Jeunesses populaires

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Actes des Journées d'études organises par le LERSCO et "Jeunesses et Socits" les 5 et 6 avril 1990 Nantes.

Publié le : lundi 30 janvier 2012
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EAN13 : 9782296287945
Nombre de pages : 255
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ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRA TURE MALGACHE D'EXPRESSION FRANÇAISE DES ANNÉES 80

En couverture: Tapa: "Zébus à la source"
de GilberteRALAIMIHOA TRA, Tananarive,1990 @ L'Harmattan, 1994 ISBN :2-7384-2453-8

Liliane

Ramarosoa

ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE MALGACHE D'EXPRES~ION FRANÇAISE DES ANNEES 80
Publiée avec le concours de la Française de Coopération et d'Action à Madagascar

Mission

culturelle

Préface de Jacques Rabemananjara

Editions L'Harmattan 5-7, rue de L'Ecole Polytechnique 75005 Paris

A vec la collaboration de Stangeline Ralambomanana, Sahondra Ranaivozanany, Jean-Louis Joubert, Gilles Louys, Thomas Rahandraha : choix des extraits de poèmes et nouvelles. Esther Rabemananjara, Christiane Ralnanantsoa, Juliette Ratsimandrava, Yves Menu: choix des extraits de romans et de pièces de théâtre

Remerciements Je tiens à remercier tous ceux qui m'ont aidée à réaliser cet ouvrage, en premier lieu, les écrivains et les familles d'écrivains qui ont eu l'obligeance de me communiquer leurs inédits et permis l'édition de leurs œuvres. Je remercie également le Comité de lecture pour son active collaboration, en particulier Gilles LouY'squi a bien vOUltlrelire le manuscrit, Yves Menu, qui m'a fourni la documentation pour les illustrations et surtout Jean-Louis Joubert qui In'a généreusement apporté ses conseils et son aide pour la finalisation de la maquette. Je remercie enfin la Mission Française de Coopération et d'Action Culturelle à Madagascar pour l'appui accordé à l'édition de cet ouvrage dont j'ai pu mener à bien la réalisation grâce à un séjour à Paris subventionné par l'AUPELF/UREF.

LIMINAIRE
La littérature malgache n'est pas tout à fait ignorée en dehors de la Grande lIe. Deux grandes figures des lettres de langue française- Jean Paulhan et Léopold Sédar Senghoront -assuré son rayonnement auprès d'un public non négligeable. Le premier a recueilli, étudié, traduit, publié des poèmes de tradition orale et d'origine très ancienne, les hain teny, qui ont séduit leurs lecteurs intrigués: certains ont même soupçonné Paulhan d'avoir fabriqué de toutes pièces ces poèmes si éniglnatiques et fascinants. Mais un personnage d'un roman de Raymond Queneau, le brave soldat Valentin Brû dans Les Dimanches de la vie (1952), se souvient d'avoir eu affaire aux hain teny (ou plutôt aux Hain-Tenys Merinas, car il reprend le libellé et l'orthographe du titre d'un ouvrage de Jean Paulhan, publié en 1938) : - Alors, il paraît, comme ça, que vous fîtes campagne à Madagascar? - Oui. Contre les Hain-Tenys Merinas. - C'était dur, hein?
- COl11,m,e ça.

-

Et ça doit être beau, Madagascar. Pas m,al. Plutôt m,ontagneux. Et les indigènes? Ça, pour y en avoir, y en a. Ah! les voyages, c'est beau, les voyages, et instructif.

Sous le laconislne tout lnilitaire de Valentin Brû et sous l'hlunour de Rayn'lond Queneau, il .faut reconnaître la volonté de rendre justice à l'influence discrète des premiers travaux lie Paulhan sur le hain teny (publiés dès 1913), qui avaient retenu l'attention d'André Breton, Paul Eluard, Max Jacob et de quelques autres happy few. Le hain teny .fournissait aux poètes de la m,odenlité l'exemple d'une poésie tirant son lnystère de l'usage de .forlnulaires proverbiaux rénovés à chacun de leurs emplois. Léopold Sédar Senghor, dans sa Inén'lorable Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, parue en 1948, donnait une place de choix à la poésie 6

malgache francophone: trois poètes cités (Jean-Joseph Rabearivelo, Jacques Rabemananjara et Flavien Ranaivo), soit autant que les poètes représentant le continent africain. Les poèmes choisis par Senghor ont été par la suite maintes fois cités, repris, reproduits, et ont formé comme une vulgate de la littérature malgache en français. Non sans équivoques, car de nombreux lecteurs, comme le premier d'entre eux, lean-Paul Sartre, préfacier de cette Anthologie de Senghor, ont considéré les poètes malgaches comme de simples épigones insulaires du mouvement de la négritude. Or la réalité littéraire malgache est sûrement plus complexe. D'abord parce que, comme toute littérature, elle prend sens par rapport à une communauté dont elle construit l'identité. Et qu'elle s'est développée essentiellement en malgache, non seulement dans la transmission de la tradition orale, mais aussi par la production d'une littérature

écrite, déjà ancienne,

puisque

la notation du malgache en

caractères latins remonte au règne du roi Radama 1er (1810-1828). Mais les écrivains de langue malgache, rarement traduits, restent très méconnus en dehors de leur pays. Il en va de même pour les écrivains de langue française (autres que la trilogie poétique consacrée par l'Anthologie de Senghor). Ils sont restés enfermés dans une marginalité tout insulaire. Il est sans doute symptomatique que deux des romanciers les plus curieux, Edouard Bezoro (La Soeur inconnue, 1932) et Pelandrova Dreo (Pelandrova, 1975), apparaissent comme des météores problématiques, au point que leur identité exacte reste mal assurée. L'une des raisons de la difficulté d'accès à la littérature malgache tient à ce qu'elle a été surtout publiée et diffusée par le canal de journaux et de revues, édités principalement à Madagascar même. Autant dire que le.s textes dorment sur les rayons des rares bibliothèques qui ont su ou pu conserver les collections de ces périodiques. Dans la période récente, l'active politique de malgachisation a pu sembler décourager ou occulter la poursuite d'une activité littéraire francophone. La publication de la présente anthologie va donc être une révélation. Le rassemblement de textes jusqu'à maintenant éparpillés ou totalement inconnus montre la vigueur souterraine de l'expression française dans la Grande lie. Il

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convient de laisser aux lecteurs le plaisir de la découverte de textes neufs, provocants ou pudiques, violents ou douloureux, toujours portés par le désir de témoigner d'une situation ou d'une expérience profondément ressenties. Disons que l'anthologie s'est efforcée de présenter le panorama le plus complet possible, en accueillant aussi bien les écrivains confirmés et déjà édités que les plus prometteurs des débutants. Dans un des derniers poèmes de Traduit de la Nuit, JeanJoseph Rabearivelo évoquait la postérité littéraire qu'il rêvait et dont il espérait qu'elle continuerait son oeuvre: Il Y aura un jour un jeune poète qui réalisera ton rêve impossible pour avoir connu tes livres rares comme les fleurs souterraines, tes livres écrits pour cent amis, et non pour un, et non pour mille. Voici que les "fleurs souterraines" de la littérature malgache brillent maintenant au grand jour. A chaque lecteur de composer son bouquet personnel, choisi parmi ce florilège. Jean-Louis JOUBERT

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PRÉFACE
La hantise de tout insulaire, c'est d'abord de rêver d'horizons lointains, d'un au-delà toujours reculé, l'aventure que symbolise le grand large, l'appel de l'inconnu qui vous exorcise du complexe de renfermé et d'emmuré. J'ai plaisir à percevoir, dans le dessein de dissiper le cauchemar et l'opacité de l'insularité, l'un des principaux mérites de cette anthologie. Les textes sélectionnés, quelle qu'en soit la qualité intrinsèque, offrent un trait dominant: ils respirent tous un air libéré des contraintes géographiques et ne dissimulent pas l'ambition de ratisser loin, l'ambition de cerner l'universel dans les péripéties d'un destin individuel. L'ouvrage de Liliane Ramarosoa est, à ma connaissance, le premier du genre, consacré à une vue d'ensemble sur les écrivains malgaches d'expression française. Certains auteurs choisis sont depuis longtemps connus, sinon célèbres hors du rivage natal. Mais la renommée de deux ou quatre poètes ne suffit pas à fonder une littérature de dignité nationale. N'est pas moins important un corpus d'ouvrages imprimés, attestant la fécondité et la continuité d'un vrai filon littéraire. Il ne s'agit point d'une production sans lendemain ni d'un feu de paille ou d'artifice, mais bien d'un mouvement enraciné dans une tradition de vieille souche et dans les profondeurs de l'âme du pays. Face à cette galerie de tableaux variés, certes de facture et de valeur inégales, mais témoignant d'une commune passion de l'écriture, l'on ne peut que se réjouir. Toute une floraison de talents nous interpellent, nous ravissent ou nous surprennent et nous ébranlent. Aucun ne nous laisse indifférent puisque chacun est porteur de promesses, étant étoilé du signe de la grâce inventive. Liliane Ramarosoa s'est bornée à nous filmer un panorama brut: elle a évité d'esquisser la moindre critique. De prime abord, la présentation de l'ouvrage nous frappe par sa simplicité, presque un schéma: loin de nuire à son usage, cette sobriété lui assure commodité. L'Anthologie nous révèle avec un évident contentement l'effervescence poétique qui caractérise la tendance de la 9

créativité malgache. Héritage ou poids de la tradition? La langue des ancêtres sécrète naturellement la rêverie, ayant, à chaque inflexion, des charges poétiques prêtes à éclater. La mentalité, le paysage, tout baigne dans une atmosphère de nostalgie innée, contagieuse, de réminiscence et de légende. Une troisième source d'émerveillement nous rend précieuse l'Anthologie de Liliane Ramarosoa : la profusion fantastique des talents féminins en Malgachie. Peuvent bien envier la femme malgache beaucoup de ses consoeurs d'autres contrées: son épanouissement donne la mesure et l'estampille de qualité pour goûter la civilisation malgache. Rien d'étonnant à ce que dans la concurrence ou l'émulation d'aujourd'hui elle s'empare de sa plus belle plume pour brandir ses prérogatives de toujours. Ma dernière observation vise les perspectives lointaines: quel avenir l'attend, cette littérature? Le bilan de près de soixante-dix ans d'implantation et d'accomplissement semble satisfaisant. Qu'en adviendra-t-il d'ici cinquante ans? D'abord urie précision s'impose: il n'est pas exact d'avancer que cette littérature ne prend pas racine dans le terreau ancestral. Nous avons noté sa filiation à nos traditions: dans cette ligne de force, elle s'intègre dans l'humus natal, elle s'imprègne des odeurs de notre ambiance, elle se nourrit de la sève de notre terre qui seule donne chair aux aspirations et aux rêves des auteurs. Plus ces oeuvres reflètent les soucis, les tourments, les contradictions de leur temps, plus elles se font, soit directement, soit en filigrane, l'écho de l'inénarrable misère qui semble s'abattre comme une chape absurde, en double épaisseur, sur le peuple malgache; elles manient des humours d'une veine particulière à nos moeurs, à nos travers...Certains vers, par exemple, d'une densité poignante, sur la mort d'enfants abandonnés sans famille, happés par la faim, subrepticement dans la nuit, vous bouleversent d'une émotion durable et lancinante. L'on mesure l'ambiguïté de cette littérature; le mode d'expression est d'emprunt, la forme est d'origine étrangère. Mais c'est dans l'alliage réussi de railleurs et de l'ici que s'opère l'originalité de l'oeuvre. La pression de plus en plus forte qu'exerce l'interpénétration des peuples, la réduction de la planète à un étrange habitat de proximité et de voisinage, fait que la mutation de notre mutation nous conduit à cette 10

fusion harmonieuse des esprits dans le mélange et la tolérance plus que dans l'affrontement et le heurt. La durée, la pérennité de cette littérature relève, par conséquent, d'autres critères que de ceux auquels l'on est accoutumé à se référer. Le premier qui se présente à la réflexion est son environnement: il lui faudrait trouver les conditions d'épanouissement et de continuité qui lui permettent de relever les défis du temps. Est-ce bien le cas? La pénurie des soutiens logistiques, capables de valoriser les produits de l'imagination et de l'art, constitue un handicap majeur. Les esprits les plus doués finissent par s'étioler et dépérir, à force de se lasser d'attendre la surprise improbable du génie providentiel qui leur offrirait l'aubaine d'une publication.

L'Anthologie de Liliane Ramarosoa nous aura permis de saluer les acquis, d'admirer les performances et de tirer, une fois de plus, la sonnette d'alarme, en vue de préserver la moisson des temps futurs.
Jacques Rabemananjara.

Il

AVANT-PROPOS

L'objectif principal de cette anthologie est de pallier l'inexistence de tout ouvrage d'ensemble sur la littérature malgache d'expression française. Cette lacune est d'autant plus regrettable qu'aux lendemains de 1975, la reprise d'activité, massive et spontanée, des écrivains malgaches d'expression française marque une véritable "renaissance" de ce domaine littéraire. Cet ouvrage se propose donc d'offrir un panorama de la production littéraire malgache d'expression française de 1975 à 1990. Pour mettre en lumière la dynamique de cette période, l'anthologie ne s'arrête pas aux auteurs connus et aux œuvres déjà éditées mais s'attache surtout à

faire connaître les nombreux jeunes écrivains de la "nouvelle
génération" dont beaucoup n'ont encore jamais été publiés. Pour répondre à ces objectifs, cet ouvrage prévoit:

10. Une présentation brossant un bref historique des années 1923 à 1975 et soulignant surtout les traits marquants de la production des années 80. 2°. Un choix varié de textes: cent seize extraits (poésie, roman, théâtre, nouvelles) de trente-cinq auteurs.

Pour laisser à chaque lecteur le maximum de liberté dans
l'appréciation de cette production littéraire, les textes ne sont classés ni par thèmes ni par courants mais simplement regroupés par genres (et à l'intérieur de chaque genre par ordre alphabétique d'auteurs).

Toutefois, pour garder une certaine unité chronologique, les - mais à titre de rééditions d'œuvres antérieures, ou d'éditions à titre posthume - sont regroupés dans une annexe. Un choix d'illustrations composé essentiellement de gravures et de dessins d'artistes malgaches complète ce panorama. Pour une utilisation pratique, l'ouvrage comprend: - des résumés introductifs pour les extraits de romans, de pièces de théâtre et de nouvelles; - un glossaire des mots malgaches et des référents culturels relatifs à Madagascar (signalés dans les textes par des astérisques); - des notices bio-bibliographiques ; - un index des auteurs cités et un index thématique; - un répertoire des origines des textes et une table des illustrations.

extraits des œuvres parues entre 1975 et 1990

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...la hutte que tu habites, je souffrirais difficilement que" le vent en eût raison !...

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PANORAMA DE LA LITTÉRA TURE MALGACHE DtEXPRESSIOJ\T FRANÇAISE La littérature malgache d'expression française fait sans conteste figure de "pionnière" dans le domaine francophone.. En effet, les grandes figures littéraires africaines de la Négritude ne s'affirmeront que vers les années 40, alors que dès 1923 le renom d'un jeune poète malgache dépasse largement les frontières de l'île. Mais au long de ces soixante-dix ans, la création littéraire en langue française à Madagascar connaît une fortune inégale, alternant des moments d'effervescence créatrice et de longues périodes de silence, suivant le flux de l'Histoire.
DE 1923 À 1975 : GRANDEURS ET SERVITUDES

Un précurseur

de génie

Dès 1923 l'œuvre de Jean-Joseph Rabearivelo est reconnue sans réserve par la critique littéraire de son époque. Ses recueils (La Coupe de cendres, Sylves, Volumes, Chants pour Abeone, et surtout -PresqueSonges et Traduit de la nuit) ainsi que ses textes inspirés du folklore (comme lmaitsoanala, Aux portes de la ville) et ses traductions poétiques de hain-teny (Vieilles chansons des pays d1merina) confirment une écriture poétique originale. Pour avoir su revivifier la littérature traditionnelle malgache, Jean-Joseph Rabearivelo assure l'émergence d'un nouvel espace littéraire, dont toute une lignée de poètes consolident et élargissent les frontières. Certes, l'expérience de cet "aède inspiré de la terre malgache"(l) n'a pas "fait école". Toutefois, le signal a été donné et jusqu'à l'aube de l'Indépendance, des écrivains malgaches participent activement de l'époque héroïque de la Négritude.

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Les pionniers

de la négritude

Les recueils Lamba, Antsa, Antidote, de Jacques Rabemananjara, ainsi que ses drames historiques (Les Boutriers de l'Aurore, Agapes des Dieux, Les Dieux malgaches) s'attachent à retrouver les mythes des origines. Grâce à la puissance et à la passion de cette quête de l'identité, la portée "politique" de son œuvre engagée est largement dépassée par sa dimension poétique. Les mêmes accents héroïques et le même ton prophétique marquent à la même époque les poèmes de Thomas Rahandraha et de Lucien Xavier Michel Andrianarahinjaka. Pour sa part, c'est par la voie de la réminiscence littéraire que Flavien Ranaivo participe de cette quête de l'identité avec ses adaptations poétiques de hain-teny (L'Ombre et le Vent, Mes chansons de toujours, Le Retour au bercail). Toutes ces œuvres~ désormais des classiques de la Négritude, marquent "rAge d'Or" de la littérature malgache d'expression française. Le temps des épigones Dans l'euphorie de l'Indépendance recouvrée, cette affirmation de l'identité prend, aux lendemains des années 50 et jusqu'à la veille des années 70, une tout autre dimension. Cette période d'accalmie politique est en effet marquée par ulle production littéraire exaltant les beautés exotiques de "l'lIe Heureuse" sur une toile de fond historique et ethnologique haute en couleur et par une production littéraire édifiante et sentimentale. Parmi les actifs promoteurs de ce courant, on compte entre autres, Régis Rajemisa-Raolison, les frères Abraham (Elie-Charles, Paul, Raymond), Randriamarozaka, Robinary, Fidélis-Justin Rabetsimandranto, etc. Ces traditions littéraires sont remises à l'honneur par la génération qui entre dans l'arène littéraire vers les années 60, avec Reine David-Andriamiharisoa, Charlotte Rafenomanjato, Aimée Randria, etc. 16

Mais les crises politiques et culturelles qui ont traversé l'après-indépendance et qui ont explosé dans une virulente polémique linguistique en 1972 ébranlent les "certitudes" de cette période littéraire. Au tournant des années 70 commence une longue traversée du désert pour la littérature malgache d'expression française: de 1970 à peu près et jusqu'aux années 80, on ne compte guère que quelques recueils isolés et aucune œuvre marquante. Durant cette décennie de silence, les problèmes inhérents au Tiers-Monde - sinon aux "temps modernes" - se sont accentués, les passions linguistiques apaisées. Vers les années 80, les écrivains malgaches, toutes générations confondues, renouent avec la création en langue française, inaugurant ainsi une nouvelle "période littéraire" dont cette anthologie se propose de souligner les traits caractéristiques.
LE RENOUVEAU DES ANNÉES 80

Les années 80 marquent en effet la renaissance de la littérature malgache d'expression française. Entre 1975 et 1991, une trentaine d'écrivains malgaches comptent à leur actif plus d'une centaine d'ouvrages(2). Bien qu'essentiellement souterraine(3), cette production témoigne de son dynamisme(4) : d'une part, parce qu'elle rallie toutes les générations littéraires, d'autre part, parce qu'elle assume aussi bien l'héritage poétique de la Négritude et les traditions néo-classiques des années d'Indépendance, que les nouvelles voies poétiques de la jeune génération. L 'héritage poétique de la négritude

Les récents recueils et poèmes des ténors malgaches de la Négritude résonnent encore des accents héroïques et du ton prophétique des classiques de cette époque pour assumer les urgences d'aujourd'hui. D'autres déroulent avec solennité les beautés pérennes de l'île mythique, ou assurent leur "retour aux sources" par la voie du hain-teny, autres axes prépondérants de cette péliode.

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Les traditions

littéraires

du néa-classicisme

La production contemporaine reprend également les traditions qui ont fait fortune au lendemain de l'Indépendance: le roman et le théâtre exploitent la veine "ethnologique" et historique, en évoquant avec abondance l'arsenal des coutumes régionales, ou en brossant des fresques hautes en couleur des temps forts de l'Histoire, comme le règne houleux de Ranavalona I ou les amours légendaires et politiques de Radama I et de la Princesse sakalava Rasalimo. StIr cette toile de fond, tendant à magnifier les mystères de l'île éternelle, tous ces ouvrages tissent des histoires d'amour. Cette veine sentimentale affleure d'ailleurs dans de nombreux romans dont les happy ends ont une vocation édifiante manifeste. La poésie, à travers une facture néoclassique (privilégiant le sonnet en particulier) s'inscrit aussi dans cette mouvance exotique et édifiante. Les nouvelles voies

Le dynamisme de cette production contemporaine repose moins sur ces vivaces survivances que sur l'originalité des nouvelles voies prises par tous les genres: roman, théâtre, et surtout poésie et nouvelle accusent en effet des innovations notables au niveau de l'écriture, de la thématique et du langage. Certains romans et surtout la plupart des nouvelles (genre de prédilection de la génération des années 80) tendent à briser la linéarité des récits et à jouer de la diversité des "points de vue" narratifs. Les pièces modernes gomment le réalisme conventionnel des décors et des personnages pour en souligner la dimension symbolique. Les poèmes se libèrent du carcan des rimes, jouent avec la mise en page, le rythme, la ponctuation. A travers tous ces genres, le langage explose souvent dans une violence verbale extrême ou se met au diapason du quotidien. Les images, en poésie, se forgent en alliages insolites. Toutes ces innovations assument de nouveaux axes thématiques qui remodèlent en profondeur le paysage littéraire. La thématique des poèmes, les scénarios des 18

pièces de théâtre, et les intrigues de certains romans et de presque toutes les nouvelles, ont pour toile de fond le chaos de la Ville et de la Campagne, la dissolution,- sinon la déliquescence de la société contemporaine. Toutes ces œuvres campent des personnages pathétiques en proie à la misère aussi bien physique que morale, en conflit et en porte à faux avec les "normes" imposées par la société. Sur le ton intimiste, ou par la poétique de la violence voire de l'atroce, par le bia!s de l'humour et du burlesque, toutes ces œuvres démontent la dérision du quotidien, dévoilent les sordides coulisses du paysage social et politique, dénoncent les lois inexorables des rites traditionnels, violent les zones interdites des passions et des vices pour se faire plaidoiries en faveur de l'homme et de l'individu. Un des axes prédominants de cette production est d'ailleurs la quête désespérée de la sérénité au sein du uno man's land" de l'univers intérieur ou dans les vertiges du corps magnifié. La poésie, par ailleurs, devient la voie privilégiée qui mène au cœur des mystères de l'univers, de la vie et de la mort par la "grâce" de l'écriture. Ces nouvelles voies poétiques qui bouleversent les frontières de l'imaginaire, scellent une véritable écriture d'époque et marquent l'émergence d'une génération littéraire qui inlassablement, "égrène ses points d'intelTogations" .(5)
UN PAYSAGE LITTÉRAIRE ORIGINAL

La production malgache d'expression française des années 80 reflète la vitalité et l'originalité d'un véritable espace littéraire. Elle témoigne d'abord d'une reprise d'activité spontanée et massive. La diversité des genres, des tons et des styles, les aspects contrastés de la thématique, les divergences des écritures - loin d'être fortuits - s'inscrivent par ailleurs dans le fil de l'histoire. A travers le florilège que nous présentons, se dessine, en effet, en filigrane, une certaine dynamique. Les pionniers qui, à l'époque coloniale, ont choisi de mener leur carrière en langue française hors du "système", retrouvent dans leurs recueils des années 80, les traits 19

caractéristiques du "retour aux sources", de la poésie héroïque et prophétique qui ont marqué la grande époque de la Négritude. Cette production des années 80 témoigne aussi de la survivance de la littérature exotique et édifiante en vogue dans les années 60. Mais elle met surtout en lumière l'explosion créatrice de la génération actuelle, qui prend le monde à bras-le-corps en restituant dans et par l'écriture la densité et le désordre même de la vie. Cette production diversifiée éclaire ainsi les "urgences" auxquelles répondent les générations d'écrivains malgaches d'expression française: une génération pour qui la création en langue française est une "arme miraculeuse" chargée d'assurer la conquête de l'identité, une génération pour la production d'expression française qui assume les "certitudes", une génération qui tente, par l'écriture, de se situer dans le chaos du Tiers-Monde, du monde moderne et de la vie. Toutefois, dans cette diversité, s'affirme sans conteste l'harmonie d'un espace littéraire . profondément ancré dans

l'univers malgache.

Au cœur des imaginaires et au [11des écritures, le lecteur retrouve sans peine les beautés immuables de l'île, le rythme particulier du parler traditionnel, les valeurs pérennes propres au terroir, mais aussi les turbulences du paysage social malgache contemporain.. Liliane Ramarosoa Juillet- Août 1991 Nanisana - la Tuilerie

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NOTES
(1) Jacques Rabemananjara, Préface à Jean-Joseph Rabearivelo, Poèmes, Tananarive, Imprimerie officielle, 1960, p. 15.
(2) Nous avons recensé, pour 38 auteurs, 124 titres (36 recueils de poèmes, 15 romans, 17 pièces de théâtre et 56 nouvelles).

(3) Sur 124 ouvrages, 28 sont édités et 96 inédits. (4) Sur les 29 auteurs figurant dans cette anthologie, 4 ont déjà marqué la période coloniale, 5 ont déjà publié dès les années 60, et 20 ont fait leurs premières annes aux lendemains des années 75. (5) Esther Nirina, Lente spirale, Antananarivo, Madprint, 1990, p. 38.

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POÉSIE

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L.X.M. ANDRIANARAHINJAKA Chant pour un printemps [Extrait] Ces doigts qui courent effleurant les cordes de vertige, leur douleur je le sais n'est point musique ni encore moins ivresse débordante, mais nuit blessée que hante le désarroi des étoiles, danse cruelle de tous les tromba*-colères à la lueur des grandes collines embrasées. Et la blessure par où s'écoule, sève de ta patience, le chant de ta résignation, n'est point source miraculeuse, mais fenêtre ouverte sur la nuit où veille ton ombre en tournant en rond dans la solitude. Mélopée d'un vieil esclave, griserie de l'âme dolente aux heures d'extrême lassitude, contant sa secrète douleur au cœur immense du Vent comme une oreille attentive et compatissante. Je sais l'accord intime qui relie tous mes soupirs aux râles anonymes de tous les enchaînés.

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