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Jeunes chômeurs et formation professionnelle

De
238 pages
Le niveau élevé du taux de chômage est aujourd’hui l’une des préoccupations majeures des responsables. Celui ou celle qui se trouve confronté à cette situation se trouve entraîné dans un processus de désocialisation : mi-victime, mi-délinquant, le chômeur est tenu plus ou moins à distance. Dans ce contexte, enseignement et formation professionnelle se trouvent fréquemment interpellés. Cet ouvrage met en évidence l’importance d’une formation professionnelle dans ce contexte : espace de socialisation privilégié entre l’école et l’entreprise, la formation professionnelle fait reconnaître l’existence de rapports au temps non rationnels. Elle pose également la question du sens du travail et des moyens à développer pour lutter contre l’exclusion.
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JEUNES CHÔMEURS ET FORMATION PROFESSIONNELLE

@ Éditions l'Hannattan, ISBN: 2-7384-5267-1

1997

Jocelyne ROBERT

JEUNES CHÔMEURS ET FORMATION PROFESSIONNELLE

La rationalité mise en échec
Pr~face de Claude Javeau

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Logiques sociales
fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions: Patrick Legros, Introduction à une sociologie de la création inlagillaire, 1996. Joëlle Plantier (dir), La dénlocratie à l'épreuve du changenlent technique. Des enjeux pour l'éducation, 1996 Catherine Sellenet, La résistance ouvrière dénlantelée, 1997. Laurence Fond-Harmant, Des adultes à l'Université. Cadre institutionnel et dinlensiolls biographiques, 1997. Roland Guillon, Les syndicats dans les 11lutations et la crise de l'eI11ploi, 1997. Dominique Jacques-Jouvenot, Choix du successeur et transl1lission patrimoniale, 1997. Jacques Commaille, François de Singly, La questionfanliliale en Europe, 1997 Antoine Delestre, Les religions des étudiants, 1997. R. Cipriani (sous la direction de), Aux sources des sociologies de langue française et italienne, 1997. Philippe Lyet, L'organisation du bénévolat caritatif, 1997. Annie Dussuet, Logiques donlestiques. Essai sur les représentations du travail dOlllestique chez les fenlnles actives de nlilieu populaire, 1997. Jean-Bernard Wojciechowski, Hygiène mentale, hygiène sociale: contribution à l'histoire de l'hygiénisnle. Deux tomes, 1997. René de Vos, Qui gouverne? L'État, le pouvoir et les patrons dans la société industrielle, 1997. Emmanuel Matteudi, Structuresfamiliales et développelllent local, 1997. Françoise Dubost, Les jardins ordinaires, 1997. Monique Segré, Mythes, rites, synlboles de la société contemporaine, 1997. Roger Bastide, Art et société, 1997. Joëlle Affichard, Décentralisation des organisations et problèmes de coordination: les principaux cadres d'analyse, 1997

PRÉFACE

«Un spectre hante l'Europe (et d'ailleurs, le reste du monde) : le spectre du chômage ». On a reconnu l'origine de la paraphrase. Mais la Révolution, mère du communisme, spectre hantant ces temps où Marx et Engels, à Bruxelles, rédigeaient le Manifeste, n'est plus à l'\ordre du jour. Les maîtres-mots de notre époque sont dérégulation et mondialisation, laissez défaire, laissez casser. La Bourse chancelle quand l'emploi reprend quelque vigueur; telle entreprise florissante se voit fermée pour cause de délocalisation, source de profits encore plus élevés; les meilleurs diplômes d'hier n'offrent aujourd'hui plus guère de débouchés. On n'en finirait pas de dérouler la litanie des maux qui affectent les économies des pays développés, au sein desquelles le spectre du chômage prend désormais les allures d'une statue du Commandeur omniprésente et, comme on dit, incontournable. Les économistes peuvent encore se délecter de distinctions qui, dans la réalité concrète, paraissent de plus en plus formelles, entre chômage «conjoncturel» et chômage « structurel », par exemple. À l'heure de la Bourse triomphante et d'Internet, les débats académiques se font de plus en plus vains. Courbes, statistiques, modèles deviennent dérisoires face à ce qui, dans le tissu social, constitue une déchirure qui s'agrandit de jour en jour: la condition faite aux chômeurs, laquelle est en passe, pour un nombre croissant de personnes, de s'instituer (au sens où elle devient vraiment institutionnelle) en condition permanente. Ce bouleversement ne laisse pas de contribuer à une modification profonde de l'existence collective, de ses structures et de ses fonctionnements. Il ne s'agit plus de considérer les chômeurs comme un groupe un peu marginal, mais destiné à être résorbé assez vite, quand surgit la« reprise ». Désormais, le groupe un peu marginal campe sur des marges de plus en plus larges, acquiert une « normalité », et n'espère plus de résorption autre, effectivement, que marginale, quelle que soit l'ampleur de la relance et la tonalité des péans qui sont entonnés en son honneur. De manière qui semble de plus en plus rhétorique, gouvernements et autorités supra-nationales pondent l'un après l'autre des 9

plans « en faveur de l'emploi ». Ceux-ci ne jouent guère que le rôle d'emplâtres sur des jambes de bois. Le néo-libéralisme effréné engendre paradoxalement des fétichismes forcenés du chiffre, à l'instar de ces 3% liés à la « stricte» application du traîté de Maastricht dont les gouvernements de divers pays rebattent les oreilles de leurs administrés. Au laxisme en matière de transfert de capitaux (avec moins de pudeur, on parlerait d'« évasion ») correspond un dirigisme étatique visant les déplacements des personnes, les choix d'orientation scolaire, l'introduction du comptabilisme dans la sphère des existences privées (en matière médicale, d'hygiène, de comportements sexuels, de préférences culturelles, etc., tout ce qu'André-Gérard Slama a désigné sous l'appellation d'« angélisme exterminateur »). Face au désordre économique, l'ordre moral, promu, souvent en recourant aux formes les plus modernes de la « communication» (lisez « propagande »), par les mouvements fondamentalistes les plus rétrogrades. L'hydre fasciste reprend des vitamines, et la désaffection des citoyens à l'égard de la démocratie prend l'allure d'une aversion prononcée, que renforce l'éclosion des « affaires» et la mise en évidence du cynisme de beaucoup de dirigeants, lequel trouve son écho dans les reality shows de la « folle du logis» (Wolton), l'ubiquiste télévision. C'est dans cette atmosphère généralisée de morosité, de désenchantement, pour ne pas dire de déréliction, que grossissent quotidiennement les rangs du chômage. Même les pays les plus riches, comme la Suisse ou le Grand-Duché de Luxembourg, ne sont plus épargnés. Dans d'autres pays, moins protégés par les accumulations de capitaux, le fléau atteint près d'une personne sur quatre au sein d'une population dite « active» que l'on s'efforce pourtant un peu partout de réduire, tantôt par la mise précoce à la retraite, tantôt par l'allongement factice de la durée des études, quand ce n'est pas par la pression faite sur les femmes pour qu'elles reprennent le chemin du foyer. « Chômeur» devient une occupation quasi permanente, à la fois objet de commisération et objet de stigmatisation. Mi-victime, mi-délinquant, le chômeur est

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tenu plus ou moins à distance. Sans être coupable de son état, il n'en est pas pour autant tenu pour tout à fait irresponsable. Etre chômeur, ce n'est pas seulement être sans travail, c'est aussi connaître des conditions particulières d'existence qui se traduisent par un imaginaire spécifique, un autre rapport au temps, des liens constamment renouvelés avec divers organismes censés s'occuper de vous, soit pour vous fournir des moyens de vie (ou plutôt de survie), soit pour vous « aider» à retrouver un emploi. Parmi ces moyens, les dispositifs de formation jouent un rôle considérable, même si l'illusion ne règne plus guère sur l' « introuvable relation formation-emploi », pour reprendre l'heureuse formule de Lucie Tanguy. Du moins pas dans les « hautes sphères», à preuve le malthusianisme qui affecte les politiques scolaires dans divers pays. Quant aux gens de terrain, l'engagement ne fait pas nécessairement défaut. Mais l'impression prévaut parfois que, tant à l'égard des formateurs qu'à celui des « formés », une certaine duperie n'est pas absente.

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Dans une thèse de doctorat en sciences sociales soutenue sous ma direction à l'Université Libre de Bruxelles, et qui a valu à son auteur la mention la plus élevée, Jocelyne Robert avait abordé, par la voie micro-sociologique, J'univers des jeunes chômeurs engagés dans diverses voies de formation ou de re-qualification. Basée sur des investigations de «terrain» menées dans une région de Wallonie particulièrement touchée par la crise, cette recherche mettait en évidence les modifications de l'univers sociétal qui affectaient les jeunes chômeurs. Bien différente d'une réflexion de type pédagogique ou socio-économique, la « dissertation doctorale » s'alimentant à ces investigations s'oriente dans les voies d'une socio-anthropologie du chômage, en l'occurence celui des jeunes Il

peu qualifiés dans un environnement en déclin. Le souci de l'auteur n'est pas d'examiner l'efficacité des formations proposées, mais plutôt d'interroger l'expérience vécue des jeunes gens et jeunes filles qui sont amenés à s'y engager et les changements que celles-ci engendrent dans leurs rapports au travail et au « social» en général. C'est l'ouvrage que Jocelyne Robert a tiré de cette thèse, ainsi ramenée à une dimension plus commode et dégraissée d'une partie de l'apparat critique qui est de l'essence même du genre doctoral, que j'ai le plaisir de préfacer dans ces quelques lignes. Il convient de souligner qu'il ne s'agit pas de présenter ici une espèce de reportage sur les conduites objectives et le « vécu» subjectif des jeunes chômeurs, envisagés au départ de quelques indices de sens commun. L'auteur a entrepris sa recherche en sociologue déjà chevronnée, recourant à des sources théoriques éprouvées, et entreprenant de construire une typologie d'inspiration wébérienne qui n'a rien de conventionnel ou de convenu. Grâce à elle, le lecteur pénètre dans un univers qu'il ne côtoie généralement que de loin, par le biais de statistiques aussi impersonnelles que discutables. Et d'ailleurs, Jocelyne Robert ne se préoccupe pas que des seuls chômeurs. Dans le même mouvement, elle aborde aussi les représentations des formateurs, gens de terrain s'il en est, mais qui ne peuvent manquer d'envisager ce terrain avec les lunettes, pas toujours objectives, de leur propre expérience et de leurs propres déterminations. Répétons bien qu'on ne trouvera pas dans ce livre ce que de coutume on appelle des «témoignages». Jocelyne Robert ne transcrit pas, à la manière d'un folkloriste, les lamentations des malheureuses victimes du chômage. Ce qu'elle s'efforce de dégager de ses entretiens, c'est le rapport que fabriquent (ou plutôt « bricolent », avec les ressources dont ils disposent; du reste, ce verbe n'a rien de péjoratif, ce qu'on appelle le « social» étant toujours le résultat d'un bricolage plus ou moins habile) les individus entre leur comportement en tant que chômeurs et les institutions chargées fonctionnellement de s'occuper d'eux sous ce 12

point de vue. Ce qui revient à traquer le sens qu'ils s'efforcent à donner à leur action, envisagée dans la perspective de la situation de chômage dans laquelle ils se trouvent, davantage, sous ces cieux, par nécessité que par hasard (que cette nécessité porte la marque de la facticité des « rapports de production» de l'ère néolibérale ne la transforme pas en contingence passagère pour ceux qui la subissent). Cette traque du sens, Jocelyne Robert l'inscrit dans une réflexion au sujet du temps. Etre en mal d'emploi, répétons-le, ce n'est pas uniquement manquer de revenus suffisants pour avoir des projets, entreprendre d'épargner, se considérer comme un citoyen de plein droit. C'est aussi disposer, involontairement certes, d'un temps qui n'est pas ponctué par les contraintes horaires et calendaires du travail. C'est devoir inventer une gestion de ce temps sur un mode qui contraste avec celle qu'induit la présence nécessaire au bureau ou à l'établi. D'où l'obligation d'envisager d'une autre façon les relations sociales, la consommation de loisirs, le rapport à la citoyenneté. Tout cela sur un fond d'aspiration à un emploi satisfaisant, à moins qu'il ne s'agisse d'une nostalgie. À cet égard, comme le montre clairement l'auteur, hommes et femmes ne produisent pas les mêmes représentations, ne conçoivent pas leur existence au jour le jour de la même manière. La crise économique incite parfois à se replier sur des. rôles plus traditionnels. C'est avec patience et empathie que Jocelyne Robert s'emploie à démêler les écheveaux de significations que son enquête, s'il faut donner ce nom à sa recherche, permet de dégager. Chômer n'est pas se retrouver dans une catégorie statistique distincte (des actifs, des étudiants, des non actifs par vocation, des retraités, des rentiers, etc.), c'est se voir imposer une condition, un état, caractérisé par les indicateurs formels et de longue tradition sociologique que sont le statut et le rôle. C'est devoir établir avec cet état des rapports de sens qui permettent à l'individu de ne pas perdre pied, de conserver une certaine dignité, notamment par la poursuite d'une formation professionnelle ou simplement sociale. J'entends par là l'initiation à des compétences dites sociales sans 13

lesquelles l'abord du marché de l'emploi lui-même est rendu encore plus périlleux. C'est être contraint d'occuper une « niche» de mieux en mieux définie dans le tissu social, qui impose, en attendant d'en sortir, la confection d'un habitus approprié. Les formations proposées, dans une mesure souvent appréciable, permettent à cet habitus de ne pas se refermer sur lui-même, de conserver avec le monde du « vrai» travail quelque pennéabilité, ce qui évite au chômeur de « décrocher », de basculer dans l'anomie, celle-ci se caractérisant par la délinquance ou la recherche des paradis artificiels, ou des deux à la fois.

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Les études ayant le chômage pour objet ont trop souvent l'allure d'imposants rapports bourrés de chiffres et de propositions urbi et orbi qui semblent ne guère tenir compte de ce que Robert Castel appelle si opportunément « les métamorphoses de la question sociale ». À moins qu'elles ne sombrent dans une espèce d'utopisme techno-bureaucratique, du genre « libre blanc» ou autre, où se déploient toutes les platitudes de la pensée dite unique. Dans ce domaine comme dans celui de l'école, par exemple, ou dans d'autres encore dont la réflexion (ou son absence) politique est bien obligée de s'emparer, les ravages du « nyaquisme » ne doivent plus être dénoncés. On semble ignorer qu'il n'y ait pas seulement, à un moment donné, n chômeurs qui viennent constituer ce phénomène socio-économique qu'on dénomme chômage. Il ya aussi, et peut-être d'abord, n fois un(e) chômeur(euse), dont l'univers mérite autant d'attention et d'égards que celui des olympiens et pseudo-olympiens (de la Princesse de Galles à Ophélie Winter, de Schumacher à Pavarotti) dont la presse de caniveau nous raconte à longueur de pages les peines de coeur et les écarts de normalité. C'est à l'exploration de ces univers que Jocelyne Robert nous invite, avec retenue et délicatesse, munie des

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meilleures armes que la sociologie contemporaine pouvait lui prêter. Ce genre d'étude qui part du concret quotidien pour retrouver des clivages typiques n'est pas des plus fréquents. En l' occurence, notre auteur propose en outre une bonne leçon de méthodologie. Le chômage n'est pas une maladie sociale, pas davantage qu'une malédiction. Passager ou non, cet état affecte un nombre croissant de personnes dans nos sociétés bouleversées par la mondialisation et la circulation hyper-accélérée des liquidités. L'étudier de près, in situ, comme le fait Jocelyne Robert, ne peut que contribuer à l'aborder comme un phénomène social spécifique, redevable de son propre traitement anthropolgique. Qu'au-delà de ce traitement l'on puisse espérer imaginer des solutions à ce qui est aussi un douloureux problème social, on ne peut que le souhaiter, l'espérer, et même l'exiger. Mais ici commence le travail des décideurs, là où celui des chercheurs, dont Jocelyne Robert est n.' bon exemple, s'achève.

Claude JA VEAU

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Au total, tout se passe comme si l'espace était rattrapé par le temps, comme s'il n y avait pas d'autre histoire que les nouvelles du jour ou de la veille, comme si chaque histoire individuelle puisait ses motifs, ses mots et ses images dans le stock inépuisable d'une intarissable histoire au présent (Augé M., 1992, 130-131).

La sobre intention renonce à toute facilité romanesque, à toute mollesse poétique, à toute féerie: c'est le réveil de la conscience pas de miracles, il n y a que la veille très amère et la vie quotidienne avec ses distances à parcourir, ses futurs à attendre et l'effort partout inscrit dans la rude vérité du mouvement comme dans l'effectivité résistante du non-moi (Jankélévitch V., 1983, 192-193).

dégriséeaprès les songes bleus et les ivressesde la nuit... il n y a

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INTRODUCTION

Aujourd'hui, loin de disparaître, le chômage, sous de multiples fonnes, s'incruste de plus en plus. La fin du fléau semble illusoire. Le mal est profond. Même les plus qualifiés se voient menacés. Le malaise s'accroît. Sur fond de manque de moyens financiers, l'actualité se pare d'extrêmismes et de racismes en tous genres. À qui la faute? L'étranger? L'école? L'entreprise? Le consommateur? Dans les écoles, l'incertitude augmente. Chacun se pose la question de la valeur des diplômes, de la qualité du contenu des fonnations. Les enseignants sont en mal d'identité professionnelle. De leur côté, les entreprises accordent une importance croissante à la définition des compétences, aux recyclages et aux fonnules d'alternance. Entre l'école et l'entreprise, la formation professionnelle joue un rôle non négligeable. Il lui appartiendrait même de diminuer le nombre de sans emplois. De manière plus réaliste, la formation occupe, sans aucun doute, une place fondamentale dans le processus de resocialisation. En effet, le chômage s'accompagne non seulement d'une diminution des revenus mais aussi, le plus souvent, d'un sentiment de rejet, de mépris ou d'indifférence menant petit à petit à l'exclusion. Aux yeux du plus grand nombre, se voir rejeté du monde du travail signifie être mis au ban de la société. Pour celle-ci, la voie royale de l'insertion sociale et professionnelle semble, le plus souvent, devoir passer par l'obtention d'un contrat d'emploi à durée indéterminée. Le monde du travail mais aussi, de plus en plus, celui de l'enseignement, privilégient l'organisation, la prévision, l' évaluation. Le chômage fait tomber les masques. Il intervient comme une rupture, une cassure. Tantôt révolte, bouffée d'espoir ou peine désespérée, il modifie le vécu du temps. Dans une période d'incertitude, voire d'angoisse, la formation représente un moyen de resocialisation, voire de « réenchantement ». Sorte de havre, d'îlot sacré, la formation pose les limites entre le permis et le défendu, le légitime et l'illégitime. Elle redonne sens aux activités de la vie quotidienne, évoquant tantôt 19

l'école, tantôt le monde professionnel. A travers le discours des jeunes chômeurs en formation et celui des formateurs, il importe de préciser la signification sociale de la formation professionnelle organisée à l'intention des demandeurs d'emploi. Ainsi, l'évocation de la formation permettra de mettre en exergue l'existence éventuelle de projets, mais aussi de souligner la présence de l'imaginaire et de l'affectif dans le parcours des jeunes concernés. La formation professionnelle semble aujourd'hui constituer un lieu de socialisation susceptible de remettre en cause l'opposition trop rapide entre rationalité et irrationalité, mais aussi entre économique et social. De l'école au chômage, du chômage au travail, le parcours se révèle de plus en plus long. L'âpreté des situations, leurs difficultés ne trouvent aucune compensation dans une éventuelle certitude. Il n'y a pas un chômage, il y en a un nombre indéfini. Chacun est vécu, qualifié de manières diverses. Les conditions d'insertion sont de plus en plus difficiles à identifier, les points de repère changeants. Processus dynamiques, non linéaires, qu'évoque De Gaulejac (1993), les itinéraires se révèlent multiformes et remettent en cause, la plupart du temps, les logiques rationnelles que des discours trop officiels avancent. Les choix, si tant est qu'on puisse encore en évoquer l'un ou l'autre, peuvent tout aussi bien conduire à une insertion professionnelle dont on ne connaît ni la durée, ni l'intensité, ni la forme, comme à une exclusion professionnelle et à une « désinsertion sociale ». La première partie de cet ouvrage permettra de planter le décor, de préciser le propos. On décrira progressivement, au fil des pages, la mise en représentation d'individus, acteurs sociaux plus ou moins déterminés, plus ou moins artisans de leur parcours social. L'intrigue se ti~se autour de la décision prise par un jeune sans emploi de s'impliquer dans un stage de formation professionnelle. La trame des histoires présentées est celle d'un rapport spécifique au temps, clé véritable d'une énigme dont il s'agit de 20

déjouer les tenants et les aboutissants. .Pour ce faire, la démarche « compréhensive» permettra, par le recueil de discours auprès des acteurs impliqués: jeunes chômeurs, formateurs, placeurs, de préciser le caractère plus ou moins « rationnel» du choix de l'une ou l'autre formation. La mise en perspective historique et institutionnelle s'avère à cet égard fondamentale si l'on souhaite comprendre la décision d'entreprendre une formation professionnelle, l'existence ou non de démarches plus ou moins actives, plus ou moins passives. La formation contribue à définir la catégorie « chômage» d'une manière particulière. À travers la formation professionnelle, en tant qu' « action sociale », les sans emploi tissent un social en mouvement, créent un lieu intermédiaire entre emploi et non-emploi. Cependant, face à l'importance du chômage, l'action de l'État trouve, à travers l'organisation des formations professionnelles, une légitimité et une reconnaissance sociale accrue. L'État, par une série de politiques et de réglementations, en nombre croissant depuis une dizaine d'années, influence la manière dont les individus vivent l'absence d'emploi et souhaitent s'impliquer dans l'une ou l'autre mesure proposée. Depuis le début des années quatre-vingt, les périodes noires empreintes de pessimisme ont succédé aux moments d'espoirs et d'annonces de fin de crise. La formation professionnelle, résultat de compromis et de rapports de pouvoir, joue un rôle à la fois rationnel et irrationnel. Celle qui est destinée aux chômeurs n'échappe pas à ce rôle contradictoire dont on tentera ici de dévoiler la signification. Entre un futur à construire, un présent privilégié et un ailleurs permettant de rêver, les stagiaires en formation façonnent des parcours particuliers, donnent un sens spécifique à ce processus de socialisation qui n'est ni celui de l'école, ni celui du travail mais qui leur apporte une certaine identité. Les pages qui suivent reposent sur un travail de recherche, lequel a ensuite mené à la confection d'une thèse de doctorat en sciences sociales à l'Université libre de Bruxelles, réalisé entre 21

1984 et 1991, dans une grande agglomération industrielle de Wallonie, qui connaît aujourd'hui un déclin économique sensible. Je remercie très vivement et tout particulièrement Monsieur Claude Javeau, Professeur de sociologie à l'Université libre de Bruxelles, qui a bien voulu diriger ma thèse de Doctorat et m'a toujours encQuragée à poursuivre le travail entrepris. Ses précieux conseils de recherche et d'écriture m'ont aidée à réaliser cet ouvrage. Je lui dois beaucoup dans le long et difficile apprentissage du « métier de sociologue». Il m'a aussi communiqué sa passion de l'enseignement et a accepté de préfacer cet ouvrage. Ma gratitude va également à Madame le Professeur Anne Van Haecht pour ses nombreux conseils et ses encouragements constants ainsi qu'à Messieurs les Professeurs Bude, Eraly et Winkin. Les commentaires que chacun a bien voulu m'apporter, au cours de la soutenance de thèse, m'ont permis de préciser, d'affiner, de revoir parfois, certains éléments et de donner ainsi plus de pertinence aux propos tenus. Je remercie enfin tous ceux et celles qui m'ont permis de rassembler les informations analysées et tout particulièrement les jeunes qui ont accepté de se soumettre aux contraintes de l'entretien et de livrer ainsi une part de leur vie privée.

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PREMIÈRE PARTIE

ENTRE TRAVAIL ET CHOMAGE : LE TEMPS DE LA FORMATION PROFESSIONNELLE

A

CHAPITRE

UN

VILLE ET CHÔMAGE

1. À la

recherche d'un lieu

S'il me fallait décrire le sens du chômage, en donner une représentation, préciser un souvenir, c'est d'un lieu ou plutôt d'un non-lieu - dont je parlerais.

-

Rien de plus impersonnel que le quai d'une gare ou le hall d'un aéroport. Et pourtant, parfois, on y associe des souvenirs heureux ou malheureux, on garde en mémoire un regard, un visage,... À tel endroit, à tel moment est lié une destination, un événement: l'arrivée des vacances, le départ d'un ami ou plus prosaïquement le trajet quotidien entre domicile et lieu de travail. Plus anonymes encore m'apparaissent les institutions liées au contrôle du chômage. De mes « visites» successives, relativement épisodiques faut-il le reconnaître, il ne me reste ni souvenir heureux, ni rencontre particulière, ni événement spécifique. Sans doute s'agissait-il de s'inscrire, de remettre l'un ou l'autre document, de présenter sa carte de pointage. Cependant, des longues attentes imposées, de la nécessité de ne pas laisser passer son tour, il ne me revient que quelques bribes de conversation sans suite et un profond ennui. Dans la file de pointage, ou assis sur un banc, avant de présenter les documents demandés, on peut parfois reconnaître quelqu'un et, le premier moment de gène passé, échanger des nouvelles. La plupart du temps c'est le silence, qu'interrompt de temps à autre le va-et-vient agité de l'un ou l'autre faisant les cent pas dans le fond de la salle ou la voix

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