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Itinéraires déracinés

De
256 pages
Dans le milieu populaire des cités, l'enfant déraciné dès l'aube de sa naissance, s'institue béquille d'un parent en mal de vie. Il sera fantasmé comme un être de soutien, un "chargé de mission" qui consolide l'existence. Il survit dans une extrême solitude aux plans filial, familial, culturel et socio-économique. Il s'accomplira par les rares étayages qu'offrent les réseaux sociaux d'une cité de banlieue.
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ITINÉRAIRESDÉRACINÉSTaoAdohane
ITINÉRAIRESDÉRACINÉS
Journal de bord d’un psy de cité©L’Harmattan,2011
5-7,ruedel’Ecole-Polytechnique,75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-55392-7
EAN:9782296553927ÀMyna
ÀOlga
Àmamère
Àtouteslesmèresdéracinées
ÀleursenfantsPrésentation
Ilfaut être desontemps
ProverbepopulairePréambule
Cet essai est un «témoignage à froid », dans l’après coup, d’une
expérience clinique, longue de deux décenniessur un même territoire
populaire. Un essai qui a d’abord vocation de narrer, décrire et révéler
des itinéraires singuliers. Il n’est pas, en effet, d’emblée évident de
distinguer,parmilesmanifestationsdesouffranced’unenfantqui advient
dans le déracinement, ce qui est de l’ordre des conditions de vie sociale
et ce qui relève de la dimension psycho-dynamique à proprement parler.
L’idée que l’environnement influe sur la construction du sujet, son
tempérament et son caractère est ici plus qu’une considération
hypothétique. Cette idée façonne chacune de nos rencontres et nous
obligeàquestionnerlesreliefsdechaqueitinéraire.
Dire aussi, se faisant, les natures et les frontières d’un métier aux
prises avec les réalités déchirantes du déracinement. C’est là pourtant
l’une des questions profondes qui ont suscité et qui suscitent toujours -
au-delà des débats passionnés - un certain désarroi chez tout
professionnel soucieux d’accomplir tout à la fois une relation de soins
psychiques et de lien social, dans la dignité et le respect de l’autre. Mais
faire profil bas n’est pas se soumettre aux diktats du réel, au contraire.
C’est même probablement la condition idéale pour questionner ce réel,
s’yajusteren adaptantl’écouteautempsdel’éclosiondusens.
La pratique clinique dans le champ social soulève encore de
nombreuses interrogations épistémiques auxquelles nous aurons à
répondre en profondeur. Dès l’introduction et tout au long des chapitres,
le propos s’attachera à examiner des manières de pratiquer le lien, des
manières instruites dans l’informel, «ici et maintenant », au gré des
vicissitudes et selon la temporalité qu’ordonne la vie des gens dans une
cité populaire. Il faut donc «être de son temps »,comme dit le dicton
populaire et pour l’exercice d’un métier de soins, il sied de «prendre le
tempscommeilvient »et lesgens «pour cequ'ilssont. »
Dans un environnement où dominent lutte des classes et – pour les
plus précaires - lutte entre catégories, aucune approche de soin ne peut
avoir de valeur universelle, si elle ne s’adaptepas au contexte ; prendre
sensaufuretàmesure,dansl’informel etparlecoursdeschoses,dansla
foulée… Une pratique qui, peu à peu, prend corpset se révèle
1thérapeutique, à l’instar du jeu du squiggle (Winnicott, 1971). Car ici,
1 Jeu décritpar Donald Winnicott (1896-1971) et nommé « squiggle game »,
griffonnage ou gribouillis. Jeu de dessin interactif, utilisé librement ou en consultation
de soins par le clinicien qui trace un gribouillis et demandeà l’enfant de le compléter en
,/,ce qui importe n’est pas tant – pour paraphraser Winnicott - «tout ce
2qu’il faudrait faire », mais «le peu que l’onabesoin de faire. » Une
pratique qui s’édifie dans les méandres qu’obligent l’urgent ou l’imprévu
et le prompt, l’ici et le maintenant. Et la «demande » du sujet dans tout
cela, rétorqueront certains? Elle restera implicite, prise tacitement dans
les arcanes pudiques du transfert momentané ou à venir. Le transfert? Il
s’établira dans et par la constance informelle, comme l’union à
l’ancienne: «on s’unit d’abord, on s’aime -ou non - ensuite. » Ici, le
patient (celui qui attend) c’est le professionnel qui s’adapte, qui s’ajuste,
s’accommode, faisant avec ce qui advient.Et comme l’écrit Masud
Khan:
«Toutes les différences entre la psychanalyse proprement dite et
la psychothérapie sont souvent stériles, en raison de l’accent mis
sur le fait que c’est l’analyste qui choisit le rôle qu’il va jouer. »
(Khan,1974,p.293)
3Citant Althusser dans L’avenir dure longtemps et Lettres à Franca ,
Michel Martin écrit que «l’application très stricte des canons de
l’analyse a fait le nid du mythe trop répandu d’une analyse et d’un
analyste désincarnés, largement caricaturés. Il faut dire que certains,
appliquant farouchement et aveuglément ces principes, les substituant à
la vérité humaine de la rencontre, ont desservi la cause… La réalité d’un
processus analytique offre en elle-même des occasions de déplacements
légers ou importants de ces critères. » (Martin, 2001, p.107) Et l’on a pu
évoquer les «débordements » de Diatkine dans son analyse d’Althusser.
Celui-ci tua sa compagne Hélène, en analyse également chez Diatkine.
Un «ménage à trois » surgit ainsi dans l’échange d’articles entre cet
analyste et le philosophe. Dans les nombreuses citations de ce dernier, il
fut évoqué un Diatkine «engagé, très actif, proche de la figure du
thérapeutehéroïque. »
À mesure de l’expérience, nous avons eu à renoncer à l’a priori d’un
cadre tendu et du «rôleà jouer »; préférant lui substituer, au cas par cas,
notre capacité thérapeutique et de counseling (Rogers, 1977). Soigner
c’est savoir se ménager, s'adapter tout en aménageant une bordure
le transformant à sa guise. À tour de rôle, l’enfant et le thérapeute recommenceront le
jeu, aboutissant à une série d’élaborations. Le praticien s’appuie sur ce qui émerge de
cet «entre-deux »pourapprocherle mondeinternedel’enfantetle soutenir.
2
Nothowmuchshouldonedo,buthowlittle needonedo.
( Althusser L., L’avenirdure longtemps, Stock/Imec, spécial, 1994,p 172;Lettres à
Franca, Stock/Imec spécial,1998,p. 714.
,+),psychique, une «membrane » (Laplanche), un «contenant maternel » ou
«enveloppe contenante » (Anzieu), un «setting» (Winnicott). Et ce qui
estprésentéicichercheàrelater certains étatsdelapratique cliniquedans
un champ versatile et vacillant, imprégné d’errance et de déracinement.
Un champ ébranlé par le temps social de l’autre, ses rythmes et ses
pérégrinations déracinées. S'adapter à la contingence et au fortuit, à
l’inhabituel et à l’inopiné, c’est accepter l’incertitude qui désoriente la
démarche et le cadre. Advenir, chemin faisant, auprès d’humains,
d’enfants ou d’adultes et familles, accueillis au sein de structures à
vocation de service public. Des publics venant là avec une «demande »
4induite génériquement par le nom de la structure. En PMI , on vient
lorsqu’on est «enfantà naître » ou «déjà né », accompagné d’une
«femme-mère », multipare ou en voie d’advenir à la maternité, seule ou
en compagnie d’un homme, un conjoint, un mari, un frère, un père ou
tout autre membre de la famille; voireavec un(e) ami(e), des proches,
d’icioud’ailleurs.
L’exercice d’un métier de soins psychiques dans un espace tel qu’en
PMI, ou plus généralement dans le champ social, répond à une
«demande non directe », «biaisée », née par étayage sur les rencontres
de l’enfant ou de l’adulte avec les autres professionnels, qui eux
reçoivent non pas vraiment toujours une «demande de soins
psychiques », mais les signes d’une souffrancepsychique; des signes qui
traduisentle «besoin »derecouriràdessoinspsychiques.
«La première fois quej’ai rencontré cette dame, c’était il y a
deux mois. Son bébé venait de naître et j’avais l’impression que
le bébé allait lui tomber des bras, tellement elle n’arrivait pas à le
contenir. Cela m’avait peinée et, je l’avoue, j’avais du mal à me
contenir émotionnellementpourmieux lasoutenir,sansmemettre
à sa place. J’ai surtout ressenti une grande solitude chez cette
dame qui n’avait vraiment personne pour lui rendre visite dans
cette chambre d’Hôtel triste et au mobilier sommaire. Son regard
n’était pas vide maisprofondément abattu. Elle portait un désarroi
qui me paraissait être d’une autre nature. Il était chargé d’une
sorte de… mélancolie. Elle m’avait dit qu’elle se sentait seule,
qu’elle était aussi triste et fatiguée. Je lui ai répondu qu’elle allait
s’en sortir si elle acceptait bien mon aide.Aujourd’hui, elle tient
mieux son fils, un beau bébé. Elle vient souvent à la PMI et
4ProtectionMaternelleetInfantile(PMI)
,++,accepte de te parler de son parcours… chaotique. Merci de la
recevoir. »UnepuéricultricedePMI.
Notre rencontre avec l’enfant et sa famille dépend en partie de cet
autre regard, celui des professionnels de «première ligne » qui reçoivent
la «demande initiale ». Une rencontre qui se déroule là, selon des
rythmes qui obéissent au temps d’existence sociale de cet enfant et de sa
famille. Une rencontre qui sera marquée par un temps forcément
indéterminé, incertain ou plutôt instable, selon les contingences. Une
rencontre qui dépendra des conditions qui leur seront offertes pour venir
de là où ils se situent à chaque fois et fonction de leur disponibilité
matérielle, mais aussi psychique. Ilsviendront nous rencontrer dans les
lieux que nous animons de notre écoute clinique, depuis maintenant une
vingtaine d’années. Un détail qui n’est pas des moindres, car cette
pérennité là est le fondement même de notre identité de métier sur ce
territoire. Une plus-value symbolique indéniable pour une profession qui
n’a d’autres légitimités que l’intime du lien à cet autre qui est avant tout
unêtrehumainde culture.
Et c’està dessein que nous avons choisi le «nous »en lieu et place du
«je ». Nous en avons convenu ainsi, car le lien qui nous unit aux autres
corps de métiers, influe sur le notre propre et en façonne les reliefs et les
limites. Un métier qui, dans le contexte du champ social, ne peut guère
s’isolerdeceluidesautres,toutàlafoissiproches etsidifférents.
Enfantdecité
Pour l’enfant d’ici, cette présencepérenne est d’autant plus signifiante
que d’étape en étape, à chaque passage, il est invité, en raison d’un
cortège de difficultés, à venir nousconsulter. C’est maintenant chose
comprise que ses rythmes de vie, aléatoires et instables, l’ont souvent
poussé à venir nous rencontrer sous le signe du corps et de «ce qui n’y
va pas ». Nous l’avons reçu alors qu’il était recroquevillé, en position de
chien de fusil, dans le ventre desamère. Nous l’avons reçu juste après sa
naissance et au-delà, quasi toujours en compagnie de cette mère. Et
quelquefois, c’est lui qui s’en va «attendre », ou plus précisément
«jouer » en salle, cédant notre écoute à sa mère dont il pressentait le
besoin de dire les maux de l’âme et la mélancolie d’une existence
déracinée. Ainsi se déroulent nos rencontres, rythmées par l’aléatoire et
l’imprévisible, mais toujours instruites sur le socle d’une complicité
qu’ordonnent le lien psychique et l’étayage social. Longtemps, nous
restons sans nouvelles de lui. Nousl’imaginons hébergé ailleurs, en sous-
,+*,location ou en squat quelque part d’autre. Quelque collègue duCentre est
venuenousentouchermot:
«Tiens, ça fait un bail que nous n’avons pas eu vent de Mme Euh! Son
filsdevaitvenirpourunrappel. Ilssontsansdoute hébergésailleurs. »
Ailleurs. Autre déracinement... Et les revoilà à nouveau en visite.
Momentanément hébergés ailleurs, ils aiment à revenir ici, lien
psychique oblige. Il faut dire que nous nous sommes en quelque sorte
constitués dépositaires de leurs affaires déracinées. Cette fois-ci, c’est
l’enfant qui prend place. Il esquisse un dessin: gros visage troué au
milieu de la feuille. Le trou sert d’œil pour le visage, qui sert à son tour
de masque et l’œil de fenêtre d’où l’on peut voir sans être vu. Un dessin
qui donneà voir, sans bouche, ni oreille; voir aussi sansêtre vu; ni dire,
nientendedire.
Nous le retrouvons en matinée du mercredi ou d’autres jours, dans
l’un des entre-deux thérapeutiques que nous avons initiés ici, dans la
5cité. À l’atelier d’art-thérapie, nous l’accueillons en petit groupe, avec
d’autres enfants déracinés, question de dessiner, peindre et donner du
volume à leurs âmes turbulentes. Intermède plastique, doté de supports
qui s’interposent entre l’intime et le corps, entre le corps et l’autre,
l’espace d’une création. Nous l’animons conjointement avec un artiste
plasticien de métier, enraciné lui aussi dans la cité, tout aussi longtemps
que nous. L’atelier est situé juste à quelques pas de la PMI. Un terrain
vaguelessépare, cependant…
Là, le masque devient un visage qui prend du volume. Fait d’argile, il
se donneà voir en relief.Il est aussi doté d’un intérieur et d’un extérieur,
permettant à l’air de circuler. Le sculpteur plasticien étaye en pratique,
explique à l’enfant qu’il faut évider l’intérieur de l’objet sculpté.
L’enfantconsentetfaituntrou. Leplasticiendit:
«Le trou sert pour que l’air puisse s’échapper lors du retrait,
pendant le séchage, sinon la pression à l’intérieur augmenterait à
faire exploserlaboule. »
Un troude broche suffirait, mais l’enfant choisit de faire une
ouverture arrogante, à l’aide d’une goupille. Il jubile comme soulagé et
nouslanceparleregard unelueurfervente,transportée.
Toutaulongdeson enfance, épisodiquement,ilrevientnous retrouver
en atelier ou en séance d’écoute en PMI, suite à une dispute, un
malentendu, un désaveu, un excès de rage ou tout juste en visite, chez
5 Voirplusloinlechapitre «Intermèded’Arts &Thérapie ».
,+(,(comme dit sa mère) Tontontoufic. Il nous révèle ses pérégrinations
sociales et scolaires, ses alliances et ses remords déracinés. Cet enfant là,
emblème des autres déracinés, est atypique. Son enracinement dans la
société se fera lentement, c’est une question de prixà payer et d’aléas; à
son rythme et à la mesure de son déracinement, à la mesure aussi du
déracinement de sa mère. Une mère multifonctions, à la fois mère et
père, tante et sœur, grand-mère et sœur jumelle. Un couple conçu par
nécessité et dans le déracinement, sommé de tout concilier, le couchage
et les sorties, l’amour et la loi, les transportset la déception, les humeurs
et les courses, l’amertume et les rendez-vous. Des conditions de vie
hasardeuses, des conditions d’existence nébuleuses, des conditions de
logis obligées, étriquées, obligeant la promiscuité psychique incestuelle
parfoisetlaproximitédescorps.
Boîteàoutilsetméthode
Nos outils cliniques? Ils sont forgés là, dans l’impératif qu’oblige le
moment (ici et maintenant), dépendamment des besoins qu’apportent les
habitants, dont une bonne partie n’est jamais la même, changeante
comme l’eau du ruisseau. Et c’est nécessairement toujours dans la durée
que nous offrons une présence à ces déracinés de la route, implantés
provisoirement au cœur d’une cité dortoir «à kaléidoscopeethnique»
(Hatzfeld, 2010). Un faubourg à forte diversité de cultures et d’origines,
où la population se caractérise notamment par la présence d’une classe
sociale peu diversifiée économiquement, tirant massivement vers les bas
salaires,lesminimassociaux etlesaideslégales.
Et pour les besoins de cette recherche, nous avons recouru
éclectiquement à de nombreux outils qui se complètent, s’emboîtent ou
se confrontent. Une méthode qui mêle non pas «certitude »et «savoir »,
mais «incertitude clinique » et «questionnement ethnographique »
(Mouchenik, 2004); des positions ajustables et qui se nourrissent
d’écoute et d’observation clinique, en séance, en équipe, souvent aussi
hors murs et «dans la durée » (Mahler, Tustin). Méthode étayée d’une
«démarcheanalytique », où:
«Certitude et savoir se différencient au nom de la
questionnabilité de leurs énoncés respectifs: la premièrerefuse
cette mise à l’épreuve, le second l’accepte, fût-ce malgré lui. Il
reste à espérer que le questionnement de, par et sur la
psychanalysepuisse continuer. »(Aulagnier,1999, page22)
Méthode associée donc aussi à «l’itinéraire anthropologique »
,+’,(Brown 2005), dans un cadre institutionnel où le soin psychique apporté
à l’enfant, à l’adulte ou la famille est avant tout une «attention de
soins. »Uneaction qui nécessite la concertation, car elleimpliquemoults
acteurs. Quelles que soient leurs hiérarchies dans la pyramide des
pouvoirs institutionnels, quels que soient leurs savoirs, une attention de
soin n’est jamais rien d’autre qu’une attention consentie de soin. Une
attention apportée à ces personnes, le temps du lien psychique que
suppose le soin, et en dehors de quelque autre considération (conseiller,
éduquer, juger, contrôler, surveiller…) Des acteurs dont la «capacité à
soigner » est parfois altérée par certains symptômes qui se montrent au
grand jour chez l’enfantdéraciné et qui cachent pourtant mal des racines
(cassées) à peine dissimulées. Certains de ces acteurs se laissent prendre
dans la toile névrotique (la leur) et ne supportent pas de voir certains
symptômes (Khan, 1974). Ceux notamment que «fabriquent »
(Maisondieu, 2010) la misère sociale, le dénuement filial et la privation
en étayages psychiques. Alors, ils se précipitent, conseillent, jugent
beaucoup trop vite. Un malentendu quotidien qui précipite l’acte avant
l’entendement. D’autant qu’une de leurs missions (la protection de
l’enfance), lorsqu’elle est exercée comme contrôle et sans discernement,
revientà chercherdesaiguillesdansunebottedefoin.
Le rôle de régulateur social et d’étayage psychique qu’occupent
certains espaces de service public comme la PMI, depuis plus d’un demi-
siècle, sontà ce titreetà maints autres égards éloquents. Cette institution
qui gère - et quelquefois s’ingère dans - la venue au monde de l’humain,
entretient forcément des rapports totaux (Mauss,1969) aux êtres qu’elle
accueille. N’entend-elle pas les «saisir » dans leur totalité et les
«appréhender » sous le triple point de vuephysiologique, psychologique
etsocial? Ne les invite-t-elle pas de par le besoin de suivi médical en
soins préventifs, de contrôle vaccinal et staturo-pondéral? Ne les
appréhende-t-elle pas de par leur souffrance psychique, de par leur
manque en étayages filiaux, familiaux ou sociaux de proximité, révélés
dans la foulée d’une pesée ou d’une consultation? D’un côté, il y a les
besoins de cet enfant et à travers lui ceux des siens; et de l’autre des
adaptationsou plus précisément des scénarios d’ajustements ! Des
rapports «totaux »doncqui, lorsqu’ils sont nourris de «profil bas »,font
émerger un espace concerté où règne «la paix »; un espace où l’on
«prend le temps » d’écouter avant d’agir, de questionner avant de juger
ou décider. Et parfois, dans la foulée, c’est l’agitation et la hâte qui
l’emportent! L’empressementavant l’écoute, le jugement avant
l’examen… Il faut direqu’ici, certainssymptômes charrient la souffrance
,+%,et le désordre, la douleur et l’inquiétude, la «difficulté et le trouble »
(Delahaie, 2009), la «marginalité et le trouble » (Tap, 1993) la misère et
lamorale,lesvaleursdu bienetdumal,toutàlafois.
Tout se passe comme si l’établissement de la relation, par la distance
nécessaire et dans la proximité, ne pouvait se faire qu’au fur età mesure.
C’est le principe de laisser le réel se dévoiler dans un lien qui permet à
l'individu de donner sens à sa condition d’existence. Ilyalà comme un
principe euristique d'accès à la connaissance de l’autre, à condition de
prendre part à ses rythmes, sa temporalité, ses références théoriques et
conceptuelles aussi, ses croyances et ses rites. Sans lien total, il ne peut y
avoir de lien psychique et social, tout au plus pourrions nous parler
d’actes parcellaires et segmentaires, ne percevant jamais dans l’être
déraciné que des expressions multiformes de symptômes, préalablement
identifiablesetreconnaissables,audétrimentdel’unitédel’humain.
Démarche
Ce travail a donc pris corps par une approche artisanale, ou plus
précisément comme une ethnographie clinique, au long terme. Une allure
faite de notes consignées à chaud, dans l’après coup d’entretiens, de
situations de rencontres et de retrouvailles successives, ultérieures ou
tardives. Une construction née du besoin de faire comprendre et partager
l’itinéraire d’un enfant déraciné, dont les difficultés sont apparues et
réapparaissent au fur et à mesure de son développement, dans un
environnement souvent fait d’errances et de déambulations. Notre regard
se veut tout à la fois intérieur (il se ressource dans des paroles intimes);
mais également extérieur (il est circonstancié dans le contexte de soins
psychiques prodigués dans la collégialité qu’oblige tout travail en
équipe).
Les détails de chacune des situations abordées ont été reconstitués,
narrés, de sorte que l’anonymat des personnes soit protégé ; de façon
aussi que le récit relate une sorte de photographie euristique révélatrice
de trajectoires de vies para urbaines et déracinées. Les bribes de nos
rencontres aléatoires peuvent s’énoncer comme des «romans du réel ».
Elles sont en tout cas présentées sous forme de récits qui relatent des
itinéraires de parents (des mères) advenantà une maternité solitaire, sans
étayages familiaux, sans entourage, et souvent sans témoins. Elles y sont
advenues non sans risque d’y laisser leurs âmes errantes. Récit aussi de
cet enfant à naître ou déjà né, ici ou ailleurs et advenant ici. Un enfant
imprégné par l’errance, détaché territorialement, en souffrance d’un
mode stable d’habiter. Un enfant quasi souvent conçu comme un
,+#,coursier entre deux mondes, celui d’ici et celui de l’ailleurs; entre un sol
d’accueil et le monde de l’exil, entre le désir, l’attendu et le contingent;
entre une mère et une famille manquante; entre cette mère et l’enfant
interne, conçu fantasmatiquement comme une «béquille », «appui » ou
«parapluie » (Kaës, 1984), «sauveur d’âme », «porte-parent » ou
«ancêtre fondateur de lignée » (Adohane, 2008) ; un enfant «cale » ou
«étai » pour une mère quasi souvent «au bord du gouffre » (Cyrulnik,
2004). Enfant du fantasme donc et qui advient sous l’auspice de la
providence. Expression mentale d’une pulsion qui se dévoile chez la
mère sous forme d'image d’abord, de sensation ensuite, se révélant
fantasmatiquement semblableàcet «objetinterne »attendu.
«Mon fils sera tout pour moi. Il s’occupera de moi et je ne serais
plustouteseuleaumonde. »(Proposd’unemère)
Etdansleréel,lelien entre «l’enfantà venir », le désirdemourir etla
pulsion de survie, semble ramper sous l’emprise du fantasme. Rien de
bien singulier jusque là, puisque l’une des fonctions du fantasme est
d’être à la disposition du Moi: établir des relations objectales dans
l'imaginaireetlaréalité,êtreunedéfensecontrel'angoisseetlenéanttout
en étantlecontenumême decette angoisse(Segal, 1969).
«Jesuis entredeux marées. Qui viendra me tirerde là, sinon mon
enfant? »(Aveud’uneautremère)
Étatdeslieux
Ce recueil d’écrits interrogera aussi, et dans la foulée, certains des
liens qu’entretiennent les habitants d’un territoire, la cité, avec des
services publics, lointains ou de proximité. Un réseau institutionnel, qui
s’est généralisé, conséquence de la «sectorisation » des années soixante-
dix. Des structures territoriales qui ont institué les services de différentes
administrations sur des secteurs géographiques baptisés
«circonscriptions » (secteur d’aide sociale, enfance, PMI, etc.) Cette
organisation «institution-secteur-dispositif-territoire », avait pour
vocation de rapprocher les intervenants institutionnels et de féconder un
travail concerté, complémentariste et surtout proche des habitants. De
nos jours, l’on ne cesse de révéler la «chalandisation » inquiétante du
champ social (Chauvière, 2007). L’institution sociale est en effet
contrainte de renouer avec de nouvelles logiques: l’organisation
managériale «moderniste »,l’évaluation, la gestion en vase clos, des
modes de rétribution et de financement décidés par des gouvernances qui
,+",empruntentlesvoiesduréductionnismeetdela calculatrice.
La «crisesociale » est un mot qui revient aussi sur les lèvres des
familles précaires et déracinées. L’entrée dans les dispositifs est une
affaire statutaire, de connaissance et de patience. Quant aux
professionnels du champ social, ils semblent ennuyés face à l’ampleur
des problèmes sociaux, récurrents et qui s’intensifient sur des territoires
longtemps stigmatisés, précarisés tout aussi bien dans le réel que par
l’imaginaire. Une monoparentalité galopante, des adultes isolés, largués,
des enfants peu ou pas du tout étayés, développant à très court terme des
expressions atypiques et des désordres «incasables ». Un constat
quotidien qui met le professionnel du terrain face à un double rouleau
compresseur. D’un côté les besoins des familles et des enfants, sapés par
le déracinement périurbain et qui demandent une plus grande écoute,
présence, attention; et de l’autre des logiques institutionnelles qui
poussentpar endroits, aux «pratiques à la va-vite », à l’évaluation pour
l’évaluation,aux quadrillagespardispositifs.
Une doublure qui transforme le champ social en secteur de
concurrence; «commerce social » disent certains, relié aux ficelles d’un
agrégat d’instances administratives soumises à une gestion régalienne et
pointilleuse. Partout semble sévir une ambiance de travail où les tensions
s’énoncent grandissantes et s’entendent, pour l’heure, comme une
profonde souffrance de tous, à tous les étages. Une sorte de
«mondialisation »àl’échellelocaleoùlesresponsabilitéssontrenvoyées
ailleurs, y compris dans le champ politique. L’ailleurs!Le turn-over! Et
des professionnels qui changent de service ou de territoire mimant, d’une
certaine façon, l’errance des familles en souffrance «d’habiter »
(Lussault, Paquot & Younès, 2010), espoir de trouver meilleure
dynamique, ailleurs. Un déplacement significatif d’un malaise qui a fait
déchanterd’aucuns.
Le cloisonnement institutionnel est une affaire sérieuse et ne permet
plus de «prendre le temps » du questionnement, de la collaboration et
des choix d’outils, adaptés aux habitants d’une cité. Les nouvelles formes
de management ne permettent plus ce «temps pris », le «temps du
sujet » et du «collectif », celui de l’écoute et de la parole de l’autre.La
gangrène de l’étanchéité se propage, davantage que par le passé,
refermant chaque dispositif sur sa logique propre, ses critères
d’admission ou d’exclusion. Une logique d’étals, plus dignes des
hypermarchés que des coopératives à l’ancienne; des étals qui se
juxtaposent comme dans les surfaces commerciales. Une loi qui dicte la
gestion catégorielle des problèmes individuels. Des classes sociales qui
,+!,n’ont de social que les critères d’appartenance à tel ou telautre
dispositif; des individus qui n’ont en commun que le bénéfice qui leur a
été accordé dans le cadre d’un droit, coupé du reste. L’institution du
travail social, en se laissant sombrer dans la gestion individualiste, prône
sans le vouloir le «chacun pour soi »,y compris à l’échelle d’une cité.
Le glas a sonné, sous la pression d’une gouvernance nouvelle, celle d’un
état sans scrupule qui applique la sape et démoralise les troupes.
Lesquelles se retrouvent sous la contrainte de «faire du chiffre » tenir
bon les «quotas », «gérer les flux ». Ainsi, par endroits, «prendre le
temps », «Mutualiser » les pratiques et les ressources
humainesparaissentdéjàcommedes gageuresimprobables.
Des réunions pluri-professionnelles ou pluri-disciplinaires existent
cependant et sont même légion. Elles regroupent les travailleurs sociaux
des divers services intervenants ou censés intervenir dans les familles.
Ces réunions permettent l’échange d’informations au sujet des familles
«en grandes difficultés ». Elles ont pour objet l’octroi à chacun d’une
meilleure lecture du réel, certes, mais «la vie dans la cité » n’est que
parfois effleurée, rarement approfondie. Cette question ne date pas
d’aujourd’hui. Déjà, par le passé, on la trouve par exemple, posée en
termesderéseaux comme «analyseur desprofessionnalités enbanlieue »
(Bautier, 1995). Et l’on a pu écrire à propos des réunions
interprofessionnelles:
«C’est également pour en savoir plus au sujet des clients et au
sujet des professionnels engagés auprès de ceux-ci qu’ils abordent
parfois la vie dans un quartier. Ils sont toutefois peu sollicités
pour s’intéresser plus globalement à l’environnement social et
culturel: bien que (ces services publics) (…) soient logés dans
une cité, par exemple, les salariés ne savent pas ce qui se passe
aux alentours: on n’a pas développé cet aspect social.(sic)»
(Bautier,1995,p.321)
Face aux nouvelles logiques dans les services, de moins en moins de
professionnels savent ce qui se déroule dans une cité, aux alentours. Ils
en ont pourtant la possibilité, à une certaine condition: prendre le temps
d’écouter. Accompagner aussi dans la durée,être là, faire l’étai, le tuteur,
l’agent social, celui de la vigilance sociale et non du contrôle
administratif, tourné vers la chasseaux indices ou la vérification des
critèresqu’exigentlesdispositifs.
,+/,Témoignage
Notre témoignage - clinique du réel?- porte sur des itinéraires
atypiques qui se révèlent dans et par la marge. Des itinéraires mis en
lumière par les propos de certains adultes qui témoignent de ce qui a pu
faire flanc, rebord ou point de butée dans une ou plusieurs pages de leur
vie singulière et sociale. Des propos qui nous avaient beaucoup
questionnés, et qui pouvaient se métamorphoser en écritures anonymes
pour le témoignage et non pour la gloire. Certains ont même trouvé le
titreduLivrequilespouvaitdécrire:
• Mavieavantdemourir
• Touslesmalheursdumondequimetombentdessus
• Toutesles épinesquim’ontpiquédepuis…
• Laviequim’afaittournerlatête…
Dire ces titres qui résonnaient comme pour énoncer des talents
maudits. Dire des failles narcissiques, ordonnées sur un mode
«dénégatif » récurrent. Dire aussi les entailles. Ces déchirures qui
s’affranchissent des processus de pensée par un réel qui semble n’exister
que pour être rencontré. Dire encore l’itinéraire d’un enfant, dont la
venue au monde viendrase révéler aux travers d’une somme de récits,
singuliers et de groupes communautaires. Dire des récits qui nous ont été
narrés sur le mode de bribes mélancoliques, d’histoires et de parcours de
vies tels des contes, teintés de joie et de spleen, de bile noire et de
débordement. Une expression qui revient dans ces milieux marqués par
le déracinement de tous. L’expression «se faire de la bile »ne traduisait-
elle pas, par le passé, cet abattement psychique, né des ennuis et tracas,
des tourments de la vie? N’était-elle pas la figure d’humeur (des
humeurs)et del’incertitudedansl’existence?Les anciens, quienont fait
le segment majeur de leur clinique, l’avaient pourtant bien baptisée
melancolia,dugrec /+1.$(*1’.etdel’arabe‘&)"#,&(lanoire).
«La théorie médico-psychologique a été abandonnée tout entière
pendantleXVIIIesiècle. Mais‘se fairedelabile’,delabilenoire
en l’occurrence, reste usité de nos jours pour évoquer les
«soucis ». Et le spleen, «ou les vapeurs anglaises » comme disait
Diderot quand il importa le mot, au sens propre et d’après le grec
splên: la «rate » donc le «siège des humeurs noires »… Le
spleen cessera-t-il jamais d’étreindre la sensibilité moderne après
,*),les inflexions d’un Charles Baudelaire… » (Lefébure, 2004,
p.140)
De cette expression, le propos cherchera à dégager une signification
euristique pouvant illustrer et éclairer d’une lueur naturelle, in vivo, les
chaussées parfois déshumanisées d’enfants déchaussés de toute culture;
d’adultes frappés par le déracinement. Ce déracinement même, dont
Pablo Neruda (1974) disaitêtre «une frustration qui, d’une manière ou
d’une autre, atrophie la clarté de l’âme. » Nous ne parlerons pas, en
conséquence, de «normalité » ou de «pathologie » (Canguilhem, 1943),
tant il est peu probable de poser les limites entre ces deux expressions
chez cet enfant déraciné de parcours. Des limites poreuses et fragiles,
tant l’épreuve du déracinement est nourrie de plaies, d’ennuis au
quotidien et d’une douleur morale, peu avouable. Cependant, s’interroger
sur ces limites, n’est pas à faillir, si l’on veut mener à bien unerelation
adéquate de soins psychiques. Le cadre clinique dans lequel nous
assoyons ces soins se situe au cœur d’un champ fortement teinté de
pérégrinations périurbaines incessantes. Un cadre qui suppose de facto
qu’ons’yadapte.
Toutefois, soulignons que parmi les psychanalystes à avoir pris parti
pour une distinction entre le normal et le pathologique chez l’enfant fut
AnnaFreud(1968)qui écrivait:
«Nous parlons de normalité quand nous avons l’impression d’un
équilibre intérieur satisfaisant auquel correspond un degré égal
d’adaptationàl’entourage. »
Or notre impression, s’agissant de cet «équilibreintérieur », ne peut
se déterminer qu’au regard des paramètres environnants. À noter, au
passage, que là où Mélanie Klein parle de «conflits internes à l'enfant »
(Segal, 1969), Anna Freudvoit des «conflits relationnels,
d'adaptation. » Il s’agira véritablement d’interroger ce processus, au
regard de ces deux paramètres; en lien précisément avec la culture de
l’errance et du déracinement. Plus explicitement, il s’agira de convoquer
une lecture «complémentariste », qui associe ces deux regards: clinique
d’un côté (mine intérieure), et anthropologique de l’autre (adaptation à
l’entourage).
Car la toile culturelle dont est nourri cet enfant déraciné, de naissance
ou de parcours, s’est quelquefois énoncée par différenciation à l’égard
des standards dits d’origine, comme une culture peu homogène et se
révélant chaotique, mosaïque, rognée ou patchwork. L’enfant déraciné
,*+,semble se vivre commedépendant botaniquementde racines lointaines,
telle une plante lianescente, migrant sans cesse, s’irriguant de racines
mères peu accessibles. Et au fil de ce parcours, il semble comme obligé
de faire des haltes pour accrocher d’autres racines, éphémères,
s’apprêtant à tout moment à nouer des compromis avec des supports
urbainsetbétonnés.
Nous parlerons de ces déracinés en lien avec la vulnérabilité
psychique, eu égard à leurs conditions précaires d’existence et nous
situerons notre analyse autour des questions du déracinement, en lien
aussi avec l’immigration dont le sort est profusément (souvent) conjugué
à des «traditions »; comme si «survivre » en exil ne peut se vivre qu’à
rebours, dans une vie antérieure, communautaire et de groupe ethnique
borné, en référence à une culture statique, immuablement figée. Certes,
parmi ceux-là qui sont un jour partis, malgré eux, d’aucuns semblent
vivre leur déracinement comme un exil qui les a suspendus; n’étant déjà
plus ni ici, ni ailleurs, vivant ici comme des convives indésirables, venus
d’ailleurs et là-bas comme des «revenants », des «sans ombre », des
djinns. Des génies tout à la fois absents et présents et qui survivent dans
un temps de double oubli. Un temps brisé, figé et immuable; saisissant
aussi comme par une sorte de mécanismeefficace, introjectant dans leur
existence le spectre de cette culture d’avant l’exil. Et l’aveu de ce
déraciné d’antan qui, parlant sur un mode mélancolique de sa terre
natale,dit:
«Là-bas, c’est commele hammam, on a besoin d’yaller de temps
entemps,maisonnepeut yresterlongtemps. »
Et certains autres transportent cette culture-là dans leur corps valise,
comme les propos de cette mère qui plaisante en parlant ainsi de sa terre
mélancoliquementnatale:
«La différence entre les gens de ma terre et moi est toute
sentimentale: eux ils habitent seulement cette terre-là alors que
moi,ellem’habite. »
Des paraboles somme toute, pour dire l’exil intérieur et le
déracinement psychique. Mais l’attrait de l’universel est tout aussi
légitime pour qui a bâti son exil intérieur à condition toutefois d’y être
initiépar l’étayage d’une entreprise sociale tout à la fois proche et
distanciée permettant la levée des «cales » et des «étais », le moment
venu, sans produire de fracas. Une entreprise d’étayage donc qui, à vrai
dire, implique tout à la fois la proximité et l’altérité des autres. Il s’agit
,**,par conséquent de convoquer au sein de la clinique le questionnement
ethnographique de la culture déracinée. Recourir aussi, s’il le fallait, à
une «psychologie géopolitique clinique» (Sironi, 2007). Des
questionnements qui ne sont guère impertinents, à plus forte raison, pour
exiger la déconstruction idéologique du déracinement et bâtir sa
redéfinition en lien à une certaine culture; a fortiori de seconde zone,
culture de l’oubli et du double oubli, de l’absence, voire de la double
absence (Sayad, 1999). Une culture déracinée, qui n’est pas le
pléonasme d’unecitoyenneté à bas niveau, mais une culture politique,
assurément politique. Une redéfinition en lien, dès lors, avec un territoire
fortuit:l’iciimprobable,l’ailleurstoutaussiimprobable!
Postulats
Quelques jours après son avènement, les premiers soins légaux
obtenus à l’hôpital public, son inscription au registre de l’état civil et sa
nomination, cet enfant s’invite dansle déracinement, poursuivant le trajet
de sa mère dans un itinéraire d’incertitudes et de contingences. Perçu
comme vulnérable par les services qui l’ont délivrés au monde. Son
avènement mobilisera les regards et l’attention autour de sa jeune mère,
non moins pensée comme vulnérable. Une légalité de droit (partiel ou
total) s’ouvre à celle-ci sur la base de sa mutation statutaire. Une
reconnaissance statutaire qui compense sommairement la carence rituelle
qu’obligent les passages d’une vie sociale. Arrivée en PMI, laissant se
révéler les signes de sa vulnérabilité psychique, cette mère (isolée) se fait
entourer d’attention et de soin; d’un regard vigilant aussi, question de
«voir » si la situation n’est pas «à risques. » La PMI, c’est aussi ce
«contrôle »de coutume, unregardsocialquinelaissepasindifférent.
Lanaissance dansledéracinementconsacreradansunmêmetempsun
enfant et sa mère. Tous deux adviennent au monde, presque en même
temps, tels de faux jumeaux, liés par une même destinée, avides
d’étayages et d’enracinements. Tous deux, trébuchants et tanguant d’un
ailleursà l’autre, tentant de se fixer dans cet ici lointain, et dans l’univers
de la précarité sociale qui les accompagne, de cité en carrefour, comme
des plantes lianescentes, élancées sur des bétons verticaux, égarés dans
des dédales labyrinthiques, assoiffés de terre nourricière pour
s’alimenter,s’enraciner, survivre,sedévelopper, rêver,vivre.
L’épreuve du déracinement n’épargne que rarement de la souffrance
psychique, une souffrance tout aussi morale et sociale. Ces incidences
s’avèrent multiples et affectent sévèrement l’enfant déraciné. Dès la
,*(,naissance et tout au long de l’enfance, celui-ci devient vite l’étai du
parent déraciné, endurant le déracinement à son tour. Le désarroi
psychique souffert ne traduit jamais vraiment une maladie en soi, sinon
un mal-être profond, quasi souvent pulsionnel, débordant la surface du
corps. Un désarroi affectif qui ne cesse de se montrer à qui de droit,
sollicitant profusément étayage, consolidation et scellement d’une peau
psychiquepeusécurisée.
L’enfant déraciné souffrirait de dénuement psychique, aboutissement
d’une condition d’existence précaire et souvent de misère; une vie qui
s’avère déshumanisée, carencée en alliances filiales, en figures
secondaires compensatrices du désert relationnel et de l’errance dans un
milieu périurbain peu clément. Pour certains, un tel itinéraire est une
vraie spirale mouvementée. D’hôtel en hôtel, d’hébergement en
hébergement, de provisoire en provisoire, la vie de cet enfantest hyper
rythmée, faite d’épisodes, d’emménagements, de transitions, de passages.
Un voyage incessant, qui se répète pour devenir une routine. Depuis la
nébulosité du ventrede sa mère, il sentait déjà ce mouvement
indéterminé et intermittent, quelquefois trouble et saccadé. Il entendait
des voix anonymes, peu régulières et toujours le souffle de sa mère,
lorsqu’elle est essoufflée, anémiée. Il entendait le vacarme assourdissant,
le grouillement de la vie urbaine, monotone et à nouveau les lentes
respirations de sa mère, haletante, effrayée, fiévreuse et fatiguée. Et
soudain,unrépit.Etànouveaulatempête.
Cet enfant déraciné est sommé de confidence, complice obligé,
compagnon de fortune, camarade de combat, collègue de souffrance
d’une mère à la fois adulte et enfant. Tous deux, pris dans les mailles
d’une alliance hors du temps, hors des normes. Un couple de nouveau-
nés dans le déracinement. Dès sa naissance et son arrivée en PMI, ce
couple isolé s’engage dans un cycle de processus dépanneurs,
reconstituants et compensateurs du manque à gagner en relations
sensorielles et en regards stables, d’intérieurs domestiques douillets et
captivants, de repères spatiaux et temporels sécurisants, d’une famille de
portage primaire. Solidaire en exil, par la force des choses, l’enfant et sa
mère s’étayent dans une proximité jumelée, mutualisant les appuis et les
besoins, s’instituant béquilles, tuteurs l’un de l’autre, dans le
déracinement.Troisaxes peuventainsipréfigurercepostulat:
,*’,Suppositionn°1
Nous supposons qu’une telle vie errante et turbulente n’affecte
pas mécaniquement la structure psychique de cet enfant qui, dès
sa naissance parvient malgré tout à s’élever, se décuplant de
sollicitude à l’égard de l’entourage incertain de sa mère.Il se
développe par à-coups, chaque fois qu’une opportunité s’offre à
lui, à tout moment où la situation le permet. Il apprend ainsi à
s’agripper conjoncturellement à tout ce qui se présente à lui. Il se
saisit du moindre regard, du moindre geste, du moindre contact,
du moindre objet et de tout ce qui se donne à lui. Il devient
opportuniste et survit par le système des aubaines, celui des
chances, des hasards aussi et des opportunités qu’ordonne une vie
humaine urbanisée à outrance où tous les individus se croisent et
se suivent, pressant le pas, sans s’arrêter, saisis par une fièvre qui
les poussent à traquer le temps. Une vie où le vrombissement, les
vibrations et les rugissements l’emportent sur la nonchalance et le
brouhaha d’humains qui règlent des comptes impertinents. Une
vie urbaine où les regards ne s’attardent guère plus que l’éclair,
les gestes rares, les contacts interdits, la caresse d’un enfant
suspecte, délictueuse, illicite et illégale. Chaque jour apporte son
lotdebonheursetdedétresses.
Suppositionn°2
Nous présumons l’existence d’un désaccordage primaire qui
s’enracinerait dans cet espace intermédiaire situé entreles besoins
de l’enfant et la capacité d’une mère à répondre et ne pouvant
souvent répondre que par le fantasme de l’enfant qu’elle a en elle,
dans son sein: un enfant «agentd’étayage » ou «chargé de
mission ». Une antinomie des besoins et des réponses que
révèlera le langage d’une mère qui ne manquepas d’attribuer à
cet «enfantattendu » un statut de «pilier », voire de «poutre »
qui permet de tenir. Ilyaurait là comme une inversion des rôles
tel un retournement qui n’aura de cesse de trahir les attentes
fantasmatiques d’une mère en souffrance, à bout de souffle.
Bouleversement qui ne manque pas d’affecter l’enfant, dont les
besoins d’attachementsne tardent pas à être altérés par des
désaccordages qui l’ébranlent et mettent à mal son unité
psychique. À l’instar d’un jeu de miroirs opposés, la relation
,*%,