais une intelligence non neutre, une intelligence relative à une posture subjective singulière. Il ne sera possible de développer cette question qu'après avoir clarifié la relation entre cognition et subjectivité, dans la deuxième partie de ce livre. Nous sommes affectés et réactifs dans l'expérience mais nous le sommes dans un registre d'interaction très immédiat qui peut rester étranger à la subjectivité si l'individu ne prête pas attention aux rapports concrets, charnels quotidiens qu'il entretient avec les êtres, y compris lui-même, et les objets qui constituent son univers. L'expérience incarne en quelque sorte et donc recèle la connaissance potentielle que le sujet pourrait métaboliser à propos de ses rapports singuliers avec ce qui se passe en situation. La cognition incarnée dans l'expérience c'est une façon d'éprouver la situation en fonction des rapports qui nous unissent à cette situation. Anne Perraut-Solivéres parle de connaissance intime, c'est une belle façon de nommer la connaissance présente intérieurement et pourtant quasi indissociable de notre existence en ce qu'elle cristallise nos rapports sensibles au monde, aux autres et à nous-mêmes. Par la confrontation aux situations et à la nécessité d'agir et de se situer immédiatement dans des interactions, l'expérience est le lieu de rencontre avec notre propre intelligence agissante, grâce à laquelle nous mettons en œuvre un décryptage intuitif de ce qui se passe dans la fugacité des événements, une forme d'intelligence non consciente d'elle-même par laquelle nous ajustons notre ma-

26:

F. Varela, L'inscription corporelle de l'esprit, op. cit. 48

nière de parler et d'agir. L'apprivoisement de cette intelligence agissante est déterminant pour le développement des compétences, en particulier des compétences cliniques des praticiens de l'interaction., mais il est incertain et périlleux.

Une connaissance

dont la formulation

est utile mats

incertaine et dérangeante La formulation des savoirs tacites est à la fois utile et incertaine. Utile aux praticiens qui ont l'obligation déontologique de savoir un peu ce qu'ils font, dans l'exercice des fonctions sociales qui visent de quelque manière le bien être, la santé, l'épanouissement ou le bonheur d'autrui. Ces fonctions sont des occasions privilégiées de rencontres humaines mais aussi de manipulations plus ou moins inconscientes et idéologiquement conditionnées. Pour limiter les risques d'empiétement et d'imposition, les professionnels des interactions humaines ont besoin de repères dans la conduite de leurs interventions. Cependant, compte tenu de l'impact incertain et souvent inattendu des paroles et des actes que l'on pose, les pratiques restent heureusement toujours sujettes à controverses entre professionnels et potentiellement entre professionnels et usagers. Il est illusoire de chercher à avoir des certitudes sur la façon d'intervenir. Il faut accepter ce paradoxe de la nécessité d'un savoir incertain, pour entrer dans une démarche de recherche praticienne qui parte de l'expérience inter-humaine et se remette sans cesse à l'épreuve de cette expérience. C'est un chemin qui est humainement difficile, car il nous confronte à l'opacité des relations humaines et à la densité des résonances symboliques entre les humains. L'expérience est la source d'une connaissance tacite des stratégies communicationnelles dont nous savons parfois plus que nous ne voudrions savoir. L'ignorance plus ou moins délibérée à l'égard de cette connaissance incarnée, intime, agissante, laisse le champ libre à tous les jeux implicites de manipulation. Sa formulation s'accompagne d'une lucidité dérangeante sur la façon dont on joue soi-même son jeu, dans les interactions, c'est donc une ascèse qui fait perdre une naïveté confortable qui crée des clairières de lucidité, mais n'apporte jamais de connaissance exhaustive de ce qui se passe entre les humains qui le plus souvent déborde notre 49

entendement. L'expérience confronte l'intelligence, à « ce qui se
passe» entre des humains et l'acte de recherche eXpérientielle consiste à tenter d'y introduire un peu d'intelligibilité pour envisager humblement les régulations possibles dans le déroulement de ces phénomènes. Dans cette recherche d'intelligibilité, les professionnels des sciences humaines, comme tous les autres humains, doivent faire leur deuil d'un savoir exhaustif et s'efforcer de comprendre les effets des interactions dans lesquelles ils sont engagés pour ajuster aux mieux leurs interventions et éviter de nuire. L'explicitation de leur expérience humaine directe est dérangeante parce qu'elle les confronte aux lacunes de leur savoir et qu'elle fragilise leur statut symbolique face aux détenteurs de certitudes. Toute personne qui rend compte de son expérience humaine directe affiche son incomplétude, expose sa parole incertaine, alors qu'il lui est loisible d'opter pour la position bien plus confortable de l'observateur nanti d'un savoir sur autrui. Dans une démarche de recherche partant de l'expérience, le praticien-chercheur est à la même enseigne d'incertitude que n'importe qui, il est affecté par la situation qu'il cherche à comprendre, et il en est lui-même une « variable» méconnue, il ne sait pas l'effet qu'il produit sur le déroulement des phénomènes et si ceux-ci auraient lieu de la même façon en son absence. C'est d'ailleurs une question impossible à résoudre puisqu'il interagit avec les autres humains de maintes façons subtiles, il fait irruption dans la situation qu'il observe et en change ainsi la configuration. Il ne peut jamais maîtriser complètement ce qu'il provoque même quand il tente d'exercer au mieux ses responsabilités.

L'expérience fait d'abord tomber les certitudes et les
illusions de savoir. L'expérience est le lieu de notre confrontation existentielle avec notre ignorance, confrontation dont nous faisons volontiers l'économie, aussi longtemps qu'elle ne s'impose pas à nous. Elle n'est pas dans une source automatique de connaissances nouvelles, nous ne pouvons pas les y puiser par simple opération d'extraction ou de pompage. Elle constitue au contraire, l'épreuve personnelle d'une rencontre avec l'intuition d'une connaissance 50

potentielle, à peine aperçue derrière l'écran cognitif de nos méconnaissances, qu'il nous faut d'abord traverser. Ces méconnaissances sont imbriquées avec nos savoirs, avec tout ce que nous croyions savoir. Tous les savoirs ont leur envers d'ignorance et c'est ça que l'expérience nous apprend, c'est une confrontation à des méconnaissances dont nous ignorions l'existence et l'étendue, jusqu'à ce que l'inattendu surgisse, en situation, à travers les failles de nos évidences. L'inattendu qui se manifeste est celui de l'altérité du monde au regard de notre vision du monde, l'altérité d'autres humains au regard des représentations que nous avons d'eux, l'altérité de nous-même au regard des représentations de notre identité. Cette confrontation avec nos méconnaissances est globale, syncrétique, souvent assez brutale elle nous désoriente, derrière se profile la rencontre avec un nouveau champ de connaissance d'abord insaisissable et qui demandera du temps avant de se concrétiser. Dans des métiers de l'interaction les expériences les plus instructives sont celles qui correspondent le moins à l'intervention prévue. Prenons un exemple: une brillante étudiante en psychologie de ma connaissance27 avait préparé son stage de DESS, dans un établissement pour adolescents « cas sociaux », placés par la DASS ou par la justice et dont l'échec scolaire généralisé faisait obstacle à une réinsertion sociale qui était l'objectif explicite de l'établissement. Cet état de fait préoccupait le directeur qui pensait avoir épuisé les solutions habituelles de soutien scolaire et cherchait des solutions plus novatrices. Partant de là, la postulante à un stage (et à un emploi futur) avait préparé un projet d'intervention thérapeutique sur les troubles cognitifs. Ce projet, réfléchi à partir d'une analyse des troubles cognitifs qu'elle avait fait dans un autre contexte, s'était nourri de diverses recherches et l'avait conduite à proposer une intervention fondée sur la fonction symbolique des mythes, comme contenant des angoisses destructrices qui empêchaient la concentration et l'apprentissage et comme médiation par rapport à la violence.

27

Je la connais bien puisque c'est Julie Ciofi-Roelens, ma fille, qui exerce

maintenant son métier de psychologue en Centre hospitalier spécialisé et qui m'a autorisée à faire état de cette expérience formatrice. 51

Elle proposa au directeur un atelier de parole basée sur des échanges libres en réaction à un récit mythologique et obtint le double accord de celui-ci et de son directeur de stage. Elle commença vaillamment à animer cet atelier de parole avec des adolescents qui ne tenaient pas en place, s'interpellaient sans cesse agressivement et dont elle avait toutes les peines du monde à contenir les passages à l'acte au moindre conflit. Elle persistait néanmoins à essayer de faire bien ce qu'elle s'était engagée àfaire, jusqu'au jour où en entrant dans la salle, elle vit écrit sur le tableau noir: «y'en a marre des mites ». Jusqu'alors elle essayait de maîtriser suffisamment la situation pour conduire cet atelier selon le projet qui avait été validé par l'établissement et l'université, malgré les difficultés d'intégration spatiale et temporelle de cette activité nouvelle dans l'activité régulière de l'institution et malgré les discordances dans la manière de présenter les objectifs de son intervention au sein de l'établissement. Là, brusquement elle se trouvait en face du décalage risible et renversant entre ses mythes à elle et leurs mites à eux. Ce décalage, entre le travail qu'elle croyait conduire et la façon dont ils ressentaient l'objet de ce travail, déstabilisait violemment son projet de recherche et l'invitait intempestivement à un questionnement sur sa pratique et ses rapports aux adolescents délinquants ici présents. Son ratage apparent rendait brusquement obsolètes les matériaux valorisants qu'elle avait glanés pour rédiger son rapport de stage et ouvrait la faille par laquelle elle pouvait entrer dans un réel apprentissage professionnel. « Y en a marre des mites» l'invitait à vivre une expérience décisive pour comprendre ce qui était en train de se passer entre elle et les adolescents de ce groupe dans cette institution-là. Tous les praticiens sont un jour ou l'autre confrontés à l'écroulement de leurs plus fines analyses et à l'irruption déconcertante de pans entiers de ce qu'est la réalité pour autrui, réalité qui s'avère différente de celle à laquelle il se référait eux-mêmes. Cette irruption exige d'eux la reconnaissance de leur propre méconnaissance; reconnaissance très angoissante quand on est soimême en attente de validation et de reconnaissance. Il est nécessaire de reconnaître sa propre ignorance pour accorder un sens potentiel à l'expression inattendue d'autrui: en l'occurrence pour 52

que les « mites» deviennent signifiantes pour la psychologue, il fallait qu'elle ne rejette pas leur signification sous prétexte d'inculture et d'irréflexion des adolescents. Accepter sa propre méconnaissance conceptuelle de ce qui se passe et accepter les démentis de nos plus belles constructions théoriques, c'est L'acte un du travail nécessaire pour déployer le potentiel de découvertes contenues dans l'expérience. Ce déploiement se poursuivra parfois, de manière féconde, des années et des années durant, à partir

d'un incident qui aura « fait expérience» pour le praticien. La formulation de la connaissance contenue dans l'expéexistentiel

rience est liée aux aléas du cheminement

L'élaboration de la connaissance au plus vif de sa propre expérience d'interaction humaine dépend d'un processus de dévoilement par maturation lente, progressive et toujours inachevée des rapports que le sujet entretient avec les situations qu'il a vécues. Le processus de dévoilement est d'ordre existentiel, il est incertain, il bute sur quantité d'obstacles internes et externes, il demande du temps. On constate qu'il est en cours au fil des récits successifs de ce qui s'est passé. Ils sont d'abord pleins d'incertitudes ne fût-ce que sur la chronologie des actes et des dires de chacun ou sur la nature de ces dires et de ces actes et encore plus sur le sens qu'il faut leur attribuer. Au fur et à mesure de la « métabolisation» de l'expérience une intelligence de la situation se dégage et produit de la connaissance sur les rapports entre les protagonistes et la façon de se situer dans le contexte. Cette métabolisation produit une connaissance éprouvée et structurante qui donne au sujet une base de sustentation cognitive forte, capable de résister aux affirmations contradictoires. Cette solidité de la connaissance eXpérientielle, contraste avec l'impression d'aléatoire que donne le processus d'élaboration très différent en cela des procédures rationalistes. Il consiste à élaborer le choc des identités et le choc des réalités qui s'est produit dans la confrontation de la subjectivité à un réel qui déborde ses représentations et qui se manifeste par l'altérité des gens différents, altérité qui est incompréhensible aussi longtemps que la place qu'ils revendiquent reste étrangère à la place que nous leur avions assignée dans notre monde. L'intelligibilité 53

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