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Jeunes et médias

344 pages
Des chercheurs d'horizons et de disciplines différents s'expriment et débattent de l'éducation aux médias en plaçant la problématique au cœur de ses enjeux sociaux et culturels : socialisation et cohésion sociale, élaboration d'une pensée critique, notions de contrôle et problèmes d'éthique, acculturation et question des savoirs… Cette question des jeunes et des médias est trop souvent traitée uniquement en réponse à un événement, sous l'angle passionnel. Ceux qui s'expriment ici éclairent ce débat public et donnent des pistes pour agir dans la durée à ceux qui oeuvrent auprès des jeunes.
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Jeunes et médias Éthique, socialisation et représentations

@ L' Hannattan, 2004 ISBN: 2-7475-6697-8 EAN : 9782747566971

GRREM
Groupe de Recherche sur la Relation Enfants Médias

Jeunes et médias
Éthique, socialisation et représentations

Sous la direction de

Maryvonne Masselot-Girard
de l'Université de Franche-Comté

L'Harmattan 5-7, rue de l'Éco!e-Polytec!utique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Rencontres organisées par le Grrem, Groupe de Recherche sur la Relation Enfants-médias sous la direction de Maryvonne Masselot-Girard de l'Université de Franche-Comté

Les 28 et 29 novembre 2001 à Paris avec la collaboration de : d'honneur du Grrem des rencontres de la publication

Elisabeth Auclaire, présidente Aline Baudu, coordinatrice

Caroline Desbans, coordinatrice

Sophie Laurent, déléguée du Grrem Françoise Minot, IUFM de Poitou-Charentes avec le soutien de : La Délégation au Développement (ministère de la Culture) et à l'Action territoriale populaire

La Direction de la Jeunesse et de l'Éducation (ministère de la Jeunesse et des Sports)

La Direction des Affaires sociales (ministère de l'Emploi et de la Solidarité) Le ministère de l'Éducation et La Commission nationale française pour l'Unesco Le Clemi nationale

Sommaire
POUR UNE ÉDUCATION CRITIQUE AU VIRTUEL

Un sujet passionnel F. Mahieux, Président du Grrem Partir pour Cyber : pour une éducation critique au virtuel Ph. Quéau, Unesco Directeur de la société de l'Information Éducation critique au virtuel Éléments du débat

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15 25

MÉDIAS ET SOCIALISATION

FAMILIALE

Dynamique fami liale et technologies de communication au foyer: une co-construction des usages et des objets 37 A.H Caron, Ed D. Université de Montréal. Reconstruire l'écoute télévisuelle: enjeux identitaires et production d'une théorie folk de famille L. Caronia, Université de Bologne, Italie Nouveau millénaire: nouvelles publicités ? F. Minot, Université de Poitou-Charentes Médias et socialisation familiale Éléments du débat
LES JEUNES DANS LES MÉDlAS. CONSTRUCTION DE L'OPINION PUBLIQUE

64 85 107

La commission Jeunes et médias du Conseil national de la Jeunesse S. Prévedello, CNDJ La représentation de la jeunesse dans les magazines télévisés M Drouet, CNDJ

117

...

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Les journaux de France 2 et la question des raves M Drouet, CNDJ Les représentations de la jeunesse dans les magazines télévisés Éléments du débat

127 140

MÉDIAS ET TECHNOLOGIES.

PRATIQUE ET PROTECTION

Les usages du multimédia chez les jeunes collégiens dans les lieux publics Ch. Laguerre, Université Bordeaux 3 Michel de Montaigne Médias e technologies. Éléments du débat Educaunet, programme d'éducation critique aux risques liés à l'usage d'Internet Th. De Smedt, Université et P. Verniers, ASBL Pratique et protection Éléments du débat 177 catholique de Louvain 170 167 153

CONSTRUIRE

LES MÉDIAS AUJOURD'HUI

Visite scolaire au musée: entre la formation de l'élève et du visiteur C. Cohen, Muséum national d'histoire naturelle de Paris Construire les médias aujourd'hui Éléments du débat Jeunes enfants et médias : pratiques médiatiques dans les villages crétois E. Kourti, Université de Crète, Grèce Lorsque les médias rentrent à l'école: contfontation de deux cultures M Chailley, maître de Conférences Construire les médias aujourd'hui Éléments du débat

185 198

202

225 243

Explosion de l'otITe médiatique et risques d'acculturation M Bensalah, Université d'Oran, Algérie Acculturation et américanisation des jeunes par les médias en France D. Frau-Meigs, Université d'Orléans et S. Jehel, CSA Construire les médias aujourd'hui Éléments du débat Jeu vidéo d'aventure et développement cognitif de l'enfant A. Menguy, IUFM de Nice Construire les médias aujourd'hui Éléments du débat Conclusion ... Maryvonne Masselot-Girard, Université de Franche-Comté

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257 303 310 337 343

POUR UNE ÉDUCATION CRITIQUE AU VIRTUEL

Un sujet passionnel
François Mahieux Président du Grrem, Groupe de recherche sur la relation enfants-médias Réfléchir ensemble à la relation des médias et des jeunes, c'est s'attaquer à un sujet hautement passionnel. La situation internationale, dont chacun mesure la gravité, occupe largement les médias. Nous pouvons constater que, depuis le Il septembre dernier, les vaches françaises ne sont plus tellement foBes et que nos moutons ne semblent plus avoir la tremblote. Quel rapport avec le caractère passionnel de notre sujet? C'est bien souvent, nous l'avons constaté, à l'occasion d'un fait divers, qu'un jeune devant expliquer un acte de violence fait référence à un film ou à la télévision. Si ce fait divers trouve un espace médiatique où s'exprimer, ce qui dépend du reste de l'actualité, alors le thème du rapport entre les jeunes et les médias fait irruption, l'espace d'un instant souvent bref d'ailleurs, et appelle ou entraîne un débat public, mal ficelé et mal organisé comme nos sociétés autistes savent les secréter. Tous les acteurs du débat public jouent leur rôle avec une constance et un professionnalisme qui font plaisir à voir:

. . . .

les responsables politiques accusent les médias et le laxisme des parents les médias accusent le fond de violence des sociétés. Ils n'inventent pas la violence et font leur devoir de miroir de la société les parents accusent l'école, les enseignants s'en prennent aux parents, et ensemble ils accusent les médias on renforce la signalétique, comme si l'inscription du danger de cancer sur les paquets de cigarette protégeait les jeunes de l'attraction du tabac.

Chacun crie « plus jamais ça », puis chacun retourne à ses affaires avec beaucoup de peur rentrée, de frustration et

d'insatisfaction qu'une apparence de bonne conscience a du mal à cacher.

Notre mission est à la hauteur de cette frustration
Ceux qui s'expriment ici montrent qu'ils ne sont pas résignés à ce processus et qu'ils souhaitent, par leurs travaux, éclairer ce débat public si souvent raté. Raté parce qu'on met plus souvent en avant sa peur que la compréhension de ce que vivent les jeunes dans leur relation aux médias. Et aussi parce qu'on préfère le « coup de gueule» à la recherche têtue, ambitieuse et persévérante qui est le propre de la recherche. Enfin, et surtout peut-être, parce que la relation enfants médias ne se résume pas à la violence, parce qu'il s'agit souvent de l'image de soi, de la relation au monde: plus on voit loin, plus on a les bras courts. Que soient remerciés ici les chercheurs qui participent à nos rencontres, pour les travaux et les recherches qu'ils mènent et qui éclairent chacune un pan de la réalité. Ces recherches donnent - en tout cas à ceux qui veulent bien les entendre - des pistes pour agir, et pour agir dans la durée. Il n'y a pas d'éducation, de pédagogie possible sans la durée! L'ambition du Grrem est précisément d'organiser ces espaces de rencontres où la recherche peut s'exprimer, peut être écoutée et diffusée. Nous souhaitons qu'elle le soit surtout par ceux dont, il y a un instant, je caricaturais trop facilement le comportement. J'espère qu'ils me le pardonneront car je sais aussi les efforts de beaucoup de militants, les engagements incontestables de très nombreux parents, enseignants et hommes et femmes politiques pour ne pas leur rendre un hommage sincère. Nous n'avons qu'une ambition: celle de servir les éducateurs, c'est-à-dire: - les parents et les enseignants, ainsi que les magistrats

- les professionnels - les politiques.

des médias, opérateurs ou régulateurs

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Partir pour Cyber : pour une éducation critique au virtuel
Philippe Quéau
Unesco, Directeur de la société de l'in/ormation

Une éducation

à l'autre

Notre civilisation favorise naturellement le « même» plus que « l'autre». Dans cette civilisation mimétique, nous avons besoin d'une éducation à l'autre, et d'une éducation à la critique de la culture immanente. Or la société de l'information est une société virtuelle, abstraite et sur-médiatisée. Elle ne favorise pas d'emblée la perception de l'autre et l'intelligence de la différence. Elle impose ses contraintes et ses normes, matérielles, intellectuelles, comportementales. L'autre ne va pas de soi, à l'heure des réseaux et des standards qui imposent le pareil et le même. Une nouvelle culture critique à l'ère cyber

La mondialisation économique et technique ne s'est pas encore accompagnée d'une mondialisation politique, sociale, une mondialisation critique ou éthique, ce qu'on pourrait appeler une « mondialisation des esprits ». L'esprit humain est « en retard» par rapport à une mondialisation qu'il ne maîtrise pas. Nous avons aujourd'hui besoin d'une culture critique capable de nous donner le goût de penser et d'agir en prenant en compte de nombreux niveaux de réalité à la fois, parfois contradictoires. Par exemple, nous avons besoin de penser et de métisser le global avec le local, le particulier avec le général, le

propre avec le commun, le public avec le privé. Nous avons besoin d'une culture «glocale». Nous avons besoin d'une culture non liée à un lieu, parce que désormais tous les lieux sont liés entre eux. Nous avons besoin d'une culture à la fois abstraite et réaliste. Abstraite, pour saisir les forces et les formes complexes à l'œuvre dans le monde, et réaliste, pour le transformer. La cyber-culture n'est pas encore une culture critique. C'est une culture cosmopolite, traversant notre ville mondiale, ville diffuse, connectée de part en part à travers la planète, ville paradoxale, à la fois abstraite et concrète, planétaire et ghettoïsée. La cyber-culture doit encore évoluer. Elle peut beaucoup, car elle repose sur des modèles mentaux et instrumentaux capables de nous aider à mieux appréhender les nouvelles formes de complexité. La cyber-culture n'est pas simplement une culture du cyberespace et de la télématique, c'est aussi, comme nous le rappelle l'étymologie du préfixe «cyber», une culture du « gouvernail » et du « gouvernement ». C'est une culture de la navigation dans les immenses ressources en information, et c'est une culture du gouvernement global. L'essence de la cyber-culture est liée à l'appréhension du global, du mondial, et à la navigation du planétaire et de l'universel. D'autres cultures et d'autres civilisations ont eu aussi ce tropisme universaliste. Mais ce qui est nouveau, c'est que l'universalisme est devenu une nécessité absolue dans une planète rétrécie, comprimée, en danger d'asphyxie. La cyber-culture vient à point nommé pour résoudre des problèmes d'essence mondiale, tout en disposant de moyens puissants pour agir. En un mot, l'enjeu véritable de la cyber-culture est de civiliser la mondialisation, et de permettre à l'humanité de passer à un nouveau stade de conscience d'elle-même. Cette utopie n'est pas simplement une utopie vague, elle s'ancre dans des faits, des réalisations. Elle produit des concepts puissants, comme celle de réseau de réseaux ou de réalité augmentée. Un rapide survol montrera que l'utopie cyber est en

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cours de réalisation, même si le chemin à parcourir est immense. Le réseau des réseaux Le réseau est une métaphore ancienne. Mais aujourd'hui, le concept de réseau explose, il se dépasse en se prenant lui-même pour l'objet de sa fonction réticulaire: Internet est le « réseau des réseaux». Un réseau à la puissance deux. Mais cette mise en exposant n'est qu'un début. On n'a encore rien vu. Internet 2 et Internet «nouvelle génération» relient déjà les superordinateurs les plus puissants du monde. Des mondes virtuels hyper-réalistes générés en temps réel, où chaque objet contiendra des liens «hyper-mondes» et non plus seulement « hyper-textes». Se constitueront alors des réseaux de réseaux de réseaux. Et ainsi de suite. Abîmes infinis d'entrelacements et de complexification. Métaphores cyber-biologiques en genèse. Le réseau n'est pas seulement une utopie de pénétration fine du territoire. Il y a aussi l'utopie de la décentralisation, l'utopie d'un Internet imaginé comme une toile isotrope, non centrée, non hiérarchisée (ce qui est évidemment loin d'être le cas en réalité avec la concentration actuelle du trafic mondial d'Internet aux États-Unis). Mais l'utopie continue de rêver d'un réseau parfaitement non biaisé, malgré Je problème intrinsèque des carrefours de concentration du trafic (hubs) et des sites miroirs. Une adresse pour toutes les molécules de la Terre Avec le nouveau protocole Internet IPv6, on utilise un code d'adressage disposant de 128 bits. On peut ainsi disposer d'un nombre absolument énorme d'adresses: 2 puissance J28 soit un 1 suivi de plus de 125 zéros... Soit un nombre supérieur au nombre d'atomes de J'univers. On peut donner une adresse Internet à des milliards de milliards de machines. Mais on peut aller plus loin et donner par exemple une adresse Internet aux organes vitaux du corps de tous les hommes pour les surveiller médicalement, on pourrait affecter une adresse numérique à 17

toutes les productions intellectuelles pour en ficher l'usage et assurer le paiement de droits de propriété intellectuelle (avec le DOl : Digital Object Identifier), on pourrait quadriller le monde avec des coordonnées GPS pour repérer chaque centimètre carré de la planète (en utilisant le mode de calcul différentiel, particulièrement précis, utilisé actuellement par les militaires et demain par tous). Les réalités virtuelles, mixtes, augmentées.

La simulation numérique et la réalité virtuelle permettent de créer des «expériences de pensée». On peut élaborer des univers conceptuels, des modèles abstraits très fouillés, et tirer parti de la puissance algorithmique disponible, pour mieux comprendre la nature, ou à défaut pour explorer les limites de nos propres schémas intellectuels. Avec les réalités « mixtes» et «augmentées», on peut superposer le réel et le virtuel, et combiner en des proportions choisies différents types de représentation, d'iconicité, de schématisme, de modélisation. On peut créer des images « à vivre », des images « habitables ». On peut consteller le monde réel d'images de toutes formes et de toutes natures, pour mieux penser, travailler. La navigation mentale et les paysages d'information.

Le bruit croissant de la Toile avec ses innombrables fausses pistes et ses trésors nous oblige à acquérir de nouvelles méthodes. Les « moteurs de recherche» d'aujourd'hui sont bien insuffisants, parfois tout simplement achetés pour faire ressortir en bonne place les adresses payantes. La navigation mentale ne se limite pas à Internet. La puissance des modèles multiparamétrés, disposant de nombreuses dimensions cognitives, nous permet de rêver à d'autres applications, par exemple de lier l'espace perceptif intégral de l'homme (vue, ouïe, gestuelle,...) avec un espace intellectif de dimension comparable. Les relations entre image perceptive et modèle conceptuel pourraient alors être explorées comme un univers

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significatif propre. Des allers-retours impensés pourraient surgir entre concepts et percepts. Présences et communautés virtuelles

Les communautés virtuelles et les « collèges invisibles », qui constituent de nouvelles formes de sociabilité, permettent le travail en groupe à l'échelle du monde. La cyber-culture se fonde en grande partie sur ce sentiment d'appartenance à la communauté mondiale des « internautes ». De nouvelles sortes de présences « virtuelles », des « nano-présences », des présences « distribuées », des présences veillantes et surveillantes.. . Réseaux, adresses, réalités, paysages, présences: derrière les métaphores, l'utopie cyber nous provoque et nous oblige à reposer d'anciennes questions. Quelle civilisation voulons-nous bâtir au XXIe siècle? Quelle éducation est-elle nécessaire? De quelles solidarités aurons-nous besoin dans un monde désormais intimement interdépendant? Quelle sera la place de la personne humaine dans un monde de plus en plus dominé par les machines et les logiques abstraites? Au cœur de la cyber-culture se noue un enjeu profondément éthique. Il s'agit de bien plus que de définir un code de conduite sur Internet ou de réguler le commerce électronique. Il s'agit d'un débat sur l'avenir de la société mondiale, c'est-à-dire des six milliards de citoyens planétaires. Le monde a besoin d'une vision, d'un projet qui puisse tenir compte de tous, en particulier des plus pauvres et des plus déshérités. Ce sont eux en effet qui détiennent la clé du futur. Comme l'écrit Riccardo Petrella, «le bien commun est représenté par l'existence de l'autre ». Et celui qui se trouve être le plus défavorisé, est le plus« autre »,justement parce qu'il est le plus défavorisé. Il est donc celui qui représente le mieux le véritable bien commun. L'éthique dont nous avons besoin, et à laquelle doit s'allier la véritable culture, est une éthique de « l'autre ».

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Mais qu'est-ce que l'autre dans un monde qui favorise le « même» ?

Éducation et société de l'information
Nous sommes dès aujourd'hui confrontés à deux enjeux majeurs: d'une part, l'importance des techniques du « virtuel» dans l'éducation, comme outil de simulation et de visualisation scientifique, allant jusqu'au concept de « laboratoire virtue] ». Et, d'autre part, l'explosion imminente de l'enseignement supérieur en ligne (<< e-ducation ») et les bouleversements prévisibles sur le système universitaire. Images virtuelles et éducation

L'image virtuelle peut rendre visible une pensée abstraite, un projet conceptuel, un modèle mathématique ou physique, elle permet de se livrer à des expériences virtuelles, des simulations. L'image numérique, virtuelle, devient un mode de représentation à part entière qu'il faut étudier comme un nouveau langage. Il ne peut y avoir d'éducation dans la société de l'information sans une éducation à la navigation. Il n'y a pas d'informations réellement utilisables sans une connaissance du contexte de leur production et surtout une capacité à les évaluer et à les recouper. La pratique de la navigation reposera de plus en plus sur notre attention et notre mise en perspective des paysages informationnels traversés. La formation dans un environnement virtuel met l'étudiant au centre de l'action, à la différence des méthodes traditionnelles où c'est l'enseignant qui se trouve en position centrale. Mais l'effort individuel et la motivation deviennent prédominants. C'est alors que l'on est bien obligé de constater que la technologie utilisée n'est plus suffisante pour garantir cette motivation.

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Le virtuel, un outil au service de l'éducation Le «virtuel» recouvre plusieurs sortes d'applications allant de la simulation numérique à l'immersion stéréoscopique « dans» l'image, en passant par la simulation distribuée ou la télévirtualité (création d'espaces virtuels de travail collaboratif). Il y a toute une gamme de représentations virtuelles. Par exemple, la réalité « virtuelle» est une simulation numérique à la fois « immersive » et « interactive» ; la réalité « augmentée» permet de combiner réalité et virtualité en les « superposant» ; la réalité «virtualisée» part de la réalité réelle pour la modéliser et la transformer en paysage virtuel explorable à volonté. Le virtuel est une sorte de nouvelle écriture, un nouveau langage, qui vient « augmenter» le réel, avec des représentations plus efficaces, ou plus intelligible, ou plus signifiant. Le virtuel sert aussi à communiquer. Les images virtuelles peuvent être mises au service de la représentation à distance. Distinguons quelques applications téléprésence, télévirtualité, communautés virtuelles. La téléprésence consiste à permettre une action à distance. Un exemple représentatif étant l'envoi de la sonde spatiale Voyager sur Mars, en assurant son contrôle depuis la Terre grâce à des moyens de navigation et de télérobotique. La télévirtualité consiste à permettre la rencontre virtuelle de plusieurs personnes réelles dans le cyberespace, en mettant en présence leurs avatars ou clones virtuels. Nous sommes là où nous agissons, par le biais de la téléprésence, nous sommes là où nous nous pensons, où nous communiquons avec les autres. L'avenir d'Internet est clairement lié à celui de la réalité virtuelle. D'immenses communautés virtuelles se présentant sous formes de « mondes» dans lesquels nous pourront prendre des apparences diverses se développeront très prochainement sur la Toile. De très nombreuses autres applications donneront une impulsion nouvelle à la planète Internet, comme la

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télémédecine (à base de représentations virtuelles du corps humain) ou l'éducation à distance (simulations partagées).

Les défis de l' « e-ducation »
Après l'e-commerce, l'éducation en ligne, autrement dit "l'e-ducation", est en passe de devenir la nouvelle frontière de la Net-économie. Un grand marché mondial de ''l'e-ducation'' se met d'ores et déjà en place. Délocalisée, dérégulée, l'education fait jouer la dure loi de l'offre et de la demande, au niveau mondial. La qualité des cursus proposés en ligne, la demande croissante de diplômes attractifs, vont redistribuer les cartes dans les secteurs visés, plus particulièrement les plus lucratifs: l'enseignement universitaire de haut niveau, la formation professionnelle, la formation continue. A la fin de l'année 2000, plus de 75% des universités américaines (et plus de 90% des universités ayant plus de 10.000 étudiants) offriront des cours en ligne, et environ six millions d'étudiants américains utiliseront ce moyen de formation. Les universités ayant une image et une réputation mondiales, capables de réagir rapidement à la demande croissante de formation, et de capitaliser sur une technologie pointue, et disposant de l'avantage d'une langue véhiculaire mondiale, décident désormais de faire de l'enseignement une affaire ultra-lucrative, par la multiplication de leurs étudiants internationaux, en s'attaquant sans complexe au marché mondial virtuel de l'éducation. La valeur d'un diplôme dépend de la renommée de l'université qui l'émet. Or cette renommée, ce sera désormais le marché qui en jugera. Les meilleurs cursus et les meilleurs professeurs attirent au niveau mondial - les meilleurs étudiants, qui suscitent évidemment davantage l'intérêt des partenaires industriels et des donations: cercle vertueux pour les premiers de la classe. Des alliances stratégiques, selon le modèle des fusions et acquisitions, permettent de consolider les positions jusqu'à les rendre structurellement inexpugnables.

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Le marché du e-knowledge (le «savoir en ligne») représente déjà plus de 9,4 milliards de dollars en 2000 (à comparer au chiffre de 240 milliards de dollars pour l'ensemble de la filière de l'enseignement supérieur) et pourrait atteindre 53 milliards de dollars d'ici 2003. International Data Corporation prédit pour sa part un marché de 15 milliards de dollars en 2002. Plus de 84 millions de jeunes suivent aujourd'hui des études dans le monde et ce nombre atteindra 160 millions en 2005. Des universités virtuelles rassemblant des millions d'étudiants vont donc faire leur apparition. L'offre éducative en ligne commence à exploser. Les grands groupes ont des stratégies résolument mondiales. L'Université de Phoenix a lancé son projet de Mega-University, avec 43.000 étudiants, 450 professeurs à temps plein et 4.500 professeurs à temps partiel, et a déjà ouvert des campus en Chine, à Londres et à Mexico. IBM forme plus de 103.000 étudiants dans sa «Global Classroom ». De grandes compagnies cherchent à fidéliser le client-étudiant pour lui assurer, au-delà de l'offre de formation toute une gamme de services supplémentaires (recherche d'emploi, communautés d'usagers, portails de formation permanente, crédit bancaire). Bref, il s'agit bien d'éducation «tout au long de la vie », mais conçue comme un service commercial intégré et comme un produit d'appel, visant à fidéliser tout au long de sa vie professionnelle le « consommateur» de formation. De plus l'offre de formation supérieure est désormais résolument mondiale, car le marché est mondial. Entre 1989 et 1996 on a observé une croissance de 71% des étudiants étrangers en doctorat aux États-Unis. L'Europe est en retard: seulement une vingtaine de diplômes peuvent s'obtenir en ligne, à comparer aux 3.000 diplômes disponibles aux États-Unis. Quant aux pays en développement, inutile de souligner que le fossé ne cesse de s'élargir. Les étudiants les moins bien lotis risquent de dépendre entièrement de la disponibilité d'un enseignement public

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gratuit, très en dessous des normes de la compétition mondiale, faute d'action appropriée des pouvoirs publics. Le Forum de Dakar sur l'Éducation organisé par les Nations unies en 2000 a bien vu le danger d'aggravation entre l'offre, riche et diversifiée au Nord, et les problèmes endémiques de « l'enseignement de base» au Sud. Malgré ce constat alarmant, les moyens politiques et financiers mobilisés restent maigres. Quelles sont les réponses possibles du secteur public, dans ce contexte ultra-compétitif? Quel est le rôle des États pour une évaluation et une validation transnationale des cours en ligne? Quid des questions de "diversité culturelle" et de multilinguisme à protéger?

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Éducation critique au virtuel Éléments du débat

François Mahieux, Grrem Il faudrait ajouter un sixième paradigme à ceux énoncés par Philippe Quéau: celui du temps dans la durée. La cyberculture gère le temps de deux façons: d'une part en essayant de faire gagner du temps - il faut aller vite, c'est le temps dans l'acception de la durée, de l'efficacité - et d'autre part en s'occupant de la gestion du temps gagné. Nous sommes dans une société où il faut gagner du temps et où on ne sait plus comment le perdre. C'est surtout une caractéristique de la vie en ville, où tout le monde passe son temps à gagner du temps et où on ne s'arrête plus. On peut aussi y relier tous les thèmes sur l'éducation tout au long de la vie: le temps petit à petit nous rattrape. Nous n'avons plus la vision du temps qui passe et de la vie qui s'écoule, qui a été longtemps celle des paysans à peine aguerris à la ville. Il y a d'autres images du temps, du temps de sa propre vie, du temps de l'éducation, du temps de la formation qui viennent bousculer pas mal d'habitudes avec le fait par exemple que le rythme des innovations a largement dépassé le rythme de renouvellement des générations. Jusqu'à présent chaque fois qu'une nouvelle technique, une nouvelle technologie s'installait, on laissait tranquilles les générations précédentes et les nouvelles générations s'en emparaient. Là le temps va plus vite que les générations; il y a donc en même temps des ondes de choc et des choses qui sont de nature radicalement différente de ce qui a pu être vécu dans les temps passés, à partir d'autres innovations qui sont apparues fondamentales autour du transport, autour de la gestion de l'espace. La planète s'est rétrécie. Autour du temps qui est une

autre dimension de l'espace, nous n'avons plus de modèle clair et on ne sait plus quelle civilisation on veut construire. Philippe Quéau, Unesco C'est une question extrêmement intéressante. Les deux modèles classiques du temps étaient celui du cycle (les jours, le cycle diurne, les saisons...) ou le modèle complètement linéaire, le progrès. Il y a un point dans l'histoire et une vision complètement linéaire du progrès de l'humanité. Mais aujourd 'hui nous sommes confrontés à un troisième modèle: le temps émietté. On a ainsi fait récemment allusion au fait qu'un cadre supérieur est en moyenne interrompu dans son travail toutes les trois minutes. Nous vivons dans une société où non seulement on gagne du temps, mais notre temps a une qualité tout à fait différente: c'est un temps réduit en miettes, pulvérisé et cette pulvérisation fait que ce n'est plus du tout la même temporalité. Bergson aujourd'hui aurait du mal à parler de son fameux concept de durée puisqu'il n'y a plus de durée nulle part, il n'y a que des miettes de temps. On le voit bien aujourd'hui avec les enfants: il est impossible de les faire se tenir en place ou se concentrer de manière attentive sur une durée suffisante. Il y a là, par rapport à la vie que nous menons confrontée à cet émiettement du temps et au-delà, l'idée même de civilisation liée au temps. L'idée de progrès a été pulvérisée... l'idée de cycle a été pulvérisée... On vit dans une civilisation en miettes de temps et en miettes de concept, puisque cette grande ligne philosophique qui jadis permettait d'être le support civilisationnel, encore une fois a été totalement réduite en miettes. Thierry de Smedt, Université Catholique de Louvain

A trop présenter l'avenir en termes de rupture, comme nous venons de le faire, ne risque-t-on pas, de tomber dans des discours futuristes qui parfois ne montrent pas assez combien le futur est en continuité avec le présent et avec le passé? Dans les 26

cinq thèmes que vous avez évoqués, on peut déjà identifier non seulement dans le présent mais dans le passé, leur existence. Si on parle de notion de réalité augmentée, technologiquement on peut obtenir énormément de procédés qui marient les prises de vues avec des mondes virtuels, etc. Cela est relativement nouveau, mais un certain nombre de techniques basées sur la projection, la décoration, la création de l'opéra, etc. font qu'on pourrait aussi développer tout ce qui vient d'être évoqué davantage en termes de rupture, comme des choses qui tout simplement émanent de nos traditions historiques, d'un monde que peut-être nous n'avons pas souhaité, d'un monde où nous ne nous sentons pas bien, d'un monde où nous craignons des lendemains difficiles. Mais, penser trop les médias en termes de rupture, me fait penser au discours qu'on tenait en disant au début du siècle précédent« un jour tout le monde aura l'électricité et on pourra parler en utilisant un fil sans se déplacer ». Qu'est-ce que cela va changer d'un point de vue civilisationnel ? D'un côté, ça a beaucoup changé. On peut téléphoner à l'autre bout de la terre, mais en même temps les questions fondamentales ont-elles tant évolué dans le mystère où les hommes parviennent à vivre ensemble ou à ne pas le faire? Dire que les médias sont un grand annonciateur de changement et. appellent des projets civilisationnels me semble devoir être accompagné de l'idée que tout ceci est déjà en germe et que les problèmes changent moins qu'on ne le pense. La question est de voir comment les jeunes vivent ce qui peut nous apparaître comme une discontinuité mais qui pour eux est un univers dans lequel ils s'investissent comme nous avons un jour investi notre univers et comme d'autres l'ont fait avant nous en nous passant le relais. Philippe Quéau, Unesco C'est une très bonne remarque. Je ne suis pas technophile et ne pense pas que les technologies changent le monde. Vous faisiez allusion à l'électricité, la fameuse formule de Lénine, « le communisme, c'est les Soviets plus l'électricité », c'est-à27

dire que dans toute l'électricité il y a du soviétisme, au sens où une idéologie s'en dégage. Ce qui m'intéresse c'est de lier les deux. Je ne pense pas qu'il faut simplement s'intéresser aux technologies, mais plutôt qu'il faut se poser la question de l'idéologie, pas seulement au sens marxien, qui va dans ces technologies. C'est pour ça que je faisais allusion à la nécessité d'une culture critique. Ce que je tentais de montrer très rapidement, prenons par exemple l'idée de l'adressage universel, c'est comment toute technologie peut être mise au service de la tyrannie ou au service d'une forme de justice. Je ne crois pas qu'Internet va révolutionner le monde, mais toutes les technologies de l'écriture - et je range Internet et tout ce qui va avec, le virtuel, au, rang de ces technologies de l'écriture ont eu historiquement un rôle fondamental, dans les deux exemples suivants par exemple. Le premier, c'est l'écriture inventée par les Phéniciens, qui s'est transformée en instrument de démocratisation par rapport aux hiéroglyphes réservés aux grands prêtres, mais permettant une forme de démocratisation commerciale et maritime facilitant aux Phéniciens le contrôle à distance de l'empire commercial méditerranéen. Voilà pour l'écriture comme outil de contrôle social. Le second, c'est l'imprimerie, métaphore du développement de la Renaissance, qui peut être lié avec la réforme luthérienne; l'imprimerie comme moyen indispensable pour un accès individuel au livre. Aujourd'hui on peut très bien dire que Internet, le virtuel, les nouvelles technologies de la reproduction représentent un événement comparable à cette invention de l'imprimerie. Ce n'est pas suffisant bien sûr et il faut prendre en compte l'idéologie. Notre tâche aujourd'hui est d'essayer de comprendre cette idéologie en cours, celle de la mondialisation. Il faut la prendre comme une charge idéologique forte. Cette idéologie de la mondialisation pose un problème radical: quel projet politique pour cette mondialisation? Quelle capacité de penser la mondialisation? Aujourd'hui la seule mondialisation que nous avons est celle du numérique et du numéraire, de l'argent et de la technique et

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peut-être même de la guerre. Mais on n'a guère d'autre mondialisation: il n'y a pas de gouvernement mondial, pas de démocratie mondiale bien contraire - et il n'y a pas de projet politique mondial. Nous sommes donc confrontés à une vraie contradiction au sens marxien: d'un côté la mondialisation à marche forcée, sur un certain plan, technologique, économique, financier et de l'autre le fameux choc des civilisations, le choc des valeurs qui est antagoniste de cette idée même de mondialisation.

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Je ne crois pas du tout que les technologies auxquelles j'ai fait référence soient en soi suffisantes pour expliquer un choc à venir. Mais nous allons vers une rupture comparable dans son intensité, sa force, sa gravité avec disons la Renaissance, quelque chose qui est de l'ordre de l'invention d'une nouvelle Amérique, Colomb, l'invention d'une nouvelle imprimerie, le virtuel et l'invention d'une nouvelle réforme et d'une nouvelle contre-réforme, c'est-à-dire l'invention d'un changement radical de notre rapport au monde et au pouvoir, tout ceci dans le contexte de la mondialisation. Cette triple invention technique, géographique, nouvelle géographie virtuelle et morale, est liée dans un nœud fort et il ne sert à rien de retirer de ces trois fils mêlés un de ces fils, la technologie. Les deux autres sont absolument liés et les événements du Il septembre nous prouvent à quel point on va vers un choc très brutal, purement idéologique. D'un côté le Mal, de l'autre le Bien. «Nous sommes bons et je m'étonne qu'ils nous haïssent tant parce que je sais que nous sommes si bons et que nous combattons le mal », a dit George Bush. Et nous voici au cœur d'un choc extrêmement profond, grave, parce qu'il institue une fracture irréductible, celle qui sépare les élus divins des autres: on est dans l'idéologie calviniste, avec les élus et les réprouvés. On va vers une nouvelle guerre de religion, une nouvelle guerre des valeurs, au moment même où on devrait tenter de penser le mondial c'est-à-dire l'universel. On va à toute vitesse vers une confrontation absolument radicale, qui n'est pas technologique mais qui est accélérée par la technologie, rendue possible par cette technologie et qui est une confrontation essentiellement idéologique, politique. Si on n'en prend pas suffisamment 29

l'aune, nous risquons d'être amenés en aveugles vers ce choc inévitable. Je suis partisan de prendre ceci très sérieusement en compte. Il n'y a pas de continuité, il y a une solution de la continuité historique à laquelle nous pouvions encore croire mais qui ne fonctionne plus; le matérialisme dialectique ne marche plus. Il faut relire Marx aujourd'hui et on voit bien que le plan matérialiste d'explication de l'histoire ne marche plus pour expliquer ce qui se passe sous nos yeux.. Pierre Delepine, IUFM de Bourgogne Le développement des compétences liées à J'Internet n'a+ il pas, plus que prévu, accéléré la différence entre les générations et la perception de la démocratie virtuelle ne seraitelle pas particulièrement intéressante pour les gens qui ne sont pas très intéressés par la démocratie?

Philippe Quéau, Unesco
L'accélération de la technicisation - y compris l'Internet - a accentué un certain type de fossés, mais pas forcément dans le bon sens; ce ne sont pas forcément les nouvelles générations qui ont la meilleure part et ce n'est pas parce qu'on maîtrise une technique qu'on en maîtrise les finalités. Il me semble que le risque aujourd'hui des nouvelles générations qui sont effectivement plus en mesure de maîtriser l'outil technique, c'est qu'elles oublient peut-être la distance critique, la capacité de se mettre en retrait, comme diraient les phénoménologues, la suspension de la croyance, la mise en distance par rapport à son propre outil. Il me semble que les anciennes générations ont encore ça et c'est ce qu'il faut qu'elles transmettent. Je pense, pour ma part, que la technologie n'est en aucune manière un facteur d'accélération de la démocratie. On a pu vérifier, il n'y a pas si longtemps en Floride, que des outils technologiques d'aide au vote peuvent en fait être antidémocratiques. Je ne pense pas que la démocratie soit

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absolument sur le même plan que l'aspect technologique. La technologie est utile pour beaucoup de choses mais pas à la démocratie. L'utopie de démocratie électronique ne me paraît pas pertinente. La question de la démocratie a complètement à voir avec les finalités recherchées et même la philosophie politique de base. Pour prendre une seule question qui n'est absolument pas technologique en démocratie, c'est la question des fins. Prenez deux systèmes de philosophie politique, comme ceux de Hobbes et de Rousseau. Hobbes, c'est la guerre de tous contre tous, donc la démocratie qui va d'ailleurs se transformer en démocratie américaine est une démocratie individualiste qui tend à préserver l'individu et sa liberté. Rousseau, lui, cherche plutôt à établir une contractualisation du lien social. Dans un cas, on va glorifier l'individu et dans l'autre on va essayer de donner un statut, une entité à la communauté. Rien de technologique dans tout cela. La technologie peut se mettre au service de l'un ou de l'autre, en l'occurrence si on peut décliner le thème Internet par rapport à Hobbes ou à Rousseau, on peut très bien avoir les deux tendances. Je voudrais clairement distinguer et ne faire aucune espèce de liaison abstraite entre le niveau d'interrogation épistémologique et technologique d'une part et le niveau d'interrogation philosophique, politique et démocratique d'autre part. Mohammed Bensalah, Université d'Oran, Algérie

Peut-on vraiment parler de perspective de respect de l'éthique de l'autre dans un contexte qui est actuellement complètement déséquilibré et où toute lecture critique est difficile, sinon impossible. Quelle place sera celle des «marginaux» du progrès technologique qui ne seront que des consommateurs de la culture de l'autre? Pour reprendre la référence à l'écriture, il y a eu un retard accumulé, par rapport à une invention qui date de cinq siècles. La galaxie Gutenberg n'est pas parvenue partout. 31

Est-ce que les moyens technologiques aujourd'hui vont rapprocher un peu plus? Cela ne semble pas être tout à fait le cas quand on voit l'utilisation des informations de la communication, qui en fait sont des moyens de rapprochement mais qui aujourd'hui parviennent à diviser encore plus et à accentuer les fractures. Philippe Quéau De même que Marx voulait remettre sur ses pieds la philosophie de Hegel, pour amorcer aujourd'hui un mouvement d'ampleur comparable, il faudrait mettre « l'autre» et « le marginal» sur ses pieds. Aujourd'hui, le point le plus fragile de notre civilisation mondialisée toute entière c'est précisément les plus exclus. Plus on fait des exclus, plus on fragilise le monde qui est une chaîne dont la solidité réside dans son maillon le plus faible. Or aujourd'hui le système tend à accélérer cette fragilité des uns par rapport à cette force des autres. Il faudrait prendre appui sur certaines théories politiques actuelles, je pense à celle de John Rawls, la « théorie de la justice », dont le principe de base est de dire qu'il faut favoriser l'autre, le plus exclu, le plus faible. Ce principe-là est un principe de philosophie politique qui n'est pas mis en application, et en particulier pas au niveau mondial. Il peut l'être dans une certaine mesure dans certaines démocraties qui en ont les moyens; mais on voit bien, en suivant les négociations à l'OMC en particulier, que l'on est dans la logique de Hobbes, c'est-à-dire la loi du plus fort. Il n'y a pas une loi du plus faible. Il me semble qu'aujourd'hui il faudrait inventer une démocratie mondiale où la loi du plus faible serait la plus forte, ce qui serait un renversement comparable à celui que Marx voulait imposer, c'est-à-dire mettre le plus faible à la place du plus fort. C'est possible de le penser. Il y a eu, il y a toujours des conceptualisations de cela. Mais évidemment le changement mental et politique que cela impliquerait serait un bouleversement radical, et il est loin d'être acquis. On pourrait le rêver, c'est une nouvelle utopie qu'il faudra de toute façon mettre en place, sinon nous allons connaître des «effets Ben 32

Laden» sur toute la planète, et la preuve en est déjà faite. On voit qu'avec quelques marginaux absolument désespérés on peut créer dans cette civilisation si fragile le plus grand désordre. En ce qui concerne la notion d'universalité et d'impossibilité de critiquer certaines valeurs dominantes, il y a deux niveaux de discussion. Premièrement, la question de l'universel qui jusqu'à présent était une valeur occidentale. Lorsqu'on en parle en Asie, on s'entend répondre, en tant qu'occidental, que « l'universel, d'abord ça n'existe pas, ce sont des valeurs impérialistes, colonialistes, etc., ». Deuxièmement ce ne sont que des valeurs régionales, donc pas universelles. On sait très bien que l'Europe se targue d'être l'inventeur de la civilisation doublement universelle, celle de la raison (cf. Aristote « il n'y a de raison qu'universelle ») et la religion, le monothéisme, pour simplifier. Cette double universalité de la religion et de la raison dont l'Europe se prétend être le berceau est réfutée en tant que telle par d'immenses régions du monde qui considèrent que l'idée même d'universel n'est pas universelle mais une idée locale, régionale. Il y a un premier problème philosophique: est-ce que l'universel est vraiment universel? Ou est-ce simplement une théorie locale qui s'opposerait à des immanentismes, à des diversités culturelles? ln fine cela nous pose un problème philosophique: qu'est-ce que la diversité culturelle aujourd'hui ? Est-elle radicale, allant jusqu'à des culturalismes qui refusent l'idée même de toute universalité, donc de tout socle commun à l'humanité au nom de prétendues valeurs asiatiques, par exemple, ou un droit radical à la différence qui va jusqu'à des valeurs absolues de refus de l'autre? Ou bien est-ce que l'idée même de diversité, problème absolument central aujourd'hui, à notre époque où tout se comprime, tout se mondialise, est-ce que cette diversité n'implique pas par nature quelques chose qui pourrait ressembler à de l'universalité? Mais pas de l'universalité qui viendrait d'Europe, ou du Nord, ou des puissances du moment, ou des empires bien présents aujourd'hui mais qui demain seront fugaces, est-ce que cette

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universalité-là n'est pas quelque part immanente à l'idée même de diversité? Est-ce que l'idée de diversité des cultures juxtaposées les unes aux autres n'implique pas au moins le partage d'un socle de valeurs que je dirais «humanistes» entre guillemets parce que le mot a été largement chargé de sens et pas seulement des meilleurs -, qui au moins implique le respect de la diversité, du dialogue? Il me semble qu'il y a là une question philosophique fondamentale qui n'a pas commencé d'être traitée puisqu'on en est encore, vous l'avez très justement souligné, à un impérialisme de la pensée occidentale qui me semble être aujourd'hui de plus en plus dominant dans le plus mauvais sens du terme.

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MÉDIAS ET SOCIALISATION

FAMILIALE