Jeunesse et classes sociales

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Jean-Claude Chamboredon a marqué le renouveau de la sociologie française dans les années 1960 aux côtés de Pierre Bourdieu et de Jean-Claude Passeron, coauteurs avec lui du Métier de sociologue. Le présent ouvrage rassemble des articles, parus entre 1966 et 1991, qui ont fait date. Il montre la profondeur et l’actualité de son œuvre sur des thèmes toujours brûlants : la culture adolescente, la vie en HLM, la délinquance, l’école maternelle. Penser avec Chamboredon aujourd’hui, c’est montrer le poids social de l’âge, la relégation des banlieues, les inégalités des citoyens devant la justice, les effets pervers du pédagogisme, ou encore le rôle de l’école maternelle et de la prime éducation dans la reproduction des disparités culturelles entre les classes sociales.
Publié le : vendredi 30 octobre 2015
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EAN13 : 9782728839786
Nombre de pages : 264
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introductIon
Paul PasqualI
n peut dire de JeanClaude Chamboredon ce que luimême écrivait à O propos de l’historien Philippe Ariès : « étranger à beaucoup de confor mismes », il a posé « des questions fécondes » aux sociologues et leur a ouvert 1 « des perspectives inattendues sur certains de leurs objets » . Sa rigueur, sa finesse et son inventivité sans tapage expliquent certainement pourquoi, plusieurs décennies après leur parution, la plupart de ses travaux sont toujours considérés comme des classiques. Homme d’articles et de chapitres d’ouvrages collectifs, maître en comptes rendus et en notes critiques, il fait partie aussi de cespasseursqui, dans les années 19601970, ont contribué par des traductions, des présentations ou des discussions théoriques très serrées, à faire connaître au public français des auteurs qui deviendront par la suite des références majeures : entre autres, Howard Becker, Basil Bernstein, Herbert Gans, Edward Thompson et Raymond Williams.
Cette curiosité à l’égard des chercheurs anglophones hétérodoxes et cette ouverture aux autres disciplines constituent une première ligne de force dans les travaux de Chamboredon. Une autre réside dans son atta 2 chement constant à la tradition durkheimienne . Elle s’illustre notamment dans sa fidélité à la redéfinition de cet héritage intellectuel que Pierre Bourdieu, JeanClaude Passeron et luimême avaient proposée en 1968, dansLe Métier de sociologue, en intégrant les apports de Bachelard, Marx 3 et Weber . Si les idées avancées dans cet ouvrage lui semblent toujours aussi pertinentes aujourd’hui, c’est qu’il n’a jamais cessé d’être animé par la conviction que la sociologie a une mission de dévoilement et qu’elle « ne vaudrait pas une heure de peine », selon l’expression de Durkheim, si les sociologues n’assumaient pas jusqu’au bout les exigences de leur métier et les conséquences de leur vocation. Cet engagement scientifique ne se traduit pas chez lui par une croyance scientiste ou un repli corpo ratiste, mais par un souci permanent d’établir un dialogue raisonné entre différentes traditions théoriques et approches méthodologiques.
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Mais la constante la plus remarquable s’observe dans son intérêt durable pour les différenciations et les définitions sociales de la jeunesse. Pardelà la diversité des sujets auxquels il s’est consacré à partir de la fin des années 1970 (les mondes ruraux, les appartenances territoriales, l’art et la littérature, la tradition durkheimienne...), on s’aperçoit bien, quand 4 on regarde de près sa bibliographie , de l’importance de ce « fil rouge ». Ce que l’on pourrait appeler, de façon quelque peu anachronique, une sociohistoire des âges de la vie et des rapports de classe, a consisté à offrir un regard original sur les temporalités (institutionnelles, collectives, biographiques) qui structurent les pratiques, les positions et les interactions dans l’espace social.
Qu’il s’agisse de la petite enfance, de l’adolescence ou de la condition estudiantine, la jeunesse (au sens large) a ceci d’intéressant qu’elle met en jeu des discours, des images, des pratiques et des mécanismes qui en disent autant sur les jeunes que sur les adultes, parents, enseignants, éducateurs ou autres agents d’encadrement. Cette période de la vie a la particularité d’offrir aux sociologues de nombreux terrains pour étudier les modes de socialisation et les institutions qui contribuent à façonner les corps et les esprits. De là les multiples entrées que JeanClaude Chamboredon a choisies pour interroger les relations entre les classes sociales, les classes d’âge et les classes scolaires : culture adolescente, grands ensembles, délinquance juvénile, prime éducation, système de formation. Entre le texte program matique publié en 1966, qui ouvre ce recueil, et les bilans synthétiques, parus en 1983 et 1991, qui récapitulent des résultats antérieurs et ouvrent de nouvelles perspectives, s’intercalent trois longs articles qui ont fait date, tous parus dans laRevue française de sociologie, en 1970, 1971 et 1973, dans lesquels toutes ces questions sont passées au crible d’un solide arsenal empirique et d’un ambitieux corps d’hypothèses théoriques.
Cosignés ou non, ces écrits sont en grande partie le fruit de réflexions collectives. Ils résultent, d’une part, de collaborations directes lors d’enquêtes de terrain (avec Madeleine Lemaire) ou d’analyses statistiques (avec Jean Prévot). Ils sont issus, d’autre part, d’une immersion quotidienne au sein d’un laboratoire, le Centre de sociologie européenne (CSE), créé en 1960 et dirigé jusqu’en 1968 par Raymond Aron, dont les membres ont plus ou moins participé, indirectement, à la fabrication concrète de
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ces travaux. Parmi eux, se trouvait notamment Pierre Bourdieu, directeur du CSE à partir de 1968, dont JeanClaude Chamboredon s’éloignera progressivement vers la fin des années 1970, jusqu’à sa rupture, discrète mais définitive, en 1981. Citons également JeanClaude Passeron, dont il restera proche tout au long de sa carrière, qui avait pour sa part quitté le CSE dès le début des années 1970. Il s’agit enfin de chercheurs que l’on retrouve dans des remerciements au début de ses articles ou dans les archives de ses enquêtes, au contact desquels il a forgé ses premières hypothèses : Robert Castel, JeanClaude Combessie, Olgierd Lewandowski et, dans une moindre mesure, Claude Grignon, Michel Pialoux et Abdelmalek Sayad.
Pour comprendre la genèse de cette œuvre singulière, il faut en expli citer les ressorts biographiques et les conditions sociales de production. En mettant en évidence les principaux apports des textes rassemblés dans ce recueil, on offrira quelques repères utiles au lecteur et, dans le prolongement d’une recherche commencée en 2011, des éléments de 5 connaissance susceptibles d’enrichir l’histoire des sciences sociales . Mais, avant d’y venir, un bref retour sur l’itinéraire de Chamboredon en 6 amont des années 1970 s’impose .
itinérdnnormalienprovincialenascensionsociale aire u JeanClaude Chamboredon est né en 1938, à Bandol, au premier étage de l’école communale où travaillait sa mère Léonie, institutrice, fille d’un cafetier qui avait d’abord été ouvrier agricole. D’origine cévenole et diplômé de l’école des Mines d’Alès, son père, Henri, était fils d’un contremaître. Il aurait dû devenir ingénieur, mais il en fut autrement : recruté comme employé du cadastre, il s’installa dans le Var, avant d’être embauché plus tard comme comptable à l’Arsenal de Toulon. C’est dans cette ville que e leur fils unique entrera au lycée, en réussissant l’examen d’entrée en 6 .
Toulon, Marseille, Paris : éducation familiale et trajectoire scolaire
Avec ses parents, Chamboredon ne parle guère de politique durant son enfance. Son père était « centriste » et sa mère « laïque de gauche », mais c’est surtout avec son grandpère maternel, sympathisant communiste et lecteur assidu deLa Terre, hebdomadaire du PCF destiné aux paysans,
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qu’il a le plus de discussions à ce sujet. En revanche, la culture occupe une place importante à la maison : ses parents ont chacun leur bibliothèque, ils suivent de près sa scolarité et son père l’emmène de temps en temps à des conférences publiques qui nourrissent sa curiosité. Plusieurs décennies après, il garde encore le souvenir d’une conférence de l’explorateur Paul Émile Victor.
Propice à la réussite scolaire et à l’épanouissement intellectuel, cette atmosphère familiale est marquée par une forte croyance en l’école méritocratique. Chamboredon prend goût à toutes les disciplines, avec une préférence pour le grec et la littérature, mais aussi pour le sport, notamment le basketball et le rugby. Malgré des résultats au baccalauréat latingrec en deçà de ses performances habituelles (il obtient la mention Assez bien), il est admis en 1955 en hypokhâgne dans le meilleur établissement de la région, le lycée Thiers de Marseille. Il loue alors une chambre d’étudiant, dans un appartement situé à deux pas du lycée. Ses parents désignent, pour assurer le contact sur place avec l’administration scolaire, une assistante sociale fille d’un couple d’amis instituteurs.
Dans sa promotion, il compte parmi les meilleurs éléments. Dans ses bulletins de khâgne, un enseignant écrit « on espère le succès », un autre estime que « de bons espoirs sont permis ». Il échoue cependant au concours de l’École normale supérieure (ENS) de la rue d’Ulm, en 1957 7 et, à la rentrée suivante, « monte à Paris pour cuber », à LouisleGrand. 8 Reçu au même moment aux Ipes , il s’installe dans la capitale, où il loge chez une petite commerçante, près de la gare SaintLazare. Sans doute parce qu’il n’a pas été interne, il n’a gardé aucun souvenir marquant de cette année parisienne, qui se soldera par un nouvel échec, mais avec des résultats très encourageants.
Revenu au lycée Thiers comme « bica » (le seul de sa promotion), à la rentrée 1958, il passe à Marseille une année qu’il décrit comme « un régal » : « j’avais de bons amis dans la classe et ça marchait bien pour moi, en cours », racontetil. Parmi ses camarades, il se lie d’amitié avec un futur historien médiéviste, Henri Bresc, et avec celle qui deviendra son épouse, Geneviève Charrières. 1959 est pour lui une année d’intense travail et de belles rencontres, mais aussi celle du succès : reçu au concours de l’ENS e Ulm et à celui de l’ENS de SaintCloud, il intègre la première, classé 8
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dans la même promotion que d’autres futurs sociologues (JeanClaude Combessie, Roger Establet, Olgierd Lewandowski). Littéraire « dans l’âme », il se sent de plus en plus attiré par la socio logie. En khâgne, son professeur de lettres lui avait fait connaître des œuvres de sociologues. Pendant l’été 1959, il avait dévoré un numéro 9 d’Esprit. Avecsur la sociologie des loisirs, dirigé par Joffre Dumazedier 10 les « caïmans » de philosophie (Louis Althusser) et de lettres classiques (Roger Fayolle) qui le reçoivent à son arrivée rue d’Ulm, il évoque son projet de « dépoussiérer la culture classique », comme il dit, pour « faire avec Thucydide ou Plutarque ce que Mauss avait fait avec l’anthropologie ». Althusser lui obtient un rendezvous avec Dumazedier qui ne donne lieu qu’à quelques conseils de lecture ; Fayolle l’oriente vers Roland Barthes, mais cette rencontre n’a pas de suite.
La découverte des sciences sociales et l’entrée en sociologie C’est lors de sa deuxième année à l’ENS (19601961) que son apprentissage de la sociologie va prendre corps. À la Sorbonne, parallèlement à une licence de lettres classiques – qu’il obtient en 1961 – puis à un diplôme d’études supérieures, qui donne lieu à un mémoire sur le thème des sociétés secrètes chez Balzac, Chamboredon entame ce qu’il appelle sa « conversion insertion à la sociologie», en suivant les cours de Raymond Aron et les travaux pratiques de son assistant, Pierre Bourdieu, dans le cadre de la licence de sociologie créée deux ans plus tôt. Il assiste la même année au tout nouveau séminaire pluridisciplinaire de sciences sociales mis en place à l’ENS par le psychosociologue Guy Palmade et le géographe Marcel Roncayolo, animé par Alain Touraine pour la sociologie et Georges Balandier pour l’anthropologie. L’année suivante, il est reçu à l’agrégation de lettres classiques. N’appartenant pas aux élus de la « discipline reine », la philosophie, d’où proviennent alors nombre de sociologues en poste, il pense un moment combiner carrière d’enseignant dans le secondaire et recherches socio logiques. Mais, à la rentrée 1963, un tournant survient. Ses excellents résultats en licence de sociologie n’ont pas laissé indifférent Bourdieu, qui l’a « repéré ». Celuici, devenu en 1961 chargé d’enseignement à l’université 11 de Lille, lui propose de le rejoindre en tant qu’assistant . Chamboredon y restera deux ans, participant à la formation de futurs sociologues tels
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qu’Yvette Delsaut, Madeleine Lemaire (toutes deux monitrices de travaux pratiques à ses côtés) et, parmi ses étudiants, François Bonvin, JeanLouis Lacascade ou Michel Pinçon. Parallèlement, il entre au CSE et participe à ses premières enquêtes collectives sur les banques et le crédit avec Luc Boltanski, et sur la photographie avec Pierre Bourdieu, Robert Castel et Luc Boltanski. e En 1965, Chamboredon devient chef de travaux à la VI section de l’École pratique des hautes études (EPHE) par l’entremise de Bourdieu, fraîchement élu directeur d’études grâce au soutien d’Aron. La même année, il parvient à échapper définitivement au service militaire, en obtenant le statut de réformé, après avoir été sursitaire au moment de la guerre d’Algérie. Il entame alors deux recherches personnelles : l’une sur la différenciation sociale de la jeunesse, qui donnera un chapitre de l’ouvrageLe Partage des bénéfices, paru en 1966, l’autre sur la création et la réception des œuvres littéraires, demeurée longtemps à l’état de publication ronéotée. Après l’enseignement et la recherche, Chamboredon découvre un autre aspect des carrières académiques : la gestion administrative de la vie de laboratoire et l’organisation des enquêtes collectives. Au CSE, il occupe de 1965 à 1968 une position importante : secrétaire général, il est selon ses termes le « bras droit de Bourdieu ». Il participe alors au séminaire de Bourdieu et Passeron sur l’épisté mologie de la sociologie et les modalités concrètes de la construction de l’objet, qui débouchera surLe Métier de sociologue, ouvrage pour lequel il était chargé de la sélection et la présentation des textes. Plus jeune que ses cosignataires, il se vit alors comme leur « apprenti ». Mais, dès 1968, son statut change lorsqu’il devient « caïman » de sociologie à l’ENS, poste qui n’existait pas auparavant pour cette discipline et que Bourdieu est parvenu à faire créer. Un an plus tôt, il était entré au comité de rédaction de laRevue française de sociologie, par l’intermédiaire de son secrétaire de rédaction, JeanDaniel Reynaud, qui souhaitait selon lui « ouvrir la revue à tous les courants ». En dehors de ses activités de recherche, Chamboredon s’implique dans l’introduction des sciences économiques et sociales au lycée et dans la formation des premiers enseignants de la nouvelle filière 12 «AB » (devenue « B » puis « ES ») . Avec Jean Ibanès, à l’époque « caïman » d’économie, il publiera en 1974 aux éditions Bordas un manuel scolaire
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