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Jeunesse et pauvreté en Argentine

De
258 pages
Cet ouvrage analyse la construction de l'identité sociale au début du XXIe siècle des jeunes urbains issus des classes populaires de la grande banlieue de Buenos Aires. A partir de la déconstruction de la notion de "jeune pauvre", cette étude explore les enjeux existants entre trois éléments : les conditionnements sociaux (capital culturel, social et économique des familles d'origine), l'identité attribuée au sein des institutions et les identités visées par ces jeunes.
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JEUNESSE ET PAUVRETÉ Alicia Kossoy
EN ARGENTINE
IDENTITÉS ET TRAJECTOIRES SUBJECTIVES
DES JEUNES DES CLASSES POPULAIRES JEUNESSE ET PAUVRETÉ
Cet ouvrage analyse la construction de l’identité sociale au début EN ARGENTINEe du xxi siècle des jeunes urbains issus des classes populaires de
la grande banlieue de Buenos Aires.
IDENTITÉS ET TRAJECTOIRES SUBJECTIVES À partir de la déconstruction de la notion de « jeune pauvre »,
le texte explore les enjeux existants entre trois éléments : DES JEUNES DES CLASSES POPULAIRES
les conditionnements sociaux – capital culturel, social et
économique des familles d’origine –, l’identité attribuée aux
jeunes au sein des institutions et les identités visées par ces
jeunes. L’étude des trajectoires subjectives nous permet de mieux
appréhender le rapport entre les processus de socialisation et de
subjectivation des jeunes générations à l’école, au travail et au
sein de la famille.
L’analyse des continuités et des transformations au cœur de
la culture populaire et des tensions entre anciennes et nouvelles
générations questionne les thèses sur la désaffliation, la perte de
centralité du travail ainsi que l’intégration par l’éducation au sein
d’un système scolaire fragmenté.
Argentine, docteur en sociologie (Université de Versailles
Saint Quentin en Yvelines), Alicia Kossoy est spécialiste des
questions concernant la jeunesse. Elle travaille actuellement au
Secrétariat de l’Emploi, au ministère du Travail argentin.
RecherchesCouverture : Photo d’A. Kossoy
Amériques
Latines
ISBN : 978-2-343-04327-2
26 e
JEUNESSE ET PAUVRETÉ EN ARGENTINE
Alicia Kossoy
IDENTITÉS ET TRAJECTOIRES SUBJECTIVES
DES JEUNES DES CLASSES POPULAIRES






JEUNESSE ET PAUVRETÉ EN ARGENTINE

Identités et trajectoires subjectives des jeunes des classes populaires



































Recherches Amériques latines
Collection dirigée par Denis Rolland
et Joëlle Chassin

La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de
toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s’étend du Mexique et des Caraïbes à
l’Argentine et au Chili.

Dernières parutions

Robert CABANES, Economie morale des quartiers populaires de São Paulo, 2014.
Tamar HERZOG, Rites de contrôle et pratiques de négociation dans l’Empire espagnol.
Dialogues distants entre Quito et Madrid (1650-1750), 2014.
eGuyonne BLANCHY, Le vignoble argentin de Mendoza et l’influence française, XIX -
eXXI siècle, 2014.
Jose Maria TAVARES DE ANDRADE, Une mythologie brésilienne, 2014.
German A. DE LA REZA, En quête de la confédération. Essais d’intégration des
erépubliques hispano-américaines au XIX siècle, 2014.
Alexandra ANGELIAUME-DESCAMPS, Elcy CORRALES, Javier RAMIREZ,
JeanChristian TULET (dir.), La petite agriculture familiale des hautes terres tropicales.
Colombie, Mexique, Venezuela, 2014.
Marcio de Oliveira, Brasilia entre le mythe et la nation, 2014.
Patrick HOWLETT-MARTIN, La politique étrangère du Brésil (2003-2010). Une
émergence contestée, 2013.
Denis ROLLAND, Marie-José FERREIRA DOS SANTOS et Simele RODRIGUEZ, Le
Brésil territoire d’histoire. Historiographie du Brésil contemporain, 2013.
César CARILLO TRUEBA, Plurivers. Essai sur le statut des savoirs indigènes
contemporains, 2013.
Aristarco REGALADO PINEDO, L’ouest mexicain à l’époque des découvertes et des
e econquêtes (XVI – XVII siècle), 2013.
Guillermo ZERMENO PADILLA, La culture moderne de l’histoire. Une approche
théorique et historiographique, 2013.
Guillaume LETURCQ, Frédéric LOUAULT, Teresa Cristina SCHNEIDER
MARQUES (dir.), Le Brésil : un laboratoire pour les sciences sociales, 2013.
Erwan DUFFAIT, Les routes incas de Machu Picchu et Vilcabamba. Pouvoir et
mémoire des les Andes péruviennes, 2013.
Maria Chaves JARDIM, Syndicats et fonds de pension durant le gouvernement Lula,
2013.
Véronique LECAROS, La conversion à l’évangélisme. Le cas du Pérou, 2013.
Elena CICCOZZI, Les Galápagos, gouvernance et gestion démocratique des ressources
naturelles, 2013.
eGuillaume GAUDIN, Penser et gouverner le Nouveau Monde au XVII siècle. L’empire
de papier de Juan Díez de la Calle, commis du Conseil des Indes, 2013.
Susana VILLAVICENCIO, Sarmiento et la nation civique. Citoyenneté et philosophie
ede la nation (Argentine XIX siècle), 2012.
Véronique LECAROS, L’Église catholique face aux évangélistes. Le cas du Pérou,
2012. Alicia KOSSOY







JEUNESSE ET PAUVRETÉ EN ARGENTINE

Identités et trajectoires subjectives des jeunes des classes populaires







Texte revu par Hervé Fodor



































































© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04327-2
EAN : 9782343043272


À Mariuchi

À Dimi et Paul

SOMMAIRE



INTRODUCTION ........................................................................................ 11
CHAPITRE I
Jeunes pauvres, jeunes des classes populaires .............................................. 19
1. La jeunesse et les jeunes ....................................................................................... 19
2. Les pauvres et la construction sociale de la pauvreté en Argentine ...................... 25
3. De « jeunes pauvres » à « jeunes des classes populaires » ................................... 45
CHAPITRE II
L’ESPACE SCOLAIRE : CONSTRUCTION DE L’IDENTITÉ SOCIALE .. 59
1. L’institutionnalisation d’une classe d’âge dans une école fragmentée ................. 59
2. L’identité sociale héritée des jeunes de milieux populaires .................................. 72
3. Identités sociales attribuées aux jeunes dans l’espace scolaire ............................. 82
4. Les transactions identitaires des jeunes dans l’espace scolaire 87
5. Conclusions : une génération charnière .............................................................. 100
CHAPITRE III
LE TRAVAIL : CONSTRUCTION DE L’IDENTITÉ SOCIALE ............ 103
e1. Les jeunes sur le marché du travail au début du XXI siècle .............................. 103
2. Les jeunes des classes populaires et le travail : l’identité héritée ....................... 111
3. L’identité attribuée au jeune travailleur .............................................................. 124
4. L’espace de travail et les transactions identitaires des jeunes pauvres ............... 127
5. Conclusions : la centralité du travail dans la construction identitaire ................. 155
CHAPITRE IV
LA FAMILLE : CONSTRUCTION DE L’IDENTITÉ SOCIALE ............ 159
1. Familles et foyers en Argentine .......................................................................... 159
2. Famille et pauvreté : identité héritée .................................................................. 164
3. Identités attribuées aux jeunes au sein de leur milieu familial............................ 176
4. Les transactions identitaires des jeunes dans le domaine de la famille ............... 180
5. Conclusions : la famille, référence de l’identité sociale ..................................... 201 JEUNESSES ET PAUVRETÉ
CONCLUSIONS ........................................................................................ 203
1. À propos des études sur les identités sociales et la pauvreté .............................. 203
2. Transformations et continuités dans la culture populaire ................................... 208
3. À propos de la sociologie de la jeunesse ............................................................ 212
ANNEXES .................................................................................................. 217
1. La construction de l’objet : l’identité sociale des jeunes des classes populaires ....... 217
2. Le travail de terrain ............................................................................................ 219
3. L’analyse des entretiens ...................................................................................... 224
BIBLIOGRAPHIE ...................................................................................... 235
REMERCIEMENTS ................................................................................... 247
TABLE DES MATIÈRES .......................................................................... 251



10
INTRODUCTION



eLa question juvénile et la pauvreté au début du XXI siècle en Argentine

En décembre 2001, une crise d’une ampleur sans précédent a frappé
l’Argentine. Après quatre ans de récession, des dizaines de milliers
d’entreprises font faillite. La situation sociale devient insoutenable ; avec un
taux de chômage de 21,5 %, 14 millions de personnes vivant sous du seuil de
pauvreté – sur un total de 37 md’habitants –, une perte de pouvoir
d’achat de près de 50 % en cinq ans, l’Argentine explose.
Des milliers de personnes, dans leur immense majorité travailleurs au
chômage dépourvus de toute couverture économique et sociale, prennent
d’assaut les supermarchés pour se procurer à manger. La rébellion sociale
transforme la crise économique en crise politique et, le 20 décembre 2001, le
président démissionne.
L’Argentine d’alors vit la fin d’une époque. L’effritement du modèle
économique jette une lumière crue sur la question sociale. Depuis le début des
années 1970, la dette extérieure passe de 7,6 à 132 milliards de dollars (certaines
estimations la chiffrent à 155 milliards de dollars). Entre-temps, le chômage
passe de 3 % à 20 %, l’extrême pauvreté, de 200 000 personnes à 5 millions ; la
pauvreté, d’un million de personnes à 14 millions ; l’analphabétisme, de 2 % à
112 % et l’analphabétisme fonctionnel, de 5 % à 32 % .
La notion de pauvreté s’impose dans les médias, l’accroissement du taux
de pauvreté devient une question centrale de la politique sociale. La pauvreté
est considérée dès lors comme la « nouvelle question sociale », en raison de
la fragilité des supports relationnels, de la « désaffiliation » selon Castel
2 (1995) , au cœur desquels le travail salarié stable n’est plus la voie
privilégiée d'articulation des relations de sociabilité et de conformation des
subjectivités. La figure du pauvre apparaît dans les débats académiques : « la
croissance de la paupérisation » « l’augmentation et l’approfondissement de
la pauvreté » l'apparition d'une « nouvelle pauvreté », les « nouveaux et les
anciens pauvres ».
La question de la jeunesse est également associée à la question de la
pauvreté des jeunes, considérés comme des victimes, en regard du nombre
3de foyers en situation de pauvreté. En 2004, le rapport de l’UNICEF

1 GABETA, Carlos, Le monde diplomatique, Buenos Aires, janvier 2002.
2 CASTEL, Robert, Les Métamorphoses de la question sociale, une chronique du salariat,
Paris, Fayard, 1995.
3 UNICEF, Diagnóstico sobre el estado de la infancia y la adolescencia en Argentina,
UNICEF Argentina, Buenos Aires, 2004. JEUNESSES ET PAUVRETÉ
souligne la situation sociale préoccupante des jeunes, malgré l’amélioration
1de l’emploi à la suite du changement de modèle économique : « 6 jeunes sur
10 sont encore en état de pauvreté » dans l’ensemble du pays, et 75 % de
jeunes de la province de Buenos Aires habitent dans un foyer pauvre. Une
enquête nationale, faite en 2006, indique que presque la moitié des jeunes,
compris entre 14 et 27 ans, sont pauvres, et 17 % sont dans l’extrême
pauvreté malgré la croissance économique annuelle supérieure à 9 % au
2cours des deux dernières années .
La définition du problème social est toujours l’objet d’âpres disputes,
symboliques et théoriques. Notions et arguments mis en avant dénotent une
construction collective de la question sociale à laquelle participent de
multiples acteurs. La pauvreté étant devenue la question sociale, les jeunes
pauvres deviennent une catégorie d’analyse où se condensent les problèmes
sociaux les plus saillants : la faim, le chômage de leurs parents et le désarroi
de leurs familles. Leurs problèmes de santé et le déficit d’éducation laissent
une marque durable sur leur avenir, contribuant à refermer le « cercle
vicieux de la pauvreté ». Ils sont également stigmatisés comme toxicomanes,
responsables de la délinquance, du vandalisme ou de l’insécurité.
La question des jeunes pauvres – en tant que problème social et problème
sociétal – pose la question du lien social, en soulignant la faiblesse des
institutions de socialisation que sont la famille, l’école et le travail.
École et travail, jusque dans les années 1980, étaient les principales
institutions de socialisation des jeunes pauvres, bien avant le quartier et les
bandes de jeunes. Les jeunes subissent le « déclin de l’école », qui ne
représente plus un moyen d’ascension sociale, ni un moyen d’échapper au
chômage ; en outre, comme conséquence de l’effritement de la société
salariale, ils rencontrent de véritables difficultés à s’insérer dans le marché
du travail.
Les jeunes pauvres émergent dans les représentations sociales au début
edu XXI siècle avec des attributs négatifs : ce sont les « vulnérables », les
« exclus », les précaires » « les déserteurs » « les déscolarisés ». Cependant,
le regard indigène reste invisible dans cet étiquetage social : la subjectivité
des jeunes, en tant que réflexion et signification sur leurs trajectoires n’est
pas soulevée.


1 Le système monétaire argentin, connu sous le nom de convertibilité, était en rapport avec la
valeur du dollar : un peso argentin équivalait à un dollar. Cette politique économique a été
abandonnée début 2002 et, depuis, le taux de croissance est d’environ 8 % annuel.
2 Artemio LOPEZ, Juventud ¿Divino Tesoro?, Consultora Equis, Buenos Aires, janvier 2006.
12 Chapitre I. Jeunes pauvres, jeunes des classes populaires
Les trajectoires subjectives : une approche sur la subjectivité juvénile

Afin de répondre à la question sur comment peut-on être jeune pauvre,
nous nous sommes engagés dans une voie qui aboutit à déconstruire le
concept de jeune pauvre à partir d’une réflexion sur les manières dont la
société et les sciences sociales ont élaboré les notions de pauvreté et de
jeunesse, attentifs à de ne pas céder à une mode ou à un esprit du temps,
dans lesquels les relations sociales de domination restent occultées par la
notion générique de pauvreté.
Afin d’enrichir l’approche sociodémographique, nous avons centré
l’analyse dans la perspective des acteurs, en reprenant les traditions
1méthodologiques des études microsociales .Ces recherches anthropologiques
et sociologiques avaient déjà soumis à une révision critique les métaphores
géométriques utilisées dans les études sur la pauvreté – « dedans/dehors »
dans la théorie de l'exclusion ; « en haut/en bas » dans la théorie de la
sousclasse et dans la méthodologie de la ligne de pauvreté et
« centre/périphérie », pour la théorie de la marginalité – car ces métaphores
ne mettaient pas en lumière les catégories mobilisées par les pauvres, ni leur
perception de la situation, ni les stratégies employées pour la reproduction de
la vie.
Dubar fait la distinction entre les trajectoires objectives et les trajectoires
2subjectives et propose une articulation de ces deux conceptions des
trajectoires sociales : la suite des positions sociales occupées, et le vécu
exprimé dans un récit particulier, où apparaît la vision du monde social des
acteurs, permettent de situer la perspective indigène dans les transformations
des structures sociales.
De la sorte, l’analyse des trajectoires subjectives est une porte d’entrée
pour comprendre le rapport entre le processus de socialisation et de
subjectivation, en permettant de mieux cerner les transformations sociales
qui ont eu lieu.
C’est au carrefour de cette problématique que se situe la notion de
l’identité sociale. Nous avons repris l’approche proposée par Dubar, relative

1 L’approche microsociale, introduite dans les années 1980 en Argentine, et inspirée par les
travaux anthropologiques de Larissa Adler de Lomnitz au Mexique, analyse les « stratégies de
survie » des populations appauvries. Voir Alicia GUTIÉRREZ, Pobre’, como siempre…
Estrategias de reproducción social en la pobreza. Córdoba, Ferreira Editor, 2004.
Irene VASILACHIS DE GIALDINO : Pobres, trabajo e identidad: Una propuesta
epistemológica y metodológica, Tercer Congreso Latinoamericano de Sociología del Trabajo,
Buenos Aires, 2000, et En la calle: Pobreza extrema en la ciudad de Buenos Aires,
X Congreso Internacional de Política Social, Laboral y Previsional, Faes, Buenos Aires, 1998.
2 Claude DUBAR, « Trajectoires sociales et formes identitaires : clarifications conceptuelles
et méthodologiques », Sociétés contemporaines nº 29, 1998.
13 JEUNESSES ET PAUVRETÉ
1à la construction de l’identité sociale , qui a été un outil théorique et
méthodologique très fécond pour analyser comment les nouvelles
générations comprennent, par leurs réflexions et leurs pratiques, leur
inscription sociale.
L’identité sociale étant le résultat, toujours provisoire des deux processus
2hétérogènes qui coexistent : le relationnel et le biographique , c’est un
concept dynamique qui rend plus complexe l’analyse des récits
biographiques des jeunes.
Nous avons restitué l’expérience juvénile de construction de la
subjectivité en interaction avec les expériences de socialisation, en laissant
apparaître la signification donnée par les jeunes à leur vécu au-delà de leurs
rôles dans les institutions.
Cette recherche sur la construction de l’identité sociale relève
nécessairement d’une approche qualitative ; néanmoins, nous avons inscrit
les récits des acteurs dans le contexte historique et social (Demazière,
3Samuel, 2010) . En ce sens, nous avons repris des études qui, à partir d’une
approche macrosociale empirique et descriptive, avaient mesuré l’étendue
des populations pauvres, en prenant en compte les revenus des ménages et
leurs conditions de vie. Le rapport entre classes populaires et pauvreté a été
un axe de réflexion constant tout au long de notre travail.
La recherche a pris la forme d’une étude sur les processus de construction
des identités sociales des jeunes des classes populaires, à replacer dans les
conditions sociales et économiques de l’Argentine de ce début du
e XXI siècle.

L’enquête

Le terrain sur lequel a été menée l’enquête sociologique se trouve à San
Francisco Solano, dans la banlieue sud de Buenos Aires, la localité la plus
pauvre du département de Quilmes. L’enquête s’est déroulée entre 2005 et
2007. Nous avons privilégié la réalisation d’entretiens biographiques avec 35
jeunes, suivis au cours de ces trois ans d’enquête sur le terrain. L’entretien
semi directif avec les jeunes a été la principale stratégie utilisée pour
recueillir des données, et nous avons complété ce corpus avec des entretiens
auprès d’enseignants et de voisins du quartier. Par ailleurs, nous avons fait

1 Claude DUBAR, La socialisation. Construction des identités sociales et professionnelles,
Paris, Armand Colin, 1991.
2 n des id, olin, 1991.
3 Didier DEMAZIERE et Olivia SAMUEL, « Inscrire les parcours individuels dans leurs
contextes » Temporalités - Revues des Sciences humaines n° 11, 2010.
http://temporalites.revues.org/index1167.html
14 Chapitre I. Jeunes pauvres, jeunes des classes populaires
une enquête auprès de jeunes de dernière année de l’école secondaire du
quartier de notre terrain pour rendre compte des trajectoires éducatives et
professionnelles des familles des jeunes.

Plan du livre

Dans le CHAPITRE I, l’analyse porte sur la genèse sociale de la
question juvénile et de la pauvreté. Nous discutons l’objet « jeunes » en tant
qu’objet sociologique controversé, aux bornes imprécises. Ensuite, nous
analysons la problématique de la pauvreté en Argentine tout au long du
e 1XX siècle, en reprenant l’approche de Paugam concernant la construction
sociale de la pauvreté. Chaque période historique a construit et défini son
pauvre ; nous explorons les diverses figures représentatives des pauvres de
chaque époque. Le but de ce détour historique est de situer le lecteur dans
l’univers symbolique des acteurs, en associant les représentations sociales et
le mode de production de ces représentations.
Nous discutons le rapport entre pauvreté et classes populaires : avec
l’abandon du concept de classes sociales, les jeunes issus des classes
populaires sont devenus, pour les sciences sociales, des « jeunes pauvres » ;
mais avec le retour récent au concept de classes populaires, l’analyse à
propos des générations nouvelles se centre à nouveau dans un contexte de
positionnement social. Notre approche sur les identités sociales vise à
analyser l’aspect subjectif des trajectoires sociales afin de mieux
appréhender les transformations dans les classes populaires.

Dans les chapitres II, III et IV nous analysons les tensions entre les
identités héritées, les identités attribuées et les identités visées et
revendiquées par les jeunes. Chacun de ces chapitres porte sur un domaine
de socialisation de première importance : l’école, le travail et la famille.

Le CHAPITRE II analyse la construction de l’identité sociale dans
l’espace de l’école secondaire. Nous présentons l’impact des réformes
éducatives qui aboutissent à une institutionnalisation de la jeunesse, et pour
comprendre les transactions identitaires des jeunes dans l’espace scolaire,
notre description porte, d’une part, sur les traits des identités héritées qui se
manifestent dans la scolarisation et, d’autre part, sur les identités attribuées
aux jeunes dans l’espace de l’école. En premier lieu, l’analyse soulève la
question de la segmentation éducative et de la ségrégation socio-spatiale, en
trois niveaux : institution (gestion publique/ gestion privée), localisation

1 Serge PAUGAM, Les formes élémentaires de la pauvreté, Paris, PUF, Collection Le Lien
Social, 2005.
15 JEUNESSES ET PAUVRETÉ
(centre/périphérie) et selon le segment horaire des cours (matin, après-midi
ou soir). L’analyse sur les identités héritées porte sur le rapport entre le
capital culturel des familles d’origine et les dispositions des jeunes à la
culture écrite, sur les notions de temps et d’espace acquises dans la
socialisation familiale, ainsi que les représentations des classes populaires
concernant l’école secondaire et l’éducation des filles. Nous restituons les
identités attribuées aux jeunes pauvres dans l’espace scolaire en analysant
les récits des enseignants et du personnel d’encadrement dans les écoles du
terrain.
L’analyse relative aux transactions identitaires dans l’espace de l’école
porte sur les stratégies des jeunes pour se situer dans l’espace scolaire, ainsi
que sur les variations de perception de leurs trajectoires scolaires futures et
sur la place subjective accordée à l’école dans la construction identitaire.

Le CHAPITRE III analyse la construction de l’identité sociale des
jeunes pauvres dans l’espace du travail. Nous présentons d’abord la situation
du marché du travail pour les jeunes, afin de situer le contexte où se
déroulent les expériences de vie des jeunes de notre recherche. Ensuite, sont
analysés les principaux traits de leur identité héritée et leur rapport à
l’insertion au travail, les identités attribuées aux jeunes travailleurs dans leur
entourage social et les transactions identitaires des jeunes pauvres dans
l’espace du monde du travail.
La description sociodémographique soulève la question de la précarité de
l’insertion au travail des jeunes, le rapport entre trajectoires éducatives et
trajectoires professionnelles, et la problématique des jeunes déscolarisés et
non insérés dans le monde du travail. L’analyse sur les identités héritées des
jeunes des classes populaires interroge le rapport entre les activités des
parents et celles des jeunes pour rendre compte des effets de reproduction de
la position sociale, de la transmission des identités professionnelles et des
représentations du travail. L’analyse des identités attribuées au travail
explore plusieurs dimensions : l’intensité des rapports de travail (identités
fragiles/significatives), les appartenances aux classes d’âge (identités
générationnelles) et les liens familiaux dans les équipes de travail (le passage
de l’identité filiale à celle de l’apprenti).
Les transactions subjectives des jeunes sont présentées en premier, selon
un clivage de genre. Le travail est toujours envisagé par les garçons comme
une activité centrale, quand les filles, elles, se situent entre deux pôles : le
pôle conservateur, où le travail n’est qu’une activité bénévole ou
domestique, et le pôle moderne, qui envisage l’activité du travail salarié
comme espace d’autonomie.
La précarité au travail prend un sens aux yeux des jeunes à partir de leurs
projets de formation, de la durée du rapport au travail et des expériences
16 Chapitre I. Jeunes pauvres, jeunes des classes populaires
éventuelles d’activités illicites. La stabilité/instabilité des emplois informels
ou « au noir » engage des enjeux identitaires qui soulèvent différents types
de conflit. Le constat est le même pour l’emploi éphémère selon le vécu des
étudiants travailleurs et des jeunes ayant de faibles liens avec la formation.
L’analyse des expériences qui alternent le travail salarié avec des
pratiques illégales soulève la problématique des transactions subjectives des
jeunes, qui sont perçus tantôt comme travailleurs, tantôt comme délinquants,
et pour qui l’expérience du travail, même précaire et éphémère, devient un
espace significatif pour la construction identitaire.

Le CHAPITRE IV analyse la construction de l’identité sociale des
jeunes pauvres au sein de la famille. Nous présentons en premier lieu une
brève synthèse des changements de la structure et de la dynamique familiale
dans le dernier siècle, afin de situer l’analyse de terrain dans une perspective
historique. Par la suite, l’analyse porte sur les tensions entre les mandats
sociaux des classes populaires transmis dans la socialisation familiale
(identités héritées), les identités attribuées dans l’entourage familial aux
jeunes et leurs transactions subjectives afin de mener à bien leurs projets
personnels, tout en gardant un lieu d’ancrage familial.
Nous présentons les structures et les dynamiques des familles des jeunes,
ainsi que les images du féminin et du masculin dans la culture populaire.
Nous explorons le sens de l’espace habité, comme figure topologique et
relationnelle, transmise dans les familles des couches populaires. Et en
dernier lieu, nous nous intéressons aux stratégies des familles pauvres, (qui
sont) devenues la cible des politiques sociales.
Nous soulevons la correspondance entre les identités attribuées aux
jeunes dans l’imaginaire populaire, et les catégories des modèles
hégémoniques employés dans les discours de politique sociale.
L’analyse des transactions subjectives des jeunes met en lumière le
processus des transformations et des continuités en ce qui concerne la
construction de l’identité de genre dans les classes populaires, et leurs
rapports intergénérationnels et intragénérationnels. Nous examinons les
tensions entre solidarité familiale et processus d’autonomie / dépendance des
jeunes dans les stratégies résidentielles, en analysant les négociations pour
l’assignation de l’espace habité dans leur entourage familial.
17
CHAPITRE I

Jeunes pauvres, jeunes des classes populaires



1. La jeunesse et les jeunes

L’âge à l’état civil, comme facteur déterminant les seuils de l’univers des
jeunes, a fait l’objet de multiples variations au cours de l’histoire des
recherches sociales ; cependant, et malgré son aspect controversé, cette
variable reste en vigueur et continue d’être utilisée, en particulier dans les
études démographiques. Variable rêvée par excellence, comme le signale
1Thévenot , l’âge ne mesure que le temps écoulé depuis la naissance mais
reste une donnée insuffisante en tant que principe de classement pour rendre
compte des grandes différences entre individus au sein d’une même classe
d’âge.
De nombreuses études sur la jeunesse décrivent les comportements, les
attitudes et les valeurs des jeunes. Les individus d’une même classe d’âge y
sont caractérisés avec des propriétés sociales similaires, pour autant, ces
études ne font qu’importer dans les milieux académiques une « illusion
2substantialiste » cachée (Martin Criado, 1993) , c’est-à-dire le discours
dominant sur les jeunes qui prévaut dans la société.

La jeunesse : une catégorie hétérogène
Que recouvre la notion de jeune, quels sont les attributs qui permettent de
distinguer un « jeune » d’un « non jeune » ? La notion de jeunesse comme
catégorie sociale renvoie au problème sociologique de délimitation du
concept. Les attributs propres aux jeunes sont socio-historiques, c'est-à-dire
qu’ils changent d’une époque à une autre et dans chaque société. Néanmoins,
le pouvoir symbolique et communicationnel des représentations sociales
dominantes sur la jeunesse et les jeunes agit dans chaque société comme la
catégorie de sens commun.
En y regardant de plus près, le concept de jeunesse définit un ensemble
d’individus qui vivent dans des conditions sociales très variées. Ces univers
sociaux ont des seuils d’entrée et de sortie assez flous, des frontières que
chaque groupe de classe traverse à différents moments selon leurs conditions
de vie matérielle et symbolique. La phrase provocatrice de Bourdieu, « la

1 Louis THEVENOT, « Une jeunesse difficile. Les fonctions sociales du flou et de la rigueur
dans les classements », Actes de a Recherche en Sciences Sociales, nº 27-28, mars-avril 1979.
2 Enrique MARTIN CRIADO, Producir la juventud. Crítica de la sociología de la juventud,
Madrid, Istmo, 1998. JEUNESSES ET PAUVRETÉ
1jeunesse n’est qu’un mot » (Bourdieu, 1978) remettait en cause l’abus de
langage par lequel on superposait sous un même concept des univers sociaux
2qui n’ont que l’âge de l’état civil en commun .
La jeunesse, comme catégorie sociale, a été historiquement construite et
3académiquement assimilée. Sans tradition académique (Teles, 1999) mais à
l’origine d’une quantité d’ouvrages considérable, on parle d’une sociologie
4spécifique (Mauger, 1994 ) avec un objet socialement pertinent. Jacques
5Hamel , dans le texte « Epistémologie pratique de la jeunesse » rejoint la
thèse de Bourdieu, qui considère la jeunesse comme une donnée biologique
socialement manipulée et manipulable en précisant que la jeunesse témoigne
de la division entre les âges, mais que les frontières entre les âges sont un
enjeu de luttes et se déterminent historiquement. En d’autres termes, la
division entre les âges est une affaire de pouvoir, de partage des pouvoirs. La
division des âges relève de la dialectique des structures incorporées par les
individus, qui opère dans chaque action pratique.
Pour décrire les attributs de l’être jeune dans chaque société, il faudrait
procéder à l’analyse des positions occupées par les individus dans les
champs sociaux et leur accès aux diverses espèces de capital (culturel,
économique, social). La réflexion sur la genèse du concept de jeunesse nous
éclaire sur la manière dont le concept a été constitué comme objet pour la
pensée et permet de dégager les significations attribuées par les groupes
sociaux et les individus à travers l’histoire et dans chaque société (Guyennot,
61998) . Dans les sociétés modernes, l’État est le principal responsable de la
« construction des catégories officielles selon lesquelles sont structurés et les
7populations et les esprits » .
Afin de conceptualiser cette construction sociale qu’est la jeunesse, et
attentive à la vigilance épistémologique, la démarche de la recherche exige
la production d’une connaissance sur les instruments eux-mêmes par

1 Entretien avec Anne-Marie Métailié, paru dans Les jeunes et le premier emploi, Paris,
Association des Âges, 1978, pp. 520-530 ; réédité in Pierre BOURDIEU, Questions de
sociologie, Paris, Éd. Minuit, 1980, p. 143-154.
2 Ces propos ont déclenché un vif débat entre sociologues : Margulis et Urresti lui répondront
que la jeunesse est plus qu’un mot (Mario MARGULIS et Marcelo URRESTI, La juventud es
más que una palabra. Buenos Aires, Biblos, 1996. Madeleine GAUTHIER, « La jeunesse, un
mot mais combien de définitions », in Définir la jeunesse d’un bout à l’autre du monde,
Québec, Université du Laval, Canada PUL - L'Harmattan, 1999.
3 Nair TELES, “Une réflexion sur les théories de la jeunesse”, in Madeleine GAUTHIER,
op. cit., 1999.
4 Gérard MAUGER, Les jeunes en France. État de Recherches, Paris, La Documentation
Française, 1994.
5 Jacques HAMEL, "La jeunesse n'est pas qu'un mot. Petit essai d'épistémologie pratique", in
Madeleine GAUTHIER et Laurence ROULEAU-BERGER, op. cit, 1999.
6 Claudel GUYENNOT, L’insertion, Paris, L’Harmattan, 1998.
7 Pierre BOURDIEU, Raisons pratiques, Paris, Éditions du Seuil, 1994.
20 Chapitre I. Jeunes pauvres, jeunes des classes populaires
lesquels le monde social est appréhendé. En outre, les activités grâce
auxquelles les individus s’insèrent dans la société – études et travail, vie
privée, rapport à la vie de famille – sont privilégiées comme champs
d’observation dans les recherches. Les jeunes se trouvent dans l’espace
social dans lequel s’opèrent « le double processus d’insertion », le marché du
1travail et le marché matrimonial (Mauger, 1989) .
La condition juvénile ainsi délimitée, les jeunes s’inscrivent dans cet
espace par des comportements différenciés, déterminés en fonction de leur
position sociale. La fin des études, les débuts dans la vie professionnelle, le
départ du domicile parental et la formation d’un couple sont autant d’étapes
franchies dans des temps différents selon les positions sociales occupées. Les
jeunes dont les familles disposent d’un capital culturel et économique plus
élevé poursuivent des études plus longues et s’insèrent dans le marché du
travail plus tard, quand les jeunes des milieux populaires quittent plus
rapidement l’école pour contribuer aux revenus de leurs familles ou devenir
indépendants. Le comportement face à la vie reproductive varie également
selon le capital culturel et social des familles. D’après les recherches en
Amérique latine, le taux de jeunes mères est plus important dans les milieux
populaires ; les filles cohabitent le plus souvent avec leurs parents ou leurs
beaux-parents et ces familles élargies participent de fait à une économie
commune.
La jeunesse ne constitue pas une catégorie homogène, le mythe d’une
jeunesse homogène consiste à identifier tous les jeunes avec certains d’entre
2eux (Braslavsky, 1986) . Ainsi « la jeunesse dorée » identifie les jeunes qui
disposent d’un moratoire social, non soumis à des contraintes économiques.
La « jeunesse grise » désigne les jeunes comme des délinquants, des
apathiques, comme le produit d’une société en décomposition. Le mythe de
« la jeunesse blanche » dépeint des individus purs, de « futurs héros chargés
de sauver le monde ». Ces mythes d’une jeunesse homogène sont fondés sur
le discours de l’égalité des chances selon laquelle les gens de différents
milieux sociaux disposeraient des mêmes possibilités de réussite sociale et
scolaire.
Le mythe de la jeunesse, comme symbole valorisé par le marché, essaie
de privilégier certains attributs de « l’être jeune », une manière d’être au
monde, une position esthétique. Le signe « » devient un symbole et se
transforme en marchandise, en objet de désir qui peut s’acquérir comme
signe de distinction sociale.

1 Gérard MAUGER, « La jeunesse dans les âges de la vie : une définition préalable »,
Temporalistes, n° 11, 1989.
2 Cecilia BRASLAVSKY, La juventud argentina: informe de situación, Buenos Aires, Centro
Editor de América Latina, 1986.
21 JEUNESSES ET PAUVRETÉ
Les jeunesses sont alors des groupes sociaux différents qui partagent une
classe d’âge, qui vivent l’historicité de leur génération, toujours en relation à
leur appartenance sociale ou plutôt ancrés dans des conditions de vie
déterminées par le capital économique, social et culturel de leurs familles
d’origine.

Vivre la jeunesse : les expériences sociales des générations
La jeunesse peut être étudiée selon le contexte où elle s’inscrit et selon le
sens donné par les acteurs sociaux. En tant qu’« expérience sociale » (Dubet,
11994) , la jeunesse se construit autour de conditions objectives et des
significations subjectives qui prennent corps et délimitent la sphère de
l’expérience dont elle relève. Comme représentation sociale, la catégorie
jeunesse est un corps de savoirs partagés par une communauté qui permet
une communication sociale pour délimiter un objet sans modèle explicatif :
les variations des significations délimitent des groupes sociaux auxquels les
différents types de jeunes appartiennent. Il en résulte un processus de
normalisation et d’intervention des groupes qui élaborent ainsi leurs propres
caractérisations.
Un jeune est celui qui n’étant plus un enfant n’est pas encore un adulte.
Et cet intervalle particulier entre l’enfance et la vie d’adulte est défini selon
l’univers de sens disponible pour chaque groupe social, compte tenu de la
perspective temporelle et de la manière de vivre les événements, les
contraintes économiques, sociales et politiques de la société dans laquelle ils
évoluent.
La génération sociale définit le groupe de gens qui partagent un même
contexte historique sans constituer nécessairement une génération historique,
c'est-à-dire avec des intérêts communs, ou comme dirait Gramsci, « une
2génération en soi et pour soi » (Chauvel, 2003) . Les membres d’une
même génération vivent des situations historiques, des événements
économiques ou politiques sans pour autant agir en tant que sujets politiques
pour changer ces conditions. La socialisation des jeunes dans un contexte de
plein emploi ou de chômage, de paix ou de guerre, de croissance ou de
pénurie adopte des traits particuliers.
Chaque génération a son mode de connaissance, ses goûts, ses
perceptions de temps, de vitesse, des codes et des références sociales qui
permettent de comprendre et d’agir dans la société. Appartenir à une
génération signifie partager sur le plan de la mémoire collective les

1 François DUBET, Sociologie de l’expérience : l’interprétation d’une mutation, Paris,
Éditions du Seuil, 1994.
2 Louis CHAUVEL, Génération sociale et génération transitionnelle. Fluctuation cohortale
eaux États-Unis et en France au XX siècle. Mémoire d’habilitation pour diriger des
recherches, Paris, 2003.
22 Chapitre I. Jeunes pauvres, jeunes des classes populaires
événements qui ont marqué les gens de leur époque. Il est nécessaire de
comprendre la problématique des jeunes dans le contexte des dynamiques
sociales de domination et de reproduction, dans la pluralité des jeunesses.

Les socialisations des jeunes : intégration/reproduction des classes
Avec des décennies de différence, les débuts de la sociologie de la
jeunesse aux États-Unis et en France sont marqués par la massification de la
scolarisation : une classe d’âge est conçue comme un nouveau groupe que
l’on doit préparer à la vie adulte. L’éducation devient une activité centrale en
faveur de la cohésion sociale : l’école discipline le jeune, le socialise en
regard de normes établies. L’éducation des jeunes devient un enjeu politique
pour consolider les nations, l’école est « l’Institution » par excellence propre
1à former le citoyen. Durkheim introduit un thème qui a été l’objet d’âpres
débats au sein de la sociologie de l’éducation depuis un siècle, débat toujours
d’actualité : la socialisation scolaire comme processus d’apprentissage de
valeurs et de transmission des règles du jeu aux jeunes générations. Les
jeunes se mettent en scène dans la pensée sociologique par le biais de
l’école, et les thèmes se centrent sur le rapport entre individu et société,
socialisation et autonomie. La théorie de la socialisation de Parsons
approfondit l’approche durkheimienne et décrit le processus d’intériorisation
2des normes par un système de mise en relation entre l’individu et la société .
Dans cette approche, l’individu jeune poursuit son insertion dans le système
à travers des phases de socialisation primaire dans la famille et secondaire
dans d’autres institutions. Proche des courants de l’anthropologie culturelle
et influencée par les théories freudiennes, la notion d’intégration sociale
parsonienne associe les étapes de maturation psychobiologiques avec le
processus du devenir agent dans le système social.
3Merton , disciple de Parsons, élabore sa théorie de la « socialisation
anticipatrice » selon laquelle un individu intériorise les valeurs d’un groupe
de référence auquel il désire appartenir. Selon cette théorie, les jeunes dont
l’adhésion aux normes des groupes d’appartenance est plus forte parviennent
à mieux s’intégrer dans la société. Le groupe de pairs agit aussi comme
cadre social aux côtés de l’école et de la famille afin de permettre de
compenser les frustrations et servir de réseau d’identification alternatif. Les
théories de Parsons et de Merton vont inspirer les études sociologiques de la
déviance dans lesquelles la jeunesse est pensée dans un couple « jeunesse
intégrée - jeunesse marginale », où les jeunes intériorisant les normes et

1 ère Émile DURKHEIM, L’éducation morale, Paris, PUF, 1992 (1 éd. 1922), Éducation et
Sociologie, Paris, PUF, 1993.
2 Talcott PARSONS, The Social System, Glencoe, Illinois, The Free Press, 1951.
3 Robert MERTON, Teoría y estructura social, México, D.F., Fondo de Cultura Económica,
1964.
23 JEUNESSES ET PAUVRETÉ
valeurs sociales des institutions scolaires ou du monde du travail sont « les
intégrés », quand ceux qui s’inscrivent dans des trajectoires marginales,
échouent. De plus, la pédagogie et la psychologie associent l’adolescence à
une socialisation scolaire, problématisant le cas de ceux qui, par défaut
d’intégration, s’écartent des trajectoires scolaires et deviennent des sujets
marginaux face aux institutions.
Dans une version critique du fonctionnalisme, la socialisation à l’école
apparaît comme un processus d’assujettissement des jeunes, la fonction de
l’école n’est pas simplement l’intégration à la société, mais la reproduction
des classes et des positions de classe ; l’autonomie n’est qu’une illusion
1 2subjective (Bourdieu et Passeron 1964, 1970 ; Baudelot et Establet, 1971) .
Contre l’idée fonctionnaliste de l’égalité de chances d’accès à l’éducation,
ces auteurs démontrent que l’origine sociale a un rôle primordial dans la
réussite scolaire et dans les trajectoires académiques des élèves. Dans cette
approche, les jeunes se déclinent au pluriel, différents et distincts selon le
capital culturel et social de leurs familles d’origine en établissant une
correspondance entre les positions sociales et les dispositions individuelles.
Situés dans des conditions sociales différentes, les jeunes vont développer
une diversité de schèmes de perceptions, d’appréciations et d’action. La
notion d’habitus fait référence à un système de dispositions durables et
3transposables (Bourdieu, 1982) , acquis très tôt, qui fonctionne comme des
structures structurantes. L’habitus, comme « intériorisation de l’extériorité »
est aussi un producteur de pratiques. Mais cet habitus n’est pas simplement
le produit d’une condition sociale, il est également la résultante de la pente
de la trajectoire sociale de la lignée. Les analyses de ce courant théorique
prennent en compte les conditions de socialisation des jeunes, les trajectoires
sociales de leurs familles et de leurs positions dans l’espace social.
C’est à partir de la double réduction bourdieusienne – l’habitus comme
un mécanisme d’intériorisation des conditions objectives liées à une position
sociale et la prise de position pratique dans l’espace social que Claude Dubar
(1991) rapproche le concept d’habitus et celui d’identité sociale. La
socialisation est pour Dubar, « un processus biographique d’incorporation
des dispositions sociales issues non seulement de la famille et de la classe
d’origine, mais de l’ensemble des systèmes d’action traversés par l’individu
4au cours de son existence » . Ainsi l’identité sociale résulte de la tension

1 Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON, Les Héritiers. Les étudiants et la culture.
Paris, Les éditions de Minuit, 1964. Pierre BOURDIEU, La reproduction. Les fonctions du
système d’enseignement. Paris, Les éditions de Minuit, 1970.
2 Christian BAUDELOT et Roger ESTABLET, L’école capitaliste en France, Paris,
Maspéro, 1971.
3 Pierre BOURDIEU, Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982.
4 Claude DUBAR, op. cit., 1991, p. 97.
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