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Intermède en psychiatrie

De
265 pages
A travers une quête effrénée pour échapper au suicide, Marie nous apporte son témoignage sur la vie quotidienne d'une clinique psychiatrique. Contre toute attente elle s'y est trouvée plongée pendant près de soixante-dix jours. La qualité très relative des soins qu'elle y a trouvé témoigne d'une politique thérapeutique dont la logique pourrait bien être axée prioritairement sur la rentabilité. Dans ce contexte, quel soutien médical digne de ce nom peut on réellement espérer ?
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Intermède en psychiatrie
Mourir sans y laisser la vie

Marie Cédy

Intermède en psychiatrie
Mourir sans y laisser la vie

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13329-7 EAN : 9782296133297

Je remercie tout particulièrement : Christine, Lucie, et Zabou

Une sortie impromptue : illusion réaliste publiée dans le dernier numéro du fanzine toulousain « Moi Je », n°18, décembre 2004. Déchiquetée, volée en éclats - Ainsi je suis - À la stridente sonnerie du réveil - En plein milieu de la nuit, pour moi - Et déjà le matin pour celle qui va travailler… pour moi aussi. Le bruit est déchirant, donc. Je me lève… forcément ! - M’exécute sans patience, agacée, engoncée dans la brume à l’intérieur de ma tête - Une douche… pour se réveiller Bof ! - Un café - Une grosse tasse pleine - Un autre. Je pars. Les premiers brouillards de la saison m’aident à rester dans le flou - … … - Me débattre contre la sensation de sombrer - Dormir - Peut-être ce week-end… Nous sommes mardi. Je conduis par réflexe - J’écoute la musique - De la douceur dans mes oreilles cette fois - Du jazz, avec trois clarinettes - Une clarinette basse Qui se parlent - Qui dansent - Qui se croisent et se retrouvent - Qui s’amusent ensemble - Une brèche de plaisir dans la nuit - La nuit, le brouillard, la route - Le brouillard, les ombres qu’on devine, la nuit, le brouillard, le froid - Tiens ! Un arbre énorme a poussé cette nuit ! - Un arbre tellement gros ! - Comme ça, en pleine route ! - Dans la nuit ! Comme c’est drôle ! Je le contourne, je continue. Une heure de route, c’est long - Pas assez pour se réveiller - Pas assez pour comprendre - Suffisamment pour se rendormir. Il n’y a plus de bruit, plus de musique, plus de secousse, plus d’ombre, plus de brouillard. Seule reste la nuit. Avec un calme étrange. Je suis assise dans un pré. Non, couchée plutôt. Ça s’est fait tout seul, en douceur - Je conduisais, je suis couchée M’endormir désormais. Et cette fois, pour une nuit sans le son de la fin. Môa

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JEU EN SOLITAIRE

Bien avant de tracer mes mots dans le cœur de l’histoire que je relate ici, j’avais eu l’intention d’utiliser une caméra, pour dresser une suite d’images illustrant mon récit. Je désirais dire mieux, montrer mieux, donner à voir et à penser tout en faisant du joli pour les yeux, en arrosant les corps et les décors de couleurs et de noir et de blanc, en produisant du rythme aussi, pour ravir les oreilles de silences et de sons. Seulement, il m’a été impossible de mener mon projet à terme. Il ne fut qu'une ébauche. Même si des images ont bel et bien été capturées par mes yeux avant de les être par la caméra, même si par quelques prouesses deux caméscopes ont pu pénétrer dans l’enceinte de l’interdit, elles demeurent désormais prisonnières de leurs cassettes vidéo qui se terrent, inertes, chez mon ex-très bonne amie, la meilleure, disais-je alors. À ce moment-là encore, au temps de la caméra, au temps des prises de vue et des idées de réalisation, je distinguais encore Annie parmi toutes mes autres amies en l’habillant du qualificatif enfantin et tellement prometteur d’éternité de « Ma-Meilleure-Amie ». Avant de la compter parmi mes plus proches, je n’avais jamais ressenti ce besoin puéril de rassurer quelqu’un (et moi-même par la même occasion) en la traitant de la sorte, de « Meilleure-Amie » et plus encore, de « LA-Seule-Meilleure-Amie-comme-Jamais-Je–n’aieu ». Et bien entendu, un jour, le rêve d’une amitié parfaite pour la vie tout entière se brisa. Plus exactement, il vola en éclats. Oui, en éclats ; car un rêve qui prend fin dévoile en son cœur la présence d’un véritable détonateur. Lors de son anéantissement, le rêve brisé provoque l’inéluctable explosion d’une violence funeste. Et désormais, les images filmées de ce que je veux nous raconter sont hors d’atteinte pour moi. Je ne téléphone plus à Annie, je n’écris plus à Annie, je ne vois plus Annie. Et les cassettes vidéos se meurent chez elle… Par la suite, pendant un an et demi, je me suis laissée aller à oublier ce projet de film pourtant déjà ébauché. Puis, hier, en fin d’après-midi, l’idée a ressurgi. Je me trouvais alors au volant de mon 11

auto, sous une pluie froide et battante de fin d’été, un samedi où personne ne met le nez dehors tant le climat se montre hostile. Je rentrais de deux jours passés à Gaillac où une conférence fort agréable avait abordé les problèmes de filiation à travers les yeux de la psychanalyse mêlés à ceux du septième art - le septième art qui me fascine tant. Le film de Jonathan Caouette en particulier a redonné l’étincelle à mon projet de film. C’est en quelque sorte grâce à lui, grâce à son film Tarnation - Éternelle damnation - que j’ai commencé à refuser d’abandonner mon projet de raconter un événement singulier de ma vie. Seulement, n’ayant point entre mes mains les images envoûtantes de cet épisode crucial de mon histoire, je me suis décidée à écrire. Écrire toujours, tout simplement. Et laisser choir l’idée du plaisir de jouer avec l’image, la lumière, les voix-off et surtout la musique… et puis le Silence. Abandonner aussi le désir de construire un rythme filmé, le rythme qui parle ; le rythme, le temps, la vie, la mort, la vie en suspens. Je compenserai par des mots choisis, des mots aimés. Hier, dès mon retour de Gaillac, je me serais bien endormie à même le seuil de ma porte d’entrée tant j’étais éreintée par les émotions de la journée et par le trajet du retour où la pluie battante empêchait mes yeux de distinguer correctement le sillage des cent vingt kilomètres de goudron aquatique. J’ai quand même réussi à rassembler des miettes d’énergie pour me traîner jusqu’au pied de mon lit, m’y déshabiller et m’y abandonner enfin. Il devait être à peine vingt heures. À minuit sonnant, mes yeux se sont rouverts, bien décidés à mettre un terme à ma nuit. À leur tour, mes pensées n’ont pas tardé à s’agiter, à m’agiter pour me faire lever puis m’emmener telle une évidence devant l'ordinateur face auquel je me suis dit alors : « Vas-y, écris ! Maintenant, c'est le moment ! » Puis, un premier titre sauta soudain à mon esprit. Deux mots formant un bien bel oxymore, deux mots qui résument parfaitement ces deux mois et des poussières, hors du temps de ma vie, ces soixante-dix jours durant lesquels ont fini de s’accumuler de vieilles particules nauséabondes dans l’abîme de mon trépas, le temps de mon « Suicide réversible ».

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L’arrivée, une route chaotique
Voilà bien six années que, lorsque je me rends à mon travail le matin ou bien lorsque je rentre chez moi le soir, je passe et repasse en voiture devant une intersection à peine visible et sur laquelle un panneau indique pudiquement la direction de la Clinique de Baugouffreux. La question de la nature de cette clinique méconnue et pourtant si proche de ma maison m’effleure peut-être de temps en temps l’esprit, mais sans que j'y prenne vraiment garde. Or aujourd’hui, contre toute attente, mon médecin me recommande vivement de séjourner quelques temps dans ce lieu mystérieux. C'est alors que je comprends instantanément ce qu’il abrite. Tout d’un coup, sa vérité éclate sur l’écran de ma conscience où se dessinent les visages de ceux que la clinique efface hypocritement du regard des passants, dissimulés en contrebas de la route. D’abord choquée, terrorisée plutôt, je ne parviens nullement à me résoudre à l'entreprise d'un tel tournant dans ma vie. Mon visage ne peut se mêler au leur, aux autres portraits, aux portraits du hors-jeu. Mon visage va continuer à passer devant l’intersection, impassible, au volant de son automobile, pour se rendre à son labeur quotidien et, le soir, rentrer bien sagement dans sa demeure. Ma vie va continuer d’avancer sur le même chemin qu’elle a emprunté depuis plusieurs années, en évitant soigneusement les bas-côtés, les côtés bas, vertigineusement bas, qui la menacent dangereusement depuis l'autre côté du bureau de mon médecin. Rien ne va chavirer, surtout pas, ou bien le naufrage sera fatal ! Cependant, les arguments logiques prodigués patiemment par la garante de ma santé viennent sensiblement à bout de ma résistance. Timidement, après d’interminables hésitations, alors que plus d’une heure foudroyante de consultation médicale vient de s’écouler, je finis par me résoudre à l’idée de mon hospitalisation. Puis, à ma grande surprise, au cours de la soirée de cette même journée décisive, le temps qu'il me reste à vivre au dehors se plaît à 13

prendre des allures démesurées. L’échéance incertaine pour mon admission fait naître un désagréable doute : combien de temps me reste-t-il à patienter ? Une semaine, quinze jours , un mois, … ? Une éternité effrayante pour ma décrépitude ! Subitement, je ne me sens plus apte à poursuivre ma vie un jour supplémentaire sans être prise en charge. Et lorsque je téléphone à la clinique pour prendre connaissance des modalités d’entrée, j'apprends qu’aucune place n’est disponible. Je n’ai pas la moindre idée du délai avant de pouvoir être accueillie dans ce type de lieu. À cette question, on me répond seulement par du vague : « Ça dépend, on ne peut rien vous dire, ça peut être rapide comme ça peut être long ! » Alors, les jours suivants, je me rends de temps en temps devant les bâtiments de Baugouffreux et je les idéalise. Son parc orné de vieux chênes gracieux me ravit. Je n’y aperçois personne, la nature seulement. C’est beau et je m’y imagine enfin en paix. Les arbres et les grands espaces sont depuis toujours mes anges gardiens. À leur contact, je parviens à respirer de façon détendue. L’attente a finalement duré une semaine. Fut-ce court ou fut-ce long ? Ce fut long ! Cette semaine-là ne s’est composée que d’un enchaînement de milliers de minutes plus ou moins identiques les unes aux autres, des minutes garnies de peurs, peur de ne vraiment plus tenir le coup dehors et peur qu'un danger déboule sur moi comme un boulet de canon, sans que je puisse anticiper de quel côté viendrait l’attaque. Par derrière sûrement. Ce furent sept jours de survie durant lesquels j’ai passé la majeure partie de mon temps avachie-immobile dans un fauteuil usé, le visage ravagé par des larmes intarissables qui ne parvenaient même pas à vider mon corps de son accablement. Toutefois, je ne sais par quelle prouesse, lorsque dix-sept heures sonnaient, j'accomplissais l'exploit de me déguiser à nouveau en maman pas toute démontée afin de faire à peu près bonne figure devant la sortie des classes. Je m’arrangeais pour y arriver un brin en retard de façon à ce que plus aucun parent ne reste encore devant l’école de mes filles. Elles étaient averties et patientaient tranquillement. Ainsi, je n’avais pas à montrer le bout de mon nez plus de deux minutes. Dès qu’elles m’apercevaient, elles me rejoignaient sans tarder. Puis de retour chez nous, mon déguisement glissait le long de mon corps pour mourir à mes pieds. Je reprenais ma posture recroquevillée dans le fauteuil et mes filles respectaient mon fantôme.

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Aussi jeunes furent-elles, elles ont su s'occuper d’elles-mêmes et m’ont rendu un service inestimable. Durant cette semaine d’attente immobile, au milieu de mes riens quotidiens, j’ai quand même eu la chance et le plaisir de recevoir des coups de téléphone d’amies, de collègues et de ma sœur Mina, fraîchement rentrée du Sénégal. Chacune de leur voix m’encourageait à garder une once de confiance, même si j’avais bien des raisons pour perdre foi en la vie. Toutes ont eu la patience de bien vouloir passer du temps à me parler au téléphone alors que je ne leur racontais presque rien. Je les ai écoutées, presque muette. Qu’y avait-il à dire ? Elles avaient l’air de comprendre quand bien même, moi, je ne comprenais rien de ce qui se tramait dans ma tête et mon corps tout entier. Seule une certitude demeurait : inverser le cours des événements m'était devenu impossible. Je ne parvenais plus qu’à m’abandonner à ce que le destin voulait bien me réserver. Je baissais lourdement les bras. Cependant, d’entendre chaque jour une de ces voix amies déposer dans le pavillon de mon oreille des paroles d’encouragement et de compréhension rallumait une frêle étincelle de confiance. Ainsi, chaque jour, je continue d’attendre… Un jour où je n’ose plus l’espérer, l’appel téléphonique d’une secrétaire de Baugouffreux vient enfin oxygéner mon asphyxie. Une date se fixe. À peine ai-je reposé le combiné du téléphone, je m’empresse d’attraper mon calendrier pour graver au stylo-bille une croix rouge devant la date du 24 janvier. Puis j'y inscris l’heure de ma délivrance : 14 heures, précisément. Il me reste seulement deux jours à m’impatienter encore, lovée dans le creux de mon fauteuil. Mon sac est déjà prêt depuis mon accord pour ce départ vers un autre monde. Auprès de mes affaires essentielles, j’y ai enfermé mon tout petit espoir, à quelques millimètres à peine de mon désespoir démesuré. Depuis sept jours interminables, mon sac de voyage jaune sombre trône au voisinage de mon lit. Sa présence me donne l’impression de l’imminence du départ quand le silence radio de la clinique m’empêche d’y croire. Exceptionnellement, ce 24 janvier matin, la sonnerie du réveil perd à la course contre mon réveil naturel. Cette fois, c’est moi qui la première ouvre les yeux, avant son cri perçant. Animée par plus 15

d’énergie que les matins précédents, je parviens à lever mon corps éreinté par trente-six années rocailleuses. Avec un souffle d’entrain inattendu, je m’occupe des préparatifs matinaux de mes filles. Plus tard, avec une désagréable pointe au cœur, je parviens à leur dire au revoir devant l’entrée de l’école, tout en leur précisant que le soir même, c’est leur père qui viendrait les chercher, tout comme les jours suivants. La gorge inconfortablement serrée, je les regarde disparaître derrière la porte vitrée du bâtiment coloré à l'intérieur duquel une nouvelle journée scolaire les attend. C'est alors que se rappelle à mon souvenir l'arrivée tant attendue du jour J, celui du grand départ. Alors, je m'efforce d'écarter de ma tristesse le visage émouvant de mes filles. Ensuite, la matinée de ce 24 janvier ne se décide pas à prendre fin. Elle s’étire interminablement en me narguant par son ralenti provoquant. Je ne parviens plus à laisser le temps passer entre mes doigts. Les aiguilles de l’horloge murale restent figées dans une intolérable cruauté. Les cinq heures qui séparent mon réveil de mon départ durent finalement près d’un mois entier pour mon horloge interne. Alors, pour tenter de désamorcer l’immobilité temporelle, je décide de quitter ma maison bien plus tôt qu’il n’est nécessaire pour me rendre jusqu’à la clinique. Une fois ma décision prise de décoller enfin, c’est sans regret que je quitte mon fauteuil. Je marche paisiblement vers ma chambre. Je prends tout le temps d'observer attentivement les moindres détails de chaque pièce de la maison car j’éprouve intuitivement la sensation de vivre là mes dernières minutes, à l’intérieur des murs colorés de chez moi. Puis enfin, j’empoigne fermement les poignées de mon sac d’une main et mon lecteur de CD de l’autre. Toujours très lentement, je me dirige vers la porte de la sortie. Au seuil de mon départ, je décroche du portemanteau ma veste de montagne pour m’y emmitoufler, en faire ma seconde peau par ces journées glaciales de l’hiver. D’une démarche funeste et salvatrice à la fois, je poursuis mon départ en descendant les marches de l'escalier extérieur. Arrivée devant mon auto, j’en ouvre le coffre pour y déposer avec précaution mes affaires personnelles. Puis je rabats sur elles la porte de la malle avant d’aller prendre place aux commandes de mon véhicule. Les pieds calés sur le starting-block de la pédale d’accélérateur, je démarre enfin, le cœur presque léger. Mais, au fur et à mesure que mon auto me rapproche de mon lieu de prédilection, son allure, pourtant bien 16

décidée au départ, se fait de plus en plus lente à l’approche de sa destination, comme si une prise de conscience de ce qui se trame là était en train de poindre. Arrivé au niveau de l’intersection jadis tant négligée, mon véhicule discipliné tourne sur sa droite comme le lui indique le panneau de signalisation. À la lenteur avec laquelle il me fait avancer, je peux percevoir pour la première fois à quel point la route est chaotique. De nombreuses béances sont parsemées de-ci delà sur le goudron désagrégé. Pour peu, on pourrait croire que des mines anti-personnel y ont récemment explosé de manière tout-à-fait fantaisiste. Cette route n’a qu’une unique destination : celle de la clinique. Elle est pourtant bien longue. Elle s’étire sur un kilomètre au moins en se muant en secousses et intrigues nouvelles pour mon esprit effarouché. Quand enfin, un muret sur le côté droit de la route a l’amabilité de m’annoncer l’entrée, l’arrivée, mon arrivée, mon point qui ne saurait être final. Ce jour-là, le ciel se montre électriquement chargé, au point de colorer l’atmosphère d’un bleu-noir teinté d’inquiétude. Heureusement, comme par enchantement, un arc-en-ciel prend naissance au niveau du muret d’entrée pour s’élancer ensuite vers les ténèbres diurnes. Par sa grâce, cet arc-en-ciel me murmure : « Bienvenue Marie. Jette un coup d'œil autour de toi. Constate comme la vie est belle ! » En arrière-plan de l’arche multicolore, le parc de vieux chênes rajoute en effet par sa présence une note agréable à l’accueil que ne devraient pas tarder à me réserver mes anges gardiens. Voilà, je suis enfin arrivée ! me dis-je. De son propre chef, mon auto avance encore jusqu’au niveau d’un premier parking. Je peux lire sur ma droite des mots peints en noir sur une pancarte en bois blanc : « Parking Visiteurs ». Celui-ci n’est donc pas pour elle, vouée à être bien plus qu’une simple visiteuse. Quelques mètres plus loin, un second parking, de faible envergure cette fois, se présente à moi. Il est garni de luxueuses Audi, Mercedes, BMW… et affiche complet au petit gabarit de mon engin chétif. Mon auto me transporte finalement encore plus en avant, tout au fond, là où la route prend définitivement fin, sous l’ombre lugubre de gros arbres mal entretenus, au milieu de détritus qui gisent lamentablement sur le goudron. Voilà enfin où se dissimule l’emplacement sur lequel les patients abandonnent leur véhicule. Voilà 17

mon parking ! Il est bien là, sans aucun doute, à l’endroit même où les gros conteneurs souillés des poubelles stationnent également ! À l’instar des cimetières de voitures, certains modèles se sont parés des feuilles mortes de l’automne passé depuis quelques mois déjà et de poussières anciennes. Leur parure atteste d’un long arrêt du temps pour leur occupant. Combien de jours peuvent-elles bien patienter là ? Combien de semaines la mienne y restera-t-elle ? Je n’en ai aucune idée ! Docile, mon auto se range à son tour auprès des autres oubliées. Dès lors, c’est à moi de prendre le relais de mes déplacements. Je tourne la clé de contact pour mettre un terme au ronronnement du moteur. Je ne sors pas tout de suite. Pendant de nombreuses minutes, je continue d’écouter la musique diffusée par mon autoradio. Ce moment tant attendu est là. Pourtant, je n’ose plus bouger. La réalité de l’endroit dans lequel je vais désormais me laisser vivre m’apparaît peu à peu. Mon soi-disant havre de paix ne l’est peut-être pas tant que ça. Les minutes défilent, les musiques s’enchaînent et je m’interroge sur la teneur de mon enfermement… Je ne parviens qu’à rester paralysée. Mais, à bien y réfléchir, je n’ai pas le choix. Je me décide alors enfin à quitter mon ultime lieu familier, mon auto, pour m’aventurer dans la gueule ouverte des arcanes qui s’offrent à moi. J’ouvre la portière avant de m'arracher de mon siège devenu tout à coup tellement confortable, comparé à l’inquiétant inconnu qui m’attend. Dehors, je retire du coffre mon bagage et mon précieux lecteur CD. J’appuie ensuite sur les clés pour activer le verrouillage automatique. Puis lentement, je m’éloigne du parking pour me diriger vers l’entrée de la clinique. Au passage, je surveille le plus discrètement possible les expressions des quelques visages que je croise sur mon chemin. Je veux tenter une première évaluation de mes nouveaux compagnons de vie. Ceux que j’aperçois marchent librement, l’air paisible. Soulagée par ce constat, j’en conclus qu’ici, une confiance suffisante est offerte aux malades pour ne pas leur infliger une quelconque barrière, du moins visible, qui entraverait leurs déambulations hors les murs. Les patients ne sont pas enfermés comme s’ils étaient incarcérés. Cela me rassure. Je peux continuer ma progression sans inquiétude. Mais, paradoxalement, à ce moment-là, je réalise avec force que je ne sais finalement pas du tout dans quoi je m'apprête à mettre les pieds. J’ignore absolument tout de ce qui

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m’attend. Alors que jusque-là, j’avais tout simplement occulté une telle interrogation ! Sournoisement, la peur s’approche et s’immisce à l’intérieur de moi. Mais un repli stratégique n'est pas envisageable. Ma santé ne me le permet plus. Vaincue, je poursuis donc ma progression d’un pas fâcheusement alourdi. Au seuil de la clinique, je remarque dans le hall d’entrée la présence d’une femme accompagnée d'un homme. La scène retient toute mon attention. Naturellement, pour l’occasion de son arrivée icibas, des larmes coulent en silence sur ses joues. Celui qui l’accompagne doit être son mari. Je le vois dans leur regard, dans leur proximité. Une entraide semble les soutenir dans l’épreuve que représente l’Entrée, l’entrée pour une durée indéterminée, interminable peut-être même, dans une clinique psychiatrique. À ce moment précis, ma solitude m’assaille totalement, terriblement. Mais il ne pouvait en être autrement. C’est bien parce que personne intimement proche de moi n’est là pour me tendre la main dans les moments où je n’ai plus la force de m’épauler moimême que je me retrouve face à cet accueil hospitalier, pas si hospitalier tout compte fait. Mon mari est à son travail, priorité absolue de sa vie. Je regarde ce couple et je l'envie. J’envie le soutien dont semble bénéficier cette femme sur l’épaule de son époux, dans ses yeux et dans ses bras qui la protègent, dans les mots rassurants qu’il doit lui glisser à l’oreille. Mais soudain, simultanément, je réalise que la séparation dans ce lieu doit recouvrir une franche déchirure. Et là, tout à coup, je ne suis plus du tout envieuse. Car j’ai la chance de n’avoir personne à qui exhiber ce qui m’arrive, ma séparation inéluctable d’avec le monde des gens qui tiennent le coup. Les êtres qui me sont les plus chers sont absents et c’est parfait ainsi. Dès lors, j’adopte ma solitude comme une véritable aubaine. Je reprends les rênes de mes émotions lorsque arrive mon tour au bureau des entrées. Ni sûre de moi, ni timide non plus, je m’approche. J’avance mécaniquement vers la secrétaire qui me regarde distraitement. Je lui explique que mon entrée est prévue maintenant. Elle me demande mon nom puis plonge son regard pendant un certain temps à travers les méandres de son ordinateur. L’angoisse m’interroge alors : et si je n’étais pas inscrite sur son planning ? Et si je m’étais trompée de jour ? Et si on avait tout 19

simplement oublié de noter ma date d’arrivée ? En quelques secondes, mon angoisse se meut en panique qui n’hésite pas à accélérer de façon anarchique les rouages de mon cerveau. Je m’efforce de ne rien laisser paraître de mon trouble indomptable. Que vais-je devenir s’il n’y a pas de place pour moi, ici, aujourd’hui ? Je ne survivrai pas à un jour supplémentaire dehors ! Au bout d’une éternité, la secrétaire lève enfin son regard vers le mien pour m’adresser la parole : - Oui, ça y est, je vois votre nom. Je vais vous demander quelques renseignements pour constituer votre dossier. À ses mots, je reprends sensiblement mon souffle. Mon squelette est glacé de l’inquiétude qui vient de me traverser de la tête jusqu’aux pieds et le soulagement me donne des sueurs désagréables accompagnées d'une envie de m’écrouler au sol. Je ne parviens pas à retenir une lueur de larme, fruit de mes émotions anarchiques secrètes. Elle embue de manière gênante mes yeux et trouble ma vision. Voilà encore un signe extérieur du désarroi que je reste incapable de dissimuler ! La secrétaire me propose un éventail de questions de circonstance à propos de mon état civil, de ma couverture sociale et autres domaines vitaux. Je lui fournis mes réponses de formalité. En même temps, j’en profite pour tenter de discerner dans son comportement et ses regards tous les signes susceptibles de me rassurer – Me considère-t-elle comme une personne normale ? -, de même que dans les yeux de l’autre secrétaire qui s’affaire derrière elle, et dans le lieu même où je me retrouve actuellement. Rien ne me semble menaçant, tout me paraît adéquat, totalement adapté à ma situation. J'écarte alors de mes pensées toute crainte. Ragaillardie, j’en profite pour poser quelques questions de fonctionnement qui me préoccupent. Mais j’entends la secrétaire me répondre froidement : Attendez, Madame ! Nous constituons d’abord votre dossier puis une infirmière viendra vous chercher pour vous emmener dans votre chambre. Elle pourra répondre à toutes vos questions. - Oui… D’accord… Merci. Dès cet instant, je ne bouge plus que pour exécuter ses seules injonctions : répondre, sortir la carte vitale, donner les clés du véhicule, laisser l’argent, chéquier et carte bleue et tout objet de valeur pour les déposer dans le coffre... - Pourquoi dois-je laisser mes 20

affaires dans un coffre ? Je ne pose pas la question. On m’expliquera tout à l’heure. Je sens dans mon dos la présence d’un jeune homme accompagné par celle qui doit être sa mère. Pour lui aussi, le 24 janvier est son jour, 14 heures son heure. J’évite de mêler mon regard au leur. L’ambiance se tend insidieusement sans que je n’en repère la raison logique, concrète, visuelle. Même si tout se déroule comme cela doit se passer, mes sentiments basculent malgré moi vers une certaine méfiance. Et je ne sais même pas de qui ou de quoi je dois me méfier. – Ça y est, j'ai terminé. Vous pouvez allez vous asseoir dans ce fauteuil. Une infirmière va venir vous chercher. La secrétaire m’indique de son index un fauteuil abandonné près de la porte d’entrée. Docilement, je lui réponds : – Oui, oui, je vois. D’accord. Je vous remercie. Le jeune homme et sa mère s’approchent à leur tour de la secrétaire pendant que je m’éloigne. Mes affaires personnelles dans chaque main, je me dirige vers le fauteuil les yeux baissés. Je m’assieds. J’attends. Encore. Est-ce que ce sera court, est-ce que ce sera long ? Ce fut à peine long ! Juste le temps de ressentir monter en moi la crainte que la secrétaire oublie de contacter une infirmière pour venir me chercher, la crainte de patienter là interminablement, d’être oubliée comme un bagage inutile. Mais non. Chacun, jusque-là, fait son travail correctement et tout se déroule de façon prévisible. Une jeune infirmière ouvre la porte qui sépare l’antre de la clinique du hall d’accueil. Elle cherche quelqu’un du regard, puis, à mon intention, demande : – Madame Cédy ? – Oui, c'est moi. – Bonjour, vous voulez bien me suivre ? – Bonjour, … oui, j’arrive. Je me lève lentement pour la rejoindre.

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Entrée dans les oubliettes
Je saisis une fois de plus mon bagage dans une main et mon lecteur CD dans l’autre pour franchir cette fois le véritable sas d’entrée vers l’univers inconnu, celui-là même de l’inimaginé psychiatrique, de l’autre côté des murs d’enceinte. Arrivée au niveau de ma guide en blouse blanche, je ne peux m’empêcher de la regarder dans les yeux, pour tenter d’évaluer si elle est animée par de bonnes dispositions à mon encontre. Je lui découvre un visage avenant. Elle me sourit de suite. Je lui rends son sourire comme si je donnais la main à un sauveur qui me tendrait la sienne. J’ai tout à attendre d’ici, à commencer d'elle. Du soin, de la compréhension, de l’aide, beaucoup d’aide, du respect, surtout du respect. – Votre chambre se trouve dans le pavillon 1, tout près de l’entrée, là, sur notre droite. Allons-y, suivez-moi ! me propose-t-elle d’une voix douce et tranquille. Je lui emboîte le pas dès qu’elle pousse les deux portes à battant du pavillon. Puis déjà elle s’arrête pour me désigner sur sa gauche l’infirmerie où, me dit-elle, je viendrai prendre trois fois par jour mes médicaments. « Vous pourrez à tout moment venir nous parler, dès lors que vous en éprouverez le besoin. Surtout n’hésitez pas, nous sommes là pour ça. » Tout se présente plutôt bien ! Pensé-je. – Votre chambre se trouve en haut, au premier étage. L’infirmière contourne le premier point de ralliement qu’elle vient de me désigner pour s’élancer ensuite d’un pas alerte vers mon nid. Je monte les marches à sa suite. Arrivées à l’étage, un couloir d’une longueur sans fin s’étale devant nous. C’est dommage, je n’ai jamais pensé compter le nombre de pas nécessaires pour le parcourir d’un bout à l’autre. Ça aurait pu constituer une occupation amusante. Et ça me permettrait maintenant de préciser l’étourdissement qu’engendre à ce moment précis une telle distance. À ma grande stupeur, je constate que ma chambre se trouve tout au fond, tout au bout. Elle est la dernière du couloir, exactement. Au fond, à gauche. En face des escaliers de secours. En face de l’issue de secours pour les 23

âmes trop sensibles. Ma chambre est donc située aux premières loges de cette échappatoire. Du coup, ça atténue mon impression qu'elle soit tapie au fin fond d’une souricière. Si besoin il y avait… Tout compte fait, le déroulement de mon admission se poursuit convenablement ! Arrivée tout au bout du couloir, l’infirmière s’aventure à la recherche d’une clé perdue parmi les innombrables occupantes de son trousseau. Je ne vais enfin plus tarder à découvrir mon refuge. Je suis impatiente. Elle introduit une première clé dans la serrure de la porte. En vain ! Elle en essaie une seconde qui cette fois ne lui résiste pas. La porte s’ouvre et, lentement, je m’approche. Je balaie du regard les lieux, mesurant l’exiguïté de la chambre, de ma chambre, qui doit s’étendre de trois mètres sur cinq. J’y remarque un lit, ce qu’il y a de plus simple, une table de nuit, tout aussi rudimentaire et une armoire de facture des plus élémentaire. Une table et une chaise également sobres terminent de meubler l’ensemble. Les murs sont recouverts d’une teinte sans couleur. Terne. Misérable même. Ô combien laide ! Une cloison a la pudeur d’abriter des regards égarés le coin des sanitaires à l’intérieur duquel se dissimulent un bidet ainsi qu’un lavabo. Ceux-ci ont la fantaisie de se parer d’une couleur rosacée. L’infirmière ne s’éternise pas sur la présentation des lieux. L’observation par un bref balayage oculaire y suffit amplement. Elle me propose de poser mes affaires puis de m’asseoir afin que nous parlions ensemble. Voilà enfin quelqu’un qui va s’intéresser à autre chose qu’à mon état civil, mon numéro de sécurité sociale, et tout le saint cortège d’informations impersonnelles, inévitables certes ! Voilà la première personne, ici, qui va être en mesure de constater l’ampleur du néant qui hante mon esprit. Elle va pouvoir observer puis analyser sous sa loupe experte mon irrépressible envie d’une fin à tout, d’une vraie fin. La même exactement que celle que l’on peut lire avec soulagement à la fin d’un très mauvais film qu’on n’a pas osé quitter plus tôt. L’irréversible « The end », sans aucun retour en arrière possible. Elle va pouvoir ensuite prendre en main le désespoir qui m’habite, le vrai, celui où plus aucune lumière ne parvient à filtrer les ténèbres, et dont la seule issue envisageable alors ne reste qu’une « autolyse » [terme juridique pudique que j’ai eu l’occasion de découvrir au cours de quelque aventure juridique ultérieure] à s’offrir comme ultime soulagement. La peur, la peur de tout, de n’importe où, de n’importe qui, de n’importe quoi, du bruit, de la lumière, du noir, du jour comme de la nuit. L’épuisement massif. Le vertige, le tournis, 24

la nausée, les pleurs, la fin désirée, le désespoir, le gouffre, le noir, la peur, la nausée, le sommeil, le désarroi, la lassitude, la solitude, les sueurs froides et chaudes à la fois, l’étouffement et surtout l’incompréhension. Comment vais-je pouvoir lui expliquer ce que moi-même je ne parviens guère à comprendre ? À ma grande stupéfaction, elle commence par s’intéresser à la date de ma dernière hospitalisation. Immédiatement, des interrogations hurlent sous mon crâne : QUOI ? QUOI ??? La date de ma dernière hospitalisation ? Comment cela ? Mais c’est la première fois que je viens en clinique psychiatrique ! Devrais-je supposer que ce ne soit pas la dernière, d’après l’évidence de sa question ? Elle me tue en une seule question. Mourir, je veux bien, mais alors sans souffrance ! Surtout sans aucune souffrance ! Et là, elle me fait mal, très mal. Je m’interroge à grands cris intérieurs. Ne s’en sort-on donc jamais ? N’en finit-on plus de revenir à la case départ une fois que l’on a mis les pieds dans ce type de lieu ? Rentre-t-on dans un cercle sans fin ? Mais alors, pourquoi suis-je ici ? Pour quelles raisons si ce n’est pour m’en sortir une fois pour toutes ? En une seconde, elle vient de pulvériser l’unique frêle fil d’espoir qui m’a fait accepter d’être là. Pendant que des questions rugissent dans mon esprit, je reste impassible à ses yeux, incapable de prononcer un seul mot. Mon regard doit errer quelque part dans le vague. J’oublie le sens de notre présence ici, à toutes deux. Puis, au bout d’un temps incertain, docilement, à la fois abasourdie et méfiante je lui réponds bêtement : – C’est la première fois. Elle trace un trait rapide sur sa fiche de renseignements. Heureusement, ma réponse ne semble pas la perturber. Il est donc également possible de n’avoir jamais été hospitalisé avant. Il est possible que ce soit la toute première fois, même à mon âge. Presque quarante ans sans connaître ce milieu. Presque quarante ans à avoir tenu bon, sans savoir même que je m’efforçais de tenir bon. L’infirmière me pose ensuite des questions sur les conditions d’apparition de mes symptômes et sur mes antécédents familiaux. Il y en aurait tant à dire ! Je n’en ai pas la force, et puis elle ne doit pas avoir le temps d’écouter toute l’avalanche de mes tourments passés et présents. Je reste brève. Je réponds par de simples « oui » ou de simples « non » aux questions plus précises qu’elle est obligée de me poser si elle veut en savoir davantage sur mon passé. Je rêve qu’elle parvienne à lire directement mes pensées sans que je n’ai à prononcer 25

le moindre mot ! Seuls mes yeux sont capables de se manifester à chaudes larmes dans un intarissable besoin de s’exprimer. Mais, du mieux que je le puisse, je ne les y autorise pas. Pour clôturer l’entretien à huis clos, elle me propose de prendre dans un premier temps mes repas dans le pavillon 1, le mien, afin d’éviter la cohue du restaurant (communément nommé « Le self »). Elle me précise : « Vous avez le choix : ou bien vous mangez dans votre chambre. On vous portera alors votre plateau-repas vers 18 heures. Ou bien, vous descendez vous restaurer dans le petit salon au rez-de-chaussée à 18 h 30 ». L’idée de ne pas être obligée de me perdre dans l’inconnu des autres n'est pas pour me déplaire. Rester seule, plus ou moins cachée, à l’abri des regards intrusifs, répond parfaitement bien à mes craintes intempestives. De ce fait, l’infirmière semblerait cette fois avoir correctement perçu une parcelle de ma réalité. J’ai tellement besoin de solitude, de silence, besoin de me taire et de me terrer, sans avoir à faire semblant de vivre ! Je choisis de manger au petit salon pour éviter de trop abuser du service « à domicile ». De toute façon, me faire servir ne me plaît guère. Avant de sortir de la chambre 126, avant de me faire visiter la clinique, l’infirmière me donne quelques dernières recommandations. L'une d’elles m’effraie au plus haut point : « Puisque vous ne pouvez pas fermer votre chambre à clé, évitez d'y laissez des objets de valeur. Pensez à utiliser le coffre situé au bureau des entrées. » Celuilà même dans lequel j’ai dû abandonner mes papiers personnels et mon argent, compris-je alors. Pourquoi un telle précaution ? Car il m’est tout simplement impossible de fermer ma porte à clé ! Plus exactement, il est interdit aux patients d’avoir en leur possession la clé de leur chambre. Une telle idée provoque en moi un véritable séisme. L’infirmière me met en garde par rapport au vol et moi je pense immédiatement à l’idée que, à tout moment, n’importe qui peut surgir dans ce que je croyais pouvoir faire un refuge. Je réalise alors que s’il m’est impossible de verrouiller ma porte, cela revient à être en permanence exposée aux autres. L’idée m’est insupportable. Je lui demande de bien vouloir me permettre de disposer d'une clé pour m’enfermer, compte tenu de mon état, compte tenu de ma peurpanique des autres. Elle devrait bien comprendre cela car c’est le propre de son métier de comprendre les besoins des malades ! Mais il n'en est rien ! Elle me propose simplement :

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