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Introduction à l’architexte
Gérard Genette
Introduction à l’architexte
Éditions du Seuil
CE LIVRE EST PUBLIÉ DANS LA COLLECTION POÉTIQUE
DIRIGÉE PAR GÉRARD GENETTE
ISBN978-2-02106940-2
© Éditions du Seuil, 1979
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Introduction à l’architexte
I
On connaît cette page duPortrait de l’artisteoù Stephen expose devant l’ami Lynch «sa» théorie des trois formes esthétiques fondamentales:
la forme lyrique, où l’artiste présente son image en rapport immédiat avec lui-même; la forme épique, où il présente son image en rapport intermédiaire entre lui-même et les autres; la forme dramatique, où il pré-sente son image en rapport immédiat avec les autres1.
Cette tripartition en elle-même n’est pas des plus originales, et Joyce ne l’ignore nullement, qui ajoutait ironiquement dans la première version de cet épisode que Stephen s’ex-primait «avec l’air ingénu de celui qui découvre quelque chose de nouveau» alors que «pour l’essentiel son esthé-tique était du saint Thomas appliqué2». Je ne sais s’il est arrivé à saint Thomas de proposer un tel partage – ni même si c’est bien ce que Joyce suggère en l’évoquant ici –, mais j’observe çà et là qu’on l’attribue volontiers, depuis quelque temps, à Aristote, voire à Platon. Dans son étude sur l’histoire de la division des genres3, Irene
1. James Joyce,Dedalus, 1916; trad. fr., Gallimard, p. 213. 2.Stephen le héros, 1904; trad. fr., Gallimard, p. 76. 3.Die Lehre von der Einteilung der Dichtkunst, Halle, 1940.
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Introduction à l’architexte
Behrens en relevait un exemple sous la plume d’Ernest Bovet: «Aristote ayant distingué les genres lyrique, épique et dramatique…1», et réfutait immédiatement cette attribu-tion, qu’elle déclarait déjà fort répandue! Mais, comme nous allons le voir, cette mise au point n’a pas empêché les réci-dives; sans doute, entre autres raisons, parce que l’erreur, ou plutôt l’illusion rétrospective dont il s’agit, a des racines profondes dans notre conscience, ou inconscience, littéraire. Au reste, la mise au point elle-même n’était pas affranchie de toute adhérence à la tradition qu’elle dénonçait, puisque Irene Behrens se demande fort sérieusement comment il se fait que la tripartition traditionnelle ne soit pas chez Aris-tote, et en trouve une raison possible dans le fait que le lyrisme grec était trop lié à la musique pour relever de la poétique. Mais la tragédie l’était tout autant, et l’absence du lyrique dans laPoétiqued’Aristote tient à une raison beau-coup plus fondamentale, et telle qu’une fois perçue, la ques-tion même perd toute espèce de pertinence. Mais non apparemment toute raison d’être: on ne renonce pas facilement à projeter sur le texte fondateur de la poé-tique classique une articulation fondamentale de la poétique «moderne» – en fait, comme souvent et comme on le verra, plutôtromantique; et non peut-être sans consé-quences théoriques fâcheuses car, en usurpant cette loin-taine filiation, la théorie relativement récente des «trois genres fondamentaux» ne s’attribue pas seulement une ancienneté, et donc une apparence ou présomption d’éter-nité, et par là d’évidence: elle détourne au profit de ses trois instances génériques un fondement naturel qu’Aris-tote, et avant lui Platon, avait, plus légitimement peut-être, établi pour tout autre chose. C’est ce nœud, pendant quelques siècles au cœur de la poétique occidentale, de confusions, de quiproquos et de substitutions inaperçues, que je voudrais tenter de dénouer un peu.
1.Lyrisme, Épopée, Drame, Paris, Colin, 1911, p. 12.