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Jean Oury... Celui qui faisait sourire les schizophrènes

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Présentation de l'ouvrage : Récit éclairé sur l'histoire d'un homme, Jean Oury et d'une pratique d'accompagnement de personnes en difficulté psychique, située entre attention individuelle et pratique du collectif.
Le collectif est soignant, la moindre des choses, un sourire, est au cœur du soin. L’ouvrage est un hommage à cette pratique de soin en la situant sur le plan historique,
clinique et culturel. Face à la folie, dont nous ne savons pas grand-chose, la psychothérapie institutionnelle prône la créativité, l’analyse institutionnelle (c’est-à-dire l’analyse de l’aliénation), la libre circulation, le collectif, l’écoute, la relation qui soigne, la veillance, la disponibilité, la non intrusion, et l’entraide ; plutôt que la rééducation psychosociale d’orientation comportementaliste, de plus en plus présentée comme le seul modèle possible des bonnes
pratiques, en psychiatrie. La psychothérapie institutionnelle est une forme de la psychiatrie, une alter-psychiatrie.

Auteur : Serge Didelet a été éducateur auprès de jeunes, puis formateur. Titulaire d’un d’un master de recherche en sciences sociales (le D.H.E.P.S, analyse des pratiques professionnelles par la recherche-action), psychanalyste, il anime actuellement des groupes de parole et de supervision dans le champ social et médico-social.


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cover.jpgJean Oury…
 Celui qui faisait sourire les schizophrènes…

 

Préface de Joseph Rouzel

Postface d’Éric jacquot

 

 

Serge DIDELET

 

Présentation de l'ouvrage : Récit éclairé sur l'histoire d'un homme, Jean Oury et d'une pratique d'accompagnement de personnes en difficulté psychique, située entre attention individuelle et pratique du collectif. Le collectif est soignant, la moindre des choses, un sourire, est au cœur du soin. L’ouvrage est un hommage à cette pratique de soin en la situant sur le plan historique, clinique et culturel. Face à la folie, dont nous ne savons pas grand-chose, la psychothérapie institutionnelle prône la créativité, l’analyse institutionnelle (c’est-à-dire l’analyse de l’aliénation), la libre circulation, le collectif, l’écoute, la relation qui soigne, la veillance, la disponibilité, la non intrusion, et l’entraide ; plutôt que la rééducation psychosociale d’orientation comportementaliste, de plus en plus présentée comme le seul modèle possible des bonnes pratiques, en psychiatrie. La psychothérapie institutionnelle est une forme de la psychiatrie, une alter-psychiatrie.

 

Auteur : Serge Didelet a été éducateur auprès de jeunes, puis formateur. Titulaire d’un d’un master de recherche en sciences sociales (le D.H.E.P.S, analyse des pratiques professionnelles par la recherche-action), psychanalyste, il anime actuellement des groupes de parole et de supervision dans le champ social et médico-social.

RE-PERES{1}

 


 
 
 
Ce livre est dédié à Pierre Hattermann…

 

Mon psychanalyste, mon ami, mon collègue et complice ; en supervision, en formation, en séminaires de lecture, en d’autres lieux que nous n’avons pas eu le temps d’inventer.

Celui avec qui – depuis une décennie – je parlais, et sans masque, d’une parole pleine. C’était l’espace du « dire », là où s’articulent les phénomènes de désir, d’interprétation, de transfert ; comme le disait Oury, ce « qui est l’étoffe de l’inconscient ».

Ce n’est pas « la persona » qui est convoquée sur cette scène, mais le sujet dans son étrangeté légitime.

Pierre est mort le 4 août 2016, des suites de l’attentat de Nice du 14 juillet, avec 85 « petits autres », qui comme lui ont été séduits par les mirages du principe de plaisir : aller voir un feu d’artifice sur la mer, en famille, un beau soir d’été ; un de ces soirs où l’idée même de mort est hors scène, obscène.

Il avait lu avec plaisir et intérêt les premiers chapitres de ce livre, il aurait aimé le voir publié, il m’encourageait à l’écrire ; à écrire. Il lisait tout ce que j’écrivais, et il n’était pas avare de remarques, de suggestions, d’associations, de retours.

 Nous étions dans une interlocution permanente.

Il me soutenait, il était partie prenante de ce que je faisais.

Le 14 juillet, j’en étais au deux tiers de l’écriture de ce long texte, j’ai failli ne pas le terminer. « A quoi bon ? » susurrait la pulsion de mort, mais ça n’a pas duré.

Pierre avait participé activement à mon séminaire sur la psychothérapie institutionnelle, au début de 2016. Il s’était depuis peu employé à lire Jean Oury, j’y étais pour quelque chose ; lui, il m’avait initié à Lacan, m’avait ouvert à ses « réseaux ».

Cet ouvrage est dans le droit-fil de l’éthique de Pierre, et la transmission de cette même éthique, une nécessité. Il nous faut dès lors ne pas rester bloqué dans la nostalgie et la douleur. Comme l’écrivait J.B. Pontalis : « Au lieu de pleurer sur le disparu, regardez plutôt ce qui apparait » … pour se faire, il faut aller du Réel à la réalité, chemin de deuil permettant de passer de la perte à l’absence.

Avec quelques autres de « bonne volonté » - « indiens instituants », nous continuons ce travail invisible, avec cette place vide de l’absent qui ne cessera jamais d’être absent…

Préface{2}
Prélude à l’après-midi d’un faune…

 

Y’a ces gens comme ça : capable d’aimer un type qu’ils n’ont jamais vu, juste lu, entendu causer dans des enregistrements, entrevu peut-être dans des films… Unheimlich du transfert. Étrangeté que cette figure qui trouve son havre en l’autre sans l’avoir rencontré. Parce que Serge Didelet, son Oury, il l’aime, c’est clair. Il l’a lu et relu. Il a animé des séminaires sur son œuvre. Mais en se maintenant toujours à distance. Il l’aime. Car c’est quoi d’autre le transfert, si ce n’est de l’amour ? De l’amour qui s’adresse au savoir, rajoute Lacan. Un savoir supposé à l’Autre, qui ne répond pas, car au bout du compte, il n’existe pas, au nom duquel le sujet se met à articuler ses propres réponses. Un peu comme dans la relation entre Freud avec Fliess, - mais eux se livraient à des « colloques singuliers » -  le transfert ici engagé étrangement entre Serge Didelet et Jean Oury s’adosse à cette illusion, mais une illusion productive.

D’aucuns vont se récrier : mais comment peut-il parler de cet homme et de son travail sans l’avoir rencontré ? C’est oublier bien vite que parlant d’un autre, on ne parle jamais que de soi. A partir de soi dans le lien tissé avec l’Autre à travers l’autre ! Et le jour où il se décide enfin à faire le voyage pour La Borde, Oury disparaît ! Jeu incessant de présence/absence, comme le petit fils de Freud, Ernst, avec sa fameuse bobine.

Serge, moi je l’ai vu au travail, dans une session de formation de superviseurs à Paris. J’ai vu un homme buriné par l’expérience, mais aussi inquiet de cette intranquillité à la Pessoa qui fait l’étoffe des meilleurs analystes. C’est pas un causeux, mais il a la tendresse du mot juste. Serge campe dans l’écart. Il ne prend pas les choses de front. Du coup sa parole, précieuse dans un groupe, parole de biais, ouvre des horizons insoupçonnés jusque-là. Ceci explique peut-être sa démarche d’écriture. Une écriture de la lisière, des bordes, du vagabondage, dont Tosquelles disait que c’était un droit de l’homme qu’on avait oublié d’inscrire au moment de la Révolution. Serge est un faune joyeux ou sombre selon l’humeur, barbe au vent et regard pétillant, qui traque dans les sous-bois l’énigme du corps parlant.

Une dame m’a fait cadeau d’un joli mot que je ne connaissais pas : « la talvera », issu de la langue occitane. Mes origines sont plutôt bretonnes. Et j'ai découvert ceci : il s’agit de la « Bordure du champ, non labourée pour créer une marge de manœuvre, mais faisant l’objet de multiples usages par les paysans, la talvera est un vieux mot occitan qui, pris au pied de la lettre, sert d’analyseur pour penser les inventions dissensuelles du travail des champs et du rapport des chercheurs ou praticiens à leurs terrains. »  Belle découverte et c'est bien de cela qu'il s'agit ici : faire un pas de côté et donner du champ et du jeu dans des mécaniques institutionnelles parfois bien grippées. {3}

Avec cet ouvrage, particulièrement exceptionnel par sa texture, son contenu et son approche, Serge Didelet met les pieds dans le plat. Tout en se préservant de   la pratique de l’encensoir, où à coups de panégyriques et autres salamalecs, les thuriféraires et zélotes du grand Jean ne pensent qu’à l’embaumer, parce qu’il commence à se décomposer et que la mort ça pue. Le cadavre ils l’auraient bien bouffé tout cru, dans un repas totémique, comme dit Papy Freud, mais ça la fout mal. Alors ils le statufient dans un reliquaire. Pour le neutraliser. Pour pas qu’il revienne nous faire chier encore et encore et encore avec les toujours mêmes questions : c’est quoi l’institution, l’ambiance, quelle est ta place ??? Non, non fini les questions. Je vous fiche mon billet que dans les mois qui suivent nous allons voir fleurir à la vitrine des libraires patentés des flopées d’ouvrages d’embaumement, des thèses et des « taise » ! Oury à dit que… ; métapsychologie ouryenne ; pourquoi la Psychothérapie institue son aile ? etc. Des vertes et des pas mures, j’vous dis. Car là aussi, comme les révolutionnaires l’ont fait en octobre 1793 en ouvrant les tombeaux des rois à la Basilique Saint Denis, il s’agit de tuer le mort. {4} On peut extraire les cadavres de la terre ; on peut aussi les enfouir sous les mots, des tonnes de mots agglutinés dans des milliers de pages unies-vers-Cythère, des catafalques pour tenter d’endiguer la déflagration que fut, sous la houlette de Tosquelles, Oury et quelques autres, l’avènement de la Psychothérapie Institutionnelle dans les établissements sociaux, hospitaliers, voire scolaires avec Fernand, le frangin. Cette invention, la PI, dont Georges Daumezon bricola le nom, n’oublions jamais qu’elle n’existe et ne survit qu’en acte. Pas en répétant, tels des mantras tibétains, des ritournelles ; ni en fourbissant des dogmes d’essences religieux.

Un acte. En voici un. C’est un acte d’écriture. Une écriture qui mobilise la première personne. « Faut pas écrire JE dans un travail scientifique sérieux », disaient-ils. Serge, lui, il ne s’avance pas masqué, ni bardé d’un battle-dress théorico-épistémique. Un acte, c’est nu. Serge, gonflé, qui n’a jamais rencontré Oury, en se livrant dans cet ouvrage, le rencontre enfin. Voilà la donne. A la nervure exacte du plus vrai du vrai de cet homme qui dévoua sa vie à la cause des psychotiques, sans jamais refermer la question dans un savoir de plomb. Oury pense la psychose comme Tchouang Tseu qui a rêvé qu’il était un papillon et qui se demande si c’est bien lui qui a rêvé qu’il était un papillon, ou bien un papillon qui rêve qu’il est un homme qui rêve d’être papillon. Il existe un terme étonnant pour désigner un papillon en grec ancien : psukè, d’où s’origine notre psychisme, mais aussi psychanalyse, psychose etc… Psukè désigne, non pas l’âme comme on le traduit trop souvent, ce qui n’a guère de sens chez les anciens grecs, mais d’abord : le souffle, le souffle vital, la respiration, une personne, puis le siège du désir, et… un papillon. Voilà la psukè en mouvement constant, virevoltante, d’un humain nommé Jean Oury, qui ne s’est pas arrêté en route, pas arrêté dans des certitudes ou des savoirs aux semelles de plomb. Oury, comme Rimbaud, voyageait avec des semelles de vent.  Serge s’approche au plus près de cette pensée en mouvement dont on peut saisir les traçages et les points de nouages dans des années de séminaires tenues à Saint Anne et à La Borde, des centaines d’écrits dont beaucoup inédits, des rencontres, des colloques, mais surtout, surtout, une présence constante dans cette nef des fous labordienne qu’il imprégna de sa haute stature dégingandée.

Je l’avais invité, Oury, au premier colloque de Psychasoc à Montpellier en octobre 2004. J’étais auprès de lui à la tribune. Pendant qu’une collègue psychologue du travail exposait, il griffonnait des « squiggles » à la Winnicott. Je lui ai passé la parole. Il a parlé de Saint Anselme ! Qu’est-ce que ça venait foutre là-dedans ? Mais c’était cela Oury, une trace légère papillonnant dans la parole. Pourquoi chercher le sens d’un vol de grive le matin dans la vigne ? « La meilleure définition de l’inconscient c’est Baltimore au petit matin ». C’est comme ça que Lacan définit l’inconscient devant un parterre d’américains éberlués.

 

Serge a saisi cette légèreté du papillon psychique. Il l’a faite sienne. Il suit son fil dans le fil d’Oury. Il ne fait pas de dévotions, pas de génuflexions. Oury pour Serge se présente comme le chant des pistes dont parle Bruce Chatwin{5}. Dans leurs songlines les aborigènes d’Australie marchent sur les chemins de vie invisibles en y guettant les empreintes de leurs ancêtres. Aucun ne possède l’entièreté du chant. Chacun parcourt le chemin avec son chant et passe le relais, aux croisements. Ainsi se déplie en permanence un chant immense, un poème à la mesure de l’univers dont le tissage assure la stabilité du monde, dans une sorte de psychogéographie invisible et pourtant bien réelle. Ainsi en va-t-il sans doute de ce que l’on nomme : institution. Serge agit de même : il parcourt la piste d’un chant qu’un autre a inscrit, et au lecteur passe la main pour que ça se poursuive. Cette écriture nomade ouvre non seulement à voyager dans les textes, dans les dires d’Oury, mais invite chacun à frayer son propre chemin de vie. En soi cet ouvrage dans lequel entre le lecteur fait institution !

Dans les effets de transfert, c’est avant tout l’ami Serge qui se déplace et qui nous déplace. Alors le lecteur peut comprendre qu’il ne s’agit pas d’écrire sur Oury, d’autres s’en chargeront, et lourdement, mais d’écrire sur ce qu’Oury nous fait, là où il nous touche, là où sa parole, bien vivante, chemine en chacun de nous. L’ouvrage de Serge Didelet du coup se fait passeur pour chacun qui s’en saisit, passeur de sa propre humanité, passeur de cette quête sans fin vers « l’inaccessible étoile » que Jacques Brel célébrait dans L’homme de la Mancha.

Dernier point que je soulèverai : cet écrit prend son envol entre deux morts. Oury est mort le 15 mai 2014 et l’analyste de Serge Didelet, Pierre Hattermann a trouvé la mort le 4 août 2016 des suites de ses blessures lors de l’attentat terroriste de Nice. Cet analyste avait soutenu activement la rédaction de l’ouvrage. A sa mort Serge faillit abandonner. Puis le sursaut d’un désir increvable est revenu, toujours neuf, toujours étonnant, qui l’a poussé à achever le travail, à frayer le passage entre ces deux morts, ces « deux places vides » qui assurent, comme l’écrivit magnifiquement le poète René Daumal, une « présence entourée d’absence ». 

Joseph Rouzel, Montpellier,

le vendredi 13 janvier 2017.

Avant-propos

 

« Travailler dix ans, pour obtenir un sourire d’un schizophrène, ce n’est pas rien ! »

 

« Etre au plus proche, ce n’est pas toucher, la plus grande proximité est d’assumer le lointain de l’autre ».

 

« Savez-vous qu’un sourire est parfois plus efficace qu’une longue chaîne d’évaluations pseudo-scientifiques ? »

 

(Jean Oury)

 

Hormis un très grand désir qui n’est pas sans rapport avec le transfert, rien ne m’autorise – sinon moi-même et de rares petits autres – à écrire sur Jean Oury et la psychothérapie institutionnelle. Il y aurait nombre de personnes beaucoup plus légitimes que moi pour le faire, et je pense en particulier aux « moniteurs »{6} de La Borde. Jean Oury, je ne l’ai pas connu – et c’est un grand regret – je ne suis jamais allé à La Borde, autre regret. Maintenant, c’est trop tard, comme pour beaucoup d’autres choses.

 J’ai entendu parler de la psychothérapie institutionnelle à la fin des années 80, j’étais dans une formation qualifiante de travailleurs sociaux aux C.E.M.E.A.{7}, ce fut une période déterminante dans mon histoire de vie , j’y ai rencontré des « guides », passeurs d’avenir passionnants et passionnés : J. Ladsous, G. Millerioux, J.L. Pieuchot, A. Sirota, B. Chavaroche, F. Chobeaux, puis, plus tard, dans le cadre d’une recherche-action à la Sorbonne Paris III, j’eus plusieurs entretiens avec le sociologue J. Dumazedier, fondateur de l’association « Peuple et culture »{8}. Joffre Dumazedier{9} : une bibliothèque vivante ! Un puit épistémique…

C’est ce que j’appelle de vraies rencontres, celles qui tracent un sillon germinal dans le réel, déclenchant de l’inédit chez le sujet, et modifiant son paysage. Elles sont rares.

Le premier, sans doute, à me parler de psychiatrie et d’analyse institutionnelle se nommait Yves Gigou{10}, il était cadre infirmier psychiatrique, détaché sur le champ de la formation. Il nous avait parlé d’Oury, et de quelques autres, c’était en 1989, lors d’une session intensive, en internat, au Château de Vaugrigneuse, presque « du H24 » : nous travaillions tard le soir, et de toute façon nous ne pouvions pas « décrocher ». Pendant six jours de suite, les mêmes objets de travail, le groupe, le collectif, le transfert et ses avatars ; le refoulement, le fantasme, le jeu des alliances, les réseaux de communication, le pouvoir et l’autorité, le statut, la fonction, et le rôle. Avec des alternances : « résonnances » où nous nous retrouvions dès 8 h 30 le matin, en cercle, la consigne étant – comme dans la cure analytique – de dire tout ce qui « nous passait par la tête », voire de raconter nos rêves nocturnes … il y avait de longs silences résistants ; et des psycho drames, des jeux de rôle, et des moments de ponctuation théorique. C’était très « décapant » pour l’intelligence, et cela nous dotait d’outils conceptuels de compréhension de l’individuel et du collectif.

 Nous sortions de cette semaine très fatigués mais avec la sensation pleine d’allégresse d’être moins cons. Depuis, j’ai tant voulu vivre et revivre cette sensation que je passerai l’essentiel de ma vie en formation, ce qui est peut-être une façon de sublimer les pulsions ; ça s’appelle l’épistémophilie, et ça continue ; si un jour ça s’arrête, ça sera mauvais signe.

Depuis, je passe beaucoup de temps à lire Oury. C’est utile, peut-être indispensable, « pour ne pas crever de débilité. Et Lacan, et Tosquelles : rencontres les plus fulgurantes, les plus inespérées ».{11}C’est difficile, Oury, je ne comprends pas tout, c’est « foisonnant », dense, serré, mais « ça me parle », il y a quelque chose d’essentiel qui passe et qui me touche, et sa lecture m’a souvent éclairé quant à l’interprétation des séminaires de Lacan, que j’étudie en groupe depuis maintenant une décennie.

Et puis, Oury est un personnage singulier, j’avais très envie de le rencontrer, et pour se faire, aller passer quelques semaines à la clinique de La Borde. Oury parlait avec tout le monde, et il parlait aux fous comme s’ils ne l’étaient pas. J’avais mes chances ! A condition de ne pas venir à La Borde en touriste. Mais je n’aime pas les touristes.

Il y a dans la vie comme des rendez-vous ratés : après bien des hésitations, je me suis décidé en février 2014 – et malgré mon âge canonique - à écrire pour une demande de stage.  Dans cet inconfortable passage de l’analysant à l’analyste, il me semblait nécessaire d’avoir une expérience spécifique en psychiatrie ; alors j’ai franchi le pas, j’ai rédigé une demande, sachant qu’il y avait une liste d’attente, il faut savoir que La Borde est mondialement connue, et qu’elle exerce un pouvoir attractif. Encore maintenant ? J’ose l’espérer, et les nouvelles (ou les rumeurs parfois contradictoires) posent la question de la transmission. Mais ce ne sont que des rumeurs.

 Mon projet était d’y passer les deux mois estivaux. Pour voir, écouter, dépasser mes représentations et mes préjugés (« Avec les psychotiques, gardez-vous d’essayer de comprendre » disait Lacan dans le séminaire III), je voulais me mêler au paysage, m’acculturer, même… je m’imaginais bien à la plonge avec des fous pendant deux mois, c’était une expérience à vivre, pour apprendre ce que je ne trouvais pas dans les livres, sortir de ma condition de « souris papivore » (Kazantzakis)… Et puis, peut-être, cette tentation : être anonyme, caché dans la maison des fous, pour paraphraser le titre du dernier livre de Didier Daeninckx{12}.

« Comme ça, au moins, tu es peinard, anonyme. Citoyen ! »{13}

Mais Jean Oury est mort le 15 mai, ça, c’est l’irruption du Réel, tout le monde à La Borde -et ailleurs- était sous le choc, sidéré, même si 90 ans est un âge plausible pour mourir, mais il semblait éternel comme un roc ; il était dynamique, il travaillait, animait encore des séminaires, des réunions, et il est mort « sur son bateau de La Borde », en bon capitaine. On peut imaginer, compte tenu de l’impact de l’évènement (la mort du Père-fondateur), que ma requête resta sans réponses.

Je suis parfois lent dans mes décisions, comme si j’allais vivre 200 ans et que de ce fait, j’aurais ainsi tout mon temps ; à contrario, je suis capable en cinq minutes de prendre le risque de quitter une durabilité, un équilibre, une implication, un statut, une fonction, un rôle ; je l’ai déjà fait. Ça ressemble à un passage à l’acte, c’est aussi l’assomption d’une position subjective : se sentir vraiment libre, quitte à en supporter toutes les conséquences. C’est un trait de ma personnalité, parmi d’autres. Mais de fait, il y a toujours un prix à payer pour la liberté, j’en sais quelque chose.