Jihâd : un concept polysémique

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Cet ouvrage examine la question du Jihâd telle qu'elle s'est posée dans le texte coranique, dans la prédication prophétique et dans les autres traditions scripturaires de l'islam, puis au travers de ses multiples usages tant spirituels, qu'idéologiques et politiques, depuis les initiateurs du courant soufi jusqu'à l'époque présente. Trois essais viennent ponctuer ce livre, portant sur le religieux à l'épreuve du politique en islam, la signification de la revendication d'"islamisation de la modernité" et enfin sur l'islam et la modernité.
Publié le : jeudi 1 juin 2006
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EAN13 : 9782296145856
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JIHAD: UN CONCEPT POLYSEMIQUE
ET AUTRES ESSAIS

DU MEME

AUTEUR

.

OUVRAGES

-

Islam et contestation au Maghreb, Editions L'Harmattan, L'Algérie en crise, Editions L'Harmattan, 1991. L'Islamisme en Algérie, Editions L'Harmattan, 1992.
Islam, islamisme et modernité, musulmans Editions L'Harmattan, des Fondamentalismes et problématique droits

1989.

-

1994. de l'homme,

-

in Fondamentalismes, intégrismes: une menace pour les droits de l'homme, Editions Bayard et Centurion, 1997. L'Islamisme en question(s), Editions L'Harmattan, 1998. Le Maghreb face à l'islamisme, Editions L'Harmattan, 1998.
Islam et musulmans de France. L'Harmattan, 1999.

-

Islam-Occident, Islam-Europe: choc des civilisations ou coexistence cultures?, Editions L'Harmattan, 2000. L'islamisme politique, Editions L'Harmattan, 2001. Géopolitique de l'islamisme, Editions L'Harmattan, 2001.
Islamisme et changements politiques au Maghreb, in Maroc. Mémoire

des

-

-

d'avenir, Editions du Musée Albert-Kahn, Paris, 2002. La condition de la femme en Islam: avancées et régressions, in Les Femmes et l'Islam. Entre modernité et intégrisme (sous la direction de Isabel Taboada-Léonetti), L'Harmattan, 2004. Islam(s) de France et intégration républicaine: penser le pluralisme, in L ~ venir de l'Islam en France et en Europe (sous la direction de Michel Wieviorka), Editions Balland, 2004.
Islam(s) et islamisme(s) à l'épreuve de la violence et de la guene, in

Tenorisme: questions (sous la direction de Henry Lelièvre), Editions Complexe, Bruxelles, 2004. L'Islam entre politique et religieux, in La Religion. Unité et diversité (sous la direction de Laurent Testot et Jean-François Dortier), Editions Sciences Humaines, 2005.
Femmes et Islam. L'impératifuniversel d'égalité, L'Harmattan, 2006.

-

. SOUS LA DIRECTION DE L'AUTEUR (Confluences-Méditenanée) - Les Replis identitaires, Editions L'Harmattan, 1993.

-

Géopolitique

des mouvements

islamistes,

L'Harmattan,

1994

(Avec Jean-Paul Chagnollaud et Bassma Kodmani-Darwish). La France et le Monde arabe. Au-delà des fantasmes, L'Harmattan, (Avec Jean-Christophe Ploquin). Transition politique au Maroc, L'Harmattan, 1999 (Avec Gema Martin-Munoz). Le Maroc en perspectives, Editions L'Harmattan, 2000. Maghrébins de France. Les dynamiques de l'intégration, Editions L'Harmattan, 2001 (Avec Dominique Baillet). Islam et Occident, la confrontation ?, L'Harmattan, 2001. Sexualité et sociétés arabes, L'Harmattan, 2002. L'Islam de France (avec Arnel Boubekeur), L'Harmattan, 2006.

1997

-

-

ABDERRAHIM LAMCHICHI

JIHAD:
UN CONCEPT POLYSEMIQUE
ET AUTRES ESSAIS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE Espace L'Harmattan Kinshasa

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Histoire et Perspectives Méditerranéennes Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Déjà parus Abderrahim LAM CHICHI, Femmes et Islam. L'impératifuniversel d'égalité,2006. Jean-Charles DUCENE, De Grenade à Bagdad, 2006. Philippe SENAC, Le monde carolingien et l'islam, 2006. Isabelle SAINE, Le mouvement Goush Emounim et la colonisation de la Cisjordanie, 2006. Colette JUlLLIARD, Le Coran au féminin, 2006. René DOMERGUE, L'intégration des Pieds-Noirs dans les villages du Midi, 2005. Kamel KATEB, Ecole, population et société en Algérie, 2005. Ahmed B. BERKANI, Le Maroc à la croisée des chemins, 2005. Melica OUENNOUGHI, Les déportés algériens en NouvelleCalédonie et la culture du palmier dattier, 2005. Anne SAVERY, Amos Oz, écrire Israël, 2005. R. CLAISSE et B. de FOUCAULT, Essai sur les cultes féminins au Maroc, 2005. Nordine BOULHAIS, Histoire des Harkis du Nord de la France, 2005. Jean-François BRUNEAUD, Chroniques de l'ethnicité quotidienne chez les Maghrébinsfrançais, 2005. Ali HAROUN, Algérie 1962 - La grande dérive, 2005. Y oann KASSIANIDES, La politique étrangère américaine à Chypre (1960-1967),2005. Abdelaziz RIZIKI, La diplomatie en terre d'Islam, 2005.
www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo. harmattan 1@wanadoo.fr

fr

@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00467-9 E~:9782296004672

Toujours pour Sarah et Leila;} avec amour et tendresse

« La haine n est qu'une défaite de l'imagination. » Graham Green, La Puissance et la gloire, Editions Robert Laffont, réédition Le Livre de Poche, 1964 ; p. 149. La mort n'est pas la fin de la souffrance.. . Croire à la paix est une sorte d'hérésie. » Graham Green, Ibid; p. 90. « Partout de la violence... n y aurait-il pas de fin à toute cette cruauté? [. ..] On eût dit que, dans cette province, l'homme avait pour mission de supprimer l'homme» Graham Green, Ibid; p. 169. « Quand on voit que les gens peuvent être moralement indifférents à ceux qui se trouvent à l'extérieur d'un cercle mental, on entrevoit aussitôt une ligne d'actionpour réduire la violence: comprendre suflisamment bien la logique du cercle pour inciter les individus à y faire entrer toute l'humanité. » Steven Pinker, Comprendre la nature humaine, Odile Jacob, 2005 ; p. 381.

A VANT-PROPOS
Cet essai propose une réOexion distanciée sur l'un des concepts les plus débattus, mais aussi les plus galvaudés aujourd~ui celui de fihâd Certes, les controverses doctrinales extrêmement vives, les différends intellectuels ardents et les conDits politiques emportés qui concernent en ce moment le monde musulman ne relèvent assurément pas des catégories du Moyen Age - mais bien plutôt de contextes politiques et sociaux contemporains (locaux, nationaux, régionaux, internationaux) spécifiques, complexes et changeants. Cependan~ cest au travers d'une évocation historique inscrite dans la longue durée, qu ïJ faut situer et essayer de comprendre Je sens, lïmportance et letendue de ce terme de fihâd qui est extrêmement vaste et polysémique. Afin de mettre en perspective les diverses réceptions de ce thème, sa portée symbolique, ainsi que ses multiples lectures, significations et instrumentalisations politiques, il n est pas inutile de revenir aux conditions originelles et aux sources delaboration conceptuelle de cette notion, depuis le moment de la prédication propf1étique jusquàu lectures les plus récentes que certains courants (islamistes notamment) ne cessent de mobiliser pour justifier leurs discours et leurs actions. L'un des objectifs du présent ouvrage consiste donc à examiner la question du fihâd telle qu'elle sest posée

dans le texte coranique~ dans la prédication prophétique et dans les autres traditions scripturaires de l'islam (première partie)~ puis au travers de ses multiples usages tant spirituels~ qu'idéologiques et politiques~ depuis les initiateurs du courant soufi jusqua lepoque présente (deuxième partie). Tout au long de cette étude~ nous allons pouvoir mesurer à quel point le terme fihâd n a cessé devoluer, reflétant les discussions (parfois les désaccords profonds) au sein de la communauté des savants séculiers ou les conceptions différentes véhiculées par les autorités politiques et religieuses. L 'on verra ainsi que cette notion recouvre une pluralité de sens; elle a donné lieu~ dans les textes théologiques et juridiques de référence des musulmans et au cœur des débats et polémiques multiséculaires entre religionnaires~ mystiques~ leaders politiques et clercs laics~ à des interprétations et à des définitions très variées; elle a fait l~objet de multiples emplois et a subi toutes sortes d'opérations d'instrumentalisation~ connaissant même~ à notre époque~ detonnantes (parfois de très inquiétantes) résonances et métamorphoses. Les transmutations du sens de cette notion indiquent, en définitive~ l'intensité des controverses ayant marqué chaque phase du développement historique du monde musulman. Le terme recouvre aujourd'l1ui encore~ une pluralité de significations (politiques et intellectuelles). Pour les courants radicaux - comme pour la plupart des commentateurs occidenta~ d'ailleurs -~ un tel

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concept désigne la belligérance, la "guerre sainte': la guerre systématique livrée contre les 'rn1idèles': etc. Pour certains théologiens et juristes musulmans, alfihâd renvoie, pendant les moments d8ffrontements (particulièrement, en cas d'agression étrangère), à la question de la mobilisation armée, en vue de la résistance, de la légitime défense, assortie toutefois de conditions rigoureuses dans la conduite des hostilités qui s'apparentent à la notion de "guerrejuste'~ Pour d'autres penseurs, le terme fihâd doit être interprété dans un sens plus pacifique et plus tempéré, mieux adapté aux défis et exigences des temps modernes,. il est donc davantage traduit par la notion d'effort individuel ou collectif - idée que rend d'ailleurs mieux le concept d'Ijtihâd C'est en ce dernier sens que les efforts se déploient présentement dans l'esprit de la plupart des réformateurs conscients de la nécessité, pour les sociétés musulmanes de relever les défis majeurs du siècle dans lequel elles se sont engagées: développement économique, éducation des citoyens à l'esprit critique et civique, institutionnalisation de la démocratie et des libertés fondamentales, émancipation de la femme. Le double choix éthique et méthodologique qui m'a guidé, tout au long de la rédaction de cet écrit, est aussi clair qu'élémentaire: d'une part, éviter toute attitude purement apologétique de l'islam. Tout simplement parce qu'il n'est nullement conforme ni à la probité intellectuelle ni à l'objectivité scientifique ni à la vérité historique, de ne retenir du concept de fihâd que

Il

lâpproche pacifique et spirituelle. Tout au long des quatorze siècles d11istoire musulmane, deminents Docteurs érudits et maints leaders politiques ne rechignèrent guère à invoquer ce thème dans son acception belliqueuse et guerrière. Le mot jihâd désigne donc aussi clairement la guerre, même si - on le verra -, dès lâube de lïslam, souverains politiques, jurisconsultes, casuistes et théologiens, sefforcèrent de bâtir une véritable éthique de la guerre, plaçant les critères moraux au cœur du processus de déclenchement et de conduite de celle-ci. En outre, le texte sacré des musulmans lui-même alterne de magnifiques exhortations à la paix et à la clémence et des diatribes guerrières d'une rare brutalité. En un mot (et ceci est commun à toutes les traditions religieuses), les tenants de la miséricorde, de la modération ou de la tolérance religieuse - ceux notamment pour qui jihâd signifie dâbord ljtihâd, autrement dit, effort essentiellement orienté vers l'ascèse intérieure -, ont donc, en islam, des références scripturaires aussi solides que ceux d'un prosélytisme agressif. Dâutre part, il m â paru également nécessaire d'éviter tout anachronisme et, surtout, toute posture de diabolisation ou dessentialisation de cette religion. Tout observateur objectif doit sengager à respecter un minimum de rigueur analytique; il est invité notamment à prendre suf/jsamment en compte les données de l11istoire afin de se défaire de toute lecture culturaliste, fixiste ou hors contexte de lïslam. Il convient de rejeter

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avec force toute vision réductrice, anhistorique et atemporelle d'une religion qui surdéterminerait, en tout temps et en tout lieu, les comportements des musulmans. il convient de refuser toute démarche qui postulerait lexistence d'une culture islamique moniste occasionnant partout et toujours, hier comme aujourd'hui, les mêmes attitudes des fidèles. Le "paysage islamique" du monde est pluriel, dense, riche de sa diversité. Le réduire à ses religionnaires obscurantistes et rétrogrades ou à sa minorité agissante, le néofondamentalisme, cest manquer de bonne foi et d'objectivité ou, pire, faire preuve d'ignorance. Ainsi donc, le concept de fihâd a été reçu et appliqué dans son acception la plus belliqueuse et la plus intolérante - du théologien rigoriste du Moyen Age Ibn Taïmiyya (1263-1328) aux théoriciens contemporains de l'islamisme radical, à l'instar d'un Sayyed Qutb (19061966). L'idéologie de ces derniers - sans parvenir en aucune manière, à offrir d81temative crédible -, ne cesse de prospérer sur le terreau des humiliations et des rancœurs. La rhétorique du fihâd comme guerre à outrance contre la société modeme jugée "impie': trouve une résonance particulière et une légitimation forte chez ces théoriciens actuels du tyrannicide, rédacteurs de véritables bréviaires de la haine (notamment antisémite) et dappels au meurtre, prêcheurs déments appelant leurs ouailles à réactualiser le combat violent contre l'Occident &'mécréant': mais aussi - et surtout, dirais-je - contre les gouvernements musul-

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mans, I:~érétiques': oublieux des I:l:vraÏs préceptes coraniques" et I:oppresseursdes masses': Ce nouveau jihadisme prend pour cible prioritaire les Etats occidentaux (Etats-Unis en tête) ; il vise ensuite le renversement des régimes locaux, jugés I:apostats"; son dessein suprême est la restauration de la I:gloireislamique" de naguère au moyen de la création dTmirats, puis de leur unification au sein d'un Etat islamiste s'étendant à toute la Umma. Pour réaliser ces objectifs (à tout le moins extravagants I), il prône une stratégie de violence et de terrorisme, n ~ésitant pas à sen prendre de fait aux populations civiles. Pourtant, en islam, aucune conception n est unanimement admise à ce sujet. Mon livre est justement consacré à montrer la complexité sémantique du terme fihâd et à réfuter les allégations simplistes en la matière. fihâd veut dire 'effort': mais désigne pareillement toute initiative individuelle ou collective permettant au fidèle de mener une uvie bonne et vertueuse"; une autre distinction a été rapidement faite, cest-à-dire dès lerection de lTmpire musulman, par des spécialistes du droit entre fihâd offensif et fihâd défensif; le type de fihâd le moins répandu finalement est le prosélytisme violent au nom de Dieu. Cette dernière démarche sappuie sur une vision singulièrement dichotomique et manichéenne du monde (Dâr al-Islâm versus Dâr al-Harb). Maintes écoles dÏnterprétation en ont pourtant adouci la réception,
et ce depuis de nombreux siècles -

jy

reviendrai

amp-

lement dans les chapitres qui suivent.

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Mais, n en déplaise aux tenants d'une vision strictement sécuritaire et policière du phénomène actuel du "jihadisme néosalafiste" mondial, des facteurs socioéconomiques, politiques, identitaires, culturels endogènes, beaucoup plus fondamentaux et complexes ont contribué, directement ou indirectement, à lemergence de ces phénomènes extrémistes. De même, les politiques des puissances occidentales à l'égard du monde arabe et musulman, souvent aberrantes, injustes, voire absolument néfastes, ont alimenté ce "jihadisme': Il faut sy intéresser et essayer dy apporter des réponses s'inscrivant dans la longue durée. Comme il faut sÏntéresser aux multiples facteurs explicatifs du développement du mouvement social revivaliste islamiste en général Ce dernier n'est pas constitué, loin sen faut, que de jusquau-boutistes, porteurs de dévastation, de mort et dapocalypse, mais est léxpression - certes chimérique et fausse - du rejet par la population de castes dirigeantes corrompues et incompétentes; il est lexpression de ressentiments et de frustrations accumulés par les populations locales. Pourtant, cette perception du lihâd comme usage démesuré et délirant de la violence est, aux yeux dautres musulmans, un anachronisme grossier et dangereux. Ceux-ci entendent substituer à la pseudo t~erre sainte" une démarche radicalement différente, orientée
dans plusieurs directions, toutes également pacifiques

-

soit, sur le plan individuel: ascèse, religiosité du for intérieur, accomplissement de soi, etc. ; soit, sur le plan

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collectif: efforts visant le développement économique~ la recherche scientffique~ la quête de justice sociale et la démocratie~ etc. Ici, la notion de fihâd renvoie à l~exigence pour le croyant de rassembler toutes ses énergies afin de les investir dans une visée plus noble~ plus élevée. Pour tous ceux qui n'ignorent pas que le monde est désormais pluraliste et que diverses croyances (religieuses ou agnostiques) doivent y coexister dans le

respect mutuel

-~

il signifie aussi: effort spiritueL ima-

gination créatrice~ esprit critique~ exigence de paix et éthique de responsabilité. Une troisième partie - non moins substantielle~ puisquelle occupera près du tiers de l'ouvrage - viendra clore ce travail. Elle rassemble trois essais portant sur des thématiques apparemment - mais apparemment seulement - éloignées du sujet central de ce livre: (a) Le religieux à l'épreuve du politique en islam ,.

(b) « Islamiser la modernité» ? ,. (c) Islam et modernité.
Les facteurs de défiance~ la nécessité d'un aggiornamento. S'il est une cohérence en ces sujets de réBexion~ ainsi que je le pense fermement, eUe tient à une problématique commune~ à savoir la tentative d'éclaircissement du dilemme auquel sont confrontées présentement la plupart des sociétés musulmanes et qui peut être formulé comme suit: comment penser les enjeux de la démocratisation et de la laïcisation au moment où~ quasiment partout, les régimes locaux tyranniques suscitent un rejet total (eu égard précisément à leur caractère autori16

taire, doublé de piètres performances en terme de développement) et où 1ïdéo1ogie islamiste semble accaparer maints esprits et dominer la plupart des espaces de contestation et de mobilisation? Cette section me permettra de prolonger les réflexions entamées dans les première et deuxième parties. Parmi les questions nombreuses et complexes auxquelles jessayerai dapporter des réponses dans cette ultime partie du livre, figurent celles-ci: Pourquoi les sociétés arabo-musulmanes se sont-elles trouvées reléguées aux marges de la mondialisation, en dépit de l~éritage d'une civilisation naguère florissante? L'islam a-t-il été un obstacle à la modemisation ? Quel est le contexte, et quelles sont les significations - et les impasses - de la rhétorique dite d'« islamisation de la modemité », prônée par les doctrinaires fondamentalistes? Pourquoi le mythe d'un "Etat islamique" originel, prétendument vertueux, demeure-t-il aujourd'hui encore si tenace, en dépit du fait que 1ïs1am a toujours connu des conceptions différentes du politique, ayant alimenté des visions sociales très éloignées de 1ïdéal intégraliste et simpliste? L'examen critique de toutes ces thématiques est susceptible d'éclairer encore davantage - j'ose 1espérer - la problématique générale du présent ouvrage. En particulier, le thème de l'articulation du religieux et du politique se trouve au cœur des disputes intellectuelles, des joutes oratoires et des antagonismes politiques qui agitent inlassablement les sociétés musulmanes. La vision dogmatique qui veut que, dans lïs1am, la

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religion dicte sa loi au politique, a été imposée par des courants fondamentalistes ou rigoristes à travers le temps. L Îlistoire a montré, en revanche, que bien dâ.utres façons de gérer les relations entre ces deux sphères ont existé. En fait, une sérieuse distorsion subsiste entre, d'un côté, le paradigme de 1'((Etat islamique» (al-Dawla al-Islâmiyya) - modèle mythique perpétué à travers les siècles par des ~Wamâ' zélés au service des pouvoirs ou, à lïnverse, par divers courants de contestation - et, de lâ.utre, les pratiques administratives palpables et concrètes, de facto profanes, voire largement sécularisées. Les réalités de l'exercice du pouvoir, de l'organisation socioéconomique des centres marchands, de 1âménagement des vastes territoires, de lâ.gencement des institutions administratives, de lorganisation du gouvernement des villes et des pays, etc. ont toujours été, dans toute 1Îlistoire musulmane, considérablement dissemblables, très distantes et sans commune mesure bien entendu avec 1â.rchétype (largement fictif au demeurant), de la Cité prophétique des origines, celle de Médine. Et si l'on s'intéresse à 1epoque contemporaine, le monde musulman sest, depuis fort longtemps, doté dEtats-nations gouvernés, dans la plupart des cas, par des autorités séculières. Malgré cela, la religion est demeurée profondément ancrée dans 1ïmaginaire populaire. Dès lors, la contestation sociale et politique emprunte souvent le langage religieux pour se légitimer et justifier les dynamiques de mobilisation - favorisant de la sorte la réactualisation et la permanence du mythe de

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1'«Etat islamique ». Si Ion ajoute à cela 1âbsence afDigeante d'une "papauté musulmane': sorte dâutorité religieuse institutionnalisée, légitime et unifiée, ou dïnstance qui serait autorisée, seule, à édicter des normes, on
saisit mieux les confusions et dérives actuelles

-

singu-

lièrement au sujet de la définition des modalités du fihâd! Comme je l'expliquerai dans l'annexe 1, cette carence n â pas permis l'émulation nécessaire entre bureaucratie étatique et bureaucratie cléricale, qui aurait probablement favorisé - à lïnstar des itinéraires
de développement historique et politique en Europe -

leur autonomie respective. Cette notion d'« Etat islamique» n est d'ailleurs pas une catégorie immuable; elle se situe au cœur de luttes pour le pouvoir. Si les islamistes veulent mettre l'Etat au service de la Shariâ, les premiers Réformistes avaient fondé leur problématique, dès le XI.X! siècle, sur la volonté de concilier les valeurs de la civilisation musulmane (avec sa diversité et sa densité) avec la modernité européenne. Dès cette époque, ils durent eux-mêmes répondre aux prolepses des modernistes du mouvement al-Nahda, qui préféraient, eux, prospecter des voies nouvelles, celles de la démocratisation des espaces politiques et de la laïcisation des institutions administratives, judiciaires et éducatives. A leurs yeux, une telle séparation des deux sphères (religieuse, politique) est doublement salutaire: pour la religion, qui se trouve de la sorte préservée de toute manipulation idéologique; ~urkre~œh~~M~~~q~~an~reœh

19

dictature du magistère théocratique, peut entreprendre déxpérimenter lmvention démocratique, éprouver lemergence despaces libres de délibérations et de discussions et l'éclosion de formes plurielles de créativité. Face au risque d'objection que ne manquera probablement pas de soulever mon choix en faveur de lâdjonction de ces annexes au livre - annexes qui abordent des débats qu'on peut supposer somme toute "périphériques" au regard du sujet principal de ce livre (le Jihâd) -, je dirais simplement que ces questions demeurent tout de même au cœur de l'une des acceptions - capitale aujourd'hui aux yeux de beaucoup de musulmans

-

de ce terme, à savoir l1jtihâd ! Au total, ainsi qu'on le verra, sur ce sujet de la guerre et de la paix, comme sur ceux abordés en appendice, et sur bien dâutres encore (statut de la femme, sécularisation, Etat de droit, citoyenneté moderne, esprit critique, libertés individuelles, etc.), une bataille décisive est livrée, sous nos yeux, à lmtérieur même de l'islam entre néofondamentalistes et forces conservatrices, d'un côté, et musulmans modernistes et réformateurs ou démocrates agnostiques, de l'autre,. lenjeu n en est rien moins qu'un choix de civilisation. J'espère que mon ouvrage apportera une contribution modeste mais utile à lelucidation de quelques-uns des enjeux importants de ce débat.
A. L., décembre 2002, décembre 2005.

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PREMIERE PARTIE Q'EST-CE QUE LE jiHAD ?
(ESSAI SUR (ESSAI SURS POLITIQUES D'[]j D'UDLYSEMIQUE)

L~PLITUDE

SEMANTIQUE

DE LA NOTION

DE

JIHAD 1
Certains médias ne s'embarrassent guère de nuances en traduisant le terme Jihâd par "guerre sainte', autrement dit, une guerre de conquête ou d'extermination des ennemis menée au nom de Dieu, ou encore un moyen de propagation de l'islam par la subversion, les moyens militaires et ceux de l'action violente en général. D'autres observateurs - spécialement depuis la
terrible tragédie du Il septembre 2001

-

sont enclins à

réduire, de prime abord, l'emploi de ce concept - dont on appréciera tout au long de cet ouvrage le caractère multidimensionnel et polysémique - aux seuls actes terroristes meurtriers et aveugles des groupuscules autoproclamés précisément" djihadistes', singulièrement ceux de l'organisation tentaculaire Al-Qaïda. Toutefois, il faut le reconnaître, cette réduction est d'autant plus aisée à opérer que les crimes infâmes, aveugles et indiscriminés, frappant d'innocentes victimes à travers le monde, sont explicitement revendiqués au nom du Jihâd Pourtant, cet islam de la haine, du ressentiment et de la violence - qu'il s'agisse de sermons incendiaires
ou de passages à l'acte

-

vise d'abord

et avant tout

d'autres
1

musulmans.

Le point

de vue pacifique

et
de la
Un

Lire LAMCHICHI Abderrahim:
Complexe, contre 2004; p. 73-109.

«Islam(s) et islamisme(s) à l'épreuve
Henry (00.), Terrorisme: Et LAMCHICHI de violence Abderrahim: «JihAd

violence Editions combat direction

et de la guerre », in LELIEVRE quel adversaire? », in Discours

questions,

au nom de Dieu, sous la Mots. Les langages

du politique,

de HONORE Jean-Paul et TOURNIER Maurice, revue n° 79, novembre 2005, ENS Editions; p. 21-33.

23

modéré - parfois certes marqué du coin de l'ingénuité ou empreint d'irénisme, mais toujours ouvert aux exigences de la modernité -, de ces derniers est vivement contesté aujourd'hui par des esprits obscurantistes et des activistes intégristes qui s'évertuent à rallumer le feu d'un fihâd brutal et n'hésitent guère à faire l'apologie du crime. Or, sans tenir aucunement compte de cette bataille décisive qui se livre à l'intérieur de l'islam, des observateurs peu avisés et peu scrupuleux ou carrément mal intentionnés continuent d'asséner deux assertions aussi gratuites qu'injustes. Premièrement, cette religion ne manifesterait aucune réticence à l'égard de la violence; pire: elle serait entachée, sans la moindre équivoque, dès l'origine et en son essence même, d'une fatalité belliciste et "intégralistè' ; elle aurait donc pour ultime vocation soit l'expansion impérialiste soit l'anéantissement de ceux qui ne prêchent pas ses valeurs. Deuxièmement, les conflits qui touchent de près ou de loin le monde musulman relèveraient immanquablement et invariablement des catégories du Moyen Age. Il est vrai, je le répète, qu'un nombre croissant d'acteurs issus du monde musulman (courants sectaires ou groupuscules terroristes, mais aussi certains imams autoproclamés) n'hésitent guère eux-mêmes à transposer sur les problèmes qu'ils vivent aujourd'hui ces catégories moyenâgeuses, instrumentalisant notamment le concept de fihâd pour en faire un usage exclusivement belliciste et agressif. C'est particulièrement le

24

cas des courants néofondamentalistes, pourfendeurs hargneux de la modernité, qui usent et abusent de telles catégories guerrières et violentes allant jusqu'à projeter sur le monde une vision binaire qu'on pourrait résumer en une phrase: l'objectif de ces prétendus "combattants d'Allah" n'est rien moins que de mener jusqu'à son ultime terme une guerre impitoyable et sans répit contre tous les "mécréants" et autres "idolâtres"; c'est donc naturellement qu'ils revendiquent pour euxmêmes la fameuse thèse du Clash des civilisations. Et il n'y a guère de doute à leurs yeux: cette bataille qu'ils mènent est une guerre sans merci contre l'Occident "croisé" (Amérique en tête), contre les Juifs "conspirateurs" -la thèse de l'éminent historien de l'antisémitisme, Léon Poliakov, sur La Causalité diabolique,2 s'actualise ici de manière terrifiante -, mais aussi contre les musulmans "tièdes" (autrement dit, tous leurs concitoyens qui ne partagent pas leur vision délirante et totalitaire) .
Pourtant, la notion de fihâd

-

aussi paradigmatique

que piégée, en effet - recouvre une pluralité de sens ; elle a donné lieu, dans les sources théologiques et juridiques de référence des musulmans et au cœur des débats multiséculaires entre religionnaires, leaders politiques et intellectuels, à maintes interprétations et définitions variées; elle a fait l'objet de multiples usages et a subi toutes sortes d'opérations d'instrumentalisation,
2

POLIAKOV Léon, La Causalité diabolique. Essai sur l'origine des persécutions,
Calmann-Lévy, 1980.

Editions

25

connaissant même, à notre époque, d'étonnantes résonances et métamorphoses. Examinons donc à grands traits cette problématique du Jihâd telle qu'elle s'est posée dans le texte coranique, dans les autres traditions scripturaires de l'islam, puis à travers son usage historique depuis la prédication prophétique jusqu'à nos jours.
JIHAD: ~~GUERRESAINTE" ?

Soulignons, d'emblée, que la notion de "guerre saintè' transposée dans l'univers islamique n'est pas tout à fait pertinente; le concept a été forgé, en réalité, par la chrétienté lors des Croisades3, même si, au départ, il fut étranger à la vision des premiers chrétiens eux-mêmes4. En effet, comme le montre bien Jean Flori, l'ampleur de la métamorphose de la doctrine chrétienne en ce domaine est patente: la "guerre saintè' ne peut
aucunement se réclamer ni de Jésus

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qui avait radica-

lement rejeté l'usage de la violence et prêchait un royaume d'une toute autre nature que les royaumes de ce monde -, ni même des premiers temps du christianisme - qui n'était pas une théocratie; les martyrs chrétiens n'étaient pas non plus des guerriers, mais des pacifiques même lorsqu'ils s'opposèrent à un Etat païen
3 Lire le monumental ouvrage de DUPRONT Alphonse, Le Mythe de croisade, 4 volumes, Editions Gallimard (Collection Bibliothèque des Histoires). Ainsi que ALPHANDERY Paul et DUPRONT Alphonse, La Chrétienté et l'idée de croisade, réédition Albin Michel, 1995. Et RICHARD Jean, L ~rit de la croisade, recueil de textes, réédition Editions du Cerf, 2000. 4 FLORI Jean, Guerre sainte, jihad, croisade. Violence et religion dans le christianisme et l7slam, Points Seuil (Inédit Histoire: H309), 2002.

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et persécuteur. En revanche, cette notion de "guerre saintè' devint réalité, dès lors que le christianisme se mua en religion d'Etat et que se mêlèrent, au sein de l'Empire romain devenu chrétien, spirituel et temporel, Eglise et pouvoir. Cette collusion se manifesta avec plus de clarté encore à l'époque féodale, conduisant l'Eglise à valoriser et sacraliser les combats guerriers menés dans l'intérêt de la religion et de la papauté. La "guerre saintè' puis la croisade vont finalement s'épanouir pleinement lorsque la papauté atteignit, en Occident, particulièrement avec Grégoire VII, une structure monarchique et une autorité tendant à rapprocher l'Eglise d'une théocratie. Les guerres de la Reconquista espagnole ou les croisades vers Jérusalem (dès 1099) et autres lieux saints chrétiens du Proche-Orient en donnent la meilleure illustration. Dans la littérature arabe classique et dans les chapitres du corpus canonique consacrés à cette question, il n'était pas d'usage - ainsi que l'a très pertinemment souligné Bernard Lewis5 - d'accoler l'adjectif "saini' au substantif "guerrè'. Ce n'est que très tardivement que les musulmans reprirent cette notion aux chrétiens. Aujourd'hui, l'arabe moderne en donne bien évidemment un équivalent: al-Harb al-Mouqaddassa. Mais auparavant, les deux mots n'existaient que séparément. Le mot "guerrè' est Harb - j'y reviendrai.

5

LEWIS Bernard, Le Langage politique de l'Islam, Traduit de l'anglais par
des sciences humaines), 1988.

GUITARD Odette, Editions Gallimard (Bibliothèque Chapitre N:« La guerre et la paix»; p. 110-138.

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Quant à muqaddassa, féminin de muqaddas 6, il signifie "saini', mais « se rencontre assez rarement dans l'usage classique », comme le rappelle Bernard Lewis, qui ajoute : «En général, alors que la sacralisation de lieux est courante et largement répandue dans le monde islamique, la sacralisation de personnes vivantes et d'actions humaines n'est pas pratiquée par les musulmans7. » Rappelons que la racine qds est empruntée à l'araméen et dérive d'une racine sémitique qui donna kadosh, "saini', en hébreu. On en trouve plusieurs occurrences dans le texte coranique (quds, quddûs, muqaddas, etc.). Parmi les noms divins, celui d'alQuddûs, signifie le "Très Saini'. De même, Jérusalem est appelé al-Quds (il s'agit, dans ce dernier cas, d'un usage relativement récent). Toutefois, une autre racine est plus fréquemment utilisée pour désigner la sacralité ; il s'agit de h.rn:1. Comme son équivalent latin, sacer, en
6 Comme l'a rappelé Bernard Lewis, si le terme quds ou muqaddas plus souvent dans un contexte à connotation juive ou chrétienne islamique. buisson enfants même dans le Coran, ardent d'Israël racine, on le dit du Sol saint sur lequel se tient sainte sous une autre dans la version (XX, 12; LXXIX, 16); de la Terre (V, 23) ; et, plus fréquemment, du Saint-Esprit (n1h al-quds) apparaît, « c'est le aux de la de que strictement Moïse devant forme tirée

que Dieu a promise musulmane

l'Annonciation (II, 87 ; II,253; V, 113; XVI, 102). La notion de sacralisation du lieu et de l'espace est familière et, en vérité, centrale à l'islam, et il y a beaucoup de "lieux saints". Les plus saints de tous sont la Ka'ba à La Mecque et le tombeau du Prophète à Médine, mais les termes qui leur sont habituellement appliqués ne viennent pas de la racine qds, "saint", mais d'une autre hrm, au sens originel d'"interdire", et avec une connotation, qui remonte à l'Arabie ancienne, de "terreur" et d'"inviolabilité" (...)>> LEWIS Bernard, Le Langage politique de 11s1am, Traduit de l'anglais par GUITARD Odette, Editions Gallimard (Bibliothèque des sciences humaines), 1988; p.110-111. 7 Ibid; p. 111. 8 Bernard Lewis apporte de très utiles et complètes précisions à ce sujet: « C'est ainsi, écrit-il, que les deux cités de La Mecque et de Médine sont habituellement connues

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