Irrespirable. Comment échapper à l'asphyxie

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Chez vous, dans la rue, dans votre voiture, à l’étranger, vous ne pouvez plus y échapper : la pollution de l’air tue 7 millions d’humains chaque année. Usines, voitures, feux de cheminée, fours à foyer ouvert… Les sources de pollution sont innombrables. Dans ce monde devenu irrespirable, les politiques paraissent irresponsables, ou tout au moins dépassés. Malgré certaines initiatives remarquables à l’étranger, comme à Berlin ou Mexico, la pollution de l’air est la grande oubliée de l’environnement, loin derrière le réchauffement climatique. Fruit d’une longue investigation, cet ouvrage fait l’état des lieux précis de l’ampleur de la menace, détaille les conséquences de la pollution sur la santé et tord le cou aux idées reçues : on se trompe si l’on croit que le CO2est un gaz polluant, que les nouveaux diesels sont propres et qu’il vaut mieux fermer les vitres au milieu de la circulation. Cette enquête vous donne les clés pour vous protéger, le mieux possible, de ce fléau : quelle attitude adopter en cas de pic de pollution ? Que valent les masques de protection ? Où vivre pour subir le moins possible la pollution ? Un document choc.
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Delphine Prunault, journaliste, a notamment travaillé au sein de la rédaction d’Envoyé Spécial sur France 2. Elle est l’auteur de nombreux reportages et magazines et a reçu le Prix franco-allemand du journalisme en 2014. Elle a mené une enquête de terrain pendant plusieurs mois à travers le monde, dans le cadre du documentaireI dont elle est la réalisatrice pour Arte.

Alice Bomboy est spécialiste de l’environnement. Elle a couvert la plupart des grandes conférences climat qui se sont déroulées dans le monde depuis quinze ans.


I. « Irrespirable : nos villes au bord de l’asphyxie ? », film de 90 minutes, coécrit par Delphine Prunault et Valérie Rossellini, co-production Scientifilms – Arte France, diffusion en 2016.

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INTRODUCTION


Savez-vous quel est le plus grand danger environnemental à court terme pour notre santé ?

Non, ce n’est pas le changement climatique, son réchauffement et les bouleversements qui s’annoncent dans quelques décennies.

Ce n’est rien de plus… que notre air. Celui-là même que nous respirons, chaque seconde, sans pouvoir nous en passer. Chaque jour, ce ne sont pas moins de quinze mille litres d’air qui pénètrent nos poumons ! Rien n’est plus vital que l’air. Et pourtant… Parce que sa qualité est le symptôme de notre industrialisation à tout-va, l’air est aussi responsable d’un décès sur huit dans le monde chaque année. Car il n’a bien souvent plus rien de pur : chargé des émanations des usines, boosté aux gaz d’échappement et sali par les fumées de nos cheminées, il est aujourd’hui pollué. Trop. Les chiffres sont accablants : l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que 7 millions de personnes meurent chaque année des conséquences de la pollution de l’air.

Le ciel de Paris se nourrit des composés rejetés dans l’atmosphère par son trafic routier, celui de nos grandes régions agricoles est saturé en nitrate d’ammonium au moment des épandages d’engrais. Dans nos ports, c’est le dioxyde de soufre relargué par les navires qui vient empoisonner l’air. Les images des villes asiatiques figées sous un « smog » opaque ont fait le tour du monde : dans les rues, la pollution y est parfois tellement concentrée qu’elle peut obscurcir le soleil au point de laisser croire que la nuit est tombée… en plein jour. L’Europe n’est pas épargnée. Régulièrement, les monuments des grandes capitales disparaissent sous un épais voile de polluants. La pollution atmosphérique frappe aussi les campagnes. Du toxaphène, un pesticide massivement utilisé dans la corn belt américaine, a même été identifié dans les tissus gras d’animaux polaires, à plusieurs milliers de kilomètres de la zone agricole où ils sont épandus. Et sur les pentes népalaises de l’Everest, dans la chaîne de l’Himalaya, les scientifiques relèvent toujours plus de particules de carbone suie, piégées dans les neiges éternelles du toit du monde, rabattues par les vents… Que ce soit au nord, au sud, à l’est ou à l’ouest, le monde est partout touché par ce fléau moderne, dégât collatéral du développement boulimique de nos sociétés. Même lorsqu’elle est invisible, la pollution continue de faire des dégâts.

La note est salée : l’impact sanitaire de la pollution atmosphérique coûte chaque année à l’Europe 1 400 milliards d’euros…

Les polluants en cause sont désormais bien connus, issus du trafic routier, des industries, du chauffage, de l’agriculture. Ces composés toxiques sont insidieux : petits, parfois nanoscopiques, ils parviennent à s’infiltrer dans nos voies respiratoires et jusqu’à nos poumons. Là, ils encrassent nos bronches, les irritent et perturbent leur bon fonctionnement. À la clé : asthme, mais aussi cancers et maladies cardiovasculaires. Deux mille nouvelles enquêtes épidémiologiques sont publiées chaque année dans le monde : toutes pointent du doigt une urgence sanitaire mondiale. Pour la première fois, des études cliniques sont menées pour faire avancer la recherche, puis établir le lien entre les émissions polluantes et les pathologies qu’elles entraînent ou précipitent.

Les preuves s’accumulent sur la dangerosité de notre air et pourtant, les résistances sont bien là. En Chine, les victimes meurent en silence dans des « villages du cancer ». Tandis que des citoyens guettent les jours où leurs enfants pourront sortir jouer sans mettre leur santé en péril, les autorités, elles, accusent l’augmentation du tabagisme… En France non plus le problème n’est pas vraiment pris à bras-le-corps. Rien qu’en Ile-de-France, plus de 2,3 millions de Franciliens seraient exposés à des niveaux de pollution supérieurs aux normes, selon l’organisme de surveillance Airparif. L’Union européenne a d’ores et déjà engagé une procédure de contentieux à l’encontre de la France pour non-respect de ces valeurs limites et pour l’insuffisance des plans d’action mis en place. Ailleurs, les premiers rounds de cette bataille contre la pollution de l’air ont déjà été partiellement remportés. Le Japon a pu bannir les diesels les plus polluants de son territoire. En Allemagne, les Berlinois respirent mieux depuis la mise en place d’une zone environnementale barrant son centre-ville aux véhicules polluants. Paris aussi se dirige vers une interdiction partielle du diesel. Mais cela ne restera-t-il qu’une promesse ?

Pendant neuf mois, nous avons enquêté en France, en Grèce, en Allemagne, aux États-Unis, au Mexique et jusqu’en Chine et en Inde pour mieux cerner ce fléau qui, à divers degrés, n’épargne plus personne. Quelle est la nature de cette pollution atmosphérique ? Comment se forme-t-elle, se transforme-t-elle, se déplace-t-elle d’un bout à l’autre de la planète ? Pourquoi nos campagnes, tout comme nos villes, sont-elles également polluées ? Les intérieurs de nos habitations sont-ils épargnés ? Que disent les scientifiques des liens entre pollution de l’air et santé ? Quelles sont les conséquences environnementales, mais aussi économiques, de cette pollution ? Et les décideurs politiques ? Ont-ils vraiment engagé le bras de fer contre cette menace mondiale ? Existe-t-il des moyens de lutter conjointement contre la pollution atmosphérique et le changement climatique, autre fléau environnemental ? Quelles sont les initiatives prometteuses dont le monde pourrait s’inspirer pour rendre enfin l’air que nous respirons plus pur ? Les efforts demandés aux populations sont-ils bien acceptés, et pour combien de temps encore ?

Nous avons rencontré des victimes indiennes, chinoises, françaises ou grecques. Nous avons dialogué avec des activistes militant pour que les dirigeants du monde s’affranchissent des lobbys automobiles et industriels, et qu’ils prennent des mesures ambitieuses permettant de purifier l’air de leurs concitoyens. Nous avons questionné des chercheurs, en quête de liens entre polluants atmosphériques et maladies, mais aussi des dirigeants politiques qui, de Paris à Mexico, en passant par Berlin, expérimentent de nouvelles solutions. C’est le résultat de cette longue enquête, souvent édifiante, heureusement teintée d’espoir, que nous vous présentons dans cet ouvrage.

Au-delà de cette investigation à travers le monde, nous vous proposons également, à la fin de chaque chapitre, des solutions concrètes, applicables au quotidien, pour vous permettre de mieux vous armer contre la pollution de l’air, et finalement de « mieux respirer », à l’intérieur comme à l’extérieur…

CHAPITRE PREMIER

LA POLLUTION ATMOSPHÉRIQUE,
QU’EST-CE QUE C’EST ?


Paris, mercredi 18 mars 2015. Ce jour-là, la Ville lumière a temporairement perdu son éclat. Pendant plusieurs heures, un épais voile grisâtre et nauséabond s’est abattu sur la capitale française. La tour Eiffel, dont l’architecture se découpe souvent sur un ciel clair de carte postale, est à peine visible. De Montmartre, point de vue imprenable sur le Grand Paris, on distingue difficilement les arrondissements les plus proches. En haut des Champs-Élysées, l’Arc de triomphe est aussi trouble qu’un mirage… Depuis le début de la semaine, la région est confrontée à un épisode de pollution de grande ampleur, et tout laisse à penser que la situation va même empirer. Airparif, l’association agréée par le ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie pour surveiller la qualité de l’air dans l’ensemble de l’Ile-de-France, a lancé l’alerte dès la veille. « L’épisode de pollution atmosphérique que nous connaissons depuis dimanche se poursuivra en s’amplifiant […]. Paris prolonge ses mesures d’urgence. » La sinistre prévision se révèle exacte : le 18 mars, en Ile-de-France, la pollution dépasse de 188 % le seuil d’alerte, celui au-delà duquel les spécialistes estiment que respirer l’air ambiant présente un risque pour toute la population – enfants, personnes âgées et bien-portants ! Confrontés à cet air vicié, les Parisiens n’ont pas d’autre choix que de le subir. Lorsqu’un épisode de pollution envahit la capitale, ses habitants s’essoufflent, toussent. Sans doute avez-vous, vous-même, éprouvé cette sensation désagréable de gorge irritée et d’yeux qui piquent au point de laisser couler des larmes ? D’odeur âpre qui colle aux narines ? Sur la peau, cette pollution est invisible, mais chacun sent bien qu’elle s’y accroche, infime voile poisseux empêchant nos pores de respirer correctement.

Dans les services d’urgence des hôpitaux, les consultations pour crise d’asthme ou pour d’autres problèmes respiratoires augmentent brutalement, comme à chaque « pic ». Cette pollution entraîne aussi des effets bien plus néfastes : en Europe, les statistiques de l’Organisaton mondiale de la santé estiment que le mauvais air a été responsable du décès prématuré de 600 000 personnes en 2012. La même année, pas moins de 7 millions de personnes ont été victimes de la pollution atmosphérique dans le monde… Devant ces chiffres, aucun doute : la pollution de l’air est, aujourd’hui, le principal risque environnemental pour la santé dans le monde… Et les mécanismes par lesquels se propagent les pics de pollution n’ont rien pour rassurer.

L’« Airpocalypse »

UN NUAGEDE BORDEAUXÀ AMSTERDAM

Les rues parisiennes n’ont en effet pas été les seules à goûter l’épisode de pollution du 18 mars 2015. Quelques jours plus tard, les Bordelais se retrouvent eux aussi à la peine : l’air qu’ils inhalent reçoit alors une note déplorable de 8, sur une échelle qui s’élève de 1 (très bonne qualité de l’air) à 10 (très mauvaise)… Même constat de l’autre côté de l’Hexagone. Dans l’Est de la France, à la mi-mars, Strasbourg caracole en tête des villes françaises polluées. « Les villes de province suffoquent dans un silence complet », déplorent des médecins de la capitale alsacienne dans un appel publié par le magazine Terra Eco, exaspérés que toute l’attention se porte sur Paris. Quelques semaines plus tôt, en janvier, c’était la vallée de l’Arve, au pied du mont Blanc, qui étouffait sous une pollution chronique. En cause : l’intense trafic routier, notamment les files continues de poids lourds polluants transitant constamment entre la France et l’Italie. Sans parler des températures glaciales, qui poussent à utiliser de manière massive le chauffage, lequel rejette d’importantes quantités de fumées. Ce cocktail a eu raison des bienfaits du « grand air » alpin. À l’ombre du plus haut sommet d’Europe, les épisodes de pollution sont d’ailleurs devenus très réguliers. À tel point que les habitants de la Vallée ont dû apprendre à vivre avec, au quotidien. C’est le cas à l’école Saint-Joseph de Sallanches, en Haute-Savoie : entre midi et deux heures, la cour de l’école est désormais désertée par les élèves au gré des épisodes de pollution ! Quand l’air est sain, les enfants sont autorisés à s’y amuser. Mais quand l’atmosphère est trop irrespirable, interdiction de se dépenser dehors : toutes les activités se déroulent alors à l’intérieur. Non pas que l’air s’y révèle plus sain, mais les espaces de jeux sont plus réduits que ceux offerts par la cour extérieure, les enfants y gambadent moins, s’essoufflent moins… et respirent moins. Mathématique.

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