Journal d'un interné

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Benjamin Schatzman (1877-1942) a eu une solide formation religieuse : son père était sacrificateur rituel, l’enfant a fréquenté l’école de Zikhron Ya’akov, fondée dans la Palestine ottomane par le baron Edmond de Rothschild, très attaché et à la France et aux traditions juives. Par la suite, il est devenu entièrement incroyant, mais n’a pas oublié l’hébreu de son enfance. En 1942, alors qu’il était interné au camp puis à l’hôpital de Compiègne – il fut arrêté, le 12 décembre 1941 –, il rêvait d’un grand bonheur : être réuni avec les siens autour de la table du premier soir de Pâque où c’était toujours lui qui lisait dans le texte le récit de la Sortie d’Égypte. Ce bonheur lui a été refusé. Le récit de la Sortie d’Égypte, d’origine rabbinique, dit que l’on doit se souvenir de cet épisode «
Publié le : samedi 10 décembre 2005
Lecture(s) : 116
EAN13 : 9782748160321
Nombre de pages : 531
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Journal
d’un interné

Compiègne, Drancy, Pithiviers
12 décembre 1941 – 23 septembre 1942


Volume I

Journal



Benjamin Schatzman



Journal
d’un interné

Compiègne, Drancy, Pithiviers
12 décembre 1941 – 23 septembre 1942


Volume I

Journal


Préface de Serge Klarsfeld

Présenté par Evry Schatzman et Ruth Schatzman


COLLECTION
TÉMOIGNAGES DE LA SHOAH


Le Manuscrit
www.manuscrit.com © Éditions Le Manuscrit, 2005
20, rue des Petits-Champs
75002 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6033-9 (pour le fichier numérique)
IS-6032-0 (pour le livre imprimé)
La Collection « Témoignages de la Shoah »
de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah

En lançant sa collection « Témoignages de la Shoah » avec
les éditions Le Manuscrit, et grâce aux nouvelles
technologies de communication, la Fondation souhaite
garder et transmettre vers un large public la mémoire des
victimes et des témoins des années noires des persécutions
antisémites, de 1933 à 1945.
Aux nombreux ouvrages déjà parus, la Fondation espère
ainsi ajouter les récits de celles et ceux dont les voix sont
restées jusqu’ici sans écho : souvenirs souvent enfouis au
plus profond des mémoires individuelles ou familiales, récits
parfois écrits mais jamais diffusés, témoignages publiés au
sortir de l’enfer des camps, mais disparus depuis trop
longtemps des rayons des bibliothèques.
Si quelqu’un seul ne peut décrire l’indicible, la multiplicité
des récits peut s’en approcher.
En tout cas, c’est l’objectif que s’assigne cette collection à
laquelle la Fondation, grâce à son Comité de lecture
composé d’historiens et de témoins, apporte sa caution
morale et historique.
Face à une actualité où l’instrumentalisation des conflits
divers tend à obscurcir, confondre et banaliser ce que fut la
Shoah, cette collection permettra aux lecteurs, chercheurs et
étudiants de mesurer la spécificité d’une persécution extrême
dont les uns furent acteurs, les autres complices, et face à
laquelle certains restèrent indifférents et les autres héroïques.
Puissent ces ouvrages inspirer à leurs lecteurs, à
l’image des Justes du Chambon-sur-Lignon, le rejet de
l’antisémitisme et de toute autre forme d’exclusion, et l’esprit
de fraternité.

Simone VEIL
Présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah
(septembre 2004)
Comité de lecture de la collection

Président : Serge Klarsfeld
Membres : Gérard Gobitz
Katy Hazan (OSE)
Dominique Missika
Denis Peschanski
Paul Schaffer


Responsable de la collection : Philippe Weyl


Dans la même collection

Murmures d’enfants dans la nuit, de Rachel
ChetritBenaudis

Auschwitz, le 16 mars 1945, d’Alex Mayer

Dernière Porte suivi de 50 ans après, une journée
à Auschwitz, de Claude Zlotzisty

À la vie ! Les enfants de Buchenwald, du shtetl à l’OSE,
de Katy Hazan et Éric Ghozlan

J’ai eu douze ans à Bergen-Belsen, d’Albert Bigielman

Matricule A-16689. Souvenirs de déportation d’un enfant
de treize ans (mai 1944 - mai 1945), de Claude Hirsch

Jamais je n’aurai quatorze ans, de François Lecomte

Sali, de Salomon Malmed
NOTES DE L’INTRODUCTION


Acte de naissance de Benjamin Schatzman (recto)
9NOTES DE L’INTRODUCTION


Acte de naissance de Benjamin Schatzman (verso)
10NOTES DE L’INTRODUCTION



Biographie
de
Benjamin Schatzman







1877 5 janvier : naissance de Benjamin Schatzman à
Toulchea (Roumanie). Cette date est celle qui figure
sur son acte de naissance rédigé en Palestine en langue
turque (et traduit en français) alors que Benjamin avait
huit ans. Benjamin a raconté à son fils Evry que,
probablement au cours de sa petite enfance, on l’avait
rajeuni de près d’un an pour retarder la date de
l’obligation militaire. C’était une pratique courante
parmi les Juifs de certains pays d’Europe. Son père,
Hirsch Schatzman était cordonnier (ou peut-être
étameur), et sacrificateur rituel.

1882 La famille Schatzman émigre en Palestine (première
Alyah) et s’établit à Zikhron Ya’akov, qui deviendra
très vite une colonie du baron Edmond de Rothschild,
célèbre pour les produits de ses vignobles.

1884 (vers) Sa mère, née Adèle Stroulovitch, meurt. Son
père se remarie, Benjamin ne s’entend pas avec sa
belle-mère et est élevé par sa sœur Déborah de
seize ans son aînée. Il fréquente probablement
11NOTES DE L’INTRODUCTION BIOGRAPHIE DE BENJAMIN SCHATZMAN
l’école de Zikhron où le français devient sa langue
usuelle. Il obtient le brevet.

1894 Benjamin va faire des études en France à l’école
d’agriculture de Grignon (aujourd’hui dans les
Yvelines), dont il sort trois ans plus tard.

1897 Stage de quelques mois en Algérie où il se familiarise
avec les méthodes modernes d’exploitation agricole.

1898 Janvier : il retourne en Palestine exercer son métier
dans le nord du pays à Metoulah où il contracte le
paludisme : plusieurs de ses lettres à Aaronson (son
ami et camarade d’études à l’école de Grignon)
datant de cette époque sont conservées au musée
Aaronson de Zikhron Ya’akov. Il ne se fait pas aux
méthodes d’exploitation qui lui paraissent dépassées.

1902 Inspiré par le baron Hirsch qui tentait de favoriser
l’émigration des Juifs, Benjamin part en
NouvelleZélande dans l’espoir de changer de vie. Il est très
déçu car les conditions d’existence des nouveaux
colons excluaient toute possibilité d’accès à la
culture intellectuelle.

1905 Au bout de trois ans, le temps d’amasser assez
d’argent pour son billet de retour, Benjamin revient
en France. Il décide de changer d’orientation
professionnelle : n’étant pas bachelier, il ne peut
s’inscrire en médecine et devient étudiant en art
dentaire à l’École odontotechnique de Paris (rue
Garancière). Il en sortira trois ans plus tard avec le
diplôme de chirurgien-dentiste (la durée de ces
études sera portée à cinq ans à partir de 1909). Il ne
cessera pas d’enrichir sa formation grâce à la lecture
de publications professionnelles en anglais.
12NOTES DE L’INTRODUCTION BIOGRAPHIE DE BENJAMIN SCHATZMAN
1907 Benjamin obtient la nationalité française.

1908 Il épouse une Française, Cécile Kahn, dont le père,
Léon Kahn, et le grand-père avaient été secrétaires
du consistoire israélite de Paris. Léon Kahn a écrit,
plusieurs ouvrages historiques dont Les Juifs de Paris
pendant la Révolution (1898), que l’on cite encore
maintenant. Le jeune couple s’installe, Benjamin
exerce le métier de chirurgien-dentiste.

1912 Benjamin débute son enseignement à l’École
odontotechnique.

1914 Naissance de sa fille Danny.

3 août : Benjamin est mobilisé au deuxième jour de la
guerre et versé au service de santé. Il s’occupe en
particulier du traitement des blessés de la face et des
maxillaires d’abord à Angers, puis dans différentes
autres affectations. Il est démobilisé en 1918, ou
peut-être l’année suivante (Cécile Schatzman donne
des détails dans ses souvenirs).

1920 Naissance de son fils Evry.

1922 Il est chef de clinique et poursuit son enseignement à
l’École odontotechnique. Cette année-là commence
son travail scientifique (articles et communications),
qui se prolongera jusqu’à la Seconde Guerre
mondiale.

1930 Benjamin est victime d’un chauffard alors qu’il
traverse la rue : il en réchappe avec une fracture du
crâne qui l’oblige à arrêter son activité
professionnelle pendant près d’un an.

13NOTES DE L’INTRODUCTION BIOGRAPHIE DE BENJAMIN SCHATZMAN
1933 Benjamin, chef de service, devient professeur de
céramique dentaire à l’École odontotechnique.

1936 Benjamin est nommé officier d’Académie pour
services rendus à l’enseignement professionnel. Il est
président de la Société odontologique de France.

1941 12 décembre : il est arrêté au cours de la rafle dite
« des notables » juifs (il la raconte dans des pages
qu’il a écrites à l’hôpital de Compiègne).

13 décembre : il est interné au camp juif, à Royallieu,
faubourg de Compiègne (premier séjour,
13 décembre 1941 au 11 mars 1942).
Les conditions de vie inhumaines du camp juif de
Compiègne durant l’hiver 1941-1942 détériorent
gravement son état de santé.

1942 11 mars : évacuation à l’hôpital de Compiègne,
(séjour du 11 mars au 28 avril 1942).

15 mars : première visite de sa femme Cécile à
l’hôpital de Compiègne.

27 avril : évasion de l’hôpital d’un malade, détenu
communiste ; fermeture de la salle des détenus à
l’hôpital où est Benjamin.

28 avril : retour au camp de Royallieu (second séjour
au camp de Royallieu, du 28 avril au 23 juin 1942).

5 juin : installation à l’infirmerie avec les médecins.

23 juin : il est transféré au camp de Drancy, (séjour
du 23 juin à début septembre 1942).

14NOTES DE L’INTRODUCTION BIOGRAPHIE DE BENJAMIN SCHATZMAN
Début septembre : transfert au camp de Pithiviers
(Loiret).

20 septembre : transfert au camp de
Beaune-laRolande (Loiret).

21 septembre 1942 : départ de Beaune-la-Rolande.

22 septembre : retour à Drancy.

o23 septembre : déportation par le convoi n 36.
Dernière lettre jetée du train à Châlons-sur-Marne.

28 septembre : date officielle de décès de Benjamin
Schatzman dont les circonstances restent inconnues.
15NOTES DE L’INTRODUCTION


e
Benjamin Schatzman à Paris à la fin du XIX siècle

16NOTES DE L’INTRODUCTION


Benjamin Schatzman en Nouvelle-Zélande (vers 1903)
17NOTES DE L’INTRODUCTION





Acte de naturalisation de Benjamin Schatzman
18NOTES DE L’INTRODUCTION




Benjamin avec Danny sur ses genoux et Cécile (vers 1916)
19NOTES DE L’INTRODUCTION


Benjamin Schatzman à Troyes en 1918
20NOTES DE L’INTRODUCTION








La famille Schatzman en 1932
21NOTES DE L’INTRODUCTION



Benjamin Schatzman à la fin des années 1930
22NOTES DE L’INTRODUCTION



Préface







Un homme exceptionnel est le plus souvent un être doué de
qualités et de talents exceptionnels qui s’expriment en
permanence. Il y a aussi des hommes apparemment normaux
mais dont le parcours particulier les rend originaux et qui
soudainement plongés dans une situation exceptionnelle sont
capables de créer des oeuvres d’exception.
C’est le cas de Benjamin Schatzman et de ses écrits du
camp de Compiègne et c’est aussi le cas du camp de
Compiègne lui-même : une œuvre exceptionnelle et une
situation exceptionnelle.

Le parcours de Benjamin Schatzman a été sans nul doute
particulier et mérite qu’on le scrute. Nous sommes lointains
parents, ma grand-mère maternelle était née Schatzman en
Roumanie, là où naquit Benjamin sur le Danube en 1877.
Ses parents font leur Alyah en Palestine dans les vignobles de
Zikron Yakov ; c’est là qu’à l’école il apprend le français. À
vingt ans il est en France et devient agronome à l’école
d’agriculture de Grignon. Il repart dans le nord de la
Palestine dans les marais de Metoulah ; mais, mécontent de
voir ses méthodes contestées par les colons, Benjamin
répond aux propositions du baron Hirsch et émigre en
Nouvelle-Zélande. À nouveau déçu Benjamin reprend le
bateau au bout de trois ans, cette fois pour la France. Nous
sommes en 1905, il a vingt-huit ans et entreprend à Paris ses
23NOTES DE L’INTRODUCTION PRÉFACE
études de chirurgien dentiste. À trente et un ans il devient
Français, épouse la fille du secrétaire du Consistoire israélite
de Paris et établit son cabinet rue de Courcelles et plus tard
son appartement rue de Miromesnil. Dentiste reconnu, il
développe les méthodes modernes américaines. Le couple a
une fille, Danny, et un fils, Evry, qui deviendra un célèbre
astrophysicien.
Benjamin n’aurait pu suivre ou tracer cet itinéraire, s’il
n’avait été un homme aux hautes capacités intellectuelles, un
grand travailleur et un esprit original. Projeté dans l’univers
concentrationnaire nazi dans les camps de Compiègne puis
de Drancy, c’est sur des morceaux de papier épars ou du
papier d’emballage qu’il rédigera des textes qui me seront
transmis soixante ans après son internement grâce au
dévouement de son épouse, de son fils et de sa belle-fille et
qui, j’en suis certain, accoleront son prénom à celui de son
fils dans la notoriété du patronyme Schatzman, avec cette
particularité que pour une fois ce sera le père qui deviendra
célèbre après le fils.

On peut dire que le camp juif de Compiègne fit partie
pendant environ trois mois, entre le 15 décembre 1941 et le
er1 avril 1942, des camps d’extermination allemands. C’était
un camp allemand implanté en France et dirigé par des
militaires. Mais pendant ces trois mois, ils ont imposé à un
millier de Juifs, pour la plupart âgés de plus de cinquante ans
et pendant un hiver extrêmement rigoureux, où la
température atteignait parfois moins 20° C, un régime
terrifiant de famine et de misère physiologique. Les
conditions de survie étaient d’autant plus difficiles qu’il
s’agissait dans leur majorité d’hommes faisant partie de la
bourgeoisie aisée et d’une élite intellectuelle et morale peu
accoutumée à la promiscuité avec des prolétaires issus
d’Europe centrale ainsi qu’à la brutalité des gardiens et aux
atteintes à la dignité humaine et au sort qui leur était réservé
à eux, Français de France, en France, dans le plus grand
24NOTES DE L’INTRODUCTION PRÉFACE
secret par les autorités d’occupation et sans que leur
gouvernement ne prenne leur défense. Un dixième de ce
millier d’internés a péri à Compiègne avant la déportation.
Nous ne saurions pas grand chose de ce qui s’est passé à
Compiègne, si le camp des Juifs dont les conditions
matérielles et alimentaires pendant les trois premiers mois
de 1942 ont été celles d’un camp nazi en Allemagne, n’avait
eu cette particularité inconnue des autres camps nazis et qui
consistait en ce que ses internés n’étaient pas astreints au
travail. La même situation avait existé dans le camp de
Drancy entre le 20 août 1941, date de sa mise en service
pour les Juifs et la mi-novembre 1941. Là aussi la faim, le
froid, la misère physiologique, les atteintes à la dignité
humaine, l’inactivité des internés avaient été comparables à
celles de Compiègne, mais la grande majorité des détenus
étaient plus jeunes qu’à Compiègne, et le régime qui leur
était imposé l’était par les geôliers français sous le strict
contrôle de la Gestapo. À Compiègne, comme à Drancy,
on pouvait mourir de faim ou geler de froid, mais on
pouvait librement écrire ; privilège qui n’a jamais existé
dans un autre camp nazi. Certains, parmi les internés, ont
eu la force de s’élever contre leur destin et au-dessus de lui.
Il ont écrit : cela a donné deux chefs-d’œuvre : Drancy
1941–Drancy la faim de Nissim (Noël) Calef et les écrits de
Benjamin Schatzman.

D’autres textes de grande valeur ont été écrits à
Compiègne et à Drancy qui épaulent et renforcent la
puissance de ces deux chefs d’œuvre.
– Compiègne ou le camp de la mort lente par Jean-Jacques
Bernard, fils de Tristan Bernard ; livre composé à
Compiègne écrit dès la libération de J-J Bernard en avril
1942 et publié peu après la Libération (1944).
– Pour que tu n’oublies pas par Roger Gompel, qui fut
propriétaire des Trois Quartiers et dont les notes furent
publiées en 1980 par sa fille.
25NOTES DE L’INTRODUCTION PRÉFACE
– Des extraits du journal (non retrouvé dans son intégralité)
de Georges Kohn,, qui fut le représentant des internés à
Drancy entre le 7 mai 1942 et le 4 juillet 1943 ainsi que ceux
de l’avocat français François Montel, dont n’a été retrouvé
que le journal pour la période du 29 avril au 24 août 1942.
J’ai publié ces deux textes en 1999 sous le titre Journal de
Compiègne et de Drancy de G. Kohn et de F. Montel, comme
j’ai publié en 1991 le manuscrit de N. Calef pour le
e50 anniversaire de la création du camp de Drancy.
– Les brefs journaux inédits écrits à Compiègne de Christian
Lazard, de Henri Jacob et de Henri Bloch.
– Georges Wellers, qui joua pendant près d’un demi-siècle
un rôle éminent au Centre de documentation juive
contemporaine (CDJC), a publié un excellent ouvrage en
1946 De Drancy à Auschwitz qui aurait pu s’intituler De
Compiègne et de Drancy à Auschwitz car il fut arrêté, lui aussi
comme Benjamin Schatzman, lors de la rafle du
12 décembre 1941 et conduit immédiatement à Compiègne.
– Enfin, le Journal de Saül Castro de Drancy et de
Compiègne édité par son petit-fils, Franck Berthelet dans
son mémoire de maîtrise d’histoire.
– La collection « Témoignages de la Shoah » mettra
prochainement à la disposition du public, un recueil de ces
Journaux et le récit de Jean-Jacques Bernard. Ainsi le lecteur
sera-t-il confronté à la tragédie qui s’est déroulée dans ce
camp de Compiègne à travers le prisme de différentes
personnalités.

Celle de Benjamin Schatzman retiendra l’attention de la
postérité. Il a été soudainement transporté de son existence
paisible et confortable, dans un monde hostile où il est privé
de liberté, de tendresse, de nourriture, d’hygiène, de solitude
et où il est plongé dans la faim, le froid, la malveillance, la
promiscuité et l’angoisse. Il ne peut échapper au sort
commun : il a soixante-cinq ans, mais il n’est pas assez vieux
pour être libéré ; il est de santé fragile mais ne souffre pas
26NOTES DE L’INTRODUCTION PRÉFACE
d’une maladie assez grave et apparente pour être libéré ; il
fait partie des « notables », mais il ne bénéficie pas de
relations assez élevées pour retrouver la liberté. Il sait que
beaucoup de ses compagnons de captivité ont encore plus de
titres à faire valoir pour se plaindre d’être là où on les a
enfermés : nombreux sont les Français d’origine et les
décorés de la Légion d’Honneur à titre militaire. Benjamin
Schatzman est un des rares internés à tenter de surmonter
cette tragédie par une stratégie double : pour conserver un
état de santé acceptable et pour ne pas se laisser aller, il se
fixe une hygiène personnelle de vie. Pour transcender la
situation et, en quelque sorte la maîtriser, il décide après
quelque semaines d’apathie où il n’a pas encore accepté la
permanence de la condition dans laquelle il est impliqué, de
tenir un journal scrupuleux sur son état physique et moral et
sur les évènements de ce camp où jour après jour les gens
s’affaiblissent, s’amaigrissent et souffrent sous la torture de la
faim, du froid et du manque de médicaments que nécessitent
l’âge et la santé de la plupart des notables arrêtés.

Il s’agit d’un texte tout à fait extraordinaire. Le seul de
son espèce à rassembler des spécificités à nulles autres
comparable : un homme d’une haute élévation intellectuelle
et morale, un scientifique éclectique, doté une grande culture
générale qui se voit supplicié et qui décrit minutieusement les
étapes de son supplice, ballotté entre le désespoir et l’espoir,
tout en contraignant son esprit à réfléchir intensément, à
analyser avec lucidité les raisons des persécutions que
subissent les internés de Compiègne : l’antisémitisme, la
désorganisation de l’Europe.
Dans cet immense texte qui impose le respect pour cet
homme, dont nous savons que quelques mois plus tard il
trouvera la mort soit dans le convoi à destination
d’Auschwitz soit dans une chambre à gaz, et qui s’autopsie
vivant corps et âme quotidiennement, les qualités littéraires
vont bien au delà d’un homme.
27NOTES DE L’INTRODUCTION PRÉFACE
Si André Gide avait connu le sort de Benjamin
Schatzman, je suis certain qu’il n’aurait pas laissé à la
postérité un texte aussi important : il aurait été rapidement
écrasé par l’horreur et la pesanteur de la situation et même
s’il avait trouvé la force d’écrire, il se serait pas allé aussi loin
que Benjamin Schatzman dans l’introspection et l’analyse de
ce qu’il ressentait.
L’invraisemblable cocktail humain constitué par Benjamin
Schatzman né en Roumanie, élevé dans la Palestine turque,
instruit en France, agronome en Nouvelle Zélande, dentiste
dans les beaux quartiers de Paris, homme d’une intelligence
pénétrante et d’un caractère original, difficile et réservé, a
pour résultat que ce journal est le sien et seulement le sien, et
c’est ce qui en fait un texte unique. Dans les conditions
terribles qui étaient celles de Compiègne, quelle chance que
ce soit Benjamin Schatzman qui ait tenu un journal et qu’il a
pu être conservé grâce à son épouse et surtout à sa belle-fille
Ruth, qui l’a transcrit et annoté avec tant de ferveur et tant
de compétence.

Ce texte est celui de la résistance victorieuse d’un homme
âgé confronté à la violence et à la souffrance et qui par
l’approfondissement de la connaissance de soi-même dans
cette épreuve, par son élévation et par son apurement,
apporte aux hommes de bonne volonté un matériel de haute
valeur pour comprendre et pour défendre la dignité humaine.


Serge Klarsfeld

28NOTES DE L’INTRODUCTION



Histoire des manuscrits
de Benjamin Schatzman







On m’a souvent demandé comment ont été conservés le
journal de Benjamin Schatzman et les lettres adressées à sa
femme Cécile, rédigés dans les camps de Compiègne, de
Drancy et de Pithiviers. Au fil de la lecture, on voit comment
les époux ont pu maintenir une communication, de façon
très irrégulière il est vrai. À plusieurs reprises, Benjamin
Schatzman fait allusion aux « notes » qu’il remet ou fait
parvenir à sa femme, et qui sont publiées dans ces deux
volumes. Il est probable que durant la période où il était à
l’hôpital de Compiègne il a dû tout simplement lui confier
ses papiers lorsqu’elle venait lui rendre visite. Passé son
séjour à l’hôpital, les visites de sa femme s’arrêtent. A-t-il
chargé quelqu’un du transport de ses écrits ? Il n’est pas
possible de répondre à cette question. Avant son séjour à
Pithiviers, dans sa dernière lettre de Drancy, le 2 septembre
1942, il écrit : « Dans le colis que je t’envoie, tu trouveras
aussi mes mémoires, et j’espère qu’ils arriveront à bon port
et, en attendant, je suis inquiet pour eux. »

En septembre 1942, lorsque Benjamin Schatzman a été
déporté, son fils Evry avait déjà quitté Paris et se trouvait en
zone libre où il était arrivé en janvier de cette même année. Il
est retourné à Paris voir sa mère, clandestinement, à deux
29NOTES DE L’INTRODUCTION HISTOIRE DES MANUSCRITS
reprises, malgré le danger des contrôles d’identité et de la
traversée de la ligne de démarcation. Il a lu à ce moment-là les
dernières lettres de son père et, comme nous nous
connaissions déjà, il m’en a raconté le contenu. Moi-même
j’en ai vu certaines (pas toutes, dans mon souvenir) à mon
retour à Paris en janvier 1945 après la Libération et la
naissance de notre fille aînée Anne. Evry Schatzman avait été
bouleversé par la déportation de son père et par le sentiment
d’absence qu’il éprouvait depuis sa disparition. Il n’a jamais
manqué de le rappeler dans tous les textes autobiographiques
qu’on lui demandait. Mais, nous n’avions jamais cherché à lire
l’ensemble de ce que son père avait écrit.
Cécile et Benjamin Schatzman ont eu deux enfants,
Danny et Evry, les enfants d’Evry se souviennent assez
vaguement de quelques pages que leur grand-mère leur a
montrées. Danny habitait dans la région de Limoges avec
son mari Willy Gueller et leurs quatre enfants. Je ne me
rappelle pas de conversations avec eux à ce sujet ; leurs
enfants savaient que leur grand-père avait été interné en
France et était mort en déportation, mais ils ignoraient qu’il
avait laissé un témoignage.

À une époque que je ne peux pas préciser, vers les années
1940 ou 1950, Cécile Schatzman a tapé à la machine à écrire
— sans que nous ne l’ayons jamais vue en train d’effectuer
ce travail — tous les écrits de son mari, puis elle m’a montré
quelques pages. Je manquais d’expérience, je ne savais pas ce
que peut être un témoignage, le texte qu’elle m’a fait lire
(Comment j’étais couché dans les Souvenirs et Réflexions,
volume II) m’a donné un tel sentiment de malaise, par sa
crudité, que je n’ai pas pu ou pas voulu aller plus avant.
Quand, en 1998, le cinéaste Marcel Rodriguez a conçu
son film Au cœur des étoiles, sur l’histoire du parcours
intellectuel d’Evry Schatzman, il lui a demandé de parler de
ses débuts scientifiques, et donc de sa jeunesse pendant
l’Occupation. C’est alors que le bouleversement produit dans
30NOTES DE L’INTRODUCTION HISTOIRE DES MANUSCRITS
sa vie et dans son œuvre par l’internement, la déportation et
la mort de son père est apparu dans toute sa force. Nous
avons recherché les lettres de Benjamin. Le film s’achève de
façon poignante sur la dernière d’entre elles, celle qu’il a
écrite dans le wagon de la déportation vers Auschwitz et
o qu’il a jetée du convoi n 36 à Châlons-sur-Marne.

Notre regard sur le destin de Benjamin a commencé à
changer, la blessure du fils avait été si profonde qu’il avait été
incapable de considérer cette tragédie dans sa réalité
quotidienne ; pour moi, l’image de Benjamin Schatzman que
je n’avais pas connu hantait mes rêves, le vieil homme était-il
mort dans les épouvantables conditions du voyage (dans son
wagon — quinze enfants dont neuf sans parents —), avait-il
été abattu à la descente du train, avait-il été mené à la
chambre à gaz, telles étaient les interrogations lancinantes ;
mais aussi, malgré moi, je le réduisais à sa fin tragique. À la
relecture des dernières lettres de Benjamin, le besoin nous
est venu de lire en entier ce témoignage vieux de près de
soixante ans, de surmonter notre angoisse et de savoir
comment s’était passé son internement. Nous avons pris le
texte dactylographié par Cécile Schatzman, mais le
déchiffrage de ces feuilles aux lignes serrées sur un papier
pelure presque transparent était bien malaisé.
Nous avons commencé par recopier les pages qu’elle
avait tapées ; nous avons retrouvé ses souvenirs
qu’ellemême avait rédigés. C’est elle qui a fait le récit de ce terrible
12 décembre 1941, jour de l’arrestation de Benjamin.
Françoise Brebion, fille de Danny et Willy Gueller et
petitefille de Cécile et Benjamin, s’est chargée de retranscrire les
pages de sa grand-mère. C’est après ce travail préliminaire
que nous avons repris les manuscrits de Benjamin
Schatzman et constaté qu’il n’y manquait presque rien.
Cécile Schatzman avait spontanément corrigé les
imperfections du texte de son mari. Nous avions, tout aussi
spontanément, commencé par suivre la même méthode,
31NOTES DE L’INTRODUCTION HISTOIRE DES MANUSCRITS
lorsque Jean-Pierre Besse, docteur en histoire, correspondant
départemental (pour l’Oise) de l’Institut d’histoire du temps
présent (IHTP qui dépend du CNRS), tout en nous
encourageant très vivement dans notre travail, nous a fait
remarquer que ces pages perdaient ainsi leur valeur
irremplaçable de témoignage brut. Nous sommes donc
revenus à un respect scrupuleux des manuscrits de
Benjamin ; je dois reconnaître que de reconstituer cette
écriture dans son authenticité m’a souvent donné
l’impression d’entendre parler cet homme, tant ces phrases
écrites presque sans ratures transmettent le son d’une voix
humaine. Merci à Jean-Pierre Besse…

Une particularité dans la disposition des pages du
manuscrit nous a surpris : Benjamin Schatzman écrit, en
général, sur des feuillets 21,4 x 13,6 cm qu’il replie en deux,
formant ainsi quatre pages ; mais alors qu’on attendrait qu’il
suive l’ordre habituel des pages 1, 2, 3, 4, il remplit la plupart
du temps ses pages dans l’ordre 4, 1, 2, 3.

Son expression a pu nous choquer, nous intriguer ; il y
avait beaucoup d’oublis ; l’émotion, la pensée qui va plus vite
que la plume, une scolarité dans une école française, mais en
Palestine, un milieu, quand Benjamin était enfant, qui n’était
probablement pas de langue française ? Lorsque le mot qui
manquait s’imposait, nous l’avons rétabli entre crochets afin
de ne pas décourager le lecteur. Lorsque nous n’avions pas
de certitude, nous avons mis des notes. Dans la mesure du
possible, nous avons conservé la ponctuation, mais nous
avons corrigé l’orthographe. Non seulement l’irritation que
produit une orthographe non normée place un écran entre le
lecteur et le texte, mais, en outre, cela nous paraissait un
manque de respect pour ce vieil homme qui a eu le courage
de fixer par écrit, sans le moindre dictionnaire et sans trop se
préoccuper de correction formelle, ce qu’il voyait, ce qu’il
entendait, ce qu’il sentait et ce qu’il pensait dans des
32NOTES DE L’INTRODUCTION HISTOIRE DES MANUSCRITS
conditions extrêmes. Souvent, ce polissage de l’orthographe
a posé problème : dans bien des cas, Benjamin écrivait
comme on parle, ou comme il parlait, ne respectait pas
toujours l’accord du verbe et de son sujet, mêlait les formes
verbales usuelles. On nous pardonnera, espérons-nous, de
n’avoir pas mis de notes chaque fois qu’un cas de conscience
se présentait [j’aurais/j’aurai]. Il accorde curieusement les
adjectifs avec le dernier substantif d’une série — mais il y a
des langues où cela se pratique — aussi avons-nous gardé
en principe l’accord de l’adjectif avec le dernier substantif,
dans la mesure où l’on peut se demander si vraiment
l’adjectif ou les adjectifs ne se rapporteraient pas uniquement
au dernier substantif. Nous avons corrigé les accords
malencontreux lorsqu’ils ne pouvaient certainement pas faire
« sens », nous avons laissé subsister ceux qui pouvaient être
aussi bien volontaires qu’involontaires. Nous avons conservé
les néologismes.

Au fur et à mesure que notre travail avançait, les
questions se levaient en grand nombre, nous avons essayé de
savoir qui étaient les personnes nommées. Nous avons
comparé le témoignage de Benjamin à d’autres lorsque cela a
été possible. Nous avons eu la chance d’avoir été
grandement aidés et soutenus dans cet effort pour retrouver
quelques identités. Nous remercions de tout cœur ceux qui
ont contribué à ce travail et nous nous référerons aux
informations dont nous avons bénéficié. Nous serons très
reconnaissants à ceux qui voudront bien compléter cette
recherche par leurs témoignages, leurs souvenirs ou leurs
informations.
Tous les manuscrits de Benjamin Schatzman seront
déposés aux Archives où ils pourront être consultés.


Ruth Schatzman
33NOTES DE L’INTRODUCTION HISTOIRE DES MANUSCRITS
Reproduction fidèle d’une page du journal
de Benjamin Schatzman


Voici avec l’orthographe, la ponctuation et la rature du
manuscrit, une page du 3 mai 1942 du Journal, écrite peu
après le retour de Benjamin au camp de Royallieu et alors
qu’il ne sait pas si sa femme va pouvoir lire ce qu’il conçoit
d’abord comme une lettre :

« Ce qui agrave, mon état moral, est c’est l’impossibilité de
correspondre. J’ai préparé une lettre avant hier, mais
partirat-elle ?
Je me replace à dimanche dernier, à la même heure, et je
h ressens violemment la tristesse de celui-ci. Il est 11 45, et tu
étais déjà arrivée à l’hôpital, la matinée a passée avec la douce
attente de ton arrivée, et je nous revois en train de nous
raconter ce qui pouvait nous faire plaisir, avec le cœur et
l’esprit confiants dans les jours à venir. Pouvions-nous
douter de la catastrophe qui se preparait pour le lendemain ?
Nous avions un si grand espoir en une libération très
prochaine, et avions commencé à faire des projets ! —
Combien ce dimanche est lourd de tristesse et accablant par
le désespoir et le découragement ! Pendant que j’écris et
pense plus fortement encore à ma situation d’aujourd’hui, je
me sens plus intensément agité et douloureusement ému par
le chagrin éprouvé. J’ai à nouveau tant de raisons, d’être
inquiet, de sentir l’insécurité et la peur du lendemain qu’il me
faut faire de grands efforts pour me créer des raisons
d’optimisme. Tout peut ne pas être perdu, bien sûr, mais
pendant qu’on est envahi par le pessimisme et la méfiance,
on tend à oublier la valeur des idées et des sentiments
contraires. Le cerveau et le cœur sont, pour ainsi dire,
paralysés et fermés pour tout ce qui peut et doit vous le
calme, la patience et la confiance. »
34NOTES DE L’INTRODUCTION



Introduction







Benjamin Schatzman est arrêté à Paris le 12 décembre 1941
au cours de la rafle dite des « notables » juifs ; âgé alors de
près de soixante-cinq ans, il est interné successivement
dans les camps de Compiègne, Drancy et Pithiviers, avant
d’être déporté à l’Est via Drancy. Tout le long de son
internement, Benjamin Schatzman a tenu un journal, sauf
pendant les six premières semaines passées à Compiègne ;
cette première période, il la raconte dans des « Souvenirs »
rédigés lors son séjour à l’hôpital civil de la ville de
Compiègne où il fut soigné durant plusieurs semaines. Par
ailleurs, toutes les lettres qu’il avait écrites à sa femme
pendant son internement ont été conservées.

D’autres témoignages et journaux existent de cette
période sombre, décrivant la vie dans des camps
1d’internés juifs de la zone occupée ; l’intérêt principal
des mémoires de Benjamin Schatzman réside dans le fait
qu’ils ont été écrits « à chaud », dans l’ignorance complète
du lendemain. Confronté à ce que Bruno Bettelheim a
appelé « des conditions extrêmes », Benjamin Schatzman
écrit au jour le jour, il ne sait pas ce que l’avenir lui
réserve ; le lendemain fait l’objet d’interrogations
constantes. Cette rédaction au quotidien permet au lecteur
de suivre l’évolution de ces conditions d’internement.
35NOTES DE L’INTRODUCTION INTRODUCTION
Mais un autre aspect de ces mémoires est tout aussi
important : celui du témoignage humain. Voilà un homme
qui, pendant près de huit mois, dans des conditions la
plupart du temps extraordinairement difficiles, écrit ses
impressions au fur et à mesure qu’elles se présentent, essaie
de raconter ce qu’il vit et la façon dont il le vit, développe
ses réflexions, en insistant souvent sur le rôle salvateur que
ses « notes », comme il les appelle, jouent pour lui. Il fait le
récit des événements, mais il ne cesse de dire ce qu’il pense,
ce qu’il sent. Il montre les sentiments qu’éveillait la
structure administrative du camp — dont la jalousie devant
les « privilèges » d’autrui —, il fait part des discussions au
camp — par exemple sur l’antisémitisme et son avenir dans
le monde de l’après-guerre qui devra forcément être un
monde meilleur. Enfin, il exprime l’angoisse permanente,
insupportable, qu’il cherche à tromper à sa manière : en
écrivant. Néanmoins, pendant toutes ces longues heures,
plane sans cesse la menace terrible de la déportation, de
« l’inconnu »…



Les « années noires »


Benjamin Schatzman est l’un des 76 000 déportés juifs de
France parmi les 600 000 internés dans les quelque
200 camps installés en France pendant ces « années
noires »… Dans cette introduction historique, nous ne
reviendrons pas en détail sur les années de l’Occupation, la
politique de répression et de persécution mise en place par
les autorités allemandes ou la politique de collaboration du
gouvernement de Vichy. Nous souhaitons nous limiter à en
développer certains aspects liés à la personne de Benjamin
Schatzman et à la période de son internement : quelles sont
les circonstances de l’arrestation des « notables » juifs en
36NOTES DE L’INTRODUCTION INTRODUCTION
décembre 1941 ? Quels événements l’ont précédée ? Quels
mécanismes ont mené à l’imbrication de la politique de
représailles menée à l’encontre de la résistance et les débuts
de la « solution finale » en France ?
Les autorités allemandes, ayant institué une administration
militaire de contrôle et de surveillance, dans la zone occupée
avec, à sa tête, le Militärbefehlshaber in Frankreich (MBF), sont,
dans une certaine mesure, dépendantes d’une « collaboration
correcte » des diverses institutions françaises, exigée par
2l’article 3 de la convention d’armistice . C’est dans le domaine
du « maintien de la sécurité et de l’ordre » — une des deux
tâches prioritaires dont l’administration militaire a la
3charge — que l’occupant allemand ne peut en aucun cas
renoncer à la coopération des services français. Ses propres
effectifs sont trop faibles pour assurer seul ce maintien de
l’ordre et de la sécurité, et la collaboration de la police
française constitue, ainsi, une condition sine qua non du
4pouvoir allemand . La surveillance des forces de l’ordre
françaises est donc un des éléments-clé de la politique
d’occupation ; en général, l’attente des Allemands de voir la
police et la gendarmerie françaises « garantir les intérêts de la
puissance occupante avec tous les moyens qui sont à leur
5disposition » n’est pas déçue ; au contraire, l’administration
militaire peut se féliciter de la « bonne », parfois même
6« excellente » collaboration des services français . Tout au
long des douze premiers mois de l’occupation, les services de
l'administration militaire peuvent constater que « la sécurité
des troupes d'occupation n’est nulle part sérieusement
7compromise » . Selon eux, les diverses formes de résistance
ne jouent qu’un rôle minime et « les cas d'actes de violence
8organisés » sont relativement rares .

À l’été 1941, la situation change radicalement : l’entrée en
eguerre du III Reich sur le front de l’Est intensifie, en France,
la résistance active contre l’occupant. Les premiers effets en
sont perceptibles au cours des semaines et des mois qui
37NOTES DE L’INTRODUCTION INTRODUCTION
suivent l’attaque de l’Allemagne contre l’Union soviétique, le
22 juin 1941. Selon l’administration militaire, ce sont des
« groupes terroristes communistes » qui commencent à
9« s’activer » . Le jour même de l’attaque contre l’URSS, des
mesures préventives sont prises à l’encontre des militants
communistes, entraînant l’arrestation, en zone occupée, de
10plus de 1 000 communistes . D’abord placés dans les lieux
d’incarcération contrôlés par le régime de Vichy, la majeure
partie de ces militants communistes sont envoyés, dès la fin
du mois de juin, au camp de Compiègne, ouvert pour la
circonstance ; il est administré par la Wehrmacht et réservé à la
détention des « ennemis actifs du Reich ».

L’été 1941 amène également un autre changement,
celuici idéologique : la lutte contre la résistance étant fondée sur
l’idéologie — la lutte contre le bolchevisme —, les
Allemands opèrent, à ce moment-là, le rapprochement entre
communistes, « terroristes » et Juifs : lorsque la résistance
coste s’amplifie, les autorités allemandes ne cessent
de « constater » le nombre élevé de Juifs impliqués dans les
« agissements communistes et gaullistes » voire dans des
« actions terroristes », ce qui leur donne un prétexte pour
l'arrestation en masse de Juifs étrangers, mais aussi français.
Toutes les actions menées à l’encontre de la population juive
sont alors justifiées par la participation de Juifs à des
sabotages et par leur activité au sein de « groupes
communistes terroristes ».

Pendant la première année de l’occupation, il s’agissait
surtout de mettre en œuvre une stricte politique d’exclusion
des Juifs de France en les recensant, en les spoliant, mais
également, en les internant : c’est vers la fin du mois d’avril
1941 que les Allemands font savoir aux autorités françaises
qu’ils souhaitent l’application en zone occupée de la loi du
4 octobre 1940 permettant l’internement des Juifs étrangers
pour la seule raison qu’ils étaient juifs et étrangers. L’opération
38NOTES DE L’INTRODUCTION INTRODUCTION
des arrestations de Juifs débute alors le 14 mai à Paris : 3 710
Juifs, Polonais pour la plupart, sont alors internés dans les
anciens camps de prisonniers de guerre de Pithiviers et de
Beaune-la-Rolande, mis à la disposition des Français.
Étant donné que, suite à l’attaque contre l’Union
soviétique, Juifs et bolcheviks se trouvent désormais associés
dans l’image unifiée du mal absolu, la deuxième rafle
d’envergure, déclenchée à Paris le 20 août 1941, est présentée
comme mesure de représailles et de prévention à l’égard de
l’agitation communiste. Cette rafle s’étale sur plusieurs jours et
entraîne l’arrestation de 4 232 Juifs, hommes de toutes
nationalités, mais parmi eux également plus de 1 500 Français.
Afin de pouvoir incarcérer toutes ces personnes, le camp de
Drancy aux portes de Paris est ouvert dans l’urgence.

Si les « actions terroristes » connaissent un accroissement
11sensible, dès le mois de juillet 1941 , c’est pourtant
l’attentat du 21 août, tuant un membre de la Wehrmacht, qui
déclenche une radicalisation grandissante de la politique de
répression ou, dans la vision de l’administration militaire, le
« cycle attentats-répression ». Dès le lendemain de cet
attentat, le commandant militaire décrète que, à partir du
23 août, « tous les Français mis en état d’arrestation par les
autorités allemandes en France [...] sont considérés comme
otages. En cas de nouvel acte, un nombre d'otages
correspondant à la gravité de l’acte criminel commis sera
12fusillé ». Désormais, les exécutions d’otages en tant que
13mesures de représailles sont à l’ordre du jour .
C’est la question des otages, voire la politique d’exécution
des otages, qui amène un nouveau changement dans la
politique de répression : le commandant militaire, Otto
von Stülpnagel, exprime rapidement ses réserves devant les
exécutions massives et tient à affirmer vis-à-vis de ses
supérieurs que de pareilles méthodes sont inapplicables à la
longue et ne peuvent mener à aucun résultat qui soit dans
14l’intérêt des deux pays . Si Von Stülpnagel n'est pas hostile
39NOTES DE L’INTRODUCTION INTRODUCTION
par principe aux exécutions d’otages, il est de plus en plus
opposé aux exécutions de masse dont il ne veut plus assumer
la responsabilité et dont il redoute le caractère
contreproductif, dans la mesure où elles dressent la population
française contre la puissance occupante. En essayant de
trouver d’autres mesures de représailles que ces exécutions
d’otages mais à l'effet aussi fortement dissuasif, il prépare,
conseillé par l’ambassade allemande, dès le mois de décembre
1941, un tournant dans la politique de répression nazie : à la
suite de deux attentats commis les 2 et 5 décembre 1941, il
demande l’autorisation de faire procéder à l’exécution de
100 otages ainsi qu’à l'internement et à la déportation vers
15l’Est de 1 000 Juifs et de 500 « jeunes communistes » .

À travers ces nouvelles mesures apparaît très clairement
l’imbrication entre la politique de représailles menée par
l’occupant allemand et les débuts de la « solution finale » en
France. Après le rapprochement idéologique opéré, à l’été
1941, entre communistes, « terroristes » et Juifs, c’est le
décret du commandant militaire, publié le 14 décembre
1941, annonçant la nouvelle série des mesures de représailles
et instituant officiellement la déportation à l’Est
d’ « éléments criminels judéo-bolcheviques » comme mesure
d’expiation, qui constitue un pas décisif vers la radicalisation
16de la politique de répression . Les tentatives politiques de
l’administration militaire pour mettre fin aux exécutions
d’otages sont ainsi directement liées au début de la « solution
finale de la question juive » en France, la politique de
représailles étant désormais placée sous la bannière de la
croisade contre le « judéo-bolchevisme ».
Dans ce contexte et en raison de l’entrée en guerre contre
les États-Unis dont l’engagement aux côtés du Royaume-Uni
est dû, selon les Allemands, à la « ploutocratie juive »,
s’inscrit la troisième grande rafle de Juifs de l’année 1941,
opérée le 12 décembre et exécutée dans le cadre de ces
nouvelles mesures de sanction : pour le commandement
40NOTES DE L’INTRODUCTION INTRODUCTION
militaire, elle est une réponse à la lutte armée et, d’emblée, la
déportation d’un millier de Juifs est prévue en tant que
palliatif de l’exécution de masse d’otages. Au cours de cette
17rafle , 743 « notables » juifs — dont Benjamin Schatzman —
sont arrêtés par la Feldgendarmerie et des membres du
Sicherheitsdienst (la Sipo-SD). Dans l’attente de pouvoir
procéder à la déportation des Juifs arrêtés, l’ensemble du
groupe est interné, dans la nuit du 12 au 13 décembre, au
« camp juif » créé, à ce moment-là, à l’intérieur du camp de
détention de police de Compiègne. Afin de compléter le
chiffre de 1 000 personnes à déporter, environ 300 Juifs sont
extraits du camp d’internement français de Drancy et
amenés à Compiègne. Les préparatifs des déportations
doivent, en principe, s’achever à la fin du mois de janvier
1942 mais, dès le 24 décembre 1941, les services de Berlin
indiquent que, pour des problèmes de transport, les
transferts prévus ne pourront pas être effectués avant février
18ou mars 1942 . C’est finalement à la date du 27mars 1942
19que le premier convoi de déportés quitte le sol français .
Composé exclusivement de Juifs, ce convoi est explicitement
désigné comme convoi de représailles. Dans les semaines
suivantes, les Allemands cherchent à rassembler en
particulier au camp de Compiègne « toutes les personnes
dont l’envoi au travail forcé à l’Est a été ordonné dans le
20cadre de l’exécution de mesures de représailles ». Quatre
mille autres juifs sont ainsi déportés en juin 1942 de
Compiègne, Drancy et Beaune-la-Rolande.

Quant à la persécution des Juifs en France, c’est durant
l’été 1942 qu’elle prend sa véritable ampleur avec le
lancement du programme proprement dit de la « solution
finale ». Lors d’une conférence qui réunit à Berlin, le 11 juin
1942, sous la direction d’Eichmann, les responsables des
affaires juives de la Gestapo dans les pays occupés ou sous
tutelle, le nombre de Juifs à déporter de France est fixé à
100 000 pour les deux zones. En raison des difficultés qu’ils
41NOTES DE L’INTRODUCTION INTRODUCTION
prévoient pour les arrestations et pour les transports, les
chefs SS réduisent ce contingent à 40 000 ; ce sera le chiffre
officiel à atteindre, confirmé par Eichmann aux Affaires
étrangères à Berlin. S’engagent alors des négociations entre
les autorités allemandes et les responsables français, en
l’occurrence Pierre Laval, le chef du gouvernement, et René
Bousquet, le secrétaire général à la police française. Si
l’initiative d’organiser la déportation systématique des Juifs
de France était bien allemande, il fallait toutefois que
l’administration autochtone prenne en charge la mise en
œuvre des rafles. Ces négociations marquent ainsi un
tournant dans la politique anti-juive avec la prédominance de
la mise en œuvre de la « solution finale » en France. Les
gouvernants français acceptent alors d’imbriquer la politique
d’exclusion antisémite qui était la leur dans la politique de
déportation qui était celle des Allemands. Pour assurer la
place de la France dans l’Europe nazie, tout en affirmant la
souveraineté de l’État français sur l’ensemble du territoire
national, Vichy prend en charge les tâches de persécution et
de répression imposées par les autorités allemandes.

Les négociations aboutissent au début de juillet 1942, le
gouvernement français ayant obtenu, du moins
provisoirement, la suppression de toutes les mesures
d’arrestation pour les Juifs de nationalité française en échange
de la livraison des Juifs étrangers, de la zone nord ainsi que de
la zone sud. Une première illustration en est la rafle dite « du
Vél’ d’Hiv’ », menée les 16 et 17 juillet par 4 500 policiers
français dans les rues de Paris. Pendant ces deux journées,
13 152 Juifs étrangers ou « apatrides » sont arrêtés, dont
5 802 femmes et 4 051 enfants parmi lesquels, par ailleurs, la
21majorité étaient français . Tout l’été 1942 fut marqué par de
grandes rafles opérées dans la région parisienne et dans la
zone sud. Entre la rafle du Vél’ d’Hiv’ et la fin septembre
1942, près de 33 000 Juifs sont déportés de France sur un
total de 76 000 déportés juifs dont environ 50 000 Juifs
42NOTES DE L’INTRODUCTION INTRODUCTION
22étrangers . Les enfants français des parents juifs étrangers
sont également déportés, le plus souvent séparés de leurs
parents ; de nombreux dénaturalisés partagent le même sort,
ainsi que les juifs de nationalité française qui ont enfreint la
redoutable réglementation anti-juive.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette période
23sombre , mais nous nous limitons ici à ce résumé des
politiques mises en œuvre et des conditions qui ont permis
l’arrestation de Benjamin Schatzman ; par la suite, nous
allons suivre son parcours, les différentes étapes de son
internement dans les camps de Royallieu à Compiègne,
Drancy et Pithiviers.



Le camp de Royallieu à Compiègne


Lorsque, dans la nuit du 12 au 13 décembre 1941, Benjamin
Schatzman arrive au camp de Royallieu, il y a déjà plusieurs
milliers de détenus au camp. Les anciennes casernes
militaires de Royallieu, ayant servi entre juin et décembre
1940 de camp de prisonniers de guerre, sont devenues, en
juin 1941, un « camp de concentration permanent pour
24éléments ennemis actifs », répondant désormais à
25l’appellation officielle de Frontstalag 122 . La gestion et la
surveillance du camp sont confiées à l’administration
militaire allemande — ainsi, les gardiens du camp ne sont
26pas des SS, mais des soldats de la Wehrmacht . Dès son
origine, le camp de Compiègne est sous la tutelle directe de
l’occupant et il est le seul dans ce cas jusqu’en juillet 1943,
date à laquelle les Allemands se chargent également de la
gestion directe du camp de Drancy.
Le camp de Royallieu accueille ses premiers internés le
22 juin 1941 : avec le début de la guerre contre l’Union
soviétique, les autorités allemandes ordonnent l’arrestation et
43NOTESINT DER LODUC’INTRTODUCION TION
l’internement de tous les Russes mâles et en âge de porter les
armes ainsi que des émigrés russes suspects et des
27communistes . Parallèlement à l’arrestation d’environ 500
Russes résidant en France, les Allemands, afin de prévenir des
manifestations du milieu communiste, procèdent également à
28l’arrestation des « agitateurs communistes ». Début août
1941, les arrestations d’adversaires politiques du Reich hitlérien
et du régime de Vichy se poursuivent : un nombre important
de communistes, de socialistes et de syndicalistes, arrêtés en
zone occupée, arrive au camp de Compiègne et, au fil des
mois, leur nombre grossit régulièrement.
Tout au long de son existence, le camp de Royallieu
servait en premier lieu de camp de détention pour les
internés politiques : la majeure partie des personnes arrêtées,
en France, pour activités anti-allemandes transite par
Compiègne avant d’être déportée dans les camps de
concentration du Reich. Par un arrêté du 30 décembre 1941,
le camp de Royallieu est qualifié de « camp de détention de
29police allemand » (« deutsches Polizeihaftlager ») ; la
détention de police, forme de détention administrative, était
appliquée, à titre de prévention ou en vue de représailles, aux
prisonniers politiques. En outre, toute une section du camp
est réservée aux internés civils — des ressortissants de
puissances ennemies (comme l’Union soviétique et les
ÉtatsUnis, par exemple) dont l’arrestation et l’internement ont été
jugés opportuns par les autorités allemandes.

Afin de séparer les différentes catégories de détenus, le
camp de Royallieu est divisé en trois grands secteurs, trois
sous-camps en réalité : le « camp A », le « camp des
Français », est réservé aux détenus politiques ; le « camp B »,
appelé d’abord « camp russe » ; ensuite « camp américain »
abrite les internés civils, et le « camp C », le plus éloigné de
l’entrée du camp et isolé des deux autres camps par un
système particulier de barbelés, devient en décembre 1941 le
30« camp juif » . Le convoi de 1 043 Juifs qui arrive au camp
44NOTESINT DER LODUC’INTRTODUCION TION
dans la nuit du 12 au 13 décembre est composé des
743 « notables juifs », raflés à Paris, et de 300 Juifs étrangers,
amenés du camp de Drancy où ils étaient internés depuis le
mois d’août 1941. Au moment de leur arrestation déjà, ces
personnes sont destinées à être déportées pour « travailler » à
l’Est — déportation ordonnée dans le cadre des mesures de
représailles —, et leur séjour à Compiègne ne doit être que
31provisoire . À leur arrivée, le camp C n’est pas encore
vraiment installé et les détenus ne sont même pas
32enregistrés . Pour des raisons de problèmes de transport —
problèmes d’ordre purement matériel —, la date du premier
convoi de déportation doit être repoussée à plusieurs reprises
et, ainsi, le séjour des internés juifs au camp C se prolonge.

Au fil des semaines suivant leur arrivée, le « camp juif »
est peu à peu transformé en camp autonome, ceci à la fois
33pour les corvées, pour la cuisine et pour les soins . La
nourriture fournie aux internés du camp C étant plus
qu’insuffisante, la suite logique en sont des carences, des
34maladies et des affections plus graves . Les conditions de
vie des internés juifs sont d’autant plus dramatiques que,
pendant les deux premiers mois de son existence, le « camp
juif » est gardé au secret. Les familles devant ignorer l’endroit
où se trouvent leurs parents, les détenus n’ont le droit ni
35d’écrire ni de recevoir des lettres et des colis . C’est grâce à
l’aide généreuse et la solidarité des détenus politiques et des
internés russes que de très nombreuses lettres clandestines
ainsi que des colis ont pu malgré tout parvenir au « camp
36juif » . Mais, les Allemands souhaitant séparer les internés
37juifs « du reste du monde », les barrières entre le camp C et
les camps voisins sont de plus en plus renforcées. Par
ailleurs, à la fin du mois de janvier 1942, ils limitent le
nombre et le poids des colis que les détenus politiques et les
Russes ont le droit de recevoir et, ainsi, le secours que ces
derniers ont pu apporter clandestinement aux internés juifs
pendant les premières semaines, devient presque impossible.
45NOTES DE L’INTRODUCTION INTRODUCTION
La situation des détenus juifs devient de plus en plus
tragique et, au mois de février 1942, le camp C « mourait de
38faim et de froid ». C’est seulement à la fin février que les
autorités allemandes lèvent partiellement la mise au secret du
« camp juif » et permettent aux internés d’envoyer des cartes
à leur famille ; ils ont le droit de recevoir des vêtements ou
du linge, mais à la condition formelle qu’il n’y ait ni
nourriture ni médicaments dans les colis.

Avec la faim, c’est le froid qui est le pire ennemi des
détenus juifs qui en souffrent énormément. L’hiver
19411942 s’avère être un hiver très dur, très rigoureux ; par ce
froid extrême, les appels sont très pénibles : le camp C étant
contrôlé en dernier, après les camp B et A, les détenus
doivent rester rassemblés dehors jusqu’à quarante-cinq
39minutes par n’importe quel temps . Dans l’aménagement
du « camp juif », tout n’est que provisoire : pendant les
40premières semaines, il n’existe aucun moyen de chauffage .
En plus, à ce moment-là, les prisonniers juifs ne disposent
pas de lits : « Dans les chambres se trouvait de la paille étalée
comme litière sur le sol en ciment. Il n’y avait aucun
mobilier, ni lit, ni table, ni tabouret. Nous n’étions astreint à
aucun travail, à l’exception de quelques corvées, et nous
passions nos jours et nos nuits dans cette paille. À la fin
janvier, les Allemands nous donnèrent des lits et des
41paillasses . » Et, « être resté vingt-quatre jours couché sur la
paille, ne pas avoir toujours de l’eau pour se laver, tout cela
amena de la vermine et les poux apparurent. La vermine
gagna de jour en jour, car les détenus n’avaient aucun moyen
42de faire bouillir le linge . » Devant la gravité de la situation,
les autorités allemandes se décident finalement à agir, en
désinfectant les chambres et les affaires, en brûlant la paille
pour la remplacer par des lits et en envoyant les détenus juifs
43prendre la douche au camp des internés politiques . Mais
les poux continuent à sévir et la situation sanitaire, en
44général, est des plus déplorables .
46NOTES DE L’INTRODUCTION INTRODUCTION
À partir du début janvier 1942, l’infirmerie du camp C
fonctionne également d’une manière autonome ; elle est
dirigée par des médecins internés du « camp juif ». Installée
au bout d’une baraque, elle a été agrandie, mais elle s’avère
45toujours trop petite . De plus, les stocks de la pharmacie
sont très insuffisants, les médicaments n’arrivant qu’au
compte-gouttes. Dépourvus des remèdes les plus essentiels
et manquant cruellement de place dans cette infirmerie
improvisée, les médecins internés, confrontés à une
affluence croissante des malades, ne sont pas en mesure
d’aider tout le monde. « Les plus grands malades pouvaient
être évacués sur l’infirmerie du camp russe, beaucoup mieux
installée, ou même, dans les cas les plus graves, sur l’hôpital
46de Compiègne ». Mais, néanmoins, le nombre des morts
augmente sans cesse : en février, une trentaine d’hommes
47sont déjà décédés .

Le sort des internés du « camp juif » n’est en rien
comparable au sort des détenus politiques du camp A, et
encore moins à celui des internés civils du camp B, protégés,
eux, par la Croix-Rouge internationale et bénéficiant donc de
conditions privilégiées. Ici, pas de « vie de château », pas de
48« vie relativement douce », pas de « paradis » , tout au
contraire. André Tollet qui, au moment de son arrivée à
Compiègne en février 1942, a été interné quelque temps à
l’intérieur du « camp juif », avant d’être transféré dans le
camp des détenus politiques, en témoigne ainsi : « [...] il n’est
pas possible d’imaginer situation plus lamentable, plus
pitoyable que ce rassemblement de gens arrêtés et traités
comme des bêtes sur le seul prétexte de leur naissance. Ils
49n’étaient pas préparés à cela . »
La presque totalité des détenus juifs du camp C est
déportée, dans le cadre des mesures de représailles
ordonnées par les autorités allemandes, par les deux
50premiers convois du 27 mars 1942 et du 5 juin 1942 . Un
petit nombre de personnes âgées et de grands malades ont
47NOTES DE L’INTRODUCTION INTRODUCTION
pu bénéficier d’une libération et plusieurs centaines
51d’internés juifs ont été transférés au camp de Drancy . À la
suite de ces déportations et de ces transferts, le « camp juif »
de Compiègne est liquidé le 6 juillet 1942 ; les dix-huit
hommes juifs restants sont alors placés dans le camp A,
avant d’être transférés à Drancy, le 26 mai 1943.

Quant à Benjamin Schatzman, son séjour au camp de
Royallieu est interrompu le 11 mars 1942 par son envoi à
l’hôpital civil de la ville de Compiègne où il est soigné pour
52« amaigrissement et affaiblissement sérieux ». À la suite de
la fermeture de la salle des détenus à l'hôpital, causée par
l’évasion d’un détenu communiste, Benjamin Schatzman se
retrouve à nouveau au camp de Royallieu à partir du 28 avril.
Même si les conditions d’existence des internés juifs de
Compiègne se sont améliorées depuis son départ pour
l’hôpital, c’est un privilège pour lui de pouvoir s’installer, le
5 juin, à l’infirmerie du camp avec les médecins. À la suite du
départ du convoi du 5 juin, le camp juif est presque vide et
les autorités allemandes commencent à envisager sa
liquidation. Le 23 juin, Benjamin Schatzman est transféré,
avec environ 160 autres détenus juifs, au camp de Drancy.



À Drancy


À cette époque, le camp d’internés juifs de Drancy est déjà
bien organisé. Ouvert dans l’urgence le 20 août 1941, au
moment de la deuxième rafle des Juifs parisiens, rien n’était
53prêt au camp de Drancy pour accueillir les 4 232 arrêtés de
la rafle. La préfecture de la Seine, chargée de l’organisation
matérielle, du ravitaillement et du service médical, n’en avait
été prévenue que la veille, le 19 août. Ainsi, les milliers
d’internés étaient répartis dans des chambres sans aucun
48NOTES DE L’INTRODUCTION INTRODUCTION
54mobilier et, les premières semaines, ils ont dû coucher sur
le béton armé. Comme aucune cantine n’était encore
installée, on ne pouvait leur assurer, dans l’immédiat, que des
repas froids. Par ailleurs, les bâtiments ne furent pas chauffés
pendant plusieurs mois et, jusqu’à la mi-novembre 1941, il
n’y eut pas d’électricité dans les chambres mais uniquement
dans les bureaux, la cuisine et l’infirmerie.

Si le camp de Drancy est dirigé et administré par les
autorités françaises, gardé par des gendarmes français, le
fonctionnement du camp se trouve néanmoins sous le
contrôle étroit du service des Affaires juives de la Gestapo ;
c’est ce dernier qui prononce les internements et les
libérations. Et, surtout, c’est ce service, sous la direction du
capitaine SS Dannecker, qui imposait aux détenus de Drancy
un véritable régime de famine. Durant trois mois, jusqu’à la
mi-novembre 1941, Drancy jouait essentiellement le rôle d’un
camp de représailles par la famine. Toutes les autres
privations auraient pu se supporter, mais la faim minait la vie
des détenus. « Les internés s’affaissaient par faiblesse et
inanition. On se jetait sur toute chose qui pouvait apaiser les
tortures de l’estomac. Par manque de nourriture les gens
devenaient vite squelettiques, décharnés, faméliques. On
voyait des gens perdre leur équilibre physique et moral par
55suite de la faim . » À la suite de cette alimentation
absolument insuffisante, huit cents cas d’œdème et de
cachexie dus à la faim étaient signalés deux mois après
l’ouverture de Drancy. Au début de novembre 1941, la
situation avait empiré à un tel point que les autorités
militaires allemandes étaient obligées de réagir au nombre
accru des décès, dépassant déjà la trentaine. Alertée par le
CICR et divers consulats, une commission médicale militaire
allemande avait alors ordonné, en l’absence de Dannecker, la
libération immédiate d’environ 800 Juifs qui étaient sur le
point de succomber ; par ailleurs, Dannecker devait consentir
à accorder aux détenus de Drancy l’autorisation de recevoir
49NOTES DE L’INTRODUCTION INTRODUCTION
des colis de vivres hebdomadaires qui, pour beaucoup, les
maintiendront en vie. Après la mi-novembre, la situation à
Drancy s’améliora de beaucoup : l’ordinaire du camp devint
bien meilleur, les rations alimentaires étant augmentées, et les
internés ne souffraient plus de la faim. Le camp lui-même
commençait également à être à peu près installé, mais
l’atmosphère de Drancy restait toujours aussi pénible : si
l’époque de « Drancy la faim », cet enfer de sévices et de
privations, était terminée à la fin novembre 1941, c’est la
prise d’otages à fusiller, dans le camp, par représailles qui
56pesait sur les internés à partir du mois de décembre .

À partir du mois de mars 1942, avec le début des
déportations des Juifs de France, Drancy devient en
premier lieu un camp de concentration et de transit pour la
déportation vers l’Est ; dans le cas des deux premiers
convois du 27 mars et du 5 juin, la déportation s’effectue
ovia Compiègne ; quant au convoi n 3, il est le premier à
partir, le 22 juin 1942, directement de la gare du
BourgetDrancy. Puis, en juillet 1942, avec le début des grandes
rafles menées dans la région parisienne et dans la zone sud,
Drancy joue le rôle d’un camp d’internement et de transit,
réglant le transfert massif des détenus juifs vers les camps
d’extermination — presque exclusivement Auschwitz. Si les
premiers convois étaient composés uniquement d’hommes,
désormais ce sont aussi les femmes, les enfants et les
vieillards qui sont déportés. Pendant les périodes de
déportations accélérées — entre la mi-juillet et la
minovembre 1942, plus de 30 000 personnes sont déportées
en 31 convois — Drancy devient en quelque sorte une
« gare régulatrice : les convois en provenance de la zone
libre n’y séjournent parfois que un, deux ou trois jours et
repartent tels quels ou presque vers Auschwitz […]. Les
camps de Compiègne, de Beaune-la-Rolande et de
Pithiviers sont devenus des camps satellites, vases de
communication où Drancy, lorsque ses effectifs sont ou
50NOTES DE L’INTRODUCTION INTRODUCTION
risquent d’être au-dessus de sa capacité normale ou forcée,
expédie provisoirement ses excédents non déportables ou
non prioritaires pour la déportation et les récupère quand le
57besoin s’en fait sentir . »

Ce sont les premiers mois de cette deuxième phase de
Drancy en tant que camp de transit dont témoigne Benjamin
Schatzman dans son journal et dans ses lettres. Cette phase
58s’étend sur une année, jusqu’en juillet 1943 , et elle a fait
59l’objet de nombreux témoignages . Benjamin Schatzman,
comme l’ensemble des Juifs internés de nationalité française,
quitte le camp de Drancy pour Pithiviers début septembre
1942. Depuis l’aboutissement des négociations entre les
autorités allemandes et françaises au début de juillet, les
nationaux étaient — officiellement du moins — exempts de
toutes les mesures de déportation et les Juifs français étaient
donc considérés comme indéportables. Comme, à Drancy,
« le manque de place était effroyable […], Pithiviers devenait
une sorte de “ villégiature ” pour les 2 000 Français qui
encombraient Drancy. […] En deux groupes de mille, les
Français ont quitté Drancy, heureux de leur chance et enviés
60par les étrangers . »



Au camp de Pithiviers


Benjamin Schatzman arrive donc au camp de Pithiviers dans
le Loiret. Selon Roger Gompel, c’est le deuxième convoi qui
« comprend la plupart des survivants de Royallieu, nos plus
vieux compagnons, ceux du moins qui ont échappé à la
61déportation ». Créé en 1939 par les Français — qui
prévoyaient d’y enfermer les prisonniers de guerre
allemands —, le camp de Pithiviers servait, en 1940, aux
occupants pour rassembler les prisonniers de guerre français
51NOTES DE L’INTRODUCTION INTRODUCTION
avant leur envoi en Allemagne. Ensuite, à partir de mai 1941,
au moment des premières rafles anti-juives à Paris, il fut
utilisé par les autorités françaises comme « camp d’internés
israélites ». La grande majorité des 3 710 Juifs arrêtés et
internés à Pithiviers ainsi qu’à Beaune-la-Rolande, étaient des
Polonais ; ils sont déportés, pour la plupart, au cours du
printemps et de l’été 1942. Si les premières déportations
s’effectuent via Compiègne, le premier départ direct de
Pithiviers a lieu le 25 juin 1942. C’est également à Pithiviers
et à Beaune-la-Rolande que sont dirigés, le 19 juillet 1942,
environ deux tiers des 13 152 victimes de la rafle du Vél’
d’Hiv’ des 16 et 17 juillet, parmi eux un grand nombre
d’enfants. À Pithiviers, les enfants sont séparés de leurs
parents. Si les parents ont été déportés directement de
Pithiviers avec 800 de leurs enfants les plus âgés et nés à
l’étranger — les pères d’abord avec leurs fils adolescents,
puis les mères avec leurs filles adolescentes —, on envoya
ensuite les enfants par groupe de 1 000, mêlés à 200 adultes,
à Drancy. Ainsi, « dans la deuxième semaine du mois d’août,
on amena à Drancy 4 000 enfants sans parents. Ces enfants
étaient âgés de 2 à 12 ans. […] Ils ne restèrent pas longtemps
à Drancy. Deux ou trois jours après leur arrivée, la moitié
des enfants quittait le camp, en déportation, mélangée à cinq
cents grandes personnes étrangères. Deux jours plus tard,
62c’était le tour de la seconde moitié . » En fait, il s’agissait de
3 000 enfants en bas-âge déportés entre le 17 et le 28 août
1942 en cinq convois.

Les 2 000 Juifs français transférés à Pithiviers, au début
du mois de septembre 1942, afin de décongestionner le
camp de Drancy, cherchent à voir dans ce transfert une
étape vers l’amélioration de leur sort et, même, un pas
éventuel vers la liberté ; classés dans la catégorie des non
déportables, ils se croient à l’abri. Comparé à la vie qu’ils ont
menée dans les camps de Compiègne et de Drancy, leur
séjour à Pithiviers leur paraît relativement doux, même si
52NOTES DE L’INTRODUCTION INTRODUCTION
63c’est le règne des puces à l’intérieur des logements . Mais ce
séjour n’est pourtant que d’une courte durée — la nouvelle
d’une prochaine déportation de Français, remplit les internés
64d’épouvante . « Il a suffi de vingt jours pour que les
engagements pris soient une fois de plus foulés aux pieds.
Les contingents de Juifs étrangers n’arrivant pas assez vite au
gré des Allemands, ceux-ci s’en prennent aux Français. À
l’exception des conjoints d’aryennes et des conjointes
d’aryens, le camp de Pithiviers, que l’on disait tabou, est
65déporté en bloc : hommes, femmes, enfants, vieillards . »
Le gouvernement de Vichy a en effet fermé les yeux sur la
déportation des Français qui ont enfreint les règlements
antijuifs mais il se refuse à la dénaturalisation massive des juifs
naturalisés avant-guerre.



Retour à Drancy, la déportation


En plusieurs temps, tous les internés juifs de Pithiviers
66sont évacués ; un premier convoi est dirigé directement
vers l’Est, les autres — dont également les conjoints
67d’aryens — partent pour le camp de Beaune-la-Rolande .
La majeure partie d’entre eux n’y reste que très peu de
temps, quelques jours seulement, ou, dans le cas de
Benjamin Schatzman et d’un certain nombre d’autres,
68qu’une seule journée, avant d’être renvoyés à Drancy .
Faisant partie du contingent transféré le 20 septembre de
Pithiviers à Beaune-la-Rolande, leur trajet continue dès le
lendemain. Arrivée à Drancy le 22 septembre au matin,
Benjamin Schatzman est déporté vers l’Est dès le
o23 septembre avec le convoi n 36. Après la dernière lettre
écrite dans le wagon de déportation et jetée sur la voie
ferrée à Châlons-sur-Marne, sa famille n’a plus jamais eu
de ses nouvelles. À la fin de la guerre, Cécile et Evry
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