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Into the Book

De
222 pages

Le fantôme de Martha s’était mis à marcher dans le grenier, jour et nuit. Du grenier à ma boîte crânienne : il n’y avait qu’un pas.

Martha est entrée dans mon cerveau. Elle m’a dicté toute l’histoire. Celle qui réveille les démons.


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Copyright
Cet ouvrage a été composé par Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-332-71693-4
© Edilivre, 2014
À Martha S., personnage
’Les romanciers sont souvent fiers de s’être affranchis des illusions religieuses qui handicapent le commun des mortels. Mais leur esprit est habité, voire possédé par leurs personnages, tout comme l’esprit d’une paysanne superstitieuse par Jésus-Marie-Joseph, ou celui d’un fou par le diable.’ Nancy Huston, inL’espèce fabulatrice
Book 1
I
– Reprenons, voulez-vous ? Où êtes-vous née ? – Pennsylvanie, Etats-Unis d’Amérique. – Ne recommencez pas à jouer un rôle que nous connaissons par cœur, voulez-vous ? Ne nous prenez pas pour des imbéciles. Tout le monde sait que lorsqu’on mentionne les Etats-Unis, on fait nécessairement référence à l’Amérique. L’homme en uniforme fait glisser un document officiel sur la table grise. – Votre discours ne s’ajuste décidément pas à notre réalité, mademoiselle Smith. Vous permettez que je vous appelle Amy ? Après toutes ces heures passées enfermés entre quatre murs, nous pouvons bien laisser tomber quelques formalités, n’est-ce pas ? Alors, Amy, si vous voulez bien jeter un œil sur cet acte de naissance : Amy Smith, née à Draax, France, le 21 Juillet 1969. – La date est correcte. Pour le reste… je ne sais pas bien. Vous me montrez un papier sorti d’une mairie quelconque ; laissez-moi vous montrer mon passeport établi par le bureau central de Pittsburgh. Vous lisez ? Amy Smith, née le 21 Juillet 1969, à Draax, PA. C’est donc votre parole contre la mienne, c’est tout. – Il suffit mademoiselle Smith ! – Madame, inspecteur. Lisez bien la page du passeport : il n’y a pas écrit Miss mais Mrs, n’est-ce pas ? – Vous allez passer une nuit supplémentaire en cellule, Amy Smith. – Inspecteur, entendez-vous ce qui sort de votre propre bouche ? Je m’appelle Amy Smith : est-ce un nom français ? – Entendez-vous ma question, mademoiselle Smith ? Où êtes-vous née ? L’homme avait littéralement hurlé cette dernière phrase. Ses nerfs étaient en train de lâcher, d’épuisement. – Et vous inspecteur ? Où êtes-vous né ? Mis à part un bout de papier tamponné et paraphé, vous souvenez-vous de votre lieu de naissance ? C’est bien ce que votre question sous-entend, n’est-ce pas ? Vous voudriez que je me souvienne de mon lieu de naissance, et vous savez que c’est parfaitement impossible pour vous, pour moi, pour tout le monde. Je ne me souviens de rien, voyez-vous. Pas une seule image, pas le moindre son, pas la plus petite odeur. Nothing. – … – La naissance et la mort. Parlons un peu de la mort, inspecteur, voulez-vous ? Comment savez-vous qu’un homme est entièrement mort ? Eh bien, vous ne pouvez pas le savoir parce que c’est impossible. La mort absolue n’existe tout simplement pas. Le corps meurt mais l’esprit demeure, inspecteur. Je le sais, parce que j’ai entendu Martha Rousseau Smith marcher au-dessus de ma tête, dans mon grenier, des années après son décès. L’âme de ma mère s’est mise à arpenter le grenier de long en large, quelque temps après la sortie d’un roman que j’avais écrit. Elle n’aimait pas le rôle que je lui avais assigné. C’est pour cela que je suis là, inspecteur, pour vous raconter une autre version. Pour que les pas de Martha dans le grenier s’arrêtent. Pour qu’ils sortent de ma tête. Alors oui, inspecteur, je veux bien admettre que je suis née en France, si vous admettez que la mort n’existe pas. L’homme semble dubitatif soudain. Son assurance fait place à une certaine hésitation. – Des morts, j’en ai vu pourtant, des dizaines, des centaines peut-être. Vous n’êtes ni dans une église, ni dans un cours de philosophie mademoiselle Smith, mais dans un commissariat de province. Arrêtons de tergiverser, voulez-vous ? Je note… – Je n’en peux plus, docteur. Cela fait maintenant des heures, des jours peut-être qu’on m’interroge. Si nous prenions une pause ? Donnez-moi un médicament pour dormir, s’il vous plaît. La mémoire me reviendra peut-être demain ? – Ainsi vous admettez que vos propos puissent être erronés, n’est-ce pas ? Bien, nous
sommes sur la bonne voie. Je note, donc, une prescription pour des somnifères. Votre gardien vous apportera votre cachet ce soir. L’uniforme gris de l’homme – était-il gris ou bleu ? – s’est mué en blouse blanche, immaculée comme les murs qui nous enferment. L’homme se penche sur son bureau, griffonne des mots illisibles sur une page vierge. Il y écrit peut-être une ordonnance, mon internement, ou ma condamnation à mort. Tout est possible. Je ne suis sûre de rien. Il se lève et se dirige vers une porte qui n’existe pas. De dos, je crois reconnaître les cheveux de John Smith. La silhouette est prête à disparaître de l’autre côté du mur lorsqu’elle se retourne de trois quarts. Le regard est dur, les mots sont cinglants :
’Tu as bien compris Amy Smith, que si tu ne dis pas la vérité, je te tuerai, tu m’entends ? De mes propres mains. Nous ne voulons pas d’une autre version, mais de la vérité. Think hard.’
J’aurais pu me boucher les oreilles et fermer les yeux. J’aurais pu me raconter des histoires, imaginer que l’être en face de moi était un flic quelconque, un médecin anonyme, ou mon propre père. Mais il n’en était rien. L’ombre qui me faisait face pouvait aussi bien être mon double. Une image déformée de mon esprit fou. Ce n’est pas ce qui me préoccupe le plus. Ce qui me fait peur, ce sont les mots qui sortent du papier. Parce que comme toute romancière, je suis une fabulatrice. L’ennemi est en moi, tapi dans mon corps, logé dans mon esprit. Si je ne rétablis pas la vérité, il va frapper.
Amy Smith : à la vie, à la mort. Les murs blancs se teintent de noir.
Avant de disparaître, une ombre fait glisser un livre sur le sol.
II
J’ai reposé le roman sans titre entrouvert à la page 191, au pied du lit. Noir de la nuit dans la chambre.
Une voiture, une 450 SL s’est garée au coin de la rue, à gauche de ma boîte crânienne. Je la vois d’autant plus nettement que mes yeux sont fermés. La couleur crème du véhicule se détache clairement sous mes paupières closes. Claquement métallique de la porte. Le fantôme de Robert Martin Ellis sort du véhicule, semble disparaître au bout d’un chemin. D’autres pas le croisent, des talons. Ils s’approchent, se campent au milieu de mon cerveau. Une voix : ’Amy, tu m’entends ?’ Mes lèvres s’entrouvrent, murmurent : ’Tu es revenue ?’ La voix :’Oui.’
L’accentuation de ce oui. Ce n’est pas possible. Personne n’a pu entrer dans la maison fermée au milieu de la nuit. Mais c’est un fait, la voix est entrée, elle vient du côté gauche de la cuisine au rez-de-chaussée. Elle monte les escaliers en bois dans le noir de la nuit. Elle marche sur le parquet craquant. Elle entrouvre la porte de la chambre. J’ouvre les yeux soudain. Je les garde plaqués au plafond. Je ne veux pas regarder la porte maintenant tout à fait ouverte. J’ai froid. J’ai peur. J’ai très soif.
Silence dans la maison. Les draps du lit sont glacés.
La panique tente de s’installer dans les moindres recoins de mon être. Je tente de me raisonner : les fantômes n’existent pas. Je vais me lever, traverser l’apparition qui se tient résolument debout sur le seuil de la pièce ; je vais aller dans la cuisine, me servir un grand verre de lait. J’ai la gorge sèche. Je suis totalement déshydratée. Mon corps est paralysé, mes yeux ouverts sont tournés vers la porte de la chambre. Le fantôme de Martha Rousseau Smith se tient dans l’embrasure. Je vois son ombre sur le mur. Martha Rousseau Smith. Ma mère. Décédée en 2004. Il y a quelques mois. C’est un mauvais rêve. Un cauchemar à en croire les frissons qui se sont emparés de mon corps. Martha Rousseau Smith est morte. Elle n’est pas dans la maison. Elle n’est plus dans ma vie depuis des années ; elle en était sortie bien avant son décès.
L’ombre est toujours présente sur le seuil de la porte.
C’est la deuxième fois qu’elle apparaît dans ce que je crois être ma réalité. La première fois, 1 je venais de terminer l’écriture deL’Autre Voyage. Ma mère était apparue dans la cuisine, en pleine nuit. Je l’avais prise dans mes bras. Elle n’avait pas pu répondre à mon étreinte. Son âme inerte s’était raidie contre mon corps. J’étais épuisée. Les êtres qui ne savaient pas aimer, je n’en pouvais plus. J’aurais dû me méfier. J’avais relu une dernière foisL’Autre Voyage, certains passages à haute voix, dans mon bureau au premier étage.Les mots s’étaient logés dans le grenier de la maison. Le bois dans les combles s’était mis à craquer, furieusement. J’avais voulu l’ignorer et m’assurer que les phrases du roman sonnaient bien avant de les envoyer. À qui ? Je ne savais pas vraiment. Au néant peut-être. Dans l’au-delà sûrement. Le plafond de mon bureau s’était mis à craquer de plus belle. Ma mère n’aimait pas les premières pages de mon livre, assurément. Elle aurait aimé que le livre disparaisse, que j’envoie le manuscrit dans la corbeille. Le livre était né. Martha, s’était mise à arpenter le grenier, de long en large.
Invisible. Elle était réapparue, comme brusquement sortie de la page 191 du roman que mon double fou avait fait glisser sur le sol.
Je jette un œil sur ce roman posé par terre. Le titre apparait enfin, sur la première de couverture qui était restée obstinément vierge. 2 Lunar Park .
Un véritable coup de maître. Le fantôme de Martha était doué des mêmes pouvoirs que ceux de Robert Martin Ellis. La porte de la chambre claque brusquement, le roman sursaute et retombe, sur la tranche.
Je suis enfermée dans une chambre vide, que je ne reconnais pas. Un nom est gravé sur le mur, près de la tête de lit en fer : ABIGAIL.
1L’Autre Voyage,de la même narratrice, Amy Smith, aux éditions Edilivre, 2012. 2Lunar Park,de Bret Easton Ellis, Vintage Books, ’The dinner party’, p.191. Version originale.
III
Qui est Abigail ? – Je ne sais pas. – Vraiment ? Et Robert Martin Ellis ? – C’est un personnage, un fantôme qui hante Lunar Park. C’est aussi le père de l’auteur, je crois, le père de Bret Easton Ellis. – Vous ne vous moquez pas un peu du monde là, Amy Smith ? Vous prétendez mieux connaître un fantôme de fiction qu’Abigail ? – Je ne connais aucune personne de ce nom. Et permettez-moi d’ajouter, cher docteur, que vous ne m’écoutez qu’à moitié. Je n’ai pas réduit l’identité de Robert Ellis à un personnage de fiction. Je vous ai aussi laissé entendre qu’il était le père du romancier de Lunar Park. – Vous croyez que Robert Ellis est le père, vous n’en avez aucune certitude. – C’est à cause de l’auteur. Avec les écrivains, on ne peut être jamais sûr de rien. Ils vous racontent noir alors que la situation initiale est blanche, comme les pages sur lesquelles ils écrivent. Vous le saviez docteur, que le noir c’est l’absence totale de couleurs ? – N’essayez pas de me faire perdre le fil, Amy. Vous n’y parviendrez pas. Vous dites, je vous cite, que : ’le fantôme de Martha est doué des mêmes pouvoirs que ceux de Robert Martin Ellis.’ Que voulez-vous dire ? – Si vous me lisez bien, docteur, page 16, j’ai écrit : ’était doué’. Cela fait toute la différence. – Vous ne m’aidez pas beaucoup, mademoiselle Smith. – Vous non plus, docteur. – Hier soir, vous avez affirmé à l’inspecteur… – C’est-à-dire à vous-même, docteur. Vous me posez tous les mêmes questions, vous changez de blouse ou d’uniforme, mais je crois que vous êtes tous une seule et même personne. Osez dire le contraire ! – Vous le savez, Amy, n’est-ce pas, que vous êtes très malade ? – Ah non, docteur, je me porte à merveille, regardez, je peux même léviter et placer mon corps de cinquante kilos en haut à gauche de cette pièce si vous commencez à m’énerver, et à tout dire, là, vous m’exaspérez. Et c’est exactement ce que je fais. Mon corps décolle et se love dans le coin supérieur gauche de cette pièce blanche sans fenêtre. Le médecin ne se retourne pas dans ma direction, il s’adresse au lit vide, devant lui. – Donc, hier soir, vous avez affirmé que votre père avait lu Lunar Park pendant votre enfance. Ce qui n’est pas possible, Amy. Vous êtes née en 1969. Le roman est paru en 2005. Comment expliquez-vous votre mensonge ? – Je ne sais pas s’il s’agit d’un mensonge, ni de mon mensonge, comme vous le dites. Ce que je vois, docteur, c’est que le malade ici, c’est vous. Vous vous rendez compte que vous parlez à un lit vide ? Je suis là-haut, docteur. Regardez : encore une improbabilité que vous ne pourrez pas qualifier de supercherie si vous daignez tourner la tête de mon côté. Il faut savoir regarder cher Watson… Regardez. Le médecin écarquille les yeux ; quelque part dans la pièce sans fenêtre, mon cerveau projette ces images nettes : mon père, marchant de long en large dans l’appartement, Lunar Park à la main. Il lisait. J’en suis sûre parce que ses yeux parcouraient le livre de gauche à droite et de haut en bas, puis il tournait une nouvelle page au bout de deux minutes. J’en suis sûre parce que je jetais alors un œil sur son livre ouvert, et je voyais nettement les lignes dactylographiées se détacher du papier. J’avais à peine dix ans. Je le sais parce que ma tête ne dépassait pas le livre que mon père tenait ouvert dans sa main.
Ce que je n’ose pas mentionner au médecin, c’est l’autre livre. Celui que mon père gardait dans la poche arrière de son jeans ou qu’il déposait ça et là, sur la table de la cuisine ou sur celle du salon, au gré de ses lectures : Moon Palace, de Paul Auster. J’entendais déjà les mots que le médecin allait employer : ’qu’allez-vous encore inventer, mademoiselle Smith ? Moon Palace ? Et puis quoi d’autre encore ? Moon Palace a été publié en 1989, Amy. Vous aviez vingt ans, on peut donc dire que vous étiez sortie de l’enfance à cette époque, pas vrai ?’
Non, ce n’était pas vrai.
Enfant, dès que j’étais seule dans l’appartement, je me mettais à la recherche des carrés de chocolat que ma mère gardait dans une boîte en plastique, et je me précipitais sur les livres que mon père laissait posés sur un fauteuil. Je courais dans ma chambre, fermais la porte et me cachais sous une couverture, prête à dévorer ces trésors. Mais j’avais beau tourner les pages de Lunar Park ou de Moon Palace, celles-ci restaient blanches. Cela m’avait d’abord paru tout à fait incompréhensible. Finalement, j’avais accepté l’idée que c’était tout à fait normal, que je ne puisse pas lire ces romans. Les livres n’avaient pas encore été écrits. Seul John Smith, mon père, avait trouvé refuge quelque part sur la lune. C’était sûrement pour cette raison que j’étais née le 21 Juillet 1969, à l’heure exacte de l’alunissage américain. Pour établir une connexion. Avec John Smith.