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Intervention participative et travail social

Un dispositif institutionnel pour le changement

Savoir et Formation Collection dirigée par Jacky Beillerot (1939-2004) et Michel Gault, Dominique Fablet
A la croisée de l'économique, du social et du culturel, des acquis du passé et des investissements qui engagent l'avenir, la formation s'impose désormais comme passage obligé, tant pour la survie et le développement des sociétés, que pour l'accomplissement des individus. La formation articule savoir et savoir-faire, elle conjugue l'appropriation des connaissances et des pratiques à des fins professionnelles, sociales, personnelles et l'exploration des thèses et des valeurs qui les sous-tendent, du sens à leur assigner. La collection Savoir et Formation veut contribuer à l'information et à la réflexion sur ces aspects majeurs. Dernières parutions Fabrice DHUME-SONZOGNI, Racisme, antisemitisme et « communautarisme » ?, 2007. André PACHOD, La morale professionnelle des instituteurs. Code Soleil et Ferré, 2007. Yves REUTER, Une école Freinet, 2007. Martine FIALIP-BARATTE, La construction du rapport à l'écrit. L'écriture avant l'écriture, 2007. Hervé CELLIER, Précocité à l'école: le défi de la singularité, 2007. Pierre BILLOUET (dir.), Débattre, 2007. André PACHOD, « Que dois-je faire? ». La morale en 3D de l'enseignant, 2007. Bertrand GIMONNET, Les notes à l'école, ou le rapport à la notation des enseignants de l'école élémentaire, 2007. Solveig FERNAGU OUDET, Organisation du travail et développement des compétences, 2006 Yves GUERRE, Jouer le conflit. Pratiques de théâtre-forum, 2006. Guy HERVE, Enfants en souffrance d'apprendre, 2006. Viviana MANCOVSKY, L'évaluation informelle dans l'interaction de la classe, 2006. Paul DURNING, Educationfamiliale, 2006. Catherine SELLENET, Le parrainage de proximité pour enfants, 2006. H. DESMET et I.-P. POURTOIS (dir.), La bientraitance en situation difficile, 2006.

Ouvrage dirigé par Jean-Luc Prades et les membres de l'ADRAP Association de Recherche et d'Action Psychosociologique

Intervention participative et travail social
Un dispositif institutionnel pour le changement

Postface de Gilles AMADO

L'Harmattan

à la mémoire de Gérard Melldel, fOlldateur de la sociopsychallalyse à Charles Fourier, illspirateur des théories de l'associatioll, du groupe, de « l'agellcemellt collectif» et du lIouvel ordre social, celui des séries.

Du même auteur:
Prades J-L. (avec Mendel G., Sada D.), (1997), La mouvance des communistes critiques. Enquête sur le désarroi militant, Paris, L'Harmattan.

Prades J-L. (sous la direction), (1999), Sur le travail social et la vie à l'école, Nice, Z'Editions Prades J-L. (et Mendel G.), l'intervention psychosociologique, Repères
CONTACTS
www.sociopsychanalyse.com

(2002), Les méthodes de Paris, La Découverte, ColI.

Agasp-Groupe Desgenettes 7 rue Chaptal 75009 Paris 0142802047 contactagasp@hotmail.com Groupe Adrap Espace des associations 45 Promenade du Paillon 06000 Nice 0493593420 jlprades@wanadoo.fr Groupe Argentine Ml Acevedo La Pampa 1940, \3°B, Ciudad de BS.As Argentine CP 1428 (0054)1147820692 mjacevedo@Fibertel.com.ar Collectif Desisyphe 17 rue du Bois-Franc -Ste-lulie Québec Canada JOL 250 (514)987-3000 poste 2746 parazelIi.michel@uqam.ca

cg L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo,fr
ISBN: 978-2-296-04076-2 EAN : 9782296040762

Sommaire
Présentation méthode
Jean-Luc

générale ...

Quelques
...

présupposés
... ... ...

fondamentaux
'" ...

d'une

Prades...

7

« Le vouloir de création» - Intervention ou recherche-action dans une école primaire (1996-1997) Une intervention pour la socialisation Un intervenant dans la classe Intervention, recherche-action et organisation du travail Les relations intervenants-acteurs Conclusion: méthode et créativité 27 Jean-Luc Prades... ... ... ... ...... Le groupe homogène
-

Entre représentation et participation. L'évaluation

d'une formation et la construction d'un dispositif (1997) Préambule Des instruments d'intervention dans la ville Proximité, distanciation et méthode Un dispositif participatif de concertation à l' œuvre Conclusion: proximité, groupe homogène et participation Jean-Luc Prades, Jean-Max Foret... ... ... ...

39

De la communication indirecte - Communication et participation dans une institution médico-sociale (1997-2005) La demande d'intervention et la « phase exploratoire» Le déroulement de l'intervention: concertation et communication Le passage au volontariat La participation selon trois « écoles» de l'intervention Pour conclure 53 Jean-LucPrades, GilberlHullin... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... Une intervention au long cours - Un dispositif institutionnel dans une maison de retraite ((1995-2005) Pourquoi une intervention au long cours? Demande et contexte de départ Un dispositif au long cours Le dispositif a dix ans : le point de vue du directeur Conclusion: les effets indirects du dispositif Alain Lombarl, Jean-Luc Prades .................................

73

Une intervention atypique - « Permanences et variations )) de l'intervention
dans une Maison d'enfants (2000-2004) Mise en œuvredu dispositifet ses premiersaménagements: première atypie Deuxième atypie : des variations dans le rythme de l'intervention Troisième atypie : l'injection de thèmes dans le contenu des séances Quatrième atypie : l'accompagnement dans la mise en place d'un nouveau service Pour conclure: premiers éléments d'analyse Jean-Luc Prades, Jean-Max Foret... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... 87 '" Du psychologique à l'institutionnelUne intervention dans un foyer pour adultes handicapés mentaux (1996) Une institution en difficulté Un cadre institutionnel rigoureux Maintenir le dispositifle temps nécessaire La participation progressive des résidents et une évolution d'ensemble Pour conclure
Claire Rueff-Escoubèso ... 0

107

Intervenir en milieu ouvert - Une adaptation du dispositif Mendel auprès des jeunes de la rue à Montréal (1998-2005) La concertation des acteurs Description du cadre et des exigences d'application en milieu ouvert Le droit à l'espace public La concertation comme révélateur de l'institution « rue» A titre de conclusion Michel Parazelli, Annamaria Colombo, Nayiri Tavlian .................. 125

Une intervention

complexe

dans un

établissement

scolaire

en crise

-

La

pertinence des dispositifs mendéliens (2005) Introduction: contexte argentin et question méthodologique La demande et la situation conflictuelle Phase exploratoire et application du DIM Phase évaluative - Suites Quelques mots pour conclure Maria-José Acevedo ... 0 Postface Gilles Amado...

...

147

0.....

...

...

163 173 177

Petit vocabulaire de sociopsychanalyse Bibliographie

........................................ ..

Présentation générale Quelques présupposés fondamentaux d'une méthode Jean-Luc Prades

Les idées ne tombent pas du ciel, elles montent du sol. Gérard Mendel, 1999
La vie n'est rien à l'homme qui se divise. Georges Navel, 1952

Titre et sous-titre plutôt explicites de ce livre désignent son contenu: l'exposé d'interventions participatives se déroulant sous la fonne d'un Dispositif Institutionnel (DI) dans le cadre du travail social. Poursuivons: l'intervention, dit le Petit Robert, vise «à prendre part à une action en cours dans l'intention d'influer sur son déroulement »1. Elle est donc liée au changement. Elle est presque toujours le fait d'un tiers2, et dans les cas qui nous occupent, de groupes de sociopsychanalyse3 (SP) qui répondent à des demandes fonnulées en général par les responsables d'institutions, qu'il s'agisse d'une d'école primaire située dans un quartier difficile, d'une Maison de retraite, d'une Maison d'enfants à Caractère Social, d'une institution médico-sociale, d'une Ecole de fonnation de travailleurs sociaux pour le groupe ADRAP (Nice), d'un foyer
I 2 Sur la notion d'intervention, voir Dubost (1987) et Fablet (2000). que l'analyse institutionnelle, par

Sauf dans le cas d'interventions exemple, prévoit (Boumard, 1995). 3 www.sociopsychanalyse.com

internes

pour personnes handicapées pour le Groupe Desgenettes (Paris) ; elle se développe aussi en milieu ouvert, en direction des jeunes de la rue, pour le Groupe DeSysiphe (Montréal) ou dans un établissement scolaire encore, mais dans un contexte très différent de celui de la France, comme nous le verrons avec l'intervention proposée par le groupe argentin. Dans ce livre, les interventions couvrent donc le champ du travail social, découpé traditionnellement entre inadaptation et handicap. Elles se sont déroulées entre 1995 et 2005. Certaines ont duré une année, d'autres se poursuivent depuis plus de dix ans. Aperçu d'une méthode La sociopsychanalyse institutionnelle existe depuis 1971. On trouve les traces des premières interventions dans les huit numéros de «Sociopsychanalyse» parus de 1972 à 1980, publiés en collection de poche aux éditions Payot. Depuis plus de trente ans, théorie et pratique d'intervention n'ont cessé de s'enrichir mutuellement4. Le propos, ici, concerne plus particulièrement la pratique d'intervention sociopsychanalytique qui renvoie à une théorie générale exposée dans l' œuvre de Gérard Mendel, et plus spécifiquement à une anthropologie de l'acte (Mendel, 1998). Progressivement, et sous l'impulsion de Gérard Mendel et du groupe Desgenettes, l'intervention a pris la forme d'un Dispositif Institutionnel5 dont les caractéristiques principales sont les suivantes: -la constitution de groupes homogènes (de métiers) réalisée à partir de l'organigramme de l'institution (entreprise, école,
La lecture des publications abondantes et souvent très accessibles des membres de ce courant (et de Gérard Mendel plus particulièrement) l'atteste, contrairement à ce qu'indique Gilles Rerreros (2002): «Les travaux actuels de ce courant sociologique ne font plus guère état de nouvelles interventions ». Ce qui est peutêtre vrai pour l'Analyse Institutionnelle (socianalyse) à laquelle il intègre la SP, en raison d'une coupure entre ceux qui interviennent et ceux qui publient, ne l'est pas, jusqu'ici, pour la SP. La place donnée aux interventions dans le livre de synthèse qu'est La société n'est pas une famille (Mendel, 1992) en témoigne. Pour d'autres indications bibliographiques plus récentes, voir Mendel (1999) ou Mendel, Prades (2002). 5 Que nous appèlerons aussi DispositifInstitutionnel Mendel (DIM). 4

8

association.. .). Ils se réunissent quatre ou cinq fois par an pour se concerter à propos de questions exclusivement centrées sur l'acte de travail;
-

la communicationentre les groupes est indirecte,c'est-à-dire

qu'elle passe (en général) par l'intermédiaire d'écrits. Elle est anonyme parce qu'elle est toujours le fait du groupe et non d'un individu. La participation s'appuie sur le volontariat des participants. Ces éléments, constants d'une intervention à une autre, en tracent la spécificité tant au regard des autres « écoles» actuelles de l'intervention institutionnelle que des plus anciennes liées aux pratiques inventées par les pionniers de l'intervention que nous avons présenté ailleurs (Prades, 2000 ; Mendel, Prades 2002). L'histoire de l'intervention psychosociologique montre peu d'exemples d'auteurs, à l'instar de ceux se réclamant de la SP, qui aient centré avec autant d'obstination leurs travaux sur quelques invariants qui, ensemble, relèvent de conceptions théoriques sousjacentes, il est vrai pas toujours aussi développées qu'il le faudrait quant à leurs rapports à la pratique d'intervention. C'est à cet effort d'explicitation que cette présentation voudrait aussi contribuer. L'intervention et le groupe

Le groupe est la grande découverte qui vient en quelque sorte fonder une nouvelle discipline scientifique: la psychologie sociale6. Les origines anglo-saxonnes des courants qui forment la psychosociologie française? personnalisées par Lewin, Moreno,
6

Psychologie sociale est l'appellation d'origine contrôlée (universitaire) qui couvre toute une série de disciplines ayant pour point commun de tenter de lier psychologie et sociologie. La psychosociologie, qui peut prendre toutes sortes d'autres appellations: psychologie sociale clinique (Barus-/Michel), sociologie clinique (Enriquez, de Gaulejac)..., s'appuie sur la clinique, sur des pratiques d'intervention. 7 Courants dont certains sont regroupés aujourd'hui autour du CIRFIP (Centre International de Recherche et d'Intervention Psychosociologique) et de la Nouvelle Revue de Psychosociologie, dont l'ouvrage de référence est le Vocabulaire de la Psychosociologie (Barus-Michel, Enriquez, Levy, 2002).

9

Jaques, Bion, Rogers, Pichon-Rivière et bien d'autres, ont marqué les « écoles françaises» avec plus ou moins de visibilité en raison du fait que leurs œuvres sont finalement assez peu connues (d'ailleurs parfois peu traduites en français8) et sont interprétées et intégrées de façon très différente suivant les courants de l'intervention et les auteurs. Si, par exemple, Kurt Lewin - en tant qu'inspirateur des théories de la dynamique de groupe et de la

recherche-action, de la résistance au changement et de l'autorité

-

est l'un des auteurs auquel on se réfère volontiers, on ignore le plus souvent les emprunts faits par les uns et les autres, malgré les efforts théoriques entrepris9. Qu'il s'agisse des sociologies de l'intervention (Touraine, 1978; Dubet, 1987; Friedberg, 1988), de la socianalyse qui pourtant se réclame explicitement de Lewin (Lourau, 1996) ou de courants à dominante plus psychanalytique, le groupe est soit absent, soit apparaît dans les pratiques d'intervention sans théorie correspondante. D'une manière générale, le groupe occupe une place centrale dans les dispositifs d'intervention mis en œuvre avec une incorporation implicite des apports de Lewin, le groupe étant abordé comme réalité spécifique, en tant qu'entité, et non plus comme la somme arithmétique des individus qui le composent. Par ailleurs, les travaux réalisés sur les processus inconscients portent davantage sur les groupes thérapeutiques et de formation que sur les collectifs de travail largement abandonnés (Amado, 1999). De sorte qu'il y a un engouement moindre pour un travail réalisé à partir de situations réelles (objet-tâche) que pour celui centré sur les interactions dans le groupe (objet-groupe). Le cas des «groupes Balint» est assez révélateur de la difficulté, pour la psychosociologie actuelle, à se situer par rapport aux pionniers de l'intervention. Balint est somme toute assez peu cité (il ne fait pas partie des auteurs précurseurs et fondateurs dans le Vocabulaire de la psychosociologie) alors que son propos vise à utiliser la situation groupale pour l'étude du contre-transfert. Question centrale pour tout intervenant parce qu'à
8 Mention spéciale à André Levy pour ses traductions des Textes fondamentaux, anglais et américains, de la psychologie sociale (1965) qui ont longtemps été le seul accès en français à ces auteurs. 9 Amado G., Levy A., «La recherche-action. Perspectives internationales », Revue Internationale de Psychosociologie, n° 16-17, 2001.

10

travers elle se posent des interrogations d'ordre épistémologique ayant trait en particulier à la place de l'intervenant et à son rapport à l'objet de recherche. Tentons donc de situer la SP par rapport à Balineo. Dans son principal ouvrage, Le médecin, son malade et la maladie (1972), Balint indique que son but était d'étudier la pharmacologie « du médecin en tant que remède ». Les « groupes Balint» travaillent à partir de cas cliniques rapportés par les participants-médecins avec la collaboration d'un psychanalyste pour avoir une meilleure connaissance de la place des processus inconscients dans la relation médecin-malade (contre-transfert). Sans parler des objectifs respectifs des interventions, les différences avec la SP sautent aux yeux: panni elles, le fait que les groupes SP se configurent à partir de l'institution alors que les groupes Balint resteront, le plus souvent, des groupes de fonnation pour médecins libéraux, placés en « apesanteur institutionnelle ». En revanche, il existe des caractéristiques communes: - l'homogénéité des groupes;
-

la centration sur le métier;
l'étude concrète du contenu du travail;

-

un travail d'élaboration collective dans la durée; une absence d'intervention directe sur la psychologie des

participants au profit d'un processus de fonnation sous l'angle du groupe ouvrant à un changement pour « la part professionnelle de la psyché ». Donc, toute une série de caractéristiques communes mais qui prennent un sens fort différent en raison de l'inscription dans le contexte institutionnel dans un cas (SP), et son absence dans l'autre. On perçoit bien, par exemple, chez Balint, les velléités à séparer les dimensions personnelles et professionnelles de la personnalité, distinction qu'opèrera radicalement Gérard Mendel (1992) en introduisant les concepts inséparables de « psychofamilialisme » et « psychosocialité »11: élaboration théorique qui ne pouvait advenir indépendamment d'une longue pratique de l'intervention institutionnelle.
10 comme nous l'avons fait avec Kurt Lewin (Prades, 200Ia). II pour une définition des principaux concepts de la SP, voir la notice « Petit vocabulaire de la sociopsychanalyse» en fin d'ouvrage.

Il

Résumons. Dans le monde de l'intervention sociologique et psychosociologique, les théories de groupe sont, en général, peu explicitées alors même que le groupe est largement utilisé comme support à l'intervention. Le groupe de formation et thérapeutique est davantage interpellé que le groupe en tant que collectif de travail. Les théoriciens de l'intervention explicitent en général assez peu leurs rapports aux théories de groupe qu'ils agissent pourtant, comme ils se gardent souvent de confronter leurs paradigmes (Dubet, 1994). L'homogénéité des groupes par métiers est l'une des caractéristiques de la SP, mais le groupe homogène ne prend toute sa signification qu'inscrit dans un dispositif plus large qui met en scène une multiplicité de groupes de métiers différents qui, ensemble, recomposent l'institution. Là est l'une des particularités de la SP : le travail du groupe conforte son identité professionnelle et celui de tous les groupes permet à chacun son dépassement par une compréhension de l'acte entier de l'institution. Il nous a semblé que la mise en perspective de la méthodologie particulière que nous utilisons nécessitait l'exposition des matériaux qui la constituentIZ et l'énonciation de ce que l'on appelle en philosophie les présupposés fondamentaux qui la fondent. Premiers pas vers cette explicitation après une présentation sommaire des huit monographies contenues dans ce livre. Huit monographies Le groupe ADRAP a publié en 1999 un premier recueil de monographiesl3 aujourd'hui épuisé. Plutôt que de procéder à une réédition, il a paru plus intéressant à ses membres de proposer au lecteur un nouveau volume sous la forme du précédent, reprenant certaines interventions et en y ajoutant de nouvelles. L'ouvrage est
12 c'est-à-dire, écrit Gérard Mendel (dans la Préface à Ranjard, 1997), «une suffisante exposition du matériel d'observation pour qu'un autre chercheur puisse, sur la base d'options différentes, essayer de développer une autre explication, d'autres interprétations ». 13 Prades J-L et Foret J-M, Hullin G, Lombart A, Sur le travail social et la vie à l'école, Nice, Z'Editions, 1999.

12

établi à la manière d'un puzzle, puisqu'il comprend la description de huit interventions, chacune mettant un relief un aspect de l'intervention sociopsychanalytique: sa dimension créative, la communication indirecte, le groupe homogène, le rapport du psychologique au sociologique, ... Ces descriptions sont ici parallèlement assorties d'une réflexion sur un thème donnant une dimension plus théorique au livre, le rendant aussi moins autoréférentiel puisque sont largement convoqués d'autres auteurs, d'autres courants de l'intervention sociologique et psychosociologique. Les interventions sociopsychanalytiques sont toujours l'expression d'un travail collectif tant dans leur préparation que dans leur exécution parce qu'elles traduisent une réflexion et une pratique de groupe. C'est pourquoi, si chacun des textes qui suivent a bien été écrit par un ou plusieurs membres identifiés des quatre groupes de SP, il est bon que tous les membres soient aussi associés, dans leur ensemble, à ce travail14. La présentation par Jean-Luc Prades de la première intervention dans une école primaire est organisée autour de la question de la créativité, de ce que Mendel a appelé le vouloir de création (1999); elle est aussi l'occasion d'interroger la nature de l'intervention en prenant pour étalon les caractéristiques de la recherche-action. La deuxième intervention, proposée par Jean-Luc Prades et Gilbert Hullin, dans une Maison d'Accueil Spécialisée, met en lumière une spécificité de l'intervention sociopsychanalytique: la communication indirecte. Elle traite aussi de la participation dans une perspective comparative avec l'intervention sociologique

Le groupe Desgenettes/Agasp (Paris) comprend actuellement les membres suivants: Mireille Bitan, Claire Rueff-Escoubès, Jean-François Moreau, Françoise Inizan et Bénédicte Minguet, Muriel Bellivier. Le groupe Adrap (Nice) : Jean-Max Foret, Gilbert Hullin, Alain Lombart, JeanLuc Prades, et David Margulies, Augustin Scali. Le groupe Desysiphe (Montréal): Michel Parazelli, Annamaria Colombo, Nayiri Tavlian, Ghyslaine Legendre, Gilles Tardif, Denis Beaulé, Frédéric Doutulepont, Lise Gervais. Enfin, le groupe de Buenos Aires, animé par Maria José Acevedo, est composé d'une douzaine de personnes. Pour en savoir plus sur les groupes, voir le site: www.sociopsychanalyse.com

14

13

(Touraine), l'analyse stratégique (Crozier) et l'intervention en sociologie clinique (Enriquez), donc sur le plan méthodologique... Dans la troisième intervention relative à l'évaluation d'une formation, et dont la description est due à Jean-Luc Prades et JeanMax Foret, la présentation du groupe homogène - en tant qu'invariant de la méthode est l'occasion d'une réflexion toujours autour de la participation, mais sous un angle plus politique. Les quatrième et cinquième intervention, toujours réalisées par l'ADRAP et présentées par Jean-Max Foret, Alain Lombart et Jean-Luc Prades, traitent de deux caractéristiques d'interventions réalisées en Maison de retraite et dans une Maison d'enfants: sa durée (dix ans) pour la première; son atypie pour la seconde. Les deux interventions suivantes, réalisées par Claire RueffEscoubès du Groupe Desgenettes AGASP (Paris) dans un foyer accueillant des personnes handicapées et par des membres du groupe (Désisyphe) de Montréal (Michel Parazelli, Annamaria Colombo et Nayiri Tavlian), pour une intervention auprès de jeunes de la rue, mettent l'accent, pour la première, sur la dynamique de l'intervention allant du psychologique vers l'institutionnel, sur l'adaptation du dispositif en milieu ouvert, pour la seconde. La huitième et dernière intervention, apportée par Maria José Acevedo (groupe argentin), se déroule dans un établissement scolaire et s'interroge sur la validité du DIM en situation de crise institutionnelle. Le livre, composé d'une présentation et de huit monographies, ne fait pas l'objet d'une conclusion: la postface de Gilles Amado1s en tient lieul6.
15 Gilles Amado est professeur de psychosociologie au Groupe HEC. Il est membre fondateur du CIRFIP et co-rédacteur en chef de la Nouvelle Revue de Psychosociologie. 16 Le texte qui suit avait été à l'origine préparé pour une communication à la Conférence-Débat (avec Yves Clot, Pascale Molinier, Dominique Lhuilier, MarieAnne Dujarier, Jean-Luc Prades) sur la « Clinique du travail », le 6 mai 2006, à l'Ecole Supérieure de Commerce de Paris, à l'occasion de la parution du premier numéro de la Nouvelle Revue de Psychosociologie. Pour des raisons techniques, c'est un autre texte qui a été présenté. On en trouve aussi une version « allégée» dans Prades, 2006c.

14

Le premier présupposé fondamental construction préalable d'un DI

de la méthode:

la

Premier présupposé fondamental: le Dispositif Institutionnel (DI) est construit préalablement à l'intervention même si une adaptation à chaque intervention est nécessaire'? Sa logique d'ensemble doit demeurer. Cette construction préalable est dictée par l'idée qu'il est indispensable de posséder un cadre susceptible de faire contrepoids, le temps de l'intervention, à l'organisation actuelle pathogène du travail qui impose une déliaison au sujet: les divisions du travail sont aussi parcellisations de 1'homme. Durant ce temps de l'intervention, le DI, un peu comme l'Assemblée Générale Socianalytique (Hess, 1991) pour la socianalyse, vient se substituer à l'organisation habituelle du travail. Ceux qui y participent vont être amenés à vivre une expérience inédite: parler de leur travail avec des pairs, sans la présence de la hiérarchie, se découvrant et découvrant les autres, développant des potentialités individuelles et collectives ignorées jusqu'ici, donnant progressivement au collectif un sens qu'il n'avait pas auparavant. Ce dispositif a donc ses invariants (constitution de groupes homogènes, communication indirecte), comme d'autres courants de l'intervention sociologique et psychosociologique ont les leurs (Mendel, Prades, 2002): les différentes phases, dont celle de la restitution, dans l'intervention relative à l'approche organisationnelle de l'action collective (Crozier, Friedberg, 1977 ; Friedberg, 1988 et 2003), ou les règles proposées dans l'intervention en psychanalyse de groupe (Anzieu, 1984; Kaës, 1999). En revanche, il y a une différence entre ces dispositifs préalablement construits et ceux proches de la recherche-action où la méthodologie s'érige au cours de l'intervention parce qu'elle se veut co-construite avec les acteurs, comme lors de certaines interventions psychosociologiques ou en sociologie clinique
L'atypie d'une intervention fera l'objet de la quatrième monographie exposée, mais aussi, dans un sens, de l'avant-dernière proposée par le groupe de Montréal, puisqu'elle se situe en milieu ouvert et non dans une institution. 17

15

(Prades, 200la). Cette question sera abordée, d'un point de vue méthodologique, dans la première monographie.

Le deuxième présupposé: le changement psychologique provient de la modification de l'organisation du travail
Le deuxième présupposé fondamental renvoie à la modification de l'organisation du travail qui, sous l'impulsion du travail des groupes homogènes inscrits dans le DI, va produire des effets sur la psychologie des acteurs, et non l'inverse, comme dans d'autres courants à vocation plus psychologique et moins institutionnelle. Le Dispositif Institutionnel vient ici «travailler» la psychologie des acteurs, en tant qu'environnement prégnant, l'objet de la sociopsychanalyse étant d'étudier l'influence du social sur la psyché individuelle. Perspective psychosociale qui suppose d'abord l'existence et d'une psyché et d'un social (matérialisé dans l'institution par l'organisation du travail), à l'inverse de la « sociologie de l'acteur-réseau », par exemple, pour qui « le social n'est pas encore constitué» ou qui reste à «réassembler» (Latour, 2006). L'individu ne saurait pourtant s'émanciper sans modification des processus sociaux qui le déterminent, au moins en partie (Mendel,2004). La SP assume donc non seulement cette présence du social mais aussi ce « déterminisme» au plan théorique dans la mesure où elle le combat au plan pratique, puisqu'elle substitue un DI, le temps de l'intervention, à l'organisation actuelle du travail. On vient, autrement dit, opposer un fait à un autre fait. Il y a là une différence de fond avec la psychodynamique du travail (Mendel, 1996), avec la« sociologie de l'acteur-réseau» puisqu'elle stipule le caractère artificiel de la réalitél8, mais plus largement, avec la
18

Nous n'avons guère la place ici de discuter en profondeur les thèses de cette sociologie dont Bruno Latour a eu le mérite d'expliciter si brillamment les fondements théoriques (2006). Elle nous intéresse particulièrement parce qu'elle explicite ce que bien d'autres laissent dans l'implicite. Nous renvoyons le lecteur à ce qu'en disent, d'un point de vue critique, Bourdieu (2001) et Lahire (2005). Notons seulement que cette sociologie originale et « moderne» pour qui, en fin de compte, la société n'existe que lorsqu'elle se défait (<< faut nommer« social» le il moment où ça craque »), s'inspire au moins en partie de l'individualisme méthodologique (Tarde, Garfinkel) contre le «tout social »(de Durkheim ou Marx 16

philosophie (Mendel, 1998) et les courants dominants de la sociologie subjectiviste actuelle (Prades, 2005). Cette dernière tend en effet à rabattre le déterminisme sociétal sur l'expérience sociale (Dubet 1994) ou sur les épreuves que traversent et qui contribuent à « forger» chacun d'entre nous. Pour Martucelli (2006), «il n'y a plus de rapport direct entre la structure sociale positionnelle et la structure de la personnalité », comme si à la globalisation de la société, devenue multiple et complexe, venait faire écho l'atomisation d'individus aux mille visages et que se généraliseraient identités floues et dislocation du moi (explorées magnifiquement par Claude Arnaud (2006) dans Qui dit je en nous? )19; comme si la société fabriquait «des individus singularisés qu'elle ne parvenait plus à contenir », produisant «une forme inédite d'articulation entre le collectif et l'individuel ». Les français, pour ne parler que d'eux, auraient le sentiment de vivre avec désarroi leur «désinsertion individuelle» tout en éprouvant «leurs dépendances sociales ». De plus, en corrélant l'épuisement de la notion de classe sociale à la faiblesse de la conscience de classe, la sociologie dominante tourne définitivement le dos à la sociologie critique qui, peu ou prou, s'adossait à une tradition marxiste critique organisée autour des concepts d' «aliénation» (Marx), de «réification» (Lukacs) ou de «fausse conscience» (Gabel), que l'Ecole de Francfort avait fait vivre aussi, comme une bonne partie de la pensée post-68, celle qui tentait de se renouveler à partir de Marx et Freud, à l'image de l'œuvre de Cornelius Castoriadis. Par là était désignée la transformation de relations humaines en liens naturels, mécaniques, de faits sociaux en faits de nature, processus de plus en plus marqué par « l'auto-réification» décrit (Honneth, 2007) comme une contamination par la toute puissance du marché de la relation «de soi à soi ». Il y a donc rupture, que l'idée de «construction sociale» (dans sa forme
à Bourdieu). En somme, une réinscription on ne peut plus banale dans l'histoire de la sociologie (entre holisme et individualisme méthodologique) dont on avait cru comprendre qu'elle voulait sortir. Pour une présentation comparative (Dejour siC lot/Mendel) des notions de « réalité» et « réel» (Lhuilier, 2006). 19 Effondrement du moi illustré en littérature par les romans de Michel Houellebecq, par exemple.

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extrême) vient illustrer. La sociologie constructiviste (Berger et Luckmann, 1966/1986) a bien été «magnifiquement libératrice» (Hacking, 2001) lorsqu'elle a permis de comprendre que «quelque chose avait été construit », donc n'était pas dans la nature des choses, des personnes, de la société. Elle a permis de lutter contre la tendance massive à naturaliser les phénomènes sociaux. Mais elle a aussi conduit à toutes sortes de dérives allant parfois jusqu'au relativisme absolu (n'importe quelle opinion en vaut une autre), mais plus généralement vers une tendance à faire disparaître le réel au profit de la représentation. Aucun fait n'existerait désormais indépendamment de l'interprétation qu'on en donnerait20.

Le troisième présupposé: pathogène du travail

le postulat de l'organisation

Le troisième présupposé est relatif à l'organisation pathogène du travail actuelle, puisqu'il se présente comme un postulat, du reste partagé par d'autres courants de l'intervention (par exemple, Dejours, 199621). Qui dit pathologie dit souffrance. S'il va de soi qu'il «n'y a pas de raison de placer la soufftance dans le seul travail» (Durand, 2004), même s'il y en a de bonnes pour l'étudier en son sein, à commencer par des raisons méthodologiques liées à la délimitation de l'objet, mais aussi à

20 Rapporté à la pratique d'intervention, un tel postulat a le plus souvent pour conséquence de rendre centrale la place de l'intervenant (et donc de minorer celle des acteurs): les matériaux provenant des groupes ne prendront sens, exclusivement, qu'après leur passage par le filtre interprétatif de l'intervenant. 21 Dans la première version de Travail, usure mentale, puisque apparaît une évolution sensible sur ce sujet lors de la seconde édition (1993) du livre (Molinier, 2006). Si Christophe Dejours explique les dégradations des conditions de travail par celle des «nouvelles formes d'organisation du travail» (Entretien au Nouvel Observateur, octobre 1999), cette dernière « n'est pas, selon lui, strictement subie par les salariés» car « l'organisation réelle du travail est un produit des rapports sociaux» (Dejours, 1993). S'il veut bien admettre que « la division sociale du travail favorise incontestablement le retrécissement concentrique de la conscience, de la responsabilité et de l'implication morale », il prétend que «le supposé travail d'exécution est ni plus ni moins qu'une chimère» (Dejours, 1998). 18