Internet ou la boîte à usages

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Nouvel espace d'expression et de construction identitaire, sur l'Internet la parole circule en véhiculant les heurs et les malheurs de l'humanité. Libre, parfois censurée, classique ou nouvelle, la parole prend des formes multiples. L'Internet informe et mobilise la raison, les sens, l'imaginaire...mais aussi la norme et le droit. Les contributions de cet ouvrage nous donnent à voir des terres peuplées de tracas, mais aussi à mieux entrevoir des paysages vierges d'usages, libres de toute raisons utilitaire.
Publié le : mardi 1 janvier 2013
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EAN13 : 9782296512252
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L&G
Sous la direction de
Serge Duoulon
I
ou la boîte à usages
Nouvel espace d’expression et de construction identitaire, sur l’Internet la I
parole circule en véhiculant les heurs et les malheurs de l’humanité. Parfois
libre, souvent censurée, cette parole peut prendre de multiples formes, ou la boîte à usages
classiques ou nouvelles, expressions politiques ou culturelles, rencontres
associatives, sexuelles, afectives ; ou bien n’être tout simplement qu’une
caricature du réel quand elle devient rumeur, conspiration ou imbroglio
administratif.
L’Internet informe et mobilise la raison, les sens, l’imaginaire…
mais aussi la norme et le droit. Que l’on y joue à des jeux d’argent, de
guerre, de séduction, que l’on y recrée des espaces intimes, générationnels
ou régionaux contre des espaces mondiaux, sur l’Internet les hommes
reviennent toujours à ce qui les préoccupe dans le quotidien et font alors
entrevoir les contours d’une platitude aliénante qui parvient difcilement
à s’estomper faute d’esthétisme et d’éthique.
Les contributions de cet ouvrage nous donnent à voir des terres
peuplées de tracas quotidiens, de rêves et de cauchemars, mais aussi parfois
à mieux entrevoir des paysages vierges d’usages, libres de toute raison
utilitaire.
Serge Dufoulon est professeur de sociologie et d’anthropologie à l’Université
Pierre Mendès France de Grenoble où il dirige le département de sociologie.
Illustration de couverture : © Blagovesta Deltcheva, 2012.
ISBN : 978-2-336-00396-2
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Local & Global
Sous la direction de
Internet ou la boîte à usages
Serge Dufoulon
Local & Global
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Internet ou la boîte à usages Collection Local & Global
dirigée par Gilles ROUET et François SOULAGES

Cette collection publie des livres réfléchissant au double phénomène
articulé qui scande et structure les mondes contemporains, à savoir la
précipitation vers le global et la revendication du local.
Pour certains, « globalisation » et « mondialisation » sont synonymes,
pour d’autres la confrontation des triplets sémantiques
« globe/global/globalisation » et « monde/mondial/mondialisation »
articule des analyses, des constats négatifs de cette
transformation/évolution avec la positivité d’une ouverture au monde,
d’être-au-monde, de découverte de l’autre comme monde, un monde qui
dépasse le seul globe, constat physique, l’économique, qui s’inscrit dans
une quête de sens. Mais aussi un monde décrit comme global plutôt
qu’universel.


Déjà parus

Serge DUFOULON & Mária ROŠTEKOVÁ (dir.), Migrations, Mobilités,
Frontières & Voisinage
Gilles ROUET (dir.), Citoyennetés et nationalités en Europe, articulations et
enjeux
Gilles ROUET (dir.), Nations, cultures et entreprises en Europe
Helena BÁLINTOVÁ & Janka PÁLKOVÁ (dir.), Création culturelle,
productions locales et perceptions globales
Ivaylo DITCHEV & Gilles ROUET (dir.), La photographie, mythe global et
usage local
Dominique BERTHET, Pratiques artistiques contemporaines en Martinique.
Esthétique de la Rencontre 1
Gilles ROUET (dir.), Usages politiques des nouveaux médias Usages de l’Internet, éducation et culture
Antoniy GALABOV & Jamil SAYAH (dir.), Participations et citoyennetés
depuis le Printemps arabe
Sous la direction de
Serge DUFOULON












Internet
ou la boîte à usages



















Les directeurs de cette publication remercient tous les contributeurs pour leur
implication dans le colloque international « Médias, Internet, Démocratie » qui a
donné lieu à plusieurs publications dans cette collection, dont ce volume, ainsi qu’à
Anne-Coralie Bonnaire, Iva Debrenlieva, Coline Lett, Christophe Lips et Pauline
Rouet pour leur important travail de traduction et de relecture attentive, patiente et
efficace.


Publié avec le concours
du département de sciences politiques de la Nouvelle Université Bulgare
de Sofia, du centre de recherche e-Citizenship, de RETINA.International,
de l’équipe Arts des Images, Art Contemporain de Paris 8, du Groupe d’Études
pour une Europe de la Culture et de la Solidarité de Paris Descartes, Sorbonne
Paris Cité, du département de sociologie de l’Université Pierre Mendès
France de Grenoble, de l’Institut d’études européennes et internationales
de Reims, des facultés des sciences humaines et des sciences politiques et
des relations internationales et de la Chaire Jean Monnet Identités et
Cultures en Europe de l’Université Matej Bel de Banská Bystrica, de la
revue Sens Public
et grâce au soutien de l’Institut Français de Bulgarie.











© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-00396-2
EAN : 9782336003962



Avant-propos



D’une platitude à l’autre
Le réel et le virtuel



L’Internet ? Simple, un réseau informatique mondial sur
lequel circule des informations ! Mais qu’allons-nous faire ou
chercher sur l’Internet ?
Depuis une vingtaine d’années, l’Internet a fait une entrée
en force dans la vie quotidienne des individus, des organisations
de travail, des associations et des institutions. Dans les pays
développés où les temps de la production économique et
médiatique se confondent quelque peu aujourd’hui, difficile de
vivre sans être connecté. Transferts de fonds, accès aux comptes
bancaires, formulaires administratifs, déclarations fiscales, visas,
commandes commerciales, réseaux d’échanges sociaux, réseaux
politiques, associatifs, recettes de cuisine, conjugaisons de verbes
au subjonctif, dictionnaires, diagnostics médicaux, recherche d’un
conjoint pour une nuit ou mieux, d’un compagnon animal, etc.,
l’Internet fait penser à ces magasins d’antan, les odeurs en moins,
dans lesquels sous le fourbi et le désordre apparent le client
pouvait trouver l’objet rare qu’il recherchait, du briquet à amadou
à une bande dessinée originale ou encore une petite boîte rouge
aux couleurs, aux senteurs et au nom magique : le « baume du
tigre » ; que de vertus ne prêtait-on pas à cet onguent !
Il serait possible d’observer l’Internet à partir de multiples
points de vue, par exemple : innovation technologique, nouveau
champ médiatique, politique et économique, espace d’un
quotidien virtuel, lieu de cultures, remède contre l’ennui, lieu de
divertissement, espace esthétique ; tous ces points de vue se
rapportant aux fonctionnalités ou aux usages de l’Internet, à des
appartenances sociales, des mouvances identitaires, des territoires,
des lieux de paroles, de pouvoir ou d’échanges économiques

7
globalisés, des voyages symboliques, des imaginaires libres ou
programmés, du temps qui passe, etc. En fonction de son
appartenance disciplinaire et de ses thématiques favorites, le
chercheur en sciences humaines et sociales observera d’un air
grave et entendu la façon dont l’Internet vient porter à la
conscience scientifique l’existence de la multitude d’usages et
d’espaces d’usagers inscrits dans un réel s’exprimant à partir de
nouveaux tremplins médiatiques et systémiques. Bruno Latour et
Michel Callon s’interrogent à propos du Léviathan de Hobbes,
une figure intéressante pour cerner l’Internet, ses micro- et macro-
acteurs dont le chercheur sociologue n’est qu’un parmi d’autres.
« Que font les sociologues ? Certains disent qu’il y a un système
social ; cette interprétation du social prête à l’ensemble des opérations de
traduction une cohérence qui leur manque. Dire qu’il y a un système, c’est
faire croître un acteur en désarmant les forces qu’il “systématise” et “unifie”.
Bien sûr, […] l’arithmétique du Léviathan est très particulière, car chaque
système, chaque totalité, chaque unification, s’ajoutent aux autres sans jamais
se retrancher produisant ainsi le monstre hybride à mille têtes et mille systèmes.
Que fait encore le sociologue ? Il interprète le Léviathan et dit, par exemple,
que c’est une machine cybernétique. Toutes les associations entre acteurs sont
donc décrites comme les circuits d’une intelligence artificielle, et les traductions
sont vues comme des “intégrations”. Là encore le Léviathan s’élabore par une
telle description ; il est fier d’être une machine et impose aussitôt de proche en
proche aux forces et aux affects de se transmettre comme dans une machine.
Bien sûr cette interprétation s’ajoute à toutes les autres et lutte contre elles, car
le Léviathan est par période et par endroit une machine classique et non
cybernétique, mais aussi un corps, un marché, un texte, un jeu, etc. Comme
toutes les interprétations agissent simultanément sur lui, per-formant et trans-
formant des forces selon qu’elles sont machines, codes, corps ou marchés, le
résultat est à nouveau ce monstre à la fois machine, bête, dieu, parole et
1ville . »
L’Internet est investi des représentations de ses créateurs et
de ses usagers. Difficile ici de se débarrasser des fonctionnalités et
des usages pour s’élever aux dimensions symboliques des
contenus et des contenants : il semble que l’on réfère toujours à

1. Michel Callon & Bruno Latour, « Le grand Léviathan s’apprivoise-t-il ? », in
Textes fondateurs (avec Madeleine Akrich et Michel Callon), Paris, Presses de
l’École des Mines, 2006, pp. 11-32. Traduction française intégrale complète sur
<http://economix.fr/pdf/seminaires/conventions/2007-01-23_LATOUR-b.pd
f>.

8
un relent de fonctionnalisme lié à la dichotomie marxienne
désormais classique de valeur d’usage et de valeur d’échange, en
relation avec les besoins et les désirs humains. « La marchandise est
d’abord un objet extérieur, une chose qui par ses propriétés satisfait des
besoins humains de n’importe quelle espèce. Que ces besoins aient pour origine
l’estomac ou la fantaisie, leur nature ne change rien à l’affaire. Il ne s’agit pas
non plus ici de savoir comment ces besoins sont satisfaits, soit immédiatement,
si l’objet est un moyen de subsistance, soit par une voie détournée, si c’est un
moyen de production. Chaque chose utile, comme le fer, le papier, etc., peut être
considérée sous un double point de vue, celui de la qualité et celui de la
quantité. […] L’utilité d’une chose fait de cette chose une valeur d’usage.
Mais cette utilité n’a rien de vague et d’indécis. Déterminée par les propriétés
du corps de la marchandise, elle n’existe point sans lui. […] Les valeurs
d’usage ne se réalisent que dans l’usage ou la consommation. Elles forment la
matière de la richesse, quelle que soit la forme sociale de cette richesse. Dans la
société que nous avons à examiner, elles sont en même temps les soutiens
matériels de la valeur d’échange. […] Comme valeurs d’usage, les
marchandises sont avant tout de qualité différente ; comme valeurs d’échange,
2elles ne peuvent être que de différente quantité . »
Nous n’aborderons pas dans cet ouvrage la question des
besoins bien que celle-ci mériterait d’être posée et examinée
3sérieusement , en particulier à propos de l’Internet. Discourir sur
les usages ne doit pas faire oublier que l’Internet est également
producteur de contraintes, de négociations, de normes, de
normalité et d’anormalité.
4Dans nos sociétés fragmentées, de plus en plus
communautaristes et individualistes, les usagers, consommateurs
et groupes de pression sont les acteurs porteurs d’une parole qui
se veut légitime, un acte qui la plupart du temps ne questionne pas
le Léviathan, mais le fait croître en le nourrissant d’informations.
Ce sont quelques-uns de ces acteurs que nous observons ici dans
leurs usages de l’Internet et parfois dans leurs modes d’échanges.

2. Karl Marx, Le capital. Critique de l’économie politique, Livre I, chap. I., 1867,
pp. 51-52, sur : <http://classiques.uqac.ca/classiques/Marx_karl/capital/capital
_livre_1/capital_livre_1_1/capital_livre_1_1.html>.
3. On peut revoir cette question notamment à la lumière des travaux de Marshall
Sahlins, Âge de pierre, âge d’abondance, Paris, Gallimard, 1972 & Au cœur des sociétés.
Raison utilitaire et raison culturelle, Paris, Gallimard, 1980.
4. En référence à Michel Wieviorka, Une société fragmentée ? Le multiculturalisme en
débat, Paris, La Découverte, 1997, p. 11.

9
Dans l’introduction à l’ouvrage, Gilles Rouet fait un retour
sur l’itinéraire du concept d’usage et sur les usagers traditionnels
pour décrire ce nouveau monde de l’Internet et de ses usages.
Après avoir souligné les insuffisances du lien entre les choix
individuels et sociaux des consommateurs passifs ou non et des
acteurs, l’autonomie des usagers reste entière comme le montre
l’auteur. Cependant, Gilles Rouet ne peut éviter de se poser la
question : l’Internet n’est-ce pas aussi la signifiance de la fracture
sociale, la fragmentation qui menace l’unité sociale, plus encore, à
travers les replis communautaires qui se renforcent sur l’Internet ?
À partir de la sociologie des usages, Barbara Michel explore
les représentations des usagers de la carte bancaire. De son
invention à son expression quotidienne, la carte bancaire devient
le lieu d’une construction symbolique faisant ressortir toutes les
différenciations sociales et toutes les croyances. Parfois outil allié
de l’émancipation de l’usager, parfois aliénante, à l’analyse ce petit
objet laisse entrevoir des horizons humains de désirs, de
frustrations et de foi, des modes d’échange spécifiques dans des
temporalités redessinées pour des figures d’usages dignes d’une
galerie de portraits.
Comment circule une parole spécifique sur l’Internet ?
Mohamed El Methni & Serge Dufoulon, à partir d’un regard
anthropologique sur la rumeur, vont modéliser les itinéraires, les
réseaux et la propagation de ce type d’information sur l’Internet.
Si la rumeur sidère ceux qu’elle touche, elle peut nous emporter
vers les miasmes de notre Humanité, nos peurs et nos fantasmes
peut-être pour mieux se projeter dans l’espace biblique de la
parole.
Elena-Irina Macovei observe dans le cadre de la Roumanie
comment l’Internet peut être le vecteur des conspirations réelles
ou factices ainsi que de rumeurs concernant des minorités. Un
voyage à travers blogs et articles dans les croyances léguées par les
totalitarismes.
Rüdiger Steinmetz analyse l’évolution des médias et l’état
des travaux sur le Social Media-Feedback. Ici la démonstration est
faite que les usagers de l’Internet peuvent détourner les
dimensions prescriptives d’un outil lié à une représentation globale
du monde pour l’adapter à leurs préoccupations locales.
Dans les bouleversements économico-politiques que vit
l’Europe en ces temps de crise, Christiana Constantopoulou

10
analyse comment les blogs sur l’Internet, en Grèce, vont venir
participer aux débats démocratiques entrant parfois en
concurrence avec les réseaux et les institutions classiques
d’information et de communication.
Les communautés ont leurs espaces de discussion sur
l’Internet et c’est la blogosphère musulmane que nous donne à
voir Claire Donnet. La parole des femmes ici est analysée et loin
de se présenter comme figée dans les représentations triviales d’un
Islam sans femmes de paroles, les actrices réinterprètent et
réinventent des représentations et des normes sociales qui
pourraient être trop étroites pour leur hijab.
L’Internet c’est également un espace ludique massivement
investi par les individus de toutes générations. Pourtant Julien
Doutre, à travers l’observation et l’analyse de la pratique des jeux
en ligne sur l’Internet, fait la démonstration que les forums des
joueurs à l’image des forums aux origines de la démocratie
grecque, à partir du jeu, réinventent les formes de ce qu’on
pourrait résumer par le terme de « contrat social ».
Les images peuplent aussi l’Internet, parfois pâles reflets, et
d’autres, fidèles aux objets qu’elles représentent, ou encore
réinventions des espaces publics. Anne Tricot et Jacques Lolive
nous livrent ces images-récits qui relient imaginaires des artistes et
des habitants, l’Internet et l’espace public. Ces expérimentations
artistiques questionnent la vie politique des formes et les
politiques d’esthétisation de l’espace public via l’Internet.
L’Internet présente des usages d’un intérêt certain au regard
des politiques de santé publique comme le décrit Lionel Ben-
Ahmed à propos du développement des gérontechnologies.
Néanmoins la diffusion de la télésanté et de la télémédecine
soulève des questions d’éthique pour que chacun bénéficie du
meilleur soin de manière responsable par un échange à distance
entre professionnels de santé et patients.
L’Internet est une terre promise comme l’Amérique le fut
en son temps, confie Antoniy Galabov. La cohorte des nouveaux
arrivants du sabre et du goupillon aux récents migrants sur la Toile
pose la question des nouveaux scénarii démocratiques. Au fond, la
création de la société virtuelle pose la question des nouvelles
formes d’expression des pouvoirs et des contre-pouvoirs à travers
« la comédie de l’anonymat ». L’Internet se construit alors dans ses

11
usages multiples comme une « société-archipel » fragmentée en de
multiples communautés aux échanges limités.
L’emphase débordante des concepteurs et des usagers
autour de l’Internet ne doit pas faire oublier, comme le montre
Jamil Sayah, que les transformations technologiques et sociales ne
déterminent pas la structuration du juridique, mais qu’elles sont
imprégnées de ce dernier. La science et l’Internet progressent sous
couvert des régulations qui les encadrent. Afin que les libertés
s’expriment dans un cadre juridique expert et protecteur ad hoc,
faut-il alors penser à une co-production entre les institutions et les
acteurs du droit de l’Internet pour en assurer une meilleure
régulation ?
Les réflexions des chercheurs autour des usages de
l’Internet démontrent s’il en était besoin qu’il est significatif que
les usagers expriment sur l’Internet les multiples aspects du social
et du culturel qu’ils connaissent déjà dans les paysages du réel des
sociétés et des communautés. Ainsi, l’Internet ne serait-il qu’une
mémoire-calque du réel affichant des préoccupations et des
relations exprimées en gigabits sur un espace-écran ? Certes oui,
cela peut être, mais, après tout, cela peut aussi être tout autre
chose. Entre une platitude virtuelle du quotidien banal déjà
éprouvé qui verrait l’homme un peu plus seul, aliéné et désemparé
face à la prolifération d’objets et de médias qui le mettent à
distance de lui-même ou, comme le dit Michel Foucault, qui le
5rendent « déshistoricisé » , et des usages esthétiques, éthiques et
écologiques de l’Internet préservant et nourrissant les imaginaires
en repoussant toujours plus les frontières des possibles, le temps
passant, les marges de manœuvre se racornissent un peu plus.


Serge Dufoulon



e5. « L’homme qui apparaît au XIX siècle est “déshistoricisé” », Michel Foucault,
Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, p. 380.

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Introduction



Un nouveau monde d’usages et d’usagers



Nouveaux objets du quotidien

Les objets que nous utilisons au quotidien changent, leurs
fonctionnalités s’affinent, nous ouvrent des possibilités nouvelles :
de la lanterne magique au vidéoprojecteur, du sémaphore au
téléphone portable, du télégraphe à l’Internet, de la machine à
écrire à l’ordinateur… Photographier, enregistrer ou écouter de la
musique, filmer, écrire, dessiner, lire, communiquer… Des
techniques particulières ont ainsi été élaborées au cours des
derniers siècles, des techniques organisées en technologie,
domaines industriels particuliers, qui transforment évidemment le
social comme le culturel, qui modifient les modes de vie, les
environnements, les représentations. Du rouleau au codex puis à
l’e-book, la lecture comme l’écriture se transforment, de l’intime
au global. La temporalité des objets semble aussi évoluer, les
durées de vies théoriques s’allongent tandis que les durées
d’usages se raccourcissent. L’économie des productions des objets
a besoin de renouvellement, de rotation. Le suréquipement, en
particulier en objets ménagers dans les sociétés occidentales,
induit une limitation des durées de vie, comme une évolution des
fonctions. Des objets multifonctions sont apparus, avec les
technologies de la communication et de l’information, qui
également s’intègrent dans la plupart des autres objets liés à
d’autres techniques.
Les analyses des demandes sociales, des pratiques, puis des
« usages », montrent que l’intégration dans le quotidien de
nouveaux objets, ou de nouvelles fonctions dans les objets, ne va
pas de soi, alors que de nombreux travaux tendent surtout à
démontrer leurs utilités, à inciter donc les usagers à utiliser ces

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nouvelles fonctions. Il en est ainsi comme des éthylotests
obligatoires en voiture en France : à quoi bon les faire acheter si
les usages n’accompagnent pas la démarche ? Et l’usager, souvent,
peut se sentir « piégé » : il souhaiterait souvent continuer d’utiliser
un type d’objet familier, apprivoisé, utile pour lui, mais il doit se
résoudre à faire l’acquisition d’un objet nouveau, plus évolué, qu’il
doit apprivoiser… C’est ainsi que les générations d’objets nous
envahissent, s’accumulent dans les quotidiens comme dans les
intérieurs. Les disparitions sont en effet rares ou bien concernent
des objets « facilement » substituables.
Ainsi, certains conservent ou recherchent des appareils
photo argentiques qui continuent à se vendre, car… un marché
existe, d’amateurs qui privilégient une certaine qualité ancienne. Il
en est de même pour la musique et il en sera de même, demain
peut-être, pour les livres papier. Les lampes des amplis et la chimie
de l’argentique n’ont donc pas complètement disparu et le livre sur
papier ne disparaîtra sans doute pas. L’achat d’un objet, s’il n’est
pas rendu obligatoire par le législateur, ou encore s’il n’est pas
informellement nécessaire pour s’inscrire à des concours ou
remplir des formulaires administratifs, peut difficilement être
seulement motivé par un effet de mode, une quête identitaire ou
une recherche de signe d’appartenance sociale.
Mais quels usages faisons-nous de tous ces objets ?


Usagers et usages

Dès le début des années 1980, Michel de Certeau s’intéresse
6à l’acteur social dans son autonomie et cherche à comprendre « ce
que les gens font effectivement […] avec les objets et dispositifs
7techniques » . Une sociologie des pratiques, donc, liées aux objets.
De Certeau n’utilise pas le terme « usager » et introduit une

6. Cf. Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, 1. Arts de faire, 2. Habiter, cuisiner,
eéd. établie et présentée par Luce Giard, Paris, Gallimard, 1990 (1 éd. 1980). Le
premier tome, rédigé par Michel de Certeau seul, résulte du travail collectif
d’enquêtes commandité par le ministère de la Recherche sur les pratiques
culturelles des Français, que de Certeau coordonne à partir de 1974.
7. Serge Proulx, « Penser les usages des TIC aujourd’hui : enjeux, modèles,
tendances », in Philippe Lardellier & Pascal Ricaud (dir.), Le Réseau pensant : pour
comprendre la société numérique, Dijon, Éditions Universitaires, 2007, p. 16.

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sociologie des « usages » définis comme des « manières de faire »,
une approche qui renouvelle le champ. Il s’agit en effet de tenter
de comprendre la « fabrication », la production au quotidien : « À
une production rationalisée, expansionniste autant que centralisée, bruyante et
spectaculaire, correspond une autre production, qualifiée de “consommation” :
celle-ci est rusée, elle est dispersée, mais elle s’insinue partout, silencieuse et
quasi invisible, puisqu’elle ne se signale pas avec des produits propres, mais en
manières d’employer les produits imposés par un ordre économique
8dominant . »
Ainsi, « les usagers “bricolent” avec et dans l’économie culturelle
dominante les innombrables et infinitésimales métamorphoses de sa loi en celle
de leurs intérêts et de leurs règles propres. De cette activité fourmilière, il faut
9repérer les procédures, les soutiens, les effets, les possibilités » . Michel de
Certeau met en évidence les créations culturelles du quotidien et
surtout rompt avec un déterminisme (ou un antidéterminisme) et
rend la liberté au banal. Dans ce quotidien, l’espace se pratique par
chacun qui le réinvente. Ainsi, l’usager habite l’objet quand il se
l’approprie. Il ne s’agit évidemment pas de refuser toute
reproduction sociale ou domination de la « société de
consommation », mais de proposer une nouvelle perspective, de
mettre en évidence les expressions des créativités individuelles ou
collectives, la modernité de la culture ordinaire. Chacun bricole
donc avec les objets qui l’entourent, accommodant un « faire
avec », souvent avec plaisir et subtilité. Les objets ne sont pas
forcément utilisés comme le marketing, les concepteurs ou les
pouvoirs publics le souhaitent et le prescrivent dans les guides
d’utilisation. L’exemple récent des éthylotests aurait plu à de
Certeau : il est difficile de faire état, en France, de l’utilisation faite
d’éthylotests par certains consommateurs qui étalonnent ainsi
leurs performances alcooliques. Il ne s’agit pas pour ces derniers
de savoir s’ils peuvent ou non conduire pour rentrer chez eux au
volant, mais bien, indépendamment de cette question, d’inclure
10l’objet dans un jeu collectif . Chacun dispose d’une marge de
liberté réelle pour l’utilisation des objets de son quotidien. Il
bricole donc, voire détourne, un « art de vivre », un art d’utiliser,

8. Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, 1. Arts de faire, op. cit., introduction,
p. XXXVII.
9. Idem, p. XXXIX.
10. De Certeau définit et distingue alors la stratégie de la tactique, deux concepts
alors en vogue dans les sciences du management.

15
un « braconnage » d’après de Certeau. L’esthétique et
l’esthétisation ne sont pas absentes du processus.
Cette idée que l’usager peut apprendre, par divers processus
cognitifs ou sociaux, à utiliser les objets, à en orienter les
utilisations possibles voire à découvrir des utilisations non prévues
au départ, est à la fois nouvelle et prémonitoire par rapport à
l’évolution des objets intégrant des TIC. On peut toujours
détourner une machine à laver le linge, mais l’utilisation de cette
dernière semble suffisamment évidente pour que tout
détournement soit considéré comme transgressif. En revanche, les
possibilités d’utilisations des tablettes et autres smartphones sont
tellement diverses que chacun peut, en téléchargeant tel ou tel
logiciel, les transformer temporairement en magnétophone, en
appareil photo, en GPS, en appareil à mesurer, en lampe de
poche, en boussole, etc. De plus, ces objets donnent bien la
possibilité à chacun de devenir producteur de musique, photo,
vidéo, etc. De Certeau annonce évidemment ce retour du sujet
qu’a consacré ensuite la sociologie, mais aussi un renouveau de la
pensée de Walter Benjamin comme de Marcel Mauss.

Progressivement, le concept d’« usage » s’autonomise de
celui d’« utilisation », avec, en particulier, un centrage sur l’acteur
(avec une entrée sociologique ou cognitiviste) plutôt que sur
l’objet. L’analyse s’oriente alors non plus sur le comment utiliser
un objet (ce qui renvoie au mode d’emploi), mais, bien sûr, le
comment s’utilise un objet ou une fonction. L’usage est considéré
comme un construit social et peut se définir simplement comme
une pratique, intégrée dans une normalité sociale par son
11ancienneté ou par sa fréquence, dans un contexte donné .
12Jacques Perriault, en 1989, développe la « logique » d’un
usage avant tout social qui doit être observé en contexte. Après
13Bourdieu, il insiste sur le « milieu d’immersion » du couple objet-
utilisateur. L’objet technique est l’« instrument d’un projet,

11 Cf., par exemple, comment Pierre Bourdieu et son équipe, dans Un art moyen,
essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris, Éditions de minuit, 1965, étudient
la photographie en tant qu’innovation technique et les significations sociales des
usages de cette technique.
12. Cf. Jacques Perriault, La logique de l’usage, essai sur les machines à communiquer,
Paris, L’Harmattan, 2008 (1989).
13. Idem, p. 14.

16
14subterfuge, stéréotype » et donc social. Cette idée de projet est
fondamentale et met en perspective les détournements supposés
des objets. Le projet de l’usager n’est pas forcément celui du
concepteur. Cette logique d’usage explique ainsi une rencontre,
une confrontation entre un objet et un projet.
La distinction semble pourtant difficile entre usage et
pratique. A priori, l’usage est spécifique (ne dit-on pas « usage
de » ?), lié à un objet ou une fonction tandis que la pratique
n’identifie pas forcément l’objet, mais plutôt une situation. Jean-
Guy Lacroix, Gaëtan Tremblay et Gilles Pronovost proposent la
définition suivante en 1993 : « Par usages sociaux, nous entendons des
modes d’utilisation se manifestant avec suffisamment de récurrences, sous la
forme d’habitudes suffisamment intégrées dans la quotidienneté, pour s’insérer
et s’imposer dans l’éventail des pratiques culturelles préexistantes, se
reproduire et éventuellement résister en tant que pratiques spécifiques à
15d’autres pratiques concurrentes ou connexes . »
Une articulation élégante, donc, entre usage, utilisation et
pratique. En 1998, Cécile Méadel et Serge Proulx choisissent de
privilégier l’usager, qui se « définit d’abord par des goûts et des
pratiques » : « Parler d’usage n’est-ce pas déjà s’inscrire dans une
problématique sociologique traditionnelle de l’usage non comme face-à-face d’un
homme et d’un objet, mais plutôt braquer le projecteur vers l’individu… Il
nous semble préférable à ce stade de parler plutôt d’usagers avec une définition
minimale du type : toute personne qui entre en interaction à un moment donné
16avec les produits finals des entreprises de médias . »

14. Idem, p. 128.
15. Jean-Guy Lacroix, Gaëtan Tremblay & Gilles Pronovost, « La mise en place
de l’offre et la formation des usages des NTIC. Les cas de Vidéoway et de
Télétel », Cahiers de recherche sociologique, n° 21, 1993, p. 84, sur <http://www.eru
dit.org/revue/ crs/1993/v/n21/1002221ar.pdf>.
16. Cécile Meadel et Serge Proulx, « L’usager en chiffres, l’usager en actes », in
Serge Proulx (dir.), Accusé de réception. Le téléspectateur construit par les sciences sociales,
Montréal, Presses de l’Université Laval, 1998. Ce texte consacré aux médias
présente trois modèles d’analyse, celui de l’usager des médias, à partir des travaux
de Michel Souchon, celui « du braconnage au flibustage », d’après de Certeau et
un troisième inspiré de la sociologie des sciences et des techniques. Dans les
deux premiers, « l’usage des médias est décrit comme un face-à-face entre une offre de
programmes et des utilisateurs », dans le troisième, « physiquement les objets restent les
mêmes. Mais les dispositifs techniques n’ont pas de sens hors de la mise en relation avec des
usages, un environnement, une culture… Ce sont les procédures, les outils, les acteurs, qui
donnent son sens au dispositif. »

17
La démarche est ainsi clairement définie, l’usage n’est
intéressant que parce qu’il est le fait d’usagers, la sociologie est
avant tout une étude des hommes en société. C’est peut-être à
partir de ce type de démarche qu’après 2000, la sociologie des
usages cherche à intégrer dans son paradigme à la fois des facteurs
psychologiques, sociaux et cognitifs. L’usage s’inscrit alors
évidemment dans la complexité des interactions, des
17« médiations » entre les acteurs, leur contexte social et les objets ,
tout à la fois ensemble de pratiques, des manières particulières
d’utiliser un objet ou une fonction d’un appareil, ensemble de
règles partagées dans le social comme dans le temps. Se pose ainsi
la question de la stabilité de l’usage social, ce qu’admet Serge
18Proulx, en particulier , qui choisit également de centrer son
approche sur des observations et des mesures. Il ne s’agit pas de
nier les déterminations psychologiques, mais d’adopter une
posture analytique pertinente et pragmatique susceptible
d’apporter des résultats. En résumé, les usages sont des ensembles
de pratiques, des actions particulières répétées qui, sans conteste,
relèvent de déterminants multiples.
Même si cette approche des « usages » est centrée sur
l’autonomie de l’usager, l’explication du lien entre comportements
et choix individuels et sociaux n’est pas toujours satisfaisante, un
lien qui est d’ailleurs désormais revisité. L’usager est acteur de ses
choix et non plus consommateur passif. Le consommateur
n’absorbe pas les innovations technologiques, il se les approprie
19ou non .
L’appropriation et la diffusion sont deux éléments
20essentiels de toute sociologie des usages . Difficile en effet
d’admettre que les pratiques puissent se développer, devenant

17. Cf. Philippe Breton & Serge Proulx, Usages des Technologies de l’Information et de
ela Communication, L’explosion de la communication à l’aube du XXI siècle, Paris, La
Découverte, 2002 ou encore Catherine Bachelet, « Usages des TIC dans les
organisations, une notion à revisiter ? », Actes de colloque de l’AIM, Evry, 2004.
18. Serge Proulx, op. cit., 2005.
19. Cf. Francis Jauréguiberry, « De l’usage des technologies de l’information et de
la communication comme apprentissage créatif », Éducation et Sociétés, n° 22, 2008,
pp. 29-42. Cf. également Francis Jauréguiberry et Serge Proulx, Usages et enjeux des
technologies de communication, Toulouse, Éditions Érès, 2011.
20. Cf., sur ces aspects, Josiane Jouët, « Retour critique sur la sociologie des
usages », Réseaux, n° 100, 2000, et, sur les relations entre innovations et diffusion,
Everett Rogers, Diffusion of innovations, New York, Free Press, 1995.

18
donc des « usages », sans que les objets ne soient diffusés : le
consommateur hâtant ou non cette diffusion. D’ailleurs, on peut
ici, par exemple, mettre en évidence le rôle majeur du succès du
lancement de l’iPad pour l’évolution du marché des tablettes, qu’il
s’agisse ou non d’une véritable appropriation par les futurs
usagers. L’achat peut en effet aussi être « mode », par goût du
« hightech », pour le design, pour une collection, ou pour faire
comme d’autres. Dans tous les cas, la tablette entre dans les
quotidiens…
Approprier, du latin appropriare est étymologiquement
« attribuer en propre », (ad proprius), ce qui conduit à rendre propre
à un usage, à adapter en quelque sorte, mais aussi à être
disponible, « en propre ». Une utilisation particulière de l’objet et
de ses fonctions s’ensuit, un « usage » donc, car si « utilisation »
renvoie bien à l’emploi d’une technique, dans le cadre d’une
interaction avec la technique, en suivant, par exemple, un « mode
d’emploi », dans un rapport donc entre moi et l’objet, l’usage
relève, historiquement, d’une convention et donc d’une pratique,
d’une utilisation, inscrite dans le social.
Il ne s’agit pas du tout de nier tout déterminisme des objets
qui sont bien conçus, dès le départ, pour des fonctions
particulières, mais bien de centrer la réflexion sur l’usager, acteur
qui s’approprie l’objet et la technique dont il relève et peut
éventuellement transformer son utilisation, ou même le détourner.
Il serait vain de tenter de voir dans ce type de comportement une
résistance ou une action politique : il faut rester dans la banalité du
quotidien, il ne s’agit que de normes d’utilisation qui sont
transgressées, même quand elles procèdent d’un environnement
normatif plus large. C’est bien l’idée du « petit murmure »
développée par Claude Javeau, une liberté au quotidien, dans le
21concret .
22Les TIC(N) et les objets qui en découlent constituent
donc des opportunités de développement d’usages particuliers.
Les forums, tchat, Facebook, Twitter sont investis par les acteurs et
la recherche sur la réalité de ces pratiques et des détournements
n’en est qu’à ses débuts.

21. Cf. Claude Javeau, Le Petit murmure et le bruit du monde, Bruxelles, Les
Éperonniers, 1985.
22. Pour Technologies de l’Information et de la Communication (Numérique).

19
Fractures sociales et numériques

Dans le même temps, les évolutions technologiques qui
transforment les objets semblent s’accélérer et l’idée de progrès au
quotidien liée aux usages de ces objets s’installe dans une logique
sociale particulière, une « revisitation » en quelque sorte d’un
égalitarisme devant l’objet, une responsabilité collective, voire
politique, nouvelle des sociétés qui doivent mettre à disposition de
tous, citoyens, consommateurs, sinon les objets eux-mêmes au
moins les fonctions. La société de l’information et de la
communication est pourtant souvent jugée bien inégalitaire, des
« fossés » ou « fractures » existent ou se creusent, entre
générations, entre catégories sociales, entre peuples, pays, cultures.
Un idéal (comme un certain pragmatisme) politique amène à
militer pour un droit à l’information pluraliste qui ne peut être
réel, désormais, qu’à partir d’un droit à la connexion, enjeu
démocratique planétaire.
Un observateur pourrait trouver cette revendication futile,
alors qu’une partie de l’humanité manque d’eau et qu’une autre
meurt de faim. Justement, les « connectés » et leurs modes
d’appropriation des TIC changent les modalités de participation et
d’engagement… vers une indignation planétaire ?

Revenons à ces sociétés « connectées ». Les objets, leur
production et leur consommation s’inscrivent dans une
mondialisation économique, correspondent à un modèle
économique et financier. Beaucoup d’analystes constatent que les
objets se diffusent plus vite que n’évoluent les usages… D’où
l’idée, assez nouvelle en fait, qu’il est important pour les pouvoirs
publics comme pour d’autres prescripteurs de favoriser l’accès à
ces technologies, en particulier pour éviter que s’aggrave un
23« écart » : la « fracture sociale » de l’exclusion par l’argent, la
santé ou le chômage est devenue « numérique », inégalité d’accès
aux technologies numériques, entre pays du Sud et pays du Nord,
mais aussi à l’intérieur de chaque pays, entre générations, classes
sociales, etc.

23. Cf. Marcel Gauchet, « Les mauvaises surprises d’une oubliée : la lutte des
classes », Le Débat, n° 60, mai-août 1990 & Marcel Gauchet, Le désenchantement du
monde, Paris, Gallimard, 1985.

20
On peut distinguer trois niveaux de « fossé » ou « fracture
numérique » : celui des objets eux-mêmes, ordinateurs, smartphones,
etc., celui des outils, logiciels, processus, etc., et, enfin, celui des
informations transmises ou produites par les objets et leurs outils.
Ainsi, favoriser l’accès à l’Internet ou inciter à l’achat d’ordinateurs
connectés n’est pas suffisant pour que chacun puisse utiliser les
fonctions des objets, encore faut-il que les objets évoluent, d’une
part, et que leur intégration sociale et culturelle change, d’autre
part. Sur ce point, la diffusion actuelle des télévisions connectées
est certainement un facteur supplémentaire de réduction de
certaines fractures numériques, comme l’a été la généralisation de
la souris, ou encore des écrans tactiles des tablettes ou des
smartphones par exemple.
Il n’est pas du tout évident que la fracture informationnelle
soit plus difficile à résoudre. En effet, un raisonnement désormais
ancien conduit à prévoir un apprentissage de l’utilisation des
informations produites et diffusées. Si cette démarche est justifiée
pour les personnes découvrant l’objet et ses fonctions, victimes
donc des deux premiers niveaux de la fracture numérique, cela
semble difficile à justifier pour les convertis, les digital natives ou
encore les dernières générations de connectés en permanence :
leur environnement est déjà celui de l’information, images, sons,
textes.
La fracture sociale se conjugue-t-elle avec la fracture
numérique ? Pour la partie de l’humanité alphabète (20 % des plus
de 15 ans dans le monde sont analphabètes) et connectée,
certainement aussi. Ces « fractures » ne font en définitive que
refléter des inégalités existantes et on peut même postuler que la
situation est plutôt meilleure avec les TIC et leur diffusion. Il s’agit
aussi, bien évidemment, d’un rêve humaniste, qu’il n’est donc pas
interdit d’avoir : tenter par l’accès à l’information et par
l’éducation d’accompagner une transformation économique et
sociale. Encore faut-il supposer qu’au sein de cette civilisation
24unique qui est celle de l’humanité , toutes les cultures sont en
mesure de s’approprier les TIC(N), ou alors envisager la poursuite
d’une globalisation culturelle qui n’émane en fait pas d’un partage
planétaire de produits culturels, mais bien d’une diffusion massive

24. Pour reprendre un thème cher à Tzvetan Todorov. Cf., par exemple, La peur
des barbares (au-delà du choc des civilisations), Paris, Robert Laffont, 2008.

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