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Inversion du genre

De
271 pages
En pénétrant des espaces de travail traditionnellement dévolus à l'autre sexe, femmes et hommes bousculent-ils/elles les définitions genrées de la corporéité au travail? Pas de réponse univoque à cette question, les dynamiques novatrices se combinant aux ambivalence féminines, aux résistances masculines, aux rappels à l'ordre normatifs de l'entourage.
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Cahiers

du Genre

42 / 2007

Inversion du genre
Corps au travail et travail des corps
Coordonné Guichard-Claudie par et Danièle

Yvonne

Kergoat

.
.

Revue

publiée

avec

le concours

du Centre national

de la recherche

scientifique

du Service des droits des femmes et de l'égalité
du Centre national du livre du laboratoire Genre, travail,
(CNRS

. .

mobilités
8)

-

universités

Paris

10 et Paris

L'Harmattan

Directrices de publication Anne-Marie Devreux et Jacqueline Heinen Secrétariat de rédaction Danièle Senotier Comité de rédaction Sandrine Dauphin, Anne-Marie Devreux, Dominique Fougeyrollas-Schwebel, Jacqueline Heinen, Helena Hirata, Danièle Senotier Comité de lecture Madeleine Akrich, Béatrice Appay, Isabelle Bertaux-Wiame, Danielle Chabaud-Rychter, Pierre Cours-Salies, Elsa Dorlin, Jules Falquet, Agathe Gestin, Danièle Kergoat, Bruno Lautier, Éléonore Lépinard, Ilana Lowy, Pascale Molinier, Delphine Naudier, Marie Pezé, Roland Pfefferkorn, Stéphane Portet, Rebecca Rogers, Josette Trat, Pierre Tripier, Eleni Varikas Comité scientifique Christian Baudelot, Alain B ihr, Françoise Collin, Christophe Dejours, Annie Fouquet, Geneviève Fraisse, Maurice Godelier, Monique Haicault, Françoise Héritier, Jean-Claude Kaufmann, Christiane Klapisch-Zuber, Nicole-Claude Mathieu, Michelle Perrot, Serge Volkoff Correspondant(e)s à l'étranger Carme Alemany Gomez (Espagne), Boel Berner (Suède), Paola Cappellin-Giuliani (Brésil), Cynthia Cockburn (Grande- Bretagne), Alisa Dei Re (Italie), Virginia Ferreira (Portugal), Ute Gerhard (Allemagne), Jane Jenson (Canada), Sara Lara (Mexique), Bérengère Marques-Pereira (Belgique), Andjelka Milic (Serbie), Machiko Osawa (Japon), Renata Siemienska (Pologne), Birte Siim (Danemark), Angelo Soares (Canada), Diane Tremblay (Canada), Louise Vandelac (Canada), Katia Vladimirova (Bulgarie ) Abonnements et vente Les demandes d'abonnement sont à adresser à L'Harmattan Voir conditions à la rubrique « Abonnements)} en fin d'ouvrage @ L'Harmattan, 2007 5..7,rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03130-2 BAN: 9782296031302 ISSN : 1165-3558 photographie de couverture @ Philippe Cibille

Cahiers du Genre,

n° 42/2007

Sommaire

Dossier
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Inversion
Corps au travail

du genre
et travail des corps

Yvonne Guichard-Claudie et Danièle Kergoat Le corps aux prises avec l'avancée en mixité (Introduction)

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Christine Mennesson Les sportives 'professionnelles' : travail du corps et division sexuée du travail Geneviève Pruvost Anatomie politique, professionnelle et médiatique des femmes dans la police Sylvie Cromer et Dominique Lemaire L'affrontement des sexes en milieu de travail non mixte, observatoire du système de genre Marine Cordier Corps en suspens: les genres à l'épreuve dans le cirque contemporain Oumaya Hidri Le 'chassé-croisé' des apparences sexuées: stratégie d'insertion professionnelle des cadres commerciaux Elisa Herman La bonne distance. L'idéologie de la complémentarité légitimée en centres de loisirs Laurence Hardy De.la toiletteuse au thanatopracteur. Prendre soin des corps après la mort Hors-champ

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Maria Rosa Lombardi Le genre et ses frontières. Les femmes ingénieures dans le Brésil d' aujourd'hui Note de recherche Madeleine Hersent et Angélique Rose Retrouver du travail au Creusot Montceau-les-Mines: un parcours d'obstacles pour les femmes

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Cahiers du Genre, n° 42/2007

Document
201 Claude Zaidman La mixité, objet d'étude scientifique ou enjeu politique?

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Notes de lecture
- Catharine A. MacKinnon. Le féminisme irréductible. Discours
sur la vie et la loi (Éléonore Lépinard)

-

Soline Blanchard, Jules

Falquet et Dominique Fougeyrollas (eds). Transmission: savoirs féministes et pratiques pédagogiques (Anne-Marie Devreux) Patricia Mercader (ed). Le sexe, le genre et la psychologie (Christophe Dejours) - Ilana Lowy. L'emprise du genre. Masculinité, féminité, inégalité (Marie Bonici) - Joan W. Scott. Parité! L'universel et la différence des sexes (Aurélia Troupel) Michel Kail. Simone de Beauvoir philosophe (Marie Ploux) Catherine Vidal et Dorothée Benoit-Browaeys. Cerveau, sexe & pouvoir (Stéphane Le Lay) - Christine Mennesson. Être unefemme dans le monde des hommes. Socia/isation sportive et construction du genre (Anne-Marie Devreux) - Annie Dussuet. Travaux de femmes. Enquêtes sur les services à domicile (Isabelle Puech) Claude Dubar. Faire de la sociologie. Un parcours d'enquêtes (Sandrine Dauphin, Jacqueline Heinen et Helena Hirata) 255 259 263 Abstracts Auteures Les Cahiers du Genre ont reçu

Cahiers du Genre,

n° 42/2007

Le corps

aux prises

avec l'avancée

en mixité

Introduction

La féminisation de certains groupes professionnels traditionnellement masculins, et son équivalent masculin vis-à-vis des emplois traditionnellement féminins, font l'objet de nombreux

travaux. Tous les articles rassemblés dans ce numéro 1 traitent
de ces processus d'avancée en mixité, à travers le prisme du corps au travail et du travail des corps. Nous avons choisi l'expression 'inversion du genre' pour qualifier ces parcours professionnels atypiques, qui posent la question d'une éventuelle 'mobilité de genre' au regard des normes actuellement en vigueur dans nos sociétés en matière de division sexuelle du travail. L'expression sous-entend une certaine plasticité des identifications masculines et féminines, pour peu que l'on ne substantialise pas le concept de genre. Parler d'inversion du genre ne désigne pas ici un objectif, comme pourrait l'être le dépassement du genre, mais bien plutôt un observatoire d'évolutions et de recompositions potentieIles ou effectives.
I

Ces articlesont été écrits sur la base de communicationssélectionnéesparmi

celles présentées au colloque international « L'inversion du genre. Quand les métiers masculins se conjuguent au féminin... et réciproquement» qui a eu lieu à Brest du 18 au 20 mai 2005. Ce colloque était coorganisé par l'Atelier de recherche sociologique de l'Université de Bretagne occidentale (Brest) et le RT 24 de l'Association française de sociologie, « Genre, classe, race. Rapports sociaux et constructions sociales de l'altérité». Un ouvrage, qui gardera l'intitulé du colloque, paraîtra dans le courant de l'année 2007. Il présentera des travaux qui ont également fait l'objet d'une communication à ce colloque; les contributions couvriront d'autres thématiques et seront accompagnées de plusieurs autres textes transversaux.

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Yvonne Guichard-Claudie

et Danièle Kergoat

La référence au corps est un élément omniprésent quand il s'agit de comprendre comment s'opère la division sexuelle du travail. En pénétrant des espaces de travail traditionnellement dévolus à l'autre sexe, en transgressant les orientations genrées en termes de métiers ou de positions professionnelles et personnelles, dans quelle mesure femmes et hommes bousculentils/elles les définitions féminines et masculines de la corporéité au travail? Qu'est-ce que la transgression des rôles implique sur la mise en scène de son propre corps? Réaffirme-t-on une identité sexuée (virilité, féminitude), ou au contraire tente-t-on de passer de l'autre côté des normes genrées ? Cette question n'appelle pas de réponse univoque car les situations sont multiformes, les régimes de genre différents. Les situations et parcours novateurs constituent certes un observatoire intéressant des dynamiques engendrées par la remise en question des modalités les plus communes de la construction des places et des identités masculines et féminines, mais ces dynamiques sont marquées par l'ambivalence et la complexité des recompositions engagées. S'il y a bien déplacement des frontières du masculin et du féminin, il ne s'agit pas d'un processus linéaire menant à une neutralisation du genre dans les devenirs sociaux des femmes et des hommes concerné( e)s (Le Feuvre 2003). Il se déroule au contraire sur fond d'ambivalences féminines, de résistances masculines, de rappels à l'ordre normatifs de la part de l'entourage privé, professionnel et institutionnel.
La différence des corps sexués d'une conception différentialiste comme fondement du métier

L'intégration de femmes au sein de bastions traditionnellement masculins suppose de négocier avec l'essentialisme d'un argumentaire qui naturalise les assignations de genre. Pour Ilana Lowy (2006, p. 50), l'instabilité des rôles sociaux n'a fait qu'accroître l'importance de la définition du genre comme entité existentielle stable: «hommes et femmes se comportent d'une certaine manière à cause de ce qu'ils sont ». On conçoit dès lors l'importance et la résistance des représentations de ces

Le corps

aux prises

avec / 'avancée

en mixité

(Introduction)

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identités existentielles. Les différences physiologiques entre femmes et hommes jouent ici un rôle essentiel, car c'est sur le corps que l'on fonde l'idée de compétences propres à chaque sexe. La mise en jeu du corps au travail a une forte visibilité dans des professions où l'héroïsation du corps masculin est forte, comme dans les professions du cirque (Marine Cordier), celles de la police (Geneviève Pruvost) et dans certains travaux ouvriers (Sylvie Cromer et Dominique Lemaire). Chacun à sa manière, ces espaces s'ouvrent de façon plus ou moins importante aux femmes, mais cette mixisation n'est pas exempte de formes de résistances des partitions antérieures. Geneviève Pruvost montre que, dans la police, la naturalisation des attributs du corps sexué constitue initialement pour les femmes une barrière à l'entrée dans la profession: policiers, politiques et même féministes d'État admettent l'idée que la différence de force physique entre hommes et femmes puisse conduire à constituer, pour les concours, des classes de sexe homogènes, distinctes en taille, poids et performance sportive. 'L'évidence' du handicap féminin en la matière justifie la prévalence d'une conception différentialiste du recrutement et de l'exercice du métier. De même, dans les emplois ouvriers fortement masculinisés, la force physique reste l'apanage des hommes, au même titre que le courage, l'endurance, le goût du risque, le rapport à la technique... tandis que les femmes sont censées être dénuées de ces qualités 'naturellement' masculines. La sexualité est une source particulièrement importante de représentations naturalisées de la féminité et de la masculinité. Le corps féminin reste perçu avant tout comme objet du désir masculin. Dans les propos des ouvrières interviewées par Sylvie Cromer et Dominique Lemaire, la sexualité est posée «en noyau dur du masculin ». La sexualisation de l'espace de travail, qui se traduit par des propos à connotation sexuelle, des avances, voire du harcèlement sexuel, est présentée comme inévitable. Le regard érotisant des hommes contraint l'usage que les femmes font de leur corps. On note souvent que l' expérience décrite par les femmes compose un ensemble hétérogène où se mêlent les efforts de mise en conformité avec le modèle

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Yvonne Guichard-Claudie

et Danièle Kergoat

masculin d'activité (prouver que l'on est aussi compétente que les hommes, devoir faire de façon répétée la preuve de son efficacité), la volonté de ne pas céder sur la 'féminité' des apparences, tout en sachant rester à distance des sollicitations sexuelles (savoir 'mettre des barrières'), celles-ci constituant en elles-mêmes une forme de mise à l'épreuve avec laquelle il faut savoir composer. Les hommes qui s'insèrent dans un milieu professionnel féminin, à l'instar des animateurs en centres de loisirs étudiés par Elisa Herman, ne semblent pas rencontrer de semblables difficultés. Leur présence est au contraire souvent valorisée. Mais le soupçon de pédophilie ne pèse que sur les hommes. On retrouve ici la représentation d'une sexualité masculine toujours potentiellement active, y compris en direction d'objets interdits.
Quand l'environnement est compétitif...

Intégrer un milieu professionnel non traditionnel, c'est toujours devoir faire avec le déséquilibre numérique; c'est parfois aussi affronter la mise en compétition des femmes et des hommes dans un contexte où l'emploi est rare. La féminisation des métiers de la police (Geneviève Pruvost) s'est effectuée de manière très progressive. Au fur et à mesure que les femmes se sont révélées capables de réussir les concours, on a pu observer un durcissement des critères physiques d'accès à la profession, comme si les règlements des concours traduisaient dans la loi la nécessité de protéger les normes masculines de l'exercice du métier. L'expérience des ouvrières analysée par Sylvie Cromer et Dominique Lemaire montre qu'entrer dans un milieu d'hommes géré par une division sexuelle du travail stricte, c'est avoir le sentiment d'entrer dans un territoire interdit. La présence féminine est vécue par les hommes comme un danger, en liaison avec la crainte d'une concurrence débouchant sur le chômage, mais aussi, plus profondément, du fait de la remise en question d'une identité genrée qui s'était construite sur l'association de la masculinité et de l'exclusivité de l'accès à ces 'métiers d'hommes', aux conditions de travail éprouvantes. La cons-

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en mixité (Introduction)

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cience de ces enjeux génère chez les femmes à la fois de l'appréhension et le sentiment de la nécessité de se faire une place. Elles doivent 'oser' et apprendre à faire face à des collègues masculins qui réassurent leur emprise sur l'espace de travail par de multiples moyens: la raillerie mais aussi l' affirmation de leur hégémonie par la virilité, éventuellement par la violence (verbale, physique). Oumaya Hidri, quant à elle, évoque le cas de futurs cadres commerciaux des deux sexes qui tentent de s'emprunter mutuellement leurs atouts de présentation de soi afin de faciliter leur insertion professionnelle dans un contexte d'intense compétition. Dans une sorte de « chassé-croisé des apparences », les jeunes femmes cherchent à rapprocher leur apparence corporelle de celle de leurs collègues masculins, par une pratique sportive intensive et par l'adoption de vêtements unisexes. De leur côté, certains jeunes hommes empruntent aux jeunes femmes le caractère soigné de leur présentation afin de s'en faire un atout supplémentaire. Mais la possibilité de s'approprier les atouts de l'autre sexe n'apparaît pas exactement symétrique. Le mimétisme des femmes à l'égard de l'apparence masculine ne trouve pas son équivalent dans les attitudes masculines. Les hommes dénaturalisent les qualités connotées féminines et naturalisent celles qui sont connotées masculines. Le fait d'accorder une attention accrue à leur apparence ne les conduit pas à vouloir ressembler à leurs collègues féminines. Au contraire, ils pensent ainsi cumuler les atouts féminins de présentation de soi et les atouts masculins (autorité, fiabilité, charisme...) qu'ils pensent détenir 'naturellement', du seul fait de leur catégorie de sexe. Il s'agit donc davantage de valoriser leur potentiel 'masculin' que de se féminiser. Ainsi que le souligne Ilana Lowy (2006, p. 158) : L'addition de traits masculins menace de détruire la féminité, tandis que la masculinité hégémonique,plus 'résistante', peut accepter sans grand danger l'addition de certains traits féminins. En conséquence, lesfemmes qui désirent réussir dans un environnement compétitif doivent souvent apprendre à être 'bilingues', à s'approprier le style de travail masculin et féminin, et à savoir dans quelles circonstances utiliser l'un ou l'autre.

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De fait, les ouvrières étudiées par Sylvie Cromer et Dominique Lemaire sont conduites à développer des stratégies subtiles afin d'affirmer leur présence au sein du collectif de travail, tout en donnant des gages sur leur volonté de ne pas subvertir le genre. L'autocontrôle des comportements de genre prend des formes variées: gestion de l'apparence corporelle et vestimentaire (un excès de féminité des apparences peut être interprété comme une entreprise de séduction), maîtrise de la gestuelle, des regards, des postures, contrôle des échanges verbaux avec les collègues masculins, en dosant savamment tolérance à l'égard de leurs dérapages verbaux à connotation sexuelle, voire pornographique et retenue dans leur expression propre. Il s'agit d'éviter toute sexualisation de la relation de travail avec leurs collègues masculins: ainsi s'explique, par exemple, le fait que, dans un premier temps surtout, certaines masquent leurs formes à l'aide de vêtements amples tandis qu'inversement, le fait de pouvoir ôter veste ou blouse traduit de leur part une plus grande assurance. Ces différentes contributions nous donnent à voir les recompositions engendrées par l'avancée en mixité dans les champs professionnels concernés. Dans les professions initialement monosexuées (la police...) ou à forte division sexuelle du travail (le cirque...), la différence biologique était auparavant systématiquement invoquée pour expliquer et justifier l' exclusion de l'autre sexe (les femmes surtout) et les représentations sous-tendant les pratiques étaient fortement stéréotypées. Désormais, les frontières du masculin et du féminin présentent des contours plus flous, mais ce déplacement ne conduit pas à une remise en cause radicale de l'ordre de genre et du rapport social marqué par le double processus de différenciation / hiérarchisation qui le caractérise (Kergoat 2000). On assiste plutôt à des compositions originales qui tentent de maintenir un équilibre toujours précaire entre des comportements novateurs et l'adhésion à des modèles genrés plus traditionnels. Certaines trajectoires professionnelles paraissent favorables à la négociation d'un fonctionnement domestique différent, une répartition plus égalitaire du travail domestique et familial constituant un bénéfice 'classique' de la supériorité professionnelle féminine au sein du couple (Glaude, de Singly 1986).

Le corps aux prises avec l'avancée

en mixité (Introduction)

Il

Ainsi en va-t-il des boxeuses 'soft', à carrière plus ascendante que celles de leur conjoint, décrites par Christine Mennesson. Par contre, chez les boxeuses 'hard', souvent de milieu plus populaire, la transgression sportive est plus importante, mais l'interprétation des rôles de sexe dans le privé n'en est que plus traditionnelle, comme s'il leur fallait compenser dans leur vie familiale/conjugale les transgressions opérées dans la vie professionnelle.
Avancée en mixité et mise en scène genrée des corps

La façon dont les corps au travail sont mis en scène nous informe sur les recompositions et les résistances à l'œuvre dans les processus d'avancée en mixité. Marine Cordier rappelle que, traditionnellement, la mise en scène du corps au cirque accentue les stéréotypes corporels du masculin et du féminin: aux hommes l'héroïsation du corps, à travers la prise de risque, la force, l'endurance, la résistance à la douleur; aux femmes la grâce, le sourire, la souplesse, quelles que soient les situations. Les évolutions du cirque, qui tiennent à sa féminisation, à la diversification des origines sociales des professionnel(le)s et à la redéfinition des spectacles conduisent à la remise en cause de certaines assignations genrées. Les femmes accèdent, par exemple, à la voltige aérienne ou peuvent devenir clown; du côté masculin, la prouesse technique ou la surenchère en matière de prise de risque sont dévalorisées au bénéfice d'une approche plus centrée sur l'expressivité du geste et la qualité artistique, créative, du spectacle. On pourrait voir là une convergence avec le modèle féminin de professionnalité circassienne, les femmes mettant l'accent sur l'expressivité, la sensibilité. Cette remise en cause de l'identité masculine dans le monde du cirque ne traduit pourtant pas un dépassement complet du genre, car les disciplines masculines et féminines restent clairement identifiables. Les disciplines masculines, plus collectives, sont mises en œuvre au sein d'équipes restreintes et se prêtent mieux au montage de spectacles complets, comprenant notamment la mise en scène et la réalisation, activités considérées comme les plus créatives. Les femmes, quant à elles, montent plutôt des numéros en solo, qu'elles

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et Danièle Kergoat

peuvent vendre à différentes compagnies; elles assurent ainsi leur autonomie mais ne sont pas en mesure d'assumer un rôle réel dans la direction artistique des spectacles. Une convergence au niveau de la mise en scène des corps n'annule donc pas la différenciation des trajectoires et la dimension structurelle sousjacente. L'article de Christine Mennesson montre que la féminisation d'une pratique sportive traditionnellement masculine (boxe, football) questionne la définition de la masculinité et de la féminité et les temps professionnels ou privés qui se situent en dehors du strict champ de la pratique. Ainsi les boxeuses et footballeuses professionnelles compensent-elles une socialisation enfantine et sportive inversée par une mise en conformité de leur apparence, qui doit correspondre aux canons de la féminité. Elles se sont construites sur des modèles proches des modèles masculins, elles continuent à les mettre en œuvre dans leur pratique sportive, mais dans leur vie privée ou dans les circonstances officielles où elles représentent leur fédération, elles adoptent tous les signes extérieurs de la féminité (jupe, apparence soignée...), compensant dans l'espace non sportif les transgressions de I'hexis genrée. Elles suivent en cela les injonctions de leurs fédérations respectives, qui mettent en œuvre des politiques identitaires visant au maintien de la distinction entre les sexes. La féminisation de la police, analysée ici par Geneviève Pruvost, donne lieu à de nombreux articles et émissions télévisées mettant en scène des policières intervenant sur le terrain ou s'entraînant au tir. Cette image médiatisée de la femme en armes ne doit pas conduire à conclure trop hâtivement à un dépassement des assignations genrées. En effet, le traitement médiatique de l'inversion professionnelle du genre n'inclut pas une mise en valeur de la dimension virile de l'apparence corporelle ou des pratiques corporelles des policières. Au contraire, même si les accessoires de la force (arme, casque...) sont présentés dans la presse ou les émissions télévisées, les journalistes insistent aussi sur le fait que ces femmes «préservent leur féminité », c'est-à-dire en l'occurrence une présentation de soi conforme aux stéréotypes de sexe; là comme précédemment, on n'assiste pas à une virilisation du corps féminin.

Le corps aux prises avec l'avancée

en mixité (Introduction)

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Tel ne semble pas être le cas pour les jeunes futures cadres commerciales étudiées par Oumaya Hidri. Elles disent explicitement mettre en œuvre des techniques corporelles (style vestimentaire, sports) visant à s'approprier certains signes extérieurs de la masculinité. Ces emprunts ne conduisent cependant pas à une remise en cause fondamentale des assignations genrées, à la recherche d'un dépassement du genre. Les pratiques exposées sont en effet présentées comme essentiellement stratégiques, destinées à faciliter l'insertion professionnelle; la naturalisation des atouts supposés de chaque groupe de sexe (ici la fiabilité censée être associée à une carrure large, à un corps musclé, caractéristiques associées au masculin...) reste intacte. On ne rencontre donc pas de grammaire simple de l'usage des corps et de leur mise en scène. Les formes de convergence dans les apparences et engagements corporels féminins et masculins au travail sont loin de déboucher sur une subversion du genre à la façon queer (Butler 2005); elles sont parfois compensées par une réaffirmation de l'identité sexuée, comme s'il fallait rassurer, donner des gages, à autrui (les institutions, le conjoint) mais parfois aussi à soi, concernant l'absence de menace pesant sur l'ordre de genre.
Inversion du genre, trajectoires et transformations des métiers professionnelles

Les processus de mixisation des professions sont souvent présentés en termes statistiques; pour nécessaire qu'elle soit, une évaluation numérique ne saurait suffire pour comprendre ce qui se joue quand d'anciens bastions masculins se féminisent ou quand des hommes investissent certaines professions majoritairement féminines. La mixité ne se traduit pas seulement par une coprésence des femmes et des hommes dans la situation de travail, elle entraîne ou accompagne des transformations, parfois très profondes, des métiers et n'est pas sans incidences sur les trajectoires professionnelles. Cependant, cette coprésence ne se conjugue pas avec une indifférence à l'appartenance de sexe des personnes concernées, avec une neutralisation du genre.

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Les articles présentés évoquent plus souvent le corps au travail que le travail sur le corps d'autrui. Deux contributions développent néanmoins largement cette dimension, celle d'Elisa Herman au sujet de la masculinisation des métiers de la petite enfance et celle de Laurence Hardy concernant l'appropriation masculine, par les thanatopracteurs, d'un territoire traditionnellement féminin. Dans ce dernier cas, la masculinisation du traitement du corps du défunt n'introduit pas de mixité au cœur de la pratique. Ce qui est décrit, c'est le passage progressif d'une pratique féminine profane, la toilette mortuaire, à une professionnalisation masculine de la prise en charge du corps de la personne décédée. La médicalisation du traitement des corps trouve son prolongement dans la pratique de la thanatopraxie, à 80 % masculine. Alors que la pratique profane, qui est féminine, s'inscrit dans la continuité du domestique et suppose une forme de familiarité avec le corps du défunt, la version masculine de la pratique, de plus en plus professionnalisée, commercialisée, théâtralisée, technicisée (Tabet 1979), met le corps de la personne décédée à distance. Tandis que la «femme-qui-aide » (Verdier 1979) effectuait une toilette mortuaire destinée à préparer le corps du défunt à affronter son destin post mortem, le thanatopracteur, quant à lui, administre au corps du défunt un traitement esthétique afin de lui préserver, autant que faire se peut, les apparences de la vie. La toilette mortuaire et les rites associés s'adressaient d'abord au défunt, le traitement actuel du corps du défunt vise avant tout à protéger ses proches du choc des transformations associées au décès, voire à assurer à la personne décédée, via un contrat obsèques, la maîtrise de la représentation ultime de son corps. Ce renversement symbolique s'inscrit dans une construction d'identités professionnelles masculines qui s'alimente d'un développement de la commercialisation de la mort allant de pair avec sa médicalisation et son esthétisation et avec l'éviction d'un travail féminin profane. Tous processus qui, en rendant la mort plus abstraite, contribueraient à la mettre à distance. Du côté des métiers de la petite enfance, Elisa Herman note que la masculinisation de la profession active souvent des représentations essentialistes des compétences et attributs masculins et féminins. Dans les métiers de la petite enfance, si un

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en mixité (Introduction)

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certain niveau de mixité est considéré comme souhaitable, l'objectif recherché est la complémentarité des hommes et des femmes, non leur substituabilité. La division sexuelle du travail attribue préférentiellement aux animatrices le travail de care et les activités manuelles et d'intérieur, tandis que les hommes se voient confier les activités sportives et d' extérieur, ainsi que les actes d'autorité. Les phénomènes de panique morale associés à la médiatisation d'affaires de pédophilie restreignent les possibilités d'intervention des hommes. Mais en même temps qu'ils les éloignent des activités impliquant une proximité avec le corps de l'enfant, y compris du dirty work (Hughes 1996) - changer l'enfant par exemple - ils renforcent la position masculine dans la hiérarchie des tâches. Les deux textes précités développent des exemples de masculinisation d'activités initialement féminines. On peut aussi observer des situations où la féminisation d'une activité se double du fait que les hommes empruntent au répertoire féminin d'effectuation et prennent leurs distances vis-à-vis du répertoire viriL C'est le cas des circassiens étudiés par Marine Cordier. En déplaçant ainsi les frontières de la division sexuelle du travail, les hommes ne se mettent cependant pas en péril, mais confortent plutôt leur position en adaptant leur jeu à des formes plus contemporaines d'expressivité et en développant des modes d'organisation en équipes qui leur permettent d'assurer la maîtrise d'œuvre de spectacles complets. Les trajectoires féminines, plus individualisées autour d'un numéro, permettent moins souvent cette forme d'intégration. Au plan de la reconnaissance symbolique attachée au geste artistique, l'individualisation des trajectoires en vient à neutraliser d'une certaine façon la charge subversive de comportements de nature à remettre en cause les assignations sexuées. L'organisation de la profession n'est pas systématiquement défavorable à la progression des carrières féminines. Ainsi, dans les métiers de la police (Geneviève Pruvost), où les femmes restent certes très minoritaires, les grades les plus exposés à la violence physique, ceux qui correspondent hiérarchiquement aux postes d'exécution, sont les derniers à s'ouvrir aux femmes. La féminisation s'effectue d'abord par la hiérarchie moyenne et supérieure (les postes d'inspecteur et de commissaire), cette

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caractéristique traduisant le fait qu'ici la limite à la réalisation de l'égalité professionnelle se situe moins dans les écarts de compétences potentielles ou d'autorité entre femmes et hommes que dans le handicap féminin en matière de force physique. Mais les critères de la force physique, dans les textes comme dans les pratiques professionnelles, sont en constante évolution, témoignant du fait que cet attribut, loin d'être 'naturel', est l'enjeu d'un rapport social de sexe. Les processus de mixisation, examinés dans ce numéro des Cahiers du Genre à travers le prisme du corps, mettent en lumière la possibilité asymétrique de s'approprier les attributs de l'autre sexe (Lowy 2006). L'adoption par les hommes de certains attributs féminins (sens du relationnel, attention portée à l'apparence...) enrichit leur registre d'action sans pour autant remettre en cause leur masculinité. En s'appropriant les pratiques de travail ou les techniques corporelles masculines, les femmes questionnent de fait les définitions traditionnelles des catégories sexuées mais doivent, sans doute plus que les hommes, composer avec des 'schémas de genre' qui différencient attributs masculins et féminins au travail. Le genre est une construction sociale profondément intériorisée, y compris par les institutions qui mènent des politiques identitaires de nature à préserver l'ordre de genre, en réponse aux transgressions empiriquement observables. Christine Mennesson le montre à propos des fédérations sportives, Elisa Herman et Geneviève Pruvost au sujet des textes législatifs régissant les professions éducatives ou de la police ou à travers l'analyse du traitement médiatique de la mixisation des professions. On pointe à travers ces articles la difficulté du principe de l'égalité professionnelle. Si la pratique de J'inversion professionnelle du genre contribue a priori à déconstruire celui-ci, les institutions aussi bien que les représentations stéréotypées du masculin et du féminin participent à sa reproduction sous des formes renouvelées. Il en va de même de l'individualisation des profils et des carrières, souvent présentée comme un moyen de dépasser le sexisme, mais qui constitue aussi une façon d'éluder le fait qu'il s'agit d'un problème de groupe de sexe, d'un rapport social.

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Bref, à tous les niveaux du social, de l'individu aux institutions, la peur devant la perte potentielle de l'identité genrée (Maugue 1991) et la peur de l'indifférenciation sont omniprésentes. En rompant « avec l'expérience ontologique à la fois individuelle et commune qui contribue à poser le corps comme expression naturelle de la personne» (Détrez 2002), ce numéro qui traite de l'inversion du genre montre à quel point les rapports sociaux de sexe s'inscrivent dans, se reproduisent mais sont aussi subvertis par les corps au travail et le travail des corps. Yvonne Guichard-Claudie et Danièle Kergoat Références
Butler Judith (2005). Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion. Paris, La Découverte. Détrez Christine (2002). La construction sociale du corps. Paris, Seuil « Points. Essais}). Glaude Michel, de Singly François (1986). «L'organisation domestique: pouvoir et négociation}). Économie et statistique, n° 187, avril. Hughes Everett C. (1996). Le regard sociologique. Essais choisis. Paris, EHESS. Kergoat Danièle (2000). « Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe}). ln Hirata Helena, Laborie Françoise, Le Doaré Hélène, Senotier Danièle (eds). Dictionnaire critique du féminisme. Paris, PUF « Politique d'aujourd'hui}) [2e éd. 2004]. Le Feuvre Nicky (2003). Penser la dynamique du genre: parcours de recherche. Dossier d'habilitation à diriger des recherches en sociologie, Université Toulouse Le Mirail. Lowy Ilana (2006). L'emprise du genre. Masculinité, féminité, inégalité. Paris, La Dispute « Le genre du monde }). Maugue Annelise (1991). « L'Ève nouvelle et le vieil Adam. Identités sexuelles en crise}). ln Duby Georges, Perrot Michelle (eds). Histoire des femmes en Occident. Tome 4, Fraisse Geneviève, Perrot Michelle (eds). Le XIX: siècle. Paris, Plon. Tabet Paola (1979). « Les mains, les outils, les armes}). L'Homme, vol. 19, n° 3-4 [rééd. in Tabet Paola (1998). La construction sociale de l'inégalité des sexes: des outils et des corps. Paris, L'Harmattan « Bibliothèque du féminisme})].

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Yvonne Guichard-Claudie

et Danièle Kergoat

Verdier Yvonne (1979). Façons de dire, façons de faire. La laveuse, la couturière, la cuisinière. Paris. Gallimard «Bibliothèque des sciences humaines ».

Cahiers du Genre, n° 42/2007

Les sportives 'professionnelles' : travail du corps et division sexuée du travail

Christine

Mennesson

Résumé
Être une sportive 'professionnelle' dans un sport masculin soumet le corps à une double épreuve: maîtriser des techniques corporelles jugées masculines pour convaincre de ses compétences professionnelles, d'une part, et produire des performances de genre' féminines' pour répondre au moins partiellement aux attentes institutionnelles, d'autre part. Si cette double contrainte existe pour l'ensemble des sportives investies dans un sport' masculin', elle s'avère particulièrement forte pour les sportives 'professionnelles', plus dépendantes que les autres des politiques identitaires visant le maintien de la distinction entre les sexes mise en œuvre par les fédérations. Ainsi, elles s'engagent dans un travail de mise en conformité corporelle, plus ou moins difficile à réaliser en fonction de la force de leurs dispositions sexuées' inversées'. Ce processus générique n'implique pas une homogénéité de l'ensemble des comportements de genre de ces sportives. En effet, leurs pratiques professionnelles et leurs modes de gestion de la vie privée varient en fonction de leurs trajectoires sociales et sexuées.
CORPS SPORTFOOTBALL BOXETRAJECTOIRES SEXUÉESFÉMINITÉ

-

MASCULINITÉ

-

FÉMINISATIONDES PROFESSIONS

Malgré la progression quantitative de la pratique des femmes et leur entrée dans des disciplines 'masculines', le monde sportif reste un domaine social où les rapports de pouvoir sont globalement très défavorables aux femmes (Elias, Dunning 1994).

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Lieu d'apprentissage de la virilité mais également de la discipline et de l'obéissance, il favorise l'incorporation de comportements qui renforcent les hiérarchies de classe et de sexe (Messner, Sabo 1990). Apprendre à être un homme sur les terrains sportifs implique donc d'être capable d'une certaine violence physique et de faire preuve de force et d'adresse, expression d'un pouvoir latent (Connell 1995). Ces formes de socialisation sportive conduisent également à dénigrer les femmes et à valoriser les normes hétérosexuelles. Pour Robert Connell (1987), le sport représente ainsi un symbole très

convaincant de la masculinité hégémonique 1, parce qu'il incarne l'apparente supériorité naturelle des hommes sur les femmes. Contrairement à la plupart des institutions où la force physique a perdu beaucoup de son importance dans le maintien de la domination masculine, la puissance exigée par de nombreux sports fonctionne comme une preuve matérielle et symbolique de la suprématie masculine. Par ailleurs, l'organisation institutionnelle du sport structure les rapports sociaux de sexe de manière spécifique: la compétition et la hiérarchie entre les hommes, l'exclusion ou la domination des femmes (Connell 1995). Cet article analyse les effets de la socialisation sportive sur les pratiques professionnelles, le travail du corps et les modes de gestion de la vie privée de sportives 'professionnelles' dans deux sports associés au 'masculin' dans les représentations collectives, le football et la boxe 2. Dans ces deux disciplines, l'investissement intensif façonne les corps et les comportements
1 Par 'masculinité hégémonique', Robert Connell entend « la forme culturellement idéalisée du caractère masculin qui met l'accent sur les liens existant entre la masculinité et la rudesse, l'esprit de compétition, la subordination des femmes et la marginalisation des gais» (cité dans McKay, Laberge 2006, p. 243). 2 Ces deux terrains ont été investis par une enquête de type ethnographique, complétée par une cinquantaine d'entretiens avec des sportives et leurs entraîneurs. L'enquête a été menée dans deux clubs de football évoluant au plus haut niveau et dans quatre clubs enseignant exclusivement ou non la boxe française et accordant des licences à des compétitrices. Les sportives 'professionnelles' représentent une minorité des enquêtées, la majorité des sportives conciliant leur pratique avec un investissement professionnel sans lien direct avec leur activité.

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de genre de manière spécifique. Or, en s'appropriant des techniques corporelles 'masculines', les sportives transforment leur expérience subjective et objective du corps et questionnent de fait la hiérarchie sexuée qui organise le monde sportif. Pour reprendre les propos de Colette Guillaumin (1992), les conditions d'efficacité de la violence symbolique ne sont plus, dans leur cas, actualisées dans les dispositions corporelles. De ce fait, les comportements de genre de ces sportives atypiques constituent un enjeu de luttes particulièrement important entre hommes et femmes. Décidées et mises en œuvre par des hommes, les politiques des fédérations sportives, qu'elles visent à exclure, limiter ou développer la pratique des femmes, comportent toujours une dimension identitaire destinée à contrôler les comportements de genre et la sexualité des sportives et à diffuser les modèles de genre valorisés par les hommes (Cole 1994). Dans cette perspective, de nombreux travaux anglo-saxons d'inspiration foucaldienne analysent les pratiques physiques et sportives comme des « technologies du corps », « c'est-à-dire comme des ensembles de connaissances et de pratiques qui disciplinent, conditionnent, refaçonnent les corps de façon à assurer l'incorporation des idéologies qui ont pour objet la subordination des femmes aux normes masculines» (Laberge 2004, p. 19 ; cf. aussi Hargreaves 2006). En ce sens, les institutions sportives instaurent des politiques' identitaires' (Brubaker 2001) 3 visant le maintien des distinctions de genre, plus ou moins intenses et efficaces selon les cas. Ces politiques identitaires, qui construisent des identités putatives, s'appuient notamment sur des
formes de « gouvernement des corps»
4

(Fassin, Memmi 2004 ;

3 Comme le suggère Rogers Brubaker, parler de 'politique identitaire' n'implique pas, bien au contraire, de supposer l'existence' d'identités' mais plutôt d'étudier les processus permettant à des identités putatives de s'imposer avec la force de l'évidence. 4 Par les termes de 'gouvernement des corps', Didier Fassin et Dominique Memmi désignent « les formes de l'action publique s'exerçant sur et par les corps ». Les auteurs soulignent notamment qu'au-delà des manifestations les plus spectaculaires de l'emprise de l'État sur les corps, il s'agit également d'analyser les « dispositifs et les procédures diffus et quotidiens, souvent banals et familiers... moins facilement perçus ou énoncés en termes de politiques ». L'étude du 'gouvernement des corps' intègre ainsi « les actions de formatage institutionnel, la surveillance, la moralisation, mais aussi les

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Mennesson 2006). Mona Lloyd (1996) montre par exemple comment les femmes incorporent les normes de féminité imposées par les hommes dans la pratique de l'aérobic. Ainsi, si les footballeuses et les boxeuses doivent produire des performances de genre 'masculines' sur les stades ou dans les gymnases, elles doivent également maîtriser (plus ou moins parfaitement) des comportements de genre 'féminins', souvent associés au travail de l'apparence corporelle, pour répondre au moins partiellement aux attentes institutionnelles, largement partagées par les hommes de la pratique. En ce sens, l'inversion du genre constitue dans leur cas une expérience ambivalente, impliquant un double travail sur le corps, plus ou moins difficile à concilier selon les cas. L'analyse de ce processus et de ses conséquences se situe au centre de ce travail. Cependant, si la position globalement défavorable des femmes dans les sports 'masculins' est indiscutable, ses conséquences peuvent varier selon les spécificités de l'espace considéré. En ce sens, même si l'ordre de genre qui structure le social marque inévitablement l'ensemble des sphères sociales, on peut néanmoins admettre une multiplicité de 'régimes de genre', qui correspondent à l'état des rapports sociaux de sexe dans une institution ou un contexte donné (Connell 1987) 5. Dans cette perspective, l'analyse comparative se révèle particulièrement intéressante pour comprendre comment les rapports sociaux de sexe se recomposent dans des contextes spécifiques. Connell identifie trois principales composantes des régimes de genre, qui peuvent entretenir des rapports contradictoires et qui sont présentes à chaque niveau de la réalité sociale: la division sexuée du travail, la distribution du pouvoir et les modalités concrètes de l'interaction interindividuelle 6. Ce modèle permet d'identifier les régimes de genre propres aux pratiques étudiées.
opérations de reconnaissance et de qualification, de classement et de catégorisation » (Fassin, Memmi 2004, p. 10, 19 et 20).
5

Selon Connell (1987, p. 120), le 'régime de genre' désigne: « l'état des

rapports sociaux de sexe dans une institution donnée». 6 Si l'identification des deux premières composantes ne fait aucun doute, la troisième est formulée de manière moins précise par l'auteur et nous avons repris ici l'interprétation de Nicky Le Feuvre (2003) qui correspond tout à fait à la manière dont nous avons analysé cette composante.

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Ainsi, si la fédération de boxe française et celle de football présentent certaines similitudes, elles ne sont pas investies de la même manière par les femmes et impliquent des expériences différenciées de la domination masculine. Plusieurs éléments permettent de préciser les spécificités des contextes enquêtés et des processus analysés. Tout d'abord, les rapports de pouvoir entre hommes et femmes diffèrent de manière significative. En football, premier sport national, les femmes ne représentent que 3 % des licenciés et la féminisation de l'activité ne constitue pas un objectif prioritaire de la fédération. Longtemps ignorée, intégrée récemment à la politique fédérale pour répondre aux incitations des instances européennes du football comme à celles du ministère de la Jeunesse et des Sports, la pratique des femmes reste marginale et souvent méprisée (Mennesson 2005). Ainsi, par exemple, malgré les engagements de la fédération à promouvoir la pratique féminine pendant la coupe du monde de 1998 organisée en France, les dirigeants optent finalement pour un défilé de mode en lieu et place d'un match féminin avant la finale. En boxe française, la féminisation s'avère plus importante (près de 20 %), même si les compétitrices sont peu nombreuses. La pratique des femmes se situe par ailleurs au centre d'enjeux importants en termes de développement de cette discipline relativement marginale. En effet, confrontée à la concurrence d'autres formes de boxe jugées plus rudes et moins civilisées, la boxe française mise sur la pratique des femmes pour promouvoir l'image d'une discipline éducative. Ainsi, la volonté explicite de développer la pratique des femmes en boxe française s'oppose à l'absence de reconnaissance des footballeuses et à une certaine institutionnalisation du mépris des hommes. Ensuite, la division sexuée du travail sportif ne s'opère pas de la même manière dans les deux fédérations. En football, les modalités de pratique ne différencient pas le jeu des femmes de celui des hommes. En boxe française, la présence de deux modalités compétitives, l'assaut, forme de combat technique

sans KO 7 assimilé au féminin, et le combat (qui peut se
7 Initiales de l'expression anglo-saxonne Knock Out, le KO consiste en la mise hors d'état de combattre de l'adversaire par des coups plus ou moins violents

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conclure par un KO), associé au masculin, permet une division sexuée du travail sportif. Les boxeuses 'soft', largement majoritaires, engagées en assaut, privilégient un rapport esthétique à la pratique (goût pour les coups de pieds aériens) qui questionne peu la hiérarchie sexuée. Les boxeuses 'hard', compétitrices en combat, peu nombreuses, apprécient les séries de coups de poing appuyés et revendiquent une modalité de pratique similaire à celle de la majorité des hommes. Ces modalités sexuées de pratique, qui se combinent, nous le verrons, avec des trajectoires sociales différenciées, sont centrales pour comprendre les pratiques professionnelles et les modes de gestion de la vie privée des unes et des autres. Enfin, les contextes de socialisation spécifiques au football et à la boxe modèlent les comportements de genre de manière opposée. Dans les deux pratiques, les modalités concrètes d'interaction s'organisent à partir de normes différentes. Dans une perspective proche des travaux de Candace West et Sarah Fenstermarker (2006) ou encore de Judith Butler (2005), on considère ici que le genre résulte essentiellement de « la gestion locale des comportements selon les conceptions normatives des attitudes et des activités appropriées pour des catégories de sexe particulières» (West, Fenstermarker 2006, p. 117). À partir des cadres d'analyse d'Erving Goffman (1974, 1975), on peut considérer que le contexte homosocial du football féminin fonctionne comme un 'monde diminué' 8,impliquant l'adhésion au moins partielle à des normes sexuées et sexuelles' inversées' . Les équipes féminines évoluent en effet dans un monde à part, isolées de la pratique masculine. La stigmatisation des joueuses, que les hommes du milieu jugent peu conformes aux normes sexuées et sexuelles qu'ils privilégient, incite ces dernières à valoriser une sociabilité homosexuée et à questionner les catégories sexuées et sexuelles. Ainsi, dans le cas du football, le fonctionnement des équipes féminines s'oppose aux politiques
impliquant une perte de connaissance ou, tout du moins, l'impossibilité physique de se relever avant la fin du décompte de l'arbitre. S L'idée de 'monde diminué' est empruntée à Goffman (1975, p. 33) : « Parmi les siens, l'individu stigmatisé peut faire de son désavantage une base d'organisation de sa vie, à condition de se résigner à la passer dans un monde diminué. »

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identitaires institutionnelles. Les boxeuses, en revanche, toujours très minoritaires dans les groupes d'entraînement, s'engagent comme les hommes 'corps et âme' dans la pratique, mais doivent en retour prouver en permanence leur appartenance de genre. Le contrôle quotidien des hommes se transforme ainsi en des formes d'autocontrôle efficaces des comportements de genre, impliquant notamment un travail de l'apparence corporelle. Les différentes composantes des régimes de genre étudiés se construisent mutuellement, constituant des configurations spécifiques. Le mépris des hommes du football, parfois érigé en politique de club, accroît les tensions entre hommes et femmes et renforce l'isolement de la pratique féminine, 'invisible' dans les revues footballistiques. En revanche, les fortes relations affectives (et parfois amoureuses) entre boxeurs et boxeuses facilitent la mise en place d'une politique en faveur des pratiquantes. Les sports de combat et la boxe en particulier impliquent en effet des relations affectives intenses entre les partenaires d'entraînement, indispensables pour distinguer le cadre sportif d'autres forInes d'affrontements. Par ailieurs, la prise en compte de la pratique des femmes et l'omniprésence des images des corps féminins érotisés dans les revues spécialisées de boxe valident en quelque sorte le contrôle des hommes sur la conformité sexuée et sexuelle des boxeuses. Dans ces deux régimes de genre spécifiques, cet article s'intéresse plus particulièrement aux sportives qui lient d'une manière ou d'une autre leur carrière sportive à leur carrière professionnelle. En effet, il n'existe pas à proprement parler pour le moment en France de sportives professionnelles dans ces disciplines au sens que l'on donne à ce terme pour les hommes. Le football professionnel féminin n'existe pas et les rares footballeuses professionnelles françaises jouent à l'étranger. De la même manière, en boxe quelques boxeuses ont un statut semi-professionnel, mais elles cumulent en général ce statut avec une autre activité. Néanmoins, dans les deux cas, quelques femmes convertissent leur capital sportif en statut professionnel dans le monde du football ou des boxes, en devenant cadres des fédérations sportives ou en enseignant leur discipline dans différentes institutions. Trois aspects de leur expérience seront plus particulièrement abordés: leurs trajectoires sexuées et

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sociales, leurs comportements de genre et notamment leur position au sujet du travail de mise en conformité de l'apparence corporelle, et leur mode de gestion de la vie privée en fonction du caractère genré de leurs pratiques professionnelles. De manière générale, en s'engageant professionnellement dans leur activité, les sportives accroissent leur dépendance à l'égard de fédérations particulièrement sensibles à l'ordre de genre. Cependant, toutes les sportives 'professionnelles' ne gèrent pas cette situation de manière équivalente. Certaines parviennent ainsi à organiser leur vie privée selon un principe égalitaire, quand d'autres revendiquent la domination masculine comme mode de gestion de leur vie de couple.
Trajectoires sexuées et sociales

Les trajectoires sexuées de ces sportives 'professionnelles' se distinguent peu de celles des footballeuses ou des boxeuses de

haut niveau 9 et se caractérisent par des modes de socialisation
sexuée enfantine' inversés', au sein de configurations familiales spécifiques (garçon 'manquant', socialisation des sœurs par des frères aînés). Cette socialisation sexuée enfantine' inversée' se caractérise par une socialisation sportive orchestrée par les pères ou les frères, par une participation à des réseaux relationnels majoritairement masculins et par une identification au modèle du 'garçon manqué', souvent revendiquée avec force. Les sportives construisent ainsi des dispositions sexuées 'inversées', plus ou moins fortes et homogènes selon les cas (Mennesson 2004, 2005). Leurs trajectoires sociales, même si elles présentent une certaine diversité, comportent un point commun décisif: la conversion du capital sportif en statut professionnel s'opère à la suite de difficultés scolaires ou universitaires. Ces difficultés résultent souvent de l'investissement sportif intensif, sans que cet élément puisse être généralisé. Ainsi, les boxeuses 'hard', fréquemment originaires des milieux
9

Les sportives étudiées pratiquent toutes à haut niveau (participation à des
les sportives liée à leurs

compétitions nationales et internationales). Parmi les enquêtées, dites 'professionnelles' exercent une profession directement compétences sportives (salariées des fédérations ou des clubs).

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populaires ou en situation de déclassement social (pour les rares boxeuses issues des classes moyennes ou supérieures), transforment plus systématiquement que les autres pratiquantes leur engagement sportif en profession. Investies dans le monde de la boxe 'hard' vers 15 ans, au moment où elles commencent à subir les conséquences de leurs difficultés scolaires en termes d'orientation, leur socialisation pugilistique renforce leur distance aux études, l'anti-intellectualisme constituant une valeur fondatrice du milieu. L'engagement dans une carrière de boxeuse semi-professionnelle (pour les plus performantes) ou dans des formations professionnalisantes dans la discipline (brevet d'État) constitue en ce sens, dans la majorité des cas, leur unique horizon professionnel. En revanche, pour les boxe uses 'soft' et pour les footballeuses, l'engagement professionnel dans les fédérations sportives représente plutôt un'e alternative à un échec dans la filière

STAPS10, massivement choisie par les sportives étudiées engagées dans des études supérieures. Ainsi, Patricia (boxeuse 'soft') et Laure (footballeuse) acceptent un poste de responsable technique dans leurs fédérations respectives après un échec au
Il, CAPEPS et Solange et Christelle (footballeuses)abandonnent

la filière STAPS pour occuper des fonctions d'animatrices au sein de la fédération. Ces sportives 'professionnelles', souvent issues des milieux populaires, se situent par ailleurs plutôt dans

des trajectoires sociales ascendantes 12. La conversiondu capital
sportif en profession peut ainsi prendre un sens différent en fonction des disciplines sportives: pour les unes, elle parachève leur socialisation exclusive dans un monde masculin et populaire, pour les autres, elle permet d'acquérir une position sociale relativement comparable à celle espérée. Cette différence ne sera pas sans conséquence sur les pratiques professionnelles et les modes de gestion de la vie privée. Cependant, quel que soit
10Sciences et techniques des activités physiques et sportives. Il Certificat d'aptitude à l'enseignement de l'éducation physique et sportive. 12Globalement, des différences similaires de trajectoires sociales peuvent également être constatées chez les hommes. Les boxeurs et les joueurs de football professionnels se caractérisent en effet souvent par un faible capital culturel, contrairement à certains cadres techniques, ex-sportifs amateurs, dont le niveau de formation s'avère plus important.