Jeunes, inactifs, immigrés : une question d'identité

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Voici une recherche-action qui s'est déroulée sur trois années et qui est partie de l'hypothèse que dans une zone désertée sur le plan industriel, l'identité individuelle se perd avec celle des forces économiques et du travail. Dans 3 groupes à risque - des stagiaires en insertion professionnelle, des femmes d'origine étrangère et des jeunes dans une zone rurale - nous avons réalisé des animations afin de renforcer leur identité personnelle, avec l'espoir d'un impact positif sur celle-ci, mais aussi sur la prévalence de troubles psychiatriques. Les résultats après évaluation, avant et après la recherche, sont donnés.
Publié le : jeudi 1 juillet 2010
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EAN13 : 9782296704053
Nombre de pages : 185
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Jeunes, inactifs, immigrés : une question d’identité
Vivre dans un désert industriel

Au carrefour du social

Collection dirigée par Marc Garcet et Serge Dalla Piazza

L'Association Interrégionale de Guidance et de Santé (AIGS) est née en 1964 de la volonté de quelques hommes de promouvoir la santé et la qualité de vie pour tous. Des dizaines de services de proximité et extrahospitaliers ont vu le jour pour accompagner, insérer, aider, soigner, intégrer, revalider, former des milliers d’usagers en mal d’adaptation personnelle ou sociale. En collaboration avec les éditions L'Harmattan de Paris, la collection « Au Carrefour du Social » veut promouvoir ce modèle et offrir une réflexion ou des rapports de ses pratiques et de ses innovations.

Déjà parus Marc GARCET, Construire l’Europe sociale, 2010. Serge DALLA PIAZZA, Marc GARCET, L'avenir de l'homme en question. Pour que nos enfants vivent, 2009 Serge DALLA PIAZZA et Marc GARCET, En marche vers un idéal social, 2005.

Sous la direction de

Marc GARCET et Serge DALLA PIAZZA

Jeunes, inactifs, immigrés : une question d’identité
Vivre dans un désert industriel

AIGS

Sous la direction et le concours de MARC GARCET, Assistant Social Psychiatrique SERGE DALLA PIAZZA, Docteur en Psychologie Avec Dethier Rose-Marie, Licenciée en Psychologie Donnay Jean-Marie, Licencié en Psychologie Laruelle Pascale, Licenciée en Psychologie Martin Chloé, Licenciée en Psychologie Martin Michel, Psychiatre Michiels Marianne, Orthophoniste Notelteers Isabelle, Licenciée en Psychologie Vandormael Luc, Assistant Social Ainsi que les stagiaires et animateurs des groupes de l’Organisme d’Insertion Socio-Professionnelle (OISP), du Plan Social Intégré (PSI) et de l’Aide en Milieu Ouvert (AMO). Ce volume traduit le travail de cette recherche-action menée par l’AIGS entre 2001 et 2003 et présenté le 20 juin 2002 au colloque « Les mutations humaines », à Paris. La composition graphique de couverture est de M. Dessart, avec son autorisation.

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12480-6 EAN : 9782296124806

PRÉAMBULE
Cette étude porte une réflexion sur les quatre générations du territoire liégeois de 1935 à 1990. Nous dégageons de cette période au moins sept crises politique, économique, sociologique, démographique, guerre, expansion, récession économique industrielle, sociale et urbanistique : l’abandon du charbon comme source énergétique créatrice de sa riche d’antan ; la mutation de la ruralité à l’urbanisation ; la mutation de la mobilité, des chemins de campagne à l’autoroute ; l’abandon des outils de production sidérurgique ; l’introduction de nouvelles technologies d’usinage et de montage des moteurs ; la fermeture des entreprises familiales traditionnelles par crainte du risque financier ; les conséquences inéluctables de perte du plein emploi pour près de 30 % de travailleurs.

Sur ce même territoire, une étude universitaire témoigne d’une prévalence très élevée des troubles psychiatriques et états de souffrance psychosociale. Sur le plan collectif après chaque crise la région renaît et réinvente son industrie, ses modes de production, son urbanisme, sa sociologie, ses foyers de culture, ces centres urbains, ses lieux collectifs de loisirs, de rencontres sociales ou sportives. Elle se crée une nouvelle identité. L’économique et le social sont toujours en mouvance sur le moyen terme. L’expansion économique contient en elle sa future crise sociale et politique. Jamais des forces d’anticipation et de modulation n’arrivent à opérer une réelle mutation industrielle et à amorcer des rebonds d’espoir. Pour ces régions, l’abandon du charbon comme source d’énergie a enterré la dynamique novatrice et a réduit la population à la

 

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pauvreté entraînant avec elle la représentation collective de la force, la confiance, la pérennité, la régénération, en fait tout ce qui constitue une identité sociale certaine et intemporelle. Nous avons posé l’hypothèse que la fluctuation de la représentation de l’identité collective constitue un déterminant significatif de la santé mentale et de la vitalité individuelle et collective d’une région génératrice des mentalités abandonniques. Une équipe de chercheurs de la santé mentale a posé un regard sur la fluctuation des mentalités balancées d’états dépressifs collectifs en état de mobilisation et d’expansion intellectuelle et entrepreneuriale. Les travailleurs de l’équipe sont médecin psychiatre, psychologues, travailleurs sociaux, rééducateurs, éducateurs, formateurs, sociologue, désireux de poser un regard au dessus de la vague. L’étude présentée est le témoignage d’une prise de conscience de ces travailleurs intellectuels par rapport aux relations humaines qu’ils ont à traiter chaque jour Cette équipe multidisciplinaire « recherche-action » s’est constituée au sein de l’Association Interrégionale de Guidance et de Santé (AIGS)1 sous la coordination de Marc Garcet, son Secrétaire Général Fondateur. Cette association de santé mentale et d’insertion sociale, fondée en 1964, se donne comme ambition le développement d’alternatives à l’institutionnalisation. Déployant progressivement une grande diversité de services de proximité, à toutes les phases de la vie, de la psychothérapie à l’insertion professionnelle, en passant par la qualité de vie des personnes âgées, cette association s’est placée dans l’obligation de créer et d’innover dans la proximité écologique immédiate des sujets en zones rurales, semi-rurales, suburbaines et urbaines. Pour relier la compréhension de la prévention aux actions médicopsycho-sociales, nous avons posé l’hypothèse suivante :                                                                                                                
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www.aigs.be

 

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« La construction identitaire repose aussi sur la qualité du lien social ». Pour éclairer cette hypothèse, quatre démarches ont été menées pendant trois ans : 1) Une enquête descriptive auprès de trois populations cibles de milieux sociologiques différents. 2) La passation d’évaluations avant et après la recherche-action à l’aide d’une échelle d’estime de soi, d’une échelle de dépression et d’une évaluation des stratégies de préservation identitaire. 3) Trois actions significatives, avec des programmes précis suivis d’évaluations, pour atteindre des problématiques relevées durant les huit premiers mois de la recherche. 4) Des travaux théoriques, bibliographiques sur deux thèmes essentiels : - Aspects anthropologique et sociologique de l’écologie sociale ; - Approche philosophique et psychologique de la construction identitaire. En effet, toute perte ou modification de l’identité d’un individu ou d’un groupe social s’inscrit dans un contexte social plus large dans lequel il s’inscrit comme élément indispensable. Cette recherche-action devait déboucher sur de nouvelles perspectives dans la prise en charge de personnes déclassées ou démunies tant sur le plan social, professionnel que psycholologique.

 

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1. OBJET DE LA RECHERCHE ET CLARIFICATION DES HYPOTHÈSES
Garcet M.

Plus précisément, cette recherche-action veut clarifier et étayer l’hypothèse suivante : « Dans un espace socio-économique donné, dans un temps donné, il y a une liaison significative, voire déterminante, entre l’écologie sociale (notamment le lien social), la construction identitaire et la santé mentale des habitants d’une région. » 1.1. L’ESPACE SOCIO-ÉCONOMIQUE La Province de Liège, à l’est de la Belgique et plus spécifiquement l’arrondissement de Liège et de Waremme, jouxte les Pays-Bas, Le Luxembourg et l’Allemagne. C’est historiquement une terre de passage, tant sur le plan économique et culturel que militaire. Comme le Bassin de la Ruhr allemande, la région disposait de houille et de fer, donnant prospérité et travail dès le IXe siècle à une large tranche de la population. Forges, fonderies, industries des armes, charbonnages, sidérurgie, construction mécanique et électrique, machines à vapeur, moteurs à explosion décorèrent le paysage au fil des siècles. La région déclina dès les années 1950 pour sombrer dans le désastre économique, industriel et social, et laisser — toujours en ce début de 3e millénaire — des ruines et des espaces béants, témoins d’un temps révolu. La jeunesse actuelle en connaît à peine le sens. La région de Verviers, bâtie sur l’industrie lainière, connut le même processus. La Hesbaye, espace d’agriculture, n’a pas non plus réussi sa reconversion dans l’industrie agroalimentaire.

 

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La population de la Province de Liège est d’environ un million d’habitants. Elle comprend 4 arrondissements. Au début de l’année 2010, l’arrondissement de Liège compte environ 600 000 habitants, celui de Verviers 273 000 et celui de Waremme 72 000. Enfin, l’arrondissement administratif de Huy compte 104 000 habitants.2 Le ratio entre la population active et la population en âge de travailler témoigne de différentiels significatifs par rapport à l’Europe en général. En 2007, en moyenne, 65,4 % des personnes en âge de travailler (18-65 ans) dans l’UE-27 ont un emploi3 : - Danemark 77,1 % - Pays-Bas 67,6 % - Belgique 62,0 % - Pologne 57,0 % - Malte 55,7 % Parallèlement, le taux de chômage à la même époque est de : - Danemark 3,8 % - Pays-Bas 3,2 % - Belgique 7,5 % - Pologne 9,6 % Les jeunes sont touchés par ce phénomène d’inactivité et de chômage, particulièrement en Belgique où 22,1 % des moins de 25 ans n’ont pas d’emploi. Si cela concerne 29,8 % en Pologne, ce phénomène ne concerne que 7,7 % au Danemark et 6,6 % aux Pays-Bas. Les mêmes phénomènes concernent les travailleurs en fin de carrière et les femmes. En Belgique, les communes situées dans les régions de Mouscron, Verviers, Liège et Huy sont davantage touchées par le chômage que d’autres, comme l’indique une étude du Forem4 sur l’évolution du nombre de demandeurs d’emploi entre mars 2008 et mars 2009. Plus précisément, le taux de chômage des communes de Dison,                                                                                                                
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Source INS. http://europa.eu/abc/keyfigures/work/howmany/index_fr.htm, source Eurostat 4 Le service public wallon de l’emploi et de la formation. www.leforem.be

 

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Huy, Saint-Nicolas et Verviers dépassent d’au moins 10 % celui de la moyenne de la région wallonne. « La présence de populations peu qualifiées, l’importance du secteur industriel, la forte dépendance internationale d’entreprises situées en Wallonie font partie des éléments explicatifs », indique le Forem. Tous ces indicateurs classent la région dans la définition de zones de l’Objectif 2 relatif au développement économique en Europe.

Figure 1 : Carte de la Belgique.

 

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1.1.1. Le temps historique Les grands changements technologiques après la guerre 1940-1945 n’ont pas profité à la région. Contrairement à celui de la Ruhr, où tout le bassin sidérurgique est resté debout, la vieille industrie liégeoise n’a pu profiter de la générosité du Plan Marshall et le Phénix n’a pu renaître de ses cendres. Les crassiers ont grandi 5 ans encore, les techniques agressives d’exploitation dans les charbonnages ont laissé dans les organismes des signes profonds de silicose chez des hommes de 40 ans et moins de 10 ans de travail de fond. La sidérurgie colle à l’histoire de la région par les rejets toxiques de cheminées. Quand il faudra réinvestir, les syndicats, comme un seul homme, feront obstacle au changement. Résistant dans les usines improductives, exigeant des aides publiques durant plus de 35 ans, rien n’y a fait pour empêcher le constat : un néant industriel. Il fallait de nouvelles industries, mais l’état s’était entretemps endetté. Le taux de combativité syndicale de la Province de Liège est à mettre en rapport avec la problématique socioéconomique structurelle Liège, avec sa ceinture rouge, peut s’honorer du taux de grèves le plus élevé. Parmi celles-ci, la célèbre grève des femmes de la F.N.5 en 1966, au nom de l’égalité des chances et du respect de leur dignité dans une usine d’armement, retient notre mémoire. Dix mille personnes y travaillaient en 1975, moins de 1000 actuellement. En région wallonne, le Hainaut est classé Objectif 1, la Province de Liège en Objectif 2 et le reste en Objectif 3. Seules des zones agricoles gardent un développement économique satisfaisant à cause d’une faible extension démographique. 1.1.2. La situation sanitaire Dans ce contexte, les hommes politiques ont collé à la base, protégeant, sécurisant l’électorat. Les courants intellectuel, sociologique, économique, financier ont apporté leur explication au mal liégeois. Sur le plan sociosanitaire, à l’initiative de la Plate                                                                                                                
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Fabrique Nationale d’armement établie à Herstal depuis 1889.

 

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forme Psychiatrique Liégeoise6 et du Docteur Marc Ansseau, Professeur de psychiatrie à l’Université de Liège, une large enquête7 épidémiologique psychiatrique en 1997 a donné des résultats intéressants. Ils sont éclairants par rapport à l’hypothèse intuitive d’une prévalence de maladie psychiatrique trop importante dans la région. Ils mettent en évidence que 63 % de la population de la province a connu des problèmes psychiatriques au moins une fois dans sa vie, dont 34 % des problèmes dépressifs. Par ailleurs, 32 % abusent de substances illicites.
Type de troubles Enquête américaine Enquête de Wavre Enquête de Liège Enquête de Luxembourg

Utilisation de 27 % 32 % 31 % substances illicites Utilisation d'alcool 23 % 17 % 30 % 30 % Utilisation abusive 12 % 5% 3% de médicaments Troubles de 19 % 27 % 34 % 24 % l’humeur Troubles anxieux 25 % 29 % 29 % 24 % Tableau 1 : Comparaison des résultats de diverses recherches sur la prévalence de troubles psychiatriques.

1.1.3. L’A.I.G.S. dans ce contexte Situation économique désastreuse, taux de chômage élevé, paysages lunaires, forte prévalence de troubles psychiatriques sont des phénomènes liés. L’histoire de notre hypothèse réside aussi dans l’histoire d’une association de santé mentale, née 1963 à Vottem, dans une commune charbonnière à côté de Liège. Constatant les conditions sociofamiliales des enfants de familles de mineurs, généralement issus de l’immigration, une initiative fut prise par les édiles communaux stimulés par des professionnels de la santé. Il s’agissait de prévenir les troubles psychologiques et psychiatriques. En 45 ans, plus de 300.000 enfants, adolescents, adultes, personnes âgées ont bénéficié des services de guidance infantile, de santé mentale, de réadaptation, de formation                                                                                                                
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www.pfpl.be www.plateformepsylux.be/EtudeEpi/Structure.htm

 

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professionnelle, d’insertion socioprofessionnelle… Considérant que certains de ces usagers sont actuellement adultes et parents, l’action menée a touché par son influence au moins 500.000 personnes. Cette demande importante de soins, d’écoute, de psychothérapie, de rééducation et de formation s’inscrit dans le même constat que l’enquête épidémiologique de Liège. 1.1.4. Renforcement de l’hypothèse Ce renforcement de l’idée d’accorder de l’importance à notre hypothèse de travail nous vient de la politique de formation des travailleurs sans emploi, avec une volonté de reclassement. Nous constatons souvent que le handicap cognitif se situe dans un déficit identitaire : manque d’estime de soi, fragilité de l’image personnelle, difficulté de se projeter dans l’avenir et de construire un projet personnel. 1.2. CLARIFICATION DE L’HYPOTHÈSE Nous postulons que l’écologie sociale constitue le cadre socioéconomique et familial du lien social dans son historicité et sa qualité. Nous appréhendons le lien social comme la représentation qu’a le sujet de ses rapports avec son environnement. Pour l’appréhender dans notre recherche, nous voulons considérer la représentation que le sujet a des valeurs fondatrices de la vie sociale et familiale (famille, travail, argent, logement, statut…). Nous voulons aussi considérer l’antériorité de sa représentation : que pense le sujet des valeurs fondatrices qui ont animé ses parents et grands-parents ? 1.2.1. Méthode Le modèle méthodologique utilisé est la recherche-action. Elle procède de l’expérimentation d’une action de clarification et de remédiation avec des groupes témoins considérés comme significatifs. Cette expérimentation s’est déployée durant trois

 

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années. Elle a débuté en septembre 2001 et s’est articulée autour d’actions existantes. Des outils ont été créés, des actions menées, des évaluations réalisées. Les trois groupes cibles choisis sont les suivants : Un groupe de femmes issu d’une zone géographique de 5 km² (Herstal) ; Un groupe de jeunes issus de toute la région liégeoise, ayant fait le choix d’une formation en tourisme (Wandre près de Herstal) ; Un groupe de jeunes, de 16 à 18 ans, issu d’une zone rurale agricole (Waremme).

1.2.2. Moyens de l’action Une équipe, composée de 14 travailleurs de l’AIGS, a été chargée de la recherche théorique. D’autres membres ont réalisé l’action. Plusieurs enquêteurs ont assuré les entretiens, les tests et les retests. Le projet a été animé par un coordinateur. 1.2.3. Résultats attendus au bout de 3 ans Nous voulions : Réunir les éléments théoriques, bibliographiques susceptibles d’étayer l’hypothèse ; Réaliser le 1er volet de la recherche : test-retest ; Publier des avis sur des questions éclairantes, pertinentes ou déjà élucidées, en s’abstenant volontairement de toute conclusion hâtive ; Publier la somme des travaux et les exposer au forum de Paris « Aux frontières de l’humain ».

 

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