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Jaurès et le réformisme révolutionnaire

De
368 pages

Jaurès n'est pas aujourd'hui honoré comme l'authentique socialiste anticapitaliste et révolutionnaire qu'il fut. Les " réformistes " du parti socialiste édulcorent depuis longtemps la vigueur de sa critique du capitalisme et l'audace de sa conception du socialisme démocratique. Beaucoup ne voient plus en lui qu'un champion de la justice et un réformiste précurseur des compromis sociaux-libéraux.


Une relecture " au plus près " des textes de Jaurès permet d'apporter un éclairage nouveau sur sa pensée politique. Loin d'être antimarxiste, Jaurès déclare en 1901 avoir été " toujours dirigé par ce que Marx a nommé magnifiquement l' évolution révolutionnaire ". Cette stratégie consiste à introduire une succession de réformes anticapitalistes " qui annoncent et préparent la société nouvelle, et par leur force organique hâtent la disparition du monde ancien ".


Les propos révolutionnaires de Jaurès sont souvent interprétés comme des concessions faites aux " marxistes " pour les rallier à l'unité du parti socialiste, ou comme des postures adaptées à l'exercice de l'opposition. En retraçant le parcours intellectuel de Jaurès, cet essai montre au contraire comment sa pratique des " réformes révolutionnaires " tend vers un au-delà du capitalisme et constitue la clé de lecture de tous ses combats pour la République, la démocratie et le socialisme.



Agrégé d'histoire, longtemps professeur en chaire supérieure (CPGE), Jean-Paul Scot est notamment l'auteur de La Russie de Pierre le Grand à nos jours (Armand Colin, 2000), Un poète en politique : les combats de Victor Hugo (Flammarion, avec Henri Pena-Ruiz, 2002) et " L'État chez lui, l'Église chez elle ". Comprendre la loi de 1905, (Seuil, 2005).


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JAURÈS ET LE RÉFORMISME RÉVOLUTIONNAIRE
Du même auteur
Trotski, textes choisis Introduction et présentation Les Éditions sociales, 1984
Le Nazisme des origines à 1945 (avec Enrique Léon) Armand Colin, 1997
La Russie de Pierre le Grand à nos jours Armand Colin, 2000
Un poète en politique Les combats de Victor Hugo (avec Henri PenaRuiz) Flammarion, 2002
«L’État chez lui, l’Église chez elle» Comprendre la loi de 1905 Seuil, «Points Histoire» n° 347, 2005
JEANPAUL SCOT
JAURÈS ET LE RÉFORMISME RÉVOLUTIONNAIRE
ÉDITIONS DU SEUIL e 25, bd RomainRolland, Paris XIV
OUVRAGE PUBLIÉ SOUS LA DIRECTION ÉDITORIALE DE JACQUES GÉNÉREUX
ISBN 9782021155099
© Éditions du Seuil, août 2014.
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L.3352 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
www.seuil.com
À Sylve et Macha, pour leur soutien si précieux.
Introduction
Les paradoxes de l’«évolution révolutionnaire»
Pourquoi un nouvel essai sur Jean Jaurès, ou plutôt sur sa concep tion du socialisme et sa stratégie de transformation de la société et d’émancipation de l’humanité? Cette étude paraît à contrecourant des commémorations qui se déroulent en hommage au premier «héros mort audevant des 1 armées » et aux dix millions de victimes innocentes, d’hommes jeunes et pleins d’espérance fauchés par l’«hécatombe», par l’«holocauste» qu’il redoutait et dont il avait pressenti l’hor reur en tentant tout pour l’empêcher. Au moment où beaucoup honorent tous ceux qui sont tombés dans le sang et la boue, et tous ceux qui ont tenu sous la mitraille et les bombes, mais ne s’interrogent pas sur les causes, les buts et les responsabilités de ce premier conflit mondial, qui allait en entraîner un second encore plus tragique, rappelons que Jaurès, dans son dernier dis cours public, démontait les pièges de l’engrenage infernal qui allait mettre «l’Europe en feu, le monde en feu» et interpellait les Français d’alors: «Citoyens, nous avons notre part de res ponsabilité […] si la tempête éclatait, tous, nous socialistes, nous aurons le souci de nous sauver le plus tôt possible du crime que 2 les dirigeants auront commis .» Mais combien continuent encore aujourd’hui à invoquer les mânes du martyr de la paix pour justifier l’Union sacrée de 1914 ou, du moins, pour appeler maintenant encore au partage des
1. D’après la formule de la poétesse Anna de Noailles. 2. «Discours de Vaise», 25 juillet 1914,inJean Jaurès,Discours et conférences, Paris,Le Monde/Flammarion, 2010, p. 292294.
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sacrifices dans l’effort national? Combien voient d’abord en lui un champion de la paix, voire un pacifiste intégral, mais oublient 3 qu’il a pensé les guerres de défense et de libération nationale ? Combien n’hésitent pas aujourd’hui à faire de lui un champion de l’unité de l’Europe, alors qu’il y a un siècle ce fervent interna tionaliste voyait «dans l’indépendance de la nation la garantie de 4 la lutte pour le socialisme et la paix internationale », et pensait l’humanité comme «la libre fédération des nations autonomes»? Combien voient en lui «l’incarnation la plus idéale de la gauche 5 française » alors que socialistes, communistes et radicaux se dis putent toujours son héritage, et que même une droite en état de crise intellectuelle tente de capter son aura? Jaurès est devenu un mythe républicain au prix de multiples déformations de sa pensée, d’édulcorations de ses actes, d’erreurs historiques et d’«usages 6 politiques» qui ont brouillé sa figure et son message . Depuis la chute du mur de Berlin et l’implosion du système soviétique, depuis l’extinction de l’espérance communiste dans le «socialisme réel» et l’impasse de la socialdémocratie, depuis le triomphe mondial de l’ultralibéralisme, voire de la «fin de l’his toire», toute la gauche française est tétanisée par la perte de repères idéologiques et la disparition des projets pour une autre société. Depuis plus longtemps encore, la «nouvelle gauche» française cherche à refonder les valeurs de la république et de la démocratie sur la condamnation de tous les totalitarismes, le rejet des illusions 7 communistes et la répudiation du marxisme . Elle veut retourner aux sources des premiers socialistes démocrates et libertaires et réactiver un modèle républicain bien imaginaire au regard de la 8 réalité historique . La figure de Jaurès a été réduite à celle d’un
3. Vincent Duclert,Jean Jaurès. Combattre la guerre, penser la guerre, Paris, Fondation JeanJaurès, «Essais», 2013. 4. Jean Jaurès, Œuvres de Jean Jaurès, t. 13,L’Armée nouvelle,JeanJacques Bec ker (éd.), Paris, Fayard, 2012, p. 113. 5. Jacques Julliard,Les Gauches françaises 17622012: histoire, politique et ima ginaire, Paris, Flammarion, 2012, p. 489. 6. Marion Fontaine, «Usages politiques de Jaurès»,Cahiers Jaurès, n° 200, avril juin 2011, p. 1836. 7. MichaelScott Christofferson,Les Intellectuels contre la gauche. L’idéologie antitotalitaire en France (19681981), Marseille, Agone, «Contrefeux», 2009. 8. Marion Fontaine, Frédéric Monier, Christophe Prochasson (dir.),Une contrehis etoire de la III République, Paris, La Découverte, «Cahiers libres», 2013.
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LES PARADOXES DE L’«ÉVOLUTION RÉVOLUTIONNAIRE»
e homme duXIXsiècle, ardent défenseur de la République, de la laï cité, de la justice, de l’école publique, de la paix internationale et de la mission universelle de la France des droits de l’homme. S’il est plus que jamais loué comme le champion des valeurs répu blicaines, on a quasiment oublié qu’il avait été le militant le plus populaire et le plus novateur du socialisme français. Si «Jaurès est devenu aujourd’hui l’icône de l’imaginaire répu 9 blicain », c’est parce que des historiens, des philosophes et des hommes politiques réduisent son idéal socialiste à une simple aspi ration à la justice sociale, à la conciliation des classes, voire à un idéalisme philosophique, moral et religieux. La discrétion actuelle sur ses engagements dans les luttes ouvrières, la négation de son dialogue avec le marxisme, la focalisation sur ses combats pour la réhabilitation du capitaine Dreyfus et la défense de la paix euro péenne amènent nombre de ses interprètes à réduire son socialisme à un républicanisme social, à un réformisme de la société telle qu’elle est, alors qu’il a certainement été le plus hardi pionnier d’une voie originale au socialisme qui s’ouvrit pour la France non pas en 1919, ni même en 1936, mais dans les espérances de 1945. Par exemple Jacques Julliard affirme que, «pour lui, le socia 10 lisme c’est la République parvenue à l’âge adulte », alors que Jaurès ne pensait pas que la République suffirait par ellemême à instaurer le socialisme puisqu’il distinguait les formes politiques et sociales des républiques bourgeoise, démocratique et socialiste: ce qui les différencie, ce n’est pas le degré de maturité du prin cipe républicain, mais la mutation de leur base sociale. De son côté, Pierre Rosanvallon s’interroge sur la dialectique jaurésienne de la démocratie et du socialisme, et déclare que «le temps est venu du combat pour unedémocratie intégrale», mais conclut e que «l’avenir de l’idée socialiste auXXIsiècle se jouera autour de 11 l’approfondissement sociétal de l’idéal démocratique », comme si la question sociale se réduisait aujourd’hui aux questions socié tales ou à donner la parole aux «sans voix». Nombre de dirigeants socialistes qui se réfèrent encore à Jaurès ne semblent plus en
9. Marion Fontaine, «Usages politiques de Jaurès»,Cahiers Jaurès,op. cit., p. 25. 10. Jacques Julliard,Les Gauches françaises,op. cit., p. 483. 11. Pierre Rosanvallon,La Société des égaux, Paris, éd. du Seuil, 2011, p. 23.
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connaître vraiment la pensée. Ainsi Vincent Peillon entend retrou ver les fondements de sa métaphysique à partir de ses thèses philo sophiques pour en faire un antimarxiste systématique et un adepte d’une curieuse «religion du socialisme», d’un «concept nouveau de la religion qui réponde aux aspirations de la modernité tant 12 sur le plan de la connaissance que de la démocratie politique ». Quant à Manuel Valls, il déclare préférer aujourd’hui au fonda teur deL’Humanitéle journaliste deL’Aurore, à l’utopisme d’unJaurès «réfractaire au pouvoir d’État» le réalisme et l’efficacité d’un Clemenceau «voyant la raison dans la réalité et non dans 13 l’idéologie binaire de la lutte des classes ». Notre but n’est pas tant de décrypter les usages politiques que la pensée et l’action de Jaurès ont subis, ni de déconstruire le mythe 14 et la légende que ses thuriféraires ont construits autour de lui , que de restaurer, de rétablir et de faire découvrir sa conception du socialisme, de ses fondements comme de ses perspectives. L’ob jectif de cet essai est d’expliquer, à partir d’une relecture «au plus près» des textes de Jaurès, présentés dans leur contexte, expliqués dans leurs enjeux, par quelle démarche intellectuelle et politique il a défini une stratégie originale du passage de la France au socia lisme démocratique. L’assassinat de Jean Jaurès, le 31 juillet 1914, n’a pas seule ment décapité le parti socialiste français de son leader charisma tique, ni privé l’Europe d’un des plus ardents combattants pour la 15 paix internationale. Le crime politique de Raoul Villain a privé le mouvement socialiste de ses réflexions originales sur le pas sage au socialisme. On a vite oublié qu’il avait formulé la straté gie de l’«évolution révolutionnaire» pour «résorber et supprimer 16 le capitalisme ». On a vite oublié qu’il avait une conception
12. Vincent Peillon,Jean Jaurès et la religion du socialisme, Paris, Grasset, 2000, p. 26. 13. Manuel Valls, «Sisyphe plutôt que Prométhée», inLa Gauche et le pouvoir. Juin 1906: le débat JaurèsClemenceau, Paris, Fondation JeanJaurès, «Essais», 2010. 14. Vincent Duclert,Jaurès 18591914. La politique et la légende, Paris, Autre ment, 2013. 15.Le Procès de l’assassin de Jaurès, Cergy, Pagala éditions, 2010. 16. Résolution finale du parti socialiste SFIO,Rapports et comptes rendus des débats du Congrès de Toulouse de la SFIO,1908.
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