Jeunes, engagement et démocratie

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Au sommaire de ce numéro : "Crise urbaine et citoyenneté" par Pascal Perrineau et Henri Rey, "Autrement c'est possible ? Les conseils de la jeunesse" par Valérie Becquet, "L'engagement des jeunes militants RPR" par Françoise Philip, "Les jeunes se désintéressent-ils de la politique ?" par Jean-Charles Lagrée, "Les engagements des jeunes européens" par Antonio Schizzerotto, Giancarlo Gasperoni et Marco Vinante, "Les jeunes russes et la politique" par Orlessia Kirtchik, "Les jeunes maltais et la politique" par Anthony Azzopardi, …
Publié le : jeudi 1 mai 2003
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EAN13 : 9782296322479
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a France n'est pas une nation qui s'identifie à une ethnie, à un groupe d'ethnies, à une culture, mais un État qUI les transcende toutes; dans l'espace public, les communautés, qu'elles soient ethniques, culturelles, linguistiques ou religieuses, ne sont pas reconnues en tant que telles. Seuls sont reconnus des citoyens, libres et égaux en droit et en dignité. Il s'agit donc d'une conception de la nation fondée sur l'allégeance des citoyens à l'État républicain. Dans la nation, lieu abstrait de J'unité politique, l'individu jouit de la faculté de pouvoir se délier de ses attaches particularistes, de ses enracinements spécifiques, dans le but de communiquer sur la base de valeurs communes avec les autres. Cette capacité de rupture avec les déterminations qui l'enferment dans sa culture d'origine se situe au cœur du pacte social. La primauté du lien civique et politique sur le lien ethnique ou culturel s'inscrit dans une logique d'égalité contre une logique de minorités ou de communautés, ce qui appelle le respect des valeurs républicaines, la préservation du cadre laïque et le rôle fondamental de l'école publique dans la socialisation et l'apprentissage des règles du « vivre ensemble ». La référence à la la'icité implique la dissociation de la citoyenneté de l'appartenance religieuse, les religions ne sont pas rejetées et combattues, elles sont circonscrites dans leur expression à l'espace privé. Elles jouissent dans ce cadre d'une liberté précieuse à condition qu'elles ne transgressent pas les lois républicaines et qu'elles ne cherchent pas à imposer leur hégémonie.

LA FRANCE AU RISQUE

DES COMMUNAUTARISMES

Actuellement, les politiques qui affectent tation à une réflexion

profondes mutations sociales et notre société constituent une invicritique sur le modèle classique

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AGORA

( DÉBATS-JEUNESSES

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d'intégration républicaine. Au vu de ces transformations et de ces bouleversements, il serait vain, comme le signale très justement Abderrahim Lamchichi, de se contenter d'une référence exclusive, voire purement incantatoire, à la raison ou à un universalisme abstrait, trop impérieux sinon tyrannique, en tout cas de moins en moins adapté, faisant fi des appartenances concrètes, des solidarités et des héritages culturels des individus et des groupes. Il convient donc de renoncer à définir la citoyenneté uniquement en référence à des valeurs transcendantes et abstraites1. De la même manière, ce réexamen exige de ne pas sombrer dans une lecture de la nation qui valorise à l'excès les particularismes: une telle approche risque d'alimenter le communautarisme, de détruire le lien social et politique, de brimer et réduire la liberté individuelle et d'enfermer l'individu dans des déterminations ethniques et culturelles. Cette menace de tribalisation de la société est particulièrement vive à un moment où prospèrent les néo-communautarismes sur les terreaux du mal-vivre et du mal-être identitaire. Desserrer l'étau identitaire au sein d'une société française de plus en plus exposée à la partition des personnalités collectives, c'est contribuer à la recherche permanente de solutions et d'équilibres nouveaux, inédits, destinés à redonner sens à l'intérêt général et à réaffirmer les fondements du pacte républicain. La consolidation du contrat social, cher à Jean-Jacques Rousseau, s'inscrit indéniablement dans la perspective d'une nation entendue comme « un plébiscite de tous les jours », selon la formule d'Ernest Renan. Cette réinvention incessante de la démocratie est la meilleure garantie contre tous les extrémismes, contre les risques de fragmentation sociale, contre les tentations du repli identitaire et communautaire; une telle démocratie permettrait sans doute de mieux conjuguer l'égalité politique avec l'équité sociale, de dépasser l'opposition entre aspiration individuelle et engagement collectif, de combiner la quête de soi avec la solidarité à l'égard d'autrui. La reconnaissance des particularismes, religieux, culturels et linguistiques, n'implique pas nécessairement un rejet des modalités du vivre ensemble, ni un refus des valeurs universelles. La reconnaissance de l:Autre constitue un préalable dans l'élaboration de tout projet de société.

1. Sur cette question, on lira l'excellent travail de A. Lamchichi, en particulier: Islam et musulmans
de France, L'Harmattan, 1999; ainsi que Islam-Occident, coexistence des cultures?, L'Harmattan, 2000. Islam-Europe: choc des civilisations ou

( Ii

rlNIÉGRAllON

RÉPUBLICAINE

Depuis plus de deux siècles, le modèle d'intégration républicain a certes connu quelques reculades, mais aussi de nombreuses avancées, il a su apporter la preuve de son adaptabilité et de son caractère évolutif. Il en ressort notamment qu'en dépit des difficultés rencontrées, ce modèle a conservé toute sa pertinence. À l'intégration des régionalismes a succédé l'assimilation de vagues successives d'immigrés, porteurs de langues et de cultures différentes. La référence à une langue commune, à une citoyenneté fondée sur le principe de l'égalité de tous en droits et en devoirs, à la laïcité, à l'adhésion individuelle de chacun à la nation, ce qui équivaut, comme l'illustre bien la désormais célèbre formule prononcée par le comte de Clermont-Tonnerre devant la Constituante: « Tout aux juifs en tant qu'individus et rien aux juifs en tant que communauté », à un rejet de toute forme de communautarisme, constitue une réponse juste et équilibrée face au risque de délitement du social. Aujourd'hui, dans un contexte de mondialisation, d'européanisation et de retour des « localismes », ce modèle, pour conserver toute sa force, devrait prendre en compte les demandes apparemment paradoxales d'inscription dans un territoire (terroir) qui ne coïncide pas toujours avec le cadre national et dans des réseaux transnationaux, au sens où l'entend Manuel Castells. La préservation de ce modèle requiert une attention particulière à un autre enjeu: le chômage massif des jeunes, en particulier des jeunes issus de l'immigration. La détérioration lente et progressive des conditions de vie et d'accès à l'emploi des jeunes peut mettre en cause la capacité à intégrer de ce modèle et, à terme, menacer le renouvellement du pacte intergénérationnel2. Les exclusions, les injustices, les discriminations constituent autant de freins à l'intégration et autant d'arguments en faveur des communautarismes. Résidant dans les quartiers sensibles de nos banlieues, les musulmans de France figurent parmi les plus exposés de nos concitoyens en raison d'une précarité importante due, soit à l'occupation d'emplois précaires ou mal rémunérés, soit à un chômage massif. Et pourtant, dans leur immense majorité, les musulmans de France vivent dans le respect des lois de la République. Ils sont très nombreux à défendre les valeurs républicaines, en particulier la liberté et l'égalité. De même, la laïcité est perçue comme un cadre offrant suffisamment de garanties pour permettre aux musulmans de vivre leur religion. Mais de quelle laïcité s'agit-il?

2. Sur cette question,
veau pacte

se reporter au n025 intergénérationnel 7, L'Harmattan,

de la revue 2001.

AGORA Débats/Jeunesses,

Vers un nou-

AGORA

( DÉBATS-JEUNESSES

7

LAïcITÉ, LAïCITÉS?

Le principe de laïcité place la liberté de conscience en amont et au-dessus de la liberté religieuse, ce qui signifie la prévalence de la liberté d'avoir ou de ne pas avoir une religion sur la liberté de choisir une religion parmi l'éventail des religions disponibles. Il en découle que la laïcité ne constitue pas une option spirituelle parmi d'autres, elle se présente plutôt comme la garantie de la coexistence des diverses croyances dans un même territoire. En cela, la laïcité converge vers le principe d'égalité, c'est-à-dire qu'elle pose la primauté de l'égalité de tous devant la loi sur les inégalités ou les différences de fait. Cette garantie juridique d'une libre expression et d'un libre exercice religieux est obtenue par la neutralité positive de l'État devant les croyances. Il faut entendre par neutralité positive d'une part la séparation réelle des pouvoirs, séparation des Églises et de l'État, ce qui implique que l'État ne reconnaît par le canal de la citoyenneté que des hommes libres et égaux, et non des croyants ou des infidèles, et d'autre part la position ferme de l'État pour éviter qu'une église s'accapare le pouvoir politique, ce qui suppose une vigilance forte à l'égard de tout ce qui peut menacer la liberté individuelle; l'État a pour obligation de lutter contre toute forme d'obscurantisme, de censure et de pression sur les consciences, de monopolisation du savoir et de la connaissance, d'imposition d'une vérité absolue par les instances religieuses, mais cette neutralité positive exige également la garantie d'un traitement égal et équitable de toutes les croyances qui se montrent respectueuses des lois de la République. LÉtat constitue un rempart contre tout anticléricalisme, cet intégrisme inversé. La laïcité ne doit pas être érigée à son tour en religion d'État; elle ne doit pas être sacralisée; elle ne doit pas servir d'argument pour combattre les religions et les Églises. La République n'a pas à arbitrer entre les croyances, elle doit assurer le principe d'égalité entre croyants, athées et agnostiques. La laïcité, qui sert de cadre de référence et de principe actif, n'est pas un dogme, mais bien une réalité évolutive, une interrogation permanente sur les équilibres à préserver entre l'État, la société et les religions. Elle est au cœur de cette synthèse pluraliste constitutive du pacte républicain. Ce contrat a connu, à l'instar de la République, les mêmes avatars. Vibrant au rythme de la République, Ii en a épousé les cheminements, les concessions, les compromis et les avancées. Ces négociations règlent le cadre de la présence religieuse à l'école, dans l'armée, dans les prisons... Cette même dynamique comprend l'aide consentie pour construire et entretenir des lieux de culte, ainsi que la prise en compte des

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interdits alimentaires dans les cantines des établissements scolaires; en retour, les confessions participent à la constitution, à la reconstitution et à la consolidation du lien social. Le religieux s'intègre dans la société à la hauteur du respect qu'il manifeste à l'égard des valeurs communes dont s'est dotée la communauté nationale. Le fait pour des religieux de requérir un traitement monopolistique du symbolique ou un traitement différencié, c'est-à-dire un statut dérogatoire par rapport aux autres confessions, constitue une transgression des règles communes rattachées au pluralisme religieux. La laïcité offre un cadre de tolérance et de respect mutuel dans lequel toutes les confessions peuvent coexister loin des sentiers de l'injonction, de l'imposition et de la coercition. Il s'agit, bien entendu, d'une laïcité positive, d'intelligence, d'ouverture sur le monde et non d'une laïcité de combat crispée et repliée sur elle-même. Le temps est venu, comme l'indique Régis Debray
dans son rapport sur

tenseignement

du fait religieux dans l'école
de l'Éducation à une laïcité nationale, d'intelligence3. de

laïque, passer

rapport remis au ministre d'une laïcité d'incompétence

rlSLAM

DANS LE CADRE DE LA LAïCITÉ

Dans son fondement même, l'islam précise dans plusieurs versets coraniques que la contrainte est contraire à la nature même de la foi. À l'exemple des autres religions, l'islam se base sur la foi, ce qui relève de l'initiative personnelle et intime des croyants. Il va de soi que la foi ne saurait résulter d'aucune forme d'imposition, celleci étant étroitement liée au for intérieur, lieu où la contrainte ne peut s'exercer. Nul ne peut agir sur les consciences. A. Lamchichi note à bon escient que l'islam, à la différence d'autres confessions, ne connaît ni clergé, sauf dans le schisme, ni église, ni sacerdoce: l'individu est donc seul et unique responsable de son engagement. Par conséquent, ce cadre se présente comme un espace propice pour les musulmans. C'est, assure A. Lamchichi, le seul cadre qui s'efforce d'assurer un juste équilibre entre le respect de la liberté de conscience et la religion de chacun, mais aussi un juste équilibre entre le respect des restrictions imposées à cette liberté et le devoir pour toute démocratie de prendre les mesures nécessaires pour assurer les droits et libertés d'autrui. Cette recherche d'une solution juste et équilibrée entre la manifestation et l'expression des appartenances religieuses et le respect dû à tous ceux qui ne

3. DEBRAY,

R., L'enseignement

du fait religieux dans l'école

laïque, Odile Jacob,

2002,

p. 43.

N"30

AIH.JRA

( DÉBATS-JEUNESSES9

partagent pas les mêmes opinions confessionnelles se situe au cœur des systèmes démocratiques, pluralistes et laïques. Cette posture particulière à l'égard des préférences religieuses garantit la liberté d'opinion et d'expression, ce que stipule expressément l'article 10 de la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen: « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. ». Cette protection des opinions religieuses, combinée à l'obligation de n'exercer aucune contrainte en islam, devrait inciter tous les musulmans à adopter et à épouser spontanément le cadre de la laïcité4. Prendre acte de la capacité d'épanouissement de l'islam dans les systèmes laïques et pluralistes devrait encourager les musulmans, d'une part, à ne pas réclamer pour eux-mêmes l'institution d'un système dérogatoire, un traitement relevant de l'exception et, d'autre part, à un réexamen par les théologiens des dogmes théologiques et juridiques afin de lever les contradictions éventuelles existant entre les préceptes religieux et les valeurs démocratiques. D'ailleurs, cet effort d'inscription dans la modernité concerne toutes les religions. De telles réformes, même si elles peuvent apparaître menaçantes pour la lettre religieuse, n'en demeurent pas moins fidèles à l'esprit des croyances. De surcroît, une telle démarche devrait contribuer à faire ressortir l'adéquation fréquente entre les valeurs religieuses et les valeurs universelles. Ce n'est qu'au prix de ce travail de mise en cohérence, de réinterprétation, de recherche de convergence, que l'islam s'inscrira dans le cadre philosophico-juridique des sociétés occidentales.

ISLAM

EN FRANCE OU ISLAM

DE FRANCE?

Toutes les études et les recherches menées sur les pratiques religieuses des musulmans résidant en France montrent avec plus ou moins d'acuité la mise en place de procédures fines d'acclimatation et d'adaptation. En effet, depuis que les Français de confession musulmane ont pris conscience de leur volonté de vivre durablement en France, un processus de transformation plus ou moins forte des systèmes de signification symbolique de l'islam est à l'œuvre. La transplantation de l'islam a connu, au gré de ses confrontations avec les valeurs de la société d'accueil, des modifications significatives. Lexil impose des formes de négociation nouvelles avec les pouvoirs publics et des pratiques religieuses revisitées conformément au cadre laïque de la République. Si les
4. CESARI J., Musulmans et républicains. Les jeunes, l'islam
et la France, Éd. Complexe, 1998.

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primo-migrants de confession musulmane ont privilégié une pratique religieuse discrète, strictement cantonnée à la sphère privée, les générations suivantes ont opté résolument pour une inscription de l'islam dans toutes les composantes de la vie quotidienne, ce qui comprend aussi bien la demande de construction de lieux de culte, la mise à disposition de carrés musulmans dans les cimetières, la multiplication des boucheries « halai}) et le respect des interdits alimentaires dans les cantines scolaires. Il est vrai que jusqu'au début des années 70, peu de signes cultuels apparaissaient dans les espaces urbains, les dimensions individuelle et collective de l'islam étaient refoulées dans les lieux privés ou intimes: habitations diverses, foyers, hôtels... Ce repli et cette retenue s'expliquent par le fait que la majorité de ces primomigrants concevait l'installation en France comme provisoire et transitoire, dans ce sens que l'optique du retour dans les pays d'origine continuait de structurer la vie en terre d'exil. De plus, ces travailleurs étrangers vivaient seuls en France, leur famille restant dans les pays d'émigration; ce n'est qu'à partir du moment où ces chefs de famille ont décidé de vivre en France, de requérir le regroupement familial pour leurs épouse et enfant(s) que leur statut change, évoluant de travailleurs étrangers à immigrés, ce qui les inscrit de fait dans une temporalité différente. Cet enracinement crée les conditions d'un rapport avec les pouvoirs publics autour du regroupement familial; avec la venue des familles, les conditions de vie précaires des travailleurs étrangers deviennent rapidement insupportables, des aménagements s'avèrent indispensables et les quelques accommodements ou entorses au respect des prescriptions rituelles, admis en vertu d'un hadith du prophète mentionnant la tolérance accordée aux croyants en voyage, deviennent caducs. En effet, la recomposition des familles sur le territoire français induit un début de sédentarisation incompatible avec les indulgences antérieures. Il en ressort la multiplication des lieux de culte dans les espaces résidentiels, donc une visibilité croissante de l'islam. Perçue dans un premier temps comme une menace ou un risque de trouble pour l'ordre public, cette prolifération des salles de prière inquiète et, dans un deuxième temps, intervient une phase de négociation avec les pouvoirs publics sur les autorisations et les moyens de financement nécessaires à l'exercice légitime de l'islam en France. Il convient de souligner à ce niveau deux difficultés majeures, la première concerne l'absence de cadre légal permettant à des étrangers de s'impliquer activement dans la gestion de structures associatives avant 1981, et la seconde a trait à l'absence de culture de négociation avec les pouvoirs publics sur l'édification et l'entretien des mosquées. Dans les

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AGORA

( DÉBATS-.IEUNESSES

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pays d'origine, qui sont des terres d'Islam, la construction d'une mosquée ne soulève, sauf exception, aucune polémique. La situation particulière à laquelle sont confrontés les musulmans résidant en France va contribuer paradoxalement à accélérer leur intégration en raison de l'obligation pour eux d'engager des négociations sur leur place dans la société française, sur leur aspiration légitime à disposer de lieux de culte décents sur le territoire national. À partir de 1981, la création de nombreuses associations cultuelles marque un tournant dans le rapport aux pays d'origine dans la mesure où les pratiques de l'islam, encadrées par le principe de laïcité, requièrent des aménagements. Cette adaptation à leur environnement constitué, comme le souligne Jocelyne Cesari, « une autonomie des fidèles par rapport aux institutions des pays d'origine »5, ce qui augure de l'évolution de l'islam en France vers un islam de France.
rlSLAM S'INTÈGRE DANS LE CADRE DE LA LAïcITÉ

Dans le même temps, cette organisation et cette structuration par voie associative des fidèles constituent une intégration des normes régissant les rapports aux institutions politiques et administratives françaises. L:émergence et la montée de revendications, parfois véhémentes, relatives notamment à la nécessaire construction de mosquées, sont des signes forts d'assimilation, traduisant le passage de la clandestinité au grand jour. Cette volonté affichée de sortir l'islam des pratiques souterraines ne peut que réjouir tous les républicains, dans la mesure où cette visibilité renouvelle et actualise les termes du débat autour de la laïcité, offre une reconnaissance à tous les Français de confession musulmane et incite les musulmans de France à revisiter les fondements de leur foi. Nombreux sont ceux qui déclarent avoir découvert l'islam sous un nouveau jour en raison des questions que suscite la pratique quotidienne de leur religion en terre d'exil. En effet, un certain nombre d'aménagements, de dérogations et d'allégements sont prévus pour tous les croyants en voyage. L:expatriation provoque de fait une meilleure connaissance des règles religieuses; la pratique religieuse fonctionne principalement par imitation, la culture religieuse est ainsi incorporée le plus souvent passivement, voire à l'insu des individus concernés. L:exil, par la situation nouvelle qu'il pose, en particulier lorsque la sédentarisation avance, incite le croyant à adopter une attitude
5. Islam français: entre sécularisation et mode de vie ", AGORA Débats/Jeunesses, " croient-ils aujourd'hui?, L'Harmattan, 1997, p. 46. n09, Que

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active, de compréhension

et de reconstruction du sens. Pour saisir toute la portée des allégements, encore faut-il comprendre les principes de base. Dans ce contexte, le rôle joué par les imams est prépondérant. En tant que guides spirituels, les prêches sont considérés comme des orientations pour les fidèles. Une lecture même superficielle des médias indique que ces imams se recrutent parmi les fondamentalistes, que leur sermon est empreint de relents intégristes et qu'ils sont partisans d'un islam belliqueux. Ces préjugés sont complètement balayés par une équipe de chercheurs qui, sous la direction de Moustapha Diop et pour le compte de l'Institut des hautes études de la sécurité intérieure (IHESI), institut du ministère de l'Intérieur, s'est penchée de 1999 à 2001 sur le contenu de 48 sermons (Khotba) du vendredi. létude systématique des sermons montre que les imams de France, à quelques rares exceptions près, prêchent pour un islam de tolérance et d'ouverture, bien loin des appels au djihad (guerre sainte). De plus, cet islam à l'accent moralisateur ne porte que rarement sur des thèmes politiques. La mosquée ne constitue donc en aucune manière un lieu de rassemblement politique, fidèle en cela à l'esprit de la laïcité. Aujourd'hui, pour les musulmans, l'enjeu consiste à confirmer massivement l'adhésion au principe de laïcité et de sécularité religieuse, d'affirmer que la foi relève d'abord d'un choix personnel et non pas d'une logique d'appartenance communautaire. Il appartient donc aux pouvoirs publics de soutenir davantage les courants de l'islam qui reconnaissent explicitement la suprématie des lois de la République sur les lois religieuses, rejetant ainsi en bloc les particularismes identitaires et les communautarismes. C'est dans cette perspective que l'on peut considérer que la laïcité est une chance pour l'islam en France et que l'islam de France est une chance pour la laïcité.

AGORA

( DÉBATS-JEUNESSES

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LE JE E ET LE POLITIQUE
Francine labadie Chargée de mission au Commissariat général du Plan 18, rue de Martignac 75007 PARIS Téléphone: 01 455651 43 Courriel: flabadie@plan.gouv.fr Tariq Ragi Rédacteur en chef de la revue AGORADébats/Jeunesses, Parc du Val Flory 78160 MARLY-lE-ROI Téléphone: 01 39 17 27 58 Courriel: ragi@injep.fr

- Service

des Affaires sociales

( 14

Le rapport axe structurant preuve le fait

que les jeunes entretiennent avec la chose publique constitue un de la revue depuis sa création. On en voudra non seulement pour qu'un des premiers numéros ait été consacré à cette question, depuis survint 1995 qui font le 21 avril2002 état des et, face

LES JEUNES LE POLITIQUE

ET

mais on renverra aussi à la multitude d'articles comportements des jeunes en la matière'. Quand

à la crainte de voir la démocratie menacée, le sursaut de la jeunesse noté et commenté par nombre d'observateurs, puis... à nouveau la faiblesse de la participation, pour ne pas parler du fort abstentionnisme des jeunes lors des élections législatives, l'évidence posa aussitôt au sein d'analyser ces attitudes, tiques de « l'engagement d'une nouvelle mise au point sur cette thématique du comité de rédaction d'AGORA Débats/Jeunesses de chercher politique» s'imafin

à saisir les déterminants et les caractéris- au sens large du terme - des jeunes.

L'usage de la notion d'engagement n'est ici bien sûr pas anodin. Alors que les conditions sont réunies pour que rejaillisse le doute sur le civisme des jeunes et sur leur intérêt pour le politique, alors que refont surface ici et là certaines formes de dénonciation de leur « désengagement », les pouvoirs publics s'emploient quant à eux à susciter « l'envie d'agir» et à encourager leur participation l'espace public et dans la vie sociale, en bref, à développer cet « engage». Cet encouragement et cette valorisation de l'engagement constituent le de « la réponse de l'État »2 Qu'il s'agisse là d'une tentative de valorisation de l'énergie manifestée lors de la mobilisation massive des jeunes dans la rue au printemps 2002, ou encore d'un antidote à un relâchement constaté de leur citoyenneté sur fond d'individualisme dominant, n'est pas la question. Ce qui paraît en revanche important du point de vue de l'action publique est de bien comprendre le sens profond des comportements politiques actuels des jeunes pour concevoir ou soutenir des actions adaptées en leur direction. C'est à cette perspective que nous voudrions essayer d'apporter une modeste contribution. Dès lors, comment enrichir la réflexion sur la problématique de l'engagement des jeunes, sans retomber dans la doxa qui domine la littérature sur ce sujet, que l'on peut résumer dans la dialectique suivante: « Nostalgie versus angélisme valorisation « Lamento prise
associatifs,

dans ment cœur

et et

effrénée de la nouveauté» sur le désintérêt des jeunes dans
"qu'on

ou, de manière un peu plus précise, par rapport au politique (cf. vote, adhésion et les syndicats,
les jeunes

de responsabilités
etc.)

les partis,
se

consumérisme
s'engagent

et nomadisme
mais autrement"

versus.
sociaux, etc.)

rassure,

(cf. mouvements dimension
ENRICHIR

manifestations, ».

expressions

culturelles

et artistiques

à

politique,
lES CADRES

DE PENSÉE

DE lA SOCIALISATION

POLITIQUE

Traiter modalités configure

de l'engagement des jeunes revient à étudier les déterminants et les de la socialisation politique des entrants dans la vie sociale. Qu'est-ce qui et comment se construit l'expérience politique de la jeune génération?

1. Cf. n02, 6, 9,12, 15, 17, 20, 23, 27 d'AGORA 2. Cf. l'entretien accordé Jeunesse, de l'Éducation

Débats/Jeunesses. conseiller spécial du ministre de la

à la revue par Claude Capelier, nationale et de la Recherche.

11I"30

AGORA

( DÉBATS-JEUNESSES15

Dans question mission

la lignée d:Annick Percheron, Anne Muxel3, en France, a mis l'accent dans ses travaux familiale dans la construction par les jeunes, constitue un lieu de configuration encore, originelle

l'une des spécialistes de la sur l'importance de la transà la politique. La famille, des un malgré la diversification du rapport au politique,

du lien des jeunes

lieu refuge plébiscité modèles familiaux,

lieu où se transmettent les valeurs et les modèles culturels entre les générations. L:efficacité de la transmission familiale se mesure de fait à travers la reconnaissance d'une filiation politique (droite/gauche, apolitique) chez près de trois quarts des jeunes. Cette transmission est d'autant plus effective que quatre conditions sont réunies, à savoir l'intérêt manifeste des parents pour la politique, des préférences politiques explicites, une unité parentale dans les choix politiques et une communication de ces choix en direction des enfants. Notons, de façon incidente, qu'elle est également tangible en ce qui concerne la participation associative
)}4

comme

le montre

la dernière

enquête

« Emploi du Temps de l'INSEE

- phénode de

mène au demeurant déjà mis en évidence pour le bénévolat5. La permanence du rôle de l'héritage ne signifie pas pour transformations, en particulier en ce qui concerne les contenus

autant l'absence et les processus

cette transmission. Les travaux de V. Tournier montrent, par exemple, que l'intérêt personnel des enfants pour la politique peut perturber le degré de transmission et, dans certains cas, remettre en cause les options ailleurs, la place accordée à la politique, tant dans politiques des parents5 les échanges familiaux Par que

comme enjeu éducatif, s'est réduite. Le rôle des mères s'est considérablement accru. Les choix idéologiques familiaux sont plus ou moins explicités, parfois inexistants. La divergence d'opinions n'est plus conflictuelle. D'ailleurs, même lorsque les enfants reconnaissent s'inscrire dans la même filiation politique que les parents, il convient de noter avec A. Muxel qu'il n'y a pas forcément partage d'un même système de valeurs, d'une même vision du monde et d'une même grille d'entendement du politique"C'est au final une approche moins idéologique et cognitive de la politique, mais davantage « affective)} qui domine dans les échanges parents-enfants. Pour autant, l'importance des repères et des références légués par la parentèle n'interdit pas aux jeunes leur identité et de leurs chemins formes navant de s'accorder un droit d'inventaire dans la construction de pratiques politiques. Comme le souligne A. Muxel, « Les sont devenus plus complexes. diversifiées et les jeunes sont eux-mêmes
)}

de la transmission intergénérationnelle d'entrée dans la vie sociale se sont confrontés à la nécessité d'expérimenter

Les dorépeu

des

itinéraires

balisés par leurs parents,

a fortiori par leurs grands-parents.

(...) Confrontée

à la

3. Parmi les publications récentes de cet auteur, cf. notamment: générations ", Retraite et société, n° 35, CNAV, La Documentation Les contours de l'expérience politique des jeunes ,,). " La participation associative 4. PROUTEAU, L., WOLFF, F.-C., " INSEE, 2002. Économie et statistique, n° 352-353, 5. ARCHAMBAULT, E., BOUMENDIL, 6. TOURNIER, V., La politique " en sciences politiques soutenue 7. MUXEL, A., L'expérience

La politique dans la chaîne des " française, janvier 2002 (ou encore au regard des temps sociaux

",

J., Les dons et le bénévolat de France, 1997. ", Fondation " en héritage? Socialisation, famille et politique ", Thèse de doctorat à l'lEP de Grenoble en 1997. des jeunes, Presses de Science Po, 2001.

politique

( 16

fois à la nécessité tension identitaire

de s'identifier entre héritage
n

à ses aînés et d'innover, c'est au travers d'une et expérimentation que la jeunesse construit

lES JEUNES lE POlITIQUE

ET

son rapport
brouillage des

au politique.

Elle souligne

en outre

que, dans un contexte

de

grands marqueurs idéologiques, de disparition des « réserves de sens collectives n (LI. Beck). dans lequel s'inscrit la socialisation de la jeune génération, l'expérimentation domine, en quelque sorte, « par défaut n. Expérimentation généralisée qui se traduit par des pratiques politiques non conventionnelles (hors des partis, des syndicats), faisant fi des clivages idéologiques, à une exception près: seule l'extrême-droite apparaît comme un repère par rapport auquel les jeunes peuvent se positionner (répulsion/attraction). En d'autres termes, la transmission familiale doit être relativisée dans la mesure où la relève générationnelle ne constitue pas un processus qui va de soi, ce que confirme le jeu maintes fois analysé de la stigmatisation réciproque opérant lors de la passation des pouvoirs entre les anciens et les nouveaux, illustré notamment par la défiance manifestée quant à la capacité des jeunes de saisir la complexité du politique, a fortiori de gouverner et dans la mesure où la trajectoire individuelle (ses événements, ses expériences, sa rythmicité, ses bifurcations, etc.) intervient également de manière décisive dans la formation des choix et dans les expériences politiques. Nombreux sont dans ce numéro les témoignages de jeunes acteurs engagés qui soulignent les difficultés et les modalités nouvelles de cette transmission entre générations (cf. la plupart des interviews réalisées). Dès lors, le parcours politique se construit à la conjonction de plusieurs temporalités, en l'occurrence au croisement d'un temps « généalogique n et d'un temps « biographique n, dans un moment historique particulier, c'est le temps ({ générationnel »8. Alors, quel est le temps qui pèse le plus dans la socialisation politique des jeunes aujourd'hui 7 Faut-il l'interpréter comme un effet d'âge, un de période ou un effet de génération 79 Pour A. Muxel, l'effet d'âge semble avéré; elle avance ainsi la thèse du moratoire politique selon laquelle le report des seuils d'entrée dans la vie adulte, en particulier le retard d'accès à l'emploi, a des incidences sur l'expérience politique: en particulier, il expliquerait le fort abstentionnisme des jeunes lors des élections. N'est-il pas paradoxal d'attendre des jeunes un civisme parfait alors que l'accès aux responsabilités économiques et sociales leur est rendu plus difficile 7 Certes, reconnaît-elle, en outre, ce comportement de retrait de la vie politique instituée est également lié au contexte politique caractérisé aujourd'hui selon ses termes par une « crise de la représentation n; il y a bien effet de période donc, qui touche l'ensemble des générationslO. Mais, au fond, pour elle, effets ne serait pas constitutive d'un effet de génération comportements civiques actuels des jeunes. la conjonction de ces deux marquant durablement les effet

8. Anne Muxel semble donner l'acception suivante à la notion de génération: La création d'une " génération politique nécessite la reconnaissance partagée d'une même appartenance, souvent à partir d'un événement fondateur et signifiant. " 9. Sur la distinction" effet d'âge, effet de période, effet de génération C., ", voir ATTIAS-DONFUT, Générations et âges de la vie, PUF, Que sais-je ?, n° 2570, 1991. 10. Au sens de cohorte.

N°30

AGORA

( DÉBATS-JEUNESSES

17

Or, c'est précisément parler de crise du politique

sur ce point qu'il - ce qui signifie

convient qu'une

de s'interroger. Plutôt que de fois les problèmes résolus, on en ce

reviendrait au statu quo ante -, ne faut-il pas considérer que nous sommes présence de mutations profondes de la société, et en particulier du politique, que cristallise l'événement du 21 avril 2002? Mutations du politique que jeunes adultes expérimentent en première ligne, en tant qu'entrants dans sociale, à l'amorce alors la « plaque de leur socialisation secondaire. Leurs comportements sensible », effet et reflet de ces transformations

les

la vie

seraient profondes,

comme l'ont montré les travaux du Commissariat général du Plan"Plusieurs pistes nous invitent à aller dans cette direction. D'abord, des travaux récents de science politique qui, quoique empruntant des voies de recherche fort différentes, viennent souligner d'une part l'importance des expériences, pratiques, échanges dans la socialisation politique qui agissent bien au-delà, mais en interaction avec ce qui est transmis par la famille et l'école, et partant, insister sur le caractère évolutif des comportements où les effets de la socialisation secondaire
{{

l'emportent

sur ceux de la socialisation
l'influence important produit

primaire»

(Gaxie,

2002)12,

mettent en exergue événements. Il est
{{

du contexte historique, l'action de contextualiser le phénomène

d'autre part, qui propre de certains de socialisation, il interagit avec

l'individuation

sociale»
politique

pour reprendre
des gains

les termes

de O. IhlD Selon cet auteur,
quand certaine de l'effet dans réification de générationnel

l'événement l'histoire la notion comme pratiques

de socialisation

personnelle de génération,
{{

d'un individu. Tout en se gardant d'une il propose cette définition intéressante D'un côté, celui inscrit

le produit d'un double mouvement
et des représentations.

inscrit dans le temps

enchevêtré
l'expérience

des
elle-

même, par lequel les premières rationalisations de ce qui s'est passé se diffusent en se diversifiant selon la position occupée par les individus et les groupes mobilisés; de l'autre, celui, opéré de manière rétrospective, par lequel la marque des comportements passés devient, au cœur des batailles de mémoire, l'objet d'un travail de redéfinition commémorative et historiographique. » Ces réflexions nous invitent à donner toute leur place au contexte historique et aux événements dans l'analyse de la socialisation, et nous conduisent par conséquent à tenter de caractériser de manière plus précise le temps présent dominé par des mutations sociétales profondes, en particulier dans le champ politique. Elles nous amènent, au-delà, à poser l'hypothèse selon laquelle nous sommes

11. Commissariat

général

du Plan, Jeunesse,

le devoir

d'avenir,

La Documentation

française,

2001.

12. GAXIE, D.,« Appréhensions du politique et mobilisation des expériences sociales", Revue française de science politique, de la socialisation politique n° 3, vol. 55, « Dimensions ", août 2002. 13. IHL, O., « Socialisation et événements politiques ", Revue française de science politique, n° 3, vol. 55, « Dimensions de la socialisation politique de vocabulai", août 2002. Par ce changement re, J'auteur propose de passer d'une analyse « développementaliste de la socialisation (fondée sur les travaux de Piaget, en particulier) à une approche relationnelle " « centrée sur les aptitudes du jeune dans les configurations qui le mettent à l'épreuve sous le rapport de l'intégration, de la (.u) Dès lors, « ce ne sont plus des "orientations politiques de base" (u.) compétition ou du conflit" qui viennent expliquer l'acquisition comme l'expansion des attitudes ultérieures sur le mode des effets dormants, mais les échanges que l'individu noue au sein de son environnement social. Et conformément aux enseignements des théories classiques de la succession des générations, l'impact des occurrences historiques s'en trouve singulièrement réévalué ".

( 18

face à un changement majeur de contexte de socialisation lié aux mutations donnant naissance à une génération; en d'autres termes, les comportements politiques des jeunes au printemps 2002, l'attachement à la démocratie, mais aussi la défiance vis-à-vis des partis, les mobilisations spontanées autour d'une cause légitime et l'apathie face au système politique institué, doivent être interprétés comme des effets de génération. Cette hypothèse est développée dans ce numéro par J.-C. Lagrée.
MODERNITÉ RÉFLEXIVE, TRANSFORMATIONS DU PROCESSUS DE SOCIAUSAllON

lES JEUNES ET LE POlITIQUE

ET

MUTATIONS

DU POUTIQUE

Nous faisons nôtres les thèses développées par U. Beck, A. Giddens, S. Lash et bien d'autres autour de l'émergence d'un nouveau paradigme sociétal. La modernité qui a marqué la société industrielle se caractérise par « une rationalisation
de la tradition », c'est-à-dire par une forte démarcation par rapport au passé, à la tradition, aux religions. Désormais nous passons de cette modernité « simple» à une modernité « réflexive ». Nous sommes entrés, avec la modernisation de la

société industrielle, dans « une rationalisation de la rationalisation

».

Alors que

dans la société industrielle, « la logique de répartition des richesses dominait la logique de répartition du risque, désormais cette logique s'inverse» 14 La société du risque doit alors inventer les moyens de se protéger des risques qu'elle génère de manière intrinsèque à travers le développement scientifique et technique: risques économiques, écologiques, sanitaires, etc. « Les personnes sont donc renvoyées des certitudes de la société industrielle aux turbulences de la société du risque mondialisé. » Dans ce contexte, les formes de structuration sociale héritées de la société industrielle: classes sociales, famille nucléaire, rôles masculin et féminin... se désagrègent et perdent de leur cohérence. Les individus sont arrachés de ces cadres sociaux traditionnels pour être renvoyés à eux-mêmes et à leur destin individuel sur le marché du travail. Désormais, c'est l'individu lui-même qui doit élaborer ses propres définitions, énoncer ses responsabilités; c'est l'individu qui, comme le souligne U. Beck, « devient l'unité de reproduction de la sphère sociale». Mais, précise cet auteur, l'individualisation, ce n'est pas l'isolement, l'atomisation, l'individu détaché de toute relation; l'individualisation va de pair avec l'institutionnalisation et la standardisation des modes de vie; l'institutionnalisation se traduit par un nouveau rapport aux institutions. Les implications sont importantes en ce qui concerne la socialisation et en particulier le rapport au politique. Dans cette société traversée par un double phénomène de « détraditionnalisation » (U. Beck) mais aussi de « désincrustation» (A. Giddens)'5,

du risque ", Aubier, ALTO, 2000. 15. La détraditionalisation est « le processus enclenché par la fragmentation ou la désintégration lente ou rapide des formes traditionnelles de la vie sociale, ce qui réduit inévitablement l'efficacité des formes conventionnelles de socialisation et de contrôle social ". La désincrustation consiste 14. BECK, U., « La société

dans

«

la disjonction qui s'opère entre les espaces relationnels et les espaces fonctionnels des

organisations; entre les espaces dans lesquels se déroulent les relations primaires (face à face) et les espaces multiples d'interrelations secondaires (basées sur l'anonymat, voire virtuelles) ". Cette disjonction èbranle le rôle des institutions classiques de diffusion des savoirs et des savoir-faire,

N°30 AIUIRA ( DÉBATS-JEUNESSES

19

l'efficacité des instances classiques de socialisation se réduit dans la mesure où, selon la formule de Giddens, « elles cessent de conduire l'individu vers la case qui lui est destinée ». Jusqu'alors la socialisation, à dominante communautaire, visait à assimiler appliquant la « tradition» et à produire des individus « conformes les normes de leur milieu d'origine, de leur classe sociale, », c'est-à-dire de leur culture,

et se moulant dans citoyen. Désormais,

les rôles et statuts sociaux de père ou de mère, de salarié, de elle requiert avant tout l'acquisition d'une capacité à la « réflexiet à négocier; capacité de mise à groupes d'appartenance et rôles « qui s'ancre dans l'évaluation que

vité », c'est-à-dire à délibérer, à juger, à choisir distance critique vis-à-vis des cadres sociaux, jusqu'alors assignés à l'individu; capacité enfin, font les jeunes propre personne

du monde qui les entoure, dans la perception qu'ils ont de leur et la manière dont ils se projettent dans l'avenir» 1". un rôle majeur en ce qui concerne la socialisation justement S. Schehr", « ceci a pour conséquence polique

Cette réflexivité joue tique. Comme le souligne

non seulement le lien social n'est plus définissable en dehors de ou sans l'individu, mais aussi que l'appréhension des affiliations et, dans une certaine mesure, des identités, ne peut plus se faire sans tenir compte de ces capacités réflexives et délibératives », c'est-à-dire sans tenir compte du fait que le jeune est un sujet, sans offrir à celui-ci des espaces et des champs d'expérimentation lui permettant de construire cette capacité réflexive. Mais ces réflexions amènent aussi à reconsidérer l'évolution du politique. Pour Beck, le diagnostic selon lequel le politique serait en crise est faux car il est fondé sur une représentation qui « assimile le politique et l'État, la politique et le système politique », sur une définition erronée du politique « se limitant aux arènes et aux acteurs auxquels on confère politiques, les syndicats, etc. un pouvoir portant ce label: le parlement, ». Or, nous dit-il, reprenant Enzensberger, les partis « le cœur

de la politique contemporaine est la capacité d'auto-organisation. L'auto-organisation ne renvoie pas au lieu commun libéral des forces sociales sans entraves, mais au niveau infra-politique, c'est-à-dire à la construction de la société par le bas. » On est ainsi en présence dans le contexte de la société du risque tout à la fois d'un effacement vité politique en démocratisation accomplis dans des frontières du politique et d'une renaissance de la subjectidehors et à l'intérieur des institutions, en bref, d'une sorte de de la démocratie, « produit d'une démocratie et d'un État social lesquels les citoyens peuvent se servir de tous les médiums de les modes de participation pour faire valoir

contrôle social et juridique et de tous leurs intérêts et leurs droits ».

car les « espaces et les moyens de communication secondaire et tertiaire se multiplient rapidement en volume les informations, les messages issus de la communication en (...) exposant ainsi chacun à une infinité de messages contradictoires, à des relations qui sont loin de pouvoir être sélectionnés, encadrés ou contrôlés par les aînés ou comme ils l'étaient autrefois par la famille, le voisinage, l'école ou l'internat ». Sur ce sujet, Les conséquences de la modernité, L'Harmattan, 1994. 16. MOLGAT, M., « L'insertion printemps résidentielle 2000. et les théories de la "modernité

et dépassent face à face» et à des choix par les pairs, GIDDENS, A., Quelques

avancée".

enseignements
jeunes autrement, 17. SCHEHR, rience juvénile

de la comparaison

entre quatre sociétés », Lien social et politiques n° 43, Voir les
réflexive 2002. et l'expé-

S., « Vers un nouvel individualisme juvénile? L'individualisation », AGORA Débats/Jeunesses, n° 27, Les jeunes et le risque,

( 20

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