Intrados

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L’intrados est la surface que l’on contemple en passant sous une voûte.

Mélody a souvent courbé l’échine face aux affres de sa propre existence. Son parcours s’apparente à cette construction architecturale séculaire. Une semaine unique dans son existence de petite fille perdue pour dresser les bases de ce qui a scellé son vécu et ses émotions, dérouler patiemment le récit qui se bâtit pierre après pierre, jusqu’à remonter le noyau dur de l’indicible dans son cœur devenu sec et meurtri.

Le destin d’une femme en sept jours. Et dans ces sept journées, sa vie tout entière... Un espoir à travers la noirceur de nos épopées crasses. Un humour salvateur pour désamorcer la folie des heures grises...


Publié le : mercredi 26 août 2015
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EAN13 : 9782332988218
Nombre de pages : 194
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ISBN numérique : 978-2-332-98819-5
© Edilivre, 2015
À mes parents, À Ambroise.
On voudrait tant pouvoir maîtriser et mépriser le temps, Tantôt voir accélérer, tantôt voir ralentir le présent, Alors sans vaine et inutile peur, Autant laisser passer et s’égrener les heures… De la légèreté et du repentir.
Provins, septemdre 2014.
Air
Le destin est étrange. Soit tu t’écrases, soit tu t’envoles. Je vois ce volatile figé là devant moi, sur le bord de la fenêtre de l’autre côté de la vitre, snobant le précipice et cherchant compagnie. Ce pigeon est bonhomme. Il quémande quelque miette et sa petite tête gracile embrasse mon horizon d’un air docile et désintéressé. C’est l’impression qu’il me donne en tout cas. Peut-être est-ce tout autre ? Peut-être a-t-il des soucis bien réels dans son monde des oiseaux. Du genre : comment finir le mois avec trois tronçons de baguette rassie et nourrir sa famille recomposée issue d’un remariage honteux avec une colombe belle comme le jour, comment ne pas succomber ? Chacun salife, diraient les jeunes… Je porte à ce petit être gris des intentions chagrines qui s’accordent à merveille avec mon état du moment. Et voilà qu’il s’envole, prêt pour d’autres récits loin de mon humeur flasque. A nouveau seule. De nouveau seule ! Mon vide s’étire. Depuis combien de temps suis-je là à roussir au soleil radieux après cette grasse matinée qui n’avait pour seul but que de devoir repousser encore un peu l’assaut d’une nouvelle journée de ma nouvelle vie… d’orpheline. Envolées mes racines, le décor est posé. Je suffoque. J’ose me mettre debout et décaniller enfin de ce fauteuil élimé qui accueille trop souvent mon postérieur dernièrement. Collant mon nez sur le feuilletage en plexi, j’appréhende tout en bas, depuis mon salon du beau cinquième de cette tour immonde, la gentille mécanique qui joue à la vie simple : un ramassis d’enfants s’égaye sur ce bout de nature présenté et préservé ième au milieu de notre Babel du XXI siècle. Un peu de vert en signe d’espoir, dans tout ce béton empilé sèchement à l’heure où les constructions se voulaient juste utiles. Mais nous sommes toujours là à remplir nos cages à oiseaux, j’y reviens,… Les toboggans ont la cote. Les mères surveillent leurs progénitures tels des soufflés au fromage en pleine cuisson. Le soleil racornit nos vies, assèche nos pores, réduit nos âmes à notre égocentrisme et nos futiles préoccupations. Il est dix heures déjà. La mésange bleue me l’indique plantée là sur le mur avec ses congénères qui réussissent chaque fois à m’arracher un coup au cœur devant la stridence exagérée imaginée par quelque cerveau sadique avec cette invention : ma pendule à oiseaux. Encore et toujours… Ce cadeau d’une amie écologiste en herbe. Et moi bien piètre victime de son parti pris. Les piles s’useront d’elles-mêmes, mais Duracell est dur à cuire. Je prends mon mal en patience lorsqu’elle s’extasie chaque fois où j’ose encore ouvrir ma porte, balançant son « Ces chants rythment tes jours ma chérie !… ». J’enrage en silence. Juin est élégant. Chaud, vitreux, mais sincère dans ses émotions retranscrites : la magnificence des feuillages remplis de chlorophylle, le bonheur de journées rendues au maximum à nos occupations éclairées tôt le matin, adoucies jusqu’au soir. Les gens reprennent vie à cette époque, la musique sera fêtée ce samedi, des guitares dans les rues, des sonorités flanquées d’aspirations ethniques par des chanteurs amateurs croyant vainement ouvrir leur ambition à nos oreilles incultes… La bouilloire siffle à l’autre bout, et je traverse sans un regard pour ces photos d’autres instants qui m’ancrent moi et mon entourage sur la jolie petite frise que nous tracions d’antan avec application aux heures des cours d’histoire. 1515 : Marignan ! 1789 : coupage de têtes !
2014 : L’année de mes malheurs. La page blanche de l’écrivain. Leburn out. Renaissance. Âge de pierre. Pierrot. Mon frérot éteint. Quel intérêt de ressasser mes rengaines, l’écho des murs résonne de mes plaintes en sourdine, sans interlocuteur pour apprécier ma peine. Ma cuisine jaune poussin – l’ornithophilie me poursuivant sinistrement –, éclaire mon devenir. Mais surtout, là maintenant, irradie ses rayons façon Boris Vian et je m’acclimate difficilement à sa vue. Cônes et bâtonnets s’enguirlandent joyeusement à une autre échelle… Evaporer la morosité par quelque artifice : la caféine. Ce café noir brûlant dissipe mes
derniers remparts de pessimisme… pour combien de temps ? Un soupçon de réalité reprend vie en moi et mon regard se pose sur mon pyjama marron affichant deux oursons souriants et sur mes antiques savates Isotoner noires avec un joli nœud-nœud pied gauche et un fil malingre pour seul ornement pied droit. Il était temps de changer bien des choses, le laisser-aller en prémices au renfermement puis à la solitude, promesse d’un état schizophrénique affiché, enfin adopté. Quelques restes de mes études scientifiques. Au moins m’auraient-elles servi à cette mise en lumière salvatrice. Direction la salle de mise en beauté, avec douche rapide, brossage des crocs et des implants dentaires – en effet passé la quarantaine les chicots commençaient à déserter le front inévitablement –, et maquillage soigné pour une fois. Les rides autour des mirettes creusaient désormais des sillons dignes des tranchées engageant les hommes les plus valeureux des batailles les plus mémorables de nos chères années de guerre passées. Loin de moi l’idée de vouloir recourir aux méthodes futiles de comblement divers. L’esprit s’accommode de l’âge année après année, serinait-on. J’étais encore en plein entraînement pour parvenir à croire ce que j’énonçais pour les autres. Ces vérités crues qu’on attribuait volontiers à autrui, difficilement pour soi-même. Sortir de ma léthargie. Sortir tout court ! L’interphone sonne alors… et mon aversion pour toute espèce d’alarme s’avère criante en cet instant. L’idée d’un monde de douceur, de coton et de ouate. Le rêve. Drrrrrrr !! Drrrrrrr !!! Ok. « Oui ? » fige bêtement en préambule à n’importe quelle conversation normale et empreinte de politesse… feinte dans mon cas présent. Personne à l’autre bout. Encore un plaisantin. Monsieur et madame ont une fille. Je m’appelle Mélody Neth. En tout cas c’est le patronyme dont m’a affublé mon père, ma génitrice étant responsable du prénom m’occasionnant des « Tu remets le couvert ! », « Pas fini de jouer à la marchande ? », « Les assiettes en plastique c’est fantastique ». Cherchez, vous comprendrez le jeu de mots minable cause de mes « petits » malheurs. Véridique. C’est pas grand-chose, c’est bien peu de choses, mais soyons honnêtes : c’est chiant. Ça permet d’afficher un tutoiement immédiat histoire d’entamer un rapprochement me direz-vous…No comment. Du coup tout le monde m’appelle Mélo. Comme mélodieux, comme mélopée, comme mélomane… comme mélodrame. La musique et l’image, le film d’une existence qui se veut dans le récit de quelqu’un d’autre que soi-même. Une vérité jouée, des actes sans conséquence puisqu’inhabités. Faire semblant. Jouer à être triste. Jouer à être gaie. Ne jamais être là vraiment. Se raconter des histoires, comme ça nous arrange. Mon frère est mort. Mes parents avant ça. Mais moi je suis là, non ? Besoin d’air… Ma petite robe noire camouflée sous un gilet des plus stricts, chaussée de mes talons réservés aux grandes occasions, je déboule dans le couloir, prête à en découdre avec le premier venu. Et je tombe… sur un os. Sur un os musical. « Poupette », la chienne de ma voisine anorexique, mais dont les 20 kg bien tassés pour un petit Westie mettent clairement à mal la devise « tel maître, tel chien », accourt dans ma direction, brûlant au passage quelques calories dans l’effort consenti. Renvoi d’ascenseur. L’animal m’avait par une fois sauvée la mise en aboyant inopinément sur un passant des plus louches en bas de notre HLM. Je shoote donc joyeusement dans le joujou, l’envoyant valdinguer dans la direction opposée. Je jette au passage un coup d’œil par la porte entrouverte de ma locataire d’étage. Une voix au téléphone… « Non évidemment, tu ne comprends rien à tout ça. Les choses peuvent changer ! Et puis c’est pas comme si ça faisait que deux mois qu’on était ensemble ? Tu parles… C’est ça… Attends je vois plus le chien… » Je file. Ces histoires ne me regardent pas. La boulimie d’un quadrupède non plus. J’ai assez à faire avec mes propres considérations existentielles… Ma main droite interfère avec force sur la porte du hall de ces huit étages dressés en
banlieue brestoise. Je sors avec fracas, avec la même énergie que si je remontais avidement les paliers pour goûter une bonne brassée d’air pur après cinq minutes d’apnée en mer déchaînée. Je ne sais pas ce qui m’a pris ce matin. J’ai envie de revivre après tout ça. Ce n’est pas faute d’avoir fait ce qu’il faut pour rassurer papa maman et m’assurer un bel avenir dans la vie. Des études de médecine. Pour être exacte, trois années. De concessions, d’acharnement, d’engagement. La volonté d’arriver au bout d’un cursus de talent. Peu importe lequel. Et puis ce jeune homme qui m’avait fait tourner la tête. Interne en cardio. Mon cœur avait battu plus fort, il était très bien placé pour me réanimer… J’ai arrêté de penser à mes notes, j’ai déménagé. On s’est mis ensemble. J’ai réalisé en l’écoutant me vanter sa branche que je n’étais pas du tout faite pour ce métier là. Qu’on ne pouvait pas s’apercevoir au bout de onze années qu’on aurait tôt fait de se rabattre sur le concours d’entrée de La Poste. Qu’il serait trop tard, et que le temps se comptait… en décennies… sur le bout de chaque doigt. Abandonnant cette voie, mon bellâtre est bien vite parti lui aussi, avec mes illusions déçues. L’excellence ne visant que l’excellence. Moi je me retrouvais bretonne esseulée à Lyon. Retour au bercail pour une école de secrétariat. Le grand écart. J’aimais écrire et taper à l’ordi, j’étais assez efficace avec ça. Organisée ainsi qu’on devait l’être. Pour faire court j’ai intégré une grande boîte bancaire. J’avais presque trente ans et une carrière sûre, enfin. Je ne suis juste pas tombée au bon moment. J’étais plutôt jolie. Mon patron était plutôt séducteur. Alors après quelques remarques gentiment tournées envers ma personne – notez bien qu’il avait presque le double de mon âge –, quelques mots déplacés, puis un geste de trop… l’engrenage classique qui lie la pauvre bougresse à une situation d’entre-deux mettant dans la balance le choix de conserver un emploi intimant de s’y rendre la boule au ventre, ou bien de partir chercher un ailleurs plus sain et serein. N’étant pas spécialement du genre à me laisser faire ni guider dans une direction que je n’avais pas choisie initialement, je décidais d’aller voir si l’herbe du pré d’à côté n’était pas plus verte. Certainement elle le serait. Mais obligée de démissionner après ces quatre années de bons et loyaux services et lors d’un entretien houleux dont je ne restais pas indemne. Allocations chômage bonjour ! Maman tomba malade à ce moment précis, sans imaginer du reste qu’un lien de cause à effet fût responsable de son mal. Si la leucémie pouvait faire pleurer dans les chaumières, je me retenais bien d’en parler à quiconque. C’était mon jardin secret. J’envoyais CV sur CV, entre deux créneaux à l’hôpital. Maman y a subi le traitement classique et sa rémission au bout d’une année de doutes et de douleurs nous rassura tous : mon père, mon frère… et moi. Ne trouvant pas de poste dans ma filière sur ce désengagement source de hic dans mon parcours, je fis des intérims. Comme c’est parfois (souvent ?) le cas. Pour ne pas rester inactive. Mon dossier HLM est arrivé de pair. Mon arrivée ici, aux « Portes des rosières ». Un titre bien pompeux sorti de l’esprit embrumé d’un architecte en mal d’inspiration, je ne voyais que ça. Je n’en voyais surtout que les épines…
En attendant, le soleil me fait froncer les sourcils, plisser les yeux… et j’éternue. Allergique à la lumière, vous connaissez ? Plus le temps de s’apitoyer. Emmanuelle, 18 ans, m’attend pour ses révisions de maths. Sa maman est une amie rencontrée au cours de samba. Quelle idée de m’être inscrite à ce jeu de jambes qui me correspond si peu. Toujours pareil, histoire de faire quelque chose, de différent. Créer du neuf. Rencontrer un minimum de monde. Je vous rappelle que je n’ai plus de famille… J’évite les pigeons, j’évite les marmots, les poussettes, les skateurs… les pressés, les gnangnans, les acariâtres, les sans-gênes, les faux-culs !! Je souffle un bon coup et tente de me calmer avant les équations à trois inconnus. Evidemment je prends le bus. Pas de voiture. Comme d’habitude il est en retard. Tout le monde est en sueur, ce qui promet un trajet de midi collé-serré à solliciter le toucher et l’olfactif. Vive les transports en commun… Je garde néanmoins ma pelure. Il y a un trou à ma robe sous l’aisselle gauche et je ne suis pas certaine de trouver une place assise. Un SMS sur mon portable : «Slt c Manue, révise les intégrales, c trop chelou ! A toute !
Biz». Cette proximité avec la jeunesse me permet finalement de ne pas complètement virer de bord. Je reste dans les clous, dans ce monde en perpétuel changement qui aurait vite fait de me rejeter totalement. Emmanuelle m’ancre dans cette vie et son bonheur à elle m’inonde un petit peu. C’est difficile à décrire mais cette gamine m’importerait presque comme ma propre fille. Je n’ai pas d’enfants. Je n’ai pas d’homme. Je vous l’ai dit : je n’ai plus de famille. A moi de m’en créer une…
Eau
Mon ticket pour le centre de Brest validé, j’arrivais en nage au milieu d’une foule curieuse, débonnaire et frivole sous le zénith de cette journée peu commune. Pour moi. Car la vie ne s’arrêtait pas à mon petit cas. Les boutiques accueillaient en ce mercredi des familles profitant du temps clément et quelques nénettes toujours d’attaque pour la course d’un shopping pressé, tranche de jambon prise en sandwich entre 1h de cours de macarons chez Julie Service et un après-midi détente entre copines alliant massage thaïlandais, soin des pieds menu de poissons voraces experts en exfoliation de peau cornée et épilation définitive pour phobiques des séances de rasage et leurs inévitables micro-coupures… Coupé ?!! Mon film d’horreur parfait. Je sais, j’étais méchante. Chacun ses plaisirs. Je les laissais là à leurs vanités. Ma priorité n’était sans doute pas davantage louable, mais elle avait le mérite d’être sincère : la fille d’Agathe était en perte de confiance dans toutes les matières scientifiques. Ma tâche était de l’épauler du mieux que je pouvais, niveau terminale L du lycée, ma récompense se valant certainement dans le demi-point grappillé sur le fil par une lueur de compréhension sur sa feuille, plutôt qu’en ayant copié froidement le « x = 25 » souligné trois fois par sa copine d’infortune, rassurante mais tout aussi paumée, bien qu’ayant le seul avantage de se trouver à distance respectable de la vue d’une myope astigmate sans lunettes ce jour-là, et sans inspiration einsteinienne évidemment. J’étais pleine d’énergie, la méthode Coué exerçant sur moi l’effet d’un réflexe pavlovien spontané et impeccablement réussi, bien que difficilement reproductible, n’ayant pas moi-même la notice d’un tel résultat sur ma propre personne. Ni sa conséquence directe. Ni sa durabilité. En attendant, je profitais. Sa mère ne sera pas là, elle travaille en non-stop au McDo du coin. Je sais me direz-vous, c’est un boulot de jeunes. Mais vous connaissez la musique, chez eux l’ascension sociale est fulgurante. Tellement bien qu’Agathe Maurin, Bac + 3 en littérature appliquée, était encore simple vendeuse de nuggets et autres cornets de frites à bas coût à 37 ans pour faire bouillir la marmite et rassurer sa gosse en plein âge bête par l’achat ponctuel d’un pull Adidas, probablement davantage une jupe H&M ou des bottes « carrément démentes » de chez Zalando. Je me réorientais d’instinct dans la peau d’un énorme panneau publicitaire enduit de toutes ces marques que je prohibais sans le vouloir. En fait j’évitais depuis tellement de temps (depuis toujours, non ?) tout ce qui pouvait ressembler à un magasin, à un stand, à un appareil à cartes bleues. Mon dernier achat… Mon dernier achat ? Deux baguettes bien cuites chez le boulanger du coin, évidemment pas pour nourrir mes copains à plumes, mais dans l’urgence d’un supermarché annonçant à mon grand désarroi : « Mettons à disposition poste vacant de boulanger/boulangère pour cause départ à la retraite – toutes nos excuses dans cette attente ». On en était là. Je n’avais pas ce savoir-faire. J’en restais sur ma faim, dans tous les sens du terme… Et le costume de la fille névrosée et irrémédiablement vindicative et revenue de tout, je l’endossais sans une once de remords. J’arrivais au bout de tout, ça tombait si bien dans cette ville du bout du bout, entre terre et mer, entre mer et mer. Le tout étant de savoir… si c’était une arrivée en cul-de-sac ou un nouveau départ vers un horizon des possibles. Je n’ai pas encore la réponse à cet instant. Mais comme un poisson dans l’eau. Plus précisément je rêvais de l’être étant donné la touffeur ambiante. L’image plus exacte serait : cocotte-minute. J’étais sous pression, 15-8 de tension artérielle, 38 de température rectale, la truffe humide et bouillonnante… J’avais peut-être désiré la douche froide, mais jamais l’on ne s’y attend vraiment.
Arrivée à destination, je pianote délicatement le code à cinq chiffres censé m’ouvrir les portes du Saint-Graal. Niet. Rien. Je recommence. L’avantage c’est qu’on peut s’y risquer autant de fois qu’on le souhaite, au pire je finirai liquide car son porche donne directement sous les braises de ce presque été déjà largement – pour moi – consommé. Pas de panique, je sonne… avec regret, n’aimant pas offrir aux autres mes propres appréhensions. Je l’imagine
éjà courir à toute vitesse dans l’appartement et se prendre les pieds dans le tapis qui m’a déjà fait des frayeurs bien des fois. Mais ces petits tracas sont souvent pour moi, restez sans inquiétude. Eh bien le croirez-vous ? Nada. Ok. Les trois petits cochons. La maison en paille… La maison en bois… Reste la bâtisse bien solide en briques : le portable. Ma solution. Les ados sont incorrigiblement liés-reliés-accrochés-cimentés-cordons-ombilicalisés à ce petit objet futuriste pour nos générations, mais définitivement incontournable à ce jour. Je ne fais pas exception. Et je suis le pire exemple bien sûr. Puisque je n’ai même plus l’excuse du lien familial et du souci de mes proches. Tout bonnement quatre connaissances qui sauront bien se passer de mon rappel à leur bon souvenir. Ce n’est pas négatif en soi, c’est fataliste. Et à ce que je sache il n’y a pas encore de numéro gratuit vers le Paradis, si je crois encore aux angelots immaculés voletant au hasard de cette éternité finie. Je le mettrais en illimité sans cela. J’aurais bien des conversations à entamer, des choses à dire, à déverser. Profitez des vôtres tant qu’ils sont là, vous n’aurez que vos yeux pour pleurer, et dans le pire des cas façon chutes du Niagara par temps brumeux. Vous pourrez toujours éponger, seul le temps fera son affaire. Je ne suis rien là-dedans pour ma part, je ne parle que pour moi… Mes propres poches lacrymales ont dépassé cette étape. J’en suis réduite à l’aridité saharienne, même plus une oasis pour atténuer la rudesse de son climat. Mes émotions enfouies si loin, comme cette nappe phréatique qu’on imagine si profonde aux grandes heures de sécheresse. Je n’ai pas dit imperméable. Simplement caparaçonnée, version rembourrage triple couche. Manue est injoignable. Enfin… ça sonne, mais personne ne répond. Elle doit être occupée ailleurs. Et cette grand-mère qui me scrute depuis son carreau en face, dans deux secondes embarquée par les flics. Moi je me fais du souci. J’hésite à appeler sa mère, mais tout bon contact avec la jeunesse serait perdu sur ce coup de fil, toute confiance édifiée à coup de théorèmes et autres racines carrées : rédhibitoire. C’est sa pomme. Ce n’était pas la peine de m’encourager tout à l’heure avec son message façon « je bosse tu vois, même avec légèreté, mais je m’y mets ! ». Je m’apprête à repartir, je me retourne. A essorer ne m’arrive-t-elle au grand galop digne d’un Ourasi au meilleur de sa forme. « Bonjour ! (ça sent les excuses… essoufflée) Désolé, j’étais restée avec Marine, c’est une fille de ma classe, elle viendra pas « stapr » (comprendre cet après-midi) et on s’est arrangé pour les éventuels cours, on est resté bavarder un peu, elle est causante tu parles (plus que toi tu veux dire ?), et comme le lycée est à deux pas je pensai avoir le temps et… – Vous avez encore des cours ? – De soutien. Je suis une des dernières à y aller encore… – Ok. Et le code a changé. – Oui ! – Et tu ne réponds pas sur ton portable. – Non ! J’ai plus de batterie ! » Et pourquoi cette tranche d’âge vous convie-t-elle à toujours devoir recevoir les informations par fraction, et comme si chacune d’entre elles devait revêtir une importance ultime, du genre : « Une attaque nucléaire vient de donner le coup d’assaut à la guerre entre l’Iran et les Etats-Unis ». J’exagère à peine. « J’ai soif, on monte ? »
L’ascenseur présentait cette affichette imparable : « en panne ». Il eût mieux valu spécifier à ses utilisateurs en quels jours exceptionnels ils pouvaient s’offrir ses services, pour lesquels des charges exponentielles leur étaient prélevées chaque fin de mois. Je ne me rappelais pas l’avoir pris une seule fois. Ou plutôt si… mémorable sardine serrée contre une huile en costard impeccable dans cette proximité que j’abhorrais et pour une montée laborieuse dans notre boîte excluant « les enfants non accompagnés – les animaux – plus de trois personnes – une charge maximale égale à 250kgs ». Cinq sacs de terreau pour baobab efflanqué… Je cultivais
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