Je suis ici depuis toujours

De
Publié par

Comme le montrent les propos d'enfants d'immigrés recueillis dans cet ouvrage, leur créativité identitaire représente un capital précieux pour la société italienne. Construite sur une importante diversité interne souvent niée pour rendre possible l'idée de nation, longtemps terre d'émigration mais depuis quelques décennies terre d'immigration, la société italienne ne peut plus se voir comme homogène, détentrice d'une culture identifiable et cohérente, à laquelle les immigrés et leurs enfants devraient “s'intégrer”. C'est au contraire de l'intégration de la société elle-même, dans sa diversité, dont il est question.
Publié le : samedi 15 août 2015
Lecture(s) : 4
EAN13 : 9782336387819
Nombre de pages : 201
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
.
« Volume stampato con il contributo del Dipartimento di Filosofia e Scienze dell’Educazione dell’Università di Torino (fondi per la ricerca locale, 2013) »
Anna Granata
JE SUIS ICI DEPUIS TOUJOURS Dialogue avec les jeunes issus de l’immigration en Italie
L’Harmattan 5-7 rue de L’École Polytechnique - 75005 Paris
Traduction de l’italien au français et mise en page réalisées par L’Harmattan Italia
NOTICE: toutes les citations ont été retraduites de l’italien
© pour cette édition, L’Harmattan sas, Paris, 2015
© pour l’édition originale italienne intituléeSono qui da una vita. Dialogo aperto con le seconde generazioni, Carocci, Roma, 2011 (www.carocci.it)
SOMMAIRE
PRÉFACE À L’ÉDITION FRANÇAISE, Tania Ogay
INTRODUCTION
1. LES DEUX DIMENSIONS Notes
2. SE SENTIR ITALIENS, SE DÉCOUVRIR ÉTRANGERS Notes
3. DE PÈRE EN FILS Notes
4. DE FILS À PÈRE Notes
5. L’INTERCULTUREL COMME STYLE DE VIE Notes
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
5
7
9
13 50
52
89
91 120
122 155
156
187
188
.
PRÉFACE À L’ÉDITION FRANÇAISE TANIAOGAY (professeure associée en anthropologie de l’éducation et de la formation - Université de Fribourg)
« Je suis ici depuis toujours » : quelle belle façon d’expri-mer à la fois la simplicité et la complexité de la vie des enfants d’immigrés ! Pour l’enfant qui grandit dans un contexte fami-lial aux références culturelles différentes de celles prévalant dans l’environnement extra-familial proche, son existence dans ces deux contextes a pourtant tout d’abord l’apparence d’une évidence : ne s’agit-il pas tout simplement de sa vie, de son univers, même pluriel ? Aucune famille n’étant une repro-duction à l’identique de la société dans laquelle elle est insé-rée, tout enfant qui entre en contact avec l’environnement autour de sa famille doit composer avec de la diversité. Cependant, ce sentiment d’évidence enfantine face à un uni-vers qui semble juste normal s’évanouit le jour où l’enfant de parents immigrés découvre sa différence dans le regard – et la parole – de l’autre, qui lui renvoie une image de lui comme étant étranger et étrange, présent « ici » depuis une vie seule-ment, la sienne, mais pas celle de ses parents. La découverte de son étrangéité par rapport à la société environnante peut être inquiétante et même douloureuse, faisant peser le doute sur la légitimité de son existence « ici » et non « là-bas » ; un « là-bas » pourtant souvent peu familier voire inconnu. Mais cette découverte est aussi source de réflexivité et de créativi-té, elle permet à l’individu de construire une compréhension de soi et du monde en phase avec notre époque postmoderne, faite de complexité et d’équilibres jamais définitifs. Comme le montrent les propos d’enfants d’immigrés recueillis par Anna Granata, la créativité identitaire de ces jeunes représente un capital précieux pour la société dans laquelle ils vivent, ici la 7
société italienne. Construite sur une importante diversité inter-ne souvent niée pour rendre possible l’idée de nation, long-temps terre d’émigration mais depuis quelques décennies terre d’immigration, la société italienne ne peut plus se voir comme homogène, détentrice d’une culture identifiable et cohérente, à laquelle les immigrés et leurs enfants devraient « s’inté-grer ». C’est au contraire de l’intégration de la société elle-même, dans sa diversité, dont il est question. Ainsi, tout comme ces jeunes dans le processus de leur construction iden-titaire, la société italienne d’aujourd’hui est appelée à conju-guer unité et diversité, afin de concevoir une identité collecti-ve qui relie sans assimiler ni exclure. La jolie figure de l’équilibriste interculturel que propose Anna Granata illustre avec bonheur les nombreuses tensions dialectiques (impliquant des contraires qui s’opposent mais qui sont pourtant aussi nécessaires l’un que l’autre, comme le sont les deux pôles d’une pile électrique) liées à l’intercultu-ralité, que les jeunes issus de la migration ressentent souvent plus fortement et plus précocement que d’autres: identifica-tion et différenciation, continuité et changement, ouverture et fermeture, égalité et diversité. Comprendre qu’il ne s’agit pas de choisir l’un ou l’autre pôle mais bien de conjuguer les deux, d’accepter que l’équilibriste ne peut progresser qu’en contrebalançant constamment un versant par l’autre, voilà une compétence infiniment précieuse au jour d’aujourd’hui, dont les jeunes issus de la migration sont les porteurs et les passeurs, si on prend le temps d’entrer en dialogue avec eux, comme l’a fait Anna Granata. Son livre offre également un autre dialogue : celui qui, grâce à une écriture fluide et agré-able, s’établit entre les témoignages recueillis et les apports de la littérature scientifique, donnant à cet ouvrage une identité également composite qui parlera aux chercheurs comme aux praticiens, ainsi qu’à toute personne intéressée à ces nouvel-les figures de la société italienne, ou tout simplement, de la société contemporaine.
8
INTRODUCTION
Un enfant d’immigrés qui grandit en Italie s’habitue au fait qu’on lui pose toujours les mêmes questions : « D’où viens-tu ? », « Te sens-tu plutôt chinois ou plutôt italien ? », « Es-tu italien ou musulman ? ». Il s’agit d’interrogations qui attestent de l’impréparation de la société italienne â reconnaître, en tant que citoyens de plein droit, un million et demi de mineurs et de jeunes, nés de parents étrangers, mais ayant grandi en Italie. Les enfants d’origine étrangère ne sont pas et ne se perçoi-vent pas comme des « immigrés », pourtant ils sont assimi-lés à la condition juridique de leurs géniteurs ; ils ne se pen-sent non plus comme des « fils/filles de l’Europe », expres-sion parfois employée, pour les désigner, dans les pays de provenance de leurs familles. La préservation des racines et l’insertion positive dans la réalité italienne ne correspondent pas à des défis incompatibles, mais à des aspects fondamen-taux du parcours de formation d’une identité plurielle, équi-librée et proprement interculturelle (Manço, 2002). Vis-à-vis de leurs origines et du contexte de vie quotidien-ne, le rapport des jeunes issus de l’immigration est dialec-tique, jamais passif, car il émerge d’une pratique de compa-raison entre deux cultures, deux langues, deux styles d’exis-tence. Ce rapport se modifie de manière constante, non seu-lement le long des phases de croissance, mais aussi à travers les expériences de partage avec les camarades autochtones et grâce au contact avec les figures éducatives qui accompa-gnent les adolescents dans la définition de leur personnalité. Il est toutefois trompeur de considérer ces garçons et ces filles comme des individus déchirés entre deux mondes. Il faut les concevoir, au contraire, comme de grands équili-bristes, qui risquent à tout moment de tomber et de se bles-
9
ser, mais qui peuvent aussi développer des capacités extraordinaires et des compétences interculturelles spéci-fiques. Bref, ils sont des médiateurs-nés. Ce n’est donc pas par hasard qu’on les appelle à jouer un rôle de traducteurs linguistiques et culturels entre leur communauté d’apparte-nance et la société italienne, autrement dit, à gérer avec dés-involture les instances, parfois contradictoires, des diffé-rents cadres de référence. Les récits recueillis dans les pages de notre ouvrage ne reprennent pas les typologies classiques de la littérature en la matière. Les jeunes qui se racontent ne correspondent ni à des figures totalement assimilées à la réalité de l’Italie actuelle, ni à des intégristes nostalgiques de la terre des grands-parents, ni à des cosmopolites déracinés de tout contexte. En général, ces adolescents traversent, par étapes successives, des expériences hétéroclites, et ils sont en mesure de décrire les raisons et les occasions qui les condui-sent à assumer, en alternance, des stratégies d’ouverture et de fermeture face aux contextes d’interaction, dans un jeu identitaire qui ne s’achève jamais. Il n’est pas rare qu’une fille refuse, par exemple, ses ori-gines arabes et nie son appartenance à la religion islamique pendant son adolescence, mais qu’elle finisse – quelques années après – par porter le voile, en récupérant ainsi ses racines. Il n’est pas rare, non plus, qu’un garçon de famille chinoise rechigne à parler la langue de ses géniteurs durant son enfance, pour se résoudre, plus tard, à étudier le chinois, en allant jusqu’à exercer sa profession en Chine. Des cas et des vicissitudes de ce genre ne manquent pas dans notre livre. C’est alors intentionnellement que, dans les pages qui sui-vent, nous avons mélangé les réflexions des chercheurs (concernant, en Italie, des enquêtes récentes et, ailleurs, des études plus consolidées) avec les réflexions des jeunes issus de l’immigration, dans le but de donner la parole à une géné-10
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.