Jalousie assassine

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Paul Ripoll partage sa vie avec Marilyn, une délicieuse Catalane qui a le don d’attirer sur elle tous les regards.

Quotidien sans histoires, bel appartement au centre-ville, le couple partage un bonheur sans ombrages. Pourtant, après le licenciement de Paul, son isolement et son inactivité vont faire resurgir un mal contracté dans son enfance et sonner le

glas de cette idylle.

Submergé par le trouble qui peu à peu l’envahit, il va se mettre en tête de débusquer coûte que coûte l’amant supposé de sa femme !

De traque en filature, sa jalousie va le ronger et le conduire aux pires extrémités.

Dans ce roman, Lou Gévaudan décrit avec habileté les mécanismes et les ressorts de la jalousie. Un thriller psychologique qui poussera le lecteur dans ses derniers retranchements...


Publié le : lundi 2 novembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782366520811
Nombre de pages : 220
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- I -

 

 

 

 

Le rat est un mammifère rongeur de la famille des muridés…

 

Paul Ripoll piétinait devant sa fenêtre, avec en lui ce goût mauvais que laisse la colère lorsqu’elle se mêle d’impuissance. Depuis quelques jours, sans qu’il puisse en déceler la raison, ses sentiments intimes avaient évolué, prenant pour la circonstance un tour malin. Son esprit s’était mué en un champ de bataille sur lequel s’affrontaient la satisfaction d’une vie sentimentale plutôt aboutie et une terrifiante impression d’éphémère. En son for intérieur, des cycles se succédaient, porteurs tantôt de joie véritable, tantôt de noire mélancolie. Mais dans les instants sombres, Paul Ripoll sentait monter en lui une sorte de lèpre immonde qui remuait son âme et portait à son esprit d’insatiables désirs.

L’infidélité de sa femme, il n’en était pas certain à cent pour cent, mais des tas de petites choses, des retards après le travail, des maux de tête fréquents à des heures où habituellement l’épouse se donne, des absences subites au beau milieu de quelque discussion du plus grand intérêt conjugal la lui suggéraient.

Alors, il cherchait dans l’entourage, celui ou ceux qui lui disputaient Marilyn. Au début, il avait songé à Jordi Comes le médecin du quartier, mais en apprenant de la bouche même de Mlle Alard, leur voisine, l’homosexualité du praticien, la suspicion s’était dissipée. Il n’osait penser à un client, car les patients de son épouse accusaient dans la plupart des cas la soixantaine bien sonnée. Restait la possibilité d’une relation nouée, hasard fortuit d’une rencontre avec un ami d’enfance ou un ancien fiancé. Et puis, dans des instants d’euphorie, il se surprenait à songer que toutes ces idées pouvaient n’être qu’illusions créées par la jalousie, cette bête hideuse qui rongeait son être. Toujours est-il que Paul quittait son travail de plus en plus tôt, dans l’espoir malsain de surprendre en flagrant délit, celle qui causait en lui tant de troubles. Était-ce pour se conforter dans ses emportements, ou pour exorciser enfin ce perfide démon ?

 

*

 

Tel qu’à l’accoutumée, la porte se referma mollement derrière Paul et un pas de velours fit chuinter le linoléum de l’entrée. Une senteur délicate envahissait la pièce, car Marilyn Ripoll déplaçait, au gré de ses mouvements, des arômes délicieux d’ambre ou de musc. D’abord subtil, comme une vapeur doucement pénétrante, le parfum se mariait si bien à l’univers de Paul qu’il finissait par en faire entièrement partie. Il l’aimait tant !

Ce bouquet le rendait fou ! C’était une aura de douceur qui entourait la femme, créant dans l’air d’exquises vibrations dont son cœur d’homme se chargeait… Cette odeur ressemblait à Marilyn ! Raffinée, colorée, envoûtante… La maison se remplissait de fleurs, de soleil, de fées enchanteresses, quand le soir venu, elle y remisait sa fatigue. Paul s’enivrait à la voir ainsi affaiblie, livrée à son regard ou, à l’occasion, à sa tendresse. Elle remuait ses sens, et par son unique présence, chassait les fantômes qu’il ne savait éloigner à lui seul.

Une telle femme, il l’avait espérée longtemps. Enfant, il la voyait en rêve, adolescent, il se racontait des histoires où elle était princesse, adulte, il la cherchait dans les boîtes de nuit ou dans les amphis de la fac. Il lui semblait maintenant que son existence entière l’avait mené à Marilyn. Ses erreurs du passé, il disait aussi ses errements, ne constituaient à ses yeux qu’un parcours initiatique destiné à la mériter. Il en est ainsi de certains êtres avant lesquels rien n’existe, et dont l’absence pour inimaginable qu’elle soit, vous démunit de tout, de la vie, même !

En l’épousant, elle avait accepté ses faiblesses, sa sexualité pas toujours performante, ses crises de désespoir les jours funestes, sa culture relative, sa jalousie…

Sa jalousie !

― C’est toi, Marilyn ?

― Non, c’est les pompiers !

À cette question futile, Marilyn répondait invariablement une de ces sottises dont elle avait le secret et qui la faisaient glousser en petits spasmes étouffés. Ce jour-là, c’étaient les pompiers, la veille, il avait eu droit au contrôleur des impôts, l’avant-veille à l’EDF. Et chaque fois Paul Ripoll, simple agent commercial, tendait une perche aux facéties de sa femme. Non qu’il trouvât en ces fariboles une quelconque raison de se réjouir, mais en riant, il se créait une occasion de partage. Comme dans un jeu qu’il ne maîtrisait pas !

Marilyn n’avait pas le caractère triste, partout elle dispersait sa joie, et le calembour faisait partie de son monde, au même titre que les chaudières à gaz de celui de Paul. Il n’existait pas une situation, un visage, un comportement qui échappaient à son badinage. Car Marilyn avait cette particulière tournure d’esprit qui lui permettait de décliner le monde entier sur le mode comique. Elle jouait avec les mots en les associant, les mélangeant, les transformant de manière à en former de nouveaux utilisables à volonté. Un mur joliment décoré devenait un « murticolore », une sympathique habitante des îles, une « gentillaise », un camion accroché à une remorque, un « camorque »…

Dans l’intimité, Marilyn déployait une pléthore de talents qui s’étalaient du mime à l’imitation, et dont le music-hall aurait certainement fait ses choux gras. Mais la présence d’un public d’inconnus mettait à mal toutes ses possibilités, et quand à l’occasion d’un mariage ou d’une fête quelconque elle improvisait une scène, rien ne sortait de sa bouche que de terriblement banal.

C’était au piano qu’elle réussissait les plus étonnantes de ses prestations. Sa voix se pliait à de nombreuses exigences et sa technique, qui lui aurait autorisé à professer, faisait l’unanimité. Elle tirait de l’instrument des effets désopilants dont Paul, bien que jaloux des capacités de sa femme, raffolait.

C’était avec un émerveillement chaque fois renouvelé qu’il aimait à regarder sa belle. Il la trouvait formidable ! Il ne pouvait guère résister à son charme méditerranéen, à ses cheveux ébène légèrement ondulés, à son petit nez finement ciselé, à ses yeux émeraude dont il était tombé amoureux dès la première seconde de leur rencontre. Marilyn, ses amis l’appelaient « Cléopâtre », tant elle était dotée d’une beauté singulière.

« Comme tu es séduisante, mon amour ! » lui répétait-il sans cesse.

― Alors, chéri, bonne journée ?

― Bof !

Il ne savait pas mentir sur son travail. Heureusement, Marilyn connaissait la situation de son employeur. Alors, dans le but d’adoucir le désarroi de son mari et de montrer son intérêt pour sa carrière, elle avait demandé :

― Qu’est-ce qu’il y a encore, ça a empiré ?

― Non, mais tu sais, je commence à me décourager, depuis l’arrivée des Asiatiques sur le marché, avec nos chaudières allemandes, on n’est plus concurrentiels…

― Pourtant, on vante le modèle allemand un peu partout, en ce moment.

― Oui, mais le modèle allemand, chez nous on peut pas se le payer. Écoute, j’ai roulé toute la semaine pour zéro vente, tu entends, zéro vente… Le produit plaît, on a l’impression d’emporter le marché, mais au moment de parler coût, tu les verrais changer de tête… ils font : « Ah, quand même ! » Et puis, les voilà qui te sortent les devis de la Defer ou de l’Itach, à presque moitié prix…

Lorsqu’il parlait de ses déconvenues commerciales, Paul arborait une mine maussade agrémentée d’une moue infantile qui amusait fort Marilyn. Dans ces moments-là, elle l’appelait « mon Caliméro », car, disait-elle, sa tête déformée par cette hideuse mimique et la manière dont il aurait voulu qu’on le plaigne, le faisaient ressembler à ce personnage de dessins animés pour enfants des années 80. Et lui s’en offensait !

― C’est rien, mon bébé, c’est rien, moi je bosse bien !

S’il y avait une chose qui déplaisait à Paul Ripoll, c’était bien l’idée de se faire entretenir par sa femme. Ce genre de réponse l’excédait, d’autant que secrètement il rêvait de gagner suffisamment sa vie pour que Marilyn puisse s’arrêter de travailler. Cet emploi d’infirmière, lorsqu’il y pensait avec sérieux, le mettait hors de lui, car il savait le soin que son aimée portait aux malades. Il aurait tant voulu être son seul patient !

En outre, Paul connaissait les histoires d’infidélité, de promotion canapé et autres légendes qui couraient sur le milieu médical. Il avait beau se dire que sa Marilyn différait des autres, l’apaisement ne durait guère et l’animal insidieux dont il était habité, se réveillait immanquablement.

Devant sa tête de renfrogné, elle avait tenté de se faire pardonner, en s’asseyant sur la peau de vache, la tête sur les genoux de son mari. Marilyn savait qu’un bon câlin lui faisait oublier ses ennuis professionnels et autres fadaises qui pourrissaient son existence. C’était vrai qu’elle le négligeait parfois, mais la vie est ainsi faite, et la femme ainsi constituée qu’elle finit par considérer le sexe comme un acte secondaire, insipide, voir inintéressant. Pour elle, comme pour beaucoup de femmes mariées, le sexe, c’était uniquement un moyen d’assouvir une pulsion, qu’elle pouvait parfois mettre trois semaines à éprouver. Non, vraiment le sexe et elle ne faisaient pas bon ménage ! Et comme ses amies étaient en quasi-totalité à son image, il lui était facile de se convaincre que sa frigidité était on ne peut plus normale.

Ce jour-là, elle semblait prête à s’abandonner pourtant. Sa poitrine se gonflait à chaque respiration et la main de Paul semblait faire naître en elle quelque envie… Il aurait bien profité, lui, des dispositions favorables de l’épouse, mais il n’osait croire en ses chances de parvenir à ses fins. Combien de fois, le fusil en joue, avait-il dû décharger son arme tendue à souhait dans la feuille de son ami Sopalin ! Plutôt que de risquer une nouvelle déception, il attendait maintenant chaque fois qu’elle fasse le premier pas et entonne pour lui le chant des partisans. Et puis, la pobrete, elle devait être fatiguée, si fatiguée… Son métier ne demandait-il pas un investissement personnel sans commune mesure avec celui de démarcheur en chaudières et chauffe-eaux ? Chaque piqûre, chaque pansement, chaque massage, lui imposaient une dépense d’énergie incomparable à celle que déployait Paul pour faire… zéro vente.

Il l’écoutait ronronner, les yeux mi-clos, la chaleur de sa joue de femme bien collée à celle de la mâle rotule. Les doigts du mari parcouraient les cheveux de l’aimée, et parfois lui faisaient pousser ce gémissement long, que seul le plaisir savait lui extorquer. Son cou s’étirait, pour demander encore, puis elle enserrait les jambes de l’homme, de deux bras cajoleurs.

Quelquefois le beau visage de Marilyn se frayait un passage entre les cuisses drapées de jean, et sa bouche mordait l’intérieur de l’une d’elles, avec des « hummm… hummm… » qui imitaient la jouissance.

― Et si je me retrouve au chômage ?

― Aucune importance, on ne cherche que des vendeurs dans notre pays ! On ne sait plus faire que ça, vendre !

― Des bons vendeurs oui, mais pas des nuls qui font zéro vente en une semaine…

À ces mots, Marilyn sursauta, et leva sur Paul ces deux petits diamants qui le faisaient fondre à chaque fois; puis elle fit une moue inhabituelle de dédain, de colère, peut-être. Elle mettait dans son regard une espèce de dureté mêlée d’affection qui laissait toujours l’interlocuteur sans voix. Paul aurait donné cher pour comprendre ce qui se passait en ces instants dans la tête de sa femme, quel sentiment de la tendresse ou de la colère avait la préférence. Car si Marilyn savait rire de tout, ses irritations ressemblaient à des fureurs et ses dépits à des révoltes. Et elle pouvait être terrible dans ses exaltations démesurées, jusqu’au-boutiste même, surtout si la circonstance l’exigeait.

― Ne dis pas ça, tu te fais mal inutilement. Avant tu vendais bien, non ?

― Avant, quand il n’y avait que nous sur la place, mais maintenant qu’il faut se battre, tintin, le Paulo, tintin, le roi des VRP !

Marilyn l’embrassa, langoureusement, comme au temps de leur idylle naissante, avec dans le cristallin cette flamme vive dont Paul avait souvenance.

« Lueur de désir », pensa-t-il.

Les lèvres adoucies le prirent, le dévorèrent, l’aspirèrent, sans lui laisser la moindre seconde de répit. Un singulier processus semblait la pousser vers cet inhabituel transport, réponse peut-être au désarroi de son homme. Elle avait envers la tendresse un comportement de pudeur et de retenue confondues, qui la mettait en position d’attente, mais jamais d’offrande spontanée ! Cela agaçait Paul qui, vous l’avez compris, était devenu comme elle par « obligation ».

― Je t’aime !

― Moi aussi, mon Caliméro, moi aussi…

Alors, pour prouver ses dires, elle le tira par la main et l’entraîna vers la chambre où elle lui fit brillamment l’amour, prenant exceptionnellement l’initiative, inventant des positions pour le moins osées, acceptant même des raffinements qu’elle lui avait toujours refusés. L’aimait-elle ou avait-elle quelque chose à se faire pardonner ? Paul possédait en lui cette forme négative de réflexion qui lui faisait voir le noir au premier rayon de soleil, et la nuit à midi. Cela le desservait, mais il ne pouvait s’en départir, malgré l’insistance de sa dame et les efforts par lui consentis. Il disait que ce trait de caractère était sa croix. Souvent, au milieu d’un bonheur immense, il percevait un regard inopportun, et sa joie fondait aussi vite qu’elle avait grandi. Professionnellement, cette singularité représentait un handicap certain, car le moindre comportement anormal d’un prospect lui faisait perdre pied. A contrario, son enthousiasme, lorsque le contact se passait bien, l’autorisait à toutes les audaces. Pourtant, depuis quelque temps, crise oblige, le négatif prenait souvent le dessus.

Dans le cas présent, Marilyn semblait pleinement satisfaite de sa prestation, au point qu’elle se commit même en compliments :

― Si tu leur fais ça, aux clientes, tu vas épuiser tes stocks de chaudières !

Allongé sur le lit, Paul baignait dans une douce langueur. Elle, nue contre lui, arborait un sourire de félicité.

― On est bien… tous les deux, je veux dire…

― Oui, ma Mary, on est bien, très bien !

Dans les meilleurs moments de leur intimité, il lui attribuait ce diminutif dans lequel il tentait de mettre toute sa tendresse. Mary, ça lui allait si bien !

Elle avait mal fermé les volets, et le soleil distillait dans la pièce des larmes vermeilles qui allumaient mille incendies sur les murs dont la tapisserie finement fleurie de bleu s’éclairait. Il y avait dans cette candeur d’après amour, quelque chose d’unique, de coloré. Un immense bien-être les enveloppait d’une soie précieuse qui les délectait de caresses. Leur peau, unie par un même désir, faisait partie d’un tout indissociable d’odeurs, de chaleur, de bruissements imperceptibles.

Ces instants revêtaient un caractère d’une telle rareté que Paul cherchait à les prolonger par n’importe quels moyens; fussent-ils artificiels ! Les images de leurs nuits les plus torrides revenaient à sa mémoire… Combien de fois avaient-ils fait l’amour dans cette chambre ? Combien de « je t’aime » avait-il prononcé entre ces draps ? Des idées folles lui venaient à l’esprit. Il aurait bien dressé autour de son aimée une barrière infranchissable faite de solitude et d’isolement. Il aurait bien inventé des serments indélébiles pour que perdure cet amour voué à l’usure du temps. Soudain, revenu à la tristesse du quotidien, une idée lui traversa l’esprit :

― Et les vacances mon amour, et les vacances, on ne va pas se les gâcher pour une bêtise de chaudière, non !

― Sûrement pas, on aura tout le temps de s’inquiéter au retour…

Puis, d’un ton de petite fille, elle ajouta « j’ai tellement besoin de repos, si tu savais ! »

Paul se sentit agressé par cette réplique qu’il jugeait inutile. C’était vrai, elle en avait besoin, mais lui aussi, il en avait besoin, et peut-être même plus qu’elle… Oui, sans doute plus qu’elle ! Au travail, il trouvait déjà anormal qu’on ne lui demande jamais son avis sur quoi que ce soit, ni sur la politique de vente, ni sur les baisses de prix, mais à la maison, il aurait aimé compter plus…

― De toute manière, on a promis à ton oncle Joseph de monter passer quinze jours dans son auberge, alors on n’a pas le choix, le pauvre nous a réservé sa meilleure chambre; il ne s’agirait pas de le décevoir, murmura Marilyn entre deux câlins.

Cette idée de revenir enfin sur les lieux de son enfance séduisait Paul, et comme elle semblait plaire également à sa Marilyn, il en était fort aise. Elle avait raison, cette coupure dans le stress du quotidien leur ferait du bien, à tous les deux. L’occasion de se retrouver. C’est important de se retrouver, au bout de cinq années de mariage… Il avait entendu dire qu’au bout de ce laps de temps, on rentrait dans la période critique… mais ce « con » colporte tellement d’inepties !

Il anticipait son bonheur de revoir la Cerdagne et le Capcir. Que de souvenirs resurgissaient lorsqu’il y repensait ! Il revoyait le lac de Matemale, sa forêt d’épicéas, de sapins et de pins bleutés si verdoyants. Ces évocations lui donnèrent des frissons de bonheur.

Il tira sur le petit havane allumé systématiquement après un rapport physique avec Marilyn. La fumée dessinait des formes grises qui montaient en volutes et se mariaient pour finir dans la lumière blanche de l’halogène. Parfois, un cercle montait en roulant jusqu’au plafond, et Paul le fixait avec fierté; dans ces moments-là, fatigué par l’amour, enivré par le tabac, il plongeait tout entier dans un état de profonde décontraction. Il jouait alors avec les ombres, imaginait des visages, des gueules d’animaux… comme il le faisait, dans son jeune âge, le soir, avant que sa mère ne monte pour éteindre la lampe de chevet.

― Tu fumes après l’amour ? demandait toujours Marilyn pour s’amuser.

Alors Paul Ripoll, amant fatigué, plongeait dans les rêves. Il sentait près de lui une présence chaude, mais ce corps de femme ne lui causait plus de troubles, car l’assouvissement de ses besoins en amour l’avait plongé dans un profond climat de sérénité. D’autres préoccupations peuplaient maintenant sa solitude… Il voyait la jeune lycéenne blonde rencontrée au hasard d’un de ses démarchages, celle dont le vent avait soulevé la petite robe de lin, dévoilant des dessous blancs qui l’avaient tourmenté. Elle était là, allongée contre lui, il la couvrait de caresses et de baisers. Il frôlait cette poitrine aux seins fermes et ce bas-ventre presque glabre… Alors, un immense bonheur le prenait… le désir l’envahissait, comme une bouffée chaude, son sexe se raidissait à nouveau, et il l’arborait tel un épieu. La jeune femme lui donnait du plaisir, sa bouche s’employait à calmer ses ardeurs, puis dans un râle il s’abandonnait à nouveau…

― Eh bien, mon homme, c’était une grosse envie de moi…

― Oui, de toi, de toi…

La petite fille avait disparu, remplacée par Cléopâtre, si belle, si désirable…

 

 

- II -

 

 

 

 

Marilyn mettait longtemps à se rhabiller. Ce cérémonial, exécuté avec soin et précision prenait pour eux une signification particulière : c’était une sorte de strip-tease à l’envers, au cours duquel, comme pour enfermer un diamant dans plusieurs écrins, elle posait sur sa peau, un à un, les tissus sensés la soustraire au regard aguiché de l’homme. Le soutien-gorge glissait doucement sur cette poitrine si désirée, rouge encore de baisers, voilait avec lenteur le téton durci, et s’ajustait parfaitement. Puis, la culotte remontait le long des cuisses fermes de la femme, en une course lascive que Paul adorait. La transparence des étoffes mettait en valeur ses formes, plus que ne savait le faire la nudité. Le frémissement des seins sous la délicatesse du bustier, le triangle assombri que laissait entrevoir la fine culotte de satin, titillaient les envies de Paul pourtant repu. Le jeu consistait pour lui à feindre l’indifférence, pour elle à le faire sortir, par des poses érotiques, de sa torpeur apparente. C’était invariablement au moment où elle enfilait ses bas, qu’il éprouvait le plus de mal à garder son calme. Il se demandait d’ailleurs s’il ne préférait pas ces instants à l’acte proprement dit, car là, Marilyn interprétait pour lui seul, une scène dont elle était la vedette et lui, Paul Ripoll, vendeur en chaudière et chauffe-eau, l’unique public. Il la désirait encore plus fort, et l’appelait de ses vœux, en silence, avec une débauche de petits mouvements significatifs qu’elle se plaisait à ignorer. Une fois revêtue, l’aimée brillait de mille feux. Son rôle de maîtresse terminé, elle savait passer sans transition à celui d’épouse attentionnée.

― Ce soir, poulet-pâtes, je n’ai pas eu le temps de cuisiner, avec les vacances à la fin de la semaine, j’ai dû montrer ma tournée à Clothilde, pour ne pas qu’elle perde de temps… Tu comprends, mon chou.

Elle dessinait avec sa bouche un ovale tendu vers lui comme une offrande.

Parfois, lorsqu’ ils étaient éloignés, dans une soirée, dans un magasin, dans la rue, elle faisait ce même geste, et Paul savait qu’il voulait dire « Je t’aime, chou ». Lui seul, savait cela ! Du moins, il l’espérait !

― Poulet-pâtes, c’est ma passion, ma chérie, pour moi ton poulet pâtes, c’est de la langouste !

― Tu es gentil, mon homme, tu es le plus gentil des Caliméros.

Quand Marilyn parlait ainsi, il oubliait qu’il était un piètre vendeur, un piètre mari, un piètre amant… il oubliait tout, le boulot, la TVA, la Sécu, Barbier, le directeur commercial qu’il lui fallait éviter depuis quelques jours, les Chinois, les Espagnols, la jeune fille blonde… Il oubliait qu’avant lui, sa femme avait connu d’autres hommes, qu’elle avait dit d’autres « je t’aime », qu’elle avait fait son strip-tease devant d’autres amants. La petite bête se recroquevillait en lui, docile à ses extases, respectueuse dans ces moments de bonheur fugaces…

Seulement quand Marilyn, sa femme à lui, parlait ainsi !

 

*

 

La télé déroulait son lot de mauvaises nouvelles, mais Paul n’y prêtait guère attention; seule l’idée de serrer son épouse dans ses bras le préoccupait, l’obsédait. La prendre, l’embrasser, lui susurrer des douceurs au creux de l’oreille, lui parler du ciel qui brille dans ses yeux, lui mordiller le lobe… Il goûtait ses silences et se liquéfiait au moindre de ses regards. Il projetait ses propres pensées auprès des pensées de Marilyn, dans des sphères invisibles où elles tournoyaient, semblables à deux papillons faisant la ronde, puis se fondaient en une seule entité… Comme on fait l’amour.

Des idées noires l’envahissaient alors… « Et si elle ne m’aimait plus ! Et si elle voyait quelqu’un d’autre ! ».

Si elle avait quelqu’un d’autre, il le tuerait… oui, c’est ça, il le tuerait… Parce qu’on n’avait pas le droit de lui prendre sa Mary.

Et puis, revenait en lui, rengaine inlassable, un chapelet de doutes. Il trouvait bien étrange qu’elle se soit donnée à lui à une heure aussi inhabituelle. Et de façon si spontanée. À situation différente, comportement différent… Un étau enserra sa poitrine… Non, ce n’était pas possible ! Non, pas elle, ils s’aimaient tant ! Et si ce n’était qu’un leurre, et si sa situation professionnelle avait donné à Marilyn des raisons de se détourner de lui ? Et si… et si…

Au lit, le soir, elle s’était blottie entre ses bras mâles, chétive, pareille à un chat en mal de tendresse. Sa main caressait Paul en des endroits qui faisaient naître l’envie. Alors, insatiable, le désir fou le reprit et il la posséda encore, vaillamment cette fois. Jamais auparavant il n’avait réussi à lui donner tant de jouissance. C’était bien, il s’en trouva rassuré. En s’endormant, il se sentait couler dans une douce moiteur, happé par le corps de sa femme… de sa femme à lui !

 

*

 

La semaine fut triste à mourir. Sans doute était-ce l’approche de l’été qui éloignait les éventuels acquéreurs de chaudière. Ses ventes étaient inexistantes ; si inexistantes d’ailleurs, que cela augurait une convocation expresse au service du personnel.

Et cela ne se fit pas attendre ! Paul reçut bientôt la terrible nouvelle de son licenciement économique.

― Vous savez Paul, un vendeur comme vous n’aura aucune peine à retrouver une place…

Tu parles ! Un vendeur qui ne vend rien a intérêt à se recycler, oui ! Barbier, le big boss, ne voulut rien entendre des pleurnicheries de Ripoll, tout juste eut-il un mot de compassion pour ce collaborateur dernier arrivé et donc logiquement premier sur la liste des « dégraissés ».

Paul avait senti la colère sourdre en son cœur, puis l’envahir telle une nuée de sauterelles un champ de maïs. Ses poings s’étaient durcis, son regard s’était assombri. Alors, il avait saisi la première chose qui se trouvait sous sa main, une machine à écrire en l’occurrence, et l’avait projetée au sol dans un accès de rage que nul dans le bureau n’osa commenter.

Barbier, il l’aurait colleté, secoué comme un vulgaire fétu de paille, et envoyé valdinguer au milieu des débris de la machine… Il l’aurait écrasé sous sa semelle… mais les collègues arrivés à la rescousse l’obligèrent à se calmer… Ou était-ce plutôt son manque de courage ou bien une folle retenue dans un accès de résignation ? Un jour peut-être… Afin d’éviter l’affrontement, la comptabilité fut pressée par la direction de s’acquitter sur-le-champ de toutes les indemnités, retards de salaires et congés payés dus, sans retenue aucune pour les dégâts causés.

Sur le chemin du retour, Paul avait failli écraser une vieille qui rêvassait au milieu de la route, et qui ne dut son salut qu’à la vigilance d’un piéton avisé. Il arrêta son 4x4 devant le lycée, et attendit la sortie de la jeune fille blonde, fruit de ses fantasmes actuels…

Dieu qu’elle était belle, dans sa robe blanche ! Paul sentit la chaleur monter en son ventre… Le vent léger faisait flotter la belle chevelure, tandis que le tissu de l’habit, poussé par quelque bourrasque friponne, découvrait parfois une chair juvénile dont Paul fut fort secoué.

Mais, après avoir embrassé un homme d’une grande élégance, la demoiselle monta dans une limousine… Et Paul pleura !

Marilyn ne trouva rien de dramatique à la nouvelle situation, au contraire, telle qu’à son habitude, elle fit ressortir les aspects positifs de l’affaire : la liberté regagnée, la possibilité de trouver quelque chose de plus adapté, l’importance du chèque rapporté.

― Tu te rends compte, mon Gogo chéri, une telle somme, ça nous paiera largement les vacances !

― Et après ?

― Après on verra bien, fais confiance à l’avenir…

Lui, Paul Ripoll, chômeur débutant, n’en menait pas large, car il faut bien le dire, ce nouveau statut le remplissait de honte. Il se trouvait désormais inutile, verrue disgracieuse sur le corps de la société. Dans sa tête croissait une lancinante impression de solitude morale, tout juste atténuée par la présence chaleureuse de Marilyn. Il découvrait à ses dépens, à un âge où l’homme se réalise habituellement, que sur la route surgissent parfois de terribles obstacles. Plus qu’une déception, il ressentait une sorte de castration morale qui le transformait en handicapé de la vie.

Une haine profonde des autres s’enracinait en lui, graine prolifique jetée dans un terreau propice. Tout lui était sujet de complexes : l’attitude amicale de sa femme, le regard suspicieux des voisins, les paroles tendres de sa mère, l’apparente bonhomie des employés de l’ANPE.

― Que suis-je maintenant Marilyn ?

― Tu es mon homme, petit Paulo…

― Pourquoi tu dis petit ? Je vois bien que tu cherches à me diminuer…

― Te diminuer, et pour quelle raison, je te prie ?…

― Parce que je suis un minable, parce que toi tu as un bon boulot…

― Arrête ça, ou je me fâche ! hurla-t-elle le visage soudainement rehaussé d’incarnat.

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