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Journal d'un instituteur de campagne

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Il est des vies qui, en une fraction de seconde, par un croc-en-jambe du destin, passent du rose au noir". Gravement blessé, Yvon voit son brillant avenir militaire s'échapper. Une vocation chassant l'autre, il est recruté par l'Education nationale qui le nomme instituteur dans un village isolé.

Ajouté le : 08 mars 2017
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EAN13 : 9782812916113
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Militaire, instituteur puis kinésithérapeute,Yvon Collinest aujourd’hui à la retraite et partage son temps entre l’écriture, la peinture et sa passion pour la montagne.Journal d’un instituteur de campagneest son deuxième livre publié aux éditions De Borée, aprèsL’Écorce amère.
JOURNAL D'UNINSTITUTEUR DE CAMPAGNE
Du même auteur
Aux éditions De Borée
Journal d’un enfant de troupe, Terre de poche L’Écorce amère
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
©
, 2013
YVONCOLLIN
PIERRE DESMONTAGNES
Au bonheur qui m’entoure : ma famille, et à tous le s instits.
Avertissement
Il est des vies qui, en une fraction de seconde, pa r un croc-en-jambe du destin, passent du rose au noir. Je l’appris, une n uit froide de 1959, une année tragique et passionnante. Une année dont je n’ai ri en oublié. Les événements, à la fois dramatiques et cocasses, qui changèrent ma vie cette année-là, sont relatés avec la fidélité que p ermettent des souvenirs vieux de plus de quarante ans. Pour étoffer la fresque sur la paysannerie à l’aube du Marché commun que je brosse en toile de fond de ce récit, il m’a paru ut ile d’y glisser quelques anecdotes glanées ailleurs, au hasard de mes rencon tres, entre autres dans le village de mon enfance. Toutes authentiques, elles sont néanmoins étrangères à ce petit village de Bricourt qui ne figure sur aucu ne carte parce que j’ai changé les noms des lieux et des personnages.
La petite guerre
3 MARS 1959. Vers 23 heures, notre petit commando composé de cin q apprentis guerriers s’enfonce dans la nuit champeno ise. Derrière nous, à l’horizon, les lumières de Châlons-sur-Marne jaunis sent une frange de ciel bas, menaçant. Il fait froid et humide. Le décor et les éléments ajoutent une note de tragédie à la scène que nous allons répéter avant d e la jouer inévitablement, un jour ou l’autre, dans cette drôle de guerre d’Algér ie, ce théâtre d’opérations extérieur qui n’ose pas dire son nom. Le capitaine, responsable de la mise en scène, la énième pour lui et qui ne le passionne p lus, a choisi ce soir de rester au coin du feu et a délégué son autorité à un sous- lieutenant d’occasion, professeur de maths dans le civil et donc pas très au fait de la chose militaire. Objectif de notre mission : s’approcher au plus prè s de l’ennemi – un plastron d’engagés planqués à l’orée d’un bois – pour déterm iner son effectif et son armement. Sans être vus, donc pas pris. Une formali té. Mais la petite guerre réserve parfois de ces surprises ! Une faute tactique dans notre approche, qu’un louve teau jouant aux Indiens n’aurait jamais commise – et voilà une myriade d’éc lairs d’armes automatiques qui déchirent l’obscurité… Au mieux, théoriquement selon notre observateur de lieutenant, nous sommes morts, au pis blessés… et b lessés dans le djebel, aux mains des « fellous » : l’horreur ! Nous n’accepton s pas la théorie, qui laisse un doute, et opérons un repli rapide pour aviser. Les armes en face se taisent. J’ai repéré un tireur isolé, une proie facile. J’en fais part à mon copain Kopf, dont c’est le tour d’être chef, et lui demande l’au torisation d’aller le chercher, histoire de ne pas revenir bredouille. Et un prison nier, ça parle ! Qu’est-ce que je risque ? Je suis courageux, bien entraîné… L’ennemi ? Des bleusailles avec des balles à blanc… On ne va quand même pas se faire ri diculiser par des bleus, des soldats d’opérette ! « D’accord. Faut sauver la face », décide Kopf. J’a llège ma tenue, lui confie mon P.-M. et m’enfonce dans la nuit, lentement, tât ant le sol précautionneusement. Curieux de nature, le lieutena nt me suit à distance. Mon homme se trouve à moins de cent mètres. Courbé, j’a vance à pas comptés dans une boue épaisse, félin… Plus que trente mètres… Pl us que dix mètres… Je rampe… Plus que… Je le devine, là, à plat ventre au -dessus d’un trou. Je l’ai contourné… par hasard. Mars est avec moi ! Je m’approche à trois mètres derrière lui… Gagné. C oncentration… Échec interdit… Je bondis. Il se retourne. Le canon de so n arme s’enfonce dans mon aisselle. Une violente déflagration. Je m’effondre, projeté en arrière, et hurle : « Salaud, tu m’as buté ! » Le cinéma, ça vous marque un homme. Dans la seconde, toutes les armes se mettent en act ion. J’entends Kopf beugler : « Halte au feu. » Un lourd silence s’abat. Cloué au sol dans la gadoue, sans la moindre velléi té de me redresser, je sens, à chaque respiration, un bouillonnement sorti r de ma poitrine. Le coup tiré à bout touchant a perforé le poumon, j’en suis sûr. Dans un réflexe qu’on nous a
enseigné – les militaires prévoient tout –, je cris pe ma main sur la blessure. Des bulles chaudes éclatent entre mes doigts dans un dr ôle de crépitement. Curieusement, je souffre à peine. Autour de moi, les gars se rassemblent, Kopf en têt e qui, me connaissant farceur, croit un instant à une simulation et lance : « Arrête de faire le con, c’est plus marrant mainte nant ! » Le faisceau de sa lampe torche balaye la scène… Du sang… Beaucoup de sang. Il juge vite la gravité de la situation et, e xemplaire de sang-froid, p a r t comme une flèche à travers la campagne cherche r un hypothétique secours. Il réapparaît une demi-heure plus tard avec un G.M.C. trouvé miraculeusement à un kilomètre de là et appartenant à une section d es transmissions en exercice dans le même secteur. Celui qui devait être ma victime raconte : « J’ai entendu du bruit, des craquements de branche s, alors j’étais sur mes gardes. » Le lieutenant, qui suivait en touriste, m’avait don c trahi ! Moi, dans le cloaque glacé, immobile, je sens la vi e foutre le camp sur la pointe des pieds, discrète. Les voix s’éloignent… d eviennent inaudibles… Je fais un effort. Quel effort ? Je ne saurais le définir, mais les voix reviennent… et disparaissent à nouveau pour n’être plus qu’un chuc hotement. Comme du fading. On me porte, on me charge dans le camion. « Salut, les gars… Je suis foutu. » M’entendent-ils ? Me répondent-ils ? Ils sont si lo in… je les vois de plus en plus loin… des ombres, seulement des ombres qui rec ulent… qui se rapprochent un instant… pour s’évanouir définitivement. Et toujours ce gargouillis angoissant qui sort de m a poitrine et ce liquide chaud et visqueux qui traverse ma main tétanisée sous mon bras gauche. Quelques minutes encore, je perçois le cahotement du véhicul e brinquebalé sur le terrain défoncé, raviné… Je ne vois plus, je n’entends plus .
La fin est là, toute proche. Elle a pris son temps, comme si elle voulait que je me prépare. Alors j’ânonne un banal testament à l’o reille de Kopf collé contre moi… Ma mère, ma fiancée, les copains… et meurs le plus tranquillement du monde. Exsangue. C’est aussi simple que ça, la mort. Faut pas en faire un plat ! En revanche, le retour à la vie, quel calvaire ! Un long et pénible calvaire, une dure épreuve physique et morale qui laissera à l’âm e de profondes cicatrices. « Ma mort », elle, je l’oublierai. Celui qui me tira dessus écopera de quinze jours de tôle et moi de vingt semaines d’hôpital !
J’ouvre les yeux, et le monde qui m’entoure ondule dans une blancheur floue, irréelle. Une silhouette déformée, ridicule, déjà v ue à la galerie des Glaces, passe devant moi. Ma mère, me semble-t-il. Petit à petit, un puzzle de sons et d’images se rec onstitue. Une nuit froide… La déflagration effroyable… Un bou illonnement tiède sous l’aisselle… La vie qui file entre les doigts… Le no ir, le silence, le néant… Et maintenant, ces murs blancs brouillardeux… Ces boca ux pendus, ces
tubulures… Une chambre d’hôpital ? Je devine, plus que je ne la vois, une infirmière q ui s’approche à ma droite puis se penche tout près de mon visage. Elle semble jeune et jolie. D’une voix douce, presque câline, elle explique : « Vous êtes sous une cloche à oxygène… Vous avez ét é gravement blessé, mais tout va bien à présent. Il ne faut surtout pas bouger. » Comment le pourrais-je, pieds et poings liés ? Je sors du coma. L’accident remonte à trois jours. Transporté en ambulance de Châlons à Nancy, je me suis permis un arrêt card iaque de quelques minutes à mi-parcours. L’ambulancier avait déjà fait demi-t our quand le jeune médecin accompagnateur tenta, sans conviction, une intracar diaque (« un échantillon d’un produit à l’essai », me confiera l’ambulancier retrouvé six mois plus tard)… et les battements repartirent. Quand ce n’est pas le jour !… Après une telle aventure, après cette improbable victoire de la vie sur la mort, on pourrait s’atten dre à une explosion de joie, violente, démesurée. Rien de tout cela. La souffran ce qui survient très vite me prive de jouir d’un bonheur unique, exceptionnel. S uis-je seulement heureux d’exister ? Je vis, mais je m’en fous. Durant plusieurs semaines en soins intensifs, affai bli, décharné et toujours en danger, je reste confiné, seul, dans cette chambre d’où mes prédécesseurs – je l’apprendrai plus tard – sortirent tous les pieds d evant. On l’appelle la « chambre mortuaire ». Jusqu’alors, en sursis, je passe pour l’exception c onfirmant la règle. Mais la partie ne semble pas gagnée. Les visages et les dia logues des médecins qui se succèdent à mon chevet, sans aucune discrétion ni a ucun ménagement, n’inclinent pas à l’optimisme. Ces messieurs ne fon t pas dans la dentelle. Mais au moins je sais à quoi m’en tenir. Le chirurgien, à qui je dois d’être là mais qui ne s’en vante pas, me décrit par le menu l’interven tion non sans quelque fierté professionnelle. Thoracotomie… quatre ou cinq côtes sciées… de la boue, des esquilles de bois, du tissu dans la plaie pulmonair e large comme la main… mon cœur qui bat sous ses doigts… etc. Je l’écoute, abs ent, comme s’il me parlait d’un autre. Il sera assassiné quelques mois plus tard, à l’hôpi tal d’Alger, le bistouri à la main.
De temps en temps, une tête et des béquilles appara issent par l’entrebâillement de la porte : un curieux qui vien t voir le miraculé. Il me regarde un très court instant, les sourcils haut levés, et repart, sans un mot. Ma binette ne doit pas inciter à la conversation. Les jours et les jours passent. Mauvais présage ! L’aumônier, silhouette du porte-d rapeau de la Légion, barbu, carré, l’œil bleu acier, mais d’une affabili té contrastante, me rend visite, une bible impressionnante sous le bras. Avant que j e n’aie le temps de l’informer de mon athéisme rédhibitoire, il ouvre le Grand Liv re sacré et, stupéfaction, en sort un flacon et deux verres.
« Je fais comme les missionnaires, j’appâte. » Et de me servir un doigt de whisky… Sa façon à lui d’annoncer que la guérison approche. Il s’en faut d’un rien que je ne saute du lit.