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Jeunes paysans sans terre

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208 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296273993
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JEUNES PAYSANS SANS TERRES l'exemple malgache

COLLECTION ALTERNATIVES PAYSANNES
dirigée par Dominique Desjeux

série développement et paysannat

Alternatives paysannes
Entre le Tiers monde des rêves et celui des intérêts économiques s'intercale un univers du quotidien, souvent nié ou occulté. Aussi, qu'il soit des campagnes, des rivages ou des villes, le Tiers monde est-il actuellement engagé dans un processus de transformation dont il n'a pas souvent la possibilité de maîtriser les orientations. La multiplication des projets de développement rural, associé au mythe d'un modèle de développement universel, entraîne les sociétés paysannes dans le cercle vicieux de la dépossession de la maîtrise de leur devenir et de la dépendance croissante. De sujet les paysans sont devenus des objets rationalisables et organisables à merci. Et pourtant les paysans ne sont ni tout à fait passifs face à la modernisation, ni entièrement passéistes en regard de leurs traditions. Ils sont à la fois porteurs de culture et créateurs d'une vision alternative du monde. La collection Alternatives paysannes propose une nouvelle approche du monde rural, soit dans la série c(Sociétés et cultures paysannes », soit dans la série socio-économique « Développement et paysannat », qui tiennent compte d'une double recherche, celle d'un développement alternatif et celle d'une plus grande autoorganisation des secteurs sociaux, tant dans l'hémisphère Sud que dans les sociétés industrielles. Ceux qui pensent que leurs recherches pourraient s'exprimer par le canal de la collection Alternatives paysannes, peuvent écrire à son directeur: Dominique Desjeux Editions l'Harmattan 7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Jean Pavageau

JEUNES PAYSANS SANS TERRES
I'exemple malgache
Une communauté en Période villageoise révolutionnaire

Préface de M. Paul-Henry CHOMBARTDELAUWE

Editions L'Harmattan 7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

Dé.jà

paru à lJHarmattan

sur les questions agraires:

Guy Belloncle, le Chemin des villages. Formation des hommes et développement rural en Afrique noire. Jacques Berthelot et François de Ravignan, Les sillons de la faim. Textes rassemblés par le groupe de la Déclaration de Rome. Hervé Derrienic, Famines et dominations en Afrique noire. Paysans et éleveurs du Sahel sous le joug. Dominique De~jeux, la Qjlestion agraire à Madagascar. Administration et paysannat de 1895 à nos jours. Nicole Eizner et Bertrand Hervieu, Ancinu paysans, nouveaux ouvriers. Jeunes ruraux du Sahel. Une expérience de formation de jeunes alphabétisés au Mali. Présenté par Guy BeUoncle. Jean:J acques Perennes, Structuresagraires et décolonisation.Les oasis de 1'oued R 'hir , Algérie.
Catherine Vigor, Paysans du Guatemala, quelle éducation

.'

Cet ouvrage est publié avec le concours de l'Université de Perpignan

@ L'Harnlattan Ig81 ISBN: 2-85 802-170-8

Je remercie tous les habitants du village d'Ambokitravoko,. sam leur aide et leur
comprlhension ce travaü n' aurait pu être

réalisé. Jean .Pavageau

Préface

Expression du vécu et accent de vérité sont les qualités qui rendent le livre de Jean Pavageau attachant. La liaison entre de solides connaissances théoriques et une observation approfondie du concret lui donnent sa valeur scientifique. L'histoire de l'auteur est en un sens exemplaire. Parlant le malgache, ayant vécu longtemps dans les villages dont il parle, il ne présente pas une simple étude sur une société mais un travail effectué avec les jeunes dont il est l'expression. Retourné sur le terrain plusieurs années après sa première expérience,Jean Pavageau a participé à une recherche internationale que nous avons entreprise avec l'V.N .E.S.C.O. Il a pu ainsi replacer une recherche locale dans le cadre d'une réflexion plus générale sur le plan international. Cette liaison entre les deux extrêmes, apparente en particulier dans les deux chapitres qu'il a ajoutés à la fin de S011livre, donne à celui-ci une dimension nouvelle. Le drame des jeunes paysans sans terres qui ont quitté le village pour échapper au poids de la hiérarchie et des
structures traditionnelles puis se sont rendus

â la

ville où

ils ont ressenti l'exploitation capitaliste dans des rapports difficiles avec les employeurs et les autres ouvriers, est une forme particulière du drame plus général de l'ensemble des jeunes dans le monde actuel. Mais si Jean Pavageau emploie le mot ( drame» ce n'est pas dans un souci litté-7

raire et pour susciter l'affectivité du lecteur, c'est pour aller plus loin dans une analyse qu'il veut rigoureuse. D'un côté, sa description de la vie traditionnelle, l'accent qu'il met sur le rôle des Fokonolona,ces communautés centrées sur le village et sur un voisinage institutionnalisé en forme de lien de parenté, ou sur le Kabary, sorte de discours ritualisé qui joue un grand rôle dans les réunions et les essais de solution des conflits, permettent de mieux comprendre comment s'opère la socialisation des jeunes dans une société hiérarchisée. L'espace de la maison, par exemple, est lié à un ordre hiérarchique, les gestes sont marqués par la priorité du respect dû aux aînés. Mais d'un autre côté, dans les nouvelles formes de vie sociale qui apparaissent, les jeunes ne sont plus attachés à la terre. La vie au village devient impossible. L'idéologie hiérarchique ancienne continue à avoir une grande force mais en même temps les jeunes sont partisans de l'égalité et ils n'acceptent personne pour les sermonner. Ils s'attachent au mythe du salaire à la ville mais ils sont rebutés par les formes nouvelles d'exploitation. Enfin les jeunes créent des associations et ces associations auraient pu aller beaucoup plus loin, mais l'autodéveloppement des communautés villageoises se trouve en opposition avec la tentation centralisatrice et bureaucratique. La ville tend à créer des formes d'organisation qu'elle impose à l'ensemble du pays. Un équilibre nouveati n'est pas encore trouvé. Le transfert des connaissances sur le plan idéologique, comme sur le plan des techniques, pose des questions qui ne sont pas actuellement résolues. Les rapports entre les formes de développement économiques importés de l'Occident puis de l'Extrême-Orient et la culture malgache soulèvent des contradictions qui sont encore à surmonter. Aussi Jean Pavageau termine-t-il son ouvrage en demandant des études encore plus approfondies. Mais déjà ce qu'il apporte aujourd'hui mérite réflexion non seulement pour la région qu'il a étudiée pour Madagascar mais pour tous ceux qui sont frappés par le maintien ou l'accentuation même des inégalités entre pays 8-

ou entre classes sociales. « Domination ou partage », tel est le titre que nous avons donné à un ouvrage collectif publié par l'V.N .E.S.C.O. Ce même dilemme apparaît déjà à propos des jeunes Malgaches que le lecteur va apprendre à connaître.
CHOMBART DE LAUWE Professeur à l'Ecole des Hautes Etudes en sciences soaales, Directeur du Centre d'Ethnologie sociale et de psychosociologie. Paul-Henry

Introduction

Le « mai malgache» de 1972 constitue une date essentielle dans l'histoire de Madagascar. A partir de 1958, la jeune République malgache avait connu une indépendance toute formelle; la décennie 1960-1970 a vu se développer une situation de désenchantement puis une crise des classes jeunes, crise se superposant à un malaise profond dans le Inilieu rural; l'explosion violente du rllais de mai 1972 a marqué l'aboutissement de cette évolution. Commencé par une grève puis une révolte des lycéens de Tananarive, le mouvement s'est étendu à toute l'île et a abouti au départ du président Tsiranana, à un changement de régime et à un début de processus de transformation révolutionnaire. Plus d'un ont été tentés de rapprocher ces événements de ceux qu'ont connus les pays occidentaux et en particulier la France en mai 1968; peu d'éléments permettent cependant d'établir des comparaisons entre ces situations, si ce n'est la plaçedes jeunes dans ces événements. Ce problème de la place et du rôle des jeunes dans les situations de tension et les processus de transformation m'avait préoccupé dès 1970 (1). Cette question fondamentale m'a incité en 1971 à entreprendre un long séjour dans une communauté villageoise des hauts plateaux ,de Madagascar. Ce livre voudrait rendre compte d'abord de ce qui fut l'essentiel de mon projet
(1) PA VAGEAtJ (J.), « A quand I'explosion? », in La jeunesse malgache, Cahiers de l'E.N.P .5., Université de Madagascar, nŒ 2 et 3, 1970.
Il

initial, c'est-à-dire tenter de comprendre la situation, les comportements et les aspirations des jeunes paysans et en particulier des jeunes paysans sans terres, dans un contexte de tension sociale très marqué; mais cette expérience m'a amené au-delà du projet initial puisqu'elle m'a permis d'appréhender l'ensemble des structures sociales et la logique du système que constitue la communauté villageoise. Ce livre n'a pas la prétention de raconter, de décrire et encore moins d'expliquer la révolution malgache (2) ; il propose seulement une analyse de la vie sociale et des rapports sociaux dans un village des hauts plateaux, plus précisément au cours de la période qui a précédé les événements de mai 1972, sans aucun souci d'expliquer ou de justifier les événements à venir; mais dans la mesure où j'ai pu continuer ce travail en 1973 et en 1977,j'ai tenté de mettre en évidence partiellement le mode de réaction de la communauté villageoise aux nouvelles incitations venant de l'extérieur. Les situations de tension puis d'effervescence et de transformation qu'a connues Madagascar de 1972 à 1975 - révolte des jeunes, départ du président, expériences révolutionnaires, etc. - ont permis de mieux mettre en évidence la structure du système du village, sa logique et sa dynamique propre. Il va sans dire que je ne cherche en rien à porter un jugement sur les systèmes politiques, mais seulement à appr'éhender les faits tels qu'ils sont vécus par les gens eux-mêmes, plus particulièrement par les jeunes. Si j'ai choisi de privilégier l'approche de la catégorie des jeunes pour analyser les transformations de la société malgache c'est parce que je considère que leur place, particulièrement en milieu rural, doit être mieux définie, surtout dans une 'période de crise politique et d'explosion démographique: en 1971, les moins' de vingt-cinq ans représentaient 64,5 % de la population de Madagascar; les jeunes
(2) Le lecteur aura intérêt à se reporter par exemple au livre de ARCHER (R), Madagascar depuis 1972. La marche d'une révolution, éd. L'Harmattan, Paris, 1976, 210 pages. 12 -

de quatorze à vingt-cinq ans constituaient 25 % de la population globale (3). Ce choix répond ensuite à des raisons méthodologiques; l'étude psychosociologique des processus d'interaction société-individu à l'intérieur de cette catégorie sociale est extrêmement riche d'enseignements: c'est sans doute sur les jeunes que se manifeste avec le plus d'acuité l'influence de la société sur les individus et leur mode d'adaptation et de réaction à ses structures normatives. J'ai voulu en effet mettre en évidence les processus par lesquels les individus, jeunes surtout, intériorisent les nor.

mes de comportement, s'adaptent à ces normes, les reproduisent ou les transforment, et mettre au jour également toute la structure sociale et les concepts auxquels ils se réfèrent. Enfin, l'observation du groupe social constitué par les jeunes est révélatrice du changement social en train de se faire. Les jeunes sont souvent considérés par les représentants de la structure dominante comme déviants: leurs comportements sont jugés illogiques, incohérents, non conformes aux normes de la société. Par leur caractère apparemment déviant ces comportements sont, je pense, un signe des transformations sociales et témoignent du fait que les jeunes sont eux-mêmes des agents de ces transformations. La société villageoise des hauts plateaux de Madagascar est une société très structurée: les modèles culturels sont transmis par un processus de socialisation particulièrement organisé et un contrôle social très précis sanctionne leur mise en pratique. On peut se demander si, dans une société de ce type, les jeunes peuvent percevoir le fonctionnement réel de leur système social de façon différente de celle qui leur est imposée par le schéma traditionnel. Qyelle perception ont-ils réellement de leur société et de leur place dans cette société?
(3) LE BRIS (M.), « L'impact de la nouvelle classe des jeunes », in Cahiers de l'E.N.P.S., op. cité, p. 32.

-

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Dans la mesure où les jeunes contribuent à modifier la structure sociale, il est intéressant de savoir quelle est la part de cette structure que les jeunes reproduisent et quelle est la part qu'ils modifient ou qu'ils rejettent. S'il existe un décalage entre les comportements des jeunes et les règles du système social auquel ils doivent s'adapter, quelle signification peut avoir ce décalage? (ôtel type d'aspiration peut-il engendrer et par quel processus ces aspirations ont-elles, en retour, UIl rôle dans la transformation sociale? La question essentielle pour moi est de savoir commeI1t le système de parenté - à la fois fondement et produit de l'organisation économique et sociale traditionnelle - se perpétlle ou se transforme, dans le cadre de l'intégration au système capitaliste puis à un système socialiste? Et dans ce contexte la classe sociale des jeunes paysans existe-t-elle et peut-elle constituer une réelle force de transformation ou de révolution? C'est esselltiellement du mois de noven1bre 1971 au mois de mai 1972 que j'ai participé à la vie du village d'Ambohitravoko ; mais je suis revenu à plusieurs reprises de décembre 1972 à mars 1973 ainsi qu'en octobre et novembre 1977. Si le déroulement de ma recherche a été perturbé par les événements qui ont secoué le pays de 1972 à 1975 j'ai cependant retiré certains avantages de cette situation, puisqu'elle m'a permis de noter des changements significatifs au moins dans les comportements; mais il faut reconnaître que l'essentiel de la structure sociale n'a en fait guère changé. La relative « libération» au cours de cette période a également facilité l'expression des gens, en parti-

culier des jeunes paysans.
"

'

Si j'ai limité ma participation à la vie d'un seul village c'est pour des raisons pratiques -évidentes, mais aussi pour des raisons méthodologiques: par une analyse approfondie d'une société villageoise en tant que système (4), on
(4) Voir à ce sujet la préface de BALANDIER (G.), dans le livre de 14 -

peut atteindre un niveau de généralisadon significatif de la structure de la société rurale des hauts plateaux et de ses transformations. En outre, la participation à la vie d'une seule société villageoise permet déjà UIle analyse intéressante des situations dans lesquelles se manifestent les comportements des jeunes et de dégager, à travers des faisceaux de comportements et de choix, la cohérence et la signification de ces comportements. C'est pour les mêmes raisons que j'ai exclu, au moins dans un premier temps, ce que l'on peut appeler « le monde extérieur», c'est-à-dire l'ensemble socio-économique et administratif de la société globale, ainsi que l'ensemble idéologique (images, modèles, représentations) proposé en particulier par la société urbaine; mais la relation avec ce Inonde extérieur n'a pas été pOlIr aut~nt ignorée, loin de là: elle sera d'ailleurs l'objet des deux derniers chapitres. L'observation constitue pour moi la source fondamentale des informations recueillies au cours de la recherche; mais ce n'est pas une pure observation behavioristC', une simple observation superficielle des « épiphénomènes» ; elle se veut plus intuitiv~, cherchant à prendre en compte l'ensemble du système culturel tel qu'il est senti et vécu par les participants eux-mêmes. Cherchant à intégrer tous les aspects de la vie sociale, J'observation met en valeur les pratiques réelles, la façon dont les gens vivent concrètement ies modèles de leur société. L'observation permet aussi de déceler l'adéquation ou au contraire les décalages qui peuvent exister entre les pratiques réelles et l'idéologie (5) propre à ce système culture I.
AL TH ABE (G.), Oppression et libération dans l'imaginaire} Maspero, Paris,

1969, p. 8. (5) Nous gardons provisoirement cette définition de l'idéologie, au sens où on l'emploie en anthropologie, proche d'ailleurs du sens commun: cf. Larousse: « Enser.nble d'idées propres à un groupe, à une époque, et traduisant une situation historique.» Voir OlTINO (P .), Rangiroa} Cujas, Paris, 1972, page 23. 15

C'est en particulier dans le « discours» - ce que disent les gens - qu'est exprimée et affirmée l'idéologie; mais nous savons, avec Durkheim, combien nous devons nous méfier des prénotions exprimées dans le discours quotidien (6). Compte tenu de ces limites, le discours, mis en relation avec les pratiques, est d'un grand intérêt: il permet au chercheur de ne pas s'enfermer dans ses propres catégories, et de prendre en compte les catégories telles qu'elles sont appréhendées par les gens eux-mêmes. Si le discours des paysans d'Ambohitravoko n'atteint pas un niveau d'explication sociologique, il contient cependant toute la signification cachée de leur système culturel (7). La participation à des situations particulières -les rites, les situations conflictuelles - a été pour moi l'occasion de recueillir les informations les plus riches de sens. Les rites, par exemple, traduisent concrètement la structure du système social, étant donné que s'y expriment de manière visible les statuts, les rôles, les règles sociales, tout le schéma théorique de ce système. L'observation des situations conflictuelles permet de saisir un aspect dynamique de la vie de la société, puisque les antagonismes mettent en évidence les tenants de normes différentes. De plus le mode de règlement des conflits est un élément révélateur du fonctionnement du système social (8).
(6) DURKHEIM (E.), compte rendu de A. LABRIOLA, « Essais sur la conception matérialiste de l'histoire », RevU/!philnsophique,déco 1897, vol. XII. ( 7) « La longue interview du "sage"» dogon Ogotemmêli par GRIAULE dans Dieu d'eau, les études-interviews de communautés paysannes (le tiers monde est à 80 96 paysan) ou de groupes urbains marginalisés, Les enfants de Sanchez.,par Oscar LEWIS, participent de ce mouvement de revalorisation du vécu. Le paysan chinois (Reportfrom a chinesevil1age~par Jan MYRDAL) ou le sous-prolétaire de Mexico n'appréhendent certes pas, de façon « sociologique», le système où ils vivent dans sa totalité, mais leur discours renferme la vérité de ce système. LECLERC (G.), Anthropolngieet colonialisme,Fayard, Paris, 1972, page 194. (8) COSER (L.A.), The functions of social conflict,The free press, Glencoe, III, 1956. 16 -

,

Plutôt que le terme de conflit j'emploie le terme de « drame» - à la suite de Turner (9) - tant le consensus quant aux valeurs et aux principes reste fort dans la société villageoise. Ce terme traduit une situation dans laquelle les participants sont dans une relation antagoniste dramatique; Turner en a décrit toutes les implications et en partic~lier les mécanismes de réparation dans la société Ndembu (10). L'observation, l'attention au discours prolongent l'étude que j'ai menée de façon systématique sur l'organisation sociale (parenté, famille, vie de relation), l'organisation économique (répartition des terres, répartition du travail, production, consommation), et l'organisation politique (types de pouvoir, modes de décision) (Il). Enfin, j'ai accordé une attention toute particulière à l'enregistrement de biographies: des récits, intéressants en eux-mêmes, le sont encore davantage lorsqu'ils peuvent être restitués dans le déroulement et la logique de toute une existence. Les principes et méthodes de ta recherche tels que je viens de les décrire défini,sent de manière logique un certain type d'analyse et d'interprétation. A travers le discours (conversations, récits, biographies), je tenterai de dégager les catégories telles qu'elles sont appréhendées par les gens eux-mêmes: ces thèmes constitueront, dans la rédacjon, l'essentiel des têtes de chapitre.
(9) TURNER (V .-w .), Les tambours d'aifliction, N .R.F., Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, Paris, 1972,368 p. (10) « J'ai utilisé ce terme (drame social)pour caractériser une phase du processus social susceptible de quatre subdivisions et qui, commençant par une brouille individuelle, peut conduire à une rupture de relations allant jusqu'à l'extrême limite de ce que le groupe peut permettre. Pour parvenir à une entente, on met alors en œuvre divers mécanismes de conciliation ou de réparation, d'où il résulte soit un rétablissement des relations, soit la reconnaissance par la société de dissensions irréparables entre les parties contestantes...», TURNER V .-W .), op. cit, p. 105-106. (11) Etude des domaines et des niveaux: CHOMBAR T DE LAUWE (P .-H.), AsPirationset transformationssociales,Anthropos, Paris, 1970, p. 282. 17

Ainsi apparaîtront les principes structuraux qui fondent le système social et la façon dont ils sont perçus par les uns et les autres (par exemple les adultes, les jeunes, les anciel1s
esclaves. ..) .

La description de la vie au village n'a pas pour but de rester au niveau réel tel qu'il est vécu par les gens, mais de vérifier en quelque sorte la mise en pratique de l'organisation sociale, de déceler les décalages qui peuvent exister par rapport à l'idéologie telle qu'elle est affirmée. Cette description est loÎI1 de se réduire à un empirisme, dans la mesure où elle permet de mettre au jour la logique et la cohérence des conduites, la rationalité des comportements (12). De plus la description de situation n'est pas suffisante; elle doit être complétée par la description et l'analyse de processus. C'est précisément à travers des processus psychosociologiques qu'apparaît la logique des aspirations, en particulier les aspirations des jeunes; la compréhension du système social prend ici toute son importance, car il est déterminant dans la genèse des aspirations. A propos de chacun des domaines considérés (cadres d'existence, structures sociales, organisation politique), j'analyserai les différents niveaux constitués par les pratiques, les intérêts, les préoccupations et besoins, les Gegrés de satisfaction et de saturation, les buts et les projets, les choix et décisions, les tensions, revendications et conflits. L'analyse des choix et des décisions des jeunes sera particulièrement privilégiée, car clloix et décisions sont les plus révélateurs des aspirations des jeunes. Certes on pourra
(12) En décrivant l'univers concentrationnaire qu'est l'asile, GOFFMAN (E.) donne un très bon exemple de ce type de travail: Une telle analyse « impose d'abandonner le point de vue de l'objet donné (l'arbitraire apparent des conduites par<.:ellaires) pour reconstruire la rationalité cachée de l'adaptation à un univers cohérent... » (P. 9 et 10). « Dégager une rationalité des comportements qui ne doit rien à leur signification manifeste ni aux rationalisations de leurs porte-parole. » (P. 12.) CASTEL (R.), présentation de Asiles, de GOFFMAN (E.), traduction de Liliane et Claude Lainé, Editions de Minuit, Paris, 1972, p. 9. 18 -

mettre en doute les possibilités de choix de l'individu dans une société très contraignante (13), mais si le choix n'est pas pure expression de la spontanéité, il n'est pas non plus pure obéissance à un déterminisme; l'étude des choix ou de ce que Claude Raynaut appelle « les 'stratégies » reste donc pertinente, car elle traduit dans les faits, des aspirations qui sont rarement exprimées consciemment. En général un certain niveau d'abstractiorl est nécessaire pour exprimer consciemment des aspirations; cette expression semble particulièrement. difficile pour des jeunes paysans. D'abord, dans la société villageoise l'expression est surtout collective; « seul on n 'est pas sûr de soi », c'est la collectivité qui peut exprimer une réalité et prendre des décisions. Ensuite, la place même des jeunes dans l'organisation ~ociale fixe des limites à leurs possibilités d'expression: devant être respectueux de la hiérarchie, ils éprouvent un serltiment de culpabilité s'ils expr;ment des idées personnelles. Cette dépendance est peut-(~tr ~ renforcée par ce que Jacques Berque appelle la « dépersonnalisation » due au phénomène colonial (14) et qui est un handicap à la prise de conscience des aspir,>.tioIlS. Enfin, la conscience du passé est beaucoup plus importante que la conception de l'avenir; ce qui limite peut-être l'expression des aspirations en tant que vues sur l'avenir « qui ne nous appar6 ~nt pas» ; d'autant plus que la plupart des comportem~nts des jeunes sont des comportements de préoccupation caractérisés par la nécessité de survIvre. Plutôt que la difficile expression des aspirations elles-

(lg) A ce propos, on lira avec intérêt la conclusion de Claude RAYNAUT à son ouvrage, Structures normatives et relations électives,Mouton, Paris, 1977, p. 291-292. (14) BERQJJE U.), La dépossessiondu monde, Editions du Seuil, Paris, 1964, p. 117, cf. également FANON (F.), Les damnés de la teTTe,Maspero, Paris, 1961, 246 p. 19

mêmes, l'analyse des pratiques et des choix est plus révélatrice des aspirations des jeunes (15). Pratiques sociales et choix d'existence des jeunes seront développés à travers les trois grandes parties de ce livre. La première partie aura pour but de montrer comment les jeunes intériorisent les normes sociales telles qu'elles leur sont proposées, comment ils appréhendent l'organisation sociale et économique de leur société et leur propre place dans cette société. L'analyse du contexte social et de la manière dont il favorise la genèse des aspirations sera abordée à travers les thèmes: différenciation sociale des groupes résidentiels, système hiérarchique et stratification sociale, antagonismes familiaux, organisation du pouvoir politique, compétition économique, idéologie de la parenté et relations sociales (Chapitres 1 à 6). La deuxième partie tentera surtout de dégager la rationalité des comportements des jeunes et de leurs aspirations à travers les choix individuels et les stratégies collectives, dans le mariage, le travail, l'association des jeunes et la participation à la transformation du pouvoir politique (Chapitres 7 à 9). La dernière partie (chapitres 10 et Il) resituera le village dans l'ensemble de la société malgache; fruit d'une étude que j'ai menée en 1977 sur le transfert des connaissances à Madagascar, elle voudrait rendre compte d'une part de la dynamique culturelle et des possibilités de transformation des sociétés villageoises, et d'autre part des formes de domination dont ces sociétés restent l'objet dans les relations villes-campagnes. Mais avant d'aborder ces thèmes une présentation du village est. nécessaire. Ambohitravoko est situé sur les hau(15) « A travers les choix successifs liés à des intérêts plus ou ~oins grands, dans des situations différentes, une même aspiration peut se préciser, se fixer et se réaliser progressivement."» CHOMBART de
LAUWE (P .-H.), AsPirations et transfOrmations sociales, op. cit., p. 20.

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