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Interethnicité et Interculturalité à l'île Maurice

178 pages
Ce numéro est consacré à la thématique de l'interethnicité et de l'interculturalité à l'île Maurice. Il offre la parole aux universitaires mauriciens pour penser la complexité de leur "nation arc-en-ciel" dans sa pluralité anthropologique, sociologique, linguistique, culturelle religieuse, politique et économique. Depuis plusieurs décennies, Maurice s'est engagée dans un processus constant de recherche et de construction identitaire. Les effets de l'interculturalité à Madagascar complète cette recherche.
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KABARO
REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES DE L'HOMME ET DES SOCIÉTÉS
InternationaCHuman and - Societies Sciences Review
Vol. IV, 4-5
Interethnicité et Interculturalité
à l'île Maurice DIRECTEUR DE LA PUBLICATION :
GUY FONTAINE
Doyen de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines
COMITÉ SCIENTIFIQUE
DE LA FACULTÉ DES LETTRES ET DES SCIENCES HUMAINES
WATBLED, M. Jean-Philippe Professeur (7e s.) ; M. Serge MEITINGER, Professeur
(9e s.) ; M. Bernard TERRAMORSI, Professeur (10e s.) ; M. Alain GEOFFROY,
Professeur (11e s.) ; Mme Gabriele FOIS-KASCHEL, Professeur (12e s.) ; M. Jean-
Pierre TARDIEU, Professeur (14e s.) ; M. Bernard CHAMPION, Professeur (20e s.) ;
M. Yvan COMBEAU, Professeur (22e s.) ; M. Jean-Michel JADzE, Professeur (23e s.) ; M.
HAMON, Jean-François Professeur (70e s.) ; M. Michel WATIN, Professeur (71e s.)
MAQUETTE :
SABINE TANGAPRIGANIN,
MARIE-PIERRE RIVIÈRE ET KATIA DICK
© réalisation e „Sureau Transversal des Colloques,
de la e «herche et des publications
?acuité da Zetened et da Scieweed Weletedieted
UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION. 2008
CAMPUS UNIVERSITAIRE DU MOU FIA
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BP 7151 - 97 715 SAINT-DENIS MESSAG CEDEX 9
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7. RUE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE
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destinées à une utilisation collective. Toute reproduction,
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illicite.
ISBN : 978-2-296-06744-8 UNIVERSITE DE LA REUNION
FACULTÉ DES LETTRES ET DES SCIENCES HUMAINES
KABARO
REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES DE L'HOMME ET DES SOCIÉTÉS
International Human and Societies Sciences Review
Vol. IV, 4-5
Interethnicité et Interculturalité
à l'île Maurice
EDITED BY : Y.S. LIVE & J.-F. HAMON
ÉDITIONS L'HARMATTAN UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION
7, rue de l'École Polytechnique 15, avenue René Cassin
97715 Saint-Denis Messag Cédex 9 75005 Paris
REVUE INTERNATIONALE BILINGUE PUBLIEE PAR
Bilingual international review published by
Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de l'Université de La Réunion
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& Yu-Sion LIVE / Université de La Réunion Jean-François HAMON
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(Université d'Antananarivo), Gabriel Rantoandro (Université d'Antananarivo),
Moussa Saïd (Université des Comores), Ainouddine Sidi (CNDRS Comores). Avant-propos
Ce numéro de KABARO est, dans sa quasi-totalité, consacré à la
problématique des relations interethniques et interculturelles à l'île Maurice.
Les articles relèvent de plusieurs champs disciplinaires (Histoire, Littéra-
ture, Sociologie, Anthropologie, Économie). En fin d'ouvrage, trois articles
sur Madagascar compléteront cette question d'interculturalité dans le
champ éducatif.
La société mauricienne est complexe dans sa pluralité ethnique,
culturelle, politique et religieuse. L'île fut peuplée par des arrivées
successives d'Européens, de Malgaches, d'Africains, d'Indiens, de Chinois,
etc., qu'ils furent colons, esclaves, travailleurs engagés, ou migrants libres.
Depuis plusieurs décennies, Maurice s'est engagée dans un processus
constant de construction identitaire.
Dans l'Histoire de ce pays, Jocelyn Chan Low, dans sa contribution,
nous révèle qu'il y eut des moments précis (defining moments) où des
individus se sont constitués en groupes ethniques dans un contexte de
mobilisation politique qui a coïncidé avec des périodes de grands
bouleversements socio-économiques et politiques. Dès l'époque coloniale,
la coexistence de plusieurs systèmes culturels dans l'île a conduit à la
naissance de divers groupes ethniques qui se retrouvent, aujourd'hui, en
compétition. Pour Bruno Carpooran, cette interethnicité repose sur un
ensemble d'attitudes, de comportements accompagnés d'expressions non-
dites, d'interdits, d'évitements mutuels, ou de consensus tacite, etc. La
différence phénotypique, linguistique, culturelle, religieuse, ou encore les
enjeux socio-politiques, institutionnels constituent des facteurs de différen-
ciation sociale et d'attribution identitaire entre les groupes en présence.
L'article de Mayila Paroomal analyse la fusion de trois quotidiens
d'affiliation ethnique différente. Pendant la Deuxième guerre mondiale, Le
Cernéen (franco-mauricien), Le Mauricien (gens de couleurs) et Advance
(indo-mauricien) se sont associés pour pouvoir survivre, en raison de la
pénurie de papier occasionnée par les circonstances de la guerre. Cette
cohabitation fut un véritable décloisonnement de la presse ethnique qui
reposait avant tout sur les rédacteurs en chef ou les directeurs, issus de la
classe des élites. Une convergence de vue était établie entre les trois
quotidiens à condition, toutefois, que chacun conserva son indépendance
politique et ses droits d'opinion dans des « écrits d'exception ».
Satish Kumar Mahadeo aborde la question du pluralisme linguistique à
l'île Maurice. Pour l'auteur, le multilinguisme est rarement source de
conflits, au contraire, il peut être « source de ressources », et ne constitue
guère un frein à l'unité nationale. La connaissance de plusieurs langues
représente un atout dans les relations entre différents groupes ethniques. 8 AVANT-PROPOS
Les facteurs historiques dans le rapprochement ou dans l'éloignement
entre les Hindous du Nord et les Tamouls de Maurice sont analysés par
Sadasivam J. Reddi. Au XIXe siècle, les relations entre les deux groupes
furent harmonieuses, du fait qu'ils appartenaient à la classe de travailleurs.
Mais la mobilité sociale et l'émergence d'une élite tamoule, durant les
premières décennies du XX e siècle, avaient fait naître des rapports
conflictuels avec les Hindous. Ce sont surtout les rivalités politiques au sein
des partis politiques qui avaient donné naissance aux clivages entre les
deux groupes.
Dans le champ littéraire, Bruno Cunniah étudie les relations inter-
ethniques sous l'angle métaphorique du désir. Il cherche à isoler le
caractère factice du discours littéraire qui, selon lui, ne reflète guère la
réalité de la vie quotidienne, mais par lequel les auteurs mauriciens
désirent les liaisons fantasmatiques à travers des thématiques telles que le
mythe de l'Homme noir et de la femme blanche, celles de la mulâtresse ou
de la femme créole. Shakuntala Boolell explore ce qu'elle nomme les
« complexes communautaires » au sein des groupes ethniques. Pour elle,
il existe tout un lexique de discorde, fait de stéréotypes et de préjugés
hérités de l'histoire du peuplement de Maurice, qui « symbolise un climat
de méfiance et d'hostilité ». Des stigmates attribuent une ethnicité aux uns
et aux autres, soit pour exclure, soit pour se différencier de l'ensemble de
la « nation arc-en-ciel » mauricienne.
Enfin dans le champ économique, Esther Hanoomanjee tente d'appré-
hender, à partir des éléments fondés sur des notions de race et d'ethnicité,
le développement socio-économique des différentes « communautés » de
l'île Maurice aux XIX e et XXe siècles.
Pour parachever cette thématique sur l'interculturalité, nos collègues
malgaches étudient, dans un premier article, les effets de socialisation par
ziva ». le sacré appelée « Il s'agit, selon Claude Engel, d'une forme
d'assermentation croisée qui engage la parenté et la descendance de deux
ancêtres contractants, appartenant à des « ethnies » différentes de
Madagascar. Dans un deuxième, Fulgence Rasolonjatovo s'intéresse aux
Ecoles vertes créées au début des années soixante-dix dans le pays
Betsileo. L'action de ces écoles consiste à adapter le contenu des pro-
grammes scolaires aux conditions paysannes locales, afin de mieux
répondre aux besoins de la population. L'auteur s'interroge sur les valeurs
modernes engendrées à partir d'une « situation de portefeuille produit
vieillissant ». Dans un dernier article, la question de l'utilisation des langues
d'enseignement est examinée par Bruno Allain Solofomiarana Rapanoel.
Dans le passé, Madagascar a connu l'intervention de deux langues
étrangères à l'école : l'anglais au XIX e siècle et le français au XX e siècle.
Aujourd'hui, en plus de la langue malgache, les autorités éducatives
s'interrogent sur les objectifs attribués à ces différentes langues en
AVANT-PROPOS 9
présence. Les Européens considèrent le français et l'anglais comme
moyens d'ouverture à la civilisation moderne, tandis que les Malgaches les
perçoivent comme un outil pour asseoir une hégémonie culturelle, afin
d'instaurer une situation de dépendance politique et économique.
Yu-Sion LIVE
Foreword
This issue of KABARO is almost entirely devoted to the question of
interethnic and intercultural relations in Mauritius. It contains articles from
various disciplinary fields (history, literature, sociology, anthropology,
economics). At the end of the issue, there are three articles on Madagascar
to complement the theme, addressing the question of interculturality in the
educational sector.
Mauritian society is complex, due to its ethnic, cultural, political and
religious plurality. The island was peopled by successive waves of
Europeans, Malagasy, Africans, Indians, Chinese and others, who were
either settlers, slaves, indentured workers or free migrants. Over a period
of several decades, Mauritius has embarked upon a continuous process of
identity construction.
In his contribution, Jocelyn Chan Low reveals the defining moments in
the country's history, when individuals formed into ethnic groups in a
process of political mobilization which coincided with periods of major
socio-economic or political upheaval. From the colonial period onwards, the
coexistence of several cultural systems on the island gave rise to different
ethnic groups which today find themselves in competition with one another.
According to Bruno Carpooran, this interethnicity is based upon a set of
attitudes, behaviours accompanied by non-verbal expressions, taboos,
mutual avoidance, tacit consensus and so on. Phenotypic, linguistic, cultu-
ral and religious differences, as well as socio-political or institutional issues,
are all contributory factors in social differentiation and identity attribution
between the various groups.
Mayila Paroomal's article studies the merger of three daily news-
papers, each with a different ethnic affiliation. During World War Two,
Le Cernéen (Franco-Mauritian), Le Mauricien (coloured public) and
Advance (Indo-Mauritian) joined forces in order to survive, as the war had
led to a severe shortage of paper. The cohabitation led to a real breaking
down of barriers in the ethnic press, which had hitherto relied mainly upon
editors or managing directors from the elite classes. The three daily papers
came to a convergence as regarded their points of view, on the proviso that
each maintained its political independence and the right to express opinion
in "exceptional pieces."
Satish Kumar Mahadeo raises the question of linguistic pluralism in
Mauritius. According to the author, multilingualism is rarely a source of
conflict; on the contrary, it can be a "source of resources" and is by no
means an obstacle to national unity. Knowledge of more than one language
is an asset in relations amongst different ethnic groups. Historical factors
behind the rapprochement or distance between the H indus of the North and
the Tamils of Mauritius are analysed by Sadasivam J. Reddi. In the 19th 12 FOREWORD
century, relations between the two groups were harmonious, because they
both belonged to the workers' class. However, social mobility and the
emergence of a Tamil elite during the first decades of the 20 th century led
to confrontational relations with the Hindus. The main cause of divisions
between the two groups was the political rivalry within the political parties.
Studying the question from a literary point of view, Bruno Cunniah
analyses interethnic relations from the metaphorical perspective of desire.
He attempts to isolate the artificial nature of literary discourse which, he
argues, does not reflect the reality of everyday life, but which Mauritian
writers exploit in order to desire fantastical liaisons, through themes such
as the myth of black men and white women, as well as those of mulatto or
Creole women. Shakuntala Boolell investigates what she calls "community
complexes" within ethnic groups. According to her, an entire lexicon of
discord exists, comprising stereotypes and prejudices handed down
throughout the history of the settlement and population of Mauritius, which
"symbolises a climate of distrust and hostility." External signs identify an
individual's ethnicity, either so as to exclude others or to set oneself apart
from the rest of the Mauritian "rainbow nation."
Finally, addressing the issue from an economic perspective, Esther
Hanoomanjee tries to gain clearer insight into the socio-economic
development of the different "communities" of Mauritius during the 19 th and
20th centuries.
To conclude this issue on the theme of interculturality, a first article by
one of our Malagasy colleagues analyses the effects of the sacred
socialization process known as ziva. According to Claude Engel, this is a
form of cross-ethnic oath taking which brings together the kinship and the
lineage of two contracting ancestors from different Malagasy ethnic groups.
In a second article, Fulgence Rasolonjatovo studies the Green Schools set
up in the early 1970's in the Betsileo region of Madagascar. The project
underlying these schools consisted in adapting the content of teaching
curricula to local peasant living conditions, so as to better answer the
needs of the population. The author raises the question of the modern
values generated by an "ageing product portfolio situation." In the final
article, Bruno Allain Solofomiarana Rapanoel studies the use made of
teaching languages. In the past, Madagascar experienced the intervention
of two different foreign languages in the country's schools: English in the
19th century and French in the 20th . Today, educational authorities are
beginning to question the aims of these different languages present (as
well as the Malagasy language). Europeans see French and English as a
means of allowing the country to open the door to modem civilisation,
whereas the Malagasy people view them as a tool for establishing cultural
hegemony in order to create a situation of political and economic
dependence.
Yu-Sion LIVE
UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE DU
PROCESSUS DE CONSTRUCTION IDENTITAIRE
A L'ILE MAURICE
L. JOCELYN CHAN LOW
ASSOCIATE PROFESSOR
UNIVERSITY OF MAURITILJS
Abstract Résumé
Si l'ethnicité n'est pas une donnée If ethnicity is not an inevitable
immuable, comment et dans quels buts component of the personality of each
individual, how and to what purpose are sont créées les identités ethniques ?
ethnic identities created ? L'étude empirique de l'histoire de Maurice
révèle qu'il y eut des moments précis où Empirical studies of the history of
des groupes de population se sont consti- Mauritius reveal that there are specific
tués en groupes ethniques distincts et periods when groups of population
exclusifs, souvent dans un contexte de constituted themselves in distinct and
mobilisation politique. Ces defining exclusive ethnic groups, generally in a
context of political mobilisation. These moments » ont, d'une manière générale,
defining moments in the development of coïncidé avec des périodes de grands
Mauritian society coincided with rapid bouleversements socio-économiques et
socio-economic and political change. The politiques du pays. L'auteur souligne que,
author aise underlines the fact that, far loin de favoriser l'émergence d'une
from promoting a post-ethnic society, société post-ethnique, les développe-
recent economic and social developments ments et les mutations économiques et
have rekindled social struggles which, in sociales récents ont, au contraire, redy-
the context of the ethnic division of power namisé les luttes sociales, qui, dans le
effected during the democratisation and contexte d'un partage des pouvoirs état-
decolonisation process, could net but take secteur privé effectué au cours du
the shape of ethnic mobilisation. processus de démocratisation et de
décolonisation, ne pouvaient que prendre
la forme de mobilisations ethniques.
identity, Keywords : ethnicity, Mots -clés : ethnicité, identitaire,
construction, situation, political construction, situation, mobilisation
mobilization. politique.
La société mauricienne s'est constituée par les arrivées successives
de populations nouvelles (colons, esclaves, engagés, commerçants...) qui,
au fil des circonstances historiques diverses, se sont formées en groupes
ethniques distincts et exclusifs à l'intérieur d'une société traversée par un
enchevêtrement de clivages à la fois socio-économiques, raciaux, religieux
et culturels. D'où, comme le soulignait à juste titre Guy Berger, la centralité
14 KABARO IV, 4-5
des études historiques dans l'appréhension du fait ethnique à l'île
Maurice'. Cependant, il existe très peu d'études sur l'évolution du fait
ethnique dans l'histoire du pays, sauf quelques rares exceptions, à l'instar
de l'ouvrage d'Arno et Orian 2 . Certes, il a souvent été écrit que l'historio-
graphie mauricienne est caractérisée par l'ethnocentrisme. Mais trop
souvent, les ouvrages consacrés à l'évolution des divers groupes
ethniques de la société mauricienne découlent davantage d'une démarche
de construction d'un discours identitaire que de la recherche rigoureuse de
la vérité historique.
D'une manière générale, ces ouvrages prennent comme point de
départ l'approche dite « primordiale » de l'ethnicité — c'est-à-dire que
l'ethnicité est perçue comme un fait acquis, une donnée immuable, voire
organique de la personnalité de chaque individu, enracinée dans des
pratiques culturelles, religieuses, linguistiques ou sociales.
Dans le cas de l'île Maurice, ils rejoignent l'affirmation de Joyce et de
Jean-Pierre Durand selon laquelle « le concept de nation rend mieux
compte que les autres vocables du caractère déjà constitué des groupes
humains qui ont émigré sur l'île... les individus à partir de chacune des
régions d'origine (France, Angleterre, Chine, Inde) possédaient déjà en
commun, avant leur départ, un territoire, une langue, une histoire, c'est-à-
dire une culture commune. Ce sont autant de données qui fondent une
nation et qui ont été conservées après leur immigration à Maurice » 3 .
Et finalement, ces ouvrages épousent la thèse que la coexistence de
divers systèmes culturels à l'intérieur d'une société coloniale ne pouvait
qu'engendrer divers groupes ethniques en compétition constante.
Or, on sait que cette hypothèse a été remise en question depuis 1969
par F. Barth 4 .
En outre, cette approche occulte les profonds clivages à l'intérieur des
groupes issus des diverses régions géographiques. Par exemple, même la
petite population d'immigrants chinois comprenait à la fois les Fukienois,
des Cantonnais et un autre groupe ethnique distinct, les Hakkas. De
même, on connaît la grande diversité culturelle, linguistique et religieuse
des engagés indiens alors que les gens de couleur et les Créoles ne
peuvent être rattachés à une région géographique spécifique. On note
aussi une importante présence d'ex-apprentis et d'engagés malgaches à
Port-Louis dans les années 1840. Or, il n'existe aucun groupe ethnique
malgache aujourd'hui. Cette approche, en outre, a tendance à sous-
évaluer, voire évacuer, les processus de créolisation culturelle et de
métissage biologique : créolisation culturelle, inévitable dans une île
1 Interview : Guy Berger, Le Mauricien, 4 décembre 1999.
2 T. Arno et C. Orian (1986) : Ile Maurice : une société multiraciale. Paris, L'Harmattan.
3 J. P. et J. Durand (1978) : L'île Maurice et ses populations, Bruxelles, Ed. Complexe, p. 44.
4 F. Barth (ed.) (1969) : Ethnic groups and houndaries. The social organisation of cultural
dfference, Bergen/ Oslo : Universitetsforlaget, London : George Allen et Unwin.
L. JOCELYN CHAN Lovv, UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE DU PROCESSUS... 15
marquée par d'énormes contraintes insulaires liées à l'isolement et
l'exiguïté du territoire ; créolisation découlant de la nécessité de s'adapter
dans un milieu tropical insulaire et qu'on retrouve très vite au niveau de la
langue, de la cuisine, des loisirs, des techniques de construction et
agricole, de la musique, des croyances populaires, etc. 5
De même, le métissage biologique était inévitable étant donné le
grand déséquilibre des sexes qui durera jusqu'en 1944. La société mauri-
cienne était à forte prédominance masculine, en raison du caractère démo-
graphique de la traite et de l'immigration à la fois européenne et asiatique,
métissage biologique qui a été d'une grande envergure comme le
démontrent les sondages dans les registres de l'état civil.
IDENTITES ETHNIQUES
Se pose alors la question suivante : si l'ethnicité n'est pas une donnée
immuable, « comment et dans quels buts sont créées les identités
ethniques ? ».
Une réponse à ces questions a été donnée par les historiens et
analystes militants des années 1970. Ces derniers, s'inspirant du déter-
minisme économique marxiste, écrivent l'histoire de Maurice en termes de
lutte de classe et résument l'histoire du pays en une lutte des opprimés
contre l'esclavage, le racisme et l'engagisme. Dans ce contexte, ils mettent
l'accent sur la solidarité de classes des opprimés face aux colons, à la
plantocratie et à l'état colonial, et cela en dépit de divergences religieuses
et culturelles qu'ils ramènent à des contradictions secondaires selon la
formule de Mao Tse Tung.
facteur de division des opprimés n'était, L'ethnicité ou le communalisme,
selon eux, que le résultat de l'intervention de l'état colonial, des colons ou
des possédants. Ainsi, ils soulignent que sous la période esclavagiste, les
maîtres suscitaient des divisions ethniques à l'intérieur de la population
servile afin de mieux la contenir.
De même, les historiens militants soulignent que dans les années
1930, face à la mobilisation des travailleurs derrière le parti travailliste de
Curé et d'Anquetil, suscitée par les effets de la grande dépression éco-
nomique mondiale sur l'île à sucre, le pouvoir colonial réagit, en suscitant
des divisions ethniques, au sein de la classe des travailleurs à travers les
6 . agissements de fonctionnaires issus de l'intelligentsia indo-mauricienne
Ces historiens soulignent aussi que face à la montée des reven-
dications, à la fois de la classe ouvrière et de l'intelligentsia indo-
Des hommes des îles, des langues Essai sur la créolisation linguistique 5 R.Chaudenson (1992) :
et culturelle, Paris, L'Harmattan.
6 P. Bérenger : « Le Parti Travailliste hier et aujourd'hui. Pour une histoire du Parti
Travailliste », in Le Militant, 1 e, septembre 1976.
16 KABARO IV, 4-5
mauricienne et de couleur, amplifiée par le processus de démocratisation
politique suscitée par les autorités britanniques dans la période de l'après-
guerre. L'oligarchie sucrière eut recours à une stratégie visant à défendre
ses prérogatives politiques et économiques à travers l'exacerbation des
sentiments ethniques anti-hindous, essayant de rallier à la cause
conservatrice tout d'abord les travailleurs créoles et la petite bourgeoisie de
couleur, en jouant sur la prétendue menace d'orientalisation culturelle et
d'hindouisation, et enfin en exacerbant le particularisme musulman (et par
la suite tamoul) en agitant l'épouvantail de l'hégémonie hindoue/hindi-
speaking et non indo-mauriciennel. Selon certaines analyses, l'état colonial
se fit complice de l'oligarchie sucrière en officialisant les nouvelles divisions
dans le recensement de 1962 et à travers le « best /oser system ». L'annexe
de la Constitution, définissant les communautés à Maurice, est ainsi perçue
comme un « legs » du colonialisme et la cause de la persistance de
l'ethnicité à l'île Maurice selon l'hypothèse qu'un « ascribed status/ deno-
mination » peut à la longue mener à la création d'une entité ethnique.
Si cette analyse marxiste a le mérite d'exister, néanmoins elle se
révèle déficiente à bien des égards. Ainsi, il serait très réducteur de
ramener à l'état colonial la paternité de la genèse des identités ethniques à
l'île Maurice. Tout d'abord, la relation état colonial et ethnicité fut très ambi-
valente. L'étude des correspondances des autorités coloniales, récemment
déclassifiées au Public Records Office, révèle que dans la période
charnière de l'après-guerre à l'Indépendance, le souci primordial des
autorités fut la prévention des conflits interethniques qui auraient menacé
la stabilité de la colonie à un moment où elle faisait face à une véritable
crise structurelle de l'économie. Loin de susciter des rivalités ethniques, les
autorités coloniales se montrèrent hostiles à toute tentative d'institu-
tionnaliser l'ethnicité dans notre système politique en construction. Ce
furent les autorités britanniques qui refusèrent les demandes successives
de S. Ramgoolam, de Razack Mohamed et de Jules Koenig, entre autres,
en faveur de listes électorales séparées à caractère communal. De même,
le « Colonial Office » et le gouverneur Sir R. Scott refusèrent d'institution-
naliser dans les « constitutional instruments », la création d'un système de
« good /osera » nommés d'après les critères de représentativité ethnique
comme le recommandait pourtant Sir Trustram Eve dans son rapport de
1958. Au contraire, les Britanniques s'efforçaient de susciter un mauri-
cianisme supraethnicbue, à travers l'organisation de camps de vacances
pour les écoliers, etc. ô
7 B. Lehembre (1984) : L'île Maurice, Paris, Karthala, p. 78.
8 J. Chan Low (1995) : Great Britain and the constitutional evolution of Mau *us 1954-1961.
MA dissertation, London School of Economics and Political Science.
L. JOCELYN CHAN LOW, UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE DU PROCESSUS... 17
Par ailleurs, l'ethnicité fut souvent une arme dirigée par certaines
élites contre l'état colonial, à l'instar des franco-mauriciens dans les années
1820 à 1850 et des frères Bissoondoyal dans les années 1940.
De même, en ce qu'il s'agit du rôle de l'état colonial dans la genèse
des groupes ethniques à travers la catégorisation et la dénomination des
populations dans les recensements et autres déclarations à l'état civil,
soulignons que les découpages effectués par l'état colonial ont fluctué au fil
des années et que les catégories répondaient souvent aux impératifs
administratifs et non à une politique délibérée de « divide and ride».
Ainsi, au 18 e siècle, si l'état distinguait trois groupes de populations
dans les recensements — c'est-à-dire esclaves, libres de couleur et
blancs —, c'est parce que les divers groupes vivaient sous des cadres juri-
diques différents : le Code Noir s'appliquant aux esclaves, le Code jaune
ou le Code de Paris aux blancs et un régime hybride aux gens de couleur.
De même dans le recensement de 1846, avec l'abolition de l'esclavage et
du racisme institutionnalisé, les libres devraient tomber automatiquement
sous l'appellation « population générale », mais il fallait néanmoins ériger
Sir William une catégorie d'ex-apprentis, car le Colonial Secretao!,
Gladstone, exigeait des rapports complets sur l'évolution de ces ex-appren-
tis dans la société coloniale au lendemain de l'abolition de l'esclavage. De
même, il fallait un monitoring constant des statistiques concernant les
immigrants indiens et, à partir de 1861, des immigrants chinois.
Certes, les autorités britanniques étaient très conscientes de la
difficulté de compartimenter la population dans des catégories étanches,
en raison du métissage et des conversions religieuses comme en témoi-
gnent à la fois les rapports des commissaires de recensement à l'instar de
celui de 1881 e et les expérimentations qu'ils pratiquaient. Par exemple en
1901, le commissaire au recensement divisa la population en (a)
Européens, blancs métis et hommes de couleur (b) Africains (c) Indiens (d)
Chinois. En 1921, la catégorie « Mauriciens » fut introduite pour la
première fois en remplacement de « population générale » mais tous les
Indiens, Indo-mauriciens et autres furent groupés sous la seule et même
rubrique « Indiens » 10 .
Quant à la création de quatre groupes ethniques, notamment
« population générale », « sino-mauricien », « musulman » et « hindou »
dans les années 1950 et 1960, elle résulte de la pression des notables
musulmans alors que les correspondances démontrent clairement que
pour les autorités coloniales, la « population générale » n'était pas un
groupe ethnique mais une dénomination politique".
, of Maur/tins and its dependencies, 9 Report on the Census enumeration made in the colon)
6 December 1881, p. 7.
10 S. Hassam et A. Rassool (1965) : lie illaurke : Creuset de l'Océan Indien, Paris, p. 112-113.
11 J. Chan Low (1995) : op. cit.