Jacques Bethemont

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Pour Jacques Bethemont la géographie est à la fois une éthique et une esthétique, justifiant qu'il ait recours à des références d'auteurs français et étrangers, à des évocations mythologiques des civilisations anciennes, des us et coutumes des peuples. Il en ressort un profil particulier d'enseignant, avec une conscience rare de la lenteur du temps et des adaptions catholiques de l'action humaine. Le géographe se dégage ainsi de l'immédiateté des faits et s'insère dans le temps long de l'humanité.
Publié le : mercredi 1 septembre 2010
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EAN13 : 9782296935853
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JACQUES BETHEMONT

Géographe des fleuves

PATRIMOINE des Géographes sous la direction de Christian Daudel
PATRIMOINE des Géographes est une collection consacrée à la vie et à l’œuvre de grands géographes contemporains. Les ouvrages s’organisent en deux parties, l’une prenant en compte les étapes et les aspects du fonctionnement de la carrière professionnelle considérée (souvent sous la forme d’entretiens), l’autre regroupant des extraits des différents livres et articles que les géographes ont publiés tout au long de leurs activités pédagogiques et scientifiques à l’université (sous la forme d’une anthologie de textes) et toujours suivi d’une bibliographie exhaustive et de différents index. Les auteurs des volumes sont des universitaires et des chercheurs ayant connu personnellement les géographes présentés et qui font l’objet d’une démarche historiographique approfondie à forte connotation patrimoniale. Car il s’agit bien de porter à la connaissance d’un large public de spécialistes mais aussi d’amateurs éclairés, la personnalité humaine et scientifique de grands noms de la géographie, en France, en Europe et dans le monde. Les ouvrages de cette collection témoignent de la diversité et de la richesse de la communauté des géographes. Ils mettent en valeur la qualité intellectuelle de la pensée géographique en général et de la littérature disciplinaire à laquelle elle donne lieu, en particulier depuis ces dernières décennies. Ainsi exposée, la culture des géographes se révèle être un patrimoine scientifique précieux.

Dans la même collection : - Christian Daudel, Jean Demangeot- Géographe de terrain, octobre 2008, 349 p.

Christian DAUDEL

JACQUES BETHEMONT
Géographe des fleuves

Préface de Michel SIVIGNON

Cliché de couverture (J. Bethemont) : Le Rhône dans l’étroit de Tournon- ouvrage de Saint-Vallier

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12505-6 EAN : 9782296125056

Jacques Bethemont- géographe des fleuves

TABLE DES MATIÈRES

Exergue de Jacques Bethemont Préface de Michel Sivignon Introduction Partie I Entretiens avec Jacques Bethemont Chapitre 1 – Cursus Chapitre 2 – De la Pierre Bénite au rocher de Fos

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Chapitre 3 – Communauté des géographes- Maîtres et modèles 63 Chapitre 4 – Le goût de l’eau Chapitre 5 – De paysages en pays et autres territoires Chapitre 6 – Avez-vous bien tout dit ? Partie II Anthologie de textes de Jacques Bethemont Texte 1 – Le riz et la mise en valeur de la Camargue 153 83 109 125

Texte 2 – Irrigation à la conquête de la grande plaine hongroise 157 Texte 3 – Le thème de l’eau dans la vallée du Rhône Texte 4 – L’eau et l’organisation de l’espace Texte 5 – Le difficile problème des aménagements ligériens Texte 6 – La dualité spatiale italienne 5 161 167
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Christian Daudel

Texte 7 – L’Egypte et le Haut barrage d’Assouan Texte 8 – Pour une approche systémique des fleuves Texte 9 – Débat fondamental population/ressources Texte 10 – Villes et deltas Texte 11 – Risques : interfaces et interactions Texte 12 – La société au miroir du fleuve Texte 13 – Préface à la thèse de Jean-Jacques Pérennès Texte 14 - Gestion des eaux dans la plaine du Forez Texte 15 – Millénarisme et géographie Texte 16 – Les Rhônes de l’abbé Moutier : lecture géographique Texte 17 – Préface à la thèse d’Hervé Cubizolle Texte 18 – Vitesse, paysage, TGV

179 183 187 191 195 199 203 207 211
215

223 227

Texte 19 – Grille de lecture pour jardins d’hier et d’aujourd’hui 233 Texte 20 – Paysages de la Drôme méridionale
Texte 21 – De l’Egypte au bassin du Nil : éléments d’une crise 237 245

Texte 22 – Les eaux de la discorde Texte 23 – La violence dans le monde méditerranéen Texte 24 – Enseigner l’environnement en 2022 ? Texte 25 – Ce qui fait la grandeur d’un fleuve Texte 26 – Montboissier Texte 27 – Du côté de chez Gaston 6

249 253 259 263 269 273

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Texte 28 – Paysages huguenots de l’Ardèche Texte 29 – Ce que dit la Bible aux géographes Texte 30 – Un lieu de mémoire protestant Texte 31 – 2050 au risque de l’eau Texte 32 – Être Rhodanien Texte 33 – Les paysages au risque des politiques Texte 34 – L’eau et le sacré Texte 35 – La chute (d’eau) Annexes Bibliographie des travaux du Professeur Jacques Bethemont Références biographiques d’universitaires cités Index des noms de personnes Index des termes géographiques Index des lieux géographiques Index des photographies Index des documents, tableaux, croquis et cartes

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279 281 285 289 293 299 309

315 327 335 339 343 347 349

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Christian Daudel

Le Professeur Jacques Bethemont en 2009 « Eau, tu es la source de toute chose et de toute existence » (Bhavicyottaraputâna, 31, 14). 8

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EXERGUE N’ayant ni décorations ni grande réputation, je ne saurais prétendre au titre de Commandeur. Et pourtant, entendu dans son acception italienne, ce titre me plairait. Il est généralement conféré de façon informelle, à des personnes de bien qui, en fin de carrière, n’ayant plus rien à gagner ou à perdre, peuvent régler leurs comptes au double registre des amitiés et des inimitiés. Cette pratique constitue ce qu’on appelle le Festin du Commandeur. C’est à un tel festin que m’a invité Christian Daudel lorsqu’il a entrepris, au cours de multiples échanges dont certains furent généreusement arrosés, d’établir ma biographie sous l’angle de la géographie. Son propos tenait à l’enregistrement d’un témoignage portant à la fois sur l’évolution d’une discipline au cours d’une carrière et sur l’évocation d’éminents géographes aujourd’hui disparus. Je me suis efforcé de satisfaire à son attente mais ne l’ai-je pas trahi ? Au fil de nos entretiens, tout en répondant le plus honnêtement possible aux questions posées, et non sans estimer que j’étais un témoin bien modeste, faute de m’être impliqué dans les instances de la discipline, j’ai eu de plus en plus l’impression d’assumer un règlement de comptes avec cet inconnu que je suis à moi-même. On trouvera donc à la fois dans cet ouvrage, un témoignage portant sur notre discipline analysée non pas du centre mais d’une relative périphérie, et un travail d’introspection limité toutefois à mon implication dans cette discipline. Oserais-je le dire ? Cette plongée dans mon moi géographique m’a été souvent difficile et il m’est arrivé de reprocher amicalement à Christian Daudel, cette sorte d’épreuve, qu’il m’imposait, même si celle-ci m’a été finalement bénéfique. Toujours est-il que le lecteur – si lecteurs il y a – trouvera dans les pages qui suivent, un itinéraire qui, partant d’une conception assez matérialiste de la discipline, et tout en restant fidèle à l’eau qui y joua le rôle de fil conducteur, a évolué vers une conception de la géographie qui se voudrait globale. Entendons par là une géographie qui tout en intégrant ce qu’il faut de données pour comprendre tel état des lieux, y ajoute la nécessaire dimension spirituelle qui sous-tend l’action humaine. Ceci dit, ayant sans doute trop parlé de moi au plan de la géographie et passant au registre personnel, je conclurai en reconnaissant que j’ai eu au cours d’une longue existence ce qu’il faut d’heurs et malheurs pour soutenir que j’ai été un homme heureux. Jacques Bethemont Saint Cyr au Mont d’Or - Janvier 2010

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PRÉFACE Jacques Bethemont est bien vivant, ici, à portée de mon téléphone ou de mes messages électroniques. Comment écrire sur quelqu’un qui fait aujourd’hui partie de soi-même et pas seulement de souvenirs ? Cette présentation sera d’abord une histoire de nos rencontres Je l’avais vu apparaître en 1956, dans la salle de la bibliothèque du département de géographie de Lyon. Impressionné par la haute taille et par le verbe facile. Cette année là il fut cacique à l’agrégation de géographie. Sa réussite brisait un sortilège lyonnais. Il n’y avait plus eu d’agrégé depuis la réussite de Jean Pelletier en 1948. On pouvait donc réussir l’agrégation après des études à Lyon ! Il suffisait de faire comme Bethemont. Le second contact fut pour moi le stage pédagogique au lycée Ampère : trois semaines en 1958, alors que je préparais mon mémoire de maîtrise en Charolais-Brionnais. Il était un étonnant professeur, plein de facétie : il décrivait la culture des spaghettis dans la plaine du Po, le travail si pénible des femmes les pieds dans l’eau et la tête brûlée par le soleil. Il avait dû être frappé par Silvana Mangano dans Riz Amer ! Tout se terminait par un éclat de rire général. Inutile de dire le prestige dont il jouissait auprès des élèves ! Et puis il m’emmena alors à Saint Cyr au Mont d’Or où officiait sa femme Jacqueline. Il entassait sa nombreuse famille dans une 2CV. Etait-ce encore la 2CV ou bien déjà une 403 Peugeot ? Je ne sais plus. Je devais ensuite y retourner bien souvent. J’admire a posteriori cette familiarité où il m’avait introduit sans réticence, alors que pour moi c’était un aîné prestigieux. À l’époque, il avait tout juste entrepris une thèse de géomorphologie mais cette entreprise ne le séduisait guère, et je le voyais beaucoup plus intéressé par ce que je lui racontais sur les paysans charolais. Je pense qu’il voyait en moi un descendant mal dégrossi de ces ruraux; il n’avait pas tort. Il ne m’oublia pas lorsqu’à l’automne 1960, je fus versé au 7 eme cuirassiers à La Valbonne, avant de partir en Algérie. Je me rappelle sa stupéfaction quand il me vit pour la première fois avec mon uniforme fatigué et mon calot. C’était devant la barrière du camp de la Valbonne dans cet automne du Bas Dauphiné que Julien Gracq détestait à juste titre. Il me conduisit à Saint Cyr. Nos chemins se sont ensuite séparés : j’effectuai dans les Hautes Plaines de l’Ouest algérien un séjour dans un fortin sorti de l’imagerie de Bugeaud : un rempart carré, un peloton de chevaux barbe. Puis nous nous sommes retrouvés : nous fûmes tous les deux assistants à Lyon, puis séparés à nouveau : lui à Besançon et Saint-Étienne et moi à Athènes, à Paris, à Dakar.

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Jacques Bethemont, ce fut pour moi en dépit de ces éclipses, une suite ininterrompue de discussions sur la géographie, la littérature, la théologie et bien souvent un mélange des trois. Qu’est ce qui nous rapprochait ? Sans doute avons-nous abordé la géographie à peu près à la même époque et partiellement grâce aux mêmes maîtres. Nous nous sommes racontés ces apprentissages respectifs. Quelle était notre manière de voir et comment l’avions-nous formée ? À qui étions-nous redevables ? Nous avions en commun de n’avoir guère été séduits par le marxisme ambiant. Nous n’avions que de lointains rapports avec l’Institut de géographie de la rue Saint Jacques. Des géographes provinciaux en somme ! Nous avons une manière commune de nous retrouver dans l’évolution de notre discipline. Communauté de formation ou affaire de génération ? Qu’est-ce qu’une génération en géographie ? La géographie classique des post-vidaliens avait ses mérites, mais la recherche des fondements historiques, de ce que Fernand Braudel appelle le temps long, évitait de se poser des questions trop contemporaines. Je me souviens d’une soutenance de thèse à Lyon, sur les campagnes du Sillon alpin où l’impétrant expliquait pourquoi il s’en était tenu aux statistiques de 1936, celles postérieures à la guerre n’étant pas stabilisées. Ce fut d’ailleurs l’occasion unique pour moi de voir Raoul Blanchard dont la prestance avait tant frappé Jacques Bethemont et tant d’autres dont Jean Demangeot. « Les voyages en France d’un agronome » de René Dumont avaient tout de même une autre allure et j’allais pouvoir approcher mon dieu en travaillant avec lui en Sicile en 1960. Nous discutions de la fascination qu’il exerçait sur nous, lui qui n’était pas géographe mais qui expliquait bien mieux que les géographes l’évolution contemporaine des campagnes. Au fond nous n’étions pas satisfaits de ce que nous apprenions de nos maîtres. Je suis jaloux de Jacques Bethemont et de son choix des fleuves. Voilà qui lui a permis de franchir élégamment l’obstacle du déterminisme. Difficile de lui reprocher de faire la part trop belle à la géographie physique quand il s’agit de tout un système hydraulique. Difficile aussi de suggérer que la part faite à l’aménagement du territoire est trop belle et que la géographie se compromet là avec la science de l’ingénieur. Jacques Bethemont était bien, grâce au Rhône, au centre du questionnement géographique et non pas à sa périphérie. Les contacts étroits qu’il entretenait avec l’historien Jacques Rossiaud lui permettaient aussi de situer ses interrogations dans le temps long. Nous ne pouvions qu’être sensibles à une sorte de parallélisme dans nos itinéraires. Et, entre autres, à l’influence commune exercée sur nous par Maurice Le Lannou. Jacques Bethemont aurait aimé échanger des idées avec Maurice Le Lannou durant la préparation de sa thèse. Mais le maître se prêtait difficilement à cet exercice. De mon côté, il m’avait déclaré : « vous déposerez le manuscrit sur ma table et vous me direz : voilà, j’ai fini ! » J’avais, pour ma part, lu très tôt « La géographie humaine ». J’enseignais en terminale au lycée Ampère à Lyon

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et le livre figurait dans la bibliothèque de la classe. Mais à cette époque je n’avais rien compris à cet ouvrage pour moi trop allusif, et qui faisait référence à des débats dont je n’avais pas le moindre écho. Ai-je compris davantage en écoutant ses cours ? Je ne crois pas : j’étais irrité par le jeu qui consistait à chevaucher les siècles quand ce n’était pas les millénaires pour trouver la personnalité du continent européen. Je trouvais qu’il manquait d’intérêt pour le contemporain. Dans sa thèse sur la Sardaigne, il avait été attiré par le Campidano qui lui avait permis d’esquisser une explication générale des rapports entre pâtres et paysans, qu’il se plaisait à étendre à toute cette Europe pour rendre compte de l’extension de l’openfield. Etait-ce la question centrale dans la France des Trente Glorieuses et de la décolonisation ? Ce qui nous séduisait tous les deux, au-delà de la prestance de l’homme, de son éloquence caustique, c’était cette proposition inaboutie de « science de l’homme-habitant ». S’agissait-il d’une science ? Je ne sais si Maurice Le Lannou a lu cette affirmation de Claude Lévi-Strauss en 1981, selon lequel les sciences sociales ne sont des sciences que « par une flatteuse imposture ». Que la géographie fût ou non une science m’importait peu mais comptait sans doute davantage pour Jacques Bethemont. Qu’est-ce qu’une science autoproclamée ? Pour reprendre Claude Lévi-Strauss, les sciences sociales « se heurtent à une limite infranchissable car les réalités qu’elles aspirent à connaître sont du même ordre de complexité que les moyens intellectuels qu’elles mettent en œuvre. De ce fait, elles sont toujours incapables de maîtriser leur objet… » (Le Monde, 9 octobre 1991). Le Lannou avait horreur du scientisme. D’où son scepticisme et son ironie devant la transformation de la géographie physique en science de laboratoire. Ce qui alimentait de belles polémiques avec la Revue de Géographie Physique et de Géomorphologie Dynamique dirigée par Jean Tricart. Nous aurions cependant bien aimé que la proposition de l’hommehabitant débouchât sur un programme de travail, des suggestions de recherches. Mais l’affaire tournait court. Maurice Le Lannou avait recueilli un succès d’estime. Il n’avait pas cherché à donner des directives, ni à mettre sur pied une quelconque organisation, ni à s’emparer d’une revue pour en faire une tribune. On l’imagine mal demander des crédits de recherche pour l’homme-habitant, lui qui proclamait n’avoir besoin que d’un crayon et d’une feuille de papier. « Vous expliquerez cela avec la magie de votre plume », disait-il. Mais quelle séduction quand il notait que habitare est, en latin, la forme fréquentative de habere, avoir. Nous y trouvions un écho de « La possession du monde » selon Jean Giono. Toutefois l’évolution générale de la société dans les pays industrialisés allait à l’encontre de cet attachement au lieu qui caractérise l’homme-habitant. « Crépuscule de l’homme-habitant » a écrit Pierre George, qui fut très lié à Maurice Le Lannou, dans un article écrit au moment du décès de ce dernier.

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Mais voici que le flambeau est repris aujourd’hui par certains géographes tel Augustin Berque que Jacques Bethemont évoque spécifiquement dans ce livre. Et puis viennent les liens avec la littérature et l’histoire. Chateaubriand convoqué presque à chaque rencontre. « Le voyage de Paris à Jérusalem » ou « Les mémoires d’outre-tombe ». Un monument de notre littérature, mais un monument inséparable du goût des voyages et de la variété des lieux. Nous y trouvons ce que Jacques appelle les « sutures de l’espace », ces cicatrices dont on peut toucher du doigt les aspérités, au détour d’une rue, à l’orée d’un village : moments signifiants des temps longs. Le vicomte, toujours lui, susurre, sur le port de Trieste : « Ici le dernier souffle de l’Italie expire, la barbarie commence ». Chateaubriand est accompagné de son domestique français, Julien qui lui aussi, écrira sa relation du voyage, plus modeste et moins emphatique, en fonction de sa position. Jacques Bethemont aime beaucoup le récit de Julien. Paradoxalement, nous avons travaillé ensemble sur le terrain une seule fois, tardivement, dans la Thrace grecque. Il venait suivre le chemin de ces fleuves côtiers, le Strymon, le Nestos, l’Axios, qui portent tous trois noms, le grec, le bulgare et le turc, et par la même reflètent dans leurs eaux la division politique des Balkans : nés dans le Rhodope bulgare, leur cours les mène en Grèce ou aussi par un détour en Turquie. Et Jacques de marcher, heureux, au milieu des marécages de l’Axios (ou Maritsa, ou Merriç), dans les bourbiers d’un delta inculte, peuplé d’oiseaux migrateurs, de troupeaux de vaches errantes. Mais ces milieux biologiques rares se maintiennent ici sous la garde des miradors sourcilleux, grecs et turcs. Le rendez-vous avec l’écologie tournait à l’explication avec les gardes-frontière. Il tournait aussi à la rencontre avec l’islam des Pomaks bulgarophones que la Grèce s’emploie à turquiser, avec l’orthodoxie dans l’église Saint Démètre de Salonique : un saint homme nous y expliquait que la confession chrétienne fut apportée à Marseille dès le premier siècle par un moine qui en avait eu la miraculeuse révélation à Alexandrie. Ce qui nous amène à la Bible et à l’usage qu’en fait Jacques Bethemont. À la Bible comme culture, comme principe de lecture du monde, mais aussi comme recherche de l’imprévu, comme clin d’œil. À la Bible comme jeu de citations où se bousculent les lieux et les temps. Michel Sivignon Paris, le 20 mars 2010

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INTRODUCTION

Il était une fois l’université, la géographie, les géographes. À SaintEtienne, Jacques Bethemont fut mon professeur, mon maître ; il le demeure quarante ans après. Année 2009- retrouvailles après tant de temps à ne plus s’être fréquentés, au gré des aléas de la vie de chacun. Retrouvailles fondatrices d’une démarche intellectuelle commune et concomitante, à faire l’éloge de la géographie, sur fond d’une estime personnelle indicible et d’une affection sensible. Révérence admirative rétrospective, de l’ancien étudiant à son maître. Cela devait être dit, nous n’y reviendrons plus. La géographie, son éthique, sa substance, sa méthode, sa destinée nous réunissent à nouveau. Il s’agit d’en parler et d’en débattre. Une telle investigation suppose des repères, des points d’accroche, des références, des mises au point autant que des mises en perspective. Notamment « géographe des fleuves », Jacques Bethemont ne s’y réduit pas. Mais de par l’orientation de sa thèse bien sûr, « Le thème de l’eau dans la vallée du Rhône : essai sur la genèse d’un espace hydraulique », en 1972, il ressort que le profil du géographe en fut définitivement fixé. C’est bien là le socle identitaire. Jacques Bethemont a accepté ma proposition de réaliser un ouvrage d’entretiens qui lui soit consacré ainsi qu’à son œuvre. Cela n’était pas gagné d’avance. Nos échanges épistolaires furent dès le début, empreints de connotations intéressantes. Au premier abord, l’accueil fut à la fois bienveillant et mitigé : « Cher Christian, toujours à « La Grande Beausseigne », à ce que je vois. Je ne suis nullement indifférent à ton devenir et serais heureux de m’en entretenir avec toi, si l’occasion se présente. Entretien limité à ce propos familier s’entend car pour le reste…. ». Il poursuivait de la sorte, « Il existe quatre niveaux de géographes : les grands hommes vivant parmi nous comme…, les bons géographes qui ont accompli une œuvre valable sinon remarquable comme…, les géographes lambda et les ringards. À mon avis, seules les individualités majeures ressortissant à la catégorie 1 valent la peine d’être tympanisés par un essai comme celui que tu as consacré à Jean Demangeot. Quant à moi, je ne mérite pas d’être pérennisé si ce n’est dans une notice nécrologique à venir mais rien ne presse. À supposer que tu persistes dans tes mauvaises intentions à mon égard au prétexte que je représente un courant aquatique dans la géographie, deux obstacles dirimants se présentent. Le premier tient au fait que je ne tiens plus ma bibliographie à jour depuis une dizaine d’années et que tout en publiant, je m’abstiens sans même le vouloir de tout décompte. Le second tient au fait que certaines de mes œuvres n’ont pas

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trouvé d’éditeur. C’est le cas d’une étude sur les Paysages méditerranéens qui ne pourrait paraître que dans un bouquin d’art (beurk) et d’un Dictionnaire des eaux douces qui cherche preneur. À cela s’ajoute le fait qu’une partie de mes écrits, celle que je préfère reste volontairement hors publication ». Ainsi la discrétion de « L’homme du Rhône » et sa pudeur auraient-elles pu avoir raison de ma démarche. Le projet serait alors mort-né. Issue heureuse, il n’en a rien été. Il faut nous en réjouir, pour nos étudiants en géographie, pour nos collègues et pour tous les amateurs intéressés à connaître l’évolution scientifique et le traitement universitaire de la géographie dont on pourrait dire aussi bien qu’elle est une philosophie, une science politique, une méthodologie, tout au long d’une vie de géographe. Tout bien considéré, l’envie de témoigner était bien là : « Je précise enfin que je suis loin d’être en fin de parcours. J’écris actuellement trois articles au rythme d’un par mois et j’ai encore quelques Jocondes à peindre », jamais la profonde modestie n’empêchant l’humour le plus inattendu chez cet homme-là. Dès l’engagement de notre projet le ton était donné, alliant toujours intelligence, bonne humeur et complicité, au rythme des navettes-courriel que Jacques Bethemont n’a cessé de me renvoyer, avec une grande constance, et dans le rôle qu’il m’attribuait d’être son « cher presse-méninges » car souvent très interpelé, dérangé et perturbé lui-même par mes questionnements intempestifs. De plus, nous nous sommes souvent rencontrés. La correspondance télématique fut donc intense et le dialogue direct, de visu, toujours infiniment enrichissant. Un jour c’était : « Trouvé ce matin dans les syllogismes de l’amertume de Cioran, ce bel aphorisme -Il est incroyable que la perspective d’avoir un biographe n’ait fait renoncer à personne d’avoir une viemais nous ne faisons pas une biographie, nous portons témoignage ». Un autre jour, c’était : « Joie et bonheur, gloire à mon inquisiteur. Je viens de remettre la main sur un paquet de tirés-à-part ». Ou encore « Je brasse tellement de moutarde. C’est affreux. J’ai travaillé quatre jours sur mes maîtres, soit neuf pages bien grasses et inspirées et je ne les retrouve plus sur mon ordinateur. Envolées, disparues, volatilisées. Je suis découragé. J’arrête tout ». Et le lendemain : « J’ai mis deux jours à réécrire le tout sans avoir retrouvé l’allégresse du premier jet. Réécrire c’est rabâcher et j’abomine la chose, d’autant plus qu’en la circonstance, cela m’a privé de Chomérac. Craignant le pire, je te constitue mon garde-manger ou plus exactement mon garde-pages, ma garantie de sûreté, mon ultime refuge et toutes ces choses. Je te confie donc mon texte rabâché. Et t’en souhaite bonne garde ». Bref, en peu de mois, l’affaire fut conclue et conduite à son terme, dans un réel plaisir intellectuel réciproque, sans aucun doute. Jacques Bethemont est enfant de Touraine et adolescent des Ardennes plus tard. Ce sont là, semble-t-il, deux lieux de nostalgie sensibles à sa mémoire encore aujourd’hui mais à des titres différents. Jeune étudiant, il débuta ses

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études universitaires à Grenoble, ville aimée qui lui vaudra de bien bons souvenirs. Lyon, au contraire, tout se passa plutôt mal, au début, avec une partie de la communauté universitaire. Ensuite, sa destinée universitaire l’amena un temps à Besançon. Il faillit aller à Strasbourg. Il installa finalement sa carrière à l’université de Saint-Etienne, tout en résidant à Saint Cyr au Mont d’Or. Sa maison y domine la capitale des Gaules, en une vue panoramique impressionnante. Faut-il y voir une interprétation particulière, à dominer ainsi la cité lyonnaise ? Sa seconde maison, résidence secondaire comme il est coutume de dire mais peut-être la première dans son cœur et son esprit, est à Chomérac, en Ardèche. La bâtisse est inscrite dans les siècles et dans une puissante culture huguenote. Notre géographe est enclin à souhaiter y finir ses jours mais sans empressement. Sa sensibilité aux blandices choméracoises comme il le confesse, est pour lui, insatiable. Car cette terre ardéchoise est empreinte d’un génie des lieux vital à son existence et dont il n’en faut point mésestimer son ressenti personnel, si l’on souhaite comprendre avec justesse l’homme et l’universitaire. Tels sont les cadres d’une existence par ailleurs meurtrie à jamais par un drame familial épouvantable rejaillissant sur toute sa vie et toute sa carrière professionnelle : la mort d’une fille adolescente. Ainsi va la vie. Jacques Bethemont est un géographe érudit. Sa géographie, originale à bien des égards, s’en trouve revigorée de la plus belle des manières. Et pourtant, au crépuscule de son existence, il tente parfois de nous faire croire que son érudition ne serait que la banale conséquence de son « grand âge » (relatif). Mais peut-on se laisser aller à croire que seul l’empilement des ans serait l’explication passive de l’élaboration d’un savoir pluridisciplinaire d’une telle tenue ? Sa culture grecque ne date pas d’hier certes, ni sa culture latine, ni sa culture allemande. Son rapport à la connaissance fut, de manière constante, exigeant et curieux. Son honnêteté scientifique est reconnue unanimement par ses pairs : sans faille. Avec une grande vivacité il a accru et bonifié son savoir en bien des domaines, toujours à bon escient et en toutes circonstances. Ce passionné de lectures géographiques, de littératures française et étrangère, s’est enrichi l’esprit, non seulement pour lui-même mais aussi pour mieux en faire bénéficier ses étudiants. De la sorte, la personnalité du professeur d’université s’impose à son public, avec force et vigueur, sans jamais laisser indifférent. Car pour lui, la géographie est bien une éthique et une esthétique, justifiant qu’il ait recours en permanence à des références d’auteurs de différents pays, à des évocations mythologiques des civilisations anciennes, aux us et coutumes des peuples. Il en ressort un profil particulier d’enseignant, avec une conscience rare de la lenteur du temps et des adaptations chaotiques de l’action humaine. Le géographe se dégage ainsi de l’immédiateté des faits et s’insère dans le temps long de l’humanité. Ce qui lui permet bien des relativités, bien des mises en perspectives, bien des mises en garde, bien des indulgences aussi.

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De surcroît, Jacques Bethemont est un géographe judicieux, malicieux et affectueux à la fois. Il faut saisir son regard brillant, perçant mais toujours bienveillant, bien qu’il joue parfois à le durcir quand il évoque une idée géographique nouvelle, un fait remarquable ou une analyse équitable. S’affiche alors sur son visage, une expression passionnée, un vrai contentement, une jubilation, une revendication de pur intellectuel et en même temps une solennité impressionnante au vu d’un progrès cognitif aussi minime soit-il, au bénéfice de sa discipline de prédilection. La géographie motive son existence et, à sa manière, l’incarne à travers la problématique de l’eau en premier lieu. Les fleuves en particulier mais aussi les paysages en général et encore la Méditerranée constituent son triptyque scientifique fondateur. Cette approche sérieuse et conséquente n’exclut jamais les propos rabelaisiens ni les badineries paillardes. Sa géographie devient alors espiègle qu’il signe avec truculence quand il expliquait à des collégiens de classe de quatrième, un 1er avril, que les pâtes se cultivent surtout en Italie où l’on peut rencontrer dans la plaine du Po, des champs de spaghettis, de tortellinis, de gnocchettis, de tagliattelles et de penettes, ici ou là. Ce jour-là, le cours ne suscita aucune remarque critique. Dans ses écrits parfois, une grande malice balise de même des paragraphes a priori austères. Ainsi « les rives du Rhône à Lyon constituent des lieux de promenades, de rassemblements et jouent le rôle d’espaces de loisirs avec des joutes nautiques, des théâtres de plein air et divers plaisirs qui ne sont pas tous innocents ». Aussi à propos du remarquable jardin botanique du parc de la Tête d’Or : « Un jardin fait pour le travail et non pour le plaisir des yeux ou le repos. Il est vrai que les étudiants vont souvent par deux et que - pour rester dans le domaine de la botanique- les travaux d’identification précèdent parfois l’effeuillage de la marguerite ». De fait, la géographie s’offre en partage et en toute convivialité chez ce géographe, d’une certain manière « fou » de sa discipline mais sobrement, toujours préoccupé de l’avenir des hommes sur Terre et conscient de sa responsabilité personnelle à apporter, modestement, des éléments de solution aux problèmes humains contemporains. ______________ (nota *: à la fin de l’ouvrage, en annexe, consulter les brèves références biographiques d’une trentaine d’universitaires et autres personnalités, mentionnés dans les différents chapitres des entretiens).

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Partie I Entretiens avec Jacques Bethemont

Christian Daudel

Jacques Bethemont - Les dates d’une vie.

1928

Né à Chinon, Tourangeau reconverti en Ardéchois Etudes secondaires au collège Rabelais, Chinon. Etudes supérieures, institut de géographie alpine, Grenoble. Marié, 6 enfants, 14 petits-enfants, 4 arrière-petitsenfants à ce jour.

1956 1960-1966 1966-1968 1968-1995

Major à l’Agrégation de géographie Maître de conférences, université de Lyon. Université de Besançon. Professeur de géographie, Université Jean Monnet, Saint-Etienne. Professeur émérite de la même université. Doyen de la faculté des lettres, à Saint-Etienne. « Le thème de l’eau dans la vallée du Rhône. Essai sur la genèse d’un espace hydraulique », thèse d’État. Directeur de la revue de géographie de Lyon (RGL) devenue Géocarrefour, 1973- 1992. Fondateur -directeur de l’UMR 5600 (CNRS) « Environnement, ville, société ». Membre des comités de rédaction de revues canadienne (Cahiers de géographie du Québec) et italienne (Revista geografica italiana).

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1973-1992 1973-1995

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Jacques Bethemont- géographe des fleuves

CHAPITRE 1 CURSUS CHRISTIAN DAUDEL.- Cher Jacques, vous avez accepté ma proposition d’écrire, en duo et en parfaite complicité, un dialogue géographique mais aussi philosophique, sur votre vie et votre œuvre, sur la géographie et les géographes, sur l’eau et la vie, sur la culture des hommes et les civilisations dans l’histoire. Soyez-en remercié. Avant la première question, toujours ô combien délicate, il me faut préciser que vous avez admis que notre ouvrage s’intitule « Jacques Bethemont – géographe des fleuves », certes en vous faisant violence de vous mettre ainsi en avant, intuite personae. Mais comment éviter cette focalisation quand vous-même êtes le point origine de l’investigation et le vecteur de son développement. Au vu de l’ensemble de vos travaux, ce titre de « géographe des fleuves » pourrait sembler réducteur. Car vous êtes bien plus que cela, vous étant intéressé à la France méditerranéenne, à la Méditerranée et à ses îles, aux États-Unis, au Sahel en particulier, au paysage en général, à la ville, à la gestion de l’eau dans les sociétés. Mais « géographe des fleuves », vous l’êtes bel et bien depuis votre thèse qui a marqué son temps et vous a valu votre notoriété initiale : « Le thème de l’eau dans la vallée du Rhône – essai sur la genèse d’un espace hydraulique », soutenue en 1972, sous la direction de Maurice Le Lannou*. « Géographe des fleuves » donc ! Acceptez ce profil. Il vous va bien, scientifiquement, intellectuellement, philosophiquement. Mais géographe avant tout et à part entière, tous azimuts, avec tout ce que cela suppose chez vous d’investissement de l’esprit, au sens fort du terme. JACQUES BETHEMONT - Géographe des fleuves ? Pourquoi pas. On pourrait tout aussi bien dire géographe de l’eau mais l’image du fleuve m’a toujours séduit car le fleuve est un tout. Il a une origine, la source issue de la terre, et une fin qui est la mer d’où surgiront les nuages et les pluies qui iront alimenter sa source. Il peut donc être compris comme un symbole de l’éternel retour, tout comme il est le symbole de l’écoulement inexorable de la vie. Il décline aussi toutes les formes de l’eau et tous ses paysages, le ruisseau, la chute, le marais, l’étang et le lac. Il est porteur de symboles, depuis les bords de l’eau qui sont des endroits douteux jusqu’au passage sur l’autre rive qui symbolise l’au-delà. Sur un registre plus terre-à-terre, il est également porteur de bateaux et source d’énergie. Il attire les hommes et fixe les villes. Il est un tout. Et si je voulais faire un raccourci de ma carrière, je dirais qu’elle s’est ouverte sur le Rhône et que j’aimerais la refermer – mais ce n’est qu’un rêve ou un propos d’après boire

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– sur un ouvrage qui s’intitulerait Les fleuves et la culture européenne. J’avoue volontiers en disant cela, que je suis un obsédé hydraulique comme d’autres sont obsédés sexuels (l’un n’exclut pas l’autre) et c’est sans doute pour échapper, de façon au moins temporaire, à cette obsession que je me suis engagé dans d’autres chantiers de l’esprit qui, souvent, se sont imposés à moi, quasiment à l’insu de mon plein gré, comme cette Géographie des Etats-Unis sur laquelle il nous faudra revenir. C.D.- Nous commençons notre entretien, dans votre maison de Saint Cyr au Mont d’Or, repère géographique important pour vous et votre famille. Dans votre bureau-bibliothèque empli de livres sur tous les murs comme il se doit, il suffit de voir, aujourd’hui, les ouvrages qui s’empilent sur votre table de travail ainsi que les classeurs qui « traînent » ici ou là, pour prendre la mesure de votre activité intellectuelle actuelle, confirmée par la consultation de votre bibliographie récente. Désordre apparent mais opérationnel tout de même. Alors, intellectuel rangé ? enseignant-chercheur à la retraite ? Fichtre ! Vous n’êtes pas davantage un homme d’ordre que vous n’êtes un homme d’inactivité. « Géographe retraité » comme vous le rappelez avec malice, pour mieux vous moquer de la norme sociale que vous refuseriez presque que l’on vous applique ? Vous n’y croyez pas vous-même. Vous en avez le statut mais pas l’état d’esprit ni le rythme, comme l’attestent vos écrits depuis ce que l’on appelle curieusement le départ à la retraite, en 1995, à l’âge de 65 ans. Depuis cette date un peu fatidique malgré tout, je sais que vos cours vous manquent et vous manque aussi le contact avec vos étudiants. Homme d’écriture, vous êtes un homme de paroles et de dialogues. Alors, foin de la retraite et de ses clichés. J.B.- Comme toute chose, la retraite est supportable dès lors qu’est mis en principe l’adage carpe diem. Il faut savoir profiter de l’instant, qu’il s’agisse d’aller au théâtre ou chez le dentiste. Disons pour faire bref, que le retraité pense être maître de son temps et de ses choix. Il peut lire Gotlib (la Rubrique à brac) ou Spinoza (l’Ethique). Il pourrait voyager pour conforter sans finalité précise sa connaissance du monde. Il pourrait enfin et surtout perdurer dans son métier de géographe. Je jouis très inégalement de ces prérogatives et lis beaucoup, faute de pouvoir voyager à ma guise étant maintenu en lisière par des contingences familiales. Quelques anciens collègues dont certains furent mes étudiants me font le plaisir et l’honneur de leur présence et diverses invitations m’ont permis, au cours des douze derniers mois, de faire de la géographie à Bordeaux, en Italie et au Canada. J’écris à la demande de qui souhaite me lire (et que suis-je en train de faire à l’instant ?) et je m’efforcerai de faire mon métier de géographe aussi longtemps que j’en serai capable, le principe étant que s’arrêter de travailler c’est cesser d’être : je travaille donc je suis, ce qui est

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encore plus beau lorsqu’écrit en latin : laboro ergo sum. Mais qui me dira qu’il est temps de m’arrêter ? C.D.- Me permettez-vous de prolonger votre propos : labor improdus omnia vincit. À l’instant, notre travail opiniâtre ne viendra-t-il pas à bout de tout ? Un temps du moins. Peu importe le reste. Les temps de votre vie et les espaces dans lesquels celle-ci s’est déployée nous intéressent. Acceptez de revisiter votre temps et de parcourir à nouveau vos espaces déjà vécus, toutes perspectives confondues, articulées et entrelacées. Gesticulation dans l’espacetemps, à l’encontre des chronologies habituelles souvent monolithiques et rigides. Mais il n’est pas aisé de brosser une biographie qui vous ressemble et vous reflète avec justesse. Comme modèle d’investigation (ou d’introspection), je voulais vous proposer la référence à une nouvelle méconnue de Francis Scott Fitzgerald (vulgarisée depuis avec la sortie récente d’un film sur le thème) : « L’étrange histoire de Benjamin Button ». Un curieux destin inversé, à la rencontre du temps passé, quand l’amour de la vie remonte le temps. Selon un schéma homothétique, remonter le cours du fleuve plutôt que de le descendre. Une investigation géohistorique et géophilosophique crédible. Une cure de jouvence en quelque sorte, bien que les jeux soient faits quelle que soit la règle choisie comme le rappelle l’écrivain américain, « ce fanatique du bonheur ». J.B.- C’est aussi le mythe du fleuve Alphée qui prend sa source dans la mer et trouve son embouchure dans la terre. Ce fleuve existe à Syracuse et a bien cinquante mètres de long. Barthes y a vu l’image de l’introspection et votre proposition est ainsi doublement justifiée. C.D.- Dans cette épure, il nous importe de savoir comment vous êtes devenu géographe. Choix précoce ou tardif, direct ou indirect, prémédité ou hasardeux ? Et votre métier de géographe que vous évoquez : une simple activité professionnelle, une vraie passion, une destinée assumée, un éventuel sacerdoce ? Une entrée en géographie par la grande porte, - major au concours de l’agrégation oblige. Récit d’aventures et point de vue sur un concours universitaire pas tout à fait comme les autres. J.B.- Je ne me suis jamais vanté d’être major d’Agrégation. Faut-il préciser que j’ai été admis une première fois aux oraux du concours en 1951, mais faute d’expérience, je n’ai été prévenu par télégramme, à Lyon, qu’à la veille de mon premier oral avec tirage au sort à 8 heures du matin (le train était arrivé à 7 heures à Paris). Je fus lamentable et m’en veux encore de ma naïveté. En 1952, j’ai été interdit de concours pour des raisons de santé, ce qui m’a valu de ne pouvoir repasser l’Agrégation qu’en 1956. Le fait d’avoir été reçu premier (alors que je n’avais guère mis les pieds à la fac) ne me console pas de mon

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échec de 51. Il vaut mieux être dernier à 23 ans que premier à 28. Cela dit, lors de ma première préparation au concours, j’avais obtenu une bourse à Grenoble mais Raoul Blanchard* avait transféré mon dossier sur Lyon où je me suis présenté à André Gibert* en octobre 1950 au moment précis où, dans la cour de la faculté, il mettait au feu le journal de Maurice Zimmermann. Ayant compris et mesuré la chose, je ne le lui ai jamais pardonné d’autant que la préparation lyonnaise à l’Agrégation était nonchalante : des cours certes (dont ceux de Jean Pelletier, alors simple assistant, étaient les plus appréciés) mais une seule heure par semaine de préparation spécifique. Dans la situation présente, et s’agissant de ce concours, je pense qu’il sera laminé prochainement par le CAPES. Disparaîtra-t-il pour autant ? Le recrutement universitaire se fait maintenant de façon prédominante, par recrutement de candidats locaux, agrégés ou non, le critère de recrutement étant la thèse. Ce critère pousse souvent au laxisme car s’il est de bons thésards qui ont ou non passé outre l’Agrégation, il en est d’autres qui…. Il faudra bien mettre de l’ordre dans le foutoir universitaire actuel et instituer, comme c’est le cas pour le Droit ou les sciences économiques, un concours de recrutement universitaire se déroulant à l’échelle nationale, concours qu’on appellera…Agrégation. C.D.- Après la guerre, vous étiez jeune étudiant, à l’université de Grenoble. À peu d’années près vous auriez pu y retrouver l’étudiant parisien Jean Demangeot*, irrésistiblement attiré par la montagne. J.B- C’est sans doute un des points communs que j’aie pu avoir, en effet, avec ce cher collègue. Car, alors que j’habitais dans les Ardennes, lorsqu’il m’a fallu choisir entre Lille et Nancy pour faire des études supérieures, j’ai opté, au vif étonnement de mes parents, pour Grenoble où je me suis inscrit en octobre 1946 près l’institut de géographie alpine encore dirigé par Raoul Blanchard*. Il m’arrive encore de prendre le train pour Grenoble et, moi qui n’avais jamais vu de montagne, je retrouve une émotion d’une étonnante fraîcheur lorsque le train entre dans la cluse et que j’aperçois la Grande Aiguille et le pli couché de Sassenage. À défaut d’être un étudiant particulièrement assidu et deux ans durant, j’ai crapahuté avec enthousiasme entre Vercors, Chartreuse et Belledonne. La montagne en solitaire peut être dangereuse, il vaut mieux être deux pour la parcourir, et nous sommes toujours deux à cheminer non plus en montagne mais dans la vie. Ma vie d’étudiant est nettement scindée, telle le sermon d’un curé de campagne, en trois parties qui, à dire vrai, diffèrent fortement les unes des autres : Grenoble, Le Chambon-sur-Lignon et Lyon. Le souvenir que je garde de mes deux années d’études à Grenoble est tout en contrastes. Sur le versant obscur, je me souviens d’avoir eu faim : les temps étaient durs, il n’y avait pas de « resto-U », et je me suis sustenté le plus souvent d’un mélange de flocons d’avoine et de farine de pois cassés. Cela tenait au

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corps et les jours de grande frairie, je poussais le luxe jusqu’à m’offrir un steak de cheval. Sur le versant mi-ombre/mi-soleil, j’étais follement amoureux dès novembre 1946 d’une belle personne qui, hélas, était fiancée à un pasteur ce qui la rendait inaccessible. Il m’a fallu deux ans pour séduire et épouser la fiancée du pasteur, deux ans d’alternances entre espoirs et déréliction, ce qui amusait discrètement nos petits camarades. Heureusement que ceux-ci étaient là. Nous gardons, mon épouse et moi, un souvenir souriant des longues soirées où nous mettions au point, autour d’un vin chaud, les statuts de l’association des étudiants de géographie et d’histoire de Grenoble (AEGHG). Cette association estudiantine a perduré et, jusqu’en 2007, nous nous sommes réunis une fois l’an pour régresser ensemble au prétexte de visiter tel monument avec, en complément, de modestes agapes. C’est dire ce que fut le plaisir de vivre et d’étudier à Grenoble en ces temps lointains. Chose curieuse, je ne garde pas le souvenir de discussions politiques bien que certains d’entre nous aient connu les maquis ou la déportation. C.D.- Ainsi avez-vous fait une grande partie de vos études universitaires dans l’univers grenoblois, à lire force géographie, j’imagine. J.B.- Lire de la géographie lorsque j’étais étudiant ? Comme bien d’autres, j’ai trop peu lu à l’époque et la rage de lire n’est venue que plus tard, à une époque où je dépouillais une quarantaine de revues de géographie. Revenons à mes débuts : le livre de mes premières amours était l’enfant non pas d’un géographe mais d’un géologue porté sur la morphologie comme d’autres le sont sur le bon vin : Léon Bertin, Géologie et paléontologie, (Paris, Larousse, 1939). J’ai découvert cet ouvrage en juillet 1945 ; je l’ai dévoré et ne l’ai plus utilisé après 1947. Je l’ai retrouvé récemment dans mon désordre et, en l’ouvrant, je pense rétrospectivement qu’il m’a beaucoup apporté dans mes débuts de géographe, tout en favorisant une inclination perverse vers la géographie physique. C.D.- Vous étiez là, étudiant géographe, inscrit dans l’École de pensée géographique française, version « École grenobloise » de Raoul Blanchard, distincte de « l’École parisienne » d’Emmanuel de Martonne*. J.B.- Certes, l’aversion à l’égard des géographes parisiens et de leurs niveaux d’érosion berçait le quotidien des étudiants grenoblois. Mais je n’étais pas seulement étudiant. Pendant un temps, d’octobre 1948 à octobre 1950, j’ai enseigné l’histoire et la géographie au Collège cévenol du Chambon-surLignon, en Haute-Loire. Les enseignants de cette institution pacifiste et internationale étaient Anglais, Américains, Allemands, Espagnols ou apatrides et parfois même Français. Je conserve de ces deux années le souvenir d’un milieu riche d’échanges de toute sorte avec toutefois un bémol : l’alcool y était

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prohibé, du moins sur le campus. C’est au Chambon que je me suis marié avec Jacqueline Serret, avec qui j’avais crapahuté en montagne, et c’est également là que j’ai – sur un autre registre – travaillé à un mémoire de maîtrise sur ce qu’était la démographie d’un isolat culturel et comment l’ouverture sur le monde par le biais du tourisme détruisait la spécificité du lieu. Cette remise en cause du tourisme n’a pas plu à Germaine Veyret qui assumait la direction de mon mémoire mais je pense que mon travail était surtout novateur. Je l’ai perdu mais je ne le renie pas. Au Chambon-sur- Lignon, la vie sociale était intense car rien ne favorise autant les soirées amicales que l’isolement hivernal dans un village de montagne. Cette vie sociale avait une triple spécificité : familiarité entre élèves et professeurs, nombreuses références bibliques, niveau élevé d’internationalisation à dominante américaine. Difficile d’imaginer un contraste plus marqué que celui opposant Le Chambon à la cité universitaire du fort Saint-Irénée à Lyon où nous avons vécu pendant deux ans. Les seuls gens fréquentables (en fait des couples car la cité du fort Saint-Irénée comportait une crèche et accueillait des étudiants mariés) parce qu’ils remuaient beaucoup d’idées, se partageaient entre quelques rares catholiques dits de gauche, une majorité de communistes et de non moins rares individualités – dont j’étais - rétives aux pseudo-engagements. Tout en nous affirmant face au rouleau compresseur idéologique du Parti, nous partagions ma femme et moi, des soirées aussi animées que chaleureuses chez les uns ou les autres. Outre la vulgate stalinienne, j’ai donc tout su de la monade et de Merleau-Ponty qui étaient au programme de l’Agrégation de philosophie. J’ai également pu parfaire mon éducation musicale car l’un des militants du parti possédait, en un jeu de disques 78 tours, Don Giovanni. Faute d’un autre choix, nous en avons repassé un acte ou quelques airs presque chaque soir durant de longs mois et je puis encore chanter de mémoire Madamina, il catalogo è questo ou Gia è la mensa preparata. Depuis cette époque, l’heureux possesseur de Mozart et des œuvres de Karl Marx est devenu recteur, tel autre possesseur des œuvres complètes de Maurice Thorez a fini sa carrière comme doyen des inspecteurs généraux. Tous étaient sincères dans leurs convictions mais tous ont quitté le parti à partir de 1956 pour leur honneur mais non sans déchirements. Par la suite, beaucoup se sont impliqués dans la guerre d’Algérie en militant pour l’indépendance de ce pays. Je ne leur garde pas rancune de m’avoir par moment vilipendé comme lecteur de la Bible, mâtiné d’influences américaines pernicieuses, mais cela ne m’empêche pas de me remémorer quelques scènes que je jugeais à tort ou à raison jubilatoires : les pleurs et les cris dans les couloirs du foyer lors de la mort de Staline ou encore ce merveilleux dialogue entre une de mes camarades d’Agrégation et Pierre George* à l’occasion d’une conférence que le grand homme, alors membre du jury du concours, était venu faire à Lyon : « J’espère camarade George que tu donnes de meilleures notes aux devoirs marxistes qu’aux devoirs capitalistes »,

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à quoi George avait répondu « Chère madame, il n’y a que deux sortes de devoirs, les bons et les mauvais ». La dite dame fut ébranlée dans l’admiration qu’elle avait pour l’une des gloires du parti. Tout cela n’empêche que je fus exclu du concours en 1952 et 1953 au prétexte que j’étais vaguement tuberculeux. Mais ceci est une autre histoire. C.D.- Après la haute montagne grenobloise, le plateau cévenol vous a beaucoup marqué. Mais revenons encore en arrière, remontons le temps et parlons des Ardennes de votre enfance, et que vous avez déjà mentionnées. J.B.- Hors le temps des vacances et celui de la guerre, nous habitions à Givet où mon père assumait la gestion des fluides, gaz, eau, électricité, sur une ville qui, à l’époque était fort active. Dans mon imaginaire, Givet reste la ville de la Meuse et du port où se faisait la rupture de charge entre les grosses péniches flamandes et les modestes péniches Freycinet qui prenaient le relais vers l’amont. Français ou Belges, les mariniers étaient forts en gueule, trafiquaient du genièvre et se battaient après boire entre Flamands et Fransquillons pour le plus grand plaisir des garnements de l’école communale dont j’étais. Le passage de la frontière offrait d’autres plaisirs et je garde en mémoire olfactive, les senteurs mélangées de la cannelle, du tabac blond et du genièvre qui vous sautaient au nez lorsqu’on entrait dans les estaminets belges. J’ai aimé avec passion la Meuse et les Ardennes où j’ai pris, bien avant de me reconnaître en géographe, mes premières émotions géographiques entre schistes, grès dévoniens et calcaires du Givétien. Des roches et des sols différents mais aussi des marais, des forêts et beaucoup de grottes. Nonobstant les inquiétudes parentales, j’ai usé de lampes frontales et de cordes pour fouiller les grottes de Nichet, du Colébi et celle de Hierges où j’ai entendu parler pour la première fois du karstologue Jean Corbel que je devais rencontrer plus tard à Lyon. Avec le temps, les Ardennes m’ont toutefois laissé un sentiment d’insatisfaction. On pouvait certes s’y aventurer sous terre mais leur altitude maximum atteignait en France 506 mètres à la Croix Scaille. En me hissant dans un arbre, j’atteignais bien 510 mètres mais, perché sur la branche de l’insatisfaction, je rêvais de montagnes. C.D.- De l’élévation ! Mais d’où êtes-vous d’origine, si je puis dire, d’une façon curieusement prosaïque que vous me pardonnerez ? De quelle région ? De quelle ville ? De quel pays ? De quel terroir ? J.B.- Je suis né à Chinon, au pays de Rabelais, le 12 juin 1928, dans une maison donnant sur la Vienne. Chinon est une petite ville endormie mais la Touraine est un pays de gueule où les vins sont bons lorsqu’ils ne prétendent pas titrer douze degrés. La guerre aidant, j’ai fait une bonne partie de mes études au vieux

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collège Rabelais et j’en garde un merveilleux souvenir de liberté studieuse. Vu de Huismes où se situait la maison grand-paternelle qui était la maison des vacances, la maison de famille, la maison du repli durant les années de guerre, Chinon distante de cinq kilomètres faisait figure de place centrale où résidaient entre autres sommités, le notaire et le banquier de la famille. Cette configuration comptait moins dans notre esprit que le choix que nous avions, mon frère, ma sœur et moi, de nous baigner selon les jours et l’occasion, dans la Vienne, l’Indre ou la Loire également proches. Est-ce de là que m’est venu le goût de l’eau ? Ces eaux n’étaient pourtant pas de tout repos et nos grands-parents évoquaient parfois telle crue de l’Indre ou encore la rupture en 1856 de la levée à hauteur de La Chapelle-sur-Loire, juste en face de notre baignade. Témoin de ce drame, une coupe en argent offerte à un mien trisaïeul, par je ne sais quelle grande dame, dont il avait sauvé le carrosse des eaux. Cette coupe, modeste témoin d’un désastre et d’un sauvetage, orne mon bureau. C.D.- Histoire vécue et mémoire d’eau. Votre destinée universitaire semblait, de la sorte, se préciser ? Peut-on le dire ainsi ? J.B.- Il m’arrive encore de penser que ma carrière et mes thèmes de recherche eussent été différents si Raoul Blanchard n’avait pas transféré mon dossier de Grenoble à Lyon. Quelle thèse aurais-je fait sous la direction de Germaine et Paul Veyret* ? Peut-être le Rhône après tout, mais peut-être quelque chose sur l’eau dans les Alpes, voire une thèse de morphologie pure. Mais il est certain qu’en tout état de cause j’eusse rompu avec le découpage des Alpes ouvert avec la thèse de Jules Blache* sur la Chartreuse et le Vercors et refermé avec la thèse de Freshi sur l’Adige. Mon passage de Grenoble à Lyon s’est fait en même temps qu’une fixation affective dans la vallée du Rhône et la plaine de Chomérac, de sorte que le Rhône s’est offert à moi très naturellement comme terrain de thèse. Mais derrière le Rhône j’ai très vite eu en perspective d’autres fleuves et la thématique de l’eau. J’aurai sans doute à revenir sur ce point. C.D.- Dans votre passé, plus ou moins lointain, et peut-être encore aujourd’hui, où fixez-vous votre omphalos, votre centre du monde ? En référence aux « Révélations de (sa) mémoire », Jacqueline de Romilly confesse : « Ma demeure d’Aix-en-Provence, située en pleine campagne, parmi les pins et la garrigue, est pour moi le lieu du bonheur ». Et pour vous, quel lieu, quel site, quel paysage associez-vous à une plénitude de la vie ? J.B- J’ai fait mon centre du monde à Chomérac en Ardèche mais je n’ai jamais pu m’y établir de façon permanente. La plaine de Chomérac est l’un des rares petits pays ardéchois, à peu près plat et d’une grande banalité paysagère, exception faite de la falaise du Coiron qui la domine au sud. Du moins notre

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maison bâtie sur voûtes est-elle occupée et plus ou moins martyrisée par la kyrielle de mes enfants et petits-enfants. C’est sans doute là que je mourrai. C’est ma maison choisie, c’est aussi celle des aïeux de mon épouse qui ont acquis cette demeure peu après être sortis de ce que les protestants appellent le « Désert ». En souvenir de mon enfance, l’autre maison, rêvée, c’est celle de Huismes en Touraine où j’ai passé les meilleurs moments de ma jeunesse, que j’ai retrouvée plus tard, mais dont nous avons dû nous séparer. J’ai toujours eu un attachement profond pour les demeures. Certes j’en oublie bien d’autres, mais c’est bien entre ces deux maisons que je vis – deux espaces de références et de préférences, au-delà des repères liés à la terre et à l’eau-, celle tourangelle perdue et rêvée, celle ardéchoise acquise et préservée. C.D.- Dans la même veine, à une autre échelle cependant, iriez-vous jusqu’à admettre avoir été influencé, conditionné, modelé par les lieux et circonstances de votre vie : des bords de Meuse aux bords de Loire et à ceux du Rhône, de la montagne alpine, au plateau cévenol et à la plaine ardéchoise ? Ces cadres géographiques ont-ils induit des épures particulières quant à vos perceptions de l’espace et des territoires parcourus, des sociétés humaines rencontrées ? In fine quel canevas intellectuel en avez-vous retiré ? J.B.- Les lieux où nous avons assez longuement vécu ont-ils modelé notre esprit et infléchi notre sensibilité ? Belle question qui, déjà évoquée par Plutarque dans la vie de Cyrus le Grand, renvoie aux pires dévoiements du déterminisme hettnérien. Mieux vaudrait donc éluder ce genre de question et pourtant, je suis tenté d’y répondre. Mes espaces de références relèvent de deux séries correspondant l’une à la terre avec les Ardennes, les Alpes et le Massif central entre le plateau ardéchois et la région stéphanoise, l’autre à l’eau avec la Loire, la Meuse et le Rhône. Le reste compte peu. Toutefois le diagramme résultant ne rend pas totalement compte des influences et références conscientes et inconscientes assumées ou récusées. L’espace vécu n’est pas seul en cause et je me situe également par rapport à l’espace rêvé et l’espace choisi. L’espace rêvé est celui de mon père, un espace longtemps occulté par la Touraine qui était le pays de ma mère. Je ne me souviens que très vaguement de rares passages dans ma petite enfance à Pontoise où se trouvent les tombes des Bethemont. Et c’est de façon inconsciente que j’ai rêvé sur certaines mélodies de Debussy, que j’ai eu un faible pour certaines toiles de Corot comme le « Souvenir de Mortefontaine », et que j’ai lu et relu sous le charme mais sans savoir pourquoi « Les filles du feu » de Gérard de Nerval. C’est seulement vers la quarantaine que j’ai pris conscience des racines qui me rattachaient au Valois. Je fus donc à Pontoise et à Bethemont et, ayant vu, j’ai préféré le Valois rêvé au Valois vécu. Quant à Bethemont, mieux vaut l’oublier, son seul titre de gloire tient à ce que cette commune est la plus petite d’Ile-de-France.

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Bethemont- commune de France (cliché J.Bethemont) L’espace choisi est celui de la Méditerranée, un espace qui se situe à l’opposé de la Touraine ou du Valois. Un espace fait de douceur vraie et fausse mais surtout de violences cumulées depuis celles du climat jusqu’à celles des hommes. Mais la Méditerranée est aussi l’espace où se croisent, s’affrontent et se mêlent plusieurs cultures, le creuset de plusieurs civilisations, le berceau de plusieurs mythes originels, le théâtre de grandes catastrophes, de somptueuses renaissances, un ancien centre du monde en attente d’un monde nouveau. Je suis un homme de l’ouest et la découverte de la Méditerranée a joué dans ma vie le rôle d’une pierre de touche, l’ouverture sur un monde et des cultures que j’ignorais et dont la richesse m’émerveille encore. Si, maintenant, je fais un bilan des influences subies, rêvées ou choisies, je mettrai d’un côté la douceur du Valois et celle de la Touraine qui n’est pas exempte de nonchaloir, de l’autre les rigueurs ardennaises et les défis de la montagne. À quoi s’ajoute le domaine

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solaire qui est celui de la Méditerranée. Le fleuve et l’eau assument la liaison entre ces registres. C.D.- Au fil de l’eau, retrouvons votre parcours après votre échec malencontreux à l’Agrégation en 1951. J.B.- Je n’ai guère fait que survivre entre 1952 et 1956. Puis j’ai enseigné l’histoire et la géographie au lycée Ampère, à Lyon, de 1956 à 1960, tout en travaillant sur la morphologie du rebord oriental du Massif central, entre Pilat et Lozère. À dire vrai, mon métier d’enseignant m’intéressait plus que mes activités de chercheur. En témoigne le fait que je suis resté en relation avec certains de ceux qui furent mes élèves. De 1960 à 1966, j’ai exercé les fonctions d’assistant à une époque où l’institut de géographie lyonnais était dirigé par Maurice Le Lannou*. Mes tâches d’enseignement me laissaient assez de temps pour la recherche et j’étais là, comme rat en fromage. Il est vrai que mon terrain de thèse courait du confluent Rhône-Saône à la Camargue et que la linéarité de cet espace m’a posé quelques problèmes d’accès au terrain. Ces problèmes ont été résolus par la transformation d’une caravane en un bureau que j’ai traîné, pendant des années, mais aussi pendant les vacances, d’un bout à l’autre de la vallée. Ma femme et mes enfants s’en souviennent encore. C.D.- Et puis vous avez quitté l’université de Lyon, en 1966. J.B.- Suite à un différent assez déplaisant pour celui qui l’avait provoqué, j’ai quitté la faculté en claquant la porte et sans me préoccuper des suites à cette décision. Le jour même, Paul Claval* m’a proposé un poste d’assistant à Besançon. Je soupçonne Le Lannou d’être à l’origine de cette proposition mais je n’en ai jamais discuté avec Claval. En acceptant la proposition, je ne m’attendais pas au bénéfice que j’allais retirer de ce transfert. Tout d’abord le contact avec Gabriel Rougerie* m’a ouvert de nouveaux horizons, tant au plan scientifique avec la mise en évidence des problèmes environnementaux, qu’au plan méthodologique. Mais c’est surtout avec Françoise et Paul Claval que j’ai eu des échanges fructueux, ne fut-ce qu’en raison de l’intensité de leur activité professionnelle et scientifique. La bibliothèque de l’université alimentée par leurs soins était un véritable trésor et Claval qui était un lecteur insatiable m’a conforté dans mon goût pour les lectures géographiques. L’activité des Bisontins tranchait sur la nonchalance des Lyonnais et c’est sans doute à Besançon que j’ai appris à travailler. J’ajoute que la convivialité du groupe fut pour moi d’un grand réconfort, à un moment où je prenais conscience de l’état de santé et de la fragilité de ma fille Bérangère.

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C.D.- Avec les événements de « Mai 68 » et après, qu’advint-il de votre carrière à partir de ce moment-là ? J.B.- L’épisode de ce que l’on appelle les événements de 1968 est à l’origine de la dislocation du groupe de Besançon, avec le départ pour Paris de Gabriel Rougerie, de Françoise et Paul Claval. J’ai moi-même migré vers Saint-Etienne à l’invitation de Maurice Le Lannou, en pensant ne rester là que quelques années. J’y ai fait toute ma carrière, tout en établissant de solides relations avec la géographie lyonnaise par le biais de la revue de géographie de Lyon puis de la fondation du laboratoire LA 260 du CNRS devenu l’UMR 2600. En fait, j’ai pris la direction de la R.G.L à un moment où nul ne s’y intéressait plus et où les géographes lyonnais cherchaient le naïf ou l’inconscient qui assumerait leur faillite intellectuelle. Je pense les avoir déçus et la R.G.L. a survécu en dépit de la partition de l’équipe rédactionnelle entre deux universités qui avaient peu de points communs : la gestion de la revue fut donc, de ce fait et pendant plusieurs années, une entreprise assez solitaire et parfois désespérée. C’est tout de même le maintien de la revue et le pari que j’avais fait de ne pas en assumer la faillite qui sont à l’origine de la création du laboratoire associé au CNRS. En 1973 (si ma mémoire ne me trahit pas) Edmond Lille qui dirigeait la branche des sciences sociales du CNRS est venu à Lyon pour établir un bilan plutôt négatif de la recherche lyonnaise à qui il avait décidé d’ôter ses quelques moyens. Ce retrait eût signifié la fin de la revue et je l’eusse ressenti comme un échec. Mais je n’avais rien à dire puisqu’Edmond Lille s’adressait aux Lyonnais et que je n’en étais pas. En fin de séance, j’ai couru après lui, l’ai arrêté sous la galerie bordant la cour de la faculté et lui ai brièvement exposé mon problème qui était celui des moyens dont disposait la Revue de géographie de Lyon. Mon interlocuteur me dit que la seule solution était de créer une formation de recherche et qu’il examinerait avec intérêt un éventuel projet. Celui que j’ai formulé non sans peine avec mes collègues des deux universités a été adopté. Savoir si le bilan du laboratoire devenu l’UMR 5600 est glorieux est une autre histoire. Le laboratoire en question a du moins survécu. C.D.- Rétrospectivement, avez-vous des regrets (ou des remords) de n’avoir point professé dans une grande université à Paris ou en Allemagne ? L’horizon rhône-alpin n’a-t-il pas été une guigne pour votre carrière universitaire ? J.B.- Comme tout un chacun, j’ai commencé par être ambitieux et je soutiens que l’ambition - non pas vulgaire mais relevant de l’égotisme – est une qualité. Je ne sais où ce quelque chose qui ressemblait à une volonté d’affirmation de soi aurait pu me mener mais j’ai perdu toute ambition le 24 novembre 1972. À dater de ce jour, j’ai adopté trois principes : rester en poste là où le destin m’avait punaisé comme un insecte sur une planche ; ne rien entreprendre si ce

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n’est ce pourquoi un intervenant extérieur me solliciterait mais en cas d’acceptation faire au mieux ; témoigner de ma qualité de géographe par mes écrits. C’est donc pour répondre à des demandes précises et non de ma propre initiative, que j’ai pris la direction de la Revue de Géographie de Lyon en 1973 puis de l’UMR 5600 (dans un premier temps, LA 260) en 1974, et c’est à la demande de Le Lannou que j’ai pris la direction d’une collection de manuels du Secondaire. Ceci dit, je n’ai pas regretté mon ancrage dans l’université de SaintEtienne : le contact avec mes collègues géographes était stimulant, et nombre de mes étudiants, besogneux et de ce fait motivés, voyaient dans leurs études un moyen d’intégration sociale et professionnelle, ce qui leur conférait un certain mordant. C.D.- Avez-vous une réflexion particulière à formuler concernant votre état d’esprit ou vos attitudes dans le travail personnel, tant dans la préparation de vos cours, vos recherches, vos rédactions scientifiques ? Dans ces moments-là, les lieux ont-ils une importance particulière ? Êtes-vous sensible à des atmosphères ou à des circonstances ? Un « esprit des lieux » souffle-t-il dans votre bureau, dans votre bibliothèque, dans votre jardin ? J.B.- Je pense que je peux travailler ici ou là, l’essentiel étant le fait que je n’ai jamais travaillé avant six heures du matin et après sept heures du soir. Ce rythme diurne a été conforté par un séjour qui, en 1974, fut fructueux à l’institut de géographie de Bucarest, dans les belles années de l’ère Ceausescu. Mes collègues roumains et moi de même, arrivions à l’institut tôt le matin, à l’heure où s’ouvrent les usines, le rythme journalier des travailleurs intellectuels étant identique à celui de leurs camarades ouvriers. Leurs conditions de travail étaient convenables : une bonne bibliothèque et un espace de travail confortable, mais un contrôle étroit de la production et surtout une interdiction absolue de travailler chez soi. Mais comme je n’étais pas un travailleur nocturne, je me suis accommodé de ces conditions. De même, me suis-je accommodé de conditions fort rustiques sur les rives du Sénégal. En fait, je crois que je peux travailler à peu près n’importe où et n’importe comment, du moment que mon labeur quotidien, tôt entamé, s’achève de même. Je n’ai jamais pu travailler la nuit tout en sachant que les bonnes pensées et les intuitions géniales sont des présents de la nuit. Je me suis constitué une assez bonne bibliothèque ce qui me permet de travailler à domicile plutôt que dans des bibliothèques institutionnelles. Les murs de mon bureau de Saint Cyr sont hélas trop étroits pour contenir tous les ouvrages de référence qui me seraient nécessaires et ce manque de place est amplifié par une fâcheuse tendance au désordre, mal compensée par des essais de classification aussi pathétiques que risibles. J’assume quelques petites manies : j’ai ramené d’Afrique un soufflet de forgeron par quoi devrait souffler l’esprit … mais ça ne marche pas toujours car l’esprit souffle où il veut ; sur une

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étagère, une petite statue africaine du « capitaine du bac » surveille ce que j’écris sur l’eau ; trainent également sur diverses étagères, des petites figurines d’argile mexicaines, représentant des sirènes ou des poissons. Ces souvenirs de voyage aident-ils à la concentration ou incitent-ils à la rêverie ? Je ne sais, tout comme je ne sais la relation existant entre rêverie et créativité. À tout le moins ces objets, auxquels s’ajoutent des héritages familiaux comme la coupe en argent souvenir de la crue de 1856 et une pipe oubliée dans la maison de Huismes par un troupier bavarois en 1871, me procurent-ils un sentiment d’intimité. Le bureau est « une pièce à soi », où il est possible de travailler en paix, de rêver ou d’écouter de la musique. Je possède à Chomérac un autre bureau où trône l’imposant meuble sur lequel travaillait mon grand-père maternel. La possession de ce bureau dont les nombreux tiroirs faisaient mon admiration lorsque j’étais enfant me réjouit mais hélas, plus le temps passe et moins je travaille lorsque je suis en Ardèche. C.D.- Dans la sphère universitaire, quels ont été vos démarches scientifiques et vos pratiques pédagogiques dans la période notamment de forte idéologisation des campus, de la fin des années cinquante au début des années soixante-dix ? Quels sont vos souvenirs les plus prégnants quant à vos activités successives d’enseignant, à vos débuts et plus tard ? J.B.- Que mes charges d’enseignement étaient simples lorsque j’étais assistant à Lyon ! En cette époque « pré-soixante-huitarde », un assistant n’était qu’une humble chenille que la soutenance d’une thèse transformerait en un brillant papillon. Nos maîtres proféraient des cours ex-cathedra et nous étions confinés dans les cartes et les croquis, besognes jugées alors subalternes mais dans lesquelles je me complaisais. Pourtant, au-delà des charmes de la cuesta et de l’inversion de relief, l’ignorance de mes étudiants sur d’autres thèmes comme les hiérarchies urbaines ou les fonctions décelables sur la carte m’avait incité à leur donner quelques lumières sur ces points dans le cadre de cours théoriques facultatifs. Mal m’en a pris et je me suis fait remettre à ma juste et modeste place par mes maîtres au prétexte qu’il était interdit de dispenser un enseignement qui n’était ni programmé ni sanctionné par un examen. Cela se passait en 1963 et Jacques Bonnet qui fut mon étudiant avant de me succéder à la direction de l’UMR 5600 peut témoigner de cet épisode. Les choses étaient autrement sérieuses à Besançon où, sans négliger l’apprentissage de la carte, il était également question de statistiques abordant aussi bien l’écart-type que le taux de Lotka et les chaînes de Markov, toutes choses inconnues de Lyon à l’époque. Dois-je l’avouer ? Ce fut pour moi un rude mais nécessaire apprentissage avant d’être un apport diversement apprécié à Saint-Etienne. Passé le temps de l’assistanat, j’ai eu enfin le plaisir de faire des cours sur trois niveaux. Le premier correspondait aux étudiants de première année, le plus

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souvent historiens et géographes mêlés, dont beaucoup se demandaient ce qu’ils faisaient là. Je pense que la meilleure approche - et je dois beaucoup à Paul Claval* sur ce point - consiste à faire un cours d’épistémologie de la discipline. Le second, à l’opposé, s’adressait aux étudiants en mal de thèse et portait sur les problèmes des écosystèmes, de leur dynamique et des impacts liés à l’action humaine. Restait l’essentiel qui était pour moi la préparation aux concours. Eussè-je sévi dans une grande université, j’aurais pu me spécialiser et travailler uniquement sur des questions liées à l’eau, depuis la potamologie jusqu’à ses multiples usages. Mais pour beaucoup d’étudiants stéphanois, les études devaient déboucher sur un emploi dans l’enseignement et, d’année en année, mes cours ont varié avec le libellé des concours. La préparation aux concours passait également par des travaux pratiques incluant aussi bien l’épreuve de cartographie que tel ou tel type de leçon. L’heure dite du mercredi, de 14 à 15 heures, consacrée à ce genre d’exercice, commençait généralement à treize heures pour s’achever vers seize heures. Je conserve le meilleur souvenir de cet enseignement par petits groupes réunissant tantôt des historiens tantôt des géographes tantôt l’ensemble des candidats. J’ai beaucoup travaillé à ce niveau et j’ai été payé de retour par le nombre d’Agrégés que j’ai formés. C.D.- Mais votre intérêt pour l’enseignement ne s’est pas limité à vos cours. Vous avez également rédigé des manuels scolaires pour le cycle Secondaire, me semble-t-il. J.B.- En premier lieu, Maurice Le Lannou* alors directeur de collection chez Bordas, m’a sollicité d’abord pour quelques chapitres dans un manuel de Quatrième puis d’une année sur l’autre sur diverses classes avec une implication de plus en plus importante. Cette pente fatale m’a conduit à prendre sa succession lorsqu’il s’est retiré et il y a donc eu une collection Bethemont, chez Bordas (ainsi qu’un manuel de Troisième chez Nathan). Cela n’a duré que quelques années, mes collaborateurs parisiens m’ayant gentiment poussé dehors, ce qui leur fut facile puisqu’ils étaient sur place. Et comme la confection des manuels me prenait trop de temps, je n’ai pas insisté. Indépendamment de la rédaction de manuels sur la logique desquels j’ai beaucoup cogité, je me suis toujours intéressé à la didactique et cela dès mes années au lycée Ampère. Dans le cadre de la commission pédagogique de l’AGF, je me suis opposé à l’élimination de la géographie physique dans l’enseignement secondaire mais me suis efforcé d’intégrer la géographie dite physique à la géographie dite humaine. Position que j’ai maintenue par la suite lorsque j’ai fait partie de la commission pédagogique de l’Union Géographique Internationale. Comment définir ce que furent mes principes didactiques ? S’agissant des manuels, je les ai toujours conçus sous la forme de modules succincts et spécialisés mais reliés les uns aux autres par des renvois en marge, l’idée étant que si un fait

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