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Jeunes SIDA langage

De
288 pages
En 1990 et 1993, deux concours de scénarios de films sur le sida ont permis à plus de 5 000 jeunes d’exprimer leur vision de la maladie et de la prévention. Jeunes, sida et langage propose une analyse sociologique et sémiologique de ce matériau original et complète notre compréhension des évolutions dans les comportements et attitudes face au sida. L’auteur met en évidence une série de changements dans les représentations et imaginaires des adolescents, et permet de mieux comprendre comment ils se représentent la société et comment ils se voient eux-mêmes.
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~.

JEUNES, SIDA ET LANGAGE

Collection

Communication et civilisation
dirigée par Nicolas Pélissier
Comité de lecture: Olivier Arifon , Christine Barats, Philippe Bouquillon, Agnès Chauvau, Philippe Le Guern, TrLo;tan Mattelart, Cécile Meadel, Arnaud Mercier, Dominique Pages, Françoise Papa Design des couvertures: Philippe Quinton

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La collection «Communication et civilisation », créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, valoriser les travaux portant sur l'information et la communication dans le monde, en mettant un accent particulier sur les sociétés en transition. D'autre part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en ayant pour soin de soutenir les projets éditoriaux de chercheurs non encore confirmés par la communauté scientifique, mais dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. L'information et la communication sont envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. De l'anthropologie aux technosciences, en passant par la philosophie et l'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, information et communication ne constituent pas des objets autonomes et autosuffisants. Elles signifient que toute société a besoin d'instances médiatrices et peuvent être appréhendées comme des composantes à part entière du processus de civilisation. Or à l'Ouest, à l'Est, au Nord ou au Sud de la planète, ce processus admet des formes souvent spécifiques, parfois communes, mais toujours à découvrir.

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Ouvrages parus: Sophie BACHMANN - L'éclatement de l'ORTF Anne MAYÈRE - La société informationnelle Hélène CARDY - Construire l'identité régionale Philippe QUINTON - Design graphique et changement Anne NIV AT - Quand les médias russes ont pris la parole

Dana RUDELlC-FERNANDEZ

JEUNES, SIDA ET LANGAGE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

(Ç)L'harmattan, 1997

ISBN: 2-7384-5668-5

Remerciements

Je remercie de manière particulière Sandrine Petit qui a aidé de son assistance, ses suggestions et son soutien inlassable à la réalisation de ce livre. Le traitement et l'analyse des données lexicométriques ont été menées en collaboration avec Bruno Cargnelli, auteur de la méthodologie Lexi', que je remercie vivement de son apport. J'adresse ma gratitude à Gilles Lockhart pour le soin apporté au questionnement du style et de l'organisation de ce texte. Mes remerciements vont également à Antonio Ugidos et Didier Jayle, ainsi qu'à toute l'équipe du CRIPS lle-de-France, pour leur soutien continu apporté à ce travail et à France Lert qui a suivi l'évolution de cette recherche depuis ses débuts.
Je remercie le Professeur Pierre Fédida d'avoir accueilli cette recherche au sein du Laboratoire de Psychopathologie Fondamentale et Psychanalyse de l'Université Paris 7 - Denis Diderot.

Enfin, j'exprime ma reconnaissance à tous les auteurs qui ont participé aux deux concours de scénarios de fi1ms et dont les textes sont au centre de la présente recherche. Une partie des scénarios présentés en annexe sont extraits de l'ouvrage 50 scénarios contre un virus, publié par les éditions Arte et Hachette jeunesse, que nous remercions de l'autorisation de reproduire ces textes. Cette recherche a bénéficié d'un financement de l'Agence Nationale de Recherches sur le Sida.

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Préface
Au moment où le traitement de l'infection par le VIH - principalement la mise au point des trithérapies - parait devoir constituer une importante avancée médicale et une véritable espérance, le livre de Dana RudelicFernandez nous rappelle assez opportunément que la prévention doit rester un
objectif prioritaire de la politique de santé - c'est-à-dire d'une politique

principalement soutenue par la transformation des attitudes éducatives. Dans son étude, l'auteur se propose de contribuer à la compréhension d'un phénomène touchant non seulement une société mais ses habitudes culturelles les plus enracinées ainsi que les représentations attachées à la contamination par la maladie - celle-ci devenue en quelque sorte "maladie de la sexualité". On savait déjà que le sida constituait à de nombreux égards - y compris du point de vue de la tradition pasteurienne en virologie - un nouveau paradigme propre à modifier les pratiques quotidiennes, les sensibilités émotionnelles et affectives, les "systèmes" collectifs et individuels de représentation. On dispose à présent d'une recherche informée grâce à laquelle il est possible d'observer directement en quoi des changements installés dans les mœurs de la vie quotidienne renvoient à des transformations dont le puissant impact imaginaire reste encore à considérer. Le travail que nous lirons ici prend appui sur les scénarios rédigés en réponse aux concours Un séropositif dans la ville et 3000 scénarios contre un virus. Le premier de ces concours a été lancé en 1990 par Médecins du Monde, l'Association pour la Prévention du Sida (APS) et le Centre Régional d'Information et de Prévention du Sida (CRIPS) : il a fait participer près de 500 jeunes des deux sexes âgés de 15 à 25 ans autour du thème Un séropositif dans la ville. 307 scénarios de courts-métrages émanant de diverses régions dont les DOM-TOM et de l'étranger ont été envoyés en réponse à ce concours. Le succès du premier concours a entraîné le lancement d'un second concours en 1993 dont l'initiative revient au CRIPS. à Médecins du Monde et à l'Association des Enseignants Sida de Saint-Antoine (AESSA). A l'intention des jeunes de moins de 20 ans, ce second concours des scénarios de films (courts-métrages de 3 à 5 minutes) proposait 28 situations ayant trait à l'utilisation du préservatif, le dialogue entre les partenaires sur la sexualité et le sida, etc. Rédigés par 4 000 jeunes qui ont participé à ce concours, 1 551 projets sont parvenus aux organisateurs. Ce matériel substantiel constituait un corpus témoin et justifiait de la mise au point d'une approche spécifique. Jeunes, sida et langage témoigne d'un usage m3.1"trisées moyens mis à d

disposition par les sciences de l'homme lorsque le chercheur ne néglige rien des études déjà produites dans différents domaines et potentialise la

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conjugaison de méthodes qui deviennent ainsi complètement innovatrices. La double formation de Dana Rudelic-Fernandez en sémiologie et en psychopathologie psychanalytique, ainsi que ses compétences confirmées dans ces champs d'investigation, la plaçaient dans des conditions d'innovation scientifique lui permettant une observation extrêmement fine et pertinente des implications complexes des phénomènes en cause. On saura gré à l'auteur d'avoir rédigé un ouvrage qui peut servir de modèle à des recherches futures. n est certes difficile d'extrapoler sur ce que seront les comportements relationnels et sexuels résultant de l'intériorisation progressive du risque d'infection par le VIR. Dana Rudelic-Fernandez se garde bien de s'engager dans une sociologie prospective qui tournerait vite à la fiction. Elle se limite à tirer prudemment - mais fermement - quelques enseignements de son étude pour la prévention. Tandis que la communication publique a cherché à produire des images positives des comportements de protection dans le rapport sexuel, il faut constater que la force des scénarios présentés par les jeunes traduit une vision individuelle faisant une large part à la connaissance concrète du sida et au rôle attendu de la confiance interpersonnelle. n semble qu'une majorité est tout-à-fait consciente du fait que le sida sollicite de diverses façons une éthique de la non-exclusion. Les rapports au corps, à la sexualité, à la maladie sont certes "thématisés" par le problème collectif du sida; mais ce qui est sans doute le plus important au regard de certaines transformations profondes dans la culture, c'est ce langage autre en lequel viennent à se parler des angoisses dont la séropositivité et le sida ont été des révélateurs collectifs. Au terme de la lecture de ce livre, on pourrait même se demander s'il s'agit bien de changements dans les représentations, les mentalités et les sensibilités, ou si ces mots n'appellent pas à se voir substituer des expressions rendant compte d'un extraordinaire discernement d'une nouvelle génération à l'égard des discours communément tenus sur la vie amoureuse, la fidélité, l'abstinence, la tolérance, etc. La sensibilité psychanalytique discrètement présente dans ce livre donne toute la mesure d'une écoute du langage où le sida exige bien plus que le discours de la conscience des risques et sollicite avec gravité une parole personnelle de la confiance. Ce n'est pas là l'un des moindres apports de ce livre que celui de laisser entrevoir comment le médecin, l'éducateur, le psychologue, comme souvent le parent, n'ont jamais le temps d'écouter les angoisses dont la sexualité est la source bien avant qu'elles viennent se cristalliser sur des craintes de contamination par le VIR.

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Cette étude remarquable devra - nous l'espérons - non seulement servir de base à notre réflexion mais impulser de nouvelles recherches qui tiennent compte de l'impact du langage dans tous les domaines des comportements humains.

Mai 1997

Pierre Fédida

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Introduction

Elaborés à partir des représentations et imaginaires personnels, les scénarios rédigés en réponse aux concours Un séropositif dans la ville et 3 000 scénarios contre un virus constituent un "corpus témoin" de notre société et des stratégies de prévention du sida en France. En mettant en scène les situations liées à l'infection par le VIH et en choisissant plus ou moins consciemment des modes de traitement de ces situations, les jeunes auteurs nous fournissent des informations précieuses sur la mutation socioculturelle qui s'opère depuis le début de l'épidémie de sida et qui est en train d'affecter la société dans son ensemble, ses modes de vie, de sociabilité, de pensée. En effet, les modifications des pratiques liées à la protection envers le VIH dont témoignent les différentes enquêtes qualitatives et quantitatives en santé publique ne semblent pas avoir d'équivalent dans d'autres domaines de l'observation des comportements humainsl. Si l'âge moyen du premier rapport sexuel n'a pas évolué significativement depuis les années soixante-dix2, on note en France une forte augmentation de l'utilisation du préservatif qui est devenu étroitement associé à l'entrée dans la vie sexuelle: 75% des 15-18 ans ayant eu leur premier rapport sexuel en 1993 ont utilisé un préservatif à cette occasion contre 7% en 19853. Chez les plus âgés, en particulier ceux engagés dans une vie de couple stable, on constate une baisse significative de multipartenariat sexuel entre 1992 et 1994, tant pour les hommes (de 20,7% à 15,9%) que
1 J.-P. MOATTI, C. SERRAND, "Les sciences sociales face au sida, entre silence et trop parler", Cahiers de sociologie et de démographie médicales n03, juillet-septembre 1989, pp. 231-261. 2 L'âge du premier rapport a baissé de 1,2 ans pour les hommes et de 3,2 ans pour les femmes en 50 ans. Cf. A. SPIRA, N. BAJOS et le Groupe KABP/ACSF, Les comportements sexuels en France, Paris, 1993. 3 H. LAGRANGE, B. LHOMOND, (éd.), L'entrée dans la sexualité. Le comportement des jeunes dans le contexte du sida, Paris, 1997.

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pour les femmes (de 9,1 % à 6,3%). Les pratiques et les modes de vie associés à l'homosexualité ont non seulement gagné en acceptation sociale mais se sont vus modifiés significativement dès la première phase de l'épidémie de sida4. Dans la mesure où la pérennisation de ces pratiques semble se confinner, celles-ci peuvent être considérées comme indicatives d'un changement socioculturel profond. On peut néanmoins se demander comment de telles évolutions ont pu s'opérer en si peu de temps. Les changements effectués sont-ils de

nature à perdurer ou des "retours de balancier" restent-ils possibles? De même, l'intégration des stratégies de prévention, qu'il s'agisse de l'utilisation des préservatifs, de la diminutiondu nombre de partenaires, de la fidélité ou de l'abstinence, est-elle susceptible de transformer nos représentations des pratiques sexuellesdans leur ensemble? Enfin, quelles sont les répercussions de ces évolutions sur l'entrée dans la sexualitéactive des plus jeunes?
Cette étude se propose d'aider à la compréhension de ce phénomène unique qui touche notre société et d'éclairer les données issues de différentes études mises en place face à l'épidémie du sida. L'analyse du matériau original que constituent ces scénarios permet d'enrichir notre compréhension des évolutions révélées dans ces enquêtes. On y décèle dans quelle mesure les changements constatés au niveau déclaratif se sont réellement installés dans les mœurs, et en quoi les évolutions dans les pratiques renvoient à des transformations plus profondes de représentations sociales et d'imaginaires individuels. On y lit également l'impact des médias, et notamment des campagnes publiques de prévention du sida, non seulement en terme de connaissances, mais aussi en terme d'attitudes et de pratiques: les représentations de la transmission du virus, les attitudes à l'égard des personnes atteintes, l'acceptation ou non du préservatif ou du test de dépistage, ainsi que la perception du risque et de la protection. Ces scénarios constituent donc un repère précieux de l'histoire contemporaine et permettent de mieux comprendre l'impact des campagnes de prévention du sida ainsi que les obstacles auxquels celles-ci ont pu se heurter.

Description des concours
Les deux concours avaient une visée de santé publique: favoriser la prévention du VIH ainsi que la tolérance et la solidarité à l'égard des personnes atteintes par le virus. D'ordinaire, une campagne de communication publique est le résultat d'une orientation définie par les pouvoirs publics et d'une
4 Alors qu'en 1985,44% des enquêtés déclaraient avoir modifié leurs pratiques sexuelles en vue d'une protection de l'infection par le VIH, ce taux augmente jusqu'à 80% en 1988. Cf. M. POLLAK., Les Homosexuels et le Sida. Sociologie d'une épidimie, Paris, 1988. 14

idée de message élaborée par une agence de publicité suivant un processus bien défini. TIs'agit d'un modèle de communication descendante dans lequel le public occupe une place de récepteur de l'information. L'originalité des deux concours (et de la campagne de communication 3000 scénarios contre un virus qui a résulté du second) résidait dans le processus de communication ascendante initié par des associations. Les deux concours étaient conçus de façon à stimuler un processus de réappropriation individuelle et collective de l'information sur le sida. L'hypothèse des organisateurs était qu'une certaine autonomie et capacité à aller soimême à la recherche de l'information, voire d'élaborer une attitude personnelle à l'égard du risque et de l'usage du préservatif, étaient essentielles pour la réussite d'une campagne de prévention. TIs'agissait de faire participer les jeunes de façon active et créative dans l'élaboration et la production d'une communication qui leur était adressée. En tant qu'actions de prévention, ces concours se sont ainsi d'emblée distanciés d'un modèle fonctionnaliste de communication selon lequel l'impact d'une action préventive serait lié exclusivement aux modifications des comportements induits par un apport d'information5.
Un séropositif dans la ville

Lancé en 1990 par Médecins du Monde, l'Association pour la Prévention du Sida (APS) et le Centre Régional d'Information et de Prévention du Sida (CRIPS), ce concours a fait participer près de 500 jeunes âgés de 15 à 25 ans autour d'un même sujet: un séropositif dans la ville. La majorité des auteurs étaient collégiens, lycéens ou étudiants. Les étudiants en cinéma et audiovisuel étaient nombreux (129, soit 26,7%). Dans l'esprit des organisateurs, ce concours, qui s'adressait aux 15-25 ans, visait surtout les adolescents. De fait, un tiers des participants (156, soit 32,3%) avaient entre 20 et 25 ans. Les auteurs se répartissaient entre l'TIe-deFrance (159 participants, soit 32,9%), les autres régions de France avec les DOM-TOM (301 auteurs, soit 62,3%) et l'étranger (32 scénaristes, soit 6,6%, dont un groupe de 10 jeunes Ivoiriens). La répartition des auteurs par sexe était relativement équilibrée (256 filles et 227 garçons). 307 scénarios de courts-métrages ont été envoyés en réponse à ce concours. Un jury de spécialistes du sida et de professionnels de l'audiovisuel a sélectionné les onze scénarios gagnants dont deux ont été réalisés sous forme

5 Pour une critique de ce modèle, cf. G. PAICHELER, "Connaissances, représentations sociales et comportements: les logiques préventives", in N. Bon, P. Aïach, J.-P. Deschamps (orgs), Comportements et Santé. Questions pour la prévention, Nancy, 1992, pp. 210-214. 15

de courts-métrages et ont connu une utilisation limitée dans le cadre d'actions de prévention de proximité6. 3 000 scénarios contre un virus Inspirés par le succès du premier concours, le CRIPS, Médecins du Monde et l'Association des Enseignants Sida de Saint-Antoine (AESSA) ont lancé en 1993 un second concours des scénarios de courts-métrages. Les organisateurs ont proposé 28 situations ayant trait à l'achat et à l'utilisation du préservatif, la première relation sexuelle, la fidélité, l'abstinence, le dialogue entre les partenaires sur la sexualité et le sida, la vie avec la maladie, la solidarité, la tolérance. Les situations proposées étaient les suivantes:
J.Jmagiru!z UT/£ situation cocasse, humoristique d'achat du préservatif. 2. Les préservatifs et leur mode d'emploi... 3 .Ils sont fous amoureux. Comment aborder la question du sida sans rompre la confiance? 4. Deux jeUT/£svont avoir leur première relation sexuelle; ils sont d'accord pour utiliser le préservatif. Au dernier moment, l'un des deux partenaires éprouve des difficultés... 5.11 (elle) afait la rencontre du samedi soir. L'autre préférerait ru!pas utiliser de préservatif... 6. Elle prend la pilule. Il le sait. Comment le (ou la) convaincre d'utiliser le préservatif? 7.Ils sont amoureux: le préservatif, lafidélité,l'abstiru!nce : quels choix ? 8. Quelqu'un révèle à un(e) ami(e) qu'il est séropositif... 9. Vous appreru!z, au hasard d'UT/£conversation, qu'un de vos proches serait séropositif. Jmagiru!z vos réactions. JO. Vous savez que le (la) petit(e) ami(e) de votre meilleur(e) ami(e) est séropositif(ve) ; votre ami(e) ne le sait pas... 11. Décrivez un dialogue imaginaire entre vos parents (ou un de vos parents) et vous autour du sida... 12.Jl (elle) est séropositiJrve) et se pose la question de l'annoncer ou non à sa famille 13.11 est attiré par un autre garçon. Comment aborder la question du sida? 14.11 ou elle est séropositive. Ils désirent un enfant... 15. Je me pose la question d'aller faire un test... 16.11 (elle) afait un test de dépistage et aura ses résultats dans huit jours... 17.11 (elle) est séropositif(ve) et vient d'être embauché( e)... 18. Etre séropositif en prison... 19. L'achat d'UT/£seringue dans UT/£ harmacie... p 20. Ils se droguent, ils n'ont qu'UT/£seringue... 21. Dans la classe de ma petite sœur un nouveau vient d'arriver. Il est hémophile. Discussions dans lafamille... 22. J'ai assisté à Uru!information sur les MST et le sida. Depuis, je ru!vis plus, j'ai peur... 23. Un distributeur de préservatifs est installé dans votre lycée. Les réactions sont 6 "La lézarde", de D. Bismont et M.-C. Declerc, premier prix du concours, et "Joli cœur", de H. Duparc, adapté d'une pièce de théâtre écrite par de jeunes Ivoiriens à l'occasion du concours.

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nombreuses... 24. Imaginez un programme de prévention du sida révolutionnaire dans votre lycée. 25. Info-Intox: imaginez, avec humour, toutes les situations improbables de contamination par le VIR qui continuent (à tort) à inquiéter. 26. Vous voulez faire connaître le numéro vert de Sida Info Service, 05366636 qui fonctionne 24 h/24h. 27. Imaginez une chanson de prévention sur le sida. 28. Si vous avez une idée géniale qui ne correspond à aucune des situations proposées, allez-y...

Plus de 4000 jeunes ont participé au concours et 1551 projets aboutis sont parvenus aux organisateurs. Plus de la moitié des scénarios (61,1 %) ont été écrits par des jeunes de 17 ans et plus. Ceux ayant entre 14 et 16 ans ont produit 23,4% et les moins de 14 ans 6,6% des textes. On a pu observer deux modes de production de scénarios: individuellement (67,8%) et en groupe (31,4%).48,2% des auteurs (individuels ou collectifs) sont des filleset 37,7% des garçons. 65,9% des scénarios ont été rédigés par des lycéens en filière générale ou par des étudiants. Seuls 5,2% étaient des lycéens en terminale A3-audiovisuelle ou des étudiants en cinéma I communication audiovisuelle; cette catégorie d'auteurs est sur-représentée sur l'ensemble des auteurs par rapport à la population générale, mais nettement moins que lors du premier concours. La répartition géographique des auteurs de ce concours est très semblable à celle du premier: 32,4% sont originaires d'lle-de-France, 61,3% de province et des DOM-TOM, et à peine plus d' 1% proviennent de l'étranger. Les jeunes ont majoritairement choisi une situation qui s'inscrit dans la proposition 28 (sujet libre), ou n'ont pas précisé de quelle situation ils s'inspiraient dans la rédaction de leurs textes (54,7%). Parmi les 45,3% de scénarios restants, 9,3% traitent explicitement la situation 1 (achat du préservatif) ; les 26 autres situations ne représentant que 36% des scénarios. Il situations (68 scénarios) totalisent chacune entre 0,1 et 1% des choix et 15 situations (474 scénarios) entre 1 et 5,5% des choix. Les situations 17 (sida et travail) et 19 (achat d'une seringue en pharmacie) n'ont été choisies que par un auteur chacune. Un jury composé de membres d'associations, de professionnels des métiers de la communication, du spectacle et de la santé a sélectionné les 31 scénarios gagnants. Le contenu des scénarios a fait l'objet d'un processus de travail et d'élaboration entre les auteurs, les réalisateurs et les membres des associations organisatrices. Les scénarios ont ensuite été confiés à des réalisateurs professionnels à qui on a laissé une pleine liberté sur le plan de la réalisation artistique. Une trentaine de films d'une durée de 2 à 5 minutes ont été réalisés et diffusés dans le cadre d'une campagne de prévention grand

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public en juin 19947. Les chaînes ont participé au financement de la production des films et les ont diffusés en choisissant elles-mêmes les heures, les jours et le rythme de programmation. L'impact des courts-métrages en tant que campagne de communication grand public a fait l'objet d'une évaluation scientifique8.

La spécificité de notre approche
En partant du fait généralement acquis pour les linguistes que les niveaux sémiologique et sémantique constituent deux niveaux autonomes du langage9, nous procédons à une analyse en deux temps: une étude sémiologique de l'univers de la signification immanent à la forme d'expression particulière que constituent ces scénarios, suivie d'une analyse sémantique des textes. Pour étudier les scénarios dans leur spécificité, il était indispensable de construire un outil ad hoc qui puisse répondre à la fois aux critères d'analyse sociologique et sémiologique. Le choix de l'approche sémiologique qui donne accès à la fois aux signifiés et aux signifiants nous différencie sur le plan méthodologique des psychologues ou des sociologues. En effet, dans notre analyse, nous ouvrons l'accès aux contenus des représentations par la voie des formes. Nous observons les mots et les phrases pour en tirer des enseignements; nous ne vérifions pas des hypothèses par l'observation des
7 Ces courts-métrages sont très différents dans leur contenu et dans leur forme: films dhumour sur l'achat de préservatif, films musicaux, films de science-fiction, drames, films sensuels et érotiques... TIsmettent en scène une diversité de situations de vie: pause dans un café, fête d'anniversaire, rupture amoureuse, retrouvailles dans une gare, visite au musée ou au cirque. Environ la moitié des films (15/31) mettent en scène une relation amoureuse et/ou sexuelle. Lhypothèse de transmission du VIH par relations homosexuelles est évoquée plus ou moins directement dans quatre films ; la bisexualité est explicitement évoquée dans un seul film. La toxicomanie et l'infection au VIH par partage de seringues sont abordées dans un film ; il en est de même pour la transmission materno-fœtale. La quasi-totalité de ces films abordent la question du préservatif: qui le met ou ne le met pas, quand, avec qui, pourquoi, comment... Associé au plaisir et au désir, le préservatif est aussi présenté comme un "enjeu affectif' dans une relation amoureuse. Pratiquement un tiers des films traitent des problèmes affectifs et sociaux que rencontrent les personnes atteintes par le virus. 8 Cf. N. BAJDS, B. DUCDT, D. RUDEUC-FERNANDEZ, F. LERT, A. SPIRA, "3 000 scénarios contre un virus, évaluation d'un nouveau modèle de communication sur la prévention du Sida. Analyse des réactions suscitées par la campagne", Revue d'Epidémiologie et de Santé Publique n044, 1996, pp. 237-247; D. RUDEUCFERNANDEZ, . BAJDS, F. LERT, "Elémentspour une évaluation qualitative des N campagnes de prévention du VIH", Santé Publique vol. 8, n04, décembre 1996; D. RUDEUC-FERNANDEZ, N. BAlDS, F. LERT, "Entre message didactique et stratégie publicitaire, usage de la fiction dans la communication préventive", Ruptures vol. 4, n~, juin 1997 (à paraître). 9 Cf. A.-I. GREIMAS, Sémantique structurale. Recherche de méthode, Paris, 1986. p. 55. 18

mots. De même, le langage n'est pas simplement pour nous un médium transparent, un véhicule neutre, un canal entre l'émetteur et le récepteur par lequel est transmis le message, où serait éventuellement intégrée une notion de "bruit" ou de "communication parasite". Nous nous détachons en ce sens du schéma classique de l'information tel qu'il a pu être utilisé en sociologie, théories de la communication ou dans d'autres domaineslO. Nous considérons qu'une communication constitue un acte de langage, c'est-à-dire un dispositif complexe construisant du sens à propos de l'expérience humaine, à travers des catégories d'intelligibilité que le langage met à notre disposition. Ces catégories cognitives et linguistiques s'appuient ellesmêmes sur des pratiques sociales des individus et sur les représentations que ces individus construisent de leurs propres pratiques. C'est en ce sens qu'on peut dire que les pratiques linguistiques construisent leurs objets, à savoir des catégories de fragmentation du monde et de l'expérience appelées généralement "thèmes" ou "contenu" ou encore "sujet" de la communication Il. Aussi, les scénarios résultent-ils d'un double processus de sémiotisation. TIs correspondent à la fois à un processus de signifiance impliquant l'ensemble des relations subjectives et sociales qui caractérisent le texte12 et à un "acte de langage", une transaction, qui fait de ce monde signifié "un objet d'échange avec un autre sujet parlant qui joue le rôle de destinataire de cet objet"13. Si ces deux processus sont interdépendants, notre étude est orientée principalement vers l'exploration des scénarios comme lieux de "transformation" sémiologique de non-sens en sens. il s'agit principalement de comprendre comment ces scénarios conceptualisent, nomment et qualifient les êtres qu'ils mettent en scène, en les inscrivant dans des schémas d'action et en en faisant des "identités narratives" soumises à des rapports de causalité. En tant qu'objets de transaction, ces scénarios nous intéressent dans leur fonction de support d'échanges verbaux entre les jeunes auteurs et leur entourage14 ou de médiateur d'interactions, processus qui ajoute au sens proprement sémio-linguistique de ces textes une dimension pragmatique, sociolangagière.

10 Le modèle de Shannon et Weaver est traditionnellement invoqué en exergue de ce type d'analyses (cf. C. SHANNON, W. WEAVER, Théorie mathématique de la communication, Paris, 1975). 11 Cf. Communications, Variations sur le thème, n07, 1988. 12 Et qui excèdent le sujet et ses structures communicatives (cf. J. KRISTEV A, La révolution du langage poétique, Paris, 1971). 13 P. CHARAUDEAU, "Une analyse sémiolinguistique du discours", in P. Charaudeau (éd.), Les analyses du discours en France, Langages vol. 29, n01l7, mars 1995, pp. 96-1l1. 14 En 1990, 483 jeunes ont rédigé 307 scénarios; en 1993, on comptait environ 5000 jeunes auteurs pour 1 551 scénarios (soit 31,4% de textes rédigés collectivement). 19

L'analyse sémiologique s'appuie sur l'étude du vocabulaire, de la morphologie, de la syntaxe. Elle prend en compte trois niveaux: les mots, la phrase, le texte. Elle tient compte également des phénomènes liés aux modalités d'énonciation (dialogue, narration, récit filmique, etc.) et au contexte d'énonciation (la transaction ou le "contrat de communication"). Nous avons jugé intéressant, étant donné la dimension du corpus, de mettre en œuvre, en complémentarité avec la méthode d'analyse sémiologique, un volet d'analyse lexicométrique. Le traitement lexicométrique s'appuie sur des relevés informatiques de fréquences d'emploi, de positionnement, de cooccurrences. fi permet d'étudier chaque mot dans son environnement et en fonction de sa distribution. fi faut toutefois insister sur l'autonomie et l'antériorité logique de l'analyse sémiologique, à la fois pour souligner l'autonomie des deux approches et la dominante sémiologique dans l'ensemble de nos analyses, y compris dans les hypothèses ayant servi aux traitements sémantiques. L'analyse lexicométrique pennet toutefois d'étayer les hypothèses qualitatives par une approche plus "objective" des faits linguistiques. Elle permet aussi une mise en relief inattendue de certains phénomènes qui, sans elle, passeraient inaperçus. Notre objectif est in fine de mettre en relation pratiques langagières et pratiques sociales, en tant que conditions psycho-sociales qui les contraignent 15. Les scénarios présentés exclusivement sous fonne iconographique ou musicale, très minoritaires dans le corpus, n'ont pas été étudiés dans leur spécificité sémiologique. Tout élément narratif de ces scénarios a été codé dans le cadre de la base de données, exactement comme s'il s'agissait des scénarios verbaux. En adoptant le point de vue de stratification de l'objet en plusieurs niveaux d'analyse, l'objectif était d'étudier chacun de ces niveaux de production de sens séparément, pour procéder ensuite à une intégration de différents types d'agencements sémiologiquesl6. L'aspect iconographique ou musical de ces textes devrait faire objet d'une étude à part.

15 Cf. P. CHARAUDEAU, op. cit. 16 Cf. A. M. HOUDEBINE, (éd.) Travaux

en linguistique.

Sémiologie,

Angers,

1994.

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Le scénario comme langage

Quel langage pour parler du sida?

Une des interrogations pennanentes de tous ceux impliqués dans la communication et l'éducation pour la santé concerne le "langage" à utiliser. Qu'ils adoptent un point de vue linguistique ou sociologique, de nombreux auteurs insistent sur la nécessité d'utiliser dans les messages préventifs un mode d'expression "adapté aux jeunes"17. Or, malgré de nombreux efforts pour améliorer la communication en direction des jeunes, celle-ci s'ajuste encore difficilement à leur sensibilité, à leurs attentes et à l'image qu'ils se font d'eux-mêmesI8. Si les raisons de ces difficultés de communication sont multiples, panni elles, le langage utilisé n'est pas la moindre: le même contenu conceptuel peut être accepté ou rejeté selon la manière dont il est exprimé.

Existe-t-iI un langage des jeunes ? Lorsqu'on s'intéresse à la question du "langage des jeunes", peu nombreuses sont les recherches d'une portée générale. Comme le précise Elisabeth Bautier, si "l'on est à la recherche d'outils d'analyse du langage de jeunes adultes, on ne peut que remarquer le très petit nombre de travaux pertinents"19. En effet, la majorité des travaux réalisés sur ce thème dans le
17 G. FABRE, "La notion de contagion au regard du sida ou comment interfèrent logiques sociales et catégories médicales", Sciences Sociales et Santé vol. XI, nOl, 1993; M. CROS, "Les apports de la linguistique", in Les jeunes face au SIDA: d£ la recherche à l'action, Paris, 1993, pp. 50-61 ; A-M. LAURIAN, D. RUDEUC-FERNANDEZ, "L'expression de la sexualité et du risque vrn chez les adolescents", in Les jeunes face au SIDA: d£ la recherche à l'action, Paris, 1993, pp. 62-69. 18 Cf. G. PAICHELER, in Adolescence et risque, op. cit., et G. FABRE, La prévention du sida auprès d£sjeunes: paradoxes et contradictions, Aix-en-Provence, novembre 1991. 19 E. BAUTIER, "Aspects sociocognitifs du langage, quelques hypothèses", Langage et 23

domaine de la psycho-linguistique et de la socio-linguistique sont d'une portée très limitée. En psycho-linguigtique, on distingue deux types de recherches : d'une part, celles qui concernent les étapes du développement cognitif et l'acquisition du langage chez l'enfant, et d'autre part celles qui traitent des pathologies du langage chez l'enfant et chez l'adolescent. Du point de vue sociolinguistique, le langage des jeunes est le plus souvent étudié à titre de "sociolecte" : l'usage de la langue d'un locuteur y est abordé comme renvoyant à son statut de membre d'une classe, d'une catégorie, d'un groupe social, et comme producteur singulier d'un discours. Une autre perspective prend en compte les dimensions énonciatives et pragmatiques du langage, introduisant ainsi le cadre social, ou tout au moins situationnel, de son fonctionnement et liant l'acquisition des règles d'utilisation du langage à celle plus générale de la cognition sociale. Mais il s'agit, là encore, d'étudier des phénomènes d'acquisition. Enfin, d'autres études se centrent sur la question de l'influence des conditions de socialisation sur la construction du rapport au langage et sur son fonctionnement. Si peu de travaux linguistiques se sont intéressés au langage des jeunes d'un point de vue plus global, c'est probablement parce que les catégories de "la jeunesse" et de "l'adolescence" posent en elles-mêmes problème: il est difficile de les définir de manière à la fois précise et souple. L'adolescence est le plus souvent mise en relation avec l'émancipation psychologique du sujet par rapport à la famille et avec l'adaptation de l'individu aux nombreux changements du corps et de l'esprit liés à la puberté. Les difficultés qu'on rencontre en sociologie à définir l'entité de la jeunesse sont bien connues. Les catégories de l'adolescence et de la jeunesse sont à la fois bien distinctes et inséparables. Selon la définition de l'Organisation Mondiale de la Santé, la limite supérieure de l'adolescence est généralement située à l'âge de 19 ans et celle de la catégorie des jeunes à 24 ans20. Selon les milieux socio-professionnels, selon les origines géographiques, etc., les jeunes atteignent le type de maturation qui correspond à ce qu'on a coutume d'appeler l'adolescence à des âges différents. L'adolescence est donc une catégorie à usages sociaux différents, construite, produite par des politiques spécifiques dites "sociales". Sur le plan linguistique, c'est une période où le jeune a déjà acquis la majeure partie de ses facultés mais où il est encore en train de se former. Là encore, les critères d'âge restent trop formels pour correspondre à une réalité linguistique souvent très variée et à un vécu relativement disparate. Ainsi, à

Société n047, 1989, pp. 55-84. 20 La limite supérieure de 25 ans est implicitement admise en France parce qu'il s'agit de l'âge légal le plus fréquemment utilisé comme limite du bénéfice de prestations sociales ou de services d'insertion pour les jeunes (F. LERT, B. SPENCER,H. LERT, "Laprévention du sida en direction des jeunes", Revue Française des Affaires Sociales n~, avril-juin 1993, pp. 137-154.

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des degrés différents, on constate à l'adolescence des déficits d'élaboration de structures linguistiques et sémantiques21. De même, le jeune est sujet à toutes sortes d'influences (amis, enseignants, lectures, médias, etc.) et il est en train de créer son style d'expression propre. Des travaux en psycho-linguistique montrent22 qu'il existe des différences importantes dans la capacité des adolescents à s'exprimer explicitement sur des sujets précis. Ainsi, Bernstein affinne que les adolescents des classes ouvrières sont moins susceptibles de fournir une explication explicite d'un état de fait que les enfants et les adolescents des classes moyennes23. TI montre que la capacité à communiquer l'émotion dépend en large partie du degré d'exposition au langage durant l'enfance et les premiers processus de socialisation. Ces différents facteurs ainsi que la notion d"'âge linguistique" doivent être pris en compte lorsqu'on s'intéresse au langage des jeunes.

Une posture critique

Le public des jeunes est plus critique que l'ensemble de la population à l'égard de la communication médiatique liée à la prévention du sida24. Si ce regard critique semble corrélé avec le niveau socio-culturel et avec une volonté de mise à distance de l'infonnation sur le sida25, il renvoie également à un clivage en tenne des représentations qui persiste entre, d'une part, la vision adulte de la société, de la sexualité et des relations affectives, et, d'autre part, l'imaginaire des jeunes. Les enquêtes réalisées à partir des entretiens auprès du public des jeunes ont mis en évidence un décalage entre un certain nombre de discours (discours publicitaire, éducatif, préventif, etc.) et le langage utilisé par les jeunes eux-mêmes, lorsqu'ils s'expriment à propos de la santé, du corps, de la sexualité ou du sida26. En simplifiant à l'extrême, on dirait que du côté des discours publics, nous sommes confrontés à un "discours objet", à la maladie observée de l'extérieur; du côté des jeunes, nous sommes face aux problématiques psychologiques et sociales concrètes, à

21 Cf. J.-C. MAHER, "Linguistic Aspects of Adolescent Therapy, an Introduction", Language Scie1l£es vol. 12, n01, 1990, pp. 39-52. 22 B. BERNSTEIN, "A Sociolinguistic Approach to Socialisation: with some Reference to Educability", in E. WIlliAMS (éd.), Language and Poverty, London, pp. 25-61. 23 B. BERNSTEIN, op.cit. 24 N. BEL1ZER, "Des enquêtes sur les jeunes face au sida: une synthèse", in Les jeUll£s face au SIDA : de la recherche à l'action, Paris, 1993, pp. 9-14. 25 P. ADAM, G. PAICHELER, A. QUEMlN, Sitkl2010: base d'analyse et synthèse sur les aspects socio-culturels du sida, Paris, juin 1994. 26 Cf. M. CROS, op. cit., et A.-M. LAURIAN, D. RUDEUC-FERNANDEZ, op. cit. 25

une démarche de prévention plus ou moins intériorisée, plus ou moins individuelle.
Ce clivage semble traverser l'ensemble de l'univers de la communication et de l'éducation pour la santé. En effet, la vision adulte du monde, souvent ressentie par les adolescents comme normative, voire injonctive, trouve plus généralement son illustration dans un certain nombre de messages sur la santé. La communication préventive, comme d'ailleurs toute information concernant la santé, relève au départ de la communication dite "pédagogique" qui suppose un différentiel de savoir entre l'énonciateur et le destinataire. Le prototype de cette situation (ou de ce modèle d'interaction sociale) est basé sur l'attitude active de l'adulte qui s'exprime et sur l'attitude passive de l'adolescent qui reste silencieux et est supposé écouter27. Ce modèle de communication situe le destinataire en position d'infériorité et soulève des questions de crédibilité du message et de légitimité de l'énonciateur. Dès lors, les difficultés dans la réception du message ne sont pas nécessairement liées à son contenu mais à la manière dont il situe l'énonciateur et dont il définit le destinataire. Au niveau de sa forme, ce mode de langage se distingue par sa scientificité, si l'on entend par là "un savoir dont les origines sont gommées."28. En d'autres mots, il s'agit d'un discours scientifique qui élude l'énonciation et l'énonciateur (absence de dialogues; l'émetteur est présent seulement à la 3ème personne, à travers son énoncé: pas de prise de parole personnifiée, destinataire absent...) avec une certaine prétention totalisante du savoir médical. Le destinataire est absent en tant qu'individu: ses représentations sont stylisées, y compris celles de sa sexualité. Dans ce type de communication, le langage de prévention est considéré comme un "langage transparent" qui permet de communiquer directement et "sans pertes". Or, "communication directe" rime souvent avec discours d'injonction, langage normatif et moralisant, associé par les jeunes à l'univers adulte et à l'image répressive de la société. Dans ce contexte, le discours de prévention est appréhendé comme un discours adulte par excellence. C'est peut être d'abord cette attitude dominante d'un adulte actif face à un adolescent passif qui est mise en cause par les jeunes lorsqu'ils expriment un point de vue critique à l'égard des messages qui leur sont destinés sur le thème de la santé et au-delà. Pour résumer, disons que ce discours fait précisément abstraction de ce qui pose problème dans la prévention, à savoir que des individus ne rationalisent pas leurs comportements sexuels en fonction des risques théoriques
27 J.-C. MAHER, op. cit., pp. 39-52. 28 J.-M. LEVY-LEBLOND, L'esprit de sel: science, culture, politique, Paris, 1981, cité par G. Fourez, inLa construction des sciences, Bruxelles, 1988. 26

d'infection par le VIH. Nombre d'enquêtes le montrent: un discours préventif subit le plus souvent des déformations lorsqu'il est appréhendé par ses destinataires, générant par là des conduites qui s'éloignent de la rationalité présupposée d'un individu abstrait29. On sait, par exemple, que, selon une logique de protection communautaire, les lieux de risque sont identifiés comme des espaces hors du champ quotidien d'un groupe social, repoussant ainsi le risque aux marges de la communauté3o. Plus récemment, des stratégies de communication visant à éviter cet écueil ont vu le jour. Plusieurs exemples peuvent être cités, notamment deux campagnes d'affichage en 1992-93 et des actions de prévention par les pairs développées en France sur le modèle anglo-saxon. Après une première phase de communication basée sur des messages explicites et injonctifs (ex. "Le sida ne passera pas par moi"), les campagnes publicitaires introduisent à partir de 1992 une certaine réflexivité dans leur langage. Ainsi, dans les affiches de la campagne de promotion de préservatifs lancée en 1993 par AIDES, "Le préservatif: pour nous protéger du sida"31 ou encore dans celles "condom = préservatif' de la Mairie de Paris qui proposaient une définition du mot "préservatif' en langue étrangère32, le message préventif apparaît comme étant en interrogation sur son propre statut linguistique. Le langage de la prévention y est abordé non pas comme un médium transparent, "une langue naturelle", mais comme "une langue étrangère" et qui est donc à apprendre par tous. D'un message supposant la transparence du médium-langage et l'impersonnalité tant de l'énonciateur que du récepteur, le message publicitaire évolue vers une communication "indirecte", "transposée". Les multiples actions de communication et de prévention "par les pairs" qui se sont développées dans les pays anglo-saxons et en France ces dernières années visent principalement à éviter le travers de la situation traditionnelle d'apprentissage où les jeunes sont mis dans une position de subordination et
29 Cf. N. BAJOS, D. LUDWIG, "Risque construit et objectivation du risque: deux approches de l'adaptation au risque de trànsmission sexuelle du sida", in N. Bajos, M. Bozon et A Giami (éd., pour ANRS, V. Doré et Y. Souteyrand), Sexualité et sciences sociales, Paris, 1995. 30 M. CALVEZ, La sélection culturelle des risques du sida. Approche à partir d'études locales, rapport ANRS, 1992. 31 Réalisée en collaboration avec des marques de grande consommation: Lee Cooper ("Tu prends les devants, derrière, t'assures"), Benetton ("United condoms of Benetton"), Mir ("Mini-risque, mini-prix, mais il fait le maximum"), Les 3 Suisses ("On a tous un vêtement chouchou") et Elle ("Elle ne badine pas avec l'amour") ; Agence Joker, 1993. 32 L'affiche comportait la prononciation du mot en français, une défInition en langue étrangère ("la seule protection contre le sida") et en guise d'exemple: "En pharmacie, demandez: 'Une boîte de préservatifs, s'il vous plaît'" (campagne "Condom = Préservatif', Mairie de Paris et Direction de l'Action Sociale, de l'Enfance et de la Santé, 1992). 27

de cible passive. Or, il ne suffit pas simplement de mettre un jeune à la place de l'adulte pour qu'un modèle de transmission de connaissances statique et passif se transforme en une méthode dynamique et fonctionnelle. En effet, l'éducation par les pairs repose sur un modèle de communication directe dont l'hypothèse de base se lit comme suit: une communication sans interférences ni barrières s'établit automatiquement, dès lors que des adolescents s'adressent directement à des adolescents33. Si le clivage intergénérationnel peut intervenir comme un véritable frein à la communication, on sait aussi que les jeunes parlent peu, entre eux, de la sexualité de manière "directe", c'est-à-dire sans qu'un autre niveau de langage n'intervienne (celui de l'humour, de la vulgarité, de la timidité, de la honte...). Non seulement cette conception de la communication attribue un pouvoir magique au langage des adolescents, mais elle reflète une projection adulte sur leur univers. Les jeunes ne communiquent pas plus directement entre eux sur la sexualité et le sida que ne le font les adultes. Dès lors, chercher à instaurer des échanges explicites, directs, là où les jeunes, pour exprimer des manières d'être et de penser, font naturellement appel à un mode d'expression implicite et à des supports de médiation sémiotique (image, musique, gestes, vêtements, etc.), c'est probablement aller à l'encontre des principes mêmes d'une communication efficace.

Quel langage pour parler du sida? Les problèmes de communication que nous venons rapidement de passer en revue ne peuvent pas être résolus simplement en précisant les mots et leurs critères d'usage et de définition; il n'existe pas non plus de langage neutre auquel les deux interlocuteurs pourraient avoir recours. il s'agit de creuser derrière les mots les représentations que ceux -ci recouvrent et les différences auxquelles elles correspondent en terme d'univers sociopsychologiques. En effet, lorsqu'on aborde la question du "langage des jeunes", on se focalise trop souvent sur l'aspect formel de la langue. Par langage, il faut entendre non seulement le sociolecte d'un groupe de jeunes avec son vocabulaire et structures syntaxiques propres; mais également le contenu du discours, les représentations, les "scénarisations" qui renvoient à des imaginaires sous-jacents à des expériences vécues quotidiennement par les jeunes. Les divergences qui séparent l'univers de communication des jeunes de celui des adultes sont d'une certaine manière antérieures au choix des mots et des expressions. En amont de la problématique de la communication se pose alors la question de mode d'appréhension de la réalité. Un système de repré33 Cf. D. RUDEUC-FERNANDEZ, "L'illusion de la communication entre jeunes", Le Journal du Sida n054-55, septembre-octobre 1993, pp. 78-79. 28